‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 3 sur 24 · LA GRANDE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA GRANDE NOUVELLE

Les paroles des Guittou s'étaient sans doute dispersées à la brise, dans les chemins de l'Hérault. Car le lendemain, au lever du soleil, les anciens du quartier, en ouvrant leurs maisons, échangèrent la grande nouvelle : chacun voulait vite l'annoncer aux autres, et tous la connaissaient. Jérôme réintégrerait bientôt son Pézenas! On reverrait donc de belles histoires, un train du diable au carnaval de l'année prochaine , des farces à n'en plus finir dans les cafés et les grangeots.

A peine Luc, ayant d'abord rabattu ses volets contre le mur, s'était-il installé auprès de son père à l'ouvrage, que les jardinières, leurs corbeilles de légumes sur la tête, s'arrêtèrent devant la boutique.

— Hé bé, on dit que Jérôme a fait la paix avec vous autres et qu'on pourra le saluer aujourd'hui?

— Oh ! oh !

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— Quoi! vous n'osez pas Tavouer?

— Les gens n'ont pas menti. Mais vous allez vite en besogne.

— Qu'est-ce donc qui empêcherait Jérôme de revenir cette semaine?...

Les bavardes, le corps raide sous le poids des corbeilles entassées, auraient résisté à toute sorte de fatigues, pourvu qu'on les eût renseignées sur le retour de Jérôme. Luc les rabroua brusquement, en remuant ses épaules :

— \'oyons , quand finirez-vous?... Que vous importe mon oncle ?

— Voilà qu'il est toujours le même, ce Luc ! . . . Tu ne viendras pas vieux, mon ami, tu te fais trop de mauvais sang.

— Je n'admets pas qu'on se moque des Guittou...

— Tu préfères que ce soit de ta bosse !... interrompit une grasse voix d'homme.

Et Pataloco se présenta. Bancal, tout tordu, le matelot écarta les femmes avec rudesse, puis, après avoir refermé la porte bruyante, se posa sur un escabeau.

— Pataloco! vociféraient les commères. Té! Pataloco qui n'a jamais pu se marier !

— Allez-vous-en, innocentes!... Allez-vousen, ou je raconte devant le monde les fre-

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daines que vous commettiez, quand vous étiez filles!...

Effarées, prises de peur et de honte, les commères déguerpirent ensemble vers la halle.

Pataloco, ce fameux pêcheur de Pézenas, était cordonnier autrefois. En ce temps-là, il était bâti en vrai travailleur de terre, grand et solide. Un jour d'orage, sa barque fut culbutée par-dessus la digue de Castelnau : il roula au fond d'un trou, d'où il ne sortit que par miracle, tout éreinté. S'il évita de mourir, il guérit en restant infirme, rapetissé, la jambe gauche démise en forme de croc, l'autre déjetée, tendue ainsi qu'une barre. Néanmoins, il courait, manœuvrait avec la même agilité qu'au temps de sa jeunesse. Coiffé d'un béret sombre, vêtu d'un pantalon bleu qu'assujettissait aux reins une ceinture écarlate , pour mieux ressembler aux matelots de la mer d'Agde, il portait un tricot de laine et s'en allait, hiver ou été, le cou nu, sans gilet, en veston déboutonné qui sentait la brise fraîche et les fleurs des berges. Sous le béret au pompon rouge, cette face d'écorce roussie, au nez robuste, aux lèvres poisseuses, aux favoris larges, avait la beauté du grand air, comme la face d'une bête.

Aujourd'hui, Pataloco, qui dès la mort de

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son père vendit sa boutique, ne vivait que du produit de la pêche.

Ce matin, par extraordinaire, au lieu de se rendre à son barquot, il était descendu auprès de ses amis de la rue Saint-Jean s'informer au sujet de Jérôme. Les mains aux poches, renversé avec assurance sur l'escabeau , il interrogea Guittou :

— Hé bé. tu prévois ma curiosité, pardi!... Est-ce vrai que tu vas placer Jérôme à Roquemengarde ?

— Oh ! ce n'est pas encore décidé.

— Le temps presse. Nous serons bientôt en avril. Deux mois après, c'est la moisson, l'époque où chaque meunier recherche sa clientèle... Vous avez aussi quelques réparations à entreprendre, l'installation de Jérôme à proclamer dans la contrée.

Guittou ricana tout bas, dans sa bonhomie, en tapant un morceau de cuir sur le bout de silex.

— Il me semble, Pataloco, que tu tiens à ce que Jérôme entre dans un moulin?

— Ma foi, oui, pourquoi le nier?. . . J'aurai là, sur la rivière, un vieux camarade chez qui m'abriter en cas d'orage... Cependant, ce n'est pas pour moi que je parle. Nous n'avons jamais été brouillés, nous autres. Hé bé, je jure qu'un

moulin aura les meilleures chances de réussite, grâce à moi qui fréquente journellement les parages de l'eau. Si vous vous décidez, je parie d'alimenter Roquemengarde d'une clientèle de quatre semaines.

Luc, qui écoutait avec attention, s'arrêta de coudre son rapiéçage. Comme éclairé soudain par une bonne étoile dans la pénombre des murs chargés de leurs richesses, il se leva et dit :

— Au fait, Pataloco a raison.

Il s'avança vers la rue, désireux de voir du monde, ayant un goût de paresse et de badauderie. La ville déjà recommençait à s'animer. Les ménagères balayaient le devant de leur porte, des chiens fouillaient parmi les balayures, aux bords du ruisseau copieux qui traverse la rue. Les voisins arriveraient bientôt à la boutique, pour la causette de chaque matin. Ils ne manqueraient sûrement pas aujourd'hui que tout Pézenas allait apprendre le retour du fameux Jérôme.

Pataloco s'était rapproché de Guittou. Celuici, pour mieux entendre ses confidences, négligea la besogne.

— Vois-tu, Guittou, je gagne à la pêche autant que toi à tes chaussures. J'ai deux mille francs de côté, je suis à mon aise.

— Tout de même . que Jérôme ne t'imite pas au moins !

— N'aie pas peur, je serai là pour le surveiller. Luc ne les écoutait plus. La rue lui donnait

de la distraction : le ruisseau qui babille , les ménagères qui vont chercher quatre ou cinq sous de café dans les cabarets du Planol, les hirondelles récemment revenues qui piaillent sous les toits avant de partir en chasse vers les campagnes. Accoudé sur le mur de la devanture, il rêvait un peu, sa bosse refluant pour protéger sa tête, une bonne tête couleur de cire aux yeux fureteurs, aux lèvres d'enfant qu'il frottait de ses mains noueuses marquées des cicatrices du tranchet.

Brusquement, il laissa tomber sur le mur ses mains sonores comme des pieds, en s'écriant : — Hé, les voici, parbleu !...

C'étaient les voisins, des amuseurs qui tout le jour taquinent les passants, au hasard des paroles. Voici Campai, le coiffeur, un freluquet maigriot, d'une vivacité de rat ; Boipau, le boulanger, un fainéant, gras et bonasse, promenant ses bras nus enduits de farine et son tablier de toile que la pelle du four avait brûlé.

Avant qu'ils eussent ouvert la bouche, Luc les interpella :

— Hé bé, vous savez la nouvelle?

— Saint Jérôme qui nous retourne, répondit Campai.

Pendant que Boipau s'esclaffait, Luc reprit, persuadé qu'une telle certitude plairait à son père :

— Jérôme avant huit jours sera installé au domaine de Roquemengarde.

— Tant mieux !... s'écria Campai. Nous irons y dîner sur l'herbe, en été. Té! justement, voici Santou sur son âne !... Il nous apprendra du nouveau peut-être...

Santou, en effet, apparaissait là-bas, monté sur Jacquounel. Il entrait tranquillement dans sa ville, ainsi qu'un roi, par l'antique porte Saint-Jean, une voûte intacte des remparts d'autrefois, au-dessus de laquelle deux maisons noires montraient jusqu'aux tuiles des petites fenêtres profondes, découpées en croix par des briques. Santou dodelinait du corps et de la tête, balançant ses pieds nus chaussés d'espadrilles, appointant à droite et à gauche ses yeux ahuris qui semblaient de la braise, brûlés qu'ils étaient chaque jour par la flamme du soleil et la réverbération du sol.

Santou était l'homme, la chose du moulin de Roquemengarde. Il en faisait partie au même

titre que les perchoirs du poulailler ou l'auge de l'abreuvoir scellée à la façade , près de la grande porte d'entrée. En outre, il constituait une des gloires de Pézenas. On se moquait de lui, car l'innocent ne comprenait guère les plaisanteries dont on le persécutait et dont il riait autant que les autres. Mais Pézenas avait besoin de Santou, pour rire de temps en temps. Santou par-ci, Santou par-là, dans les fêtes et les foires, et chaque samedi sur le marché des troissix où chacun l'invitait à boire. Grisonnant déjà, vieux peut-être, aussi vigoureux qu'une souche de vigne d'avant le phylloxéra , il racontait , quand il avait bu, ses projets de fortune : manger et mourir à Roquemengarde. Le pauvre , sans initiative, toujours soumis aux besognes d'apprenti, n'appréciait guère l'argent, en connaissait à peine le goût. Où donc aurait-il subsisté, sinon dans ce moulin où sa mère l'avait loué à l'âge de douze ans ? ]\1. Gourdon, le propriétaire du domaine, laissait, en l'absence de meunier, Santou à la garde de l'immeuble et de son morceau de rivière.

Mais voici que la rumeur publique avait, dès l'aube, apporté jusqu'au bout de la plaine la nouvelle de l'entrée de Jérôme à Roquemengarde. Santou, tout de suite, prit peur, s'ima-

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gina que ce fanfaron de Jérôme viendrait bouleverser la terre. Pour la première fois de sa vie, il songea à sa destinée.

Alors, dare-dare, oubliant de manger, Santou avait enfilé le chemin de la rue Saint-Jean.

Il arrivait sans hâte, au pas indolent de Jacquounel. Le nez en l'air, la bouche béante, il épiait à droite et à gauche, surpris que toute la rue en émoi ne parlât point de Jérôme.

— Ouais , Santou ! . . . clamaient les boutiquiers accourus sur leurs portes. Santou, adieu!...

Santou, loin de se troubler, s'avança de son pas ballant, et Luc lui ayant ouvert la porte, il pénétra chez les cordonniers, se campa auprès du maître, parmi les lambeaux de cuir, tandis que Jacquounel, au dehors, se rangeait sagement contre le mur et ne bougeait plus, les paupières mi-closes.

Santou n'ôtait même pas sa bonnette. Il regarda ingénument tous ces messieurs de la ville qui ne l'éblouissaient pas, et dit :

— Guittou, je viens te poser une question.

— Pose.

— Est-ce vrai que Jérôme doit s'installer à Roquemengarde ?

— C'est vrai... A moins que M. Gourdon n'aime pas l'odeur de mes écus.

ET LE MOULIN. i?

Oh! si ce n'est que ça!... Ni M. Gourdon,

ni personne, n'a le droit de refuser l'argent des Guittou...

Les paroles du valet , sorties sans flatterie de son cœur d'enfant, firent de l'émotion. On ne sut que dire un moment.

— Tout de même, dit-il, j'ai peur.

— Pourquoi?

Ton frère est plus violent que l'eau qui

déborde. Il ne voudra pas de moi,

Rassure-toi... Jérôme te gardera. Si quelquefois il prend des colères, laisse passer l'orage et pense à moi... Tu ne risques rien.

Le cordonnier, revenu à sa place, ressaisit son marteau et son bout de silex. Santou , charmé par cette réponse honnête, souriait à tous les visages, en une sensation heureuse et fraîche, comme lorsqu'en pénétrant dans la rivière , son corps frissonnait des caresses de

l'eau.

Ah! dit-il. Je pourrai dormir maintenant...

Il sortit. Au moment de refermer la porte, il mit ses mains sur sa poitrine et dit :

— Si vous m'aviez chassé, j'aurais préféré me noyer dans le gouffre du chenal plutôt que de commencer, à mon âge, une vie de vagabond... Les vagabonds!... Ah! ils ont peur de

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moi, rien qu'en m'apercevant. Le moulin, avec moi, est bien gardé, je le jure. Peut-être, qui sait? Dieu permettra qu'il soit possible à un homme de rien d'être utile à des bourgeois tels que vous!...

Guittou, interloqué, se pencha sur son silex, et tout en tapotant le morceau de cuir à petits coups éperdus qui atteignaient parfois ses doigts ou ses genoux, il balbutia :

— Ne te trouble pas, mon brave... Va, personne n'a jamais eu à se plaindre des Guittou.

Santou s'éloigna à pas lourdauds, avec l'appréhension de n'avoir pas assez remercié. Pataloco, dont les souliers ferrés faisaient à chaque mouvement un éclat de chute sur les carreaux, le suivit, car il ne s'oubliait pas, lui non plus. Cette question de l'oncle Jérôme le préoccupait beaucoup, à cause d'une rivalité possible sur la rivière.

Santou se coucha à plat ventre sur le bât de Jacquounel, puis, haletant, s'établit à cheval, les jambes pendantes, le bâton levé. Déjà il sifflait pour le départ, lorsque Pataloco, sautillant derrière lui, l'interrogea :

— As-tu bien vérifié mes filets ce matin, sous le pont de Montagnac?

— Ma foi, non.

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Quelle tête de Jacquounel tu as !

— Tu comprends, je n'ai songé qu'à moi ce

matin.

A cette belle franchise, Boipau et Campai s'esclaffèrent ensemble. Même, on entendit, au milieu du tapage encore faible de leurs marteaux, grasseyer les cordonniers dans leur boutique.

Mais Pataloco, doucement, s'appuyait contre les jambes de Santou , et d'un ton fraternel

ajoutait :

Pourrai-je au moins toujours compter sur

toi pour surveiller ma pêche et mon barquot ?

— Il me semble.

— Tu sais, je suis un ami intime des Guittou.

— C'est que je serai le serviteur de Jérôme. .11 ne plaisante pas, celui-là... Tu ne pourras

peut-être plus revenir au moulin remiser tes engins, manger, boire, passer des nuits à dormir. Campai et Boipau s'approchèrent. On n'entendait plus les marteaux des Guittou. Pataloco, prudent, coupa net l'entretien.

— Allons, va-t'en!... Ah ! quel ennui que tu changes si souvent de maître!...

— Ce n'est pas ma faute.

Et le valet, sans se préoccuper des airs pitoyables de Pataloco, s'adressa à Jacquounel :

— Allez, mon enfant, retournons à la maison.

Jacquounel, tout le long du ruisseau qui miroitait de ciel bleu, descendit la rue, sur les pavés glissants. On les regardait partir avec amour.

Bientôt ils disparurent sous la porte Saint- Jean. On ne vit plus le bâton de Santou qui s'agitait, dans les secousses du trot, pareil au mât d'une petite barque.

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