‹ La route rougeChapitre 2 sur 11 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

3 exemplaires sur papier de Chine, n»' i à 3 3 exemplaires sur papier du Japon, n°' 436 20 exemplaires sur papier de Hollande, n»« 7 à 26.

Au connuent de la Verveille et de la Moselle, à la frontière même de l'Alsace-Lorraine, la ville de Lehrange étage, sur un coteau en pente, qui forme un robuste glacis défensif, ses maisons aux toits rouges, et les hautes cheminées de ses usines. De gras pâturages la bordent, sur la rive de la Verveille. De vertes forêts de chênes l'abritent, sur la colline, se reliant aux massifs boisés des Ardennes. A égale distance de Nancy et de Metz, Lehrange, chef-lieu de canton, est, en même temps qu'une ville manufacturière, une ville de garnison. Une brigade de dragons y réside, avec un groupe de quatre batteries d'artillerie. L'industrie principale est la métallurgie, alimentée par l'exploitation des mines de houille et de fer. Ce sont les usines de Lehrange qui ont groupé, autour de leurs dépendances, les premières maisons qui, plus tard, constituèrent la ville.

Gaspard Didelod, fondateur des établissements fameux dans le monde entier, a donné, en 1817, le pre-

mier coup de pioche dans ce sol fécond en richesses. 11 est le grand ancêtre d'où découle la prospérité de la famille, intimement liée à celle du pays. Lehrange et Didelod sont inséparables comme Le Creusot et Schneider. L'un étant, comme l'autre, le champ où s'est développée l'activité d'un industriel génial. Aujourd'hui, Armand Didelod, petit-fils du grand Didelod, est un homme de cinquante ans, député de Meurthe-et- Moselle, conseiller général du canton de Lehrange, et radical-socialiste, opinion non pas affectée par snobisme politique, mais professée par conviction sincère, si anormale que puisse paraître la superposition de ces deux états très opposés: la fortune de M. Didelod et ses théories égalitaires.

Le grand-père et le père du député de Lehrange avaient orienté leurs idées dans une toute autre direction que leur successeur. Ils avaient été, l'un, passionnément dévoué à Louis Philippe, etl'autre attaché vigoureusement au second Empire. Tous les deux, députés, jouissant déjà, dans le pays, d'une absolue prépondérance, et préparant la grande fortune et l'importante situation qui devait échoir à Armand Didelod. Celui-ci n'était donc que le continuateur des deux Didelod, et, comme l'insinuaient avec amertume ses adversaires politiques, le plus ingrat et le plus audacieux « des fils à papa ». Car, ayant trouvé dans son berceau quarante millions, les forges de Lehrange-Steingel et une situation mondaine très fortement établie par des alliances avec les meilleures familles de l'aristocratie française, il fallait un étrange détachement

LA UOUTli: ROUGE 3

d'esprit pour faire cause commune avec les représentants du parti le plus avancé. Et c'était ce que ses ennemis, et aussi quelques-uns de ses amis, ne pouvaient lui pardonner.

Lehrange était de fondation beaucoup plus récente que Sleingel. L'annexion, en bouleversant le territoire lorram, avait coupé en deux le domaine des Didelod, et placé les forges de Steingel eh Allemagne. M. Didelod, le père, avait donc été conduit à bâtir les usines de Lehrange. Ce qui aurait pu être une cause d'affaiblissement pour les usines dédoublées, avait, au contraire, été une source de prospérité. A cheval sur la frontière, l'exploitation avait pris un développement consid.érable et fait au Greusot même, pour la construction des machines, une sérieuse concurrence. Le dualisme de Lehrange-Steingel, si favorable au point de vue industriel et commercial, avait, au point de vue politique, des conséquences très particulières.

Le gouvernement des pays d'Empire avait vu, d'un œil soupçonneux, un Français diriger des usines situées en terre annexée. Aussi une séparation avait eu lieu, qui, plaçait Steingel sous la direction de M. Jules Reismann, beau-frère de Didelod. M. Reismann, ayant opté pour la nationalité allemande, était chez lui à Steingel, et si fortement établi qu'il représentait la circonscription au lleischtag où, comme catholique, il siégeait avec les libéraux, au centre. Les forges avaient ainsi leurs deux chefs au Parlement : l'un en Allemagne et l'autre en France. Mais en réalité Lehrange et Steingel ne faisaient qu'un. Les béné-

fices de l'un se superposaient aux bénéfices de l'autre. Quand, par hasard, la situation économique était mauvaise en France, les commandes s'exécutaient en Allemagne, à meilleur compte. Et les deux usines, reliées par un chemin de fer commun et séparées seulement par la Verveille, étroite rivière qui longeait la frontière, ne formaient qu'un vaste domaine industriel où les nationalités étaient distinctes et les intérêts confondus.

Les opinions se différenciaient énormément. Didelod, radical-socialiste, passait sa vie à déclamer sur les besoins de la classe ouvrière, sur les revendications du prolétariat. Il avait su accorder ses actes avec ses paroles, et les fondations démocratiques se multipliaient à Lehrange. Reismann, aristocrate, autoritaire, menant ses ouvriers, comme des recrues prussiennes, à la baguette, n'admettait pas qu'on discutât quoi que ce soit de la forme habituelle aux contrats de travail. Ce qui ne l'empêchait pas de veiller de très près, et lui-même, au bien-être de ses ouvriers et de leur prodiguer les mêmes facilités d'existence qui faisaient de Lehrange un modèle. Seulement c'était avec une sévérité presque militaire qu'il pratiquait la générosité. La hiérarchie féodale allemande se faisait sentir dans l'administration de Steingel. Le relâchement social français se marquait, en tout, à Lehrange.

Ces deux usines-sœurs étaient aussi dissemblables que possible, comme fonctionnement. Les résultats y étaient bons d'un cùlé et de l'autre. Seulement tout paraissait

LA ROUTE ROUGE o

mieux ordonné, plus mclliodique, plus solide à Steingel. Tandis que, à Lehrange, le socialisme coulait à pleins bords, elles ouvriers s'arrogeaient, vis-à-vis du chef de Tenlreprise, des droits qui, exercés vis-à-vis d'un palron à idées moins avancées que Hidelod, auraient amené des conflits continuels. Silualion très particulière, à Lehrange, les meneurs, les fortes têtes politiques, étaient obligés d'avouer que le patron était plus socialiste que son personnel, et que s'ils s'ingéraient de revendiquer une réforme, celui-ci allait généralement au delà de leurs désirs, en la faisant plus complète. )"'xcepté de leur abandonner son usine, Didelod avait tout accordé à ses ouvriers. Les pontifes du collectivisme, dans leurs entreliens intimes, disaient : Un patron comme Didelod fait plus de mal à notre parti que cent patrons réactionnaires. Avec lui, nous n'avons plus de raison d'être.

Au demeurant, personne n'aurait su conduire son usine, commelui,et il était hors de doute que, s'il l'avait transformée en établissement coopératif, remis aux seuls ouvriers, la décadence en aurait été rapide. Il y avait là une leçon de choses que les révolutionnaires jugeaient désastreuse, en ce qu'elle ruinait leur concept, dont elle prouvait l'absurdité. L'application du régime mutualiste, seule solution possible des difficultés sociales et de la crise du travail, était faite en grand à Lehrange et produisait des résultats indéniables. Hélait hors de toute conteste que les ouvriers y gagnaient des salaires plus élevés que s'ils avaient peiné pour leur compte, et sans aléa, sans arrêt de la

production, avec un fonds de roulement formidable qui facilitait toutes les opérations et assurait la vie industrielle de l'établissement.

Chaque ouvrier était doté, à son entrée dans Tatelier, d'un livret de la caisse des retraites, pour l'établissement duquel une cotisation mensuelle était payée par l'ouvrier et le patron. A partir du jour où un homme travaillait à Lehrange, il était mis en possession d'une maison et d'un jardin dont il acquérait la propriété, au bout de vingt ans, par le versement d'un loyer annuel de cent cinquante francs. Des emplois civils étaient assurés aux retraités de l'usine, dans l'arrondissement de Lehrange. Postes de garde-barrière, d'employés du chemin de fer d'intérêt local, de surveillants des écluses et de la navigation. Mais la plupart des vieux, ayant de quoi vivre, préféraient rester chez eux, à planter leurs choux et à exercer des métiers peu fatigants, qui les occupaient et dont les gains amélioraient leur ordinaire. 11 y avait de ces braves gens, qui avaient travaillé avec M. Didelod, le père, dont la maison abritait une nombreuse famille, vivant dans l'aisance par le produit du travail commun.

Le bien-être matériel n'était pas seul assuré à Lehrange. M. Didelod avait formé un orphéon et une fanfare, qui remportaient de brillants succès dans les concours régionaux. 11 y avait une bibliothèque et jusqu'à une salle des fêtes, où des représentations étaient données par les troupes de passage. Mais ce qui apparaissait surtout remarquable, dans cette cité manufacturière modèle, c'était l'hôpital, l'asile et

l'école. Le patron, là, s'était piqué d'honneur. Son hôpital et son asile étaient des types achevés d'agencement sanitaire. Quant à son école, elle lui avait valu en 1900 à l'Exposition, la grande médaille d'honneur. Elle contenait trois cents enfants des deux sexes et était dirigée par deux instituteurs et deux institutrices. Un journal appartenant à M. Didelod. VEcho de Lehrange, donnait les nouvelles et faisait preuve d'une modération politique qui prouvait combien peu le chef des usines de Lehrange sentait le besoin de faire de la propagande. Le curé pouvait lire VEcho, comme le plus avancé des habitants du pays, il ne trouvait rien dans ses colonnes qui fût de nature à le choquer.

Pendant très longtemps, cet état de bien-être et de calme avait duré, assurant à Lehrange, sous la souveraineté de M.\L Didelod père et fils, une prospérité et une tranquillité sans égales. La ville s'était étendue, peu à peu, sur une surface double de celle qu'elle occupait après l'annexion, et, maintenant, elle comptait quinze mille habitants, dont six piille ouvriers employés à l'usine. Le reste se composait de retraités, de bourgeois, venus dans le pays, attirés par les facilités d'existence qui s'y ofTraient. de parents des ouvriers occupés dans les ateliers, enfin des commerçants, tirant de grands profits des besoins d'une population aisée et qui ne se dérangeait pas pour aller, à Nancy ou à Toul, chercher les objets qui lui étaient nécessaires.

Un grand trafic de bestiaux notamment se faisait entre la France et l'Alsace, pour la nourriture des troupes

tant allemandes que françaises. Et c'étaient, fait curieux, les mêmes fournisseurs qui assumaient la responsabilité de pourvoir les deux armées. Les vastes et riches prairies, qui bordent la Verveille, engraissaient des troupeaux de bœufs appartenant aux fermiers de M. Didelod Les animaux d'embouche se succédaient, de semaines en semaines, dans les gras pâturages et de là rayonnaient sur la ligne de l'Est, jusqu'à Saint-Avold et Sarrebruck, en passant par Metz d'un côlé, et par Nancy, Châlons, Reims, Epernay, Meaux, jusqu'à Paris. Les moutons venaient de Champagne. Tout ce commerce jetaitsur Lehrange dessommes importantes, les jours de marché.

Une industrie nouvelle s'était même créée dans le pays: celle des meubles en bois tourné. Une influence artistique se manifestait, pleine de goût, dans ce coin de Lorraine, et déjà une fabrication importante centralisait une centaine d'ouvriers ébénistes, qui apportaient aux frustes métallurgistes des idées plus relevées, des préoccupations moins vulgaires. Mais, en même temps, un courant d'opinions s'était établi qui devait, à brève échéance, avoir sur la tranquillité de Lehrange une influence très inattendue. Au fonds lorrain des ouvriers locaux, étaient venus s'adjoindre des éléments' parisiens. Quelques sujets sortis des écoles professionnelles, bons dessinateurs, habiles exécutants, avaient pris la tète des ateliers de meubles et, rapidement, leur esprit hardi, frondeur, leur assurait la prépondérance sur leurs paisibles camarades.

LA UOUTl!: ROUGE »

La fabrique de meubles, dirigée par un ancien menuisier nomme'; Neumans, s'élalail sur la rive de la Vcrveille. Un barrage écluse donnait la force motrice et la lumière, que la municipalité, par'suite d'un arrangement avec Neumans, distribuait dans toute la ville. Au moment oii le travail cessait chez Neumans, la chute servait à charger les accumulateurs qui répandaient la lumière dans Lelirange. Et c'était comme le symbole du travail que les ébénistes opéraient dans les esprits des habitants de Lehrange, où, sous leur intluence, des clartés nouvelles pénétraient.

Le sous-préfet, un uur, avait dit en riant : « C'est M. Neumans qui éclaire Lehrange. » Propos dont M. Didelod avait été gravement froissé. Car Lehrange c'était Didelod. Et prétendre que, qui que ce fût, était en mesure d'éclairer Didelod paraissait au maître des usines une opinion absolument subversive. Mais ce n'était là que la première manifestation d'un état qui, en un temps très court, avait fait réfléchir M. Didelod sur beaucoup de sujets qu'il avait jusque-là laissés de côté. Il s'était figuré, sur la foi de la sécurité de sa situation ancienne, que tout marchait pour le mieux dans la vallée de la Verveille, et que les ouvriers recevant de lui le maximum de satisfactions matérielles auxquelles ils pouvaient prétendre, leur sort, si complètement heureux, comparé à celui de la généralité des travailleurs, serait apprécié par eux avec équité et reconnaissance.

Brusquement, comme si, un rideau étant levé, un drame, répété en silence par des acteurs inconnus,

commençait sur la scène où M. Didelod avait, jusque-là, triomphé, indiscuté et radieux, un trouble révolutionnaire se manifesta à Lehrange. Pour une contestation qui aurait dû être réglée en cinq minutes, entre Neumans et un de ses ouvriers Parisiens, l'existence d'un syndicat des ébénistes de Lehrange se révélait. Un ultimatum était porté au patron et, avec une colère qui le mettait à deux doigts de l'apoplexie, le fabricant de meubles se voyait sous le coup d'une grève immédiate s'il n'acceptait pas les réclamations du Syndicat. En un instant, la nouvelle en arrivait à la mairie, passait par le téléphone à l'usine, et venait surprendre M. Didelod chez lui, dans son château de Badonviller, comme il finissait de déjeuner. Il en demeurait stupéfait d'abord, puis, le sentiment dominateur réagissant en lui, il s'écriait que cette « affaire-là » était intolérable, et qu'il fallait, dans un pays bien organisé comme Lehrange, couper couj't à des velléités de désordre qui seraient d'un très mauvais exemple.

Il prit vivement son café, et sautant en voiture se fit conduire à la mairie. Il y trouva l'instituteur primaire des garçons qui remplissait les fonctions de secrétaire, et, sans préambule, il lui jeta :

— Ah çà! chez Neumans ils sont* fous! Qu'est-ce (jue cela signifie? Est-ce que vous connaissiez ce syndicat, vous, Gaudin ? Un syndicat à Lehrange ! Et qui est-ce qui est à la tête de ce syndicat?

— Monsieur le maire, c'est Tournemarie...

— Naturellement! Ça ne pouvait être que M. Tournemarie ! Un homme que Neumans et moi nous avons ,

l'an dernier, tiré des grififes de l'huissier des Classes travailleuses qui était venu le chercher, de Paris jusqu'ici, pour des mensualités en retard et qui mettait opposition sur son salaire

— Il a femme et enfants, monsieur le maire, dit doucement Gandin.

— Sacrebleu ! Est-ce que vous l'excusez, parce qu'il a femme et enfants, de mettre toute une industrie sens dessus dessous, sous prétexte que son patron... Au fait qu'est-ce qu'il y a entre lui et son patron ?

— M. Neumans a trouvé mauvais que Tournemarie quittât trois jours de suite le travail à cinq heures, au lieu de six : avant la cloche, en un mot...

— Neumans a eu raison ! Et alors il lui a retenu trois heures ?

— Oui, monsieur le maire...

Didelod marcha, de long en large, dans la salle de la mairie, en proie à une violente agitation. Brusquement le problème social, sur lequel il avait fait tant de discours, se posait chez lui, devant lui, et il sentait obscurément qu'il allait avoir à prendre parti dans une querelle qui pourrait avoir, sur la marche de ses afifaires, une redoutable répercussion.

— C'est tout simplement la journée de huit heures qui fait son apparition à Lehrange. M. Tournemarie, en bon propagandiste par le fait, applique, de son autorité privée, le règlement qu'il désire, et va comme je te pousse ! Sait-il seulement quelles conséquences économiques aurait, pour l'industrie qui fait vivre tant de ses camarades et lui-même, la suppression d'une heure

de travail par jour? Le patron pourra-t-il exécuter ses commandes, livrer à temps, soutenir la concurrence étrangère? C'est le cadet de ses soucis. Lui, il veut, pour obéir à une consigne révolutionnaire, arracher à Neumans une concession, qui sera la première main mise dun syndicat sur l'usine...

Didelod s'arrêta dans sa marche et dans son discours, il se posa, rouge et furieux, devant l'humble Gaudin qui pliait le. dos, et frappant à grands coups sur le bureau : — Et d'abord, qu'on ne vienne pas me parler de syndicat à Lehrauge! Le syndicat, c'est moi! Ai-je attendu qu'on me demande des concessions pour les faire? Je suis toujours allé au-devant du progrès, suivant en cela l'exemple de mon père. Je suis l'ami des ouvriers; ils savent qu'ils peuvent compter sur moi, que je ne reculerai jamais devant aucun sacrifice dans leur intérêt, que j'aimerais mieux abandonner ma fortune que de les voir manquer de quelque chose. Mais s'ils avaient le malheur, après tout ce que j'ai fait pour eux, d'entrer en révolte contre mon autorité...

Un geste termina la phrase que Didelod, quoique emporté par la violence de ses sentiments, n'osa pas compléter. Mais le geste tranchant, impérieux, était celui qui ordonne les rigueurs, déchaîne les répressions, lance les charges militaires contre les foules ameutées, et édicté les condamnations en masse. Gaudin en fut terrifié, et Didelod, lui-même, à la réflexion, pensa qu'il avait été un peu loin, dans l'expression de son uiiTontentement. Mais ce radical-socialiste était un homme d'autorité, et l'autorité n'a pas deux façons

Page 1