‹ La route rougeChapitre 3 sur 11 · LA HOUTE II OU G K · texte numérisé non relu

LA HOUTE II OU G K

de ge manifester. Il le comprenait parfaitement, à l'heure où, pour la première fois, il se trouvait en présence d'un fait qui détruisait l'harmonie, jusqu'alors parfaite, de sa vie politique. II se remit à marcher, pour calmer l'effervescence qui troublait son cerveau. Puis, questionnant le secrétaire de la mairie :

— Alors, tous les ouvriers de l'ébénisterie ont quitté le travail?

— Oui, monsieur le maire, en déclarant qu'ils ne rentreraient pas tant que M. Neumans n'aurait pas repris Tournemarie.

— Et Neumans ne veut pas le reprendre?

— Vous connaissez M. Neumans. C'est un homme très calme, qui ne parle pas haut, qui va tout doucement son petit bonhomme de chemin, mais qui n'en sortira pas, quoi qu'il puisse arriver. Il a dit à ses ouvriers que Tournemarie était dehors et qu'il y resterait.

— Bien ! Oîi est Tournemarie?

— A la Pomme de Pin, avec son syndicat.

— Chez le marchand devin, naturellement. Eh bien! rendez-moi le service, Gandin, d'aller prier M. Tournemarie d'avoir la complaisance de venir me parler.

— J'y vais, monsieur le maire, et je vous le ramène. Gaudin prit son chapeau et s'élança dans l'escalier.

C'était un petit homme d'aspect maladif, avec un front immense sous des cheveux rejetés en arrière. Une bouche triste et des yeux faibles qui exigeaient des lunettes. Son visage entièrement rasé, ses vêtements noirs pouvaient le faire prendre pour un prêtre habillé

en bourgeois. Il était célibataire et vivait avec sa sœur, vieille fille de soixante ans, qui l'avait élevé. Le dévouement de Gaudin pour M. Didelod était absolu. L'instituteur vivait dans un état permanent d'enthousiasme causé par les actes et les paroles de l'indastriel . Il le vénérait pour sa bienfaisance, pour son libéralisme, pour son respect des humbles et pour sa politesse avec les inférieurs. Les idées humanitaires et les fondations philanthropiques de M. Didelod maintenaient Gaudin dans l'admiration. Et M. Didelod qui connaissait le fétichisme de Gaudin, l'en aimait, et entretenait avec soin le zèle de ce séide. Il posait volontiers devant lui, certain d'avance d'être applaudi. Aussi le comblait-il. On disait dans le pays : Oh! Gaudin est le grand favori de M. Didelod, son chou-chou. Voulez vous obtenir quelque chose du patron? Chargez Gaudin de la demande. Mais Gaudin, homme vertueux , se révoltait contre les abus que l'on voulait faire de son influence. Pour un peu il aurait déconseillé à M. Didelod de favoriser ceux qui mendiaient sa protection. En tout cas, il repoussait avec une énergique pudeur les faveurs qui s'adressaient à lui. L'incident des palmes académiques avait fait beaucoup de bruit. M. Didelod, sans prévenir Gaudin, avait demandé pour lui le ruban violet au ministre, qui n'avait rien à lui refuser, et, tout heureux, était arrivé à la mairie avec le petit écrin contenant les insignes d'ofTicier d'académie. A la vue de cette décoration, le bon Gaudin, sans laisser à son patron le temps de s'expliquer, s'était écrié :

LA IlOUTE ROUGE 15

— Ah ! monsieur le maire, quelle bonne pensée! Et comme M. Grangel va être content!

M. Grangel, c'était le collègue de Gaudin, dans la seconde classe de l'école primaire.

— Comment, M. Grangel? avait dit M. Didelod. II ne s'agit pas de M. Grangel! Mais bien de vous, Gaudin. C'est pour vous que j'ai demandé cette récompense, et c'est vous qui l'obtene .

Gaudin devint paie :

— Oh! monsieur le maire! fît-il. C'est moi qui l'obtiens. Mais c'est M. Grangel qui la mérite.

— Qu'est-ce que vous me chantez là?

— Il est mon ancien.

— Mais vous êtes secrétaire de la mairie.

— Justement ! Faveur de plus.

— Service de plus.

— Rétribué très avantageusement.

— Il ne manquerait plus qu'il fût gratuit! Enfin, il ne s'agit pas de cela. J'ai demandé pour vous, le ministre a accordé. Vous devez accepter cette distinction.

— Monsieur le maire, je ne vous ferai, certes pas, l'afïront de repousser une marque de bienveillance qui me touche profondément. Mais ces palmes resteront dans mon tiroir...

— Comment?

— Il me sera impossible de les porter, tant que M. Grangel ne les aura pas obtenues comme moi.

— C'est trop fort! Allez-vous m'obliger à les demander, pour lui, au ministre?

— Loin de moi la pensée d'imposer aucune démarche à monsieur le maire. Mais je serais très reconnaissant qu'il ne fût pas même parlé de cette distinction tant que mon collègue ne l'aura pas obtenue.

M. Didelod eut beau se fâcher, disculer, bouder, Gandin ne voulut rien entendre. Il fallut que le député allât au ministère, bouleversât les bureaux, arrachât la nomination de Grangel, et revint avec un second écrin contenant les palmes et le ruban violet, pour que Gandin consentît à avouer, avec embarras, qu'il était aussi favorisé que son collègue. M. Didelod disait volontiers :

— Gandin, c'est une âme antique, il est tout à fait dépaysé parmi nos arrivistes... 11 aurait dû vivre du temps des bénédictins, travaillant dans une cellule, à copier des manuscrits ou à enluminer des missels. Du reste, c'est un garçon qui se jetterait au feu pour moi.

Au fond de lui-même, il le méprisait un peu, avec toute sa vertu, et il n'aurait pas fallu le presser beaucoup pour lui faire dire que ce grand caractère se teintait d'une nuance de jocrisseric.

L'entrée de Tournemarie, sous la conduite de Gandin, interrompit les réflexions du maire. A l'inverse de l'instituteur, l'ébéniste offrait toutes les apparences d'un bon vivant. Gros, court, le visage coloré, l'œil brillant, la barbe blonde et luisante, le verbe haut et cordial, Tournemarie savança en souriant :

— Eh bien ! qu'est-ce que j'apprends ? fit de loin M. Didelod, voilà que vous êtes en rupture d"atelier?

Asseyez-vous, monsieur Tourncmarie el causons, s'il vous plaît.

— Je le veux bien, monsieur le maire, dit l'ébéniste en prenant une chaise et en se plaçant à distance respectueuse. Vous savez que je suis toujours à vos ordres.

— Je n'ai pas d'ordres à vous donner, monsieur Tournemarie, déclara le maire, mais je crois avoir le droit de vous faire entendre quelques conseils. Ce qui arrive à Lehrange est très mauvais. Non pas tant au point de vue matériel, quoiqu'un arrêt de travail soit toujours déplorable, qu'au point de vue moral. De mémoire d'homme il n'y a pas eu de grève dans l'arrondissement.

— Tant que votre père et vous y avez été les seuls patrons, oui, monsieur Didelod, c'est vrai. Mais, maintenant,il y en a d'autres, qui ne vous valent pas. La classe ouvrière...

M. Didelod fit un mouvement et interrompant Tournemarie :

— Qu'est-ce que c'est que ça, la classe ouvrière ? J'entends beaucoup parler de la classe ouvrière. Mais je ne l'ai jamais vue... Je connais les ouvriers... mais la classe ouvrière... Qu'est-ce qui la constitue et la représente?

L'œil de l'ébéniste lança un vif regard, sa bouche se crispa, mais ce fut d'une voix posée qu'il répondit :

— La classe ouvrière est constituée par l'ensemble des hommes qui peinent pour un salaire déterminé, sans aucune chance d'arriver à la possession de l'in-

duslrie qu ils alimentent par leurs efforts. La classe ouvrière est représentée par ses syndicats.

M. Didelod prit le temps de peser la valeur de la réponse. Il hocha la tête :

— Et cette classe ouvrière, monsieur Tournemarie, par la voie de ses syndicats, s'apprête à déclarer la guerre à une autre classe, appelée par vous le patronat.

— Ah! Monsieur Didelod ! protesta l'ébéniste, s'il n'y avait que des patrons comme vous !...

— Bon ! Bon ! C'est entendu, il ne s'agit pas de moi! Mais M. Neumans est-il donc si intraitable?

— C'est un homme qui ne veut rien écouter. 11 parle toujours tout seul.

— Qu'est-ce que vous lui demandez, en somme?

— La journée de huit heures.

— C'est une bien grave affaire que vous engagez-là, monsieur Tournemarie. Vous savez que je ne recule pas devant les sacrifices, pour améliorer le sort des ouvriers. Mais la journée de huit heures, laissez-moi vous le dire, est une question internationale. Si nos voisins ne l'adoptent pas, nous ne pouvons pas l'adopter.

— Il faut bien que quelqu'un commence.

— Pourquoi serait-ce toujours notre pays?

— Parce que c'est le plus intelligent.

— Peut-être le plus aventureux?

— Mais si vos ouvriers vous la demandaient, cette journée de huit heures, monsieur Didelod, qu'est-ce que vous répondriez ?

— Ce serait à voir, monsieur Tournemarie, dit Iran-

quillement le maire. Nous n'en sommes pas là. Heureusement ! Mais je ne pourrais pas, moi, député, prendre une pareille mesure, qui compromettrait, en un instant, toute l'industrie française.

— Quoi, vous refuseriez? s'écria avec animation Tournemarie. Alors, sur qui compter? Vous vous affirmez socialiste, cependant.

— Je prouve, tous les jours, que je le suis. Mais je n'ai jamais dit que j'étais révolutionnaire.

— Ah ! Voilà bien l'affaire ! s'écria l'ouvrier. Aussitôt qu'on vous met au pied du mur, vous vous dérobez! Vous êtes, les patrons, tous pareils! Révolutionnaire! Parce qu'il s'agit de donner un peu de mieux être à ceux qui peinent pour vous, vous vous retranchez derrière les réglementations que, seuls, vous avez établies. Eh bien ! désormais, il faudra prendre l'avis de ceux que vous exploitez...

— Halte-là ! Tournemarie, interrompit Didelod, avec fermeté. Je ne vous permets pas de continuer à me parler sur ce ton-là! Vous abusez de la bienveillance que je vous témoigne pour m'adresser des menaces... Je ne suis pas de caractère à m'en impressionner. Je ne crains quoi que ce soit, ni de qui que ce soit. Mes ouvriers me sont attachés...

A ces mots, Tournemarie eut, dans toute sa physionomie, une contraction de gaieté si insolente, il laissa échapper, entre ses lèvres, un sifflement si railleur, que M. Didelod demeura stupéfait. L'ébéniste, profitant de l'ébahissement du maire, se leva et avec un respect plein d'afiectation :

— Je demande pardon à monsieur le maire, des paroles fort inutiles que j'ai prononcées. Je me suis mal dominé. J'étais venu plein de déférence et je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour prouver mon désir de conciliation.

— Ceci est mieux, dit M. Didelod, en examinant l'ébéniste. iMais allons à la solution pratique : voulez-vous accepter un arbitrage avec M. Neumans?

— Qui sera l'arbitre?

— Régulièrement ce devrait être le juge de paix. Mais je ne veux pas donner à cette affaire-là une portée officielle. Je me propose donc, en ami de tout le le monde.

Tournemarie réfléchit un instant, puis levant les yeux sur M. Didelod :

— Soit! Au nom de notre syndicat, j'accepte.

— Je vais voir maintenant M. Neumans, pour lui proposer cet arrangement. S'il l'accepte, comme je l'espère, je vous ferai avertir par M. Gaudin... En ce cas, comment procéderez-vous?

— Nous vous enverrons des délégués.

— Dont vous ne ferez pas partie?

— Dont je ne ferai pas partie, afin de ne pas être accusé de souffler le feu dans un conflit, qui a eu pour point de départ une affaire qui m'est personnelle.

— Fort bien. C'est très sage.

— Heureux de votre approbation, monsieur le maire, dit gentiment Tournemarie.

Il s'en allait. M. Didelod lui tendit la main. L'ébéniste

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