‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 2 sur 24 · LES GUITTOU EN CONFERENCE · texte numérisé non relu

LES GUITTOU EN CONFERENCE

Depuis des générations, les Guittou tenaient boutique de cordonniers à l'ombre de l'église paroissiale, dans la rue Saint-Jean, à Pézenas. En bas, sous les chambres du père et du fils, 's'étendait, avec la cuisine, la boutique ombreuse et fraîche , embarrassée d'outils , de formes , d'escabeaux, de morceaux de cuirs, où il était aussi difficile de se frayer un passage que de traverser sur des pierres le gué d'un ruisseau.

Des murs épais, polis par l'usure, s'élevaient à la hauteur des coudes, du côté de la rue. Sûrement, tout Pézenas s'était accoudé là pour flâner un moment, bavarder et rire. La porte à claire-

voie, lourde, bardée de fer, demeurait toujours accrochée, au milieu des murs.

Les Guittou n'étaient pas fiers. Cependant, ils avaient, à force de labeur et de sobriété, amassé des économies , une fortune presque dans leur condition. Mais ayant sans le savoir la passion du jeu, ils la plaçaient sur des emprunts et la perdaient à mesure.

Poètes à leur manière, ils projetaient une vie de bien-être dans un coin de leur campagne, à la clarté des verdures, au bord de l'Hérault. Emprisonnés du matin au soir dans leur maison, accroupis sur l'escabeau et penchés sur l'ouvrage, qu'eussent-ils fait de leur cœur, sinon des rêves, tout en tirant le fil, en frappant les morceaux de cuir sur leur bout de silex? Ils ne pouvaient, les pauvres, sortir que le dimanche, quelques heures d'après-midi.

Ces braves Guittou, on les voyait toujours ensemble, on les reconnaissait de loin. Tous deux rasés , habillés de noir, luisants des pieds à la tête : Guittou le père, de taille moyenne et corpulente, la figure un peu rouge, des sourcils blancs aussi gros que des moustaches; et Luc, Luc Guittounet, qui, recroquevillé et balançant les bras, portait allègrement sa bosse renommée.

Ce dimanche de mars, ils suivaient la route

de Castelnau-de-Guers en devisant de leurs af faires. Plus sérieux que de coutume, ils jetaient autour d'eux des regards d'inquiétude, comme pour demander à la plaine , au vaste ciel , un conseil et un secours. La route, à peine sinueuse, s'en allait paisiblement sous les platanes, puis se dressait vers le pont suspendu qu'une charrette ébranle de temps à autre. Sur les coteaux, de l'autre côté de la rivière, les olivettes couleur d'argent scintillaient de leurs cimes légères au rayon pourpre du couchant. Dans les lointains, sur le clair horizon , émergeaient les clochers séculaires , les maisons blanches des villages qui se sont établis autour de Pézenas , aussi nombreux que des troupeaux parqués autour d'une bergerie. Le jour las s'éloignait lentement. Dans la solitude, l'air devenait plus sonore : aussi , les voix se détachaient distinctes, d'un son de cristal, emportées par la brise qui caresse en passant la feuillée des platanes.

Guittou parlait :

— Je ne dis pas, mon Luc, ton oncle Jérôme est peut-être plus fou que nous autres.

— Nous le sommes trop.

— Ma foi, je l'avoue. Cependant, nous ne devons rien à personne. L'argent que nous

avons gagné, nous l'avons perdu, tant pis!... Nous n'avons qu'à en gagner autant.

— Ah! nous n'en gagnerons jamais plus... Je crains que Jérôme ne nous entraîne dans ses misères.

— Les Guittou qui travaillent n'ont jamais craint la misère. Voyons, si je ne m'intéresse pas à ton oncle, qui donc lui prêtera assistance?... Et puis-je le laisser souffrir?

— Voilà qu'il nous implore maintenant, dans ses lettres! Quand il a quitté Pézenas, il y a cinq ans, il nous toisait de haut, il proclamait au monde, dans la rue, que bientôt il reviendrait avec de la fortune.

— Ne t'emporte pas, allons!... Tu sais que l'ambition a toujours perdu les hommes.

— Oh! je ne suis pas méchant. Seulement, il y a des malheurs mérités.

— On ne peut contester, voyons, que ton oncle ne soit un honnête homme.

— C'est qu'il réclame le moulin de Roquemengarde! En faudra-t-il, des billets de banque!...

— Tu exagères... En tout cas, nous prendrons des garanties sur ses meubles.

— Je l'entends bien ainsi.

— Si ce n'est pas pour lui que nous ouvrons le tiroir de notre buffet , que ce soit au moins

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pour ma nièce, cette jolie Peyrine qui est la fleur de la famille.

— Je ne dis pas... Pour elle, oui... Si nous intervenons, que ce soit pour elle!...

Guittou se frottait les mains doucement, avec la satisfaction d'avoir enfin conquis son fils à ses idées de bien et d'espérance. Au fond, il ne lui donnait pas tort. Jérôme était un gaspilleur, un mange-tout, pire à lui seul qu'un vol de sauterelles s'abattant sur un champ de blé. Mais Guittou professait l'amour jaloux de sa famille, l'orgueil de son nom. Son frère, en se traînant de commerce en commerce, se déshonorerait, tout simplement. Et ce déshonneur n'atteindrait-il pas tôt ou tard, dans sa considération et sa prospérité, l'ancienne boutique de la rue Saint-Jean ?

Au milieu du pont, les deux Guittou s'accoudèrent au parapet quelques minutes, le temps de contempler le paysage familier. La rivière se déroulait en courbe insensible, son large lit brillant de la moire verte des eaux, de l'or des petites grèves de cailloux, entre des touffes de peupliers, de roseaux et de frênes. Au moulin de Castelnau , en amont , une digue coupait le courant qui, blanchissant d'écume, dévale en mille brisures, par bonds capricieux. Toute la

plaine parlait par cette voix de la rivière où, sous les ombrages, l'ombre grise du soir s'accumulait déjà, avec des vapeurs de verdures aux lointains.

Des barques trempaient dans l'Hérault, attachées ainsi que des bêtes aux gros arbres du bord. Juste au-dessous de la digue, dans une crique oubliée par les remous, les Guittou distinguèrent le barquot de Pataloco , leur grand ami, un pêcheur qui ne se repose que rarement, même le dimanche. Ils eurent du plaisir à rencontrer dans la solitude ce frêle esquif où parfois Pataloco les promenait pendant une heure, de la digue de Castelnau à la digue de Roquemengarde.

— Ton oncle Jérôme, dit Guittou, a toujours aimé la rivière. Peut-être, dans un moulin, le mauvais sort l'abandonnera.

A condition qu'il ne se mette pas à pêcher, à voyager sur des barques.

Nous ne lui achèterons pas de barque,

té!... D'ailleurs, Peyrine sera là pour protéger son père contre les tentations de la paresse et de la dissipation.

Ah! cette Peyrine, on compte beaucoup

sur elle!... Si nous la trouvons semblable à son père?

— Je ne crois pas. Elle doit tenir de sa mère, qui était une des plus vaillantes lessiveuses de l'Écorchoir.

— Pas moins, il y a longtemps que nous ne l'avons pas revue. La reconnaîtrons-nous? Ce serait drôle si elle nous arrivait mariée !

— Allons donc , nous en saurions quelque chose !...

— Par exemple, tu serais attrapé!... Tu sais bien que Jérôme a gardé vis-à-vis de nous un silence bourru, comme si nous avions contribué à ses détresses. Il ne nous a écrit que pour se plaindre... Et remarque que dans ses lettres il ne mentionne même pas une fois sa fille.

— C'est vrai.

— Vois-tu, il faut se méfier.

— Hé bé, si Peyrine est mariée, tant mieux ! . . . Deux hommes valent mieux qu'un dans un moulin.

— Tu as raison, après tout... Ayons pitié des aveugles qui ne savent pas se conduire...

Les Guittou s'en retournèrent à Pézenas du même pas monotone.

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