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LE MAITRE DU MOULIN ET LES AMIS DE LA RUE SAINT-JEAN

Agnès, doucereuse et gentille, se présenta soudain à la boutique des cordonniers. Déjà on s'y querellait. Guittou battait ses genoux d'un soulier qu'il rapiéçait tout à l'heure, et d'une voix terrible, en agitant tout son corps, il accueillait Pataloco :

— Te voilà, Jean Bart!... Je parie que tu viens solliciter un service!... Oii est Jérôme? Où est-il, ce monstre de frère, ton ami?... Parle, parle ! . . ,

Pataloco se pelotonna dans un coin, derrière Luc, qui s'attendrissait, ayant, à la vue d'Agnès, du printemps au cœur. Agnès, depuis quelques jours, visitait son faraud chez lui : le monde les excusait d'être impatients de leur mariage.

— Bonjour, ma fille! dit Guittou. Espèremoi une minute, nous causerons.

Et se tournant de nouveau vers Pataloco ,

qui s'humiliait, le pauvre, comme le bedeau devant M. le doyen de la paroisse, il poursuivit :

— Je ne veux plus rendre service à qui que ce soit, Pataloco!... D'abord je n'ai pas le sou!... Ah! pardi, tu es étonné!... Mais oui, c'est toi qui m'as ruiné , toi qui as soutenu Jérôme!...

— Tu t'emportes bien à tort, Guittou ! insinua le matelot.

— Ça te fera mal, mon père.

— Oui, té! ça me fera mal de m'inquiéter pour des canailles!... Jean Bart peut s'en aller, je ne lui répondrai plus...

Guittou déblatérait avec une arrogance si contraire à sa nature, que Pataloco avait perdu la tête. Cependant, il reprit son sang-froid et dit :

— Par exemple , moi qui venais ici plutôt pour me débarrasser de Jérôme et vous proposer, à l'occasion, un sacrifice d'argent !

— Ta! ta! ta!... fit Guittou, moins bourru. D'ailleurs, les farauds, qui n'en pouvaient

plus de s'examiner avec avidité, lui donnèrent du plaisir et du courage, en se caressant. Alors, au milieu de ses coups de marteau, il ajouta :

— De l'argent!.^. De l'argent!... Tu en as encore?

— Certes!... je peux te prêter le dernier que j'aie pu sauver.

— Bien! bien!... Et à quelles conditions, Pataloco?

— A la condition que tu me débarrasses de Jérôme. Du même coup tu te débarrasses aussi.

— Comment ça?

— En l'obligeant à quitter le pays. Les gens croient, à tort ou à raison, que c'est toi le vrai responsable de Roquemengarde.

— Heu!... En un sens, ils n'ont pas tort.

— Ils ont confiance et ils apportent leur blé... Tandis que si tu proclames que tu ne connais plus Jérôme, celui-ci, livré à lui-même et dépourvu de ressources, se rendra à ta volonté.

— Oui, j'ai pensé à une combinaison de ce genre. Elle est grave... Tout de même, je me résoudrai, pour pouvoir enfin, avec l'argent que tu nous prêteras, célébrer ce mariage qui traîne tant qu'on en plaisante par toute la ville.

— Alors, c'est dit?

— C'est dit.

— Quelle canaille!... C'est qu'il m'empêche de travailler dans la rivière !

— Oh! toi...

Guittou et ses enfants riaient des plaintes de

Pataloco. Le matelot riait aussi. Pourtant, dès qu'il eut reçu la promesse que le lendemain Guittou irait châtier son frère, il s'éloigna.

Le lendemain, Guittou ne manqua point de se rendre à Roquemengarde. Partout , dans les chemins et les vignes, sous le dur soleil, les charrettes balourdes, les colles de vendangeurs faisaient du bruit et de la vie depuis l'aurore. Il rencontra, après le faubourg, Claude et Peyrine qui vendangeaient dans un jardin. Il leur serra la main par-dessus le mur de clôture :

— Hé bé, comment vous allez?

— Bien.

— Êtes-vous heureux?

— Libres comme des cigales, cossus comme des boutiquiers.

— Heu!... Croyez-vous que cela durera?

— Nous le croyons, dit Claude d'un air un peu las.

— Quant à moi, je vais châtier Jérôme... Il faut qu'il m'entende.

— Oh ! nous ne voulons plus connaître ce moulin.

— Pardi ! . . . Puisque vous avez l'hôtel de Clermont qui vous espère!... Vous ne le dites pas, mais je le sens,moiqui suis un vieux d'expérience.

— C'est peut-être vrai.

Et Claude, en souriant, reconduisit au travail sa jolie Peyrine, dont les bras nus et le visage se bronzaient au soleil de la plaine.

Guittou décampa le long du fossé, tout droit, bien convaincu qu'il dompterait Jérôme sans peine. Roquemengarde bruissait de monde encore plus que les vignes. Le hangar était bondé de charrettes, l'écurie de mulets et d'ânes. Des farauds s'embrassaient ingénument sous des ombrages ; des domestiques, au repos dans le pré, mangeaient leur pain frotté d'ail. Santou, vêtu seulement d'une culotte, déchargeait un chariot au milieu de la cour.

— Ouais, Santou! commanda le boutiquier. \"a me chercher ton maître.

Santou, après un mouvement de surprise, interrompit son ouvrage, posa placidement sa veste sur les épaules, à cause de la fraîcheur de la rivière, et descendit aux meules.

Jérôme remonta sans différer, d'une humeur maussade, en toussotant. Il se planta devant Guittou, brusquement, les dents serrées.

— Que veux-tu, frère ? demanda-t-il.

— Puisqu'on ne te voit plus et qu'il semble que jamais tu n'aies entendu parler de Pézenas, je viens à toi, moi... Je te réclame mon argent, il le faut. Voilà.

— Oh! oh!... tu me débites ça devant la cHentèle ! . . .Tu vas ébranler mon crédit, sais-tu !

— Ne me conte plus de sornettes.

— Alors, tu veux m'embrouiller dans mon commerce ?

— Je veux te l'interdire.

— Voyons, tu ne comprends pas que si je te remboursais, je n'aurais plus le sou.

— Ah ! comment? Et l'argent qu'on t'a prêté? Et celui que tu as gagné ?

Seulement, le monde, au milieu de la cour, les enveloppait déjà, des farauds narquois, des paysans qui, pour être servis les premiers, tiraient Jérôme par la manche. Alors, Jérôme, sous le prétexte de dissiper un peu tous ces curieux, bafouilla des choses fort raisonnables sur l'ordre d'un moulin, le bonheur de faire sa fortune dans sa maison. Tout d'un coup, comme si l'ivresse du travail l'eût emporté, il déguerpit vers la rivière, laissant au milieu du monde qui ricanait son aîné confondu.

— Ah ! s'écria Guittou. C'est maintenant contre moi qu'il commet ses injures !... Contre moi ! contre moi !

Il distribuait à droite et à gauche des coups de canne , si violemment que les poules effarées rentrèrent au poulailler.

— C'est honteux!... Jérôme abusera donc de moi jusqu'à la fin des siècles! Espère-t-il que je vais le surveiller comme lorsque nous allions à l'école ?

— Allons ! lui disaient les paysans pour le consoler. Les hommes de bon sens sont rares. Il faut avoir de la raison pour les autres.

— Que feriez-vous donc à ma place ? Empêcheriez-vous votre enfant de se marier ?

— Oh! ça, non.

— Hé bé, alors!... Ah! quand je me rappelle le lundi de Pentecôte , les magnifiques serments de Jérôme! C'était trop beau!

Il frappait de la canne, gesticulait au hasard, dans une rage de pauvre. Il se précipitait au parapet pour aller trouver là-bas , au moulin , son frère abominable, lorsque celui-ci accourut.

— Ah çà ! Guittou!... Quoi! tu me reproches mon inconduite ! Toi qui te conduis si mal aujourd'hui ! Tu troubles mon domaine, sais-tu?

— Ton domaine! Le mien, tu veux dire ?

— Le tien et celui de Pataloco. Pataloco est venu te supplier hier, on me l'a appris. Cependant, il ne cesse de me caresser, il me flatte de toutes les manières... Ah! le traître!...

— C'est qu'il a peur de toi, nigaud! En attendant, il est avec moi, nous défendons

notre argent. Si, dimanche, tu ne me rembourses pas, nous t'envoyons l'huissier.

— Hé bé, va-t'en au diable! Je ne crains pas les juges !

Jérôme, une seconde fois, déguerpit vers la rivière. Le monde riait, en poussant des injures, en imitant des cris d'animaux. Guittou, dans ce tumulte, sentit que son honneur serait compromis, son vieux renom de probité et de courage. Alors, tandis que Santou, assis dans un coin, regardait tristement le sol, il partit pour la ville en maugréant contre ses misères.

Ce n'est pas le quartier qui aurait pu aujourd'hui redonner à Guittou sa force et sa joie d'habitude. On parlait bas chez les Garrigues, au bord du ruisseau, sur la placette. Mlle Durante était si mal qu'elle ne reconnaissait plus ses visiteurs; car le voisinage peu à peu s'aventurait dans sa chambre. On attendait sa mort pour le soir.

Boipau, depuis le matin, servait maladroitement la pratique, pleurait dans son fournil. L'héritière de Gabian se présenta à l'heure de midi, en robe de deuil déjà, cette avide. Peutêtre si les camarades avaient su la flatter, se fût-elle montrée aussi bonne que Durante; mais aucun n'osa s'avancer le premier, de

crainte d'être blâmé par les autres. Ah! certes, on ne pensait plus à Roquemengarde ni aux Guittou, qui étaient bien assez roués pour démêler tout seuls leurs affaires.

Jérôme, en tout cas, espérait arranger les siennes cette nuit même. A table, il soigna Santou et Pataloco. Même il affecta de l'amitié, du rire ; il se complut à bien manger et bien boire, à donner son meilleur vin. Le domestique et le matelot se couchèrent à l'heure d'habitude, le cœur content.

Une fois seul dans sa paisible demeure , Jérôme ramassa l'argent accumulé depuis trois jours dans l'armoire et s'esquiva. Il atteignit, avec le barquot, l'autre côté de la rivière, puis chemina vers le village de Castelnau, si loin, sur la colline où l'on jouait toutes les nuits. Pour la dernière fois, il allait provoquer la fortune : si le bon Dieu lui permettait enfin de gagner, il aurait de quoi rembourser son frère et conquérir l'indépendance à Roquemengarde.

Pécaïré! Jérôme perdit. Il perdit, rentra, les poches vides, un peu avant l'aube. Tandis que Pataloco dormait parfaitement tranquille dans sa chambre, il transporta le barquot par-dessus la digue de ce moulin qu'il ne re verrait plus, et rama durant des heures, en amont. Dans l'ombre

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bourdonnante des feuillées et de l'eau, il sifflotait des chansons sous les arbres, aussi heureux peut-être que les merles des bosquets. Néanmoins, il était ému au fond du cœur, tendrement ému, de revenir à la pauvreté insouciante pendant laquelle il avait moins souffert que depuis le jour où son frère lui avait procuré de l'argent.

Arrivé au territoire de Clermont, il attacha le barquot à un chêne et sans autre scrupule marcha vers la ville. Ses enfants réintégreraient, après les vendanges, l'auberge opulente des parents de Claude. Ils n'accepteraient pas sans doute d'abandonner leur père dans les rues , errant parmi les chiens, parmi les paresseux de profession : les vieux lui accorderaient une place auprès de sa Peyrine. Il s'amuserait à conduire les chevaux à l'abreuvoir, à balayer les écuries, à descendre du grenier des balles de foin, à jouer des sous au palet sur la grande place du marché. Ainsi, d'un pas philosophe, les mains dans ses poches vides, Jérôme regardait avec plaisir luire l'aube grisonnante, sans plus se souvenir de son moulin : il ne songeait qu'à lui-même, il était plein du bonheur de vivre.

Là-bas, au moulin, Pataloco cherchait déjà le barquot. Il chercha, toute la matinée, sous les fourrés, dans les recoins de la rivière : après

chaque recherche infructueuse il remontait à Roquemengarde, ce nigaud, avec l'espoir que Jérôme, poussé par la faim, serait rentré. Dans ia cour, sous le mûrier et les platanes, les paysans négligeaient de moudre leurs récoltes pour bavarder, en des commérages interminables. Baquenoi, qui depuis le procès venait le matin casser la croûte chez le frère de Guittou, fut, dès son apparition, entouré de questionneurs et de curieux. Seulement, il les rejetait à tour de bras, disant qu'il ne voulait rien savoir des guerres civiles de son territoire.

Pourtant, Santou, acagnardé sur les marches de la cuisine, gardait la maison en chien fidèle. Baquenoi s'approcha pour l'interroger :

— Hé bé, ton maître, tu n'en sais pas des nouvelles?

— Oh ! pas du tout... Quand même, je m'en ■doutais. Ça devait finir comme ça... Il ne reviendra plus.

— Et toi, où iras-tu?

— Ici... Un autre maître prendra Roquemengarde, voilà tout. Bientôt, j'irai prévenir le propriétaire, M. Gourdon.

— Té! Justement Jacquounel doit comprendre que des vacances commencent pour vous deux... Il tond l'herbe du pré.

Les paysans s'esclaffèrent. Le garde partit pour la ferme voisine, de l'autre côté de l'Hérault.

L'après-midi, Baquenoi, s'étanthâté dans ses pérégrinations, rentra à Pézenas plus tôt que de coutume. Il aurait aimé annoncer le premier à Guittou la fuite de Jérôme. Guittou la connaissait déjà : mais il l'oubliait un peu, son âme étant avec le voisinage, dans l'angoisse du quartier.

Sur la placette, devant la porte des Garrigues, tous les camarades étaient réunis. Comme la veille, ils attendaient la mort de Durante. Fatigués de s'occuper toujours de leur malheur, ils parlaient maintenant des Soulayrol. Ces innocents n'avaient-ils pas, de même que Jérôme, pris la fuite dans l'inconnu? Leur boutique fermée, juste au milieu de la rue, faisait mal aux yeux.

— C'est terrible! gémissait Fabarote. Notre quartier s'en va...

— Soulayrol a eu tort de désespérer, affirmait Boipau. Durante l'aurait sauvée... Car elle guérira, j'en suis sûr, le médecin me l'a dit ce matin.

Boipau n'avait pas achevé qu'Agnès, éperdue, appela tout le monde, du haut du balcon.

Alors, d'une cohue, tous montèrent chez Durante, précédés par Garrigues, l'important chapelier. Durante venait d'expirer : Agnès lui voilait le visage pieusement.

Les camarades, penauds, malgré tout, consternés devant l'irréparable , se regardèrent. Fabarote vit , par les volets entr'ouverts , le jour bienheureux de la rue; soudain, pris d'épouvante, il allait s'échapper, lorsqu'il aperçut auprès de lui le solennel Garrigues . Celui-ci articulait d'une voix profonde, avec une gravité que l'égoïsme éperdu rendait émouvante :

— Nous sommes seuls... Aujourd'hui, grâce à Dieu , l'héritière de Gabian n'est pas venue flairer son héritage. N'est-ce pas le moment de nous rendre compte des ressources de cette brave Durante et surtout de nos créances?

A la pensée du sacrilège, les camarades baissèrent la tête, immobiles et muets. Au dehors, sous la chaude lumière du ciel, dans le silence, le ruisseau murmurait sa chanson, les oiseaux chantaient dans leurs cages. Boipau sanglotait, en un coin de la chambre. Brusque, furieux, tel qu'un blessé, il geignit et cria, disant que Dieu n'est pas juste et qu'on verrait bien si le monde à la fin ne se vengerait pas. Il sauta sur l'armoire poudreuse, retira à coups de

ses mains folles les papiers de la morte et les remit à Garrigues, qui se sentait pleurer aussi.

Garrigues aussitôt parut consolé. Une grande rougeur, comme un nuage ardent sur le soleil de midi, couvrit sa face épaisse. D'une main lente, avec mille précautions, il dépouilla, sur la table encore chargée de remèdes, les papiers poisseux et mélangés , respecta les billets de banque, les valeurs, pour ne conserver que les créances et le testament.

Enfin, il lut tout bas, dans une anxiété que chacun partageait, les volontés suprêmes de la morte. Celle-ci léguait sa fortune entière à sa cousine du village, à l'étrangère qui sans doute exécrait la ville. Alors, ce fut une explosion d'outrages et de malédictions. Durante, cette fausse, trompait ses meilleurs amis.

— C'est écrit, disait Garrigues. Je n'invente rien.

— Durante voulait nous ruiner.

— Quoi! ajouta Fabarote. Une étrangère viendrait faire la loi dans notre rue ! . . . Et à qui appartiendrait cette maison?...

— Elle ne donne rien au quartier! s'indigna Boipau.

— Té ! vociféra Rosette. Durante ne mérite que ça !

Rosette alluma un feu de sarments dans la cheminée ; puis, de son poing de commère jalouse, elle y jeta les créances redoutables et le testament.

Au souffle du dehors, au vent joyeux du ciel et de la rue , les rideaux du lit frissonnaient quelquefois, la fenêtre s'ouvrait davantage. Làbas, de la placette, les Guittou et Baquenoi, accourus à la rumeur de la mort, pouvaient entendre les plaintes des camarades. Ils n'osaient monter à leur tour, ne fût-ce que pour délivrer Agnès de cet air de misères.

Juste, M. Crax , qui descendait du Planol, vint à passer le long du ruisseau.

— Té! Baquenoi!... s'écria-t-il. Est-ce que tu gardes la rue Saint-Jean?

— Mais oui, monsieur le juge... Il fait plus d'ombre ici que dans nos vignes.

— Ma foi, tu n'as pas tort... Et toi, Guittou, tu ne travailles pas aujourd'hui ?

— Non, pécaïré!... Durante vient de mourir

— Ah ! mon Dieu !... Nous mourons les uns après les autres. Il faut se résigner... Allons, adieu!...

M. Crax décampa, en agitant sa main avec grâce.

Presque à l'instant on vit arriver Santou juché sur son âne.

— Où tu vas? lui demanda Guittou,

— Je cherche M. Gourdon... Vous ne l'avez pas vu?... Vous savez bien la grande nouvelle du moulin ?

— Hé, oui!... Tu comprends, il se produit tant d'histoires à la fois qu'on ne peut pas tout d'un coup ne s'informer que de Jérôme. On le retrouvera bien toujours, va... Il ne s'est pas noyé, j'en suis sûr.

— Bon! bon !... Moi, ça m'est égal... J'aurai toujours un maître, il faut un meunier au moulin... Ah! vous savez, le matelot est derrière moi...

Santou s'éloignait, en se balançant sur le bât, au pas lourdaud du vieux Jacquounel. Mais Pataloco arrivait, se hâtait à grands efforts de ses jambes tordues.

— Où tu vas, matelot ?

— Je vais... Je vais... Ah! je n'en puis plus ! . . .

Il haletait, tremblait de chagrin et de fatigue, son béret sur l'oreille, la figure trempée de sueur.

— Ah ! Guittou , ton frère est un voleur ! . . . Je vais prier Pantouket de publier mon barquot.

— Nigaud! Puisqu'il n'y a personne dans Pézenas et que tous les habitants sont aux vendanges !...

— Il publiera ce soir, au retour des vignes.

— Ne te désole pas, emplâtre!... Mon frère ne t'a rien volé, il craint trop la prison.

— Ça ne fait rien, je vais voir Pantouket. Pataloco, réconforté par les paroles de Guit-

tou, courut de nouveau.

Justement, tous les camarades descendaient de la chambre de Durante. Ils ne parlaient point; ils regardaient le pavé, le seuil des maisons, confusément^ avec la honte d'avoir commis un crime peut-être. Campai, à la vue de Guittou dont chacun redoutait la conscience, essaya de plaisanter :

— Si nous faisions publier les Soulayrol dans tout l'arrondissement?

Personne ne répondit. Boipau sanglotait encore, contre le mur de Durante, si bien que les camarades, touchés par sa désolation, lui serrèrent la main, comme à un veuf.

Luc, afin de dissiper les pensées de mauvais augure, s'approcha d'Agnès. Les deux farauds, sans craindre de causer du scandale aujourd'hui, se caressaient au milieu de la rue. Après l'horreur d'avoir vu mourir, Ao-nès trouvait à

son amoureux plus d'innocence et de jeunesse; elle allongea son bras sur ses puissantes épaules, ils levèrent ensemble les yeux vers le soleil éternel et beau.

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