LA MAISON DE YULE
— Je crois, dit Jasper, en entrant dans la pièce où sa mère et Maud travaillaient à l’aiguille, je crois avoir rencontré Alfred Yule et sa fille.
— Comment les as-tu reconnus ? demanda Mrs Milvain.
— J’ai croisé un vieux bonhomme et une jeune fille pâle que je connais pour l’avoir vue au British Muséum. Ce n’était pas tout près de chez Yule, mais ils faisaient une promenade.
— 11 est possible qu’ils soient déjà arrivés. Miss Harrow avait dit « dans une quinzaine ».
— Pas moyen de les prendre pour des gens du terroir, même si je ne m’étais pas rappelé leurs figures. L’un et l’autre sont d’incontestables habitants de la ((vallée de l’ombre des livres ».
— Miss Yule est-elle donc à ce point un épouvantail ? questionna Maud.
— Un épouvantail? Point du tout ; mais un excellent spécimen de la jeune fille de lettres moderne. Je présume que tu as sur ce genre de personnes les idées arriérées les plus baroques. Non ; son air me plaît, plutôt. Simpaîica , comme dirait cet âne de Whelpdale. Un teint pur, très délicat, quoique morbide, de jolis
yeux, une taille pas encore abîmée. Mais, en somme, je puis me tromper quant à leur identité.
Dans le courant de l’après-midi, la conjecture de Jasper se changea en certitude. Maud était partie pour rejoindre Dora au retour de sa leçon à Wattleborough, et Mrs Milvain se trouvait seule et dans un état de dépression morale, quand la sonnette de l’entrée tinta, et la bonne introduisit Miss Harrow.
Cette personne remplissait les fonctions de femme de charge chez M. Richard Yule, riche propriétaire du voisinage. C’était une aimable femme de quarante-cinq ans, fluette et à la voix douce, sœur de la défunte Mrs Yule,
— Nos visiteurs londoniens sont arrivés hier, commença-t-elle aussitôt.
Mrs Milvain rapporta la rencontre de son fils, une ou deux heures avant.
— C’étaient eux, pour sûr, dit la visiteuse. Mrs Alfred n’est pas venue ; je ne comptais guère sur elle. C’est si triste, n’est-ce pas, quand il y a des difficultés de cet ordre !
Elle sourit d’un air confidentiel.
— La pauvre jeune fille doit s’en ressentir, dit Mrs Milvain.
— J’en ai peur. Il est certain que cela rétrécit le cercle de ses amies. C’est une délicieuse enfant, et j’aimerais que vous la vissiez. Venez donc prendre le thé avec nous demain, voulez-vous?... Et je me demande si M. Milvain serait aise de rencontrer le père? J’ai pensé que cela pourrait lui être avantageux : Alfred est lié avec tant de gens de lettres, vous savez.
— Je suis sûre qu’il en serait ravi, répondit Mrs Milvain. Mais... et son amitié avec Mrs Edmund Yule et les Reardon ? Ne serait-ce pas un peu gênant?
— Oh ! je ne crois pas ; à moins que lui-même... Il me semble qu’on n’aurait pas besoin d’en parler.
Le lendemain, dans l’après-midi, Maud et Dora, très curieuses de voir la jeune fille de la « Vallée de l’ombre des livres », se mirent en route avec leur frère. Il n’y avait qu’un quart d’heure de marche jusqu’à l’habita-
lion de Richard Yule, petite maison entourée d’un vaste jardin. Jasper y venait pour la première fois ; ses sœurs visitaient de temps à autre Miss Harrow, mais voyaient très rarement M. Yule lui-mème, qui ne faisait pas mystère de son peu de goût pour la société féminine.
Richard, Alfred et Edmund Yule étaient fils d’un papetier de Wattleborough et reçurent une bonne éducation au collège de la ville. L’aîné, qui montrait des dispositions pour les affaires, s’occupa d’abord du commerce paternel, puis, son père étant mort, il profita de sa part de succession pour fonder une fabrique de papier. L’entreprise réussit à merveille, et, au cours des années, Richard devint un manufacturier prospère. Cependant son frère Alfred avait abandonné la papeterie pour venir échouer chez un libraire de Londres, dans la Grub Street moderne. Edmund continua le commerce paternel, avec peu de succès. Des liens affectueux rattachaient à son frère aîné, qui finit par lui offrir une part dans sa florissante manufacture. Mais le caractère de Richard était difficile ; Edmund et lui se querellèrent, se séparèrent, et lorsque le plus jeune mourut, vers l’age de quarante ans, il ne laissa que de faibles ressources à une veuve et deux enfants.
Richard Yule, veuf et sans enfants, retiré du commerce, prit une part active aux affaires municipales.
Quant à sa famille, il entretenait peu de rapports avec elle. Alfred Yule, un homme de lettres usé dans le métier, n’était venu à Wattleborough que deux fois en dix ans ; Mrs Edmund Yule et sa fille, aujourd’hui Mrs Reardon, une fois seulement. Certaines difficultés entre Mrs Alfred et Mrs Edmund avaient rendu plus que froides les relations de ces deux branches de la famille. Richard semblait regarderies uns et les autres avec une égale impartialité. Peut-être le seul sentiment véritablement chaleureux qu’il eût jamais éprouvé, s’était-il porté sur son frère Edmund, et Miss Harrow avait observé qu’il parlait avec un intérêt tant soit peu plus vif de la fille d'Edmund, Amy, que de celle d’Alfred, Marian.
Miss Harrow reçut ses invités dans un petit salon sobrement meublé. Elle était nerveuse, sans doute à cause de Jasper qu’elle n’avait vu qu’une fois, le printemps dernier, et qui lui avait fait l'impression d’un jeune homme terriblement nouveau jeu. Dans l'ombre d’un rideau était assise une jeune fille, svelte et simplement habillée, dont Jasper reconnut à nouveau les cheveux courts et la physionomie pensive. Quand vint son tour d’être présenté à Miss Yule, il la vit hésiter un instant à lui donner la main ; enfin elle se décida à la lui tendre, et il trouva un je ne sais quoi de délicieux à sa tiède douceur. Elle sourit avec un léger embarras et ne croisa son regard qu’une seconde.
— Je vous ai vue bien des fois, quoique sans vous connaître, sous la grande coupole, dit-il d’un ton cordial.
Elle rit, comprenant aussitôt l’allusion.
— J’y suis bien souvent, répondit-elle.
— Quelle grande coupole? interrogea Miss Harrow, surprise.
— Celle, expliqua Jasper, de la salle de lecture du British Muséum, connue par quelques-uns de nous sous l’appellation de la « Vallée de V Ombre des livres ». Les personnes qui ont l’habitude d’y travailler, arrivent naturellement à se connaître de vue. C’est ainsi que j’ai reconnu le père de Miss Yule, en le croisant sur la route, hier.
Les trois jeunes filles se mirent à causer entre elles de futilités, c’était inévitable. Marian avait entrelacé ses doigts et posé ses mains à plat sur ses genoux en un geste nerveux ; elle parlait d’une voix presque lente, d'une manière douce et réfléchie, avec un accent pur, dépourvu de prétention, et sans employer aucun de ces tours à la mode qui auraient aussitôt éveillé l’idée d’un commerce habituel avec la société ultra-londonienne.
— Vous devez vous demander comment nous pouvons vivre dans cet endroit perdu, fit observer Maud.
— Je vous envie plutôt, répondit Marian, en appuyant légèrement sur ces mots.
La porte s’ouvrit pour donner passage à Alfred Yule. Grand et maigre, sa tète forte, aux traits massifs, faisait l’effet d’un complément disproportionné de son corps. L’intelligence et l’inégalité d’humeur étaient au même degré empreintes sur son visage, auquel des sourcils froncés ajoutaient une expression permanente de sévérité. Il avait des cheveux rares et lisses, des favoris grisonnants, le menton rasé. L’histoire d’une vie laborieuse et orageuse se lisait dans les innombrables rides de ce visage, et l’on devinait aisément en cet homme un être combattit et aigri. Quoiqu’il parût plus vieux que son âge, il ne semblait nullement sur le déclin de sa vigueur mentale.
— Je suis charmé de vous voir, Monsieur Milvain, dit-il en lui tendant une main osseuse. Votre nom me remet en mémoire un article du Wayside, paru il y a un mois ou deux, et qui, si vous permettez à un vétéran de vous le dire, n’était vraiment pas mal.
— Je vous suis reconnaissant de l’avoir remarqué, répliqua Jasper.
Une nuance d’émotion se peignit sur ses joues. Cette allusion si inattendue lui causait un plaisir pénétrant.
M. Yule s’assit gauchement, croisa les jambes et se mit à frotter de sa main droite le revers de l'autre main qui reposait sur ses genoux. Il paraissait n’avoir plus rien à dire pour l’instant et laissa miss Harrow et les jeunes filles soutenir la conversation. Jasper écouta en souriant pendant quelques minutes, puis adressa la parole au vétéran.
— Avez-vous vu le Sliidy cette semaine, Monsieur Yule ?
— Oui.
— Avez-vous remarqué qu'il contient une critique très favorable d’un roman qui, à la même place, avait été horriblement maltraité il y a trois semaines ?
Yule tressaillit, mais Jasper s’aperçut tout de suite que son émoi n’avait rien de désagréable.
— Hum ! Il est certain que Fadge n'est pas immédia-
tement responsable; mais ce sera fâcheux pour lui, positivement fâcheux.
Il eut un sourire hargneux. La seule façon dont il prononçait le nom de « Fadge » suffisait à révéler un motif de ressentiment personnel contre le directeur du Study.
— L’auteur, observa Milvain, pourra tirer bon parti de tout cela.
— Il le fera sans aucun doute. Il devrait commencer par écrire aux journaux pour appeler leur attention sur cet échantillon de l’impartialité de la critique. Ha ! ha!
Il se leva et se dirigea vers la fenêtre, où il resta quelques minutes à regarder devant lui, le même sourire hargneux sur le visage. Pendant ce temps, Jasper divertissait les dames par un exposé des deux comptes rendus antagonistes, thème que ses sœurs connaissaient déjà. Mais il ne se permit pas d’exprimer aussi librement que chez lui son opinion sur la critique en général, supposant bien que Yule et sa fille cultivaient ce genre de littérature.
— Si nous allions dans le jardin, proposa bientôt Miss Harrow. C’est une honte de rester enfermé par un après-midi si beau.
11 n’avait pas été question jusque-là du maître de céans. Mais M. Yule dit alors à Jasper :
— Mon frère serait aise de vous voir et de vous entretenir un moment, si vous vouliez venir jusqu’à lui. Il n’est pas assez bien aujourd’hui pour quitter la chambre .
Et pendant que les dames passaient au jardin, Jasper suivit l’homme de lettres qui le mena à une chambre du premier étage où ils trouvèrent Richard Yule enfoncé dans un fauteuil d’osier près de la fenêtre ouverte. Il ressemblait à son frère d’une façon frappante, bien qu’il eût incontestablement une plus belle prestance, et, quoique malade, un teint dont la saine couleur contrastait avec la peau parcheminée d’Alfred.
— Alors, vous êtes aussi ligué avec les médecins?
salua-t il le jeune homme, d’un ton d’amicale rudesse, en lui tendant la main et le toisant d’un air de bienveillante condescendance.
— Hé ! voilà bien certainement une manière d’envisager la profession littéraire, accorda Jasper, assez instruit des idées de Richard pour saisir l’allusion.
— Et un jeune homme qui a tout l’avenir devant lui encore ! Que diable, Monsieur Milvain, n’y a-t-il pas de travail moins pernicieux auquel vous puissiez vous faire la main ?
— Je crains bien que non, Monsieur Yule. Et, après tout, savez-vous que, dans une certaine mesure, on peut vous rendre responsable de ma dépravation *?
— Comment ça ?
— N’avez-vous pas consacré presque toute votre vie à faire du papier ? Que le papier ne soit pas si bon marché et si répandu et l’on ne serait pas si tenté de griffonner.
Alfred Yule fit entendre un rire bref.
— Il me semble que te voilà collé, Richard.
— Je souhaiterais, repartit ce dernier, que Vous fussiez condamnés tous deux à écrire sur du papier comme celui que je fabriquais principalement : un papier spécial, d’un brun blanchâtre, à l’usage des marchands.
11 étouffa un rire et allongea la main vers une boîte de cigarettes placée sur une table à sa portée. Son frère et Jasper en acceptèrent une et se mirent à fumer.
— Vous voudriez voir cesser entièrement toute production littéraire? dit Milvain.
— Je voudrais voir aboli le métier littéraire.
— Il y a là une nuance, à coup sûr. Mais je dirais qu’en somme, le métier même sert une fin louable.
— Laquelle ?
— L’expansion de la civilisation. •
— La civilisation ! exclama Richard avec mépris. Qu’entendez-vous par civilisation ? Vous appelez civiliser les hommes, en faire des créatures faibles, flasques,
anx yeux perdus et à l’estomac dyspeptique! Ce que la presse déverse journellementpar tonnes, qui est-ce, surtout, qui le lit ? Précisément les hommes et les femmes qui devraient employer leurs moments de loisir aux exercices en plein air; les gensjqui gagnent leur pain par des occupations sédentaires et qui, dès qu’ils sont libres, auraient besoin de s’en aller loin du pupitre ou du comptoir, au lieu de s’étioler sur de minuscules caractères imprimés. Vos écoles primaires, votre presse populaire, votre vulgarisation de l’instruction ! Un tas de machines à ruiner le pays, voilà comment je les appelle. J’ai envie d’offrir de bons prix aux hommes et aux femmes, travailleurs sédentaires, qui prêteraient le serment de s’abstenir de toute lecture et le tiendraient pendant un certain nombre d’années., Cette abstinence-là est plus nécessaire que celle des liqueurs fortes. S’il n’avait dépendu que de moi, j’aurais fait revivre les combats de gladiateurs.
Alfred tirait sur sa cigarette. Ses pensées étaient à M. Fadge et au Shidij. Il cherchait comment il pourrait aider à diriger l’animadversion publique sur cet organe et son directeur. Milvain, très amusé, écoutait la diatribe du vieux Yule.
— Maintenant, et vous, continua Richard, dites-moi un peu ce que vous écrivez ?
— Rien de particulier. Je tire de tout ce qui me frappe l’imagination une page ou deux à débiter.
— C’est ça. Vous ne cherchez même pas à faire croire que vous avez trouvé quelque chose à dire. Vous vivez pour induire les gens à se donner une indigestion mentale, et physique aussi par conséquence.
— Savez-vous, Monsieur Yule, que vous m’avez fourni une idée superbe? Si je reprenais vos vues, je ne ferais sans doute pas une mauvaise affaire en écrivant contre le fait d’écrire. Je ferais de la guerre contre la littérature ma spécialité littéraire. Les lecteurs devraient me payer pour leur dire qu’ils ne doivent pas lire. Il faut que je rumine ça.
— Carlyle vous a devancé, lança Alfred.
— Oui, mais il a pris un point de vue arriéré. Je baserais ma polémique sur la philosophie la plus récente.
11 développa l’idée, plaisamment, tandis que Richard le considérait comme il l’aurait fait d’un singe savant.
— Voilà bien encore ! Votre philosophie récente ! s’écria le malade. Ce que vous forcez le public à avaler n’est pas même sain. Ainsi, voilà l’homme qui a épousé ma nièce, la pauvre fille ! Reardon, il s’appelle ; vous le connaissez, je suppose ? Par simple curiosité, j’ai jeté un coup d’œil sur un de ses livres, intitulé : l Optimiste. Ça dépasse encore toutes les morbides imbécillités que j’aie jamais lues ! J’avais envie de lui écrire pour l’engager à prendre, pendant quelques semaines, deux pilules antibilieuses, avant de se coucher.
A ce moment, Alfred se leva.
— Allons-nous joindre les dames? dit-il, avec une certaine pédanterie de phrase et d’élocution qui le caractérisait.
— Réfléchissez à votre voie pendant que vous êtes jeune encore, dit Richard en serrant la main de son visiteur.
— Votre frère m’a l’air de parler très sérieusement, observa Jasper, en suivant Alfred au jardin.
— Je le crois. C’est amusant de temps en temps, mais fatiguant à la longue. A propos, vous n’ètes pas en relation personnelle avec M. Fadge ?
— Voici même la première fois que j’ai entendu prononcer son nom.
— On peut, sans manquer à la charité, éprouver un certain plaisir quand il se trouve dans une mauvaise passe ; c’est l’homme le plus méchant du monde littéraire. Je pourrais vous conter sur lui des histoires incroyables, si ce genre de choses n’était sans doute aussi peu de votre goût que du mien.
Miss Harrow et ses compagnes, les ayant aperçus, vinrent au-devant d’eux. On allait apporter le thé au jardin.
— Vous pouvez bien vous asseoir avec nous et fumer, si vous voulez, dit miss Harrow à Alfred.
Mais l’homme de lettres avait l’esprit trop préoccupé pour faire société. Au bout de quelques minutes, il pria les dames de lui permettre de se retirer ; il avait deux ou trois lettres à écrire avant l’heure de la poste.
Le départ du vétéran soulagea Jasper qui se mit en frqis d’amabilité. Quand il voulait bien laisser de côté le thème de ses propres affaires, il était apte à converser avec une gaieté naturelle qui gagnait aisément la sympathie de ses auditeurs. Inutile de dire qu’il s’adressa fréquemment à Marian Yule, dont l’attention le battait. Elle parlait peu et l’on sentait qu’elle ne devait jamais être une causeuse très libre, mais son visage souriant dénotait un état de paisible satisfaction. Laissait-elle errer son regard, c’était pour le reposer sur les beautés du jardin, les taches mobiles des rayons du soleil, l’aspect d’un nuage lumineux. Jasper se plaisait à l’observer quand elle tournait la tète. Il trouvait à ce mouvement une grâce particulière. La forme de la tète et du cou de la jeune fille était admirable et ses cheveux coupés court la mettaient en valeur.
On convint que miss Harrow et Marian viendraient, le surlendemain, prendre le thé chez les Milvain, et, lorsque Jasper prit congé d’Alfred Yule, celui-ci lui exprima le désir de faire une promenade avec lui un de ces matins.