CHAPITRE IV
LA DOBRODJA
Si nous nous embarquions et si nous descendions les côtes de la mer Noire, nous arriverions en l'espace d'une nuit au port de Constantza. Toute la terre comprise de Soulina à Mangalia entre la mer et le Danube, se nomme la Dobrodja, et Constantza en est la capitale. Lorsque le roi Charles y vint, il s'arrêta silencieux devant le rivage et y écouta complaisamment le bruit des vogues qui promettaient h la Roumanie une puissance maritime. Non seulement Constantza est le seul port de la mer Noire qui puisse rivaliser avec Odessa, mais le Congrès de Berlin donnait aux Roumains, comme prolongement à la plaine de Bucarest, un sol presque vierge, d'une incontestable richesse, où leur fierté de Latins retrouvait après des siècles les traces de leurs aïeux, et qu'une sage politique devait ouvrir à la colonisation. Je ne connais guère de peuple en Europe qui ait été plus favorisé. Ils acquéraient,
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à leur porte même, une province d'Amérique, une colonie dont six heures de chemin de fer relieraient bientôt le chef-lieu à la métropole. Et cette colonie, que sa pénurie d'habitants rendait assez facile à organiser, possédait cependant des colons admirables. Il est vrai que les distances entre les villages et la variété des races — on en compte jusqu'à vingt et une — compliquaient un peu l'œuvre des administrateurs.
La Dobrodja, sauf les marécages du Danube et les forets de Babadagh, n'est qu'un vaste désert aux ondulations grises et jaunes, crevassé, raviné, recouvert d'une couche de poussière que la brise la plus légère soulève en tourbillons aveuglants. Mais çà et là, au milieu de ces mamelons, où les troupeaux de brebis cheminent comme des reflets de nuage, le désert verdoie et le désert se dore. Les pâturages succèdent aux plaines de chardons ; les labours, aux pâturages. Un village est là, qui ne ressemble pas plus à celui que vous avez laissé dix lieues derrière vous qu'à celui que vous atteindrez ce soir après cinq ou six heures de charrette : village allemand, village roumain, village bulgare, village turc, village tatar, village russe. De la monotonie indicible de cette nature surgissent des îlots de civilisation européenne; orientale, presque asiatique, à demi bfrfbare.Queilques gros bourgs, Mangalia, Babada/^h, Meijidié, pais
raissent grouper et associer ces éléments disparates; mais ce ne sont que des villages juxtaposés. Mille Turcs, mille Tsiganes, mille Bulgares, mille Roumains ne composent point une ville de quatre mille âmes : ils ne forment que quatre villages de mille âmes chacun.
Une fois en possession de la Dobrodja, le Gouvernement roumain commença les longs travaux du port de Constantza. Et Tancienne cité turque devint, pendant l'hiver où le Danube est gelé, un centre d'exportation ; pendant Tété, une station balnéaire. Les vieilles rues d'Orient muettes, aveugles, aux murs d'une blancheur spongieuse, aboutirent à des hôtels et à des magasins de coquillages. Des ateliers de photographes braquèrent leurs appareils sur les mosquées en torchis. Le minaret érigea au-dessus des cafés européens sa silhouette de poivrière. Mais on s'habitue vite à ces contrastes, et je n'étais point surpris de voir grouiller des Tsiganes dépenaillés et des Tatars, très sales et très doux, autour de la statue d'Ovide.
Vous pensez bien que les Roumains ne manquèrent pas d'élever une statue au poète des Tristes sur la place de l'antique Tomi. Je dirais volontiers que nulle statue ne m'a jamais paru tout à la fois plus méritée et plus imméritée. Plus méritée : car l'homme qui passa quinze ans de sa vie
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à pleurnicher sur ce rivage mérite, sans aucun doute, d'y rester en pénitence jusqu'à la fin des siècles. Plus imméritée : car, si les statues des hommes fameux ne se comprennent qu'aux endroits qu'ils ont célébrés ou illustrés, ce fut un étrange paradoxe d'ériger celle d'Ovide sur cette terre qu'il n'a cessé de maudire et que le misérable n'a même pas essayé de nous peindre. Comment vivait-on dans cette colonie romaine dont les derniers vestiges nous semblent gigantesques^? Quels en étaient les habitants? Que pensaient-ils? De quelle façon les conquérants en usaient-ils avec eux? Ovide n'a rien su voir ni rien su dire. S'il avait eu seulement l'esprit d'observation de mon ingénieur danois, s'il avait péché l'esturgeon ou chassé la bécassine, il eût peut-être écrit un livre inappréciable. Infatués d'eux-mêmes et de leur cité, les Anciens marchaient trop souvent à travers les nations excentriques comme dans une vile poussière. Ils n'avaient point de pitié pour les savants futurs ni de vraie sympathie pour l'espèce humaine.
Les Roumains de notre temps commencèrent
1. Par exemple, les ruines du monument d'Adam-Klissi à Test de Meijidié, si imposant que les Turcs l'ont attribué aux premiers temps de l'humanité et y ont vu l'église du premier homme. Consultez, à ce sujet, les Fouilles et Recherches archéologiques en Roumanie^ communications faites à V Académie des Inscriptions et Relies-Lettres de Paris [1692-1899)^ par Gr. G. Tocilesco ; les travaux précédents de L. Renier, E. Desjardins, G. Boissière, etc.
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par imiter en Dobrodja Texemple du poète qu'ils y avaient honore. Les bords de la mer Noire revirent des figures d'exilés. A six heures de Bucarest on se crut au bout du monde. On regretta naïvement le restaurant Gapsa ou les ombrages des Carpathes. Les fonctionnaires s'y sentirent en disgrâce. Et pourtant la Dobrodja offre à la curiosité de Tartiste, de l'historien, de l'anthropologiste, et même du bureaucrate, une matière exceptionnelle ^ Comme les costumes, les questions les plus diverses s'y entremêlent et se disputent notre attention. Question coloniale : comment acclimater et retenir dans un pays chrétien les Turcs qui sont peut-être les meilleurs colons, les plus probes, les plus actifs, mais que sollicite un éternel désir de quitter la terre des giaours? — Question politique : comment apprivoiser ces rudes Bulgares dont l'hostilité, si elle se comprend en Macédoine où ils luttent contre l'influence roumaine, ne s'explique en Dobrodja que par un excès d'humeur combative? — Questions ethniques : à quels groupements rattacher les Tatars,
1. Elle a inspiré un livre charmant à un jeune savant suisse, M. Eugène Pittard, qui Va parcourue en tout sens avec sa femme, connue clans les lettres sous le nom de Noëlle Roger. Us l'ont vraiment découverte ; et ils y sont revenus plusieurs fois, toujours plus épris de sa beauté et de sa richesse. Personne ne la connaît mieux qu'eux, et personne n'est plus capable de nous la faire connaître. (Voir : Dans la Dobrodja, notes de Voyage, E. Pittard, Genève 1902.)
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les Kurdes, les Albanais et les Tsiganes dont les villages, perchés sur la falaise de la ville, y flamboient dans leurs haillons et leurs pourritures? — Questions religieuses : on trouve à Gonstantza un noyau de Karaïtes, c^est-à-dire de Juifs qui ont rejeté le Talmud et qui s'en tiennent à l'Ancien Testament. Ils comptaient naguère dans leurs rangs le consul de Russie; et le roi Charles, à son passage, assista au service divin de leur petite église. Or, personne ne considère ces Karaïtes comme de véritables Juifs. On ne reconnaît en eux ni les qualités ni les défauts du peuple choisi. Et ceux-là mêmes à qui le Talmud est aussi inconnu que la Bible, mais qui détestent les Israélites, les en distiguent et les aiment. On est donc amené à se demander si, dans Tuniversel mélange de tous les sangs, l'éducation religieuse ne constituerait pas souvent le caractère le plus marqué de ce que nous appelons une race. Note/, aussi que, de l'avis des historiens et des anthropologistes, la plupart des Juifs de la Dobrodja et peut-être un certain nombre de la Moldavie ne sont que des Germains, des Slaves, des Tatars judaïsés du vi° au ix^ siècle. Mais vous les étonneriez grandement, les Tatars, les Slaves et les Germains, si vous leur présentiez en ces Israélites d'anciens membres de leur famille. A défaut du type sémite, le Talmud leur a donné l'âme
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juive; encore ne suis-je pas certain qu'il ne leur ait pas allongé et recourbé l'appareil nasal. — Questions d'archéologie: un des grands squelettes de la puissance romaine dormait dans le sable léger de la Dobrodja. De quels beaux coups de pioche un simple sous-préfet pouvait émerveiller ses loisirs! — Et les artistes n'étaient pas plus à plaindre que les archéologues, les sociologues et les psychologues ; car c'est ici le triomphe des loques et des guenilles radieuses. Bondées de paysans, les charrettes qui tressautent le long des routes font danser de violentes couleurs dans la grise mélancolie du désert; et le soir, sur le seuil des taudis, les fez et les turbans champignonnent au clair de lune.
L'administration roumaine ne se montra pas au début très sensible à ces beautés ni très soucieuse de ces objets d'étude. Mais elle estima que les habitants de cette province privilégiée, sans député ni sénateur, devaient jouir d'une situation sociale au moins aussi extraordinaire que la nature de leur pays. L'annexion leur avait conféré le titre de citoyen roumain. Seulement, s'ils ont lemalheurde franchir le pont du Danube et qu'ils se réclament de ce titre, la Cour de cassation relève vertement leur impertinence et leur prouve que, citoyens roumains en Dobrodja, hors de la Dobrodja ils ne sont plus ni Roumains ni citoyens et ne rentrent
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dans aucune catégorie connue. Tel Juif ou tel Allemand qui voudrait quitter Constantza et venir à Bucarest, y verrait son nom impitoyablement biffé sur les listes électorales. 11 n'est plus citoyen, et il n'est pourtant pas étranger. Cette anomalie n'affecte ni les Turcs, ni les Tatars, ni les Tsiganes, ni les Lippovans. Les Bulgares irrédentistes seraient môme tentés de s'en gaudir. Mais elle autorise les petites fantaisies néroniennes des bureaucrates, et, sous couleur d'attacher les colons au sol, les livre à leur merci. L'administration fit mieux encore : elle refusa aux nouveaux venus le droit d'acheter des terres. Cette méthode de colonisation lui assurait les sérieux farniente dont une administration a toujours besoin.
Cependant ses fautes, qui nous prouvent une fois de plus combien l'expérience coloniale est difficile à acquérir, ne purent altérer le grand air de liberté qu'on respire en Dobrodja; et il faut rendre cette justice aux Roumains, qu'avertis par des commencements d'exode ils ne persévèrent point dans leurs erreurs. Quand je passai à Constantza, tout le monde y vantait les réformes administratives du nouveau préfet. Il avait exhorté et décidé les Turcs à réparer leurs mosquées. Les^ écoles, sous la direction d'instituteurs roumains, avaient chacune im maître qui enseignait aux enfants des diverses nationalités leur langue et
leur religion nationales ; et ce maître était nommé et payé parle Gouvernement. Eniin lesémigrants, installés en Dobrodja depuis l'annexion, espéraient y obtenir bientôt le droit de propriété.
Il me tardait de visiter les villages de ces gens qui sont à la fois des citoyens et des étrangers, et qui pourtant ne sont ni l'un ni l'autre. Le long du rivage et des lagunes poissonneuses, puis à travers la steppe, nous nous acheminâmes vers le village allemand de Caramurat. Ces Allemands sont les Boers de l'Europe occidentale. Partis de la Souabe et appelés en Russie sous Catherine II, bientôt persécutés, ils en émigrèrent et descendirentjusqu'aux rives du Danube. Les uns firent route par Braïla, les autres par la Bessarabie, et, après bien des étapes et d'infructueux séjours, ils se fixèrent enfin dans les plaines de la Dobrodja. Leur village de Carannurat est précédé lui-même d'un village roumain et d'un hameau tatar.
Trois petits mondes fermés au milieu du désert.
Le village roumain s'éparpille : il a ses pauvres et ses riches, des cabanes ruineuses et des maisons agrémentées de sculptures, oui, de sculptures. L'épicier aime la façade, et le meilleur de son gaina dû passer dans la poche de l'architecte.
Le hameau tatar, qui sépare la civilisation tatare de la germanique, ne m'a pas surpris. Nous avons
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tous VU des hameaux tatars dans les cauchemars de notre enfance, lorsque nous étions emportés au pays difforme des sorcières et des nains. Les chaumières cocasses et cabossées, trapues, bossues, ventrues, semblent creusées sous des amas de terre façonnés par la tempête. Leurs cheminées se tordent comme de vieux troncs d'arbres ou se recourbent comme des trompes. Quelles fanfares le vent doit y souffler ! Les Tatars, très religieux, se garderaient bien de planter des arbres autour de leur demeure, car ce serait une impiété d'en planter où Dieu n'a pas voulu qu'il en poussât. Les Tatars sont des colons précieux et qui accaparent et hébergent royalement toute la vermine des environs. Ils vivent dans la crasse, non dans la misère. Le luxe des Roumains, le solide confort des Allemands ne les séduisent pas : ils chérissent leurs haillons et respectent leurs ordures. Le voyageur, à la tombée du crépuscule, prendrait ces petits êtres aux poils rares et aux joues glabres qui sortent de leurs étranges tanières pour les génies saugrenus et malfaisants de la nuit et du désert. Mais la douceur mongole de leurs yeux tirés vers les tempes luit comme un rayon d'étoile sur la hotte d'un chiffonnier.
Le village allemand s'étend des deux côtés de la route, d'une route bien entretenue, bordée d'un petit mur crépi, et barrée à ses deux extré-
mités par une croix de bois sur un socle de terre. On a tout de suite l'impression de Tordre et de la régularité. On s'étonne même de ne pas voir cir culer dans cette allée tracée au cordeau et ombragée d'acacias un policier coiffé d'un casque à pointe. Les fermes et leurs dépendances, pignon sur l'avenue, s'alignent l'une derrière l'autre, militairement. A chaque porte, un banc de bois où les vieux fument leur pipe pendant les soirs d'été. Les cours sont nettes ; les étables sont propres. Dans les fermes, le salon sent un peu le renfermé comme il sied aux pièces qu'on n'ouvre que le dimanche et les jours de fête. Les fenêtres ont de petits rideaux blancs et de grands rideaux rouges. Des fusils et de vieilles assiettes ornent les murs. Les armoires, aussi larges que nos armoires normandes, vrais coffres-forts des bonnes ménagères, regorgent de linge. Les planchers sont recouverts de tapis. Mais tout l'orgueil de la maison s'étale sur les lits et monte jusqu'au plafond en piles d'oreillers, de beaux oreillers, dont les taies brodées à jour font des cascades de dentelles. Partout, des images du Christ et de la Vierge. Nous sommes dans un village catholique, et ces paysans viennent de se construire une église gothique, la plus charmante de la Dobrodja — on peut dire à leurs frais, car ils n'ont reçu que mille francs du Roi et mille francs
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de l'archevêque. Les hommes, gros, forts, aux moustaches blondes, portent la casquette et le gilet montant. Les femmes, qui s'occupent de leur intérieur et du bétail, n'ont d'autres bijoux que leur alliance et une croix d'or.
Je regrettai que le majordome allemand de Sinaia ne m'accompagnât point dans ma visite : il eut pu s'écrier avec encore plus de raison qu'au château royal : « C'est ici tout à fait comme chez nous ! » Ces émigrants n'ont rien perdu de leurs traditions et de leurs coutumes au cours de leurs longues pérégrinations, si ce n'est l'usage de la bière que, depuis leur séjour parmi les Russes, ils ont remplacée par le vin et l'eau-de-vie. Les femmes n'ont quitté que d'hier, pour un large tablier, l'espèce de mouchoir qu'elles avaient hérité des aïeules de leurs grand'mères. Les Souabes du xviii*" siècle reconnaîtraient dans ce village leurs vieilles habitations, peut-être au plafond plus bas, leurs anciens missels, leurs gilets boutonnés jusqu'au menton et leurs piles d'oreillers. Ils y retrouveraient surtout leurs idées et leurs ruses de paysans placides, patients et têtus. Comme le village suédois abandonné par Charles XII au milieu des steppes russes, comme les villages hongrois semés en Moldavie, c'est un de ces villages où l'on craint peut-être les revenants, mais où les revenants n'auraient pas à
craindre de revenir. Le Irisaieul, enterré sur la frontière de Pologne, qui, las de son sommeil et désireux de revoir sa ferme, descendrait en Dobrodja, pourrait dire à son arrière-petit-lils : «Ne te dérange pas, mon garçon. Je vas me reposer chez nous, et, si j'ai soif, je sais où est la cruche d'eau-de-vie. »
Les morts hantent-ils ce village? Je l'ignore. En revanche, les vivants n'en sortent guère. De loin en loin, aux fêtes carillonnées, ils vont rendre visite à leurs frères des autres villages. Mais il est très rare qu'un jeune homme prenne femme hors de sa paroisse. On se marie de bonne heure, après trois semaines de fiançailles, et les enfants pullulent. Les villages protestantsn'ont aucun rapport avec les villages catholiques; d'à illeurs, ils n'en diffèrent que par leurs querelles religieuses. On y passe* l'hiver il se réunir en petites chapelles autour du temple. On essaie mutuellement de se convertir; anabaptistes et unitariens se chamaillent en Dieu. C'est une façon de tuer les jours sombres, 011 les vents du nord ne cessent de balayer ces mornes étendues, et où les hommes, chassés de la nature, se calfeutrent chez eux avec leur pipe, quelques livres et quelques vieux journaux.
On croirait que ces Germains, si fidèles à leurs traditions, si imperméables aux influences étrangères, se font gloire de leur patrie et prétendent
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rester les sujets de TEmpereur. Mais, de tous les peuples, rAllemand est celui qui se dénationalise le plus volontiers. Songez que les Souabes de la Dobrodja ont abandonné leur pays depuis plus d'un siècle. S'ils en conservent les habitudes, c'est moins par esprit national que par nécessité. N'eût été la défiance des nations où ils se sont établis, ils s'y seraient bientôt fondus. Mais, me disaient-ils, on persiste à les traiter en étrangers, alors qu'ils s'évertuent à répéter qu'ils sont, no peuvent et ne veulent être que des citoyens de la Roumanie. L'administration les a tracassés et pressurés. Les fermiers roumains, particulièrement ceux do la Transylvanie, ne leur pardonnent pas leur supériorité d'agriculteurs. Un propriétaire des environs, qui s'était mis entête de les obliger h moissonner ses champs pour une rétribution dérisoire, irrité de leur refus, ne trouva rien de mieux que d'accuser leur curé de propagande catholique. Les journalistes de Gonstantza dénoncèrent le péril, et le curé dut comparaître devant les autorités de Bucarest. C'est unexcellent homme, qui administre soigneusement les affaires de sa paroisse : il n'a pas encore baptisé un seul enfant turc, et je crois que son prosélytisme n'a jamais paru dangereux qu'aux outardes des marécages qu'il pourchasse sous les vents glacés de l'hiver. Ainsi, le voyageur retrouve au fond des déserts
les jalousies et les vexations qui empoisonnent la vie de nos sous-préfectures. Et, singulière incohérence, cette administration, redoutable aux colons paisibles, fermait les yeux sur les menées irrédentistes des Bulgares!
De retour à Gonstantza, nous y prîmes le chemin de fer de Bucarest, mais pour nous arrêter à Meijidié. Toute cette partie de la ligne, depuis Gonstantza jusqu'à Gernadova, a été construite, sous la domination turque, par des ingénieurs anglais. On voit bien qu'ils travaillaient au compte de Sa Majesté le Sultan! Ils y ont bâclé une si mauvaise besogne que les grandes vitesses ne sont pas plus permises aux locomotives que le galop aux charrettes des Tatars. Du moins, on peut admirer sans hcïte, à la portière du wagon, la chaîne de tumuli qui représente les anciennes fortifications .romaines, cette espèce de muraille chinoise que les terrassiers du Latium avaient élevée contre les barbares. Il n'en reste que ce qui reste d'un tremblement de terre ou du retrait d'un océan : des vallons et des dunes.
Nous ne fîmes que traverser la vieille cité turque de Meijidié; mais, à peine en étions-nous sortis, que nous faillîmes y rentrer. Le cheval du brave Tatar qui s'était engagé à nous conduire au village de Peshtera montrait un attachement incroyable pour sa ville natale. Lorsqu'il en attei-
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gnit les dernières maisons il rebroussa chemin tout tranquillement et répondit aux objurgations de son maître par les coups de queue dont ses pareils écartent les mouches. Le Tatar descendit, lui flatta le museau, et le remit dans la bonne route; mais, dès que son conducteur eut regrimpé sur son siège, l'animal nous fit décrire un nouveau demi-cercle et repartit au trot vers Tauberge ou la mosquée. Les Tatars ont de la malice. Le nôtre, désespérant de vaincre les répugnances de son cheval, essaya de le tromper et de l'amener hors de la ville, en lui contant des histoires et par des voies inaccoutumées. Peine perdue! Le cheval s'arrêta net, au tournant d'un tumulus, sur un effondrement de l'empire romain.
— Il ne veut pas! s'écria le petit homme. 11 ne veut pas!
Nous voulions, nous; mais nos volontés se seraient brisées contre l'entêtement de la bête et la douceur du cocher, si, par bonheur, quatre charrettes, qui s'en allaient aux champs, n'eussent défilé sous nos yeux. Notre cheval regarda leurs huit chevaux : il se dit sans doute que l'heure avait sonné pour tous les chevaux de la ville de quitter Meijidié, et, résigné, il prit le pas derrière eux.
Jamais encore l'immense plaine vallonnée ne m'avait paru plus immense, ni sa désolation plus
infinie. Tout n'y est que poussière ; poussière, le vent qui passe ; poussière, le rayon de soleil qui luit; poussière froide et piquante à Taube; poussière brûlante à midi ; et vers le crépuscule petite poussière bumide et fraîche. Elle nous voile, mais sans nous les dérober, la majesté de l'étendue et la noblesse du désert.
Je ne sais combien d'heures le cheval du Tatar avait trotté dans cette poussière, lorsque nous aperçûmesle clocherde Peshtera. Peshtera est un village fondé par les Roumains de Transylvanie. Ils étaient très pauvres alors : maintenant les moins fortunés labourent leurs vingt-cinq hectares et possèdent leurs deux chevaux. Ils ont pourtant gardé l'apparence de leur ancienne pauvreté. Leurs maisons, disséminées dans la vallée sèche et grise, sont tristes, malpropres. Celle du pope n'est guère mieux tenue^, malgré ses tapis roumains et les reproductions des journaux illustrés qui en décorent les murs. On n'entend dans tout le village que des enfants qui piaillent, l'aboiement d'un chien, le cri d'un coq. Mais de belles meules de blé ombragent les toits croulants ; des troupeaux paissent sur les pentes d'alentour. Ces paysans, dont les habitations misérables vous apitoieraient, loin de récriminer contre leur sort, s'estimeraient absolument heureux si leurs fils et leurs filles, nouveaux mariés, avaient le droit d'acquérir des terres.
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Comme les Allemands de Caramurat, ils se sont bâti une église qui leur a coûté quarante mille francs, une église en pierre, où les prophètes Moïse et Aaron, peints sur la voûte, suivent des yeux par les hautes fenêtres les rares passants du grand chemin. J'ai visité jadis dans les déserts chiliens, que cette Dobrodja me rappelle, des bourgades ouvrières, à peine plus sordides. Les hommes enrégimentés en exploitaient les richesses pour d'autres hommes; et je n'ai pas oublié la détresse dont leurs regards étaient chargés. Ici, les mêmes horizons de vide et de poussière ne s'appesantissent pas sur les âmes et n'éteignent pas la vie au fond des prunelles. Les femmes sortent vigoureuses de leurs multiples enfantements. Dans leurs douleurs de mère, elles ont conscience de donner un futur maître aux sillons et aux pâturages. L'amour de la propriété embellit les plus farouches solitudes, et, non seulement de la propriété individuelle, mais de la propriété commune. On commence par engraisser son lopin de terre, et, dès qu'on en a retiré sa subsistance, on lui fait rendre de quoi bâtir la maison qui, n'étant qu'à Dieu, appartient à tous, oîi tous viendront communier, si j'ose dire, dans le môme sentiment et la même fierté du propriétaire. Chez soi, on se contente de peu; mais ici, on ne lésine ni sur la pierre ni sur la peinture. Eglises de la Dobrodja, c'est de vous
que les plus pauvres enfants peuvent dire : <( Cette église est à nous ! »
Et qu'on vive à leur ombre dans l'ignorance à peu près complète du reste do Thumanité, ce n'est point pour nous surprendre. Le silence des vastes espaces étouffe la curiosité, et les villages agricoles se suffisent à eux-mêmes. L'homme y concentre aisément toutes ses facultés de sentir : son amour-propre et ses passions lui permettent d'enfermer l'univers entre leur première et leur dernière cabane. Le comte d'Hauterive, toujours pendant son voyage de Constantinople à lassi, coucha un soir dans un village où il rencontra un vieillard dont les quatre-vingt-dix ans avaient entendu plus de rumeurs de guerre et de fracas tragiques que les vies humaines n'ont accoutumé de le faire. Il l'interrogea; et le témoin des famines et des sanglants jeux de princes lui répondit d'une voix indifférente et d'un regard distrait. Mais, lorsque le comte lui parla de son village, le vieillard, dont les yeux se réveillèrent, lui confessa que rien au monde ne l'intéressait davantage que de savoir qui mourrait avant l'autre, de lui ou d'un vieux Turc, son voisin. Sans habiter un village solitaire, nous ressemblons souvent au vieillard du comte d'Hauterive. Nous avons presque tous dans notre vie un jeune ou un vieux Turc dont la bonne ou la mauvaise fortune nous tient plus à cœur que les
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grandes questions qui agitent le monde. Je vous assure que je chéris l'humanité; mais le nez de mon voisin me la cache. Que j'aimerais donc mes frères blancs, jaunes et noirs, si le nez de mon voisin était seulement plus court !
Nous revînmes à Meijidié, et Dieu sait de quels joyeux ébrouements notre cheval salua les minarets de sa ville ! Lors de la guerre russo-turque, les Turcs l'avaient abandonnée et les Russes à moitié démolie. Mais elle s'est tant bien que mal relevée de ses ruines, et les Turcs y sont rentrés, accompagnés des Tatars que d'ailleurs ils méprisent profondément. Les boutiques aussi sales que multicolores encombrent de leur déballage les rues du centre aux colonnades de bois et aux grosses lanternes rouillées. Ses foires de juin et d'octobre sont les plus populeuses de la Dobrodja, et son marché de bestiaux attire journellement les paysans Valaques et les colons de la steppe.
Naguère, dans ses environs, comme autour de Babadagh, les bandes de brigands s'en donnaient à cœur joie. Mais les voyageurs d'aujourd'hui, pareils aux carabiniers légendaires, arrivent toujours lorsque les brigands sont partis. La civilisation les a refoulés dans les capitales où, selon le proverbe d'Extrême-Orient : que la nuit est plus sombre au pied du phare, ils opèrent gaillar-
dément sous les fenêtres des préfectures de police. Leurs exploits au grand air survivent quelque cinquante ans dans la mémoire des indigènes et des aubergistes. Celui de Meijidié se rappelait un certain Turc, Deli Ali, et un certain Polonais, Licinsky, qui, à la tête d une troupe de Lippovans, détroussaient et rançonnaient les bourgeois. Ces héros de la brune, dont laHoumanic a débarrassé la Dobrodja, ne laissèrent point de dignes héritiers. Les Tsiganes, qui portent ici le fez et le pantalon bouffant, n'étaient pas gens à chausser les sandales de Deli Ali. Leur audace se borne à dévaliser les basses-cours. C'est du moins ce que nous assurait notre aubergiste. 11 ne dissimulait pas son mépris pour ce genre d'entreprises et il ajoutait : « Non, Messieurs, depuis dix ans, Meijidié ne connaît plus les vrais brigands; mazs la ville est belle et possède une mosquée dont on afhrme qu'elle n'a pas sa pareille au monde. »
Cet éloge me paraîtrait moins excessif, du prêtre de la mosquée. C'est le plus drôle et le plus sémillant petit iman tatar que sans doute le hasard mettra sur mon chemin. J'ai gardé de lui le souvenir d'une tête pointue, — je ne saurais dire si c'était par en haut ou par en bas, — d'une figure grêlée et d'une paire d'yeux plus éveillés qu'une potée de souris. Il nous introduisit dans la mosquée, avec un geste de bon garçon : « Entrez
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donc, je vous en prie; ne vous gênez pas! » Et celte large mosquée était baignée de lumière, mais tout m'y sembla aussi pointu que la tête de Timan : le dais, la chaise haut perchée d'où le prêtre explique le Coran, les lampes, les colonnettes de la galerie, les sculptures de bois clair, et les versets d'or qui resplendissaient au soleil.
De la mosquée il nous mena, au pas de gymnastique, visiter le séminaire turc. Soixante-dix élèves, Tatars et Turcs, mais plus tatars que turcs, s'y préparent au professorat et à la prêtrise, dans un petit monastère en bois, dont les cellules, qui servent de classes, de dortoirs, de réfectoires et de pensoirs, donnent sur une véranda intérieure. Le Gouvernement roumain subventionne les professeurs : ils sont turcs et ne diffèrent en beauté que par la couleur de leur barbe plus blanche que la neige ou plus noire que l'encre de Chine. Les séminaristes apportent leurs coussins, leur literie et font bouillir à leurs frais leur viande de mouton. Je parcourus les étroites chambrées. Ah, les bonnes tôtes mongoles! Si la douceur était bannie du monde, on la retrouverait sur ces visages imberbes et dans ces yeux d'où les sourcils s'écartent comme pour mieux découvrir leur charmante naïveté.
Mais quelques-uns de ces yeux étaient bien clos. Il est déplorable de constater que des étudiants tatars peuvent ronfler dans leurs salles d'études.
— Il fait chaud! dit l'iman.
Et nous repartîmes à travers les rues blanches et ensoleillées. Des femmes, voilées d'étoffes éclatantes, cheminaient le long des murs et subitement disparaissaient, comme happées à une porte par une main invisible.
— Très oriental ! fit Timan.
Et, arrêtant au passage une jeune fille qui se hâtait :
— Ote ton voile! lui cria-t-il.
Elle obéit et tourna vers nous un assez joli visage aux yeux morts ; elle était aveugle.
Tout au haut de la ville, on battait le blé dans la cour d'une ferme tatare. L'iman la traversa et nous poussa sur le seuil de la maison. Une grosse femme nous reçut, ébahie; mais, sitôt qu'elle aperçut son prôtre derrière nous, elle se réfugia dans Tescalier, et, faute de mouchoir, releva sa jupe et s'en couvrit la figure. C'est ainsi que les femmes d'Orient sauvent leur pudeur. Le petit imannous fit entrer dans la cuisine qui sentait mauvais, puis dans la chambre a coucher qui sentait plus mauvais, enfin dans l'étable qui sentait moins mauvais que la chambre et la cuisine. Et il appela le fermier :
— Combien as-tu d'hectares?
— Cent.
— De chevaux?
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— Cinq.
— De vaches ?
— Quatre.
— De bœufs ?
— Irois.
— Cet homme a trois bœufs, quatre vaches, cinq chevaux et cent hectares : c'est un richard.
Et dare dare, nous filâmes chez un autre Tatar qui n'avait que cinquante hectares, deux chevaux, deux vaches et un bœuf. Lorsque nous fûmes arrivés aux Tatars qui n'avaient ni bœuf, ni vaches, ni chevaux, pas môme un pouce de terre, et qui vendaient des légumes, je me déclarai suffisamment asphyxié par mon enquête sur la vie tatare ; et je faillis opposer un refus poli, mais catégorique, à l'invitation que nous fit l'iman de nous conduire chez lui. Comme j'aurais eu tort, et qu'il est bon de se reposer sous un toit qui ne sent rien!
Notre hôte nous ouvrit une porte dans une ruelle déserte, et nous vîmes un petit jardin où des concombres ventrus rampaient sur la poussière et où de maigres arbustes poussaient, à la grâce de Dieu, comme des plants de haricots. Derrière ce jardin, dont l'homme avait toujours res-* pecté le désordre providentiel, s'élevait une maisonnette, une délicieuse bonbonnière de Tatar, Deux pièces, sans plus, tapissées de nattes, entou-
rées de divans et toutes scintillantes de vaisselle : à gauche, le salon; à droite, la chambre avec un beau lit de fer aux ornements de cuivre. L'iman est marié et père de quatre enfants; mais sa famille habite une autre maisonnette adossée au mur de la ruelle et dont les fenêtres n'ont vue que sur les arbustes et les concombres du jardin.
Il nous offrit une tasse de café et nous causâmes Turcs et Tatars. Il célébra leurs joies paisibles et leur économie.
— Sont-ils polygames? lui demandai-je.
— Tous, me répondit-il, mais seulement d'intention! La religion nous permet quatre femmes et ne nous défend pas expressément d'en avoir une cinquième. Tous mes Turcs et Tatars profiteraient volontiers de la permission, s'ils n'étaient retenus, par leur pauvreté, leur amour de l'argent ou leur désir de tranquillité. L'entretien de deux femmes oblige à construire deux maisons; Tentretien de quatre femmes en nécessiterait quatre. On ne peut pas les loger ensemble, sous peine d'avoir chaque semaine à remplacer la vaisselle qu'elles se jettent à la tête.
— Ces dames ont l'air si doux! m'écriai-je.
— Ne vous y fiez pas! dit-il. Ce sont des pestes. J'ai connu un Tatar qui en avait épousé deux et qui en eût trépassé, si Tune d'elles n'avait attrapé
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une pleurésie mortelle un soir que sa rivale la força de coucher dehors.
— Du moins, lui dis-je, quand elles ont réduit leur mari au triste état de monogame, ^Ues l'en consolent en lui donnant beaucoup d'enfe^nts.
— Cela dépend, répondit-il : jusqu'à cinquante hectares et plus, on a environ sept ou hui\ enfants; mais, passé cent hectares, les familles diminuent. Les pauvres sont admirables et selon le cœur du Prophète. Ont-ils gagné quelques sous? Ils s'en vont au marché et en reviennent avec des provisions de bouche et du café. (Je ne parle point de ceux qui en rapportent de l'eau-de-vie, car ils enfreignent nos saints commandements, et je ne veux pas les connaître.) On fait alors un bon dîner. Les parents se régalent et voient leurs enfants se régaler et se disent : « Il faut leur donner des frères et des sœurs qui se régaleront aussi. » Mais le riche songe toute la nuit : « Comment arriverai-je à grossir mon magot? » Et, quand il en a trouvé le moyen, il se lève ou s'endort. Voilà ce qui se passe dans la société turque et tatare.
— Et qu'ypense-t-on, lui dis-je, de la domination roumaine?
— On n'en pense rien, si ce n'est que le Gouvernement qui protège les mosquées, entretient les séminaires, laisse les gens croire et vivre à leur guise, est le meilleur des gouvernements. Les
Tatars n'ont jamais conçu de plus belle politique, Mais je ne me dissimule pas que, sur ce point, ils paraîtraient quelquefois arriérés aux nations occidentales.
Vous doutiez-vous que les contes de Voltaire fussent orientaux? On ne saurait reprocher h l'auteur de Zadig d'avoir abusé de la couleur locale. Cependant je parierais que, traduits en turc, en arabe ou en persan, ils seraient aussi bien compris desimans du Danube ou du Bosphore que des lettrés de la Seine. Et, si j'osais, je dirais môme que les âmes d'Orient ne s'y expriment pas plus mal que dans le clair-obscur oij nous nous plaisons à les peindre ; car enfin, il se pourrait que ces âmes fussent tout bonnement des âmes philosophes, bourgeoises, paysannes, morales et immorales comme les nôtres. L'étrange folie d'imaginer qu'un turban change les cases du cerveau et de prêter un charme mystérieux à de grosses commères, parce qu'elles se rabattent le fichu sur le visage! Et nous en sommes presque tous là! L'iman de Meijidié me faisait l'effet d'un iman d'opérette, bien qu'il fût, des pieds à la tôte, Tatar tatarisant ; mais pourquoi cet homme ressemblait-il à un petit Méridional de la Camargue et parlait-il comme un pince-sans-rire? Allah, Allah, par pitié pour les chercheurs de pittoresque, ne souffre plus que tes colons turcs aiment la terre exactement du
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môme amour que les colons allemands et transylvains, et donne aux sociétés tatares des vices que nous n'ayons pas!
Le soleil se couchait sur la Dobrodja, quand nous traversâmes le pont du Danube. Ce pont, qui enjambe les bras du fleuve et les marécages et qui mesure dix-huit cents mètres de longueur, est un des plus hardis et des plus délicats du monde. Dans l'immensité bleuâtre, les îles de roseaux, penchées par le vent, s'inclinaient comme des corbeilles et de grandes urnes; et tous les marais, jusqu'au ras du ciel, se teignaient d'une couleur de safran. A l'arrière du train, je m'enivrai longuement de cet adieu splendide, et je fermai les yeux, lorsque nous rentrâmes dans la plaine de Bucarest, afin de rester sur cette impression de grandeur mélancolique et chaude, et de beauté.
Mon voyage en Roumanie était terminé. Je l'ai raconté étape par étape, trop heureux si je persuade à ceux qui auront bien voulu me suivre que ce pays, le mieux organisé peut-être des nouveaux États de l'Europe orientale, vaut qu'on Tétudie et mérite qu'on l'aime. Qu'une nationalité se soit créée en plein xix** siècle, que sept millions d'êtres humains aient retrouvé l'idée de la patrie, c'est h coup sûr un spectacle iatéressant et réconfortant. Que cette patrie ait été, sinon sauvée, du moin^
sauvegardée, par rétablissement de la royauté et d'une royauté avec une dynastie étrangère, on en conclura, une fois de plus, qu'un pays a besoin, pour vivre, que l'homme qui est à sa tête et qu^ représente l'autorité s'élève, par sa naissance ou par sa volonté, au-dessus de tous les partis. La fameuse « question juive » ne me paraît en somme qu'une des formes du combat que les nations doivent soutenir contre ceux qui menacent de les submerger, que ces envahisseurs soien^ Grecs, comme dans la Roumanie du xviu'- siècle, Juifs, comme dans la Roumaniedu xix** siècle, ou Chinois, comme en Amérique. Mais elle met aux prises deux théories. L'une ne voit dans la patrie que la terre ; l'autre n'y voit que le peuple. La première dit : « La Roumanie, c'est le territoire roumain : il s'agit avant tout d'en assurer la prospérité, .et, comme j'estime que les étrangers y sont nécessaires, j'ouvre la porte aux étrangers. Il importe peu que la Roumanie devienne moins roumaine, pourvu que ses finances, son commerce, son industrie, son agriculture se développent et grandissent. » L'autre répond : « La Roumanie, c'est le peuple qui, sous d'abominables et de séculaires oppressions, a su conserver sa langue et son esprit. Il a payé trop cher son titre de roumain pour le partager avec les premiers venus. Ceux qui le dirigent ont le devoir de lui en réserver la pro-
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priété exclusive. Qu'il exploite mal ses champs ou ses mines de pétrole, cela ne regarde personne. Je le préfère moins riche, mais plus lui-même. » Enfin ce peuple possède une colonie qui n'est pas encore colonisée. Des milliers et des milliers d'émigrants quittent chaque année l'Europe et appareillent vers l'Amérique. Il appartiendrait peut-être au Gouvernement roumain d'en attirer un certain nomhre et de réaliser, dans cette Dobrodja o\x les Roumains n'avaient point dédaigné d'établir leur empire, la môme fusion des races que les Etats- Unis dans leurs plaines de l'Ouest et l'Argentine dans ses pampas.