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conditions physiques dela contrée qu’il habite, qu'il étudie les lois de la nature dans leurs diverses manifestations, afin de pouvoir s'y conformer et régler d'après elles son activité.
C'est pourquoi les événements tragiques qui ont fait le sujet de mon étude précédente et le bouleversement profond qu'ils ont produit dans la situation économique de notre pays, n'entravant que temporairement le cours de sa vie normale, je crois devoir aujourd'hui, sans m'arrèter davantage à ces circonstances néfastes, continuer la série de mes études agronomiques, en me donnant pour
‘tâche d'élucider la question spéciale des conditions physiques qui régissent notre agriculture dans la partie du pays où elle a le plus de développement et d'importance, et où elle présente des traits tout particuliers. C'est la région centrale de la Russie, région de la {erre notre, d'autant plus intéressante qu’elle n'a point sa pareille dans les pays de l'Europe occidentale, sauf peut-être dans quelques provinces de Îa Hongrie, et que Îes propriétés caractéristiques du sol recouvrant cette contrée, le {chernozème, réputé si fertile, soulèvent toute une série de questions et nous posent souvent des problèmes que la science n'a pas encore suffisamment élucidés. Je n'ai certes pas la prétention de les résoudre, mais je crois important de les signaler et de présenter quelques faits capables de les éclaircir plus ou moins et d'ouvrir la voie à de nouvelles recherches
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qui ne peuvent manquer d'un certain intérêt général pour l'étude des sols de différente nature.
Si les conditions climatériques des annés 1904 et 1905 ont été, dans la région centrale de la Russie, absolument exceptionnelles et anormales, par excès d'humidité pour la première de ces années, et par une sécheresse tout aussi exceptionnelle pour la seconde, ce dont j'ai exposé les conséquences dans une de mes études précédentes, les conditions normales de cette contrée présentent non moins de particularités bien dignes d'attention. Il est généralement admis que, par la richesse naturelle de ses terres, cette contrée est une des plus favorisées de l'Europe, et néanmoins c’est précisément ici que les années de disette surviennent plus fréquemment, que les écarts entre les maxima et les minima des rendements sont les plus forts, que la population rurale se voit le plus souvent dans la nécessité de recourir aux subventions du Gouvernement et à l'assistance publique pour la tirer de la misère, pour ne pas la laisser mourir de faim. Comment concilier ces deux faits contradictoires et où doit-on chercher la vérité ?
Et d’abord, le tchernozème est-il aussi riche, aussi fertile qu'on le croit généralement ? Un de nos agronomes les plus distingués et jouissant d’une grande réputation dans le pays, le professeur Stebout, a jadis exprimé l'opinion que la terre noire était moins riche que prodigue de nature, en tant
que les conditions climatériques de l’année favo-
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risent sa prodigalité. Ces conditions aidant, elle est capable de produire de belles récoltes, — parfois des récoltes fabuleuses, — sans aucun engrais et'en
. l'absence de procédés de culture tant soit peu per-
fectionnés. Dans certaines localités, la terre est cultivée depuis des siècles, surtout par les paysans, d'après les préceptes des aïeux, sans jamais recevoir de fumure, sans défoncement, parfois même sans jachère, et les récoltes qu'elle produit, bonnes ou mauvaises, selon les années, quoique toujours inférieures à celles des terres scigneuriales, ne donnent pas d'indices palpables de son épuisement. Aussi les paysans, dans ces contrées-là, ne croient-ils guère à l'épuisement du sol; ils expliquent la différence qu'ils ne peuvent dénier entre leurs récoltes et celles de leurs voisins, Îes propriétaires particuliers, par un meilleur outillage agricole chez ceux-ci et qu'ils n'ont pas la possibilité d'appliquer chez eux, faute de moyens pour en acquérir un semblable et pour le mettre en œuvre ; ils sont fermement convaincus que « la terre a produit et produira toujours » comme ils disent, reconnaissant néanmoins que, tout comme un ouvrier fatioué par le travail, elle demande de temps en temps du repos. Le procédé le plus efficace pour lui donner ce repos nécessaire, c'est l’abandon de la terre à elle-même pour une certaine période — de six où huit à douze ans et.au delà, — pendant laquelle elle n'est utilisée que comme pâturage. |
C'est là la base du système semi-pastoral ; mais .ce système, qui dominait autrefois dans tout le Midi ct'le Sud-Est de la Russie, tend de plus en plus à disparaître, pour être remplacé par une culture plus intensive. Les paysans peuvent encore moins l'appliquer aujourd’hui sur leurs petitslots deterrain, ne pouvant pas trop diminuer la surface cultivée, “par risque de manquer des produits nécessaires à leur propre subsistance. Aussi le seul repos qu'ils donnent à leurs champs, c'est la jachère dans l’assolement triennal, auquel on se tient presque exclusivement dans la plus grande partie de fa Russie et dans tout le Centre.
Malgré toute l'infériorité du système triennal, ‘ surtout appliqué sans engrais et sans variations dans les cultures, parmi lesquelles les céréales tiennent . toujours la première place, il peut néanmoins être considéré comme un progrès, car il est des ‘contrées où l’on n’a recours ni à la jachère, ni à aucun assolement régulier, où l’on sème sur un seul et même champ, d'année en année, comme dans le Midi de la Russie, soit du maïs, soit du blé de printemps, soit du seigle suivi d'une autre céréale quelconque, etc. … Que peut-on attendre de la terre, dans ces condi- tions-là ? Et pourtant, que la pluie arrive en temps opportun et qu'une bonne couche de neige survienne en hiver, que nous soyons préservés des gelées intempestives de printemps, que le soleil estival et le vent sec du Sud-Est ne brûlent soit les jeunes
pousses des plantes, soit la graine dans Îles cpis avant l'époque de sa maturité complète, phénomène malheureusement très fréquent chez nous et désigné en France sous le nom d’échaudage, et nous obte-
} a : à nons des récoltes auxquelles on n'arrive dans d’autres localités qu’au moyen de soins assidus, d'une
fumure abondante et souvent répétée, de procédés de culture perfectionnés. |
En présence de ces résultats, nos agriculteurs, — les paysans en première ligne — attendent tout de la grâce du ciel, et n'attachent qu’une importance secondaire à leurs propres efforts. Ils manifestent leurs opinions à cet égard dans une série de dictons populaires que je ne puis m'empêcher de citer, car ils caractérisent parfaitement le point de vue auquel ils se placent : « Que Dieu nous donne sa grâce, nous ne manquerons pas de pain» {ici, sous l’expression «la grâce de Dieu » on ne comprendrien autre
que la pluie) ; — « Le bon Dieu nous refuse sa grâce,
nous n’aurons rien » ; — « Ce n'est point la terre qui produit, c’est le ciel » (« etletravail », ajoute-t-
‘on ailleurs) ; —.« Si Dieu ne féconde la terre, tu
n’obtiendras rien ni par la semence, ni par l'espèce » (ceci veut dire que ni la qualité, ni l'espèce de semence ne donnent aucune garantie de succès, si Dieu ne s'en mêle) ; — « Que Dieu veuille bien nous bénir, le blé fructifiera jusque sur la pierre » ; — « Sème du sable au lieu de grain, si Dieu te bénit, l’année ronde tu auras du pain ». Tels sont
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les préceptes agricoles, auxquels se tiennent encore aujourd'hui fes paysans dans la partie de la Russie qui nous occupe, et qui ne promettent rien de bon, tant qu'ils ne seront pas oubliés et remplacés par d’autres maximes, plus sages, dont nous trouvons maints exemples au Nord et à l'Ouest de la Russie. Le terrain y est de nature beaucoup moins riche et
la grâce de Dieu n'y suflit plus pour que le paysan
ait sa récolte, il faut qu'il y mette du sien. « Au paysan paresseux l’année n’est jamais bonne », dit-
on dans ces contrées ; — « Le pain ne vient à celui
qui en son champ ne travaille bien » ; — « Le fumier au bon Dieu vole sa part » ; — « Bien labourer et bien fumer donne plus que jour etnuit prier » ; — «En son temps travail et prière, de blé rempliras ta gerbière », etc. Et l’agriculteur qui règle son activité d’après ces principes, est plus fortuné ; 1l peut compter sur desrécoltes sinon plus abondantes, mais plus sûres, malgré la pauvreté relative de son sol, que celui dont tout l'espoir reposesur la fertilité naturelle de la terre et sur la grâce du ciel, sous forme d’une bonne pluie en temps utile.
D'un autre côté, on ne peut nier que la terre noire semble parfois donner raison au paysan qui l’habite en lui apportant de ci de là des récoltes abondantes, sans qu'il y ait mis plus de soin que de coutume ; seulement ces années se font de plus en plusrares aujourd'hui. Onne voitalors quetrès peu de différence entre les champs bien ou mal cultivés,
fumés où non fumés ; si fa différence existe néan- : moins, elle se manifeste surtout par un surplus de rendement, la qualité et le poids du grain, choses qui ne sautent pas aux yeux du passant,etquel'on re constate qu'après la rentrée de la récolte, tandis que les blés sur pied semblent être beaux uniformément comme hauteur, comme densité ; mais ce n’est souvent qu'un trompe-l'œil : beaucoup de paille, peu de grain. Dans d’autres cas, dans Îles années exceptionnellement mauvaises, comme sont toujours ici les années de sécheresse et de chaleur excessives, la différence entre les champs bien ou mal cultivés semble être tout aussi insignifiante, quoique Îles résultats des rendements prouvent le contraire ; on observe même parfois que les champs abondamment et surtout fraichement fumés se ressentent plus de la chaleur queles autres, les terrains profondément labourés se desséchant à une plus grande profondeur que ceux labourés superficiellement ; le courroux du ciel auquel on attribueces malheurs, paraît nefairede distinctions pour personne et se déjouer de tous les soins du cultivateur pour sa terre. Mais il est évident que ceci n’est qu'une erreur profonde ; Îles chiffres sont là pour le prouver. Ainsi, en ne bornant mes citations qu’à deux années : 1889 et 1891, la première relativement bonne et la seconde exceptionnellement mauvaise, année de famine comme on la désigne chez nous et dont nos agriculteurs garderont longtemps la mémoire, je trouve dans
une publication se rapportant at domaine du Prince . Dolgorouki, dans le gouvernement de Tamboff, . région de ja terre noire, les chiffres suivants : ANNÉE 1889 ANNÉE 1891
Rendements SUT les terres seigneuriales :
Hlectol. Heclol. .
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Rendements Sur les terres des paysans VOISINS ©
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est aremarquer, Cn outre, que même Sur les terres scigneuriales cédées à bail aux paysans, les rendements de l'année 1891 furent considérablement 8 supérieurs à ceux des terres communales des paysans, Cat ils ont été de 4 hectolitres de seigle et 6 d'avoine. Si celles-ci ont été probablement cultiyées cette année-là par les mêmes procédés primitifs que es autres, elles avaient évidemment connu des jours meilleurs tant qu'elles étaient entre Îles mains du propriétaire et avaient -même freçu un labour profond l'année d'avant, COMME le constate la publication d'où j'extrais CCS chiffres.
Des rendements de 5 hectol. 25 de seigle et de 11 hectolitres d'avoine — résultats néfastes de l'année 1891 —n ont; certes, pu couvrir les frais du
propriétaire et se sont soldés pour jui, pécuniairement, par une perte nette; — mais que dire des
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3 quarts d'hectolitre de seigle et des 1 et demi
d'avoine récoltés dans la même année, — si l’on peut appeler cela récolter! — sur Îles terres des
paysans ? C'est pour eux la misère noire, c’est la nécessité inévitable de recourir aux subventions du Gouvernement et à l'assistance publique, seules mesures qui les ont préservés contre une mort de faim certaine; le peu de bien-être dont ils jouissaient auparavant a été emporté en une seule année, et 1ls sont restés longtemps sans pouvoir s’en remettre, d'autant plus qu’ils ont été obligés de se défaire à vil prix de leur bétail et parfois même des chevaux de labour, se trouvant dans l'impossibilité de Îles nourrir pendant l'hiver.
Les mêmes chiffres nous démontrent encore une fois l'influence de Ia bonne culture dans les années normales, comme celle de 1889. Ici nous constatons également une différence marquée entre les rendements des terres seigneuriales et de celles des paysans. Si les bons procédés de culture, les labours profonds et une fumure abondante n'ont pu garantir le propriétaire contre une récolte déplorable dans une année exceptionnellement mauvaise, s'il est impuissant à lutter quelquefois contre des conditions climatériques exceptionnelles, il s'en dédommage néanmoins par le surplus des récoltes dans les années normales. C’est une espèce d'assurance qui lui permet de supporter plus facilement le malheur, quand il arrive sans qu'il soit humainement possible de s’en
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::,. ‘préserver. Si l'on peut encore se prémunir plus ou 4 moins contre la sécheresse par des procédés de # culture appropriés, sans parler des irrigations que l’on ne peut appliquer partout, le moyen de se + ! sauvegarder contre les gelées tardives du printemps 3 © (jen ai vu tuant la fleur du seigle en épis), la grêle ‘{à moins d’une assurance bien chère chez nous), les vents brülants du Sud-Est, amenant l’échaudage, etc.? En revanche, avec de la bonne culture, une fumure rationnelle, des ensemencements faits en temps opportun, le défoncement du sol, etc., on est sûr d’avoir un rendement moyen plusélevé, des récoltes plus stables, et de pouvoir couvrir les déficits des ‘ années exceptionnellement néfastes par le surplus des années normales.
. Si l’on peut dire que ceci est l'A B C de la science :* agronomique la plus élémentaire, nous nous voyons encore dans la nécessité de répéter ces vérités en Russie, surtout à l'encontre de la propagande funeste de ceux qui ne voient qu'un seul moyen de préserver le paysan contre la misère, c'est de lui ajouter de la terre, dont la culture ne sera certes pas . meilleure ni plus lucrative que celle des terres dont . il dispose déjà.
Néanmoins, je ne puis nier que la terre noire présente des particularités qui la distinguent des autres sols, qu'elle exige des procédés de culture appropriés, qu’elle est même plus sensible aux conditions climatériques néfastes comparativement
aux autres terrains, sablonneux ou argileux, des mêmes localités. Un agriculteur même des plus expérimentés qui se serait vu transporter dans la région du tchernozème, aurait vite fait de s’apercevoir que les procédés de culture les plus rationnels auxquels il était habituc chez lui, ne donnent pas les mêmes résultats ici, et qu'il lui faut chercher et appliquer du nouveau pour se rendre maitre de sa terre. Peut-être la trouvera-t-1l parfois réfractaire à tous ses soins et se verra-t-11 à bout de son latin, tant qu’il ne se rendra pas compte des conditions nouvelles qu’il rencontrera.
Telle est une des causes d’un préjugé, très répandu jusqu'ici en Russie, surtout parmi ceux qui se payent de mots sans se rendre compte du sens exact des choses, que l’agronomie est ce qui mène le propriétaire le plus vite à sa ruine, ne luiapporte que des déboires. Et c’est même vrai, en temps que l'on comprend par agronomie les préceptes pratiques de l’agriculture, infaillibles dans d’autres régions, mais inapplicables ici, au milieu de conditions différentes, qui demandent une méthode agricole spéciale, appropriée aux circonstances, au sol, au climat, etc. Il est clair que les gens qui prétendent se défier de l’agronomie, comme tous ceux qui en mettent en pratique ici les procédés, infaillibles sous d’autres cieux, ne prennent pas en considération la différence qui existe entre les lois immuables ct
universelles de la production végétale, et les règles
de la pratique agricole, qui doit au contraire se conformer aux conditions locales et qui peut et doit varier indéfiniment selon les régions.
Nous avons eu à l’appui de cette vérité l'exemple curieux et instructif d’un riche lord anglais, qui, parcourant la Russie en touriste, s'était laissé tenter pat nos steppes méridionales et s'était rendu acquéreur d’un domaine de plusieurs milliers d'hectares, dans l'intention de le faire valoir à la mode anglaise, comme une ferme modèle d'un comté quelconque dela Grande-Bretagne, sans regarder à la dépense. Ilen a été bien vite pour ses frais et s’il ne s’est pas ruiné, c'est qu'il avait des millions de réserve en Angleterre; mais 1l s'est dépêché de se débarrasser d’une |terresi récalcitrante contre les principes de la culture améliorante du Devonshire ou du Norfolk. I n'en serait certes pas autrement si un de nos meilleurs agriculteurs de l'Ukraine par exemple, appliquant chez lui avec avantage la culture la plus extensive, se risquait à la transporter au beau milieu de l'Angieterre ou de la France, et cela pas seulement par suite de la diversité des conditions économiques.
Le rôle des éléments physiques est tout aussi important, surtout lorsqu'il s’agit d'une terre aussi originale, aussi sui generis, que notre tchernozème, vis-à-vis duquel les agronomes les plus lettrés en arrivent parfois à douter de leur propre science, et qui semble déjouer leurs espérances les plus fondées, en ne leur apportant que des déboires là où ils
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