LA II OU TE UOLGE
— Mais quand rouvrira-t il l'usine?
— II est homme à ne la rouvrir jamais. Vous l'avez oulragé, frappé. . .
— S'il ne rouvre pas, c'est la guerre à mort ! Nous irons à Sleingel manifester.
— Ne faites pas ça !
— Pourquoi ?
— Ne faites pas ça! M. Reismann n'est pas un philanthrope comme M. Didelod. 11 ne plaisante pas. Il vous fera mitrailler. A Steingel, vous ne serez plus en France. Gare à vous !
— Eh bien! Nous verrons! Adieu, monsieur Cottereau.
— Vous vous rappellerez que je vous ai prévenus. Si M. Didelod était là, il vous parlerait comme moi. Prenez garde.
— Bonsoir.
Ils sortirent. Dans la cour, Stylb marchait rageusement, en les attendant.
— Vous avez mis le temps à me rejoindre! Que vous a-l-il dit ce polisson d'ingénieur? Il essayait de vous endoctriner?
— Il nous a conseillé de ne pas aller à Steingel.
— Preuve qu'il faut vous y rendre.
— Il prétend qu'on va nous mitrailler.
— Peuh! Stupidité! Sous quel prétexte ? Croyez-vous que le gouvernementallemand soit pressé de se mettre tout le parti ouvrier à dos, en répandant le sang d'une manifestation pacifique?... Non ! vous ne risquez rien. Si Steingel refuse de céder à vos demandes, la situa-
tion de M. Didelod, associé de Reismann, devient impossible. Il est à jamais perdu, politiquement.
— Et vous prenez sa place ?
— Je l'espère pour vous.
Lesdeux ouvriers seregardèrent. Ils eurent, en cetinstant, la vision très nette de la mauvaise foi de Stylb, et qu'ils étaient ses dupes. Ils devinèrent l'égoïste intrigue ourdie par ce politicien sans scrupules pour ramasser un mandai de député à la faveur de l'émeute, dût le sang couler. Mais leur veulerie habituelle les arrêta, quand ils avaient la bouche ouverte pour formuler les reproches et les accusations.
— Allons ! di-t Stylb, marchons !
Lesdeux compagnons, le front bas, l'esprit troublé, le suivirent.
Sur la route, les bouchons sautaient, les papiers gras marquaient le gazon de leurs taches blanches. Celte foule, partie pour une manifestation violente, oubliait, en ce moment, ses résolutions et se réjouissait sans arrière-pensée. M. Didelod était bien loin de leur esprit à tous. Ils n'avaient plus de colère, dans cette détente heureuse du repas, dans cet épanouissement de l'estomac satisfait. Si le patron, à cette minute même, était arrivé avec le café, i'eau-de-vie et des cigares, peut-être eùt-il été acclamé. L'âme inconstante de la foule était aussi préparée à la cordialité qu'à la colère. Mais ce fut Stylb qui se présenta, tout ;mimé par sa récente déconvenue, aigri par l'affront «i.duré, et secrètement inquiet du refroidissement de Sis deux compagnons. Il sentait la nécessité de chauf-
fer à blanc celle masse indécise. Il monla sur le talus de la roule, el, d'une voix slridenle :
— Eh bien ! mes amis, pendant que nous tardons à manifester, le maître de Lehrange n'hésite pas, lui, el déjà les ordres de fabrication sont donnés à Steingel. \'otre usine est fermée el les sous-ordres avouent que, pour vous donner une leçon, il est possible que M. Didelod ne la rouvre pas.
Un long murmure s'éleva de la foule, el les visages se rembrunirent.
— Plus que jamais, il est dope nécessaire de mettre Steingel en demeure de nepointvous faire une concurrence déloyale et meurtrière. La France ouvrière, intéressée au débat engagé entre votre patron et vous, suivra les péripéties de la lutte, el ne tardera pas à prendre parti pour les travailleurs contre ceux qui les exploitent. La manifestation, que vous allez faire, sera donc décisive. Et même si vous deviez éclabousser de votre sang le traité infâme conclu par Didelod avec Keismann, vous devriez à la cause du prolétariat de ne pas hésiter à marcher.
— En avant ! En avant! A Steingel !
Tous, maintenant, étaient debout, furieux, menaçants. Les cris et les injures se croisaient dans l'air, surexcitant les esprits déjà échauffés.
— Suivez-moi donc, commanda Stylb.
El prenant la tète de la colonne, il se dirigea par la grande route qui contourne l'usine, vers la plaine étroite qui sépare la France du pays d'Empire. Les femmes et les enfants s'étaient af lardés au rangement
des paniers sous les arbres. Les hommes, au nombre de sept à huit cents, avaient pris les devants, et pour se donner de l'élan, chantaient à pleine voix. Dans un nuage de poussière, ils dépassèrent l'usine et, au bout delà plaine, couverte de grasses herbes, dans lesquelles étaient couchées de lourdes vaches meusiennes, les hautes cheminées et les toits de tuile de Steingel se dressèrent. En travers du chemin, aussi, à cinq cents mètres de l'usine, se montra une ligne noire, qui parut, tout de suite, aux yeux exercés de ceux des manifestants, qui avaient faij. leur service militaire, être une troupe de cavalerie déployée. Les aciers des fourniments, les cuivres des coiffures brillaient. Et silencieuse, immobile, elle demeurait au bout du chemin, en avant de Steingel, attendant les arrivants qui foulaient de leurs semelles françaises, le territoire annexé. Une lourde contrainte appesantit brusquement l'élan de la manifestation. Les chants se firent plus sourds, les pas moins brusques. La marche continua, cependant, peut-être plus hostile et plus provocante. Stylb n'était plus en avant. 11 avait laissé passer les plus pressés, et marchait, maintenant, sur le flanc de la colonne. Arrivés à deux cents mètres de la troupe, les grévistes ne purent conserver la moindre illusion. Un escadron de hussards noirs de Brunswick barrait la route, et, un peu en avant de la ligne, un groupe de civils causait avec l'officier qui commandait le détachement. La manifestation continua d'avancer, sans hésiter, mais le silence s'était fait. Brusquement l'officier de hussards leva le bras, et un trompette, qui se tenait en arrière du groupe,
LA HOL'TK UOUGE 293
fit entendre une aigre sonnerie. En même temps, un des civils, accompagné par rolficier, s'approclia et les manifestants purent reconnaître M. Reismann lui-même. Il venait crânement au-devant des grévistes de Lehrange et son visage n'annonçait rien de Ijon. Il arriva jusqu'à di.\ mètres du premier rang et passant devant le cheval de l'oflicier, il se campa au milieu de la route :
— Qu'est-ce que vous venez faire ici? demandat-ii.
Stylh, il faut lui rendre cette justice, ne failjlit pas, dans cette redoutable conjoncture. Il afTrontaM. Jules Reismann et répondit :
— Nous venons faire appel à la solidarité ouvrière des...
Il ne put achever. M. Reismann lui coupant la parole :
— Vous 1 Faites-moi le plaisir de vous taire! Vous nétes pas un ouvrier, vous n'êtes même pas du pays. Je ne veux rien entendre de votre bouche.
— Personne ne parlera, si ce n'est moi.
— Eh bien ! personne ne parlera. Monsieur le major, voulez-vous remplir vos devoirs militaires.
Le commandant des hussards, jeune et vigoureu.v cavalier sanglé dans son dolinan, le visage rouge et la moustache en flamme, salua et dit en français, avec un fort accent alleuiand :
— Ordre à tout rassemblement de se disperser, aussitôt les sommations faites, sous peine de la contrainte ordonnée par la loi.
11 donna un ordre au trompette, qui sonna pour la seconde fois.
— Vous avez entendu, fit M. Reismann. Il ne s'agit pas de plaisanter. Nous sommes, ici, en pays d'Empire, et on y observe la discipline exactement. Ce n'est pas comme de l'autre côté de la frontière, où impunément on peut jouer au jeu de massacre avec la tète des soldats. Ici, pas de briques, de pierres, ni de .boulons à jeter à la troupe. Ou bien aussitôt des coups de sabres et de carabines. J'ai été averti que vous veniez chez moi, pour débaucher mes ouvriers, en leur racontant des balivernes démagogiques. Sur-le-champ, je me suis fait envoyer de la cavalerie. J'aurais pu vous laisser procéder à un commencement d'exécution et venger mon beau-frère Didelod de vos outrages et de vos violences, en vous faisant fusiller comme des lièvres. Je ne l'ai pas voulu. Remerciez-moi de ma bonté et n'abusez pas de ma patience. Allez-vous-en, sagement, sans désordre, sans bruit et ne revenez jamais !
— Liberté! Fraternité ouvrière ! Solidarité sociale ! hurla Slylb.
Et la colonne entière répéta, à sa suite, les nobles paroles, si mal employées.
— Troisième sommation ! dit la voix sèche de M. Reismann.
Le trompette sonna une fois encore. Aussitôt, le major fit entendre un bref commandement, et ses cavaliers faisant une rapide conversion se déployèrent. La route un moment demeura libre, et seul M. Reismann s'y trouva avec l'officier.
LA I\OUTi<: IIOUGE 295
— En avant, hurla Slylb.
— En avant, répétèrent cent voix furieuses.
Et d'un élan les grévistes foncèrent du côté de Steingel, bousculant M. Reismann, devant qui le major se porta, en criant d'une voix perçante : Forwerlz ! En un instant, les hussards lancés en fourrageurs chargèrent la colonne sur les deux flancs, la coupèrent, et poussant devant eux, du poitrail de leurs chevaux cette masse désagrégée, qui se répandait en fuites éperdues, à travers les prés et les sillons, ils dégagèrent la route, au milieu de laquelle seul restait M. Reismann, entouré par le groupe de civils qui l'avait accompagné. Ce fut une minute tragique que celle où la cavalerie allemande se précipita sur la foule française. Les haines de race se manifestèrent en une poussée furieuse. Les hussards, le sabre levé, crièrent: hourra! en chargeant, les figures, rougies par la colère, les dents serrées. Les chevaux, eux-mêmes, s'animèrent, hennissants et emportés. Du reste, nulle résistance du côté de la colonne ouvrière, balayée, comme de la poussière par un large coup de vent. Des clameurs désespérées s'élevèrent du torrent des fuyards, maudissant les traîtres, et invectivant les massacreurs. M. Jules Reismann, impassible, leva dédaigneusement les épaules. Du point où il se trouvait, le spectacle de cette foule affolée qui fuyait, poursuivie par les hussards, était à la fois lamentable et grotesque. Sur le sol, en un instant évacué, gisait tout un assortiment de chapeaux et de casquettes envolés dans la précipitation du sauve-qui-peut. Des souliers même, avaient été abandonnés. Et bondissant, au galop de leurs che-
vaux, dans le bruil de la course, le tinlement des aciers, les hussards talonnaient celte débâcle humaine, activant sa fuite à grands coups de plats de sabre. Des hurlements forcenés s'élevaient de ce troupeau qui dévalait dans la poussière, au grand soleil. Tout se précipitait, sans retour d'énergie. Les plus jeunes avaient des ailes, les moins ingambes roulaient sur le sol, époumonés. Et, suivant la route, escorté de son trompette, le major, sabre au fourreau, sa cravache sous le bras, allait, tranquille et dédaigneux, au petit galop de son cheval. Arrivé au poteau frontière, il s'arrêta, fit un geste. Le trompette sonna le rassemblement. Et, dociles, aljandonnant la poursuite, les cavaliers se formèrent €11 colonne et barrèrent de nouveau la roule. Sur la terre française, désormais en sécurité, les fuyards ne s'étaient pas calmés, et la panique les avait entraînés jusqu'à l'usine Didelod. Les femmes et les enfants, attardés sur l'avenue virent soudain rouler, ■à grand bruit, une cohue hurlante et apeurée, croyant entendre encore galoper les hussards et claquer le plat des sabres sur les échines. Entraînés dans ce tumulte d'épouvante, ne comprenant pas qUel danger ces hommes fuyaient avec une telle frénésie, tous les enfants et toutes les femmes perdirent la tête, et poussant d'horribles cris, augmentèrent la déroute de leur nombre et de leur terreur. Sans s'arrêter, le flot des fuyards traversa la plaine, se répandit dans le faubourg lie Lehrange et, devant le pont de laVerveille, se reprit, se calma. D'abord éreintés, hors d'haleine, les manifestants restèrent sans voix et sans pensée. Puis, saisis
IwV IIOUTK UOL'Gt: 297
brusquement de honte, en se retrouvant chez eux, et on constatant qu'ils avaient parcouru tout ce chemin sans être poursuivis, ces liommes voulurent expliquer leur désordre et leur crainte. Ils crièrent aux curieux qui s'amassaient :
— Les Allemands ! Les hussards ! Ils ont passé la frontière ! Us nous ont sabrés ! Vengeance !
Ils s'élancèrent sur le pont, lorsqu'à l'extrémité, du côté de la ville, une forme noire surgit, s'avança et lu tète de la colonne soudain s'arrêta reconnaissant llortense Tournemarie. Elle, nu-têle, le visage blême, marchait vers les grévistes, et parvenue à portée de la voix elle les menaça du pping en criant : •
— Vous n'avez de hardiesse que contre des Français ! Lâches ! Vous avez fui devant les Allemands ! Us se défendaient donc, eux ?
Un sourd murmure s'éleva de la foule, à cet insultant reproche. 3Iais sans paraître s'en soucier la jeune fille continua :
— Pourquoi donc n'avez-vous pas essayé de les tuer, ces cavaliers étrangers? Vous réservez vos férocités de sauvages pour vos frères ! Allez, coquins, bandits ! On vous a traités, aujourd'hui, comme vous le méritez ! Et vous vous êtes sauvés, à grands cris, sans même essayer de résister!
— Tais-toi ! cria la foule exaspérée. Tais-toi !
— Non ! Je ne me tairai pas ! Est-ce que vous croyez que vous me faites peur ! Où est donc votre assassin en chef? Où est donc mon père ? Vous n'êtes pas capables de tuer quelqu'un sans lui !
2'J8 LliS BATAILLES DE LA VIE
— Misérable ! Oses-tu parler ! Prends garde ! Tu veux aller rejoindre ton soldat !
— Oh ! Ce serait de bien bon cœur, si je pouvais, avant, vous massacrer tous! Vermine révolutionnaire, écume socialiste, ramassis de voleurs et d'assassins !
Des clameurs l'interrompirent :
— Assez ! Elle est folle ! Non ! Elle est enragée ! Muselezia !
— Pourquoi ne me massacrez-vous pas? Je suis seule et sans défense ! C'est une belle besogne et digne de vous !
Et, comme si elle eût voulu les exaspérer, elle marcha vers les manifestants, les bravant du regard, les insultant du geste, et leur crachant des injures. Elle était, ainsi, vraiment effrayante, et incarnait dans ce qu'ils peuvent avoir de plus provocants le mépris et la haine. Ils le comprirent bien, tous ces durs prolétaires, et à peine remis de leur alarme, comme s'ils eussent voulu venger sur cette malheureuse qui les couvrait d'outrages, l'humiliation de leur fuite, ils s'avancèrent autour d'elle, en un cercle menaçant. Nul ménagement pour la fille de leur camarade, nulle pitié pour sa douleur et pour son deuil. Ils n'avaient plus, devant eux, qu'une ennemie qui leur rappelait leur honte :
— Assez causé, la Tournemarie, hein ! Si tu ne tiens pas ta langue on va t'envoyer te rafraîchir dans la Verveille!
Elle ricana :
— Vous n'oseriez pas !
Elle s'était élancée, en disant cela, sur un banc de pierre qui atteignait à la moitié du parapet et les dominait tous de la hauteur de son buste :
— Mais, je vous en épargnerai la peine !
Elle secoua sa tète, dont les cheveux se déroulèrent faisant un nimbe noir à son visage convulsé :
— Vivre parnii des mîsérables et des lâches ! Rougir d'être la fille d'un assassin ! Mieux vaut la mort ! Que mon sang retombe sur vous !
Elle cracha vers eux, avec mépris, leva ses bras, comme pour une suprême malédiction, et, enjambant le rebord de pierre, elle sauta dans la rivière. Un cri dhorreur s'éleva, et la réaction se produisant immédiate, parmi ces hommes plus violents que mauvais, déjà les plus vigoureux se précipitaient vers la berge de la Verveille. Le corps de la malheureuse, baigné à demi par l'eau, restait accroché aux pierres de la pile, et la tête disparaissait dans le courant. Un bateau, rapidement manœuvré par trois hommes, aborda au pied de l'arche et saisie par sa robe noire, la désespérée fut arrachée à la Verveille. Une longue clameur douloureuse s'éleva de la foule penchée sur le parapet du pont. La tête affreusement mutilée d'Hortense laissait ruisseler dans sa chevelure un (lot de sang. Dans sa chute elle s'était défoncé le crâne et c'était une morte que le bateau rapportait à la rive. Les trois hommes, avec les avirons improvisèrent une civière, et remontant de la berge, ils marchèrent lentement vers la ville. Derrière, la foule
suivait, silencieuse, oppressée et, dans la lugubre fin de cette pauvre lille, victime, comme son amant et comme son père, de la grève aveuglément funeste, tous voyaient un présage de misère, de soulTrance et de mort.
Dans le grand salon de l'hôtel de M. Didelod, faubourg Saint-IIonoré, après déjeuner, M. Jules Reismann, retour des courses de Iviel, racontait, avec un luxe de détails et une emphase germanique, sa croisière, ses rencontres avec les yachts français et sa lutte contre le cruiser anglais Edimburg. Pour l'entendre, il avait autour de lui, outre la famille Didelod, le marquis de Berlier et la marquise, redevenus, par un mouvement de la bascule politique, les chers amis d'autrefois. Laurence, Maxime et Maurice réunis, dans une embrasure de fenêtre, écoutaient distraitement le député de Steingel, en regardant passer les automobiles qui descendaient vers la rue Royale.
— J'ai été distancé d'une minute, par le voilier anglais, dit M. Reismann. Mais mon Souverain, plus heureux, a, le lendemain, triomphé dans la Coupe. J'en ai été plus ravi que si j'avais remporté le prix moimême.
— Oui, croyez ça! murmura Maurice... Il aurait donné cent mille francs, pour battre son Empereur !
— Il est incroyable, dit Maxime de Berlier, sur le même ton, qu'un homme puisse se dénationaliser au
302 LESBATAILLESDELAVIE
point OÙ l'est M. Reismann. Il est devenu allemand, jusqu'aux moelles. Ni dans les idées, ni dans la forme, il n'a plus rien d'un français.
— Il pousse celte transformation à l'extrême, ajouta Laurence, en affectant, dans toutes les circonstances, un mépris complet de son ancienne patrie. Si ce n'était pas mon oncle, je dirais de lui qu'il incarne le renégat d'une façon absolue.
Les deux jeunes gens se mirent à rire :
— Heureusement pour lui, fit Maurice, il est notre oncle.
M. Reismann, interrompu par cette gaité, au milieu de son récit, s'élait, d'un air froissé, tourné vers les jeunes gens :
— Est-ce que ce que j'ai dit est si comique ?
— Oh ! pas du tout ! répondit Maurice avec conviction.
M. Didelod, devinant lironie des paroles de son fils, coupa court à tout débat :
— Venez dans mon cabinet, mon cher, nous avons à causer- sérieusement.
Et il emmena son beau-frère hors du salon.
Depuis deux mois que M. Didelod avait fermé ses ateliers, la situation avait singulièrement changé à Lel. range. D'abord, dans la fureur de la rébellion commencée, les ouvriers avaient, au cours de meetings tumultueux, déclaré qu'ils ne reprendraient le travail qu'aux conditions énoncées par eux. Une violente campagne de presse avait été entamée dans les journaux socialistes contre « le prussien Didelod ». Le Tocsin de
Verdun ayant publié un article particulièrement insultant pour le député de Lehrange, Maurice était allé, dans les bureaux du journal, gifler le rédacteur en chef et lui avait, le lendemain, traversé l'épaule d'un coup d'épée. Cette marque de vigueur avait fait baisser, de plusieurs degrés, le ton de la polémique des autres feuilles, et M. Didelod n'avait plus été exposé qu'aux injures courantes entre gens qui ne partagent pas la même opinion. Stylb, enragé, ne quittait pas Lehrange, soulTlant la haine, encourageant la résistance, distribuant de maigres secours aux meneurs, et prodiguant, à la masse des grévistes, les paroles et les promesses. Le ministère s'était ému d'une situation, qui compromettait gravement la tranquillité de toute une province, et des pourparlers avaient été engagés avec le député de Lehrange. Mais celui-ci, très mécontent de ses amis politiques, qu'il accusait de ne pas l'avoir soutenu, avait reçu les envoyés du gouvernement avec une raideur extrême. Il déclarait, en propres termes, que, si le pouvoir était impuissant à assurer l'ordre dans l'arrondissement dé Lehrange, il se chargeait, à lui tout seul, de mettre au pas les fauteurs de troubles. Le minisire, si mal accueilli, avait mis en mouvement le Président de la République, qui avait appelé M. Didelod à l'Elysée et l'avait comblé de prévenances.
Rien n'avait fait. Le député de Lehrange était buté. Il voulait avoir le dernier mot, et rien, ni personne, ne l'empêcherait de continuer à se défendre. Mais s'il était furieux contre ses coreligionnaires politi-
ques, il était fier et heureux, au delà de tout ce qu'on aurait pu croire, de l'attitude de son fils. Ce gamin, qu'il jugeait inutile et vain, avait grandi de cent coudées à ses yeux. Sa tenue, dans la bagarre de l'usine, son courage à la réunion publique, où il avait certainement sauvé la vie à Gandin et défendu si énergiquement son père, le duel avec le rédacteur du Tocsin, et enfin tout ce qu'il disait, maintenant, de raisonnable, de pondéré, de gentil, avait donné à M. Didelod la plus haute idée du caractère de Maurice. ][ se laissait volontiers aller à le consulter, à le charger de négociations délicates. Il déclarait : c'est un vrai Didelod. Éloge immense, venantde cet homme qui avait le sentiment très net que les Didelod étaient faits pour dominer leurs contemporains et gouverner la France. Le premier résultat de cet accord entre le père et le fils avait été la rentrée en grâce de Maxime de Berlier. M. Didelod n'avait pas pu refuser à son fils le rappel de l'exilé. C'était tacitement consentir aux projets formés par M""= Didelod et la famille de Berlier. Le marquis ne s'y était pas trompé. Il avait fait, visà-vis de son ami, au moment le plus aigu des affaires de grève, des démonstrations chaleureuses qui avaient été affectueusement accueillies. Et M. Didelod, dégoûté des socialistes, s'était rapproché des réactionnaires. Maurice avait dit plaisamment ;
— Le péril est à gauche !
M. Ileismann avait fulminé :
— Vous n'allez pas continuer à être la vache à lait de tous ces faux frères ?
M. Didelod avait fermé sa caisse à double tour, et si Stylb lui faisait de l'opposition à Lehrange même, au moins ce n'était plus avec son propre argent. Les a(raires,du reste, marchaient à merveille. Steingel^douiilant sa production, sufllsait à toutes les commandes. I.a douane française y gagnait, à cause des importalions. Mais les grévistes commençaient à se serrer le ventre d'une façon très douloureuse, et accueillaient, avec moins de conviction, l'assurance qui leur était régulièrement apportée que M. Didelod serait obligé de mettre les pouces et que, s'il ne les mettait pas, l'Etat le déposséderait de son établissement au profit des ouvriers. 11 y avait, dans les réunions, des pauvres diables, éclairés par la misère, qui disaient :
— Et qu'est-ce que nous en ferions de son établissement, si on nous le donnait? Nous ne saurions pas le diriger.
— L'Etat vous fournirait des ingénieurs, répliquait Stylb.
— Quelle différence y aurait-il entre les ingénieurs de l'Elal et ceux de M. Didelod ?• Ceux de l'État seraient peut-être moins bienveillants et moins polis. Nous savons ce que sont les fonctionnaires : durs, arrogants et paresseux.
— Mais vous partageriez les bénéfices !
— Yen aurait-il'? On sait comment l'Etat exploite. Il produit tout à un prix plus élevé que l'industrie privée.
— Vous seriez vos maîtres. N'est-ce donc rien?
— Nous serions les salariés de l'État, au lieu d'être
les salariés de M. Didelod. Toujours nous serons aux gages de quelqu'un à qui il faudra obéir. L'indépendance n'existe pas pour nous !
— Nous étions plus heureux avant la grève. Nous gagnions de bonnes journées, nous avions la certitude d'une retraite, puisque M. Didelod payait nos cotisations. Maintenant, nous crevons de faim et nous nous engourdissons dans l'oisiveté.
— Et pourquoi ? Pour que le citoyen Stylb soit député !
— Sera-til meilleur que M. Didelod?
— Ça n'est pas sûr !
— Il deviendra réactionnaire, quand il aura une situation.
— Et il nous laissera dans le pétrin !
Grangel, depuis la marche pacifique sur Steingel, dans laquelle le militarisme allemand avait fait ses preuves, ne sortait plus de son école. Son inspecteur d'académie l'avait appelé et lui avait lavé la tête, avec une si rude énergie, en dépit de son immunité maçonnique, que le sectaire, travaillé par la bile, était devenu tout jaune et souffrait d'une congestion au foie. Quant à Tournemarie, traduit devant les assises, il avait été défendu par un jeune maître du barreau de Paris, envoyé par M. Didelod, fidèle à l'engagement pris envers la pauvre Hortense. L'assassin du lieutenant Maubrun s'en était tiré avec cinq ans de prison. Pour comble de dérision, les grévistes de l'usine Neumans, avaient repris le travail. Et les ouvriers de Lehrange, qui ne s'étaient soulevés que par solidarité sociale, continuaient à chômer. .
LA IlOUTK IJOL'Gt; 307
Sur ces entrefaites la ronlrre des Chambres avait eu lieu, et une interpellation avait été adressée au gouvernement par le leader du parti socialiste, au sujet de la situation des ouvriers du bassin de la Verveille. Le grand orateur avait enflé la voix, soufflé des périodes, dénoncé la réaction cléricale, cloué M. Didelod au pilori de la tyrannie patronale, pendant deux heures. Le ministre avait répondu, d'un air assez embarrassé. La Chambre était hésitante, lorsque M. Didelod, montant à la tribune, avait d'un ton très assuré re^'endiqué la liberté du travail, défendu la cause de l'industrie, montré l'ingérence du parti révolutionnaire dans la grève de Lehrange, dénoncé les tentatives collectivistes et parlé si net et si ferme qu'il avait entraîné l'assentiment de la majorité. Dès lors, se sentant porté par l'opinion, l'orateur avait foncé sur ses adversaires et fait le procès des unifiés, alliés a*ix antimilitaristes et aux anarchistes. Au milieu des interruptions furieuses de l'extrême-gauche, >L Didelod, porté par son sujet, s'était élevé à une hauteur de vues tout à fait inattendue. Pendant quelquesinstants, il s'était montré véritablement éloquent, et fouettant l'amour-propre des radicaux, secrètementexaspérés parles menées des socialistes, il avait enlevé le vote d'un ordre du jour de confiance pour le gouvernement un peu étonné d'une si complète victoire.
En quittant la tribune, Didelod avait pu mesurer l'étendue de son triomphe à l'empressement de ses amis et à la froideur des ministres. Pour la première fois, il avait donné l'impression qu'il pouvait être une
force. Monté à la tribune comme un accusé, il en descendait ministrable. Le Figaro, le lendemain, avait donné la note exacte, en disant : « M. Didelod a posé, hier, sa candidature an portefeuille des travaux publics pour le prochain cabinet. C'est un orateur précis, nerveux et un industriel d'une haute capacité. Cela nous changera un peu des avocats, que l'on met à la marine, et des agents de change que l'on place à la guerre. » Profitant du triomphe remporté par le député de Lehrange, le président du conseil l'avait fait appeler et lui avait tenu ce langage :
— Mon cher ami, vous avez eu raison contre tout le monde, mais il ne faut pas abuser de la victoire. Voilà deux mois que vous pratiquez le lock-out, dans un pays de syndicats. C'est fabuleux, et il faut craindre que la mode en prenne, car alors que deviendrait le prolétariat? ♦
— Il deviendrait ce qu'il doit être : laborieux, tranquille, attaché à ses devoirs, reconnaissant envers ceux qui lui font du bien. Et, parlant, beaucoup plus heureux.
— L'âge d'or! Changeons alors de thèse. Que deviendraient, dans ce cas, les gens qui vivent de l'agitation politique?
— Ils cireraient vos bottes et les miennes.
— En seraient-ils capables? répliqua ce grand ironiste. Ce n'est pas sûr! Mais soyons sérieux. Voyons, mon cher, qu'ètes-vous disposé à faire pour les gens de Lehrange?
— Rien. Tant qu'ils ne se seront pas rendus, à merci.
LA KOUTli ROUGE 30'J
— Vous êtes terrible!
— Je tiens le bon bout, je ne le lâcherai pas.
— Serrons la question de près. Stylb est venu me voir hier. 11 demande la paix pour vos ouvriers.
— Qu'il disparaisse, d'abord, de Lehrange.
— C'est entendu. Il n'y retournera pas.
— Qu'il coupe les subsides aux meneurs de la grève.
— C'est fait. Pour une bonne raison : il n'y a plus d'argent dans la caisse.
— Canailles! C'est le mien qui leur manque.
— Vous leur aviez donné de mauvaises habitudes.
— Ils les perdront!
— Que devra faire le comité gréviste ?
— Une proclamation annonçant la fin de la grève et la reprise du travail.
— C'est une amende honorable.
— Bien faible!
— Vous y tenez?
— Absolument. Le lendemain, l'établissement rouvrira ses portes.
— Sans mise à l'index pour les meneurs?
— Je ne les crains plus. Je peux les ignorer.
— La clémence, après la répression. Didclod, vous avez l'envergure d'un dictateur.
— Ne me raillez pas. Imitez-moi, plutôt, vis-à-vis de la Confédération du travail.
— Fichtre! Je n'oserais! Vous le ferez, si le cœur vous en dit, quand vous serez ministre.
— Ah! mon cher président, vous n'avez de courage que contre les gens sans défense...
— Cliut! C'est vrai! Ne le répétez pas: on vous croirait! Alors, Didelod, c'est convenu, je peux annoncer la fin du lock-out de Lehrange. . .
— ^'ous le pouvez. . . Mais je veux la croix de commandeur, au titre étranger, pour mon beau-frère Reismann. . .
— La nomination paraîtra, sous huit jours, h l'Officiel. . .
— Je veux la médaille d'honneur des instituteurs pour M. Gaudin. . . mon secrétaire de la mairie, qui a été blessé en me défendant. . .
— C'est trop juste !
— Je veux le déplacement d'un scélérat d'instituteur, nommé Grangel, qui fait de l'antimilitarisme à la frontière... Envoyez-le dans le Midi. Il y sera à sa place.
— J'en parierai au grand maître de l'Université. C'est tout?
— C'est tout.
— lit pour votre fils, vous ne voulez rien ?
— On ne peut lui donner que la croix. Il est trop jeune. Nous verrons plus tard.
C'est ainsi que fut maquignonnée la cessation de la grève de Lehrange, sur laquelle le parti révolutionnaire avait compté pour soulever tout le personnel ouvrier des usines de l'Est. Fiasco mémorable, qui montra aux patrons ce que peut l'esprit de résistance vigoureusement pratiqué contre les masses agitées artificiellement jjar des meneurs. Une surprise attendait M. Didelod, ([ui fut un peu forte. Quoique, dans le monde politique, on puisse s'attendre à tout. Stylb se lit annoncer.
LA IIOUTË ROUGE 311
un malin, chez son adversaire. Reçu immédiatement dans le cabinet du député, il se présenta le visage riant et la main tendue :
— Je pense que tu es sans rancune, étant le plus fort. Je viens à loi, loyalement, pour que nous nous expliquions. Je reconnais ta supériorité. Je ne te combattrai plus, parce que je n'aime pas les manifestations inutiles.
Didelod lui avait donné deux doigts, d'un air froid. Mais son amour-propre ne résista pas à la flatterie de Stylb. 11 regarda l'agitateur avec tranquillité:
— Si tu viens me trouver, mon brave Stylb, c'est que tu as besoin de moi. Je te connais : tu ne fais pas, comme tu dis, de manifestations inutiles. Or je ne te crois pas de caractère à m'adresser des compliments uniquement pour me faire plaisir. Donc qu'est-ce que je peux faire pour toi?
— Voilà. Jeantier, le sénateur de ton département, est très malade. 11 ne se remettra pas. C'est un siège qui va être libre. Le veux-tu?
— Au nom de qui parles-tu?
— Au nom de tous nos amis. Jeantier disparu, tu es nommé sans concurrent. J'en fais mon aflaire. Et tu me passes ton siège de député.
— Ah! ah!
— Tu vas être ministre. Nous t'appuierons à fond. Tu soutiendras notre programme social, avec toutes les atténuations nécessaires pour qu'il soit acceptable. A ta sortie du ministère, tu seras président du Sénat... Tu entrevois la suite... Cela te convient-il?
— Tu disposes singulièrement de l'avenir! dit Didelod, avec une émotion qu'il avait de la peine à dissimuler.
— Tu sais bien que les socialistes unifiés auront le dessus dans la lutte engagée contre les radicaux-socialistes. Ce sont toujours les violents qui l'emportent. Depuis trente-cinq ans, le centre gauche a vaincu le centre droit ; les opportunistes ont annihilé le centre gauche ; les radicaux ont absorbé les opportunistes. A l'heure où nous parlons, les radicaux sont le jouet des socialistes et c'est nous qui menons la danse. Dans cinq ans, nous serons les maîtres. Et comme il faut de l'ordre, pour administrer un grand pays tel que la France, nous aurons besoin de gens comme toi, assez avancés pour nous satisfaire, assez pondérés pour rassurer la masse. Voilà ce que je t'offre. Tu seras un de nos chefs.
M. Didelod resta un moment pensif. Une voix murmura à son oreille : « Tu seras maître de la France! » Lui, avec sa situation politique, son immense fortune, ses capacités industrielles et son nom de grand roturier, il était bien de ceux qui paraissent désignés pour les plus hautes charges de la République. Il ne voulut pas avoir l'air de capituler devant Stylb. Il l'interrogea avec un sourire :
— Vous n'avez donc pas l'intention d'établir le régime égalitaire, au lendemain de votre victoire?
— Si. Le prolétariat bénéficiera du collectivisme. Mais c'est un troupeau. Il Lui faudra des bergers. L'égalité absolue est un mythe. Nous voulons l'affranchissement du parti ouvrier, comme les ancêtres de 89 ont
LA ROUTE ROUGL 313
voulu l'affranchissement de la bourgeoisie. Mais nous ne sommes pas des anarchistes et il nous faudra un gouvernement. Si lu veux me soutenir, je m'attacherai à ta fortune. Nous avons mesuré nos griffes. Nous savons ce que nous pouvons, l'un et l'autre. Je te réponds du triomphe.
M, Didelod fut bon prince:
— Ne vendons pas la peau de l'ours avant qu'il soit par terre. Le lendemain du jouroîi la vacance du siège de Jeantier sera déclarée, viens me trouver, nous nous mettrons d'accord.
— J'ai ta parole de ne pas préparer la candidature d'un autre que moi?
— Tu as ma parole.
— C'est bien. Tu verras ce que cet engagement te rapportera un jour. En attendant, tous les journaux vont s'occuper de toi, habilement, pour préparer ton entrée au ministère.
Fait très singulier : lorsque M. Didelod fut en pleine possession de sa fortune politique, il se montra, dans la forme, beaucoup plus accommodant qu'il n'avait jamais été. Il sembla prendre un délicat plaisir à faire des avances aux réactionnaires les plus notoires. On • Lit dit qu'il n'avait plus rien à ménager et qu'il dominait l'opinion. En même temps, la nuance de son socialisme s'accentuait, et il devenait un des chefs les plus écoutés de la gauche démocratique. On ne le plaisantait plus, dans sa famille. Et sa femme et ses enfants, stupéfaits, se trouvaient en présence d'un Didelod, insoupçonné jusque-là, qui se dressait un peu effrayant à leurs
yeux. Quant à M. Jules Reismann, il disait de son beaufrère : « C'est un liomme éminent. » Cependant il l'avait, autrefois, considéré comme un nigaud, dont la seule valeur était de posséder le nom et la fortune paternels. L'empereur allemand, qui se flattait de tout connaître en Europe, ayant, un soir de réception ofticielle, parlé à M. Jules Reismann de son beau-frère, le député au Reischtag en avait écrit quatre pages de dithyrambe, à Didelod.
Cet heureux homme avait rencontré l'occasion de saisir la chance, et n'avait pas manqué son coup. 11 était manifeste que tout .allait maintenant lui réussir. Engagé sur la route des honneurs et des succès, il n'avait plus qu'à marcher de l'avant, et il ne s'en fît pas faute. Les usines de Lelirange étaient rouvertes et en pleine activité, lorsque le ministère tomba sur une question de politique étrangère. Aussitôt le nom de Didelod fut prononcé dans les journaux les plus modérés, comme dans les feuilles les plus avancées. Le député de Lehrange figurait sur toutes les listes. On le désignait soit pour le commerce, soit pour le travail. Il se fit prier, déclara qu'il n'accepterait que les travaux publics, faillit mettre la combinaison par terre, obligea le chef du futur cabinet à un supplément de vingt-quatre heures de courses éperdues à la recherche de ses ministres en déroule. Et finalement obtint gain de cause. En revenant de l'Elysée où il s'était rendu avec ses collègues, il eut avec Maurice un entretien beaucoup plus grave que tous ceux qu'il avait engagés, depuis une semaine,
La route rouge sis
avec toutes les personnalités oniciclles. Il s'agissait pour lui de décider son fils à entrer au ministère, comme secrétaire de son cabinet. Il tremblait de ne pas réussir à le décider. Dans le coupé qui le ramenait chez lui, il s'expliqua avec le jeune homme :
— Mon cher enfant, tu vois que ma situation politique prend une importance nouvelle. Je vais avoir besoin de collaborateurs sûrs autour de moi. Je puis m'attacher des étrangers, par l'appât des avantages qu'ils pourront obtenir; mais comment me fier complètement à des étrangers? Je voudrais donc t'amener au ministère. Ne te récrie pas! Il ne s'agit pas de te donner des fonctions politiques... Tu serais chef de mon secrétariat particulier... Tu me ferais bien plaisir, en acceptant... Tu me rendrais un véritable service, et je t'en saurais beaucoup de gré.
— Papa, tu sais quelles sont mes opinions... J'ai horreur des gens avec lesquels tu t'embarques. Je les considère comme les pires ennemis de la France.
— Voyons! Tu penses bien que je ne laisserai rien faire de subversif. Si les hommes raisonnables s'écartent du gouvernement, les énergumènes n'auront alors que trop de facilités pour commettre des monstruosités.
— Le malheur, c'est que les gens raisonnables n'arrêtent jamais les énergumènes, et se bornent à gémir, en s'écriant : on n'a pas voulu nous écouter!
— Je ne suis pas homme à agir ainsi. Je résisterai.
— Tu ne pourras pas. Nous marchons à des catastrophes. Il est impossible que la France tombe en
décomposition, sans réagir. Il ^ aura un mouvement en arrière formidable. Et, du reste, je suis bien tranquille : c'est par toi et les gens comme toi, qu'il sera conduit.
— Qu'oses-tu dire là? Je trahirais mon parti? J'abandonnerais toutes mes convictions?
— Non! Tu feras comme un capitaine de vaisseau, dans une tempête, quand il voit qu'il faut choisir entre la vie ou la cargaison : tu jetteras tout ce qui sera dangereux par-dessus bord. Ce sera une nécessité. Il faudra bien la subir. Ce jour-là, je serai tout à toi. Il y aura une lutte à engager contre les révolutionnaires, qui ne voudront pas renoncer à leur rêve de destruction. Tu peux compter qu'au moment du danger, je me rangerai à tes côtés.
— Tu l'as déjà fait ! dit le père en pressant affectueusement la main de son fils.
— Mais, aujourd'hui, lorsque tout est calme, lorsque rien ne vous résiste, à tes amis et à toi, abandonner mes idées, servir le gouvernement, m'exposer à ce qu'on m'accuse d'ambition, cela me paraît impossible à faire. Dispense-moi donc de le suivre. Tu m'as reproché souvent ma vie inactive. Je suis disposé à te donner satisfaction. J'entrerai dans l'administration de Lehrange. Je me mettrai aux affaires. Mais c'est tout ce que tu obtiendras de moi.
— C'est déjà énorme ! dit M. Didelod avec un sourire de contentement. Je ne serai donc pas le dernier de la dynastie, et, après moi il y aura un Didelod, pour commander à Lehrange! Je te placerai sous la direction de
Cotteroau, qui t'apprendra promplement ton métier. Et, avant deux ans, tu seras sous-direcleur. Maurice regarda son père ;
— Et Laurence? Tu ne peux pas l'associer à tes affaires. Qu'est-ce que tu feras pour elle?
— Je la donnerai à Maxime de Berlier, puisqu'elle veut absolument être sa femme.
Maurice sauta au cou de son père, dans la voiture, et l'embrassa chaleureusement :
— Ah! tu me fais un bien grand plaisir! Et elle, comme elle va être contente!
— Je m'en doute. Sans cela... C'est égal, marier ma fille à un militaire, à un clérical, à un futur marquis... Avec mes idées!... Enfin!
— Tu sais bien qu'à présent tu peux tout te permettre. On dira : M. Didelod est très crâne. Il se met au-dessus de l'opinion. C'est un homme qui ne fait pas de concessions, même à son parti. Il marie sa fille à l'église, sans se cacher. Cela n'est pas ordinaire!
— Non! cela ne sera pas ordinaire! Tu peux l'affirmer. Il n'y a peut-être pas un autre homme que moi, pour risquer un tel éclat.
Didelod, satisfait au fond, par cette assurance, quil se donnait à lui-même, d'être le seul capable d'agir comme il le projetait, ne poussa pas plus avant l'explication. Du reste, la voiture s'arrêtait, au bas du perron de l'hôtel. Entraîné par le courant politique dont il était sorti un moment, lors des événements de Lehrange, bien convaincu que, par une formule magique, il parviendrait à concilier les appétits dupro-
létariat, avec les résistances des patrons menacés de dépossession, il avait repris sa marche en avant, la main dans la main des révolutionnaires. Il ne doutait pas, le jour venu, de duper la masse populaire et de rester parmi les chefs, comme il était parmi les députés elles ministres. Seulement, il avait pris une précaution : il avait placé toute sa fortune mobilière dans des banques anglaises et belges. Il se trouvait suffisamment exposé avec ses biens immobiliers et les établissements de Lehrange, qui représentaient un capital énorme. Et il ne voulait pas risquer de se trouver dépourvu, en cas de cataclysme social. Ayant mis ainsi une cinquantaine de millions dans des pays plus sages que la France, il s'était rejeté dans le socialisme, sans aucune arrièrepensée.
La session étant terminée, il avait quitté Paris pour Badonviller. Il lui paraissait avantageux à tous les points de vue de marier sa fille à Lehrange. Sûr de ne pas pouvoir éviter la cérémonie à l'église, il aimait mieux que le spectacle du ministre des travaux publics, conduisant sa fille à l'autel, ne fût pas donné à Paris. Il était parfaitement décidé à braver son parti. Il y mettait même une sorte d'ostentation. Mais il ne tenait tout de même pas à forcer ses amis des loges à passer une heure sous les voûtes de Saint-Philippe-du-Roule, ou bien à fumer des cigarettes en se promenant dans le faubourg Saint-llonoré. A Lehrange, ne viendraient que ceux qui voudraient. Et il était bien sûr de faire de cette cérémonie une fête populaire, en organisant un banquet pour tous ses ouvriers.
LA ROUTE UOUGE 319
La veille du mariage à la mairie, dans le parterre à la française sicomplèLement dévasté parles grévistes, le , jour de la manifestation, maintenant restauré par les soins des jardiniers, Laurence se promenait avec son tiancé, lorsque M. Didelod descendit les marches du perron, en haut duquel Bouillaud avait harangué la foule. Il était suivi de Maurice, récemment installé à l'usine, et qui prenait ses fonctions très au sérieux. Le député de Lehrange et son fils marchèrent vers les jeunes gens et les abordèrent au détour d'une allée. M. Didelod, sortant de sa poche une enveloppe au nomdulieutenant de Berlier, la remit en souriant à son futur gendre :
— Tenez, mon cher ami, voici le cadeau de noces du gouverneur de Paris.
Maxime ouvrit la lettre et une rougeur lui monta au visage :
— Ma nomination d'officier d'ordonnance.
— Oui, dit M. Didelod. C'est le séjour à Paris. J'aurais bien demandé au ministre de la guerre de vous prendre auprès de lui. Mais c'est un civil, vous n'auriez pas eu vos coudées aussi franches qu'auprès d'un vieux soldat comme votre futur chef. Vous n'avez plus qu'à suivre fa filière. Vous serez capitaine dans deux ans. Vous entrerez alors à lÉcole de guerre, et...
Maurice coupa irrévérencieusement la parole à son père :
— Et, s'il y a encore une armée, dans ce temps-là, tu seras officier supérieur à trente-cinq ans. Mais il n'y aura plus qu'une milice, et tu feras des locomotives avec nous, à Lehrange.
Laurence sourit à son père :
— Cher papa, nous te remercions bien, Maxime et moi. Mais nous n'allons pas vivre à Paris, comme nous aurions vécu, dans une garnison de frontière, et il faudra que tu nous fasses des rentes. Maxime a trois cent mille francs de dot. Et moi, qu'est-ce que j'ai?
— Nous signons le contrat, ce soir. Je te réserve une surprise.
— Va, dit Maurice, en riant, lu pourras signer les yeux fermés : tu ne te trouveras pas dans la misère.
— Tu sais donc, toi, ce que papa me donne? demanda la jeune fille.
— l'^videmment. Moi, je suis, maintenant, un homme sérieux. On me consulte sur les arrangements de famille. Et puis, n'est-ce pas, j'aurai une dot pareille à la tienne. Alors cela présentait un double intérêt pour moi. Et enfin, les affaires sont les affaires!
— En voilà des paroles! Est-ce que tu es aussi bavard, dans le conseil d'administration?
— Dans le conseil, je ne souille pas mot. J'aurais peur de dire des sottises. Mais ici...
— Ça ne tire pas à conséquence. Eh bien ! Voyons, qu'est-ce que papa et toi, vous avez décidé, l'un conseillant l'autre ?
— Que tu aurais six millions de dot, représentés par deux immeubles à Paris, situés Faubourg Saint-Honoré, et vingt actions de Lehrange, le tout rapportant trois cent mille francs de rente. Voilà ! On ne meurt pas de faim avec ça.
Laurence dit à Maurice :
— Merci, mon frère.
Elle sauta au cou de Didelod, el l'embrassa :
— Merci, papa.
Le lendemain, à midi, dans la chapelle de Badonviller, où le curé de Lehrange était venu officier, se pressaient les amis des familles Didelod et de Berlier et les personnages officiels, amenés de Paris, en train spécial. Le président du conseil et cinq membres du ministère étaient présents. Le président de la République était représenté par son chef de cabinet. Tous les groupes de la gauche avaient manifesté leur sympathie à Didelod, en déléguant un représentant.
Députés el sénateurs étaient partis ensemble par la gare de l'Est. Et ce déplacement avait pris, tout de suite, l'allure d'une partie de plaisir. Bouiikiud, qui était entré au ministère, en même temps que Didelot, fut remarqué pour sa verve et son entrain. 11 offrit ses félicitations à Laurence, avec beaucoup de bonne grâce et ne fit pas de façons pour pénétrer dans la chapelle. Prenant son président du conseil par-dessous le bras, il lui dit d'un air jovial :
— Mon cher président, allons voir l'efTet que font des diables dans un bénitier !
— Mon ami, souilla le président, il me semble que Didelod devient bien clérical.
— Ses moyens le lui permettent ! De pauvres bougres de ministres, comme nous, doivent se surveiller, en vue de la clientèle électorale. Un archi-millionnaire, comme Didelod, point. Il peut tout oser : même toucher
les 15.000 francs. On ne les lui reprochera pas, parce qu'il n'en a pas besoin.
— Lui croyez-vous un grand avenir politique, vous, Bouillaud ?
— Je le crois indispensable dans toute combinaison ministérielle qui se respectera et surtout qui voudra se faire respecter. Didelod, dans un cabinet, rassurera le bourgeois. Il donnera confiance au monde des affaires. Il fera monter la Bourse. Il ne s'écoulera pas un an, avant que Didelod, informé de son importance ministérielle, ne se fasse tirer l'oreille pour accepter un portefeuille. Il sera le metteur en œuvre de toutes les intrigues de couloir.
— Lui reconnaissez-vous donc une valeur personnelle ?
— Il a eu l'habileté de faire croire qu"il en avait une. Ceci équivaut à en avoir une réelle. C'est l'homme qui ne s'usera point, parce qu'il n'entreprendra rien, et ne perdra pas de partie parce qu'il n'en jouera jamais aucune.
— C'est le portrait d'une parfaite nullité que vous venez de tracer là !
— Quoi de plus redoutable que la nullité triomphante ? On ne sait par où l'attaquer, et il est presque impossible de la combattre. Elle ne peut que se détruire, elle-même. Et, avec Didelod, cela n'arrivera pas. Vous et moi, nous sommes vulnérables. Nous marchons sur la corde raide de nos programmes électoraux. Un faux pas, et nous sommes par terre, froissés, meurtris pour longlen)ps peut-être. Nous n'avons comme res-
LA IlOUTl-: KOUGli: 323
source aux jours de malheur que noire talent. Et à quoi, alors, jevous le demande, nous servirait-il ? Tandis que Didelod, lui, n"a rien à perdre. Il peut tomber, sans danger, sur le matelas de sa fortune et de sa situation industrielle et mondaine. Que dis-je, tomber ? Il sera reçu dans les bras de tous ses amis, qui ne le craignent pas, et qui le déposeront dansquelque posie honorifique, telle que la présidence de laChambre, alin d'attendre une nouvelle occasion d'accepter un portefeuille. Et vous traitez un homme pareil de nullité ? C'est le plus beau type du parlementaire moderne. Respectez-le, mon cher. Il sera encore quelqu'un, quand nous ne serons plus que poussière.
— Bouillaud, je vous trouve bien sceptique !
— Ah ! mon cher président, faites-moi l'honneur de ne pas me croire capable de prendre au sérieux la comédie que nous jouons. Soyons bons acleurs ! C'est tout ce qu'on peut exiger de nous. El plaudile cives !
La sonnette de l'officiant, en tintant pour l'élévation, interrompit la conversation des deux ministres. Le président du conseil et Bouillaud virent Didelod s'incliner sous la bénédiction du prêtre. Ils regardèrent autour d'eux. Tous leurs amis politiques, debout dans la petite chapelle, avaient l'air grave de gens repris par des souvenirs anciens. Les traditions cultuelles, observées dès l'enfance, s'imposaient à leur esprit, et ils retrouvaient, en ce jour, les génuflexions et les vénérations enseignées. Un grand silence planait sous la voûte. On n'entendait plus que la psalmodie du prêtre et les répons de l'enfant de chœur. Une odeur
d'encens traînait dans l'air, et, par les vitraux de la chapelle, un rayon de soleil, teinté de violet et d'orangé jouait sur l'autel , fleuri de bouquets blancs. Un chœur invisible, accompagné par l'orgue, s'éleva, doux et harmonieux, et, enveloppés par cette musique caressante et sereine, les assistant se courbèrent, troublés par un mystérieux émoi.
— Voyez-vous, murmura Bouillaud, il faudra que nous introduisions la musique, les ornements, les fleurs, dans l'organisation de nos cérémonies laïques. Ces chants, ces parfums, ces lumières, frappent fortement l'esprit, et donnent à une formalité légale l'importance d'un dogme. Si nous avions des mariages civils pompeux, peut-être aurions-nous moins de divorces. Dans nos mairies, vraiment, on a l'air de se marier chez le marchand de vins, devant le comptoir.
— Ah ! mon cher, vous avez raison. Maintenant que nous avons abattu l'Eglise, il va falloir adapter tous ses procédés à nos institutions, parce que, en conscience, on ne trouvera jamais mieux, pour conduire les masses.
— Amen ! dit en riant Bouillaud.
La cérémonie était finie, et le lieutenant de Berlier donnant le bras à sa jeune femme, traversait la nef, pour se rendre dans les salons de Badonviller, où devait avoir lieu le défilé des invités. Les jeunes époux sortirent sur la terrasse, et soudain uneacclamation énorme s'éleva si vibrante, dans les jardins, que des pigeons perchés sur 'les toils du château s'envolèrent, efl'rayés. Des bras levés agitaient des chapeaux, au-dessus d'une