‹ La route du Mississippi [microforme]Chapitre 12 sur 12 · X. — CaAveLier DE LA SALLE · texte numérisé non relu

X. — CaAveLier DE LA SALLE

Deux jours après le départ d'Hennepin et de Michel Accau, c'est-à-dire le 4 mars 1680, Cavelier de la Salle se mit en route pour Frontenac, en compagnie de quatre Français et de Nika, un chaouanon qui, de 1669 jusqu'à sa mort, le suivit partout, même en France, et lui fut complétement dévoué. C'était un voyage d'environ cinq cents lieues, dans les conditions les plus difficiles, tantôt à travers bois, dans la neige, tantôt à travers des plaines que la pluie et la neige fondue transformaient en marais.

La Salle étudia le Starved Rock (1), sur l'Illinois, et donna l'ordre à Tonty de s’y fortifier.

Il atteignit le fort des Miamis le 24 mars et en partit le lendemain. Il apprit au fort Conti la perte du Griffon et celle d'un navire qui lui apportait de France vingt-deux mille livres. Il appritaussi que, sur vingt-deux hommes qu’il avait engagés en France, dix-huit étaient retenus par son ennemi Duchesneau, et quatre repartis sur la nouvelle de sa mort. Etait-ce tout ? Non. Plusieurs de ses hommes avaient déserté avec ses marchandises et ses canots; dans le même temps, la troupe de Tonty était dispersée, les forts de Crèvecœur et des Miamis dévastés, le magasin de Michillimackinac pillé. Il semblait, selon sa propre expression, « que tout le Canada eut conjuré contre son entreprise (2). »

(1) Nous en possédons une photographie que nous devons à l'amitié de M. F. Parkman, de Boston.

(2) ZeNoBE MEMBRE, ap. CH. LE CLERCQ, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle-France, ch. XXII.

Ses amis étaient accablés ; ses ennemis, qui voyaient la réussite de leurs menées souterraines, triomphaient,. Ils se pressaient trop. Ils ne savaient pas ce qu’il y avait de ressource et d'énergie dans ce noble rejeton des vieux navigateurs normands.

La Salle court à Montréal, s'arrange avec ses créanciers, qui lui font de nouvelles avances, et se remet en route avec vingt-cinq hommes, ouvriers et soldats, remonte l'Humber, traverse le lac Simcoe, descend le Severn, entre dans le lac Huron par Georgian Bay, et s'arrête quinze jours à Michillimackinac pour faire des vivres; il en repart avec douze hommes et revoit, le 4 novembre, les ruines de son fort des Miamis. Il descend à l'Illinois et, de là, droit au Mississipi. Des dix-sept villages qu’il avait vus jadis, il ne reste plus que des poteaux noircis par le feu et des débris de cadavres que les chiens, les loups, les corbeaux, les hommes s'étaient disputés. La Salle reconnaît, par l'inspection des campements successifs, que les Iroquois ont poursuivi les Illinois jusque sur le Mississipi. Il ne voit pas, sans une vive émotion, près de ce fleuve, des femmes et des enfants à demi-consumés encore attachés au poteau du supplice et des chaudières remplies de chair humaine.

Sur un arbre des bords du fleuve, il se représenta er. canot portant un calumet de paix et laissa une lettre informant Tonty de son retour au grand village des Illinois. Il revient en effet sur ses pas, malgré l'offre que lui font ses hommes de l’accompagner jusqu’au golfe du Mexique.

Après d’incroyables fatigues il revoit enfin le fort des Miamis, qui sera son quartier d'hiver.

Il étudie de nouveau la situation, cherche le moyen d’arriver à la découverte et à la conquête du bassin du Mississipi, à l'extension de la souveraineté française et du champ ouvert à notre activité commerciale.

Il sait que de savantes intrigues ont mis en travers de ses projets leerrible Iroquois, et qu'il ne retirera de son grand

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voyage un résultat pratique qu’en arrêtant ce guerrier par une barrière infranchissable. Il reconnaît, en même temps, ‘la nécessité d’un centre commercial et militaire entre les bassins du Saint-Laurent et du Mississipi. Le fort Saint-Louis, sur le Starved Rock, et les riches plaines de l'Illinois lui paraissent répondre également bien aux nécessités de la guerre et aux besoins du commerce.

Son projet arrêté, il en commence immédiatement l’exécution.

IL visite les diverses nations habituellement soumises aux incursions des lroquois, les engage, par des paroles et par des présents, à oublier leurs vieilles querelles pour s’unir contre l’ennemi commun qui menace de les dévorer l’une après l’autre. Il leur promet de se mettre à leur tête, de leur fournir les armes et les divers objets dont elles ont besoin, de les placer sous;la protection du roi de France. IL se proposait in petto de’ les amener au christianisme et à la civilisation. C'était un noble but et parfaitement réalisable dès la seconde génération. Il suffisait pour cela de faire des mariages mixtes et d'élever à la française tous les enfants.

Les premières tentatives de Cavelier de la Salle eurent un plein succès. D'après la carte de Franquelin de 1684, les guerriers réunis autour du fort Saint-Louis étaient au nombre de 3,800, soit 4,000 en comptant les Abenakis installés dans le fort. La Salle, dans un rapport au ministre de la marine, porte à 20,000 le chiffre total de la population.

Comme seigneur du pays, en vertu de ses lettres patentes citées plus haut, il fit aux Français des concessions. Ses détracteurs ne manquèrent pas de présenter cette naissante colonie sous le jour le plus odieux. En l’absence du chef, disaient-ils, les concessionnaires se marient tous les jours de la semaine avec des sauvagesses; la Salle, à moitié fou, tranche du roi et rançonne ses compatriotes. La Barre, vieux soldat et gouverneur déloyal, se fait le porte-voix intéressé de ses calomnies.

Il serait puéril de soutenir que les hommes de Cavelier de la Salle étaient la vertu même ; mais je le demande, valaientils moins que ceux du général de la Barre et de ses associés? Ce que l'historien doit considérer dans la création de la colonie des Illinois, c'est l'importance qu'elle pouvait acquérir en très-peu de temps pour le commerce et pour la défense de nos possessions, c’est la hauteur de vue et le patriotisme qui servirent en cela comme en tout, Cavelier de la Salle,

Avec les beaux jours arrivait le moment de compléter la découverte. La Salle retourne encore une fois à Frontenac, obtient de ses créanciers de nouvelles avances, fait son testament (11 août 1681), prend avec lui Tonty, le récollet Zenobe Membré, Jacques Métairie, notaire du fort de Frontenac, 20 français, 18 abenakis ou mahingans, qui emmènent dix femmes et trois enfants, et se met en route. Le 6 février il arrive au Mississipi ; le 12, il se confie au fleuve; il arbore les armes royales et la croix aux Arkansas, le 14 mars, aux embouchures mêmes du Mississipi, le 9 avril (1).

Il avait, en une seule fois, parcouru quinze cents lieues de désert n'ayant, pour vivre, que le produit de sa chasse, et pour se conduire, que l'aiguille aimantée. Il avait réussi avec une poignée d'hommes !à même où les Espagnols avaient échoué avec des troupes nombreuses.

(1) Procès-verbal de la Prise de Possession du Pays des Arhansas, 14 mars 1682, Ms. — Relat'mn de la découverte de l’embouchure de la rivière Mississipi dans le golfe du Mexique faite par le sieur de la Salle, l'an passé 1692. (Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle, app. VIII). — Procès-verbal de la prise de possession de la Louisiane à l'embouchure de la mer au golfe du Mexique, par le sieur de la Salle, le 9 avril 1683. (Dic. et Etabl., app. XIL) — Tonry, mémoire. édit. Margry. — CH. LE CLERCQ, Premier établissement de la foy dans la Nouvelle France, t. II. — GRAVIER, Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle. — M. PARKMAN, The Discovery of the Great West,

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Cette découverte, la plus importante du siècle, fait de lui le plus grand homme de son temps, l’un des plus illustres artisans de la carte du monde. C’est avec raison que l’Amérique a gravé son nom sur la carte des Etats de l'Illinois et du Texas, et qu'elle a placé son médaillon au Capitole de Washington, entre ceux de Christophe Colomb, de Sébastien Cabot et de Walter Raleigh. Sa ville natale s’honorerait en élevant un monument à sa mémoire.

L'intention de Cavelier de la Salle était d'élever un fort aux embouchures mêmes du Mississipi, mais le manque de vivres le força d’ajourner son projet à l’année suivante. Il se remet donc en route pour le Canada.

A l'aller, toutes les tribus des bords du fleuve lui ont fait bon accueil; au retour plusieurs le veulent tuer. Faut-il attribuer cerevirement subit à la mobilité du caractère Indien ?

Je ne le crois pas.

En arrivant au fort Prudhomme, qu’il avait construit chez les Chicassas, il tombe subitement « malade de maladie mortelle (1) ». Ni lui, ni Tonty, ni Membré ne s'expliquent sur la nature de cette maladie.

Quand, après quarante jours de lit, il revient aux Illinois, ce n’est pas pour être glorifié comme il le méritait, mais pour être persécuté.

Le vieux La Barre, qui n’était qu'un pantin dans la main de son entourage, nie effrontément non-seulement les résultats de la découverte mais la découverte elle-même. Il ne s’en tient pas à cela. Il autorise les Iroquois à piller les canots de la Salle et même à tuer cet explorateur. Il arrête, contre tout droit, les hommes que la Salle envoie en Canada chercher les marchandises et les munitions dont il a besoin. Il refuse d'envoyer à Frontenac les soldats que la Salle l'avait fait prier

(1) Tonry, Mémoire, édit. Margry. — ZEenose MEMBRÉ, loc. cit. , 5 b.

d'y euvoyer à ses frais. Il fait au ministre des rapports mensongers. Il en vient enfin à confisquer les forts Frontenac et Saint-Louis, à laisser sans défense la colonie des Illinois, à compromettre les résultats de la “écouverte, à ruiner Cavelier de la Salle et ceux qui s’étaient associés à ses travaux (1).

Ce vieux soldat, inepte et dévot, qui se prenait bonnement pour le plus habile homme Ce la colonie, n’avait aucun respect des lois qu’il était chargé de faire exécuter. Il faisait la traite sans pudeur même avec les Anglais, ce qui était une trahison. Il voyait dans la Salle un rival commercial (2).

Quand ses mesures arbitraires contre l’illustre rouennais déterminèrent la guerre avec les Iroquois, il se trouva pris entre son devoir e’ ses intérêts. La guerre engagée, il lui fallut enfin renoncer à son trafic, mais aussi mauvais général que mauvais politique, il ne sut rien faire à temps et la Nouvelle France glissa irrésistiblement vers sa perte.

C'est ainsi que r'ineptie et la déloyauté d’un seul homme firent tomber aux mains des Anglais le plus beau fleuron colonial de la couronne de France.

La Salle ruiné, dépouillé de ses concessions, de ses forts. revint en France; la cour lui rendit justice et lui donaa le moyen de retrouver par mer les embouchures du Mississipi (3). Il allait se relever et, malgré ses ennemis, foncer

(1) Mémoire pour rendre compte à Monseigneur ve Marquis de Seignelay de l'estat où le sieur de la Salle a laissé le fort Frontencr pendant le temps de sa découverte. (Arch. du Min. de la Marine). — CHarLevoix, Mistoire et description générale de la Nouvelle France ; Paris, 1744, t. Il., pp. 308 et 378.

(2) Découvertes et Etablissements de Cavclier de la Salle, pp. 215 et sep.

(3) Mémoire du sieur de la Salle pour rendre compte & Monseigneur de Seignelay «Ce la découverte qu'il & faite pa: l’ordre de Sa Ma‘esté, (Arch, du Min. de la Marinc), — Lettres patentes délivrées à Crvelier de la Salle le 14 avril 1684. (Découvertes et

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définitivement la Nouvelle France ; malheureusement le capitaine de Beaujeu, qui commandait sa flottille, le trahit. Abandonné presque sans vivres et sans m'initions sur les plages du Texas, à l'endroit qui porte aujourd’hui son nom, il ne perdit pas courage et fit diverses tentatives pour gagner par terre le Mississipi. Tous les Indiens, quand ils surent qu’il était Français, lui firent très-bon accueil. Au moment de toucher le but, il fut assassiné par Duhaut, l’un de ses compagnons (4).

Etablissements de Cavelier de la Salle app. XIII). — Lettre de Louis XIV à M. de la Salle, du 12 avril 1684. Copie de la main de la Salle communiquée par M. Mario de la Quesnerie. — Mémoire de ce qui est nécessaire pour faire l'entreprise du sieur de la Salle. (Arch. du Min. de la Mar.). — Mémoire du sieur de la Salle sur l'entreprise qu’il a proposée à Monseigneur le Marquis de Seignelay, sur ume des provinces du Mexique (Arch. du Min. de la Mar.). — Déc. et Etabl., pp. 225 et seq. — M. PARKMAN, The discovery of the Great West, pp. 302 et seq.

(1) Jourer, Journal historique du dernier voyage de feu M. de la Salle ; Paris, 1718. — ANASTASE Douay, Premier établissement de la foy, ch. xxIvV. — CHARLEVOIx, 0p. cit., t. IIT, p. 5 et passim. — Mémoire de Tonty, édit. Margry. — Relation du royage entrepris par feu M. Robert Cavelier, sieur de la Salle, pour découvrir dans le golfe du Mexique l'emvouchure du fleuve Missisipy, par M. CaveLrer, prêtre de S.-Sulpice; Manate, 1858. Ce mémoire a été imprimé à 100 ex. sur le ms. de M. F. Parkman. — Lettre de la Salle au ministre datée de l'embouchure occidentale du fleuve Colbert, le ke mars 1685 (Arch. du Min. de la Mar.) Correspondance avec Beaujeu réunis en un cahier {Arch. du Min. de la Marine).— Procès-veroal du sieur de lu Salle sur le naufrage de la flûte l'Aimable, à l'embouchure du fleuve Colbert (Arch. du Min. de la Mar.) — Interrogations faittes à Pierre et Jean Talon par ordre de mons: le comte Dupontchartrain à leurs arrivéé de le Vera: creua le quatorziesme de septembre 1698. (Communication de M. Mario de la Quesnerie).— Découvertes et Etablissements de Cavelier de

Lui mort, sa découverte fut oubliée. Le Mississipi disparut des cartes ou n’y figura que dans des situations imaginaires. C’est en 1699 seulement que Le Moyne d'Iberville en découvrit de nouveau les embouchures et y jeta les fondements de la puissance française (1).

la Salle, pp. 245 et seq. — M. F. PARKMAN, The discovery of the Great West, pp. 310 et seq.

(1) Lettre d’Iberville écrite de Rochefort, en juillet 1699, à son retour de l'expédition à l'embouchure du Mississipi. (Bibliothèque nationale, F. F.n° 1628). PénicauLr, Relation ou Annalle de ce qui s’est passé dans le pays de la Louisiane. (Ms de la Bibliothèque de Rouen).

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