‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 23 sur 24 · UNE ALARME · texte numérisé non relu

UNE ALARME

Claude et Peyrine se hâtaient dans le chemin creux. La plaine, les collines, noyées d'ombre, paraissaient infinies, d'une sonorité de caverne. La voix de la rivière roulant monotone entre ses épaisses bordures d'arbres s'élevait ainsi qu'une lamentation. Ils marchaient vite de plus en plus, tels que des bêtes pourchassées.

Bientôt apparurent les jardins aux murs pâles, les enclos parfumés de vergers et de treilles. Plus loin, la grande route blanche se montra, le vaste faubourg déjà au repos. Les jeunes époux eurent l'émotion d'une humanité bonne qui leur accorderait secours.

— Tu n'as pas froid, Peyrine?

— Non... Ne ralentissons pas. Mon oncle serait couché.

Les becs de gaz, de loin en loin, éclairaient les façades difformes aux innombrables fenêtres.

aux petites portes barricadées. Sur le vaste Planol , rien que de l'ombre qui grouillait au milieu, en tas, comme des meules de moissons, tandis qu'au long des cafés flambait l'or fauve des lustres. Tout en haut, resplendissait la nuit pleine d'étoiles. Le clocher obscur, pareil à un phare mort, érigeait du flot inégal des toitures son bloc de pierres carré.

Déjà, la rue Saint-Jean, étroite, profonde, dormait. Pécaïré, les braves camarades du moulin jouissaient dans leur lit d'une sécurité parfaite , sous le toit séculaire oii règne un doux silence de tombeau. Pas un bruit, pas un frisson. C'était la solitude, de même que là-haut, dans l'espace.

Cependant, au bout de quelques minutes, Claude et Peyrine distinguèrent au bout de la rue, en face de l'église, le cliquetis de la gâchette d'un portail, le pas sournois d'une ombre qui épiait de tous côtés, puis jetait une ordure dans le ruisseau; de nouveau la disparition furtive de l'ombre, le cliquetis de la gâchette du portail. /

A la maison des Guittou, ils s'approchèrent lentement , et toc ! toc ! ce fut Peyrine qui appela son oncle. Celui-ci sans doute la reconnaîtrait tout de suite, puisqu'il couchait sur la

rue. Toc! toc!... Peyrine appela de plus en plus fort. Rien ne bougeait. La rue semblait sans écho. Alors, elle cria, et Claude lui-même, sans ménagement.

— Mon oncle ! mon oncle ! . . . C'est nous autres ! . . .

Leurs voix s'élevaient ardentes et obstinées, dans la solitude. Rien ne bougeait. Ils frappèrent, alors, contre les volets de la boutique.

— Mon oncle ! . . . mon oncle ! . . .

Une fenêtre grinça, presque en face, chez Soulayrol. Soulayrol, le frileux, aventura sa tête à peine, en grommelant contre ces tapageurs qui l'empêchaient, au milieu de la nuit, d'écrire ses poèmes et ses chansons. D'autres fenêtres grincèrent : les voisins entr'ouvraient l'un après l'autre leurs volets avec la frénésie de voir sans être vu, et avec tant de précaution que nul ne savait au juste où retentissaient les cris d'appel, les coups de poing. Mon oncle ! . . . Quel oncle?... C'était peut-être de la jeunesse qui s'amusait à réveiller le monde, et si le quartier se laissait prendre au jeu, elle reviendrait tous les soirs s'amuser.

Peu à peu les têtes s'enhardissaient : des bonnettes blanches à pompon, des coiffes à longues brides, des foulards roulés en turbans. Les

curieux, émergeant davantage de leurs fenêtres, se recouvraient précipitamment des habits du dimanche empaquetés tout à l'heure sur des chaises.

Peyrine et Claude appelaient toujours, frappaient si fort qu'ils ne remarquaient point les rumeurs du voisinage. Campai fut le premier à reconnaître la voix claire de Peyrine ; et grelottant de froid, bien qu'un tablier de Rosette abritât ses épaules, il donna l'alarme :

— Ouais ! . . . C'est le moulin ! . . .

La rue Saint-Jean, du coup, fut en émoi : les volets claquèrent, s'abattirent contre les murs. Tout le monde apparut aux balcons, aux croisées.

— C'est vous donc, Claude, Peyrine!... Parbleu oui, c'est eux!... Qu'est-ce qui arrive? Le moulin brûle ?...

Campai lâcha une plaisanterie :

— Est-ce que Santou est là aussi, avec son Jacquounel qui a avalé la lune ?

Les jeunes époux, un moment déconcertés, se turent. Ils étaient le spectacle du quartier, demain ils seraient la fable de la ville entière.

— Hé bé ! s'impatienta Soulayrol. Nous sommes tous debout, votre oncle seul n'a pas le courage de se lever!... Cognez donc, et dur!...

Peyrine et Claude frappèrent avec de gros cailloux, à tour de bras, furieusement. Ce fut un vacarme épouvantable , une telle rage de bruit et de supplications qu'on n'entendit pas sonner onze heures au clocher.

Le cordonnier, enfin, ouvrit sa fenêtre et apparut; il se pencha, tout rechignant :

— Hé bé ! . . . On ne peut donc pas vous laisser dormir tranquille dans cette rue ! . . .

— C'est nous, mon oncle.

— Quoi!... Qui est là-bas, canaille?

La tête enveloppée d'un capuchon, il se penchait davantage.

— C'est nous, mon oncle.

— Ah! té!... D'où vous venez?,.. Jérôme aussi, il est là-bas?

Le pauvre Guittou bâillait , se frottait les yeux, n'ayant plus souvenance des misères du moulin , ni surtout des solennelles promesses qu'il avait faites aux enfants de Jérôme.

— Jérôme, lui dit Claude, est à Roquemengarde.

Claude aurait tout simplement raconté la querelle de famille, si Peyrine, plus prudente, ne l'eût contenu.

— Tais-toi!... Le quartier nous écoute.

— Quoi! quoi! bredouilla Guittou, qui serrait

son capuchon sur les oreilles. Que dites-vous? Que voulez-vous?...

— Vous ne comprenez pas?... Hé bé, Jérôme nous a jetés dehors... Nous sommes venus ici.

— Hé bé! Je crois ! je crois L.. Ça n'a pas été long... Attendez-moi.

Guittou referma doucement ses volets, tandis qu'à leurs fenêtres les voisins observaient un tel recueillement qu'on entendit bientôt ses gros pas dans l'étroit escalier, au fond de la maison.

Campai ne pouvait demeurer si longtemps sans parler. Fabarote, la tête dans un cachenez , le corps dans une sorte de manteau de chartreux, habituel aux hommes de son âge, se présenta sur son balcon ainsi qu'un prêtre en sa chaire, et Campai l'interpella :

— Hé! Fabarote, il s'agit de Jérôme, pardi!.,. Peut-être il vient taquiner son frère!... Si nous allions nous rendre compte?...

— Non pas, fichtre!... S'il y avait une bataille, nous serions mandés en témoignage à la justice, et j'en ai assez de comparaître devant M. Crax.

Leurs voix, dans la nuit légère, au gai murmiure du ruisseau, sonnaient si clair qu'on les entendait jusque de l'église. Soulayrol leur cria :

— Ce n'est pas Jérôme! C'est sa fille! La

pauvre, je le savais bien qu'on ne peut pas vivre dans la société de Jérôme... N'est-ce pas, Durante ?

Soulayrol riait, et tous avec lui. Car Durante apparaissait à son balcon, énorme et blanche en jupon et en caraco, une bougie à la main. D'ailleurs, au lieu de se fâcher, elle se mit à rire à grands éclats, heureuse de se montrer devant Boipau en son déshabillé de riche demoiselle. Seulement, le boulanger pétrissait sa pâte dans le fournil, derrière les murailles du four, et certes il ne se doutait pas du fracas de son quartier.

Les Garrigues, à leur fenêtre, se poussaient l'un contre l'autre, afin d'assister au mouvement de la rue, aux commérages de tant de monde. Effarés, ils interrogèrent Durante, puis Campai et Fabarote :'

— Est-ce qu'il y a des voleurs? C'est le moulin?... Ah!... Hé donc, qu'est-ce qui arrive?...

— Rien, répondit Campai. Claude et Peyrine qui vont faire divorce.

— Pas possible !...

La main de Durante trembla si fort d'émotion que la bougie faillit s'éteindre.

Là-bas, Guittou ouvrait sa boutique. Rouge de peur et de honte , il accueillait ses neveux en mauiîréant :

— Hé bé , ça y est?... Pour toujours?... Jérôme reste donc seul avec l'argent de tous ses amis ?...

— Oui, pécaïré !...

— Luc, où est-il?

— Allons, entrez vite... Quant à mon fils, depuis qu'il est fiancé, il dort si bien qu'un boulet de canon ne le réveillerait pas.

Les jeunes époux entrèrent, et précipitamment Guittou barricada sa boutique.

Les voisins , désappointés , patientèrent un long moment, dans l'espoir que Jérôme surviendrait du moulin, ou encore Santou. Les hirondelles babillaient sous les larmiers, le ruisseau parlait seul dans l'ombre, sur les pavés. Tout de même, dans le silence, on entendit la voix furieuse de Rosette qui de son lit injuriait ce drôle de Campai :

— Ouais, grand emplâtre!... M'empêcherastu de dormir jusqu'à demain matin !... Dis ! tu vas laisser la fenêtre ouverte pour que je prenne mal!... Hé! va te promener sur le Planol, que je m'en moque !.. .

Campai fut tellement secoué qu'il se retira de sa croisée, disant aux camarades :

— Demain, nous apprendrons l'histoire... A présent , on ne peut rien savoir. . . Tout de

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même, comment coucheront-ils chez leur oncle, ces deux enfants?

— Sur des chaises, comme des poulettes.

Tous, l'un après l'autre, se renfermèrent. Les Garrigues grommelaient entre eux, prédisant de vrais malheurs aux Guittou.

LA SOCIÉTÉ n'est PLUS COMPLÈTE.

Durante, ayant pris froid cette nuit de dimanche, gardait le lit depuis une semaine. On désespérait de la sauver, d'après l'avis du médecin, et certes dans la rue Saint-Jean on se préoccupait beaucoup plus de Durante que de Jérôme. Tant de boutiquiers devaient de l'argent à la riche demoiselle ! Tant d'autres comptaient sur sa bourse généreuse, en cas de débâcle dans leur commerce ! Les débiteurs redoutaient surtout l'arrivée soudaine d'une cousine de Gabian, un village de la banlieue, vers les Cévennes. Cette cousine, une rude montagnarde, pourrait, en qualité d'unique héritière, mettre en ordre et en lieu sûr, même pendant l'agonie, tous les papiers de Durante. C'est

pourquoi tous les camarades, grands et petits, tremblaient , jusqu'à Guittou le pacifique qui s'inquiétait pour le mariage de son fils. D'abord les misères du moulin aigrissaient ce vieux boutiquier. Il devenait d'une humeur acariâtre, ombrageuse ; il répétait du matin au soir :

— J'ai peur que Durante ne s'en tire pas.

— Hé bé, qu'importe ! répondait Luc.

— Ah! tu es philosophe, toi!... Et la noce? Tu ne sais donc pas que les Guittou, lorsqu'ils se marient, invitent tout le quartier?

— Pourquoi prodiguerions-nous des dépenses? Agnès n'est pas fière... Peyrine et Claude sont plus à plaindre que nous.

— La question des dépenses n'est rien. Il y a la question d'honneur. Que dirait-on de nous dans Pézenas si nous lésinions pour célébrer ton mariage ?

Guittou étendait les bras , pliait les épaules en maugréant de tristesse, et poursuivait :

— Quant à tes cousins, s'ils sont à plaindre, ils le veulent un peu. Pourquoi ne retournentils pas dans leur hôtel de Clermont? Tu me diras que Claude a promis de gagner sa vie à la sueur de son front; mais quand on ne peut pas tenir ses promesses?... A présent, il a trouvé du travail à la Grange-des-Prés pour le temps

des vendanges, Peyrine également... Seulement, ça ne durera pas. Ils ne sont pas faits, vois-tu, pour travailler chez les autres.

— Et Jérôme, tu l'oublies?

— Non, je ne l'oublie pas. En voilà un qui fait le fort, qui se révolte contre les hommes et contre les choses... Ça ne durera pas non plus. Je suis sûr qu'il reviendra ici, chez nous, me pleurer et se repentir, quand la saison du moulin sera passée et qu'il n'aura plus le sou. Alors, nous le conduirons à notre gré. Ses enfants, à Clermont, le conduiraient plus facilement encore... Té! la preuve qu'on peut lui en imposer, c'est qu'il a gardé Santou, tu vois... Il le garde, parce qu'il le craint, parce qu'il a peur d'aller en prison, s'il usait de représailles envers son domestique...

— Cependant, pourquoi n'irais-tu pas soumettre nos ennuis à un notaire?... Jérôme, déclaré incapable de gérer le domaine, transmettrait Roquemengarde à son gendre.

— Oui , de nouveaux frais , une procédure qui n'en finirait plus!... Non, bornons-nous à souhaiter que Jérôme, poussé malheureusement encore par cet ingrat de Pataloco, ne commette pas de sottises... Ah! vois-tu, je suis fatigué de toutes ces histoires!...

Guittou grimaçait de colère , se frottait les mains avec énergie, comme lorsque, le dimanche, il se lavait au savon, dans l'évier. Et Luc Guittounet, les larmes aux yeux, songeait à son mariage qu'on différait chaque semaine pour un motif d'orgueil.

Dans la rue , illuminée par le soleil , les oiseaux chantaient aux fenêtres , les chiens aboyaient ensemble devant les portes ou se cherchaient querelle.

Ce matin-là, une grande charrette , stationnant un peu plus haut que la maison de Boipau, dans la partie la plus étroite de la rue, à l'embouchure de la ruelle de la Poissonnerie, barrait entièrement le passage de sa charge de fagots secs. Le paysan, dans sa terre, avait accumulé bois et ramures sans prévoir qu'au milieu de la ville l'espace serait mesuré à son attelage. Aussi, la charge atteignait-elle le premier étage des maisons et s'appuyait si fort contre les murs qu'elle rayait d'égratignures les auvents et les glaces des boutiques. Les passants se fâchaient d'être obligés de ramper sous les fagots, contre les lourdes roues souillées de crotte. Les femmes surtout, à la descente du marché, refusaient, avec leurs paniers remplis de vivres , de se traîner sous des ramures qui accrochent toujours

quelques cheveux, quelques rubans; et maudissant les chemins de la campagne et les fours de la ville, elles préféraient éviter la rue Saint- Jean par un grand détour sur la place des Trois- Six. D'autres charrettes qui se présentaient en brouhaha, sur la côte du Planol ou sur la place de l'Eglise, s'arrêtaient soudain, bientôt s'encombraient, et le monde confondu se plaignait en même temps. Le paysan, pourtant, ne se pressait guère de vider sa charge : d'une allure indifférente il énumérait ses fagots, à seule fin de prouver à sa clientèle que s'il en avait vendu un cent, il en offrait au moins deux ou trois de plus.

Aujourd'hui, c'est pour la pâtisserie qu'on déchargeait du bois. Naturellement, Boipau aidait Soulayrol dans sa besogne, les deux fours se rendant de mutuels services. Mais les deux amis ne plaisantaient pas comme d'habitude , pendant qu'ils emportaient par la ruelle les fagots au hangar. Boipau, encore, le monde comprenait bien la raison de ses chagrins. Son mariage était compromis. Le Destin ne voulait pas qu'il fût riche.

Dans Pézenas, on croyait, au contraire, Soulayrol florissant et heureux. Soulayrol!... Ah! la maladie de Durante l'alarmait certes plus que

Boipau. Celui-ci ne perdrait que des espérances. Celui-là, si Durante mourait, perdrait son métier, sa patrie, son honneur, tout. Car si la voisine n'avait pas besoin de l'argent qu'elle prêtait, son héritière, par exemple, réclamerait avidement ses créances à ce pâtissier poète qui avait vu trop grand, qui avait réparé sa maison et son magasin sur le modèle de Paris. Ah! le pauvre Soulayrol ! une fois , le quartier Saint- Jean avait posé sa candidature au tribunal de commerce. Comment donc aurait-on pu deviner qu'aujourdhui, dans son désespoir, l'idée de la mort le hantait à chaque minute, en transportant ses fagots ?

Néanmoins, il était obligé de rire, lorsqu'une femme le plaisantait sur la vigueur de ses bras nus, aussi fluets que les baguettes du tambour de Pantouket. Il riait, plaisantait même, par habitude. Mais il marchait lentement, plus lentement que Boipau, de telle sorte que l'ouvrage, au grand dépit des voisins irrités, n'en finissait plus. Ceux-ci s'avançaient au seuil de leurs magasins, en grommelant des menaces, les poings aux poches. Sans oser protester franchement contre Soulayrol , ils vilipendaient l'un après l'autre le paysan juché sur sa charrette, parmi son bois.

26o LA RUE SAINT-JEAN

— Hé bé, quand tu voudras partir, fainéant!

— Oh! monsieur, voilà... Il faut bien que chacun gagne sa vie.

— La rue n'est pas pour toi! Tu bouches le jour de ma maison , tu empêches mes clients d'entrer , tu envoies de la poussière sur mes marchandises ! . . .

Le paysan, ses mains ensanglantées par les ramures, ôtait sa casquette, s'essuyait le front mouillé d'une sueur terreuse. Puis, paisible, rassurant autour des reins sa ceinture écarlate, il répliquait :

— Hé !... Vous êtes trop bien partagés par le sort de ne pas bouger de vos magasins!... Si vous saviez quel jour terrible et quelle canicule nous subissons dans la campagne!...

— Dépêche-toi!... ou j'appelle un sergent de ville!...

— Voilà ! voilà ! . . .

Enfin, le paysan descendit, sans se hâter, fouetta ses bêtes, ramena sa charrette sur la place de l'Église, tandis que Boipau et Soulayrol remisaient au hangar les derniers fagots.

Tout de même, ce paysan, avec ses chevaux, sa charge énorme, avec ses cris, ses claquements de fouet, apportait de l'animation dans la rue Saint-Jean, un cri joyeux de soleil, de terre

ET LE MOULIX. 261

et de libre espace. Les oiseaux chantaient de plus belle dans leurs cages , aux fenêtres ; le ciel semblait plus calme et plus resplendissant.

L'ouvrage terminé, Soulayrol vint avec son vieux balai nettoyer les pavés, rejeter les feuilles et les brindilles au ruisseau , dont les tourbillons s'en allèrent de proche en proche souiller le voisinage. Boipau, Valadier, vinrent nettoyer aussi, et puis sur la placette, Campai, Fabarote, Garrigues lui-même. Ils se fâchaient tous contre le paysan qui fait de l'ordure dans la ville comme sur sa terre, mais ils travaillaient de bon entrain. Et en avant!... Les balais, pendant un quart d'heure, se transmirent de vague en vague les tas de branchettes et de feuillages, jusqu'à l'égoutqui gronde tout noir là-bas, sous la porte Saint-Jean.

Ensuite, chacun secoua son balai et rentra chez soi.

La rue se recueillit de nouveau, émue simplement par le soleil qui joue sur les vitrines, par le vol capricieux des hirondelles qui vont dans les champs quérir pâture.

L'après-midi, les camarades se retrouvèrent à leur réunion quotidienne, dans l'encoignure des deux magasins des Garrigues.

Les hommes fumaient , en regardant couler

le ruisseau. La Campai et Garriguette, qui n'avaient pas eu le courage de prendre un bas à tricoter, digéraient, les mains sur le ventre. On ne parlait pas, on languissait, sous la menace d'une catastrophe. La société n'était plus complète, pécaïré! Durante, depuis plus de huit jours, n'avait pas revu le ruisseau.

L'odeur de la misère augmentait, en effet, chaque jour. Comment les Garrigues auraientils pu se prêter à des bavardages, pendant qu'ils imaginaient qu'un notaire brutal s'apprêtait à leur réclamer leur dette, comme à des voleurs? Heureusement, on avait le loisir de songer, d'endormir le cœur dans le doux silence du quartier.

C'était l'époque des vendanges. Tout Pézenas, du matin au soir, travaille alors dans les vignes. La ville, partout, offre l'aspect d'une immense grange , où circulent les charrettes chargées de comportes de raisins , les noirs pressoirs aux petites roues de fer. La chaleur pesait d'un gros ciel bleu d'orage. Aussi les volets des boutiques étaient clos à demi, d'énormes rideaux protégeaient les portes. Mais les mouches en nuées bourdonnantes s'insinuaient dans l'ombre fraîche des maisons, tournoyaient sous les tentes de toile qui sont tendues d'une

muraille à l'autre, sur la placette. La rue sommeillait. Les chiens restaient couchés au bord du ruisseau.

Cette après-midi, on ne comptait plus sur Boipau, lorsqu'il se présenta de son pas nonchalant, bien vêtu de la veste et du chapeau des dimanches.

— Té! demanda Campai. Qu'est-ce qui t'arrive, Boipau?

— Un enterrement peut-être, fit Fabarote. Boipau, les bras ballants, répondit :

— Il n'y a pas d'enterrement, pécaïré!... Dites-moi, Durante est toute seule?

— Oui, que veux-tu? Nous sommes bien obligés de la laisser seule, expliqua Garrigues. Si nous montions chez elle , nous autres , on nous accuserait tout de suite de vouloir lui dérober quelque chose.

— Oh ! par exemple, c'est trop de scrupule... Té! je n'y tiens plus, il me faut aller la voir!

— Tout de même! s'alarma Garriguette. Toi un homme, chez une demoiselle, ce n'est pas convenable.

— Tant pis! Il me faut faire mes affaires... Je me moque du monde. On ne peut pas laisser Durante périr seule comme un chien.

— Mais Asnès va venir.

— Mais elle ne reste pas assez longtemps làhaut!... Non, j'y vais... Oh! je redescendrai bientôt. Car je connais les convenances.

Tout rouge d'émotion , Boipau monta chez son amie.

Alors, ce fut pour les camarades une distraction d'épier la fenêtre de Durante, de prévoir les paroles qu'échangeaient les vieux farauds.

Boipau, au bout de quelques minutes, descendit précipitamment.

— Ah! mon Dieu! gémissait-il. J'ai eu peur... Durante m'a reconnu, elle ne m'a demandé qu'à boire, à boire, rien qu'à boire. Moi, je ne voulais pas. Puis, ses supplications me crevaient le coeur, je lui ai donné de l'eau.

— Monstre! Grand bêta! s'écria Garriguette en furie. Tu nous l'auras tuée !

— Ah! mon Dieu!... Je suis malheureux.

Oh ! un verre de plus ou de moins... C'est fini, je le comprends bien. Il faut que je me console.

Juste, on vit sortir Agnès de la ruelle de la Poissonnerie. Agnès maintenant s'habillait en demoiselle, avec un bonnet tuyauté, des rubans au^corsage. Elle marchait sans hâte ni lenteur, les mains jointes sur la poitrine. Depuis qu'elle soignait Durante, les Garrigues lui montraient

beaucoup de considération et d'estime. Tout de suite, ils l'appelèrent, d'un ton familier :

— Hé! viens donc, dépêche-toi!...

Agnès s'empressa. Les Garrigues se levèrent à sa rencontre.

— Ma brave amie, dépêche-toi... Va voir si Durante n'a pas besoin d'un médecin. Boipau descend de chez elle.

— Boipau, un homme!

— Bah ! Personne ne le saura.

Agnès, qui était naïve et qui dans sa gloriole nouvelle croyait bon de pérorer à tort et à travers, se mit à geindre :

— Pécaïré ! quel malheur pour tous vous au très, si Durante mourait !... Quel malheur pour vous, monsieur Garrigues !

Celui-ci et son épouse, estomaqués soudain, se regardèrent en remuant le front. Rosette, qui souffrit de leur gêne, repoussa cette nigaude de domestique sans cervelle.

— Allons, monte! Durante était sans doute une amie. Mais c'est elle, va, qui regrettera notre rue Saint-Jean.

Agnès souleva sa jupe, et docile, le cœur tout de même serré d'angoisse, disparut dans le sombre escalier, chez Durante.

Au milieu du silence de la ville, là-haut, sur

la place de l'Eglise, deux mendiants chantaient. D'ailleurs, chaque jour, une douzaine de trimardeurs explorent Pézenas en ses divers quartiers. Tous débitent des romances, quelquesuns s'accompagnent d'orgues de Barbarie, de clarinettes, d'accordéons. Ils répandent un moment de bruit et de gaieté : les boutiquiers , pour les entendre, se plantent sur leurs portes, des femmes se penchent aux fenêtres , et les trimardeurs s'en vont satisfaits lorsque dans une rue ils ont récolté quelques sous. Seulement ces deux-ci, à cette heure de canicule, un jour de vendanges , passaient à peu près inaperçus partout.

— Ils ont une étrange idée de venir chez nous chercher du pain, ricana Campai.

— Chut ! fit Rosette.

— Ils ne chantent pas mal.

— C'est leur métier, conclut mélancoliquement Boipau.

Les deux mendiants : un vieux, usé comme une ornière de grande route, et qui fermait ses paupières; un jeune, tout barbu, les lèvres sensuelles, les yeux de braise, allaient d'une lente allure, stationnaient avec patience devant chaque maison. Le jeune, portant besace, tirait le vieux par la manche, entr'ouvrait les rideaux

opaques, frappait contre les portes du bout de son bâton. Tandis que le vieux chantait les gloires du printemps et de l'amour, le jeune bourdonnait ses prières d'aumône. Depuis un quart d'heure, les boutiquiers, dérangés dans leur sieste , les chassaient à grands cris furibonds, et les deux marcheurs se retiraient en grognant, vers les portes voisines où leurs voix redevenaient humbles et douces.

Sur la placette, ils se postèrent, le chapeau tendu, au bord du ruisseau : pour se faire valoir d'une compagnie si nombreuse, ils entonnèrent un duo. A peine avaient-ils ouvert la bouche que tous les camarades se levèrent indignés :

— Hé, donc! que vous faites du vacarme! Encourez -vous, qu'il y a une demoiselle qui va mourir !

Les mendiants , déconcertés , s'interrompirent. Puis, devant ces hommes cossus qui les rebutaient avec rudesse, ils se rebiffèrent :

— Ouais ! Mauvaise population de Pézenas qui n'aime pas les pauvres!.

— Taisez-vous! Cette demoiselle là-haut, qu'elle va mourir peut-être !

Pourtant, ils filèrent leur chemin, d'une allure maintenant sournoise, amusés de rencontrer du malheur dans une maison de la ville. Campai

les vit à l'extrémité de la rue s'appuyer au mur de la Porte Saint-Jean et là, fraternellement, exhiber de la besace un litre de vin et de la viande froide.

Aussitôt, Campai reconnut, sous la voûte de la Porte, dans un trouble éblouissant d'ombre et de lumière, Pataloco le boiteux qui s'avançait en rasant les murailles.

Pataloco se cachait depuis tant de semaines qu'on eût été bien excusable de l'oublier, dans les mille soucis de la rue. Il arriva, la tête basse, les bras lourds : bien humblement, il salua la société.

— Bonjour, bonjour! Hé bé, pécaïré!... J'ai appris la maladie de Durante.

Déguenillé, les espadrilles en lambeaux, les cheveux longs et enchevêtrés comme des joncs dans la rivière, il regardait béatement, avec une figure maigre et fam.élique.

— Tu nous arrives très tard, lui dit Garrigues, pour t'occuper de Durante.

— Ah ! quand je peux !

— Et toi, si tu nous racontais un peu tes misères?

— Moi!

— Oui, crois-tu que Roquemengarde soit si éloigné qu'on n'en sache pas des nouvelles?

— Hé bé, mon Dieu, puisque vous savez des nouvelles. Vous savez alors que , malgré ses promesses, Jérôme entrave toujours mes privilèges de pêche?... Oui, il sort la nuit à toute heure, il me vole mon barquot, tellement que le matin j'ai toutes sortes de difficultés à le retrouver dans la rivière. Au moindre conseil que je lui donne, ce brigand s'emporte : s'il osait, il me battrait, ma foi. Oh! je ne tiendrai pas longtemps à cette vie de Roquemengarde... J'allais chez Guittou.

— Maintenant , lui demanda le malicieux Campai, vous êtes brouillés, Jérôme et toi?

— Non. Avant de rompre, je veux connaître la pensée de l'aîné.

— Bah ! tu n'as qu'à patienter. Jérôme ne gardera pas longtemps son moulin, Claude lui succédera.

Pataloco demeura debout un moment de silence , tel que Jacquounel dormant sur ses pattes.

On le négligeait déjà, lorsque la marchande d'oranges déboucha de la rue des Commandeurs. Sa corbeille d'osier sur la tête, elle clamait d'une bouche infatigable :

— A la belle maïorque ! . . . La belle orange ! . . . Qui veut des oranges de Maïorque? Trois pour

deux sous! Il nous en reste encore!... Allons, monsieur Campai, vous en désirez?

Elle déposa la corbeille profonde sur les pavés. Pendant que les camarades choisissaient les fruits les plus juteux , elle s'accroupit au ruisseau et se rafraîchit les mains. Ensuite, elle repartit en répétant son cri de vente, s'arrêta à chaque porte. On voyait s'avancer, hors des rideaux de chaque maison, des bras nus, des mains lasses qui fouillaient parmi la corbeille.

Pataloco avait profité du mouvement de la marchande pour se diriger, rasant toujours les murailles, à la boutique de Guittou. Il n'y était pas parvenu qu'Agnès descendait de chez Durante.

— Hé bé! hé bé! lui demandèrent les camarades. Comment va-t-elle, notre brave amie?

— Oh ! beaucoup mieux. Boipau s'alarme trop vite... Maintenant elle dort. Je reviendrai ce soir.

Leste, elle décampa sur les traces de Pataloco, tandis que ses maîtres et les voisins se regardaient en souriant. Durante était guérie peut-être : ils se regardaient étonnés et ravis, comme des enfants.

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