CHAPITRE III
Qu'on me donne une hacienda dans les pampas de l'Amérique du Sud, un domaine dans les labours moldaves, — ou que le Gouvernement roumain me nomme inspecteur des pêcheries du Danube : voilà mon rêve.
II y a un homme en Roumanie que je n'ai pu joindre, presque aussi fabuleux que M. Kalindero. 11 s'appelje Anlipa. C'est le législateur du fleuve, des lacs, des rivières et des étangs. Les pêcheries, aiïermées ou exploitées en régie, ne connaissent d'autre maître que lui. Il règne sur un peuple de pécheurs à demi sauvages et gouverne le monde des eaux. Il y fait la vie et il y réglemente la mort. Toutes les lèvres murmurent son nom. Le lourd pécheur ù barbe rousse qui jette son filet la nuit entre les joncs déserts n'aperçoit pas M.Antipa, mais il sent que M. Antipa le regarde. A chaque coude du fleuve, on s'attend à voir M. Antipa sortir des saules ou surgir des ro-
seaux. Il remonterait le courant dans une conque traînée par des esturgeons et des sterlets : personne n'en manifesterait le moindre étonnement. Parlez-moi des pays jeunes et encore vierges pour les administrateurs qui ont des idées! Ils y acquièrent une popularité qui les élève au rang des antiques demi-dieux. Les flots du Danube commençaient à se dépeupler. Les poissons des étangs dégénéraient. Les carpes du lac Ra/elm, par suite de l'enlisement des rivières, maigrissaient du corps et grossissaient de la tête. Les pêcheurs russes ne pochaient plus : ils dévastaient. M. Antipa organisa ce chaos : il édicta des lois sévères; il disciplina les tribus dont les coups de filets saccageaient les trésors du fleuve; il ramenala confiance parmi les esturgeons qui reprirent leur route accoutumée jusqu'aux Portes de Fer. Et les pêcheries assagies rapportent annuellement à l'Etat roumain deux millions cinq cent mille francs.
A mesure qu'on s'éloigne de Galatz et qu'on s'enfonce dans le véritable empire de M. Antipa, on sent se réveiller en soi l'appétit de la vie libre et l'enthousiasme de la solitude. Quelles immensités ! Le Danube, tant ses rives sont basses, plates, ressemble à une vaste nappe d'eau déversée au ras de la terre. Bientôt nous doublons l'embouchure du Pruth et nous longeons les rives de la Bessarabie, de cette Bessarabie hier roumaine.
aujourd'hui russe, et dont le souvenir saigne encore au cœur des Roumains. On ne peut pas dire que cette frontière ne soit pas bien gardée. D'espace en espace, des factionnaires immobiles surveillent, Tarmeaubras, les nuages sablonneux qui se forment sur les eaux troubles du fleuve. Des patrouilles de gendarmes à cheval, flanquées d'énormes molosses, trottent d'un poste h l'autre. Une nuit, un déserteur roumain poursuivi jusqu'au Pruth, se cacha dans les herbes et, tout péril conjuré, gagna silencieusement à la nage la terre russe. Quand il y aborda, une troupe sous les armes l'attendait.
Nous distinguons une petite ville d'où part le train d'Odessa. Puis des dépôts de pétrole, et toujours ces factionnaires plantés comme des bornes milliaires sur le rivage nu. Si notre petit vapeur échouait contre ce rivage, nous serions aussitôt cueillis, choyés, escortés et conduits en grande pompe à la ville voisine oii le gouverneur pourvoirait le plus aimablement du monde à notre entretien et ne nous laisserait manquer ni de pain ni d'eau. Mais cette hospitalité ne tente aucunement mes compagnons qui, d'un coup de barre, regagnent le milieu du fleuve.
Les Roumains n'ont pas encore oublié que les Russes leur arrachèrent ce dernier morceau de Bessarabie au lendemain d'une guerre où les do-
robantz du prince Charles avaient fait merveille à côté des soldats de l'Empereur. On conçoit que leur sentiment national ait été blessé. Cependant, de tout ce qui a été publié sur cette question, il ressort que les hommes d'État de la Roumanie ne pouvaient s'abuser et qu'ils savaient fort bien, en combattant avec les Russes, ce que les Russes leur demanderaient après la victoire. En échange de cette Ressarabie, on leur a donné la Dobrodja et, dans la Dobrodja, un port magnifique sur la mer Noire. Pour l'étranger cet échange équivaut à une conquête. D'ailleurs, au moment même oii l'indignation bouleversait Rucarest, un homme, un Roumain, eut le courage de le penser et le courage plus grand de l'écrire. Nicolas Kretzulesco reconnaissait que ce triangle de terre n'avait pas plus fait le bonheur de la Roumanie que la Roumanie n'en avait fait la prospérité. Si les Roumains perdaient des frères en Ressarabie, ils en regagnaient en Dobrodja. Sa brochure lui suscita de violentes attaques; mais il avait parlé le langage que tiennent aujourd'hui les plus raisonnables de ses compatriotes. Les paysans de la Ressarabie ne se plaignent pas d'être devenus des sujets russes. Le Gouvernement de Saint-Pétersbourg s'est montré paternel à leur égard; il les a d'abord dispensés d'impôts, et ceux qu'il établit ensuite ne pèsent pas lourdement sur eux. Et
puisque leur condition les satisfait, on peut donc se féliciter sans remords que la Dobrodja appartienne aux Roumains.
C'est un pays extraordinaire. Pourquoi iriezvous en Amérique ou en Océanie ? Regardez seulement le soleil se coucher sur le Danube qui meurt. J'ai vu, entre ses steppes de roseaux pareilles à des fourmillements de flèches d'or, ce vieux roi barbare des fleuves européens rouler dans l'agonie du jour des millions de roses. Imaginez tout l'or, tout l'argent, tout l'airain, tout le fer que les invasions ont laissé tomber sous ses vagues. Que d'armes et de bijoux, que de diadèmes enfouis dans son lit de sable! Les cieux empourprés du soir font remonter h sa face morne et lasse le sang des anciens carnages.
Les hommes qui peuplent ses lagunes ne sont guère plus policés que les hordes dont ses flots portèrent l'aventure. Je ne parle pas des bergers roumains et transylvains qui, vers la fin de septembre, descendent des Carpathes et amènent leurs troupeaux sur ces vastes pâturages^ Ils ont rhumeur douce de leurs brebis. Leurs yeux ne
i. Ces bergers roumains ont fourni la matière d'une étude extrêmement intéressante à M. Em. de Martonne dans son très beau livre sur la Valachie {La Valackle. Essai de monographie géofjraphique. Tbèsc présentée à la Faculté des Lettres de Paris, Armand Colin, 1902). Je ne saurais trop en conseiller la lecture aux amis de la Roumanie.
LA DEScfeNTE DU DANUBE 257
contemplent depuis des siècles que des toisons et des pentes herbeuses. Sous la stina des montagnes comme sous la tente de roseaux du delta, ils gardent fidèlement les coutumes de leur village. Ce sont les Roumains par excellence; et la vie pastorale des anciens temps du monde chante encore dans leur longue flûte droite. Mais le Danube héberge d'autres hôtes, les Lippovans, Vieux Croyants russes, que les persécutions ont chassés dans ces marécages et qui vivent de leur pêche. Barbus, comme il convient à l'homme, image de la divinité ; amphibies ; demi-païens et demi-byzantins ; réfractaires à toutes les lois et refusant à l'État le droit essentiellement divin de tenir le registre des naissances et des morts, ils poursuivent dans leurs solitudes aquatiques le rêve obstiné de leurs pères pour qui Pierre le Grand fut l'Antéchrist et l'imitation des mœurs occidentales une œuvre de Satan. Les uns ont un clergé et des églises, dont les cloches, même à Braïla, résonnent plusieurs fois par jour. Les autres, sans prêtres, ont substitué à la lithurgie des pratiques grossières, d'aucuns disent abominables. Le Gouvernement a l'œil sur leurs villages, maisilne peut rien sur leurs tribus dispersées. Leurs campements sont des refuges aux nihilistes traqués et aux bandits en fuite. Ceux que l'on connaît dans les pêcheries mènent une âpre vie dont la
saumure les conserve. Us habitent de misérables cabanes que les crues du fleuve envahissent. Lorsque Teau y pénètre, ils dorment sur leur table ; et, lorsque la table se met à flotter, ils couchent sur le toit. D'ordinaire, ils partent le lundi matin et ne rentrent que le samedi soir. Quelques-uns restent absents deux et trois mois. Ils campent alors sous des moustiquaires et sous des huttes de joncs. Leurs escouades se composent de douze hommes conduits par un ataman, et chaque escouade possède en commun ses (ilets et ses engins qu'on évalue à sept ou huit cents francs. L'ataman, homme d'expérience, décide, selon le vent et l'eau, de la place et de l'heure où l'on jettera les filets. Ces pécheurs, toujours les pieds dans la boue et dont le sommeil respire à pleins poumons la buée des marais, n'ont jamais de fièvre et supportent allègrement leurs saouleries du dimanche. Fils du Danube, leur existence est aussi longue que le cours de ce fleuve.
Mais aussi quels beaux mangeurs de poissons et comme ils se consolent du règne de l'Antéchrist par les raffinements de leur art culinaire ! La bouillabaisse des Marseillais m.e paraît sans saveur, depuis qu'on m'a révélé les soupes lippovanes. Et d'abord ils font bouillir dans une énorme marmite vingt kilos de carpes, de tanches, de brèmes, de sandres, jusqu'à ce que l'eau ait absorbé tout
le SUC des chairs fondantes. Puis ils rejettent ce tas de poissons, dont se régaleraient nos carêmes > car les maîtres gourmets réservent ce court-bouillon succulent à la cuisson des esturgeons de qualité et des sterlets délicieusement gras. Sterlets et esturgeons y mijotent entre deux couches de légumes, et la fumée qui monte de leur marmite embaume la steppe. Ils ont aussi une fa^on de rôtir les carpes telle que, si j'étais riche, je m attacherais un cuisinier lippovan. Et, quand il leur reste une croûte de pain, ces Vieux Croj^nts ia beurrent de caviar frais. Voilà qui permet à leurs sectes millénaires d'attendre patiemment l'arrivée du Messie ou, si j'en crois M. Anatole Leroy- Beaulicu, le retour de Napoléon.
11 ne faudrait pas se figurer que les pêcheurs n'ont qu'à plonger leurs mains dans le Danube pour en retirer des poissons de choix. La pêche de l'esturgeon ne va pas sans péril. On suspend, sur la moitié du fleuve, à deux poteaux ou à deux flotteurs, des filets formés de longues lignes qui balancent, au mouvement des eaux, leurs gros hameçons. Dès que les esturgeons s'y engagent, ils sont attrapés et accrochés. Ces lignes doivent être assez espacées; et les inspêct-eurs exigent entre les filets un intervalle d'au moins cin^juante mètres, afin que le$ petits, les chanceux ou les malins puissent s'esquiver. Lorsque les pêcheurs
arrivent, ils soupèsent chaque ligne Tune après l'autre, et, quand ils sentent le poisson se débattre, ils unissent leurs efforts et la soulèvent avec précaution. A peine le museau de la bête émerge-t-il, qu'un homme, armé d'un maillet où Ton a coulé du plomb fondu, lui en assène un coup mortel, car Testurgeon renverserait barque et pécheurs. L'an dernier on en a pris un qui pesait deux cents kilos. Ce genre de pêche à l'assommoir convient aux Lippovans, ces cosaques sauvages : ils tiennent autant du boucher que du pêcheur.
Vers six heures, nous abordâmes sous les saules à l'embouchure d'un petit bras du fleuve qui alimente un étang. Là, j'assistai à une pêche un peu moins brutale, plus facile aussi, et vraiment fantastique. Aux crues printanières, le poisson se répand dans, ces espèces de lagunes; mais, sitôt que les eaux baissent et qu'il veut regagner le fleuve, on établit à l'entrée du passage des claies de pieux et de branches, fermées par un filet. Comme le niveau de l'étang est supérieur à celui du Danube, le courant a une extrême violence ; et le poisson s'engouffre dans cette nasse. Il s'y précipite même quelquefois si nombreux et avec une telle impétuosité que les habitants de la pêcherie, les hommes à coups de fusil, les femmes en hurlant, essayent de l'effrayer et de sauver le barrage.
Dans la clarté mourante du jour^ nous voyions
accourir des carpes affolées, dont les rangs pressés formaient comme des flots sous les flots. Quelques-unes, sentant peut-être le péril, s'arrêtaient, reculaient de trois ou quatre mètres, cherchaient la profondeur, y plongeaient un instant pour y ramasser leurs forces, prendre leur élan et bondir par-dessus l'obstacle. Elles faisaient des sauts prodigieux. Le désir de vivre tendait désespérément ces pauvres corps et ces nageoires qui eussent voulu être des ailes.
Nous reprîmes notre route, et, vers dix heures du soir, nous fîmes escale à l'ancienne cité turque de Toultchea.
Ce fut une étrange apparition. Je m'imaginais abordera une bourgade diff*orme et morte, ou du moins endormie. Mais toute la ville retentissait d'une cacophonie de concerts. Dans le jardin public, une petite bourgeoisie élégante de Grecs et de Juifs se promenait autour d'un kiosque oii la musique militaire jouait VA?'iésîenne, Devant une grande épicerie, qui débitait de la bière et des liqueurs, des groupes attablés sur le trottoir écoutaient des violoneux tsiganes. Dans les cabarets, des Turcs accroupis et des pêcheurs russes en casaque rouge, à moitié ivres, dodelinaient leur tête aux sons stridents d'une musique orientale.
Je crois bien qu'il n'y avait en cette ville qu'un
seul être qui dormît : l'hôtelier. Nous dûmes frapper à coups de poing et à coups de canne, ce qui augmenta le charivari de ce port danubien. Enfin la porte s'entre-bâilla, et un long spectre, à favoris gris, revêtu d'une chemise qui lui tombait jusqu'aux chevilles, brandit une chandelle sous notre nez. Il nous toisait d'un œil défiant et sondait l'obscurité environnante :
— C'est bon, sage vieillard, dit un des nôtres : tu nous as suffisamment observés. Laisse-nous entrer !
Dès que nous eûmes franchi le seuil, le spectre referma soigneusement sa porte, comme si les esprits des ténèbres étaient attachés à nos pas; et il nous regarda encore un instant en silence, avant de nous indiquer les chambres où nous pourrions déposer nos sacs de nuit. Mais, lorsqu'il vit que nous nous préparions à ressortir, son inquiétude se réveilla : il marmotta des paroles indistinctes, et ce ne fut que sur nos ordres réitérés qu'il remit en grognant la clef dans la serrure.
On m'expliqua le mystère. Le pauvre homme souffre d'une moralité extrêmement rare chez les hôteliers roumains, et qui l'a rendu presque célèbre de Galatz à Soulina. Un officier, que sa femme, sa très légitime femme, était venue attendre ici, me racontait qu'arrivé en pleine nuit il fut obligé, pour pénétrer jusqu'à elle, de
passer sur le corps de ce trop vertueux hôtelier. Hélas ! que tant de vertu fut mal récompensé! Un jour, deux jeunes gens, un Russe et une Bulgare, se présentèrent, si gentils et si gais, que le malheureux crut héberger des nouveaux mariés. Le lendemain matin, il les trouva tous deux empoisonnés. On sauva la fille ; mais l'amant était mort. Ce lugubre souvenir donne le soir h son hôtel un air de maison hantée, et lui donne, à lui, une mine de fantôme.
Drôle de ville que Toultchea ! Ici commence Textraordinaire mélange de peuples qui fait ressembler la Dobrodja h un immense terrain vague où toutes les races auraient jeté leurs scories. La ville ne compte que huit mille âmes et possède des églises catholique, protestante, roumaine, bulgare, russe, arménienne, grecque, des synagogues et des mosquées. La plupart des Turcs en ont émigré; et cependant il semble qu'on soit encore chez eux. Pourquoi? Je ne saurais le dire, mais j'en ai eu la sensation très nette dans cette nuit oii se détachaient sur nos têtes les aiguilles d'ombre des minarets.
Un petit bossu, aux yeux farouches, passait au milieu des buveurs avec une corbeille remplie d'amandes.
— Tenez, me dit un de mes compagnons, voici un échappé des contes arabes ! Figurez-vous que ce
diable de colporteur est le plus grand amoureux de toute la province. Ses aventures sont aussi fameuses dans les cabarets turcs que l'histoire du Tailleur de Bagdad... Eh ! lami, la nuit est douce, et l'on dormirait bien ce soir suspendu sous les étoiles !
Le bossu nous lança un regard furieux.
— Achetez-moi mes amandes, fit-il, et taisezvous.
— L'an dernier, reprit mon compagnon, il couitisait une petite bonne turque, qui, fatiguée de ses poursuites, consentit à un rendez-vous. Il y vint ; mais la fenêtre de la belle était trop haute, et notre bossu, planté au pied du mur comme un chien qui regarde un oiseau, suppliait la bienaimée de descendre. « Impossible, disait-elle, je réveillerais ma maîtresse; seulement, tu peux monter *: j'ai un large panier et des cordes solides. Mets-toi dans le panier, et je te hisserai jusqu'à moi. » Le don Juan s'y installe ; et la coquine, aidée sans doute d'un ami invisible, commence à le soulever de terre. L'ascension était lente et dure; mais chaque saccade le rapprochait du ciel. Il touchait à la hauteur d'un premier étage, quand la fille, se penchant vers lui, s'écria : « J'entends du bruit : ne bouge pas! » Et de fermer la fenêtre, et d'éteindre la lumière. Ni la lumière ne reparut, ni la fenêtre ne se rouvrit ; et lorsque, à l'au-
rore, les ouvriers turcs se rendirent à leur travail, ils aperçurent, balancé dans un panier, le bossu de Toultcheaqui rageait, grinçait, écumait et pourtant n'osait faire aucun mouvement, car il mourait de peur que la corde ne cassât.
Ce bossu, ces musiques endiablées, le sombre Danube sommeillant dans ses roseaux, cet hôtelier qui nous attendait toujours en chemise et qui, le bougeoir à la main, nous examina des pieds à la tête afin de s'assurer qu'aucune jeune Bulgare ne se cachait sous nos vêtements ; au petit jour, les maisons blêmes, les rues à fondrières, le morneembarcadère, les flots gris, et, derrière nous, dans un amphithéâtre brumeux, des minarets et des moulins à vent qui sortaient du brouillard : toute mon escale à Toultchea me produit l'effet d'un bizarre intermède au milieu d'une traversée sauvage.
Après cette ville, le Danube, d'où s'est déjà détaché le bras russe de Ghilia, se divise encore en deux bras : à droite, celui de Saint-Georges, le seul dont les rives soient escarpées; et, devant nous, celui de Soulina, la route des vaisseaux. Il y tombe sous la tutelle de la Commission européenne. On le sent prodigieusement las et qui use ses derniers flots à retarder sa chute dans la mer. Il fait des coudes et des crochets à travers
cette plaine où rien ne le contrarie ; mais il no se porte plus, il s'abandonne, il s'étale^ et, à chaque tournant, s'enlise davantage. Les ingénieurs sont alors intervenus, et leur œuvre grandiose a rectifié le cours et corrigé rimbécillité du vieux fleuve. Ils lui ont creusé un boulevard rectiligne d'environ cinquante kilomètres où sa masse leur obéit. Ce n'est plus un fleuve; c'est un énorme canal qui, d'un trait, s'enfonce dans le ciel. Quand il retrouve son ancien lit, des barrages établis le long de ses rives et des fascines, plongées sous leurs eaux stagnantes, le forcent d'y décharger son sable et son limon et do se rétrécir lui-même selon les lois qui déterminent la violence du courant. Ses surveillants se délient de sa paresse et l'empêchent de s'endormir. On exige de lui une impétuosité constante et régulière. On ne lui permet pas d'oublier un instant qu'il n'est qu'une route, une grand'route internationale, ainsi que l'indiquent, fichées de mille en mille, des plaques noires aux chiffres blancs.
Depuis hier, le paysage n'a guère changé : il semble qu'on y embrasse d'un seul coup d'œil les deux cent cinquante mille hectares de marécages et de roseraies qui composent le delta. C'est un océan où le soleil ondule en vagues de lumière et se brise en remous d'étincelles. Mais les quais de Soulina apparaissent brusquement, aussi tristes
que des haillons rais à sécher entre deux infinis. Derrière une rangée de maisons borgnes surgissent des minarets pointus et des dômes d'église. Nous mouillons au pied d'un restaurant vitré dont la vue évoque le souvenir des fritures de Bas- Meudon, près de la demeure caduque où jadis les pachas turcs fumaient leur narghilé. A rextrémitc du quai, sur un morceau de terre formé du sable et des pierres que les vaisseaux de toutes les nations jetèrent en passant, s'élève le Palais de la Commission européenne. Trois cariatides au sein nu et aux ailes éployées soutiennent son balcon. Le Danube vient mourir sous ses fenêtres, continuellement fouetté par les vents d'Odessa. Là encore, il s'ensablerait si la plus puissante drague du monde ne labourait son embouchure et n'assurait aux navires les vingt-quatre pieds d'eau qui leur sont nécessaires.
Ce Soulina, avec sa petite population dépareillée de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, d'Italiens, d'Allemands et de fonctionnaires roumains, a l'air d'une colonie pénitentiaire. Comment vivent ces gens-là pendant les longs hivernages? Je conçois parfaitement la solitude, et je me suis surpris plus d'une fois à envier les gardiens des phares. Lorsque jadis j'escalai aux îles Malouines, j'aurais accepté de bon cœur d'y séjourner un ou deux ans. Mais ces bourgades qui ressemblent à un quartier
louche, amputé d'une grande ville, me paraissent inhabitables.
Cependant on y vit; on y vit même fort heureux; car j y ai rencontré un ingénieur danois qui y réside depuis trente-trois ans et dont ce^s trente-trois ans n'ont altéré ni le teint frais, ni la belle humeur. Ce petit homme, aux yeux bleus comme de vieilles faïences et qui vous fait marcher son Danube tambour battant, m'a conté en une heure de quoi défrayer un volume de chasses et d'aventures. J'ai pénétré à sa suite dans les bouges où les marins grecs cassent les verres et jouent du couteau. Il m'a montré des Levantins débarqués ici, sur ces dalles, avec une moitié de chemise et trois quarts de pantalon, et qui, dix ans plus tard, accoudés à la poupe d'un navire, un gros cigare entre les dents, remportaient chez eux des fortunes scandaleuses. J'ai assisté aux péripéties d'une lutte effroyable entre un Anglais et un Allemand, tous deux commissionnaires : l'Anglais, pour ruiner son rival, avait installé un élévateur; mais l'Allemand, pour tuer l'élévateur, embaucha mille Turcs...
— ... Et mille Turcs, sachez-le, coûtent moins cher qu'une machine anglaise et travaillent davantage. Car les Turcs sont, après les Danois et les Français, le plus laborieux et le plus honnête peuple de la terre. Excellents Turcs 1 Tranquilles,
consciencieux, toujours contents d'Allah et de son prophète, et, dès qu'ils ont pris femme, plus sobres qu'une société de tempérance. Et pas un. Monsieur, pas un ne songe à décorer sa boutonnière du petit bouton des ligues anti-alcooliques. Ils boivent de Teau et sont aussi modestes que s'ils buvaient du vin. Et quelle loyauté! Est-ce qu'on signe un contrat avec un Turc? On lui tape dans la main et on s'endort sur les deux oreilles. Mais les Russes... Ah! les Russes!.,. On ne peut pas leur dénier le patriotisme : ils ont évidemment coqipris que la sécurité de leur patrie voulait qu'ils en sortissent. Seulement, croyez-moi, ils manquent de délicatesse. Dans ce pays, il faut être pécheur ou chasseur. Ces gueux de Lippovans sont à la fois l'un et l'autre. Vous les voyez partir à la pêche, un fusil sur l'épaule. Qu'arrive-t-il? Que les marais se dépeuplent de bécassines, d'outardes, de porcs sauvages et même de lièvres. C'est d'autant plus déplorable que les pauvres ingénieurs qui s'en vont à lâchasse n'y traînent pas des filets de pêche. La partie est trop inégale. Quant aux Arméniens, ne m'en parlez pas, ou vous me forceriez de vous dire que, depuis six ans, on n'a pas aperçu, du hameau de Saint-Georges au hameau de Chilia, les plumes effilées et blanches d'une seule aigrette! Ces plumes se vendaient quarante francs la livre. Les aigrettes ne pouvaient plus promener leur co-
quet panache sur un coin de terre fréquenté par les xVrméniens. Elles ont dû renoncer à l'hospitalité roumaine, et je suisbien sûrqu'elles regrettent ce pays, comme le regretteront tous ces hôtes. Qui n'aimerait la Roumanie? Regardez la Commission du Danube. Elle se flatte de travailler pour TEurope; mais au fond elle ne travaille que pour l'Etat roumain, dont ses ingénieurs sont les premiers fonctionnaires. Gela met en rage les Bulgares qui se sont découvert, dit-on, des droits sur la Dobrodja. Stambouloff a eu beau leur répéter: « Bénissez le ciel que la Dobrodja vous sépare de ia Russie. » Ces entêtés se refusent à bénir le ciel, et, dans le district de Toultchea, leurs instituteurs ont enseigné aux enfants que le roi Charles leur a volé un territoire où leurs ancêtres, déguisés en Turcs, ont sué, pendant des siècles, à planter des roseaux*... Toultchea, Soulina, villes d'apparence mortes, quand les navires anglais et les vapeurs du Lloyd autrichien n'y chassent pas leur fumée ou ne les remplissent pas du cri de leurs sirènes! Mais leur silence est trompeur : point de marécage 011 ne fermente l'individualisme des races, où la question d'Orient ne tressaille. A quelques milles de l'embouchure du Danube, se dresse une espèce dérocher nu, appelé l'île des Serpents. On y trouve un phare, un factionnaire roumain, Templacemeïitd'un ancien temple que la légende con-
sacrait au divin Achille, et, dans la belle saison, des couleuvres qui se chauffent entre les pierres. Tenez pour certain que ces couleuvres ne tomberont jamais d'accord sur leur nationalité commune. Les unes se sentent encore grecques, et les autres déjà bulgares. Il y en a qui sifflent du côté de la Russie; il y en a qui revent, comme d'une patrie, des jardins de Stamboul. Quand elles entendent le pas du factionnaire, elles rentrent dans leur trou; et ce sont, au demeurant, de bonnes couleuvres, très inoftensives, mais elles ont leurs idées sur la question d'Orient... »