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La ruse

Orner Héricourt en était à peindre lui-même son cabriolet. Ne voulant pas commettre à cette fine besogne un charron vulgaire, il n'osait plus cependant faire venir l'artiste de la carrosserie. Cet homme, par une lettre récente, le menaçait des recors et de la prison pour dettes. Les murs en pierres noires de Sainte-Pélagie s'érigèrent dans l'imagination craintive du débiteur.

La veille, au cours d'un messa,ge inséré dans une bourriche de volailles, œufs, beurre, image de saints et bas de laine tricotée, M""= Héricourt s'excusait de ne pouvoir expédier une lettre de change promise : la chapelle d'un hameau ayant brûlé, d'abord il avait fallu satisfaire à Dieu, réparer le dégât et secourir le malheureux desservant, ainsi que son bedeau. Omer jugea que la pieuse dame achetait fort cher une place au ciel. A profusion, elle versait des oboles, offrait aux basiliques neuves de sa province leurs vitraux et leurs retables, dotait les sacristies de chasubles et de ciboires, pourvoyait seule aux dépenses de maçonnerie urgentes dans les églises pauvres des vingt villages semés autour du château de Lorraine que la veuve habitait. De cette dévotion, le fils se trouvait mal en point, quoique les Jésuites de Paris, reconnaissants, lui confiassent parfois certains procès de leurs riches ouailles, depuis qu'il possédait le titre d'avocat. Malheureusement, les derniers honoraires servis de cette façon par l'avoué de M. de Blacas n'avaient point soldé tout le mémoire du célèbre Staub, le bon tailleur de

fracs. D'autre part, le marchand de fourrages avait rigoureusement exigé en acompte le terme de la petite pension mensuelle qu'envoyait d'Artois la tante Caroline ; ainsi remerciait-elle son neveu pour l'étude du Droit qu'elle avait conseillée en vue de défendre plus tard le contentieux de la Compagnie Héricourt.

Quand Omer énumérait ses embarras devant sa sœur, la générale, elle esquissait toujours un sourire malin qui était déjà la promesse d'un prêt. Achevant de -s-ernir en jaune les cercles des jantes, il pensait, grâce à l'éclat de sa voiture, la contenter mieux et, par là, se rendre très favorable la générosité fraternelle. La jeune femme aimait qu'il flattât leur réputation et qu'il eût belle allure. Elle l'en récompensait avec du positif. Après tout, dans le présent, Denise était la bonne magicienne habile à transformer en quiétudes relatives, la plupart des tracas pécuniaires. Aussi tenait-elle la place principale dans l'existence de l'avocat. Il le reconnut, s'y résigna d'un soupir.

Comment se débrouiller sans elle, s'il eût persévéré dans le devoir de lui battre froid, s'il l'eût éternellement blâmée d'avoir trahi le vœu formel de leur père en rompant les fiançailles avec Edouard de Praxi-Blassans. en ruinant la passion toute franche de ce pauvre cousin entré au séminaire, l'année du mariage, par dépit de se voir préférer le général Augustin Héricourt, un quadragénaire ! Le pardon d'Omer restait fragile. Au plus, remettait-il à des temps meilleurs, pour

lui. son devoir d'afficher le noble ressentiment qu'eut manifesté le colonel Héricourt, le héros de la Révolution et de l'Empire, tué devant Presbourg, des 1809.

En cet espoir de se libérer quelque jour, bientôt, de reconquérir sa liberté de jugement, il acheva de vernir les deux roues brillantes qui lui feraient honneur à Longchamps et qui contenter lient Denise. Pourvu d'un éventail, il s'agenouilla: très soigneusement, il sécha par ce souffle artificiel les courbes des jantes, les lueurs obliques des rayons.

Excercice et méditation furent interrompus par les cris du ressort rouillé qui précédèrent le grelottement de la sonnette. A la crainte d'un créancier en visite de réclamations, Omer sentit se contracter les muscles de son épigastre douloureux, comme au temps même de son enfance où il se trompait dans ses leçons, où, sous la menace d'un jonc à bec d'ivoire, il confondait les légendes maçonniques d'Hiram et de Salomon, des Haschischins et des Templiers, des Jacobites écossais et des Tacobins de la Révohition française, pour la fureur de son bisaïeul maniaque, le vieil ilhmiiné qui l'avait obstinément instruit de ces contes. Pendant que le domestique allait à tâtons, par le corridor ver? la clarté trouble de l'imposte, vers l'huis ouvrant sur l'allée des \'euves, l'angoisse-du jeune homme comparait la peur actuelle et celle de jadis sous la férule de l'ancêtre à la figure épaisse, ravagée, entre des flocons de boucles blanches. C'était la même épouvante de qui gronde, muni de puissance.

Coups de canne du bisaïeul sur les ongles. Secouades de l'oncle Edme Lyrisse, le capitaine à demi-solde, ricaneur et audacieux, qui avait su, pendant les vacances de 1820 entraîner son neveu de quatorze ans dans un complot de carbonari bonapartistes, au nom du colonel Héricourt. D'avoir toujours tremblé à la voix de ces hommes, puis sous la tutelle du comte de Praxi-Blassans, et devant l'avarice de sa mère, Omer Héricourt s'indignait, se méprisait, éperdu, rageur. Il était anxieux de voir apparaître la large face violâtre du marchand de fourrages qui, le fouet au col, taperait ses lourdes bottes contre le carreau du vestibule, en présentant le billet à ordre avec le crachat d'encre au bout du paragraphe Héricourt : promesse de payer quatre-vingt-dix livres et huit sous, ce jour-là même, fin de mars, l'an 1827.

On parlementait à la porte. Sans doute, le sieur Jean-Baptiste n'appréciait pas les raisons du domestique, cependant bien averti. Or, comme l'intrus n'était point civil, il s'accorderait d'enfreindre la consigne et de venir jusqu'au débiteur caché derrière la grosse poutre supportant le toit de la remise. Omer prépara, des phrases orgueilleuses pour le recevoir avec hauteur, pour le chasser du geste : mais il douta qu'elles en pussent imposer au butor. Son angoisse grandit.

Elle résultait de la conscience de ses torts, et de la peur qu'on imputât ses négligences à la pure malhonnêteté. P'ils du colonel, neveu du général Héricourt et du comte de Praxi-Blassans. petit-fils du général Lyrisse, serait-il traité d'aigrefin par un vil nourrisseur de Chaillot, menacé de ce poing et de cette voix éraillée? Le dandy pensa qu'il convenait de quérir en haut sa paire de pistolets. Evidemment, le domestique ne se débarrassait point. De furieux chuchotements mêlés à des mots autoritaires le rabrouaient par delà le vantail de la porte qu'il avait pris soin de tirer sur lui du dehors ; en sorte que It colloque se continuait à la pluie, dans les flaques boueuses de l'Allée des Veuves. N'eût-il craint l'insultant et juste reproche d'avoir floué un brave homme, Omer serait intervenu ; mais l'attente de cette accusation le mettait en sueur ; la honte de méfaire gelait son échine. Il n'osa comparaître, même quevnd s'éleva le tumulte d'une altercation et quand, malgré les cris du serviteur contre la porte rabattue, une manière de recors se précipita, le gourdin en l'air, la redingote ruisselante, et les bottes crachant l'eau, à chaque enjambée. « Omer ! Omer ! c'est moi, sacrebleu !... Et je ne viens pas pour un billet à ordre , mon garçon. ! montre toi ! )'

« L'oncle Edme ! " reconnut le jeune homme. C'était lui, maigre et gesticulant, lui qui fît évanouir instantanément la peur des créanciers pour donner le dégoût immédiat de son chapeau roussi, de ses hardes déteintes et de ses chaussures fendues. Tout cela d'ailleurs étreignait Omer dans une embrassade vigoureuse, lui parlait de lettres expédiées de Grèce, mais que sans doute, « les Praxi-Blassans avaient interceptées, par crainte de voir le jeune homme revenir aux traditions de l'honneur militaire et faire la nique aux jésuites de Môssieur Peyronnet ! » Deux fois, la veille, le capitaine s'était déj.à, présenté. Le valet, « cette espèce de prune de bedeau >, avait feint de prendre l'ancien dragon de l'Empire pour un porteur de contraintes. Sans doute le tuteur avait donné des ordres... Mais le goujat saurait tout à l'heure de quel bois sont fabriquées les triques.

Omer pria son oncle de baisser la voix, bien qu'il l'eût entraîné dans la chambre haute aussitôt verrouillée.

— Suffit ! Compris ! Tu sais apparemment à quoi t'en tenir sur le personnage que Praxi- Blassans a posté en sentinelle à ta porte. Ça doit te gêner parfois. As-tu des bas secs à me prêter?

En une seconde, le fils du général Lyrisse dépouilla sa redingote militaire et son pantalon charivari ; fit sauter ses bottes en appuyant de l'orteil droit sur le talon gauche, et réciproquement. Alors, apparut un caleçon de soie turque à broderies d'argent que soutenait une énorme ceinture de maroquin vert gonflée vers l'endroit des pochettes.

La chemise était jy également d'é- ly: £ toffe précieuse, ''^l^v toute froissée ' ^ vers le haut par l'étreinte d'un col en satin. L'oncle releva ses manchettes et plongea, dans la cuvette du lavabo des bras nerveux, brunis par tous les soleils, de même que le hâle de sa figure aquiline. Entre les bruits de l'eau, brassée et soufflée, il déclama précipitamment :

— Tudieu, mon garçon! j'avais besoin de ça, je n'ai pu me débarbouiller à l'aise depuis Marseille... Ofïre-moi donc un autre essuie-mains! Tu regardes mes frusques. J'ai péché ça dans le bagage d'un lieutenant d'Ibrahim, qui termina sa noble existence non loin de Missolonghi, un matin où je le rencontrai par hasard en promenade... Il m'avait auparavant adressé dans les côtes le feu de son pistolet, ce qui me mit à bas de selle, mais je lui rendis la pohtesse au double, une fois à terre... II cracha ses dents, sa langue et le reste avant d'avoir pu dégainer... Là-dessus, mes Souliotes taillèrent dans ses nègres... qui durent nous laisser les bourricots et leurs charges. Je retins à mon u.sage la garde-robe du défunt, une garde-robe de bel homme, ma foi, Je t'ai cependant écrit tout ça. Tu n'as rien reçu? Tonnerre de tonnerre... Xi le cimeterre à manche d'agate? Voilà, sacrebleu, qui me passe ! Que la pohce arrête les missives d'un condamné politique, soit ! Mais qu'elle confisque les paquets de valeur, cela frise l'indélicatesse... dirai-je ! J'irai jusqu'à Saint-Cloud réclamer à Charles X ton cimeterre !... car il t'appartient !... Penh ! tu n'auras guère à t'en servir... puisque la famille a fait de toi un avocat, et avocat des Jésuites encore ! Le fils d'Héricourt avocat ! Il aurait été reçu, le particulier qui serait venu prédire de pareilles choses à ton père, le jour où le courrier nous apporta l'écrin avec la miniature de ta physionomie de poupard, sur les ruines fumantes de Friedland ! Heureusement, il n'est plus là pour voir !... Et sa fille Denise qui épouse Augustin pour sa fortune et ses décorations. Si je n'avais pas été fraîchement condamné à mort, à cette époque... et oblige de boire les mouches no^-ées dans les alcarazcis d'Espagne, tu aurais aperçu ma figure à la cérémonie, parole d'honneur ! Votre chevalier de Saint-Louis m'aurait d'abord rendu quelques comptes. Mais je le rattraperai... maintenant...

— Le roi vous a gracié, mon oncle?

— Dis-donc, freluquet, ai-je besoin de leurs grâces?

Goguenard, le capitaine cessa de frictionner

IL SE DRESSE COMME LE CHEV.\LIER DE CETTE LÉGENDE MIRACULEU- SE ET VIVANTE fP. 8).

sa tête savonneuse. Il nargua son ne\-eu qu'alarmaient les risques courus par le proscrit. — J'ai un sauf-conduit, dit-il enfin... Je suis porteur d'un message que les membres du Congrès d'Egine m'ont confié pour le remettre au ministre des Relations Extérieures... Un sauf-conduit !... Voilà quatre jours que pour le faire signer et contresigner dans les bureaux du gouvernement, je trotte sous ce déluge. J'y ai crevé mes bottes et considérablement abîmé mes hardes qui avaient déjà subi quelques avanies pendant notre navigation... car nous avons eu gros temps !... Tu vas me faire venir ici ton bottier, ton tailleur... Et au trot !... Il faut que

j'obtienne une audience du ministre, pour lui compléter verbalement les indications confidentielles du message... Et je ne puis me présenter sous cette houppelande... J'ai laissé mes caisses dans la cour des Messageries ; mais elles ne renferment que des effets mahométans, et, comme le carnaval est passé !...

Eclatant de rire, il supposa que, vêtu à la mode turque, il se présentait devemt le ministre de Charles X.

Depuis son départ pour l'exil, l'ancien dragon de l'Empire n'avait point changé, quoi qu'il eût accompli d'extraordinaire en combattant partout a\'ec les carbonari de la Jeune Europe pour les causes de la Liberté, en mettant sa tête au jeu de toutes les conspirations, comme il seyait au petitfils du vieil illuminé de Lorraine, qui dans la loge des Neuf Sœurs avait introduit jadis Camille DesmouUns et Danton, avant d'enseigner à Omer les légendes maçonniques, sous la menace du jonc à bec d'ivoire ! Nulle affliction n'avait abattu l'oncle Edme. Svelte, maigre, grisonnant, alerte et bavard à travers la chambre, se rappelait-il même aujourd'hui sa femme morte de la peste, dans Navarin? Car il l'avait emmenée là soutenir un siège contre le Turc et l'Egyptien. D'abord Omer attendit qu'il manifestât du regret : ils ne s'étaient pas vus depuis ce deuil. Vraiment, le capitaine ne paraissait guère se souvenir. Il s'ébrouait, caracolait, racontait au neveu telles péripéties de ses exploits innombrables. Encore qu'il comptât au long de sa peau les cicatrices de plusieurs blessures graves, il pensait évidemment que rien n'eiit pu mettre en défaut son adresse ni son courage. En manière de preuves , il emmêlait les récits de ses aventures et ceux des chances fabuleuses échues à des canlarades. Ils étaient tous de ces soldats de la Révolution qui confièrent, dix ans, à l'Empereur, le soin d'anéantir la puissance des monarques barbares coalisés contre la résurrection de l'esprit latin et contre la descendance gallo-romaine, soudain en émoi pour la mémoire de ses Caton, de ses Brutus, de ses stoïques, de sa République, de son César, de ses Prétoriens, et du mot quirite : Liberté

Ces expressions antiques, l'oncle Edmu les adaptait aux fougues de son langage ; il les attribuait aux discours de ses amis, du colonel Fabvier, du général Foy, du comte de Santa-Rosa, qui avait suscité la révolution de Naples avant de périr naguère en défendant Navarin contre la flotte égyptienne ; du général Quiroga, de Riego, de lord Byron lui-même, mort dans, une maison voisine de celle qu'habitait le capitaine derrière les murs de Missolonghi ébranlés par le canon turc. Avec ceux-là, le demisolde avait repris la tâche jacobine au moyen des conspirations, des émeutes et des révoltes qui, depuis sept ans, ébranlaient de nou-

veau les trônes en Italie, en Espagne, en Grèce, en Portugal même, dans toute la terre latine, sur les lieux consacrés par les ruines de l'idéal romain. Au milieu de la pièce mesquine, il se dressa comme le chevalier de cette légende miraculeuse et vivante. Il projetait la lumière de sa foi devant la timidité du neveu, confus de n'être rien qu'un avocat élégant et muet, assis au coin d'une ottomane en velours, dans la chambre étriquée, obscure, toute craquante sous les bonds souples du soldat, toute résonnante de ses invectives contre Marmont, duc de Raguse, Oudinot, duc de Reggio, Soult, duc de Dalmatie et protecteur d'Augustin Héricourt, contre Talleyrand, prince de Bénévent, contre tous les traîtres maréchaux et sénateurs tirés de l'ombre par l'élan révolutionnaire, puis gorgés par Napoléon, et avilis ensuite jusqu'à consentir, moyennant de nouvelles dotations et de nouveaux titres, la vente de 1 8 14, la vente à la Sainte- Alliance des libertés et de la Nation !

Le poing du demi-solde bouscula la table, les bouteilles de bière que son neveu disposait avec un pâté de Strasbourg.

— Convoque ton bottier et ton tailleur, réclama l'oncle Lyrisse après les premières rasades. Et du leste ! Je marque aussi mal que les six mouchards attelés à mes trousses. Les pauvres diables ne comprenaient guère, jusqu'à ce matin, pourquoi le préfet de police ne les autorisait pas à mettre la main sur un homme condamné à mort en bonne forme. Aussi, voyant leur mine penaude, je les" abordai et les invitai à me faire raison devant une bouteille, au café, ce qu'ils acceptèrent sans trop de façons. Là. je leur montrai quelques pièces probantes où il était écrit que le comte de Praxi-Blassans, pair de France, et Son Excellence le ministre de aiïaires étrangères, acceptaient que les membres du Congrès d'Egine m'envoyassent porter en France certaines dépêches diplomatiques, et des renseignements confidentiels sur l'état des affaires d'Orient. Il est décent que j'aille remercier ton oncle Praxi- Blassans qui a su tout de même soupçonner que j'avais le désir de te serrer la main, d'embrasser ta mèie, après cinq ans d'absence. Il a trouvé pour cela, une manière discrète de m'être agréable, en priant M. de Villèle de ne pas me récuser comme mandataire des Hétérics. Je ne puis lui faire ma visite, non plus qu'au ministre, dans cet équipage de pacha !

Son rire franc éclata pour le triomphe de ses dents saines que déparait à peine une brèche avant les molaires de droite.

Le capitaine continua :

— Te souviens-tu de nos promenades à cheval, hors des Moulins Héricourt, quand je faisais de toi ce carbonaro. Un carbona,ro de quatorze ans !... Oh ! tu as changé depuis... mon neveu !

Le jeune homme sourit. Il avoua regretter

ses vacances de jadis, quand le demi-solde présentait le fils du colonel Héricourt aux buveurs des goguettes, aux vieux jacobins et bonapartistes préparant, contre les ultras, des complots toujours dénoncés. De quels enthousiasmes ils avaient nourri le cœur du collégien orgueilleux de son père, en mémoire de qui chacun le saluait respectueusement. Et le jour où les gendarmes avaient paru dans le chemin ordinaire de leurs courses ! L'oncle Edme et le major Gresloup avaient dû gagner la côte de la Manche et s'embarquer pour l'Angleterre.

— JMieux valait ça que de conférer à ces militaires l'honneur de mon arrestation, hein? N'importe : tu n'aurais pas dû oublier ainsi nos entretiens. Je t'ai écrit, moi ; je t'ai même envoyé des sabres et des fusils tuf'cs ; je t'ai revu plusieurs fois, avant l'affaire de Thouars...

— ^lais le comte et le général Augustin, vous le savez, m'ont défendu de vous écrire du collège. Les Pères arrêtaient ma correspondance. ]\Ia mère me suppliait de suivre les avis de nos confesseurs, afin de ne pas être damnée. Elle a si peur de la damnation. C'est effroyable à voir ses sanglots, ses mains qui se tordent avec son chapelet, quand elle a ses terreurs et ses visions. Joignez que la tante Caroline dans ce temps-là, juste, se donnait du tintouin pour obtenir les fournitures de blé au camp de Saint-Omer ! Et, depuis, seyait-ir que la famille affichât des sentiments libéraux sous le ministère de ]\L de Villèle?... Peste !

— C'est pour ça qu'ils t'ont enrôlé dans la congrégation?

— Ma mère me suppliait d'être prêtre pour assurer son salut éternel. C'était aussi l'opinion du comte. Denise semblait quasi fiancée à Edouard, qui ne pensait guère a la tonsure, Emile de Praxi-Blassans entrait à l'Ecole militaire. Il fallait un prêtre dans la famille pour qu'elle fût en odeur de sainteté devant le duc d'Angoulême. Moi, j'étais déçu. Vous partiez en exil au loin, frappé par une condamnation qui vous éloignait pour toujours, supposai-je ! J'ai vu défiler les charrettes conduisant à la place de Grève les quatre sergents de La Rochelle, entre des milhers de carbonari sans courage pour tenter la délivrance des martyrs... Alors j'ai compris que nous étions vaincus.

La capitaine ricana. Ne sachant plus se défendre, Omer comparait en silence ses pitoyables excuses aux enthousiasmes et aux promesses solennelles du passé. Cependant, il n'éprouvait aucun désir réel de se compromettre dans les complots, selon le dessein probable du visiteur. Il ne croyait plus au succès. Bien qu'il s'accusât d'introduire la bassesse de ce calcul dans les idées menant les phrases d'une pareille conversation, il se décidait, humble, à n'être point une âme généreuse. Pour échanger son existence de dandy reçu dans les salons notables, contre

les périls de telles aventures, il eût fallu, du moins, séduire par là M. Gresloup, le père d'Elvire, car elle était' riche et charmante. Omer n'en revit pas d'autre raison capable de le persuader.

On disait partout que le ministère redoutait un échec. C'était une politique nouvelle dont chacun discutait, dans le milieu royaliste, ardemment. Quelques personnes rappelaient avoir entendu le neveu du comte pérorer certains soirs à la manière des libéraux ; on en déduisait couramment qu'Omer recevait, par son oncle, les confidences de la Chambre Haute. Depuis plusieurs jours, la situation sociale du jeune avocat avait étrangement grandi dans les salons, chez M™e d'Espard et chez M^e (je Maufrigneuse. Ses phrases, Denise les répétait à foison de visite en visite. Ce succès imprévu, il reconnaissait soudain le devoir aux opinions vigoureuses que le capitaine Lyrisse reprenait brusquement, après cinq années de silence, dans cette chambre aux panophes d'armes orientales, cadeaux de l'apôtre qui, pour librement discourir, débouclait sa ceinture de maroquin. Il la posa, lourde, avec un son métallique, sur la tablette du secrétaire.

I^'oncle parlait toujours. La vibration de sa clameur sincère atteignait les tempes du jeune homme, sa poitrine, pénétrait sa chair, ébranlait ses os. Tour à tour la voix était celle des commandements militaires et des allocutions à des foules en révolte. Cela résonnait dans les entrailles, secouait les fibres, les nerfs, et le muscle du cœur...

Dans Omer, toute une âme se réveilla, qu'il ignorait survivre aux époques d'adolescence.

Cette âme, l'oncle Edme l'avait pour la première fois suscitée à l'âge d'estimer faciles toutes les victoires. Cette âme avait été, par lui. grisée d'espoirs géants. A l'âge d'estimer faciles tous les sacrifices, elle avait été, par lui, saoulée de souvenirs et d'exemples choisis dans la plus réelle des légendes et des épopées. Pour l'entendre tout redire et proclamer, Omer se crut une minute sur le point de gagner avec l'oncle l'Italie et la Grèce. Il soulèverait aussi les peuples contre les tyrannies. Il acclamerait, en agitant les drapeaux d'indépendance, tous les noms de la Liberté. Il braverait les foudres des fusillades, les élans de cavalerie, les gestes des sabres, et les lumières des baïonnettes. Il égalerait cet homme étincelant de force et de foi. Il égalerait son père. Non moins qu'eux, il oublierait tout des créanciers, des tuteurs et des maîtres. A l'espérance généreuse et noble, espérance endormie mais non morte dans son imagination, il se vouerait. Le major Gresloup lui donnerait sa fille. Les gloires que représentent les tableaux historiques des musées il leur égala celle de l'oncle et de ses

— Alors, comment, comment, déclamait le capitaine, as-tu pu tant oublier de ce que t'enseigna mon grand-père au château de Lorraine, et toutes nos promenades en Artois, pendant les vacances, et nos aventures et mes lettres de Paris, d'Espagne, d'Italie de Grèce, et celles de mon père ; et le legs sacré du tien; et ce que tu as reçu de nous? Qu'avons-nous épargné de nos vies pour te montrer encore la route qu'autrefois ont suivie Caton, Bnitus et les grands Romains ?

Il levait les mains. Il attestait le plafond bas : il le touchait presque de ses ongles. Il ne fit pas d'autres allusions à la mort de son père, qui. en philosophe de l'encyclopédie, vantait les exemples de l'antique. Mais après cette période, il s'assit sur l'ottomane, et, le menton dans les mains, il garda le silence de la douleur véridique.

Son neveu souffrit de cette peine. Les choses du passé revécurent dans la pièce muette. Ce fut le fantôme du général Ly risse, la haute stature, et la tête minuscule oscillant sur le collet à fleurs or. Quand, vers la fin de l'Empire, il présentait son petit- fils pompeusement à des amis : « Voici l'enfant de ma fîlle Virginie et du colonel Héricourt. C'est l'enfant d'Austerlitz ; il est de septembre 1806. » Nommant cette date, il exprimait l'orgueil d'un large rêve, comme si, quelque jour, Omer devait, pour cela, écraser, à son tour, les monarques par des victoires illustres. Mais alors, la déroute ne s'était pas encore abattue sur l'Empire, le roi n'était pas revenu dans les fourgons de l'étranger vainqueur, le bisaïeul, qui avait introduit Danton dans la loge des Neuf-Sœurs, pensait toujours à rétablir la Convention Nationale, lorsqu'on aurait aboli la dictature nécessaire de Bonaparte, une fois les tyrans écrasés. A cette époque, le général Ly risse avait pu croire aux destins glorieux de l'enfant.

Plus tard, après 1 820, lorsque rien ne restait de toutes les magnificences impériales ni de toute l'égalité jacobine, pourquoi le général, modéré d'abord entre les demi-soldes, s'étaitil tout à coup lié à la fortune aventureuse de son fils, avait-il non seulement rejoint le condamné à mort dans son exil mais aussi, malgré son âge, repris du service sur les rangs des Constitutionnels espagnols ; et, pour quelle victoire impossible, s'était-il battu contre les soldats de la Foi, contre les troupes du roi de France? Vaincu, poursuivi jusqu'au port de Vigo, embarqué sur un brick, il apparaissait à l'imagination d'Omcr comme une sorte d'Errant au malheur de théâtre. Ainsi des gravures consacrent l'infortune de Bélisaire aveugle, qui tend son casque glorieux à l'obole du voyageur. Car elle était, disait-on, lamentable et lépreuse, la pauvre auberge de Falmouth dans laquelle, à peine sur la terre anglaise, l'ancien cavalier de Jemmappes, le cuirassier de Wa-

gram. avait soudain expiré, de fatigue et de déception.

Mourir ! N'était-ce pas le risque atroce et constant de cette existence proposée par l'oncle Edme?

D'où venait cette peur si forte? Où l'avaitil apprise, l'enfant d'Austerlitz? A l'âge de huit ans. il mordait, féroce, les Cosaques de 1814. Tout était-il déchu de la vaillance héréditaire avec le courage du colonel Héricourt fauché par les foudres de l'artillerie autrichienne? Ce n'était donc pas un homme seulement qu'avait atteint le boulet de Presbourg? L'épouvante de cette mort avaitelle anéanti toute la race? Omer le reconnut : « Longs chagrins de ma mère qui m'avez instruit dans la crainte des guerres et dans l'éloge du renoncement religieux. Trépas de mon père, qui provoqua ce désespoir de veuve consolée par l'humble habitude de se plaindre à Dieu, faible, éplorée, passive et docile devant les décrets de la Providence ! »

A cette pen^sée, Omer conçut bien qu'il n'était pas possible de se leurrer. Il tomba dans une grande tristesse qu'il apparentait aux lassitudes historiques des peuples vaincus.

Des heures se prolongea le silence des deux hommes. Ils le rompirent à peine pour s'annoncer des choses étrangères à cette seule méditation et, par conséquent, inutiles. Ils les entendaient avec l'oreille, mais ne les écoutaient point avec l'esprit.

Quatre jours furent consommés sans que rien d'eux-mêmes changeât.

L'oncle Edme se reposait. Enfin, ils sortirent. La voiture les transporta chez son fils.

Au retour, le capitaine renouvela sa demande d'être mesuré par le bottier et le tailleur. Omer éluda l'obligation d'envoyer son domestique à leur recherche. L'oncle n'hésita plus à dire : « Combien leur dois-tu?... Tant que ça?... Tiens, prends ce qu'il faut, et ordonne à ton bedeau d'acquitter la note tout de suite. Qu'il ramène les deu.x artistes ! »

Là-de.ssus, il reprit toute sa bonne humeur et taquina son neveu.

— Allons dîner chez Flicotcaux, dit-il, nous souperons mieux au Kocher de Cancalc... Tu me conduiras, et je paye... Prêtemoi seulement ce chapeau de velours ! Il sied à mon caractère de conspirateur !

Le cabriolet les mena rondement, reflété avec toutes ses lueurs de vernis dans les vitrines nombreuses des fruitières, quand ils eurent laissé les bords de la Seine char-

LE CABRIOLET LES MENA RONDEMENT (p. lo).

riant ses longs trains de bois, et pénétré, par l'esplanade déserte des Invalides, les rues du faubourg Saint-Germain. Les moineaux y piaillaient en nombre sur les arbres à peine vê tus des jardins qui débordaient les murailles des vieux hôtels historiques.

— Chez Flicoteaux, avertit soudainOmer , nous rencontrerons un ennui : il a nom Dieudonné Cavrois.

— Peste, il mange là-dedans la fortune de sa digne mère !

Le million des Moulins Héricourt est dilapidé en festins à dix-huit sous ! Dieu le punira! N'importe, j'entends aller chez Flicoteaux : j'y dois voir, te dis-je, des amis ; et pour les samer je m'arrangerai de ton Dieudonné !

Ils rirent ensemble.

— C'est un vrai savant, rectifia le jeune homme, désireux de justice. Dieudonné Cavrois se passe de tout ce qui n'est pas un hvre d'algèbre ou de mécanique, un appareil de physique ou une matière à transmutations chimiques...

— Engraisse-t-il encore?

— Au contraire : il se rend aux étuves après le travail, et il dîne chez Fhcoteaux, qui est voisin de l'établissement, parce que le bain de vapeur lui renforce l'appétit...

— Que Flicoteaux apaise !

— On a le pain à discrétion, et Cavrois • n'adore pas moins le veau que le bouilli aux pommes de terre.

— Je le croyais gourmand.

— Mais économe. Il sacrifie ses goûts à ses besoins de chimiste.

— Hé ! hé ! c'est un homme, ce me semble, ton cousin.

Evidemment, le ton de sa voix insérait dans cet éloge un blâme indirect pour le neveu qui. lui, ne se montrait pas capable de sacrifier un caprice aux idées politiques. « Je ne puis pourtant lui dire que j'ai peur,» pensait Omer. Et sa tristesse le reprit. Ils se turent encore.

Omer appuya sur les rênes quand la jument commença d'escalader cahot par cahot la place de la Sorbonne.

Le cabriolet s'arrêta devant la devanture de la célèbre gargote, au coin de la rue Xeuvede-Richelieu.

Ils gravirent l'escalier obscur et tournant.

Un adolescent qui mordait du pain, le retira de sa bouche, pour mumurcr :

— Regarde le capitaine Lyrisse, l'ami d'Armand Carrcl ! Celui qui a été condamné à mort par contumace dans le procès du général Berton...

Le long de la table, le renseignement fut communiqué de convive à convive, ^'ingt tètes adolescentes se détournèrent subitement, pâles" cTemot ion. Un se leva qui était maigre, dans son habit étroit et noir ; des boucles jaunes retombaient sur son col de velours...

— Messieurs, crie-t-il, debout ! Debout, les amis de l'A. B. C. !

Le tapage des pieds remués, des chaises reculées, se termina vite pour un silence qui fut un hommage de respect. Orner Héricourt frémit, étonné.

— Vive la Grèce ! Honneur aux héros de Missolonghi ! déclama tout à coup un grand garçon, le torse cambré dans un gilet écarlate à la Robespierre, et qui portait les cheveux taillés comme ceux des pages.

Le capitaine Lyrisse le salua, rit, sans doute pour dissimuler l'appréhension de s'attendrir. Son neveu aperçut bien une humidité insolite à la prunelle lumineuse du soldat. Ce fut une minute presque solennelle sous le plafond très bas. devant les fenêtres poussiéreuses et blafardes, le long des tables aux nappes graisseuses. Cent intelligences se penchaient vers le héros, entre les grandes boucles des chevelures. Et sur les énormes cravates blanches ou noires, toutes les âmes ardentes, généreuses, ivres d'enthousiasme, venaient à la surface des figures, éclairant l'ombre fumeuse du lieu.

— Messieurs, prononça la voix franche du capitaine... ÎNIerci pour la Grèce !

Il tendit la main au jeune homme en gilet rouge, et lui demanda son nom.

— Auguste Ribcride, étudiant en droit ! Je salue celui qui a toujours défendu la Loi du peuple contre la force des despotes !

Des applaudissements tonnèrent àr ces mots. Puis ce fut un long murmure, une confusion de gestes et de voix énergiques. Les dîneurs quittaient leurs places et, la serviette au poing, s'assemblaient autour de l'oncle Lyrisse. Il xecevait, en camarade heureux, les témoignages de ces brusques sympathies.

Un petit homme très chevelu s'avança vers lui :

— Monsieur, dit-il, je suis royaliste, je me nomme Daniel d'Arthez ; je ne partage point vos idées, mais je les honore, et surtout j'honore votre courage. Voilà tout ce que je voulais vous dire. Monsieur.

Noblement, ce petit homme chevelu s'inchna, s'en alla, digne et grave, se rasseoir à sa place. Alors, vingt autres l'imitèrent.

Un bohème en redingote verdâtre, se proposait :

— Quand vous aurez besoin de Bahorel,

capitaine, Bahorel est là... Je sais faire trébucher tous les chevaux du garde-corps avec une ficelle, rien qu'une petite ficelle... Enfin, pensez à Bahorel, du café Musain...

Il s'interrompit, timide ! Un dandy le tirait par les basques, sans doute par crainte que l'haleine de son camarade ne déplût à l'oôicier, car Bahorel parlait face contre face, et tiraillait le bord du manteau à la Quiroga.

— Monsieur, dit le jeune Enjolras, saluant l'oncle Lyrisse, je ne savais pas, hier, vous rencontrer ici, sans quoi je vous aurais prévenu de l'admiration que nous avons tous pour le colonel Fabvier, pour lord Byron et pour vous... Voici mes amis : Combcferre, qui lit Fourier et Saint-Simon ; Jean Prouvaire, un disciple de Beccaria ; Courfeyrac. un doctrinaire... I.aigle, qui approfondit ie droit et Joly, qui dissèque : Grantaire, un fils de Pyrrhon et de ^lontaigne...

Le bel adolescent, sûr de lui, poussait l'un après l'autre, devant le capitaine, ses compagnons imberbes en culottes collantes : ils se courbaient sous leurs chevelures onduleuses.

Ce fut le tour d'un garçon farouche et trapu, qui ressemblait aux bustes de Jupiter. Le capitaine le reconnut :

— Michel Chrestien, c'est à vous que je dois l'amitié de ces messieurs ; je le sais ; j'en suis sûr.

Le gars trapu émit quelques mots d'une voix mélodieuse, et tous s'empressèrent d'approuver en riant...

Orner Héricourt commença de souffrir, à l'écart. On l'omettait.

Pour ces jeunes esprits, il n'était rien.

Une sorte de rage ébranla ses nerfs.

Avec peine, il gagna la table, derrière laquelle Dieudonné Cavrois adressait au carbonaro le salut de ses mouvements lourds et tardifs. Enfin, ils parvinrent. Une grisette, Angéline, s'assit à côté du capitaine, en repoussant un jeune homme : « Bianchon, fais-moi de la place, mon docteur ! )\ Omer ne put se caser, selon ses désirs, le dos au mur, à droite du comptoir, devant la longueur de la salle. On se rasseyait en tumulte : un peloton de serveurs entrait, élevant les plats remplis de ragoûts fumeux. L'avocat dut s'installer en face d'Angéline, de son oncle, de son cousin, pendant qu'un laveur de vaisselle lui jetait, brutal, sur la nappe, une assiette, un verre, ime fourchette et un couteau. Le pain et les salières, le jeune homme les distinguait à peine : il se trouvait à contre-jour et ne pouvait rien apercevoir de la salle, quand il eût voulu mieux examiner les physionomies des étudiants. Aux Bouffons, à l'Opéra, il croyait avoir plusieurs fois remarqué ce Combeferre, ce Courfeyrac.

Leur tenue de dandys lui avait plu suffisamment.

Les yeux des admirateurs épiaient l'attitude de l'oncle Edme; il lui fallait répondre à plusieurs. Dieudonné Cavrois, faisait l'éloge

d'Horace Bianchon, le médecin refoulé dans son couvert.

— ^loi, voyez-vous, capitaine, confessait le gros garçon, la bouche remplie... ^loi. je cuisine dans mon laboratoire, là-haut, du côté de la barrière du Maine. Ah ! ah ! Bianchon et moi nous apprêtons des plats de notre cru. Il dissèque des grenouilles, que je fais danser sur les fils électriques... Nous cherchons l'idée de Dieu dans les cer\-elles des cadavres... Nous n'avons encore e.xtrait que du phosphore. Hein ! Bianchon, si tout de même tu me trouvais l'âme immortelle au bout de ton scalpel? Imagine-toi avec un ganglion te criant à tue-tête : « Je crois en Dieu le Père et en Ronsin des Missions !... »

Le docteur sourit ; les grosses plissures de son front se crispèrent ; ses mâchoires osseuses et larges transparaissaient dans les bosselures de la peau et de la barbe roussâtre. Il finit par dire :

— Laissedonc ;Héricourt en paix avec ses jésuites. Tu sais combien je fais cas de son éloquence depuis qu'une pluie battante m'a conduit au Palais?

L'avocat, la semaine précédente, avait plaidé pour un chanoine. Omer s'empressa de discourir. Rappelant cette plaidoirie, il enflait sa voi.x à la mesure de sa colère contre son cousin. Il vilipenda les diffamateurs. L'effer\-escence, déjà maîtresse parmi les dîneurs, fit qu'ils se retournèrent ; un murmure général bourdonna. Cette attention de tous excitait, dans un salon, ainsi qu'au prétoire, la verve de l'avocat. Mais, en cette salle basse et encombrée, elle l'interdit bientôt. Il redouta les interruptions des contradicteurs, sourit et baissa le ton.

— Cousin, fit le gros Cavrois, as-tu bien lu le dossier du major Ulbach?

Ils discutèrent ensemble le souvenir de cet officier qui avait combattu avec le colonel Héricourt. En 1815, M™e Cavrois, quand le dragon fut mis en demi-solde, l'avait aidé à étabUr une brasserie du côté de Lens. Or, pour le punir de donner asile à une prétendue bande de carbonari, de recevoir à souper tous

d'un coup de bride, l'homme .\rrêta sa bioue (p. I

les anciens officiers de la région, et d'engager dans ses équipes ouvrières les vieux soldats bonapartistes, l'architecte de l'évêché, qui avait construit les murs de la brasserie, accusait le major de l'avoir payé en traites fausses. Il aVait pu le faire poursuivre par la Banque de France, arrêter et conduire les menottes aux mains, d'Arras à Paris. Le major gagnait largement le nécessaire pour ses échéances. Il n'avait point songé, certes, à gratter un chiffre sur une lettre de change. D'autre part, soupçonner pubhquement l'architecte d'avoir risqué une perte pécuniaire en altérant lui-même l'écriture, afin de nuire au major, eût été monstrueui.

Néanmoins cette hypothèse demeurait la

plus vraisemblable.

De toutes façons, le pauvre officier . ^^^ bonapartiste

[jf ^^^^^ se trouvait

*7 .s^H^^^^^ dans de mau-

vais draps.

— Aussi, tu refuses de le défendre, mahn, reprochait Cavrois en tapant la table de ses gros poings.

T u ne désires plaider que les causes faciles, toi !

^laman m'écrit qu'à ellemême tu as refusé. Tu sais bien que, seul, un avocat de la Congrégation peut le sauver, en influant sur l'esprit des juges qui craindraient moins la rancune du Château? Tu n'entends pas te compromettre auprès du Père Ronsin... Avouele.... Aussi bien cela n'est-il pas surprenant de ta part.

— Comment ! cria l'oncle Edme, tu refuses de plaider pour Ulbach? Toi, tu refuserais... toi ! Toi, mon neveu...? Quand toute l'accusation est un amas de calomnies et de faux... Quand tu sais qu'avec ta réputation, si tu acceptais sa défense, tu rendrais au tribunal un peu de courage et d'honneur ! Toi, tu refuserais !

Si terriblement les regards de l'oncle heurtèrent le visage du jeune homme, si narquoises étaient les figures des étudiants groupés là, si fâcheuse parut à Omer sa posture, qu'il hésita peu.

— Eh bien ! j'ai réfléchi... Justement, pour faire paraître que je ne veux dépendre ni des uns ni des autres, mais de ma cons-

cicnce, je plaiderai l'affaire du major.

Un murmure de doute grondait à travers les longueurs de la salle basse ; de l'ironie animait les visages chevelus penchés le long des tables ! Il reprit à %-oix très haute :

— Je plaiderai l'alïaire du major puisque j'ai plaidé l'atïaire du chanoine.

Il crut oiseux de dire que son oncle Praxi- Blassans l'avait déjà décidé, en lui assurant qu'une telle marque d'indépendance inspirerait au Père Ronsin plus de respect pour son probationnairo.

— A la bonne heure ! approuva l'oncle... S'ils acquittent le major, je t'emmène à Rome, dans la ville de Cicéron... Tope là.

L'assistance s'amusa. Le bohème Grantaire enlevait ime bouteille à demi-pleine dont il but le vin au goulot après avoir chanté le Vire Henri IV.

On se prépara à sortir. L'ovation recommençait autour du capitaine Lyrisse. Cent mains hardies se tendaient vers la sienne, et cent visages criaient leurs noms avec l'espoir de reparaître dans les souvenirs du héros. A chaque pas, un groupe l'arrêtait, un orateur lui parlait, des amis approuvaient et renchérissaient. Ce fut d'abord ^Michel Chrestien, qui lui présenta plusieurs étudiants acquis à son idée de Fédération. Les gestes courts de cet homme épais, barbu, blond, en redingote brune sanglée sur les côtes, s'animèrent pour vanter l'œuvre d'ouvrir dans l'Etat des asiles inviolables à toutes les croyances pohtiques. Il avait des mains brusques et carrées qui modelaient l'espace, qui en faisait d'abord un bloc imaginaire, qui le divisaient par tranches ensuite, et qui le répartissaient dans un bref lieu circonscrit par la longueur des doigts.

— Chaque parti doit pouvoir se réaliser d'après son principe, dans un centre. L'Etat juge les conflits et maincient les libertés différentes.

Mais les fouriéristes entouraient l'oncle Edme :

— Il faut savoir canaHser les passions, au lieu de les combattre... C'est en satisfaisant sa composite que l'homme peut atteindre le bonheur. La monarchie fait un choix. Elle soutient certaines passions. Elle écarte les autres. Par là elle se condamne.

Courfeyrac déclamait en se dressant, tel un coq dans un beau frac bleu à boutons d'or ; les manches, étrécies au poignet, lui couvraient encore les premières phalanges, par-dessus la baptiste plissée de sa manchette et des joyaux brillaient au bout de ses gestes enthousiastes...

— Vive la République, donc ! cria le grand Bahorel en levant ses mains sales.

— Messieurs ! Messieurs ! Méfiez- vous des estafiers du roi !

A rire, les figures s'éclairaient de leurs dents blanches. Le capitaine Lyrisse disparaissait au milieu de ces têtes blondes et brunes ten-

dues hors des épaules sur leurs grandes cravates retenant les pointes amollies des cols. Omer attendait au seuil. Une atmosphère de sauce et de tabac se condensait dans le réfectoire long, bas, qu'envahissait tout à coup un parfum de relaverie indifférent aux haines des vocifératcurs. Redingotes bi^unes, habits noirs et bleus, un carrik vert à trois pèlerines, s'agitaient sur des membres à la fois joyeux et furieux. Un chapeau de castor gris sautait, au bout d'une canne, tandis que son possesseur répétait à tue-tête :

— La Charte ne peut être garantie que par la République, comme la Liberté par la Fraternité des nations.

— Honneur à ceux qui ont été défendre l'orphelin de Missolonghi contre le cimeterre et le croissant...

— A bas le Turc ! et les despotes !

Joli comme une femme en pantalon de nankin, un étudiant monta sur une table, passa la main dans ses longs cheveux noirs, et resta, silencieux à contempler le capitaine. Son habit lui seyait autant qu'un corset d'élégante. Il espéra, les mains sur le cœur, le moment où les yeux de l'oncle Edme se dirigèrent de son côté : alors il brandit ses mains blanches en criant :

— Vive le Roi de Rome! Gloire aux aigles! Vivent les héros d'Austerlitz !

Son visage portait dans sa lumière l'enthousiasme des batailles rêvées. Ensenible, plusieurs voix téméraires s'essayaient, autour d'une table ronde, dans un coin, près d'une fenêtre assombrie par le crépuscule. La chanson de Béranger prit essor comme le cri subit d'une foule !

De quel éclat brillaient dans la bataille Ces habits bleus par la victoire usés ! La liberté mêlant à la mitraille Des fers rompus et des sceptres brisés. Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.

Pour s'anoblir nos chefs sortent des rangs. Par Ja cartouche encor toute noircie Leur bouche est prête à flatter le tyran.

D'autres chanteurs accompagnèrent.

La liberté déserte avec ses armes

D'un trône à l'autre ils vontoffrirleursbras.

— Honte à Marmont !

— Honte à Oudinot, au massacreur des constitutionnels espagnols !

— Vive le colonel Fabvier, le capitaine Lyrisse !

— Mort à Bordesoulle !...

Rires et clameurs se mêlèrent, en sorte que la moquerie de la jeunesse palliait le sérieux de la manifestation. Mais le bruit augmentait encore. Derrière le comptoir, la vieille caissière prolongeait vainement SCS « chut ». Flicoteaux tâcha, d'en imposer

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