I.A KOIJTE ROUGK
foule bariolée, rangée au pied du perron, et débordant dans les allées. C'étaient les ouvriers de l'usine, les habitants de Lehrange, tous les administrés de M. Didelod qui venaient saluer leur député et maire, en ce jour de fête, et lui souhaiter joie et prospérité. Une musique éclata, stridente et cuivrée, sous les grands arbres, jouant la marche de Mendelssohn. La fanfare de l'usine préludait ainsi aux danses qui allaient, sur les pelouses du parc, occuper la journée, après le déjeuner qui se préparait. A la place même où Bouillaud s'était avancé vers la foule en fureur, le jour de la manifestation, Didelod debout adressait des paroles de remerciement, à tous ceux qui s'étaient déplacés pour assister au mariage de sa fille. Des vivats assourdissants scandaient chacune de ses phrases. De la terrasse on n'entendait que des mots ronflants et vagues... « Les liens de notre commun travail... La confiance qui nous attache les uns aux autres... Mon dévouement à vos intérêts... Votre labeur de père en fils... L'avenir qui nous appartient... Le bonheur universel... Vive Didelod! Vive la République! Vive Didelod !...» Et la fanfare électrisée, attaquant la Marseillaise^ clôtura les discours et les hourras, par un déchaînement de trombones et de grosse caisse.
C'était pourtant le même jardin, les mêmes hommes, et six mois seulement avaient passé. Les fleursavaient repoussé, les sentiments s'étaient transformés, et, des menaces anciennes, à peine restait-il une légère trace dans les mémoires. Encore était-ce pour les déplorer, etpeut-être pour les juger incompréhensibles. Sous la
terre, cependant, "dormaient froids et muets le lieutenant Maubrun, dont la famille était encore en deuil, et la petite Hortense, triste amoureuse, dont le père engraissait sous les verrous, en attendant qu'une amnistie bienveillante le rendît à sa profession et à lagréviculture.
Au milieu des sourires et des félicitations, Didelod offrant le bras à la marquise de Berlier, suivit ses enfants qui entraient dans le salon. Il passa parmi ses invités, rayonnant de satisfaction, sûr de sa force et maître de sa destinée.
Au même moment, Maurice, gaiement, se pencha, et Didelod l'entendit qui lui glissait à l'oreille : Papa, quand tu seras Président de la République...
Et, cette fois, Didelod ne se fâcha pas de la prédiction. Il y croyait.
Bois-Ia-Croix. 1" Mai. — 15 Octobre 1907.
ÉVREUX, IMPRIME m F, Cil. HERISSE Y ET FIL