FIÈVRE ET REPOS
Malgré les adroits efforts de Milvain, Monsieur Bailey, épicier y n’eut aucun succès. Deux éditeurs l’avaient refusé et celui qui le publia offrit à l’auteur la moitié des profits et quinze pounds en acompte, pour la plus grande satisfaction d’Harold Biffen. Mais les critiques se montrèrent en général ou acerbes ou froidement dédaigneux. « Que M. Biffen se mette dans l’esprit — ■ dit un de ces sages — que le premier devoir d’un romancier est de faire un récit. » « M. Biffen, écrivit un autre, ne semble pas concevoir qu’une œuvre d’art doit avant tout offrir de l’agrément. » « Un livre plein de prétention et du genre ennuyeux », tel fut le rapide commentaire d’un journal de société. Un périodique de haute volée ouvrit sa brève analyse par ces mots de fureur: « Voici une autre de ces productions intolérables auxquelles nous induit l’esprit de réalisme trivial. L’auteur, soit dit en passant, ne s’y montre inconvenant nulle part, mais son œuvre ne se peut décrire que par une série de négations ; elle n’est ni intéressante, ni édifiante, ni... », et ainsi du reste. L’élogt,du Wesd-End n’eut que quelques timides échos ; celui du Current , qui eût entraîné plus d’imitateurs, parut malheureusement après que la plupart des comptes
rendus eurent été laits. Et, comme Jasper le disait très justement, seul un puissant concours d’approbations eût pu inciter un certain nombre de lecteurs à feindre quelque intérêt pour cet ouvrage. « Le premier devoir d’un romancier est de faire un récit » ; la répétition constante de cette phrase est un avertissement à tous ceux qui se proposent une peinture de la vie. Biffen n’offrait qu’un morceau de biographie, et on le trouvait dépourvu de saveur.
Il écrivit à Mrs Reardon : « Je ne saurais vous remercier assez pour votre excellente lettre au sujet de mon ouvrage ; je la prise plus haut que je ne l’aurais fait de toutes les critiques du monde. Vous avez saisi mon intention. Peu de personnes en seront capables et très peu, à coup sûr, seraient en état de l’exprimer avec cette concision et cette clarté. »
Si Amy s’était contentée d’un simple accusé de réception poli du volume qu’il lui avait offert ! Mais elle crut aimable de lui écrire avec force éloge, d’exagérer son approbation. Le pauvre homme était si seul ! C’est vrai ; mais sa solitude ne lui devint insupportable que de l’instant où une femme belle lui eut souri, l’eut par là forcé de rêver sans cesse à cette joie suprême de l’existence qui lui était refusée.
Le jour où il conduisit Amy à la pauvre chambre de Reardon, à Islington, fut pour lui un jour fatal. Jadis il s’était habitué à considérer l’épouse de son ami comme la femme parfaite ; il n’avait eu dans sa vie que de rares occasions de jouir de la société féminine, et, lorsqu'il rencontra Amy pour la première fois, des années s’étaient passées sans qu’il eût adressé la parole à d’autres femmes qu’une logeuse ou une tireuse d’aiguille. La beauté d’Amy lui parut noble et ses dons mentaux le remplirent d’un ravissement exquis que, seuls, peuvent apprécier les hommes dans sa position. Quand vint la rupture avec son mari, Biffen ne put croire la jeune femme blâmable ; bien qu’étroitement lié d’amitié avec Reardon, il l’accusa cependant d’injustice envers Amy. Et ce qu’il vit d’elle à Brighton le
confirma dans cette opinion. Lorsqu’il l’accompagna à Manville Street, il s’arrangea de façon à la laisser seule dans la pièce où Reardon avait vécu, maisAmy t’appela bientôt pour le questionner. Chacune des larmes qu’elle versait faisait croître une tendresse passionnée au cœur du solitaire. En la quittant, il s’en alla se cacher dans l’ombre et penser à elle... Penser à Elle !
Jour fatal ! C’en fut fait de son repos, de sa capacité de travail, de son endurance patiente de la pauvreté. Une fois, à vingt-trois ans, il s’était épris d’une jeune fille gentille et assez intelligente; sa pénurie ne lui avait même pas permis l’espoir de se faire aimer en retour et, depuis, son genre d’existence lui avait interdit jusqu’à la pensée de former de tels attachements. Par intervalles, le poids de sa solitude se faisait sentir; mais, le plus souvent, ses études de grec et ses essais dans le roman réaliste le rendaient presque indifférent à la malédiction qui pesait sur lui. Après cette heure de causerie intime avec Amy, c’en fut fait à jamais de la paix de son cœur et de son esprit.
Au bout de quelques mois, il céda à la tentation qui le hantait jour et nuit et alla faire visite à Amy, qui habitait encore chez sa mère, à Westbourne Park. Quand il entra dans le salon, Amy s’y trouvait seule ; elle se leva avec une exclamation de plaisir sincère.
— J’ai beaucoup pensé à vous dernièrement, Monsieur Biffen. Que vous êtes aimable de venir me voir î
Il pouvait à peine parler. Elle était, debout devant lui, dans sa gracieuse robe noire, d’une beauté torturante pour ses nerfs agités, et la chaleur toute factice de sa voix devenait presque cruelle. En regardant ses yeux, il en revit l’éclat terni par les larmes, et le chagrin partagé avec elle lui parut mettre entre eux plus que de l’amitié ordinaire. Quand il lui fit part de son succès auprès de l’éditeur, elle se montra enchantée.
— Oh! quand cela paraîtra-t-il? J’en attendrai l'annonce si impatiemment!
— Voulez-vous me permettre de vous en offrir fin exemplaire ?
— En pourrez-vous vraiment disposer?
Sur les six qu’il allait recevoir, il savait à peine comment en placer trois. Et Amv témoigna sa gratitude de la manière la plus charmante. Elle avait beaucoup gagné sous ce rapport depuis un an ; ses dix mille pounds lui inspiraient la confiance en soi, condition nécessaire d’une parfaite aisance. Le soupçon de dureté, naguère perceptible dans son organe, avait entièrement disparu ; on eût dit qu’elle cultivait l’art de la flexibilité de la voix.
Mrs Yule vint au salon; elle fut toute grâce. Puis, deux visiteurs se présentèrent, et dès que Biffen eut à se mettre au ton du frivole entretien, tout son plaisir s’évanouit ; il s’esquiva le plus rapidement possible.
Il n’était pas homme à s’illusionner quant à l’impression qu'il produisait sur autrui. Si aimable qu’Amy pût être, elle ne le regardait pas moins comme un pauvre diable souvent obligé de mettre son veston en gage, un homme de talent qui ne réussirait jamais dans le monde, un ami à qui il fallait garder un souvenir bienveillant à cause de l’estime où le tenait son mari. Rien de plus ; il comprenait parfaitement où se bornait le sentiment de la jeune femme, mais n’en éprouvait pas moins une émotion singulière au plus léger témoignage d’amabilité de sa part. Il ne pensait pas à ce qui était, mais à ce qui aurait pu être en d’autres circonstances. Encourager de telles fantaisies constituait la plus vaine des tortures, mais il s’était déjà trop livré à cette forme de faiblesse. Il devint l'esclave de son imagination enflammée.
Dans la lettre qu’il répondit aux louanges d’Amy sur son livre, peut-être se laissa-t-il aller à des expressions trop conformes à sa pensée. Il avait écrit d’enthousiasme, sans attendre qu’une heure de réflexion le ramenât à la prudence. Après quoi, trop tard, il eût volontiers atténué bien des termes de cette lettre. Il avait signé : « Vôtre en gratitude et en dévotion », genre de phrase qui se présente tout naturellement à l’esprit de l’homme passionné qui voudrait dire plus
qu’il n’ose. A quoi bon cette demi-déclaration ? A moins, en effet, qu’il ne souhaitât d’apprendre une fois pour toutes, par la plus douce des remontrances, que son hommage n’était bienvenu qu’autant qu’il le renfermait dans les formules conventionnelles.
Un mois se passa pour le pauvre homme dans une oisiveté distraite, jusqu’au jour où le besoin de voir Amy devint si impérieux que toute autre considération disparut. 11 se vêtit de son mieux et, à quatre heures, se présenta chez Mrs Yule. Le malheur voulut que six visiteurs au moins fussent, à ce moment, réunis dans le salon ; pour Biffen, le supplice de l’estrapade eût semblé préférable à cette épreuve. En outre, il fut convaincu qu’Amy, autant que sa mère, le recevaient avec beaucoup moins de cordialité qu’à la précédente occasion. Il s’y était attendu et, néanmoins, se mordit les lèvres jusqu’au sang. Qu’avait-il à faire dans ce monde-là ? Nul doute que les visiteurs ne s’étonnassent de son apparence relativement minable, en se demandant comment on pouvait se permettre de faire une visite sans le tuyau de poêle réglementaire. Quelle bêtise inouïe il avait faite là !
En moins de dix minutes, il se retrouva dans la rue, se jurant de ne plus revoir Amy de sa vie. Non qu’il la blâmât, certes : tout le tort était de son côté.
Il habitait, à cette époque, au troisième étage d’une maison, au-dessus d’une boulangerie. Le mobilier de Reardon, dont il avait hérité, lui procurait l’avantage de ne payer loyer que pour la chambre nue ; les livres aussi d’Edwin lui étaient tombés comme une manne bénie, depuis la perte des siens. Un seul élève lui restait, et il ne se donnait pas la peine d’en chercher d’autres ; son ancienne énergie l’avait abandonné.
Peu lui importait l’échec de son livre. Il s’y attendait. L’ouvrage était fait, — le meilleur dont il fût capable, — cela lui suffisait.
Qu’il aimât Amy, au sens exclusif du mot, était chose douteuse. Elle représentait à ses yeux tout ce qui charme dans la femme ; elle était pour son âme et ses sens
altérés la femme même, le complément de son être frustré dans ses droits. Les circonstances avaient fait d’elle l’instrument provocateur de cette force naturelle, jusqu’alors latente en lui, ou subordonnée à sa volonté robuste.
Seul, inactif, il souffrit les tourments qui paraissent si ridicules et si méprisables aux gens heureusement mariés. L'existence, pour lui, était vide et deviendrait bientôt haïssable; le sommeil, seul, le délivrait des désirs et des idées fixes auprès desquels tout le reste lui paraissait insignifiant. Et à juste titre, car sa révolte portait contre les entraves antinaturelles qui opprimaient sa virilité. Par quelle malédiction, seul entre les hommes, ne pouvait-il atteindre à l’amour d’une femme ?
Il ne supportait pas de fréquenter les rues où de beaux visages féminins pouvaient s’offrir à ses regards. Quand il avait absolument besoin de sortir, il s’en allait par les ruelles pauvres, étroites, ne présentant que le spectacle de la grossièreté, de l’indigence, du rude labeur. Mais là même, trop souvent, il trouvait l’occasion de se rappeler que les misérables de la classe à laquelle la pauvreté est naturelle ne sont pas condamnés à la solitude. Lui seul, l’inclassé, renié à la fois par ses camarades en privations et ses pareils en intelligence, devrait mourir sans avoir connu le toucher de la main d’une femme aimante.
L’été s’écoula sans qu’il s’aperçût de sa chaleur et de sa lumière. Il n’aurait pu dire comment il passait son temps.
A l’entrée de l’automne, un soir qu’il était arrête devant un étalage de livres, il s’entendit héler d’une voix familière. C’était Whelpdale. Biffen n’avait plus rencontré le prospère jeune homme depuis son refus d’une invitation à dîner, quelques semaines auparavant.
— J’ai quelque chose à vous dire, commença son assaillant, en le prenant par le bras. Je suis dans un état d’âme fantastique et j’ai besoin de partager mon
enchantement avec quelqu’un. Vous pouvez faire quelques pas avec moi, n’est-ce pas? Vous n’êtes pas trop absorbé par un nouvel ouvrage ?
Biffen ne répondit pas, mais se laissa entraîner.
— Vous en écrivez un autre, je suppose? Ne vous découragez pas, mon vieux. Le jour de Monsieur Bailey viendra; je sais des gens qui le considèrent comme une œuvre d’incontestable génie. De quoi traitera le prochain ?
— Je ne l’ai pas encore décidé, répondit Biffen, à seule fin d’éviter une discussion. Il était si rare qu’il parlât que le son de sa voix l’étonnait lui-même.
— Vous y réfléchissez selon votre solide méthode habituelle, sans doute. Mais que je vous raconte mon affaire. Vous connaissez Dora Milvain? je l’ai demandée en mariage et, ma parole ! j’en ai reçu une réponse encourageante ! Pas un oui définitif, mais un encouragement ! Je lui ai écrit...
Il parla pendant un quart d’heure. Alors, d’un mouvement brusque, son auditeur se dégagea.
— Je ne peux aller plus loin, dit-il d’une voix rauque. Adieu !
Whelpdale fut déconcerté.
— Je vous ai assommé. C’est mon diable de défaut, je le sais.
Biffen s’était déjà éloigné, avec un signe de la main.
Ce fut pendant les heures qui suivirent cette rencontre que le solitaire ressentit pour la première fois le désir réel de la mort, la simple soif du néant. Il faut sonder bien profondément la souffrance avant que la volonté de vivre, innée en l’homme, se trouve ainsi irrémédiablement vaincue. La lassitude de l’angoisse physique peut conduire à cette perversion de l’instinct, moins souvent toutefois que le désespoir de la passion entravée, dont Harold était victime. Toute la nuit, il contempla en pensée la mort sous son aspect de repos, d’éternel oubli. 11 avait trouvé sa consolation.
La nuit suivante se passa de même; la nuit, jadis
témoin de ses pires souffrances, lui était devenue amie ; elle venait à lui comme F avant-goût du sommeil sans fin.
Encore quelques jours, et une sérénité, telle qu’il n’avait jamais connue, le posséda. Sa décision était mûre; elle résultait non d’un moment de conflit désespéré, mais d'un travail mental subtil par lequel son imagination s’était éprise de la mort. S’arrachant à la contemplation de la joie suprême de l’existence, il envisageait avec la même intensité de désir un état indemne de crainte comme d’espoir.
Un après-midi il se rendit à la salle de lecture et passa quelques minutes à consulter un volume tiré du rayon des livres de médecine. Au retour, il entra, chemin faisant, chez deux ou trois pharmaciens. Quand il fut chez lui, il vida dans un flacon plus grand le contenu de plusieurs petites fioles et le mit dans sa poche. Puis il écrivit une assez longue lettre à l’adresse d’un parent de Liverpool.
La journée avait été superbe, et le chaud, le radieux soleil n’allait pas disparaître avant deux heures au moins. Harold, debout, regarda autour de lui. Sa chambre présentait comme toujours un aspect d’ordre et de propreté, mais il remarqua un volume tourné à l envers, et il s’empressa de rectifier cette faute particulièrement haïssable à un ami des livres. Il posa son buvard bien droit sur la table, ferma son encrier, arrangea ses plumes. Puis il prit son chapeau et sa canne, ferma la porte derrière lui et descendit l’escalier. En bas, il dit deux mots à sa logeuse, la prévint qu’il ne rentrerait pas ce soir. A la première boîte postale qu’il rencontra, il jeta sa lettre.
Il se dirigea vers l’ouest, marchant d’un pas ferme, délibéré, la physionomie joyeuse, ses yeux s’animant de plaisir à la vue des nuées ensoleillées. Après avoir traversé Kensington Gardens et continué sur Fulham, il passa la Tamise à Putney. A ce moment précis, le soleil se couchait ; le promeneur s’arrêta quelques minutes sur le pont à contempler le fleuve et à jouir
delà magnificence du ciel ; un sourire paisible errait sur son visage. Puis il gravit lentement la colline de Putney. Quand il lut en haut, l’obscurité se faisait, mais un effet inaccoutumé dans l’atmosphère le fit se retourner et regarder vers l’est. Une exclamation s’échappa de ses lèvres : c’était, devant lui, la lune, toute fraîche levée, globe parfait, large jet pourpre. Il la contempla longuement.
Quand la lumière du jour fut complètement éteinte, il marcha dans la bruyère et s’achemina, comme en flânant, vers un endroit retiré, où les arbres et les buissons formaient une masse d’ombre profonde sous les rayons de la pleine lune. Il faisait très chaud encore ; à peine un souffle d’air agitait-il le feuillage d’automne.
Sûr d’ètre enfin à l’abri de tout regard épieur, il s’enfonça dans un taillis et s’étendit sur l’herbe, en s’appuyant contre un tronc d’arbre. La lune lui était cachée, mais en levant les yeux il pouvait en apercevoir le reflet sur une légère traînée de nuages, parmi le bleu du ciel calme. Ce qu’il éprouvait à cette heure, c’était un sentiment de paix ineffable ; la pensée de choses belles lui occupait seule l’esprit; il était reporté à une période antérieure de sa vie, alors qu’aucune mission de réalisme littéraire ne lui avait encore été imposée, alors qu’un espoir naturel apaisait ses passions. Le souvenir de son ami Reardon lui était vivement présent ; pour Amy, il n’y pensait que comme à cette étoile qui venait d’apparaître par delà la limite des sombres frondaisons,— belle, mais infiniment lointaine.
En se rappelant la voix de Reardon, les dernières paroles murmurées par lui, sur son lit de mort, chantèrent dans sa mémoire :
« Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits,
(.c Et notre petite vie est enveloppée dans un somme. » (1)
(1) « We are such staff as dreams are ruade on »
« And oar little life is roanded with a sleep. »
(Shakespeare : La Tempête.)
l’embarras de jasper
Ce ne fut qu’à la réception de la lettre par laquelle miss Rupert reconduisait de si gracieuse façon que Jasper sentit à quel point il avait fermement compté être agréé. Lorsque, dans son entretien avec Dora, il qualifiait sa demande d’acte absurde, il ne manquait pas de sincérité, du moins en ce qui concernait miss Rupert. Il éprouvait pour elle une sorte d’antipathie et était en’même temps conscient d’un sentiment passionné, si ce n’est d’amour, pour une autre femme qui, même au point de vue « affaires », n’était pas un mauvais parti. Toutefois, telle était l’attraction exercée sur lui par la fortune, qu’en dépit de la raison et du désir, il vécut dans l’expectative . anxieuse du mot qui devait lui conférer la richesse, et pendant plusieurs heures, après avoir reçu le coup fatal, il ne put réussir à secouer l’impression de désastre qui pesait sur ses épaules.
Incapable de songer à travailler, il sortit et flâna tristementdans Regent’s Park. Pour la première fois, à son souvenir, la confiance qui l’animait d’ordinaire fit place à un accès de marasme noir. 11 se sentit maltraitépar le sort et du même coup par Marian qui en était l’instrument. Un tel état d’âme ne pouvait chez lui durer long-
temps, mais il suffit à lui révéler ces possibilités sombres, latentes en son égoïsme, et qu’un sérieux conflit avec le mauvais sort victorieux pourrait développer en lui. Un espoir, un lâche espoir, s’insinua à travers les fissures de sa volonté délabrée. Il ne voulut pas l’approfondir, mais de le sentir seulement, lui permit de rapporter au foyer une disposition d’esprit un peu meilleure.
Il écrivit à Marian, lui demandant de le rejoindre, si c’était possible, le lendemain matin, à neuf heures et demie, à Gloucester Gâte ; certaines raisons lui faisaient souhaiter que cette entrevue eût lieu sur terrain neutre.
De bonne heure dans l’après-dîner, tandis qu’il s’efforçait de faire quelque travail, on lui apporta une lettre qu’il décacheta d’une main impatiente ; il reconnaissait l’écriture de Mrs Reardon, et n’imaginait pas ce qu’elle pouvait bien avoir à lui communiquer,
« Cher Monsieur Milvain, je £uis navrée au delà de toute expression, en lisant dans le journal de ce matin que lepauvreM. Biffen amis fin à ses jours. Vous pouvez certainement vous procurer plus de détails que je n’en trouve ici, où l’on se borne à relater la découverte de son corps. Voudriez-vous bien me faire dire ce que vous savez, ou venir me le dire vous-même ?'»
11 lut et resta étonné. Absorbé par-ses propres affaires, il n’avait pas ouvert encore le journal du matin, qui traînait, tout plié, sur une chaise. En hâte, il en parcourut des yeux les colonnes et tomba enfin sur un court paragraphe annonçant que le corps d’un homme, qui s’était sans nul doute suicidé en absorbant du poison, avait été découvert à Putney Hill, que les [papiers trouvés dans ses poches permettaient de le reconnaître pour un nommé Harold Biffen, [domicilié à Goodge Street, qu’une enquête allait être ouverte, etc, Jasper se rendit chez Dora et lui communiqua la nouvelle, mais sans parler de la lettre qui la lui avait signalée.
— J’imagine qu’il ne lui restait que l’alternative du suicide ou de l’inanition. Je n’aurais pas cru que Biffen finirait ainsi. De la part de Reardon, cela ne m’eût pas causé la moindre surprise.
— M. Whelpdale nous apportera des détails, sans doute, dit Dora qui, en parlant ainsi, pensait plus à la visite de ce personnage qu’à l’événement qui en devait être l’occasion.
— On ne peut vraiment pas s’affliger. Il n’aurait sans doute jamais pu gagner de quoi mener une existence honnête. Mais pourquoi, diable, est-il allé si loin? Par égard pour les gens de sa maison, sans doute. Biffen avait beaucoup de délicatesse native.
Dora ressentit un désir secret que certaine autre per* sonne possédât un peu plus de cette enviable qualité.
En la quittant, son frère fit une toilette rapide, quoique soignée, et s’achemina bientôt vers Westbourne Park. Il souhaitait d’arriver chez Mrs Yule avant tout autre visiteur ; et il y réussit. C’était la première fois qu’il revenait là., depuis ce soir où il avait rencontré Reardon et récusés reproches. A sa grande satisfaction, Amy se trouvait seule au salon ; il retint sa main une idée de plus qu’il n’était nécessaire, et répondit d’un air grave au regard d’intérêt qu’elle lui adressa.
— J’ignorais la chose quand votre lettre m’est parvenue, commença-t-il, et je suis sorti immédiatement pour vous voir.
— J’espérais que vous m’apporteriez quelques détails. Qu’est-ce qui peut avoir réduit ce pauvre homme à cette extrémité ?
— Je ne vois que la pauvreté. Mais je saurai cela par Whelpdale. Je n’avais pas rencontré Biffen depuis longtemps.
— Etait-il toujours pauvre à ce point ? interrogea Amy* d’un ton de compassion.
*- J’en ai peur. Son livre a échoué complètement.
— Oh ! si j’avais su qu’il fût encore dans une telle misère, j’aurais certainement fait quelque chose pour lui ! (Réflexion de regret si courante chez les amis des gens à qui il a été loisible de trépasser).
A la peine d’Amy s’alliait une nuance de tendresse particulière : elle n’ignorait point l’adoration dont elle était l’objet de la part du défunt. Peut-êtresa mort
était-elle, dans une certaine mesure, attribuable à cet amour sans espoir.
— Il m’avait envoyé un exemplaire de son roman, dit-elle, et je l’ai vu une ou deux fois, depuis. Mais il était bien mieux mis que jadis, et je pensais...
Les deux interlocuteurs, grâce à ce sujet de conversation, se sentirent à leur aise plus vite qu'ils ne l’auraient été sans cela. Jasper observait attentivement la jeune veuve ; ses grâces achevées excitaient fortement son admiration, et l’impressionnaient même à quelque degré. Il remarqua que sa beauté, en s’épanouissant, était devenue plus que jamais conforme au type auquel il rendait hommage. Amy pourrait occuper une place de marque parmi les femmes brillantes. Elle serait superbe à un dîner, en grande toilette ; dans les réceptions on chuchoterait, en la désignant : « Qui est-ce ? »
Biffen disparut de l’entretien.
— J’ai été très peinée d’apprendre la malchance de ma cousine, dit Amy.
— L’affaire de succession ? Mon Dieu, oui, ç’a été fâcheux, surtout maintenant que son père est menacé de cécité.
— Est-ce vraiment grave? J’ai entendu dire, indirectement, qu’il avait quelque chose aux yeux, mais je ne savais pas...
— Il faudra l’opérer bientôt, et peut-être cela réussirat-il. Mais, en attendant, Marian a fort à faire.
— C’est ce qui explique le... délai ? dit négligemment Amy, avec un sourire.
Jasper s’agita, d’un air de malaise. Ce mouvement était intentionnel.
— La situation entière l’explique, repartit-il avec une certaine apparence de spontanéité. Je crains fort que Marian ne soit enchaînée la vie de son père durant.
— Vraiment ? Mais sa mère est là...
— Qui n’est pas une compagne pour lui, comme vous le savez, je suppose. Même si M. Yule recouvre la vue, il n’est pas du tout vraisemblable qu’il puisse reprendre
ses travaux d’autrefois. Les difficultés au milieu desquelles nous nous débattons sont si graves que...
Il fit une pause et laissa retomber sa main avec découragement.
— J’espère que cela n’affecte pas votre travail, votre marche en avant ?
— Dans une certaine mesure, si, fatalement. J’ai de a volonté à assez haute dose, vous vous le rappelez, et ce que j’ai une fois résolu, nul doute que je ne le réalise un jour. Mais... on se trompe parfois...
Il y eut un silence.
— Ces trois dernières années, reprit-il, ont amené dans ma position un changement qui est loin d’ètre médiocre. Rappelez-vous où j’en étais quand vous m’avez connu. Je crois avoir fait quelque chose depuis lors, et cela par la seule tension de ma persévérance.
— C’est bien vrai.
— En ce moment je sens le besoin d’un peu d’encouragement. Vous ne remarquez pas quelques défaillances dans mes récentes productions ?
— Non, vraiment non.
— Voyez-vous en général mes choses du Carrent et autres?
— Je ne pense pas que beaucoup de vos articles m’échappent. Je crois même vous avoir découvert parfois, sous l’anonyme.
— Et Dora marche bien aussi. C’est beaucoup pour moi d’avoir l’esprit en repos au sujet des deux petites. Mais je ne peux prétendre être de fort joyeuse humeur.
Il se leva.
— Allons, je vais m’enquérir de ce pauvre Biffen.
— Oh ! vous ne vous en allez pas encore, Monsieur Milvain?
— Ce n’est pas de mon plein gré, assurément. Mais j’ai à travailler.
Il fit quelques pas de côté, puis se rapprocha, comme mû par une impulsion soudaine.
— Puis-je vous demander votre avis sur un point très délicat ?
Amy fut un peu troublée, mais elle se ressaisit et eut un sourire, qui rappela à Jasper sa course avec elle à travers Gower Street.
— Dites-moi de quoi il s’agit.
Il se rassit et se pencha en avant.
— Si Marian insiste sur l’obligation pour elle de rester auprès de son père, aurai-je tort ou raison en y consentant.
— Je comprends à peine. Marian a-t-elle témoigné le désir de dévouer sa vie à son père?
— Pas absolument. Mais je soupçonne sa conscience d’y tendre. Je suis dans une sérieuse incertitude. D’une part, — * expliqua-t-il d’un ton de candeur, — qui ne me blâmera si nos fiançailles se rompent en de pareilles circonstances? De l’autre... à propos, vous savez, ii’est-ce pas, que son père s’oppose très vivement à ce mariage ?
— Non, je l’ignorais.
— Il ne veut ni me voir ni entendre parler de moi, simplement à cause de mes relations avec Fadge. Vous voyez d’ici la situation de cette pauvre fille. Et je pourrais si aisément lui rendre la paix, en renonçant à tous mes droits sur elle !
— Je soupçonne que... que vous vous rendriez la paix à vous-même par une telle décision?
— Ne me regardez pas avec ce sourire ironique, implora-t-il. Ce que vous dites est vrai. Et pourquoi, en effet, ne m’en réjouirais-je pas? En tout cas, je ne pourrais m’en aller déclamer que j’ai le cœur brisé. Je devrai me contenter que chacun me juge selon sa disposition, et les jugements seront assez sûrement défavorables. Ou’y puis-je? Dans l’un et l’autre cas, il faut, jusqu’à un certain point, que j’aie tort. A vrai dire, j’ai eu tort dès le début.
A l’énoncé de ces mots, un léger frémissement courut sur les lèvres d’Amy ; elle garda les yeux baissés et tarda un peu à répondre.
— Je crains que la question ne soit trop délicate pour ma compétence.
— Oui, je le sens et peut-être n’aurais-je pas dû vous en parler du tout. Allons, je retourne à mes griffonnages. Je suis si heureux de vous avoir revue !
— Vous avez été bien aimable de prendre la peine de venir... pendant que vous avez l’esprit si préoccupé.
De nouveau, Jasper retint la main blanche et douce un instant de plus qu’il n’était nécessaire et se retira.
Le lendemain matin, ce fut à lui d’attendre au rendezvous ; il arpentait l’allée dix minutes au moins avant l’heure fixée. Quand Marian le rejoignit, elle était toute haletante par suite d’une marche précipitée, ce qui affecta désagréablement Jasper; il pensa à Amy Reardon, à son air reposé, à l’impossibilité pour cette femme affinée de tomber à un tel aspect de désordre. Il remarqua aussi dans la mise de Marian, et avec plus de dégoût que d’ordinaire, les indices de la pauvreté menaçante : des gants en mauvais état, un collet démodé. Toutefois, il se reprocha ces impressions, et ce reproche intime lui donna une sourde colère.
Us marchèrent dans la même direction qu’à leur précédente rencontre. Marian ne put se méprendre à l’air de trouble inquiet répandu sur les traits si disciplinés de son compagnon. Elle avait pressenti que quelque motif grave dictait son appel et, en approchant, les battements de son cœur anxieux étaient en partie cause de son essoufflement. Le long silence de Jasper semblait aussi de mauvais augure. Il entama brusquement l’entretierl.
— Vous savez que Harold Biffen s’est tué?
— Non! répliqua-t-elle, l’air saisi.
— Il s’est empoisonné. Vous trouverez un mot làdessus dans le Daily Telegraph.
Il lui donna les détails qu’il s’était procurés, puis ajouta:
— Voici deux de mes camarades tombés dans la bataille. Je peux me regarder comme un heureux diable, Marian. N’est-ce pas?
— Vous êtes mieux taillé pour la lutte, Jasper.
— Ce qui signifie que je suis plus voisin de la brute.
— Vous savez très bien que telle n’est pas ma pensée. Vous avez plus d’énergie et d’intelligence.
— Eh bien, reste à savoir comment je m’en tirerai lorsque je me trouverai aux prises avec les soucis les plus graves que j’aie encore rencontrés.
Elle le regarda, l’air interrogateur, mais ne dit mot.
— J’ai pris mon parti en ce qui concerne nos affaires, poursuivit-il. Marian, si nous devons jamais nous marier, il faut que ce soit tout de suite.
Ces paroles étaient si inattendues qu’elles amenèrent une vive rougeur sur les joues et le cou de la jeune fille.
— Tout de suite ?
— Oui. Voulez-vous m’épouser et que nous courions la chance ?
Son cœur palpitait violemment.
— Vous ne voulez pas dire tout de suite, Jasper ? Vous voudrez bien attendre jusqu’à ce que je connaisse le sort de mon père ?
— Allons, bon ! voilà la question. Vous vous sentez indispensable à votre père, quant à présent ?
— Pas indispensable, mais... Ne serait-ce pas bien peu gentil de ma part? Je redouterais tant l’effet de ce procédé sur sa santé, Jasper. On nous dit que son état général, moral et physique, a tant d’importance ! Ce serait affreux si j’étais cause de...
Elle s’interrompit et leva sur lui un regard émouvant.
— Je comprends cela ; mais examinons notre situation. En supposant que l’opération réussisse, votre père sera certainement incapable pour longtemps, si ce n’est pour jamais,, d’user beaucoup de ses yeux. Peutêtre lui manquerez-vous alors autant qu’aujourd’hui. Et supposez qu’il ne recouvre jamais la vue: pourriezvous, en ce cas., le quitter?
— Cher, je ne puis considérer de mon devoir de renoncera vous parce que mon père est devenu aveugle.
— Je me demande si cette idée vous est venue : conseil lira-t-il à recevoir une pension d’une personne portant, le nom de Mrs Milvain ?
— Je ne peux en être sûre, répondit-elle, fort troublée.
— Et s’il refuse obstinément?... Alors, quoi? Qu’at-il devant lui ?
Marian baissa la tète et demeura immobile.
— Pourquoi avez-vous tant changé d’idée, Jasper? finit-elle par lui demander.
— Parce que j’ai reconnu que des fiançailles d’une durée illimitée constitueraient une injustice envers vous... et envers moi-même. De pareils engagements sont toujours dangereux: ils dépravent parfois le caractère de l’homme ou de la femme.
Elle écoutait anxieusement et réfléchissait.
— Tout, reprit-il, serait bien simple, sans vos embarras domestiques. Gomme je le disais, il reste fort douteux que votre père consente à accepter de l’argent de vous, une fois devenue ma femme. Ensuite, serons-nous seulement en état de lui offrir cette pension?
— Je croyais que vous en étiez sûr?
— Je ne suis bien sûr de rien, pour dire la vérité. Je suis harassé. Je ne peux plus travailler.
— Cela me fait tant, tant de peine !
— Ce n’est pas de votre faute, Marian, et... Eh bien, alors, il n’y a qu’une chose à faire. Attendons, en tout cas, jusqu’à ce que votre père ait subi cette opération- Quel qu’en soit le résultat, vous dites que votre position restera la même ?
— Excepté, Jasper, si papa est sans ressources ; il est de mon devoir de trouver le moyen d’assurer sa subsistance.
— En d’autres termes, si vous ne le pouvez faire en étant ma femme, il faut que vous demeuriez Marian Yule.
Après un silence, Marian le regarda avec fermeté.
— Vous ne voyez que les difficultés de notre position, dit-elle d’une voix plus froide. Elles sont nombreuses, je le sais. Les croyez-vous insurmontables?
— Ma parole ! elles le paraissent presque, exclama Jasper d’une voix de désespoir.
— Elles n’étaient pas si grandes quand nous remettions le mariage à quelques années.
— Quelques années ! répéta-t-il en écho, d’un ton morne. C’est précisément ce que j’ai reconuu ‘impossible. Marian, vous saurez toute la vérité. Je peux me fier à votre foi, mais je ne peux me fier à la mienne. Aujourd’hui, je veux vous épouser, mais... dans quelques années... comment puis-je prévoir ce qui peut arriver ? Je n’ai aucune confiance en moi.
— Vous dites qu’aujourd'hui vous voulez m’épouser ; il semble que vous vous soyez décidé à un sacrifice.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Que je me sois décidé à faire face à des difficultés, oui.
Tandis qu’ils causaient, le ciel s’était chargé de gros nuages et des gouttes de pluie commençaient à tomber. Jasper, se sentant mouillé, regarda tout autour avec ennui ; mais Marian ne parut pas s’apercevoir de ce qui se passait.
— Mais les affronterez-vous de bon gré?
— Je ne suis pas homme à maugréer et à me morfondre en regrets. Ouvrez votre parapluie, Marian.
— Que m’importe une goutte de pluie^ quand toute ma vie est en jeu ! s’écria- t-elle d’un ton de tristesse passionnée. Comment dois-je vous entendre? Chacune de vos paroles semble calculée pour m’abattre. Vous ne m’aimez plus ? Qu’avez-vous besoin de le déguiser, s’il en est ainsi ? Est-ce là ce que vous vouliez me faire comprendre en disant que vous vous défiiez de vousmême ? Si vous vous en défiez, il y faut actuellement une raison. Pourrais-je me défier de moi? Puis-je de quelque manière me forcer à croire que je cesserai jamais de vous aimer ?
Jasper ouvrit son parapluie.
— Nous nous verrons une autre fois, Marian. Nous ne pouvons pas rester à causer sous la pluie..., que le diable l’emporte î Maudit climat, où F on ne peut pas compter sur un ciel clair seulement pour cinq minutes !
— Je ne peux m’en aller avant que vous ayez parlé plus nettement, Jasper. Comment pourrais-je vivre une
heure de plus dans une incertitude pareille ? M’aimezvous, oui ou non ? Me désirez-vous pour femme, ou vous sacrifiez-vous ?
— Je vous désire ! (Il subissait l’influence de l’émotion de la jeune fille et sa voix tremblait.) Mais je ne peux pas répondre de moi... Non, pas même pendant un an. Et comment pourrons-nous nous marier maintenant, en face de toutes ces...
— Que puis-je faire? Que puis-je faire, sanglotat-elle. Oh ! Que ne suis- je sans cœur pour toutle monde sauf vous ! Si je pouvais vous donner tout ce que j’ai et abandonner mon père et ma mère à leur sort ! Il y en a qui le feraient peut-être. Aucune loi naturelle n’exige qu’un enfant renonce à tout pour ses parents. Vous connaissez le monde tellement mieux que moi ; pouvez-vous me guider ? N’y a-t-il nul moyen de secourir mon père ?
— Grands dieux î C’est effroyable, Marian. Je ne puis y tenir. Continuez votre vie telle quelle. Attendons et voyons venir.
— Au prix de vous perdre ?
— Je vous serai fidèle.
— Et votre accent me dit que la pitié seule vous arrache cette promesse.
Jasper avait fait mine de l’abriter sous son parapluie, mais Marian se détourna, s’éloigna à quelque distance et se mit à l’abri d’un grand arbre, en évitant de regarder le jeune homme. Comme il s’avançait pour la rejoindre, il vit tout son corps secoué de sanglots silencieux. Quand il fut tout près d’elle, elle le regarda de nouveau.
— Je sais maintenant, dit-elle, quelle folie il y a à parler de l’amour désintéressé. Où peut-il se rencontrer plus d’égoïsme ? Je sens que je serais presque capable de saisir votre promesse au vol, à n’importe quel prix, bien que vous m’ayez fait comprendre que vous regardiez nos fiançailles comme votre pire infortune. Cela, je l’ai senti depuis des semaines... Oh ! depuis des mois ! Mais je ne pouvais me résoudre à prononcer un
mot qui semblât provoquer un malheur comme celui-ci. Vous ne m’aimez pas^ Jasper, et cela met fin à tout. J’aurais honte de moi si je vous épousais.
— Que je vous aime ou non, je sens qu’aucun sacrifice qui vous donnerait le bonheur que vous méritez ne serait trop grand.
— Que je mérite ! répéta-t-elle avec amertume. En quoi le mérité-je ? Parce que je le désire de toute mon âme et de tout mon cœur ? Il n'y a pas de mérite ou de démérite. Le bonheur ou le malheur nous échoient fatalement.
— Est-il en mon pouvoir de vous rendre heureuse?
— Non, car il n’est pas en votre pouvoir de rappeler à la vie un amour mort. Je me dis que peut-être même vous ne m’avez jamais aimée. Jasper, je donnerais des années de ma vie pour que vous ayez dit que vous m’aimiez avant... Je ne peux traduire cela par des mots; cela paraît trop vil et je ne veux pas sousentendre que vous ayez agi d’une manière vile. Mais si vous aviez dit que vous m’aimiez avant, j’aurais du moins ce souvenir à conserver toujours.
— Vous ne me ferez aucun tort en m’accusant de vilité, répliqua-t-il d’un ton morne. Si je crois à quelque chose, je crois que je vous aimais. Mais je me connaissais, et, s’il m’avait été donné d’être honorable une fois dans ma vie, je n’aurais jamais déclaré mon sentiment.
La pluie crépitait sur les feuilles et sur l’herbe et le ciel s’obscurcissait toujours.
— C’est de la misère pour nous deux, ajouta Jasper. Séparons-nous maintenant, Marian, et laissez-moi vous revoir encore.
— Je ne peux pas vous revoir. Que pouvez-vous me dire de plus que vous ne m’ayez dit à présent ? En venant à vous, je me ferais l’effet d’une mendiante. Il faut que je tâche de sauvegarder un peu de ma dignité, si je dois continuer à vivre.
— Alors, laissez-moi vous aider à penser à moi avec indifférence. Souvenez-vous de moi comme d’un homme
qui a délaissé un amour sans prix comme le vôtre pour aller se faire une position orgueilleuse parmi les imbéciles et les coquins. C’est absolument la vérité. C’est vous qui rompez et avec raison. Un individu comme moi, à la merci d’une ambition vulgaire, n’est pas fait pour être votre mari. Avant peu vous me mépriseriez à fond et, encore que je sentisse ce mépris justifié, mon orgueil intraitable s’en révolterait. Bien des fois j’ai tâché de considérer la vie en la pratique comme je le fais en théorie, mais cela n’aboutit jamais qu’à l’hypocrisie. Ce sont les hommes de ma sorte qui réussissent ; les autres, les consciencieux et ceux dont l’idéal est élevé, succombent ou luttent parmi l’indifférence.
Marian avait dominé l’excès de son émotion.
— Il n’est pas besoin de vous déprécier, dit-elle. Qu’y a-t-il de plus simple que le vrai ? Vous m’aimiez, ou croyiez m’aimer, et vous ne m’aimez plus. C’est une chose de tous les jours, tant chez l’homme que chez la femme, et tout ce que l’honneur exige, c’est le courage de confesser la vérité. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit aussitôt que vous avez senti que je vous étais à charge ?
— Marian, voulez-vous faire ceci : voulez-vous prolonger nos fiançailles pendant six autres mois, mais sans nous voir pendant ce temps ?
— Mais dans quel but?
— Nous nous reverrions alors, nous serions tous deux en état de parler avec calme et de décider avec certitude la conduite à tenir.
— Cela me semble puéril. Il vous est aisé de penser à des mois de délai. Il faut que cela finisse maintenant ; je ne peux plus le supporter.
La pluie tombait sans discontinuer et un brouillard d’automne commençait à s’y mêler. Jasper hésita un moment, puis demanda, très calme :
— Allez-vous au Muséum ?
— Oui.
— Rentrez chez vous pour ce matin, Marian. Vous ne pouvez pas travailler...
— Il le faut, et je n’ai pas de temps à perdre. Adieu !
Elle lui tendit la main. Ils se regardèrent un instant, puis Marian quitta l’abri de l’arbre, ouvrit son parapluie et s’éloigna d’un pas rapide. Jasper ne la suivit point des yeux ; il avait l’air d’un homme qui subit une dure humiliation.
Quelques heures plus tard il raconta à Dora, sans chercher à atténuer ses torts, ce qui s’était passé. Sa sœur ne dit pas grand’chose, car la voix et la physionomie du jeune homme dénotaient une souffrance sincère. Mais, dès qu’il se fut retiré, elle s’assit pour écrire à Marian :
« Je me sens bien plus disposée à vous féliciter qu’à regretter ce qui est arrivé. Maintenant qu’il n’y a plus de raison pour garder le silence, je vais vous conter quelque chose qui vous aidera à entrevoir Jasper sous son véritable jour. Croiriez-vous qu’il y a quelques semaines il a demandé en mariage une femme pour laquelle il ne simule même pas la moindre affection, mais qui est très riche et semblait devoir être assez sotte pour l’épouser. Il a reçu hier matin sa réponse définitive... un refus. Je ne sais si j’avais raison de vous cacher la chose, mais mon intervention aurait pu être intempestive. Vous comprendrez — encore que vous n’ayez certainement pas besoin de preuve nouvelle — à quel point il est indigne de vous. Vous ne pouvez pas, j’en ai le sentiment, considérer votre rupture avec lui comme un malheur. Ma bien chère Marian, ne cessez pas de me regarder comme votre amie parce que mon frère s’est couvert de honte. Si nous ne pouvons nous voir, écrivons-nous du moins. Vous êtes mon unique amie, et je ne me consolerais pas de vous perdre. »
La lettre continuait sur le même ton.
Plusieurs jours se passèrent avant qu'arrivât la réponse de Marian. Elle était brève, mais empreinte des mêmes anciens sentiments d’amitié.
« Nous ne pouvons nous voir pour le moment; mais
je suis bien loin de souhaiter que notre amité, cesse. Je vous prie seulement, en m’écrivant, de ne jamais faire la moindre allusion à ces chagrins; racontez-moi tout ce qui vous concerne et soyez sûre que vous ne sauriez m’en dire trop. »
Dora soupira, secoua sa petite tète et pensa à son frère avec un inexprimable dédain.