‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 32 sur 33 · VERTU RÉCOMPENSÉE · texte numérisé non relu

VERTU RÉCOMPENSÉE

Quand le moment opportun fut venu, Alfred Yule se soumit à l’opération de la cataracte et le résultat en parut d’abord favorable.

Cet espoir dura peu. Malgré les extrêmes précautions prises, des symptômes fâcheux se manifestèrent, et en peu de mois on se convainquit que la vue était irrémédiablement perdue. L'anxiété, puis la fatale certitude minèrent sourdement la constitution du patient, et la débilité d’une vieillesse précoce le frappa en même temps que la cécité.

La famille se trouva dans la situation la plus critique. Pendant tout l’hiver, Marian avait été victime de désordres nerveux et, en dépit de prodiges d'énergie, elle ne put arriver à fournir assez de travail littéraire pour compléter le revenu provenant de ses quinze cents pounds. Les choses arrivèrent au pire l’été suivant; la jeune fille ne vit d’autre ressource que de prendre sur son capital et de soulager ainsi le présent aux dépens de l’avenir. Elle avait sous les yeux un avertissement sinistre en la personne du pauvre Hinks, que la charité préservait seule de l’asile des pauvres. Mais dans cette extrême détresse le secours se présenta. M. Ouarmby et certains de ses

amis organisaient déjà une souscription en faveur de Yule lorsqu’un des adhérents, — l’éditeur Jedwood, — prit l’initiative d'une proposition qui calma les alarmes des intéressés. Il offrit à Marian une place d’employée dans une bibliothèque publique de province, dirigée par son frère, aux appointements annuels de soixantequinze pounds, ce qui, joint à son revenu personnel, suffisait à la mettre, elle et ses parents, à l’abri du besoin. La famille quitta Londres aussitôt, et le nom de Yule disparut désormais de la littérature périodique.

Par une curieuse coïncidence, à la date même de ce départ, la place d’honneur du numéro du West End , réservée à la célébrité du jour, était consacrée à Clément Fadge. Un portrait colorié de ce grand homme conviait à l’admiration tous ceux qui se piquent de goûts littéraires, et un panégyrique de deux colonnes narrait sa carrière pour l’édification de la jeunesse ambitieuse. Cet article, anonyme bien entendu, découlait de la plume de Jasper Milvain.

Ce ne fut que par voie indirecte que Jasper apprit ce qu’il était advenu de Marian et, de ses parents. La correspondance de Dora avec son amie languit bien vite, et, à l’époque où Alfred Yule devint complètement aveugle, les jeunés filles cessèrent tout à fait de s’écrire. Un événement, qui eut lieu au printemps, décida presque Dora à reprendre la plume ; nrais un bon sentiment l’en détourna.

Car ce fut alors qu’elle se décida enfin à échanger son nom contre celui de Whelpdale.

Jasper ne parvint pas à approuver entièrement cette condescendance ; à maintes reprises, il s’efforça de démontrer à sa sœur combien elle pourrait viser plus haut si elle voulait seulement avoir un peu de patience.

— Whelpdale ne sera jamais un homme de marque; c’est un brave garçon, j’en conviens, mais limité en tous sens. Persuade-toi donc, ma chère enfant, que j’ai de l’avenir devant moi, et qu’il n’y a pas de raison, avec

ton charme personnel, pour cpie tu ne te maries pas brillamment. Whelpdale peut te donner un intérieur décent, je te l’accorde, mais quant au monde, il te tiendra sous le boisseau.

— Il se trouve, Jasper, que je lui ai promis de l’épouser, répliqua Dora, d'un ton significatif.

— Eh bien, je le regrette, mais... tues libre, il va sans dire. Jë n’ai aucune antipathie pour Whelpdale, et resterai en termes cordiaux avec lui.

— C’est très gentil de ta part, dit la sœur gracieusement.

Whelpdale était dans un état d’exaltation frénétique. Le jour où fut fixée la date du mariage, il entra précipitamment dans le cabinet de Jasper, ému aux larmes et faisant de vains efforts pour affermir sa voix.

— Il n’y a pas d’ètre aussi heureux que moi sur la face de la terre! haletait-il. Je n’y puis croire! Pourquoi, au nom de la justice, ai-je été élu à cette bénédiction ? Quand on songe au temps où je mourais de faim dansma mansarde, à peine moins misérable que le pauvre cher vieux Biffen! Pourquoi en suis-je arrivé là, tandis que Biffen s’est empoisonné de désespoir? Il était cent fois meilleur et plus intelligent que moi. Et le pauvre vieux Beardon, mort dans la misère ! Pourrais-je seulement me comparer à lui ?

— Mon cher garçon, dit Jasper avec calme, ressaisissez-vou^ et soyez logique. En premier lieu, le succès n’a rien à voir avec le mérite moral; ensuite, Biffen et Reardon étaient irrémédiablement impratiques. Dans l’admirable état social qui est le nôtre, ils étaient condamnés à la défaite. Regreftons-le pour eux, mais reconnaissons causas reniai, comme eût dit Biffen. Vous avez pratiqué l'ingéniosité et la persévérance; vous en recueillez les fruits.

— Et quand je me rappelle que j’aurais pu, quatorze ou quinze fois, faire un mariage fatal! A propos, je vous adjure de ne jamais parler à Dora de ces histoires; je perdrais tout son respect. Vous vous souvenez de la jeune fille de Birmingham ? (Il rit comme un fou.)

— Je conviens que vous l’avez échappé belle. Mais ayez l’obligeance de prendre la porte quant à présent. J'ai mon compte rendu à finir.

— Rien qu’un mot. Je ne sais comment remercier Dora, lui exprimer combien je sens sa bonté. Voulezvous essayer de le faire pour moi ? Vous pouvez lui parler de sang-froid. Voulez-vous lui répéter ce que je vous ai dit ?

— Oh ! avec plaisir... Je vous conseillerais de prendre une potion calmante. Entrez chez un pharmacien, en sortant.

La voûte céleste ne s’effondra pas avant le jour du mariage, et le couple s’en alla passer quelques semaines sur le continent. Ils étaient de retour et installés depuis un mois dans une maison de Earl’s Court, quand un matin, vers midi, Jasper apparut, comme par hasard. Dora était en train d’écrire, — n’ayant jamais songé à déserter la littérature. Le boudoir où elle se trouvait n’aurait pu être plus coquet ni mieux approprié aux traits charmants qui caractérisaient la jeune maîtresse du logis, Mrs Whelpdale n’affectait point du tout le laisser-aller artiste ; vêtue de clair, elle était si délicieuse que Jasper lui-même s’arrêta sur le seuil avec un sourire d’admiration.

— Ma parole ! s’écria-t-il, je suis fier de mes sœurs ! Comment as-tu trouvé Maud, hier soir ? Superbe, n’est-ce pas ?

— Elle avait certainement fort bel air. Mais je doute

qu’elle soit très heureuse. f

— Ça la regarde. Je lui ai dit assez nettement mon opinion sur Dolomore. Mais elle était si pressée !

— Tu es odieux, Jasper. Il te paraît inconcevable qu’un homme ou une femme puisse être désintéressé quand il s’agit de mariage ?

— Point du tout.

— Maud ne s’est, pas plus que moi, mariée pour l’argent.

— Tu te rappelles : « Ne te marie pas pour l’argent, mais cherche là où se trouve l'argent » Avis admi-

rable ! Eh bien, Maud a fait une sottise. Dolomore est un manant, et elle le sait aujourd’hui. Si elle avait attendu, elle aurait pu épouser un des leaders du jour. Elle est faite pour être duchesse, quant au physique. Mais je n’ai jamais été snob. Je me soucie fort peu des titres ; ce que je considère, c’est la distinction intellectuelle.

— Unie au succès financier.

— Mais c’est ce que le mot distinction signifie. (Il regarda tout autour de lui en souriant). Tu n’es pas mal ici, ma petite. Je voudrais que mère vécût encore !

— Je le désire souvent, bien souvent ! répondit Dora d’une voix émue.

— En regardant les choses du point de départ, on peut dire que nous n’avons pas mal marché. Il t’est maintenant loisible de parler avec dédain de l’argent tant que bon te semble ; mais suppose que tu aies épousé un individu qui ne puisse t’offrir que des garnis ? Que penserais-tu de la vie ?

— Qui a jamais nié la valeur de l’argent? Mais il y a des choses qu’on ne doit pas sacrifier pour l’acquérir.

— Sans doute. Eh bien, j’ai des nouvelles à t’apprendre, Dora. Je songe à suivre ton exemple.

Le visage de Dora prit une expression d’attente grave.

— Et qui est-ce ?

— Amy Reardon.

La jeune femme se détourna d’un air de profond déplaisir. *

— Tu vois que je suis moi-mème désintéressé, continua-t-il. Je pourrais trouver une femme ayant de la fortune et une position sociale. Mais je choisis Amy de propos délibéré.

— C’est un choix abominable !

— Non pas : un choix excellent. Je n’ai encore jamais rencontré de femme si bien laite pour m’aider dans ma carrière. Elle a un rien d’argent qui nous servira la première et la seconde année...

— Qu’a-t elle donc fait du reste, alors?

— Oh! les dix mille poimds sont intacts! mais ça ne peut pas compter sérieusement. Cela servira à sauvegarder les apparences jusqu’à ce que j’arrive à mon poste de directeur, et le reste. Nous nous marierons, je pense, au commencement d’août. Je veux te demander d’aller la voir.

— Jamais de la vie ! Je ne pourrais pas être polie pour elle.

Le visage de Jasper se rembrunit.

— Tu as là un préjugé idiot, Dora. Je crois avoir un certain droit sur toi ; je t’ai témoigné quelque bonté...

— Certainement, et je ne suis pas ingrate. Mais je n’aime pas Mrs Reardon, et je ne pourrais prendre sur moi d’être amicale avec elle.

— Tu ne la connais pas.

— Je ne la connais que trop. Tu m’as toi-même appris à la connaître. Ne me force pas à dire ce que je pense d’elle.

— Elle est belle, elle a l’âme élevée, le cœur chaleureux. Je ne sais pas de qualité vraiment féminine qu’elle ne possède. Tu m’offenseras très gravement en disant le moindre mot contre elle.

— Alors, je me tairai. Mais tu ne me demanderas jamais de la voir.

— Jamais?

— Jamais.

— Alors, nous ne serons plus amis. Je n’ai pas mérité cela, Dora. Si tu refuses d’être avec ma femme dans

es termes d’une honnête amitié, tout est rompu entre toi et moi. Il te faut choisir. Persiste dans cet entêtement imbécile, et tout est fini entre nous.

— Ainsi soit-il !

— C’est là ta réponse finale ?

Dora, maintenant aussi en colère que lui, répondit par une affirmation brève, et Jasper la quitta sur-lechamp.

Mais il était fort improbable que les choses en restassent là. Une affection mutuelle profonde unissait le

frère et la sœur, et Whelpdale ne fut pas long à amener un compromis.

— Ma chère femme, s’écria-t-il, au désespoir devant la calamité menaçante, tu as mille fois raison ; mais, il est impossible de te brouiller avec Jasper, tu n’as pas besoin de voir beaucoup Mrs Reardon.

— Je la déteste ! Elle a tué son mari, j’en suis convaincue.

— Oh ! ma chérie !

— Je veux dire par sa conduite indigne. C’est une créature froide, cruelle et sans principe. En l’épousant, Jasper se rend plus méprisable que jamais.

Néanmoins, trois semaines ne s’étaient pas écoulées, que Mrs Whelpdale allait faire visite à Amy et que sa visite lui était rendue. Les deux femmes étaient parfaitement conscientes d’une antipathie réciproque, mais elles étouffèrent ce sentiment sous une urbanité de convenance. Jasper ne tarda pas à témoigner sa gratitude pour la concession de sa sœur, et de fait, tous ses intimes s’aperçurent très vite que son mariage serait loin d’être uniquement un mariage d’intérêt; si, auparavant, le jeune ambitieux n’avait jamais été amoureux, du moins cette fois l’était— il.

Une année s’est écoulée. Un soir, à la fin de juillet, M. et Mrs Milvain offrent un dîner à quelques amis de choix. Leur maison de Bayswater n’est ni vaste, ni somptueuse, mais convient admirablement comme séjour temporaire d’un jeune homme de lettres, dont on parle beaucoup aujourd’hui, qui, sûr de l’avenir, se voit déjà en état de réunir à sa table des gens distingués et de bonne compagnie et dont enfin l’incomparable épouse attirerait les hommes de goût dans une demeure bien autrement modeste.

Au physique, Jasper avait grandement changé depuis les dernières vacances qu'il passa chez sa mère à Finden. Quoique à peine entré dans sa vingt-neuvième année, il en paraissait au moins trente-cinq ; sa chevelure s’était fortement éclaircie, tandis que s’épaississait

sa moustache ; une ou deux rides soulignaient ses yeux, sa voix s’était adoucie à la fois et affermie.

Il va sans dire que sa livrée mondaine ne laissait rien à désirer sous le rapport de l’élégance, et dénotait plus de recherche minutieuse qu’on n’en eût constaté chez aucun des autres hommes assemblés dans la pièce. Il riait volontiers et avec un certain renversement de la tête qui semblait traduire un sentiment de triomphe.

Amy ne paraissait pas plus jeune que son âge, mais son type de beauté était, on s’en souvient, indépendantde la jeunesse. Ce soupçon de masculinité, observable en elle à l’époque de son mariage avec Reardon, ne donnait maintenant que l’impression de la grâce consommée d’une femme admirablement faite. On devinait qu’à quarante, à cinquante ans elle serait des plus imposantes. L’inclination de sa tête vers la personne avec qui elle s’entretenait constituait un acte de royale faveur. Elle s’exprimait d’un ton juste assez mesuré pour donner à ses paroles la valeur d’une opinion ; elle souriait avec une pointe d’ironie délicieuse ; son regard vous disait que rien ne pouvait être trop subtil pour sa compréhension.

Les convives étaient au nombre de six, parmi lesquels il ne s’en trouvait pas un d’insignifiant. Du côté des hommes, deux, à peu près de l’âge de Jasper, avaient déjà acquis un nom dans les lettres ; le troisième, romancier, voyait les cabinets de lecture étendre sans cesse le cercle de ses admirateurs. Les trois invités du sexe plus fort, — quoi qu’on en dise, — présentaient un échantillon accompli des types féminins du jour, avec leurs douces lèvres dressées à l’épigramme, et le développement de leur front,

A un certain moment, le romancier fit à Amy une question intéressante.

— Est-il vrai que Fadge quitte le Carrent ?

— Le bruit en court, je crois.

— Il passe à l’une des revues trimestrielles, dit-on, lança une de ces dames. 11 devient terriblement autocratique.

— Savez-vous sa délicieuse histoire avec M. Rowland ? Il l’a engagé à persévérer, disant que son dernier ouvrage promettait beaucoup.

M. Rowland était un écrivain d’une réputation méritée, déjà établie alors que Fadge se trouvait encore aux plus bas échelons du journalisme. Amy sourit et conta une autre anecdote du grand directeur. Tout en parlant, elle rencontra le regard de son mari, ce qui peut-être fut cause que la fin de son récit parut assez aimablement dépourvue de piquant, défaut qui ne lui était guère habituel.

Les dames s’étaient retirées quand un des plus jeunes de ces messieurs, parlant d'une certaine revue, fit cette réflexion :

— Thomas prétend toujours qu’elle a été tuée parce vieux stagiaire pontifiant, Alfred Yule. A propos, on m’a dit qu’il était mort lui-même.

Jasper se pencha en avant.

— Alfred Yule est mort?

— C’est ce que Jedwood m’a dit ce matin. Il est mort quelque part, à la campagne, aveugle et tombé dans la misère, le pauvre diable !

Tous les convives ignoraient le lien de parenté existant entre leur hôte et l’individu en question.

— Je crois, dit le romancier, qu’il avait une fille intelligente et que c’était elle l’auteur de tout le travail qu’il signait. Cela faisait un sujet de scandale courant dans le cercle de Fadge.

— - Oh ! il y avait là beaucoup d’exagération, remarqua Jasper d’un ton doucereux. Sa fille l’aidait, sans doute, mais dans une mesure très légitime. On la voyait souvent au Muséum.

On changea de sujet de conversation.

Une heure et demie plus tard, lorsque le dernier invité se fut retiré, Jasper regarda deux ou trois lettres arrivées depuis le dîner et déposées sur la table de l’antichambre. Tout à coup, brandissant une de ces lettres ouvertes, il bondit plutôt qu’il n’entra dans le salon, où Amy lisait un journal du soir.

— Regarde-moi ça! s’écria-t-il en lui tendant la lettre.

C’était une communication de l’éditeur-propriétaire

du Currenl , annonçant que M. Fadge allait prochainement résigner ses fonctions de directeur, et pressentant Milvain quant à son acceptation de la place vacante.

Amy sauta au cou de son mari en poussant un cri de oie.

— Déjà ! Oh ! c’est beau ! C’est glorieux !

— Crois-tu que cela m’eût été offert si nous n’eussions mené depuis peu cette large existence ? Jamais ! Me suis-je trompé dans mes calculs, Amy ?

— T’ai-je jamais cru capable de te tromper?

Il la pressa ardemment sur son cœur, et plongea ses yeux dans les siens avec une tendresse passionnée.

— L’avenir ne s’éclaircit-il pas ?

— Il a toujours été brillant pour moi, Jasper, depuis que je suis devenue ta femme.

— Et je te dois mon succès, mignonne. Maintenant, le chemin est aplani !

Ils s’assirent sur un divan, Jasper un bras passé autour de la taille de sa femme, comme un jeune amoureux. Quand ils eurent causé longuement, Milvain dit d’un autre ton :

— J’ai appris que ton oncle est mort.

Il lui raconta comment cette nouvelle lui était venue.

— Il faudra que j’aille demain aux informations. Je suppose qu’il y aura une petite note dans le Study et quelques autres journaux.

Il se tut et, au bout d’un instant, Amy questionna :

— A quoi rêves-tu?

— A rien.

— Pourquoi as-tu l’air triste? Oui, je sais, je sais. Je tâcherai de te pardonner.

— Je ne peux m’empêcher de penser par moments à cette pauvre fille, Amy. La vie lui sera plus facile maintenant qu’elle n’a plus que sa mère à nourrir. Quelqu’un a parlé d’elle ce soir et répétait ce mensonge de Fadge que tous les écrits de son père étaient d’elle.

— Elle en aurait été capable. Je dois te faire l’effet d’une femme bien nulle en comparaison d’elle, n’est-ce pas ?

— Ma chérie, tu es une femme idéale, et la pauvre Marian n’était qu’une bonne écolière. Sais-tu, je ne pouvais jamais m’empêcher d’imaginer que ses doigts étaient tâchés d’encre. Le ciel me préserve de parler malicieusement ! Gela me semblait touchant alors, car je savais qu’elle travaillait dur.

— Elle a presque ruiné ta carrière, souviens-t’en.

Jasper garda le silence.

— Tu ne veux jamais en convenir et tu as tort.

— Elle m’aimait, chérie.

— . Peut-être ! comme une écolière peut aimer. Mais tu ne l’as jamais aimée, toi ?

— Non.

Amy scrutait sa physionomie tandis qu’il parlait.

— Son image est très pâle devant mes yeux, reprit Jasper, et bientôt je serai à peine capable de me la rappeler. Oui, tu as raison; elle a failli me perdre. Et pas seulement en un sens. La pauvreté et la lutte, en de semblables conditions, auraient fait de moi un être exécrable. Dans l’état actuel, je ne suis pas un trop triste sire, Amy ?

Elle rit, et lui caressa la joue.

— Non, je 'suis loin d’être un triste sire. Je suis bienveillant à tous ceux qui le méritent. Je me plais à être généreux en actes et en paroles. Crois-moi : il y en a plus d’un qui aimerait à être généreux et que la nécessité rend méprisablement mesquin. Que de vérité dans ce mot de Landor : « On a répété assez souvent que le vice mène à la misère ; ne se trouvera-t-il personne pour prbclamer que la misère mène au vice ? » J’ai bien des faiblesses pouvant tourner au vice ; mais je suis maintenant bien loin de la possibilité de devenir vicieux. C’est vrai qu’il existe des êtres qui, comme Fadge, semblent s’enfoncer de plus en plus dans la vilenie, à mesure qu’augmente leur prospérité, mais ce sont des exceptions. Le bonheur est le tuteur de la vertu.

— Et l'indépendance la racine du bonheur.

— C’est vrai. « Le glorieux privilège d’ètre indépendant. » Oui, Burns comprenait la question. Metstoi au piano, chère; joue-moi quelque chose. Si je n’y prends garde, je vais donner dans le Whelpdale et célébrer ma « bénédiction ». Ah ! n’est-ce pas un lieu admirable que la Terre?

— Pour les riches.

— Oui, pour les riches. Que je plains les pauvres diables !... Joue quelque chose. Ou mieux encore, si tu voulais chanter, mon rossignol !

Et Amy joua d’abord, puis chanta ; et Jasper se renversa doucement et s’abîma dans une rêverie de félicité.

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