UN HOMME DE SON TEMPS
Au moment où les Milvain se mettaient à table pour déjeuner, la cloche de l’église paroissiale de Wattle- ! borough sonnait 8 heures. C’était à deux milles de là; mais, par ce matin d’automne, le vent d’ouest apportait chaque coup très distinct. Jasper, qui se disposait à ouvrir un œuf à la coque, prêta l’oreille et fît gaie- - ment cette réflexion :
— A cette heure-ci, on pend un homme à Londres.
— Ce n’est pas absolument nécessaire de nous l’apprendre, dit sa sœur Maud, froidement.
— Et sur ce ton-là encore, protesta sa sœur Dora.
— Qui est-ce? demanda Mrs (1) Milvain, regardant son fils avec une expression de souffrance.
— Je n’en sais rien. Mes yeux sont tombés par hasard, dans le journal d’hier, sur l’annonce qu’on allait - pendre quelqu’un à Newgate, ce matin ; et il y a une certaine satisfaction à se dire qu’on n’est pas ce quelqu’un.
— Voilà bien ta façon égoïste de voir les choses, dit Maud.
— Bon ! répliqua Jasper. Du moment que ce fait me revient en tête, quel meilleur parti en pourrais-je tirer?
L» (1) Mistress : Madame.
Je pourrais maudire la brutalité d’un siècle qui l’autorise, ou me lamenter sur le triste sort du pauvre diable. Mais ce déploiement de sensibilité serait aussi peu profitable aux autres qu’à moi-même; il m’arrive d’entrevoir le fait sous un jour consolant. Les choses vont mal pour moi, mais pas encore à ce point. Je pourrais être en train de marcher à la potence entre le bourreau et le chapelain, tandis que je suis en train de manger un œuf vraiment frais, des rôties beurrées excellentes, arrosées d’un café aussi bon qu’on peut l’exiger dans ce coin du monde. — Fais bouillir le lait, maman. — J’ai dit ce qui me passait par la tête; cela étant, je n’ai pas à m’en justifier.
Jasper Milvain était un jeune homme de vingt-cinq ans, bien fait, quoique un peu grêle, au teint pâle, aux cheveux presque noirs, au visage soigneusement rasé. Il portait des vêtements de bonne qualité, mais qui témoignaient d’un long état de service. Son col droit se cornait sur une cravate à dessins lilas.
De ses deux sœurs, Dora, âgée de vingt ans, lui ressemblait le plus de figure, mais la douceur de son parler semblait dénoter un caractère différent. L’aînée, Maud, de deux ans plus âgée, avait des traits accentués et beaux, des cheveux magnifiques, à reflets roux; son visage n’était pas de ceux qui ont le sourire facile. Leur mère avait l’apparence et les manières d’une malade, bien qu’elle fût à table comme tout le monde. Toutes les trois étaient mises en personnes de bonne compagnie, mais avec une extrême simplicité. L’ameublement de la salle à manger, qui donnait sur un petit carré de jardin, était confortable et suranné; un ou deux objets seulement portaient la marque du goût de l’époque.
— Un homme qui en arrive à se faire pendre, poursuivit Jasper, posément, a la satisfaction de se dire qu’il a réduit la société à ses dernières ressources. C’est un homme d’une importance si fatale que rien n’en viendra à bout, sauf le suprême effort de la loi. Eh bien, dans un sens, c’est là un succès.
— Dans un sens, répéta Maud avec dédain.
— Si nous parlions d’autre chose? insinua Dora, qui paraissait redouter un conflit entre sa sœur et Jasper.
Presque au même instant, l’arrivée du courrier fît diversion. Il apportait une lettre pour Mrs Milvain, une lettre et un journal pour son fils. Pendant que les jeunes filles et leur mère s’entretenaient des futiles communications de leur correspondante, Jasper lisait la lettre qui lui était adressée.
— C’est de Reardon, dit-il à la plus jeune de ses sœurs. Ça va mal. Voilà tout à fait l’individu à finir par s’empoisonner, ou se faire sauter la cervelle.
— Mais pourquoi ?
— Il ne peut venir à bout de rien, et il commence à se faire du mauvais sang à cause de sa femme.
— Est-ce qu’il est malade ?
— Surmené, je suppose. Et c’est bien ce que j’avais prévu. Il n’est pas homme à faire de la production littéraire un métier lucratif. Dans des circonstances favorables, il pourrait écrire un assez bon livre tous les deux ou trois ans. L’échec du dernier l’a démoralisé, et maintenant il fait des efforts surhumains pour en terminer un avant l’hiver. Ça finira mal pour ces gens-là.
*— Il en savoure d’avance la perspective ! murmura Maud, en regardant sa mère.
— Point du tout, dit Jasper. C’est vrai que j’ai envié ce garçon-là d’avoir persuadé à une belle jeune fille de croire en lui et de partager son sort, mais, s’il en vient à être coulé, je le regretterai sincèrement : c’est mon seul véritable ami. Je n’en suis pas moins impatienté de voir un homme exiger tant de la fortune. Il faut être plus modeste... comme moi. Parce qu’un de ses livres a eu un semblant de succès, il s’est imaginé que ses peines étaient finies. Terrain Neutre lui ayant rapporté cent pounds (1), il a aussitôt escompté des revenus s’accroissant en proportion géométrique. Je lui ai donné à entendre qu’il ne pouvait pas aller de ce train-là. Il
(1) Livre sterling : 25 francs.
a souri avec indulgence, se disant bien sûr: «lime juge d’après lui-même », ce dont j’étais fort éloigné. — Passe-moi des rôties, s'il te plaît, Dora. — Je suis un homme plus fort que Reardon ; je peux garder l’œil ouvert et voir venir.
— Est-ce que Mrs Reardon serait femme à récriminer? demanda Mrs Milvain.
— Hé... oui, cela se pourrait. Cette jeune personne ne s’est pas contentée d’un modeste garni, il leur a fallu meubler tout un appartement ; je m’étonne presque que Reardon ne lui ait pas donné une voiture. Eh bien, son dernier livre ne lui a encore une fois rapporté que cent pounds, et à présent, même s’il achève celui auquel il travaille, il est fort douteux qu’il en retire autant. En somme, Y Optimiste a été un échec.
— M. Yule peut leur laisser quelque chose, dit Dora.
— Oui, mais il peut vivre encore dix ans, et il aimerait mieux les voir tous deux à l’asile des pauvres (i) que de leur avancer six pence, ou je ne le connais pas. Sa mère, à elle, a juste de quoi vivre ; elle ne peut leur venir en aide. Son frère ne voudrait pas donner ou prêter deux pence et demi.
— M. Reardon n’a-t-il pas de parents? questionna Maud.
— Je ne lui ai jamais entendu parler d'aucun. Non, il s’est donné le coup fatal. Un homme dans sa position, s’il se marie, doit épouser ou une ouvrière, ou une héritière, et, à bien des égards, l’ouvrière vaut mieux.
— Comment peux-tu parler ainsi, exclama Dora, toi qui célèbres sans cesse les avantages de l’argent.
— Oh ! je ne veux pas dire le moins du monde qu’une ouvrière vaille mieux pour moi ; mais elle eût mieux valu pour un homme comme Reardon. 11 est assez absurde pour être consciencieux, il aime à s’entendre ap-
(1) En anglais Workhoase. Institution nationale, datant de la reine Elisabeth, par laquelle tout citoyen anglais, reconnu sans moyen d’existence, a droit au gîte et à la nourriture, dans la commune où il est domicilié, ou d’où il est originaire.
peler un artiste, et ainsi de suite. S il avait l’esprit tranquille, il pourrait gagner quelque chose comme cent cinquante pounds par an, ce qui, avec une bonne petite couturière pour femme, lui suffirait. Il ne désirerait rien au delà du strict nécessaire, et la qualité de son travail serait sa récompense. Au lieu de cela, il court à sa ruine.
— Et, dit Maud, je répète que tu te réjouis de cette perspective.
— En aucune façon. Si j’ai l’air de parler d’un ton triomphant, c’est tout simplement que mon esprit jouit de la perception lucide d’un fait. — Un peu de marmelade, Dora?
Jasper méditait sur la lettre de son ami.
— Si d’ici dix ans Reardon est encore en vie, dit-il, vous verrez que ce sera moi qui lui prêterai des billets de cinq livres.
Un sourire ironique effleura les lèvres de Maud. Dora se mit à rire.
— Pour sûr! pour sûr! s’exclama leur frère. Vous n’avez pas la foi. Mais faites-moi le plaisir de comprendre la différence qui existe entre un homme comme Reardon et un homme comme moi. Il est, lui, le vieux type de l’artiste impratique ; moi, je suis l’homme de lettres du jour. Il ne veut pas faire de concessions, — ou plutôt il ne le peut pas ; il ne peut pas alimenter le marché. Moi... oui, je sais ; vous me direz que, pour le quart d’heure, je ne fais rien, mais c’est ce qui vous trompe... J’étudie mon métier. Actuellement la littérature est un trafic. En mettant à part les hommes de génie qui peuvent réussir par la seule force des choses, l’homme de lettres à succès sera le commerçant habile. Il se préoccupe, en premier lieu, avant tout, des marchés, et, lorsqu’il voit certaine espèce de marchandise commencer à rester pour compte, il est prêt à lancer quelque chose de neuf et d’alléchant. Il connaît à la perfection toutes les sources possibles de revenu ; quoi qu’il ait à vendre, il trouvera moyen d’en tirer profit de tous côtés. Ce n’est pas lui qui fera de ces ventes impro-
ductives pour une somme en bloc, à un intermédiaire qui en réalisera, lui, six gains distincts. Eli bien, écoutez : si j’avais été à la place de Reardon, j’aurais trouvé moyen de retirer quatre cents pounds de l'Optimiste. J’aurais adroitement travaillé les Revues, les journaux, les éditeurs étrangers, toutes sortes de monde. Reardon est incapable de manœuvrer ainsi. C’est un homme d’un autre âge ; il vend un manuscrit comme s’il vivait dans la Grub Street (1) de Samuel Johnson, tandis que notre Grub Street d’aujourd’hui est toute différente ; elle est pourvue de communications télégraphiques ; elle sait quel plat littéraire a cours dans tous les coins du monde ; ses habitants sont des hommes d:affaires, quoique râpés.
— Je trouve tout cela dégoûtant, dit Maud.
— Je n’y puis rien, ma chère enfant. Et alors, comme je vous le disais, je suis en train de faire, lentement, mais sûrement, l’apprentissage du métier. Je ne pratiquerai pas le roman, j’ai échoué de ce côté ; je ne suis pas propre à ce travail. C’est dommage, sans doute, car on y gagne beaucoup d’argent. Mais j’ai de quoi me retourner. Et, je le répète, d’ici dix ans, je me ferai mes mille pounds annuels.
— Je ne me rappelle pas t’avoir déjà entendu fixer le chiffre précis, observa Maud.
— Peu importe. « Et ceux qui ont, recevront . » Quand j’aurai un revenu personnel convenable, j’épouserai une femme qui en aura un tant soit peu plus gros, et, de la sorte, on parera à toute éventualité.
Dora, riant, s’exclama :
— Ce qui m’amuserait, c’est si les Reardon héritaient d’une bonne somme d’argent à la mort de M. Yule, et ce ne serait pas si loin que dix ans, bien sûr.
— Je ne vois pas qu’ils aient grand’chance d’hériter
(1) Grub Street , ancienne rue de Londres, habitée, au xvme siècle, par les écrivains misérables. Ce nom est resté proverbial dans la langue anglaise. Le roman, dans le texte, porte le titre de : New Grub Street.
de beaucoup, répliqua Jasper, réfléchissant. Mrs Reardon n’est que sa nièce, le. frère et la belle-sœur passeront avant elle, je suppose. Et, d’autre part, si la fortune arrive à la seconde génération, le Yule de lettres a une fille, et le fait d’être invitée ici me ferait penser qu’elle est la nièce favorite. Non, non ; vous pouvez compter qu’ils n’auront rien du tout.
Il avait fini de déjeuner ; il se renversa sur son siège et déploya le journal de Londres, apporté par le courrier.
Quand la bonne vint desservir, il s’en alla d’un pas traînant en fredonnant un air.
La maison était gentiment située au bord de la route d’un petit village nommé Finden.
Mrs Milvain et ses filles y vivaient depuis sept ans qu’était mort le père, vétérinaire de profession. La veuve jouissait d’une rente annuelle et viagère de deux cent cinquante livres; les enfants ne possédaient rien en propre. Maud donnait à l’occasion des leçons de musique, Dora était engagée comme institutrice à la journée dans une famille de Wattleborough. Jasper venait régulièrement deux fois par an.de Londres passer une quinzaine avec elles; il en était aujourd’hui à la moitié de sa visite d’automne, et la tension des rapports entre ses sœurs et lui, qui rendait invariablement la seconde semaine de son séjour pénible pour toute la maison, s’était déjà fait sentir.
Dans le courant de la matinée, après une demi-heure d’entretien privé avec sa mère, Jasper s’en alla flâner au soleil. Il venait de sortir quand Maud, délivrée pour l’instant de ses devoirs domestiques, entra dans le salon où Mrs Milvain reposait sur le sofa.
— Jasper a besoin de plus d’argent, dit la mère, après avoir laissé Maud s’asseoir et songer quelques minutes.
— Bien entendu ; j’en étais sûre. J’espère que tu lui as dit qu’il n’en aurait pas davantage?
— Je n’ai vraiment su que dire, répondit Mrs Milvain d’un ton plaintif.
— Alors, tu n’as qu’à me laisser faire. Nous n’avons
pas d’argent pour lui, et il faut que cela cesse. Pourquoi devrions-nous vivre chichement et nous priver pour le maintenir dans l’oisiveté ?
— Mais, tu ne peux pas appeler cela de l’oisiveté, Maud. Il étudie sa profession.
— Dis son métier, je te prie ; il le préfère. Et le moyen de savoir s’il étudie quelque chose? Qu’appelle-t-il étudier ? Et quand on l’entend parler avec dédain de son ami M. Reardon, qui, lui, doit travailler dur d’un bout de l’année à l’autre, c’est écœurant, maman. Si nous étions un peu plus à notre aise, je ne dirais rien, mais nous ne pouvons vivre de ce qu’il voudra bien nous laisser. Je lui dirai sans ambages qu’il ait dorénavant à gagner sa vie.
Nouveau silence plus long. Mrs Milvain essuya furtivement une larme sur sa joue.
— Je trouve cruel de lui refuser, dit-elle enfin, quand une année de plus peut lui apporter l’occasion qu’il attend.
— Eh bien, tout ce que je peux dire, s’écria Maud avec irritation, c’est qu’il a de la chance d’avoir une mère qui, de plein gré, lui sacrifie ses filles.
Les scènes de ce genre n’étaient pas rares. Le choc des colères dura quelques minutes, puis Maud sortit précipitamment de la chambre.
Une heure après, à dîner, elle se montra un peu plus caustique que de coutume dans ses réflexions, mais ce fut le seul indice qui subsistât de son humeur orageuse.
Jasper reprit la conversation du déjeuner:
— Voyons, commença-t-il, pourquoi n’écrivez-vous pas quelque chose, jeunes filles ? Je suis convaincu que vous pourriez gagnerde l’argent. Si vous essayiez ? En ce moment, il y a un écoulement effrayant d’histoires pieuses ; pourquoi n’en tricoteriez-vous pas une ensemble ? Je parle très sérieusement.
— Que ne le fais-tu toi-même ? riposta Maud.
— Je vous ai déjà dit que je ne peux pas forger des histoires, mais vous le pourriez, je crois. A votre place, je me ferais une spécialité des livres de prix pour écoles
du dimanche ; vous savez bien ce que je veux dire? Ça se vend comme des petits pâtés chauds. On s’est encore diablement peu lancé dans cette direction-là. Si vous vouliez vous y mettre, vous pourriez vous faire plusieurs centaines de pounds par an.
— Et, je te prie, pourquoi devrais-je m’adonner à un genre de travail inférieur ?
— Inférieur? Oh! si tu peux être une George Eliot, commence au plus vite. Je te proposais simplement ce qui nie semblait praticable Je ne te crois pas du génie, Maud. Les gens gardent si fortement ancré dans leur cervelle ce vieux préjugé qu’on ne doit jamais écrire que sous la dictée de l’Esprit-Saint ! Moi, je vous dis qu’écrire est un métier. Je ne plaide pas pour la propagation de la littérature malsaine, je ne parle que des bonnes grosses choses communes, de bonne 'vente pour le public vulgaire. Allons, penses-y un peu, Maud ; reparles-en avec Dora.
Il revint encore à la charge,
— Jemaintiens que nous autres, intellectuels, sommes en droit de fournir à la multitude la nourriture qu’elle aime. Nous ne sommes pas des génies, et si nous suivons tout paisiblement notre petit bonhomme de chemin, avec la gravité des quadrupèdes aux longues oreilles, nous ne produirons jamais que des platitudes. Employons nos facultés à gagner de l’argent et tirons de notre vie le meilleur parti possible. Je voudrais pour beaucoup avoir le talent de produire des romans qui surpassent en imbécillité les plus imbéciles de ceux qui aient jamais été tirés à cinquante mille exemplaires. Mais cela exige du talent, vous savez, et les pédants de lettres qui le nient commettent une erreur grossière. Pour charmer le vulgaire, il vous faut, d’une façon ou d’une autre, incarner le génie de la vulgarité. Je ne serai pas apte, pour ma part, à m’adresser au plus gros du public ; mon talent ne s’y prête pas. J’écrirai pour l’élite de la classe moyenne des esprits, pour ceux qui aiment à sentir dans ce qu’ils lisent une certaine habileté spéciale, sans être capable de distinguer
le diamant du strass. Voilà pourquoi je suis si lent à me mettre à l’œuvre. Et, malgré tout, je me sens, de semaine en semaine, plus sûr de moi. Ma dernière « chose » dans le West End a visiblement frappé juste : ce n’était pas trop futile, ce n’était pas trop sérieux. J’ai entendu des gens en parler dans le train.
Mrs Milvain regardait Maud avec des yeux qui sollicitaient son attention sur ces propos. Néanmoins, une demi-heure après, le repas, Jasper vit sa sœur venir à lui, dans le jardin, d’un air qui présageait assez ce qui allait suivre.
— Je désire savoir de toi quelque chose, Jasper. Combien de temps encore comptes-tu sur maman pour te nourrir ? Je parle au sens littéral ; je veux savoir combien cela doit encore durer?
Il détourna les yeux et réfléchit.
— Pour me donner de la marge, répondit-il, disons douze mois.
— Mieux vaut dire tout de suite ton « dix ans » favori.
— Non, je parle au pied de la lettre. D'ici douze mois, si ce n’est avant, je commencerai à payer mes dettes. Ma chère entant, j’ai l’honneur d’être un bonhomme passablement malin. Je sais ce que je fais.
— Et supposons que maman vienne à mourir avant six mois ?
— Je m’arrangerai pour me tirer d’affaire très bien.
— Toi ? Et Dora et moi, je te prie?
— Vous écrirez des prix pour les écoles du dimanche.
Maud lui tourna le dos et le laissa seul.
Il tapa sur la pipe qu’il venait de fumer, pour en faire tomber la cendre, et s’en alla de nouveau flâner par les chemins. Sa physionomie portait la trace légère d’une préoccupation, et la plupart du temps, un sourire pensit y flottait. Par moments, il caressait du bout des doigts son menton soigneusement rasé ; parfois il observait les détails du chemin. Aux rares passants qu’il rencontrait, il jetait un coup d’œil perçant, et les toisait de la tète aux pieds.
A la fin de sa promenade, comme s’il s’en revenait, il se trouva face à face avec deux personnes qui cheminaient côte à côte en silence, et dont l’aspect l’intéressa. C’était un homme de cinquante ans, grisonnant, aux traits durs, aux épaules légèrement voûtées, portant un chapeau de feutre gris à larges bords, et un complet de drap fort décent, line jeune fille, d’environ vingt-deux ans, l’accompagnait, vêtue d’une robe coulèur ardoise, très simple, avec un chapeau de paille jaune, d’une forme jadis réservée à l’autre sexe. Ses cheveux foncés, coupés court, formaient une infinité de boucles frisottantes. Le père et la fille, à n’en point douter. La jeune fille ne devait paraître ni belle ni jolie à un œil indifférent ; mais elle avait un visage grave, très expressif, une carnation à tons d’ivoire, une démarche gracieusement modeste. Elle semblait jouir de l’air de la campagne.
Cette rencontre fit songer Jasper. Après avoir fait quelques mètres, il se retourna ; au même instant, l’inconnu tournait aussi la tête.
« Ou diable les ai-je vus, lui et la jeune fille? » se demanda Milvain.
Et, avant qu’il fût arrivé au terme de sa course, le souvenir qu’il cherchait avait jailli en son esprit.
« A la salle de lecture du Muséum, c’est évident. »