‹ La Russie ancienne et moderne histoire, description, moeursChapitre 3 sur 5 · AVANT-PROPOS DE L'ÉDITECR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE L'ÉDITECR

C'est qu'il avait préalablemcnl fait lui-môme celte lecture, nonseulement des ouvrages de Le Clerc, Schlœzer, Lévesquc, Karamzine, Ouslrialof, Strahl el ilcrmann,etc.,elc, mais aussi des sources originales, et qu'il avait en outre élucidé tous les fails de chronologie et de statistique, toutes les questions géographiques el ethnographiques. Sans appuyer sur ce point, il nous suffit de renvoyer le lecteur aux publications déjà nombreuses dont la Russie a été l'objet pour M. Schnilzler, depuis le séjour de quatre ans qu'il a autrefois fait dans ce pays. Il voyait les événements de liautel dans leur ensemble; rien n'avait échappé à son attention, et plus qu'à personne il lui était possible d'être court, tout en reproduisant d'une manière complète l'histoire- de la plus vaste monarchie qui existe, sans excepter l'empire Britannique el l'empire Chinois.

Quoique les abrégés soient aujourd'hui plus nécessaires que jamais, on en méconnaît soin en t le mérite. Entasser ou même coordonner un à un avec habileté les faits, tels qu'ils sont consignés dans les sources, c est, après tout, une lâche moins difficile que celle de faire un choix parmi eux, de mettre dans tout leur joui- les événements principaux, d'en faire ressortir la portée et les conséquences, de grouper avec ordre autour d'eux les fails secondaires ou môme accessoires, el de n'omettra aucun des derniers, quelque petit qu'il paraisse, quand il a influé sur le développement national.

Nous dirons plus : nous osons croire que, dans l'état actuel de la science el avec les liasses de lecteurs qu'il est naturel davoiren

AVANT-PROPOS DE L'ÉDITEUR ut

vue, la meilleure manière d'écrire l'histoire, c'est de faire de savants abrégés, donnant une idée à la fois exacte et complète de la vie surtout politique, mais aussi religieuse et littéraire, des nations. Ces abrégés, abordables aux hommes du monde, serviraient à orienter même l'homme d'étude, à lui faire voir clair au milieu de l'amas de ses matériaux, et à aider sa mémoire, hors d'état de tout retenir. Puis, pour lui, comme pour tous ceux qui aimeraient à approfondir les choses, se rattacheraient, à chaque abrégé, des monographies historiques, par périodes, ou même par époques, par faits isolés, entrant dans le détail des événements, des institutions, des situations personnelles, et, développant, jusqu'à la minutie, si l'on veut, ces fruits d'une étude toute spéciale, que l'auteur, après avoir fait celle étude, avait d'abord réservés pour lui-même, comme pièces justificatives de son récit.

Pressés que nous sommes la plupart par le temps, tout nous paraît long aujourd'hui. A beaucoup de lecteurs, très-sérieux cependant, même les vingt volumes de YHisloire universelle de • M. Cantu, admirable résumé pourtant de toute une bibliothèque et d'un océan défaits, paraîtront encore beaucoup trop longs. Il est bon d'avoir égard à cette situation, et l'auteur s'en est fait une loi en rédigeant le présent volume, comme autrefois en publiant Y Encyclopédie des Gens du Monde, vaste répertoire qui jouit de l'estime des savants.

Qu'on nous permette d'ajouter encore un mot de justification. L'impartialité est le premier devoir de l'historien, après celui de la véracité, et celte qualité, certes, n'exclut pas le patriotisme.

iv AVANT-PROPOS DE L'EDITRITR

Cependant quelques personnes ont trouvé que l'auteur, dans ses appréciations, surtout vers le temps du premier empire, n'avait pas toujours tenu compte du sentiment national. Elles ont oublié que, dans une Histoire de Russie, il n'y avait pas lieu de mettre dans tout son jour la gloire, d'ailleurs incontestée, de la France; que ce n'était pas elle, mais bien la Russie, qui devait être sur le premier plan, et qu'en bien des points l'opinion, l'appréciation nationale, devait être modifiée chez l'auteur par la connaissance plus étendue qu'il avait des faits, et balancée par le jugement contraire qu'il savait être porté en Russie. L'auteur aime son pays autant que personne ; mais il ne pense pas que ce sentiment, même dans les circonstances actuelles, implique l'obligation de nier, ou même de taire tout ce qui a pu se faire de bien sous les divers gouvernements qui ont présidé aux destinées de la nation russe. Ce qui est vrai des hommes l'est aussi des nations : Amiens Plato, magis arnica veritas.

l ÉDITEUR.

Nous l'avons dit dès 1847, « la position de la Russie en Europe est la plus grande question de l'avenir; » et les faits semblent avoir eu hâte de nous donner raison. 11 importe donc d'étudier l'histoire de cet empire, si l'on veut être à même d'expliquer le présent par le passé. En abordant celle tâche avec nos lecteurs, nous nous dégagerons complètement de loute préoccupation politique, actuelle.

La Russie est un empire de vingt millions de kilomètres carrés, dont cinq millions cinq cent mille en Europe, partie du monde qui ellemême n'a pas plus de neuf millions neuf cent mille kilomètres carrés d'étendue. La Russie constitue par conséquent plus de la moitié de sa superficie. A elle seule, elle est un monde, si on l'envisage dans son ensemble; et dès aujourd'hui elle renferme plus de soixante-cinq millions d'Ames. Si le progrès de la population y continue dans la proportion actuellement remarquée, la Russie sera, dans cent ans, un empire de cent trenle millions d'âmes.

Son histoire est immense comme elle : celles de la Lilhuanie, de la Pologne, de la Finlande, de l'Ordre teutonique en Livonie, des royaumes de Kasan, d'Astrakhan et de Crimée, de plusieurs autres khauats musulmans, l'histoire de la Géorgie, de l'Arménie, etc., s'y sont successivement fondues ; et l'histoire même de la Russie proprement dite est surchargée de faits, à cause des nombreuses principautés partielles qui s'en sont longtemps partagé le territoire.

Après l'avoir étudiée tout entière, nous allons l'abréger pour les lecteurs plus curieux de connaître les grandes phases de la vie des peuples que le détail minutieux des faits, le plus souvent fastidieux et propres seulement à intercepter la vue dont on jouirait à la faveur d'un horizon libre. Nous écrivons pour l'instruction des hommes du monde, mais nous serions heureux de penser que les hommes de science, habitués à l'étude et à la critique des faits, ne dédaigneront pas de jeter un regard bienveillant sur ces pages rapides. Peut-être y puiseront-ils, malgré la brièveté dont nous avons dû nous faire une loi, une intelligence plus complète de la marche des événements, dans cette partie de l'Europe, qu'il n'en était ressorti une pour eux de la patiente lecture d'ouvrages souvent volumineux.

On regarde assez généralement la Russie comme un pays jeuue, comme un des derniers venus parmi les États chrétiens de notre partie du monde : c'est une erreur; l'histoire russe remonte aussi haut que celle de la plupart des autres nations modernes. L'histoire de France, celle d'Angleterre, et, si l'on veut, celle d'Espagne (sans parler de l'histoire d'Italie, d'une nature tout exceptionnelle), sont plus anciennes; car, au temps du traité de Verdun, en 84ô, les deux premiers de ces royaumes avaient déjà plusieurs siècles d'existence, et le troisième, sous le nom de royaume de Léon, avait au moins commencé à se faire une place dans le monde. L'Allemagne, au contraire, ne date que du traité de Verdun ; l'Autriche ne se constitua comme État que depuis la

INTaODUCTION '»

bataille du Lcch, en 1)55; et même l'histoire de la Hongrie, du principal élément de cette monarchie multiple, n'offre un terrain solide qu'à partir de celte époque. La Pologne, de son côté, ne prit naissance que vers le milieu du dixième siècle; d'ailleurs elle n'a pas conservé son indépendance, pas plus que la Hongrie et la Bohême. Le Portugal a reçu son baptême national à la bataille d'Ourique, qui est de 1159. Nous ne parlerons pas des royaumes Scandinaves, dont les origines sont enveloppées d'épais brouillards. Quant à la Prusse, elle est, comme on sait, une tille de la réformation, et ne figure même que depuis un siècle et demi parmi les États indépendants.

La fondation du premier État russe n'est postérieure au traité de Verdun que d'un petit nombre d'années : qu'on la fixe à l'année 862, selon l'usage ancien, ou à l'année 852, comme on a récemment commencé à le faire, cela ne fait, au maximum, qu'un intervalle de dixneuf ans. A partir de là, nous avons une histoire de Russie authentique, qui par conséquent embrasse maintenant un espace de mille ans : aussi a-t-il été question, en 1852, de célébrer dans ce pays le jubilé millénaire de son existence nationale. La Russie, prise dans son ensemble, n'est donc pas un État jeune. Seulement, avant Pierre le Grand, elle était comme enfouie pour FEurope. Lorsque, le 24 août 1555, la petite flollille du capitaine anglais Chancellor entra de la mer Blanche dans la Dvina, ce fut, on peut le dire, une véritable découverte. Ce navigateur visita Moscou avec les impressions et les idées avec lesquelles on entrerait aujourd'hui dans Péking ou dans Yédo ; et parmi les membres de la cour où il alla se faire présenter, peu sans doute savaient au juste ce que c'était que l'Angleterre; ignorance pardonnable, puisqu'on ne savait pas beaucoup mieux à Londres ce que c'était que la Moscovie. Pour l'Europe, la Russie est de fraîche date ; mais elle est vieille de fait, vieille à ses propres yeux, et c'est bien sous ce double aspect que Voltaire envisage cet empire, « dont les peuple?,

dit-il', sont si anciens, et chez qui les lois, les mœurs et les arts sont d'une création nouvelle*. »

Mais, vieille déjà de huit siècles cl demi au temps de Pierre le Grand, d'où vient, nous demandera-t-on, que la Russie était encore si peu connue alors?

C'est que son asservissement par les Mongols, sous le joug desquels elle resta plus de deux siècles, de 1258 à 1462, la coupa pour ainsi dire de l'Europe. La grande-principauté de Lithuanic s'interposa entre elle et la Pologne, et la Pologne elle-même, imparfaitement connue, était à l'extrême limite du monde occidental. Ce qui était au delà, c'était la barbarie, pas autre chose, et la barbarie alliée au schisme, que l'on ne pardonnait pas plus alors qu'on n'a pardonné depuis l'hérésie.

Mais ce n'est pas tout. La Russie de Pierre le Grand est la Russie moscovite, c'est-à-dire une tout autre Russie que celle qu'avait connue l'Occident avant l'invasion mongole. C'est seulement depuis 1520 que l'histoire russe se rattache à Moscou, devenu chcMieu d'une grandeprincipauté. Moscou, ville, bâtie au milieu d'une population, non pas slavonne, mais finnoise, et ensuite russiflée par la dynastie régnante, qui était encore celle de Rurik, et par l'entourage plus ou moins nombreux de ces princes, fut en effet le berceau d'une Russie toute nouvelle, nouvelle même à ce point que, jusqu'à ce jour, les Polonais, lui refusant le nom de Russie, ne lui accordent que celui de Moscovie. L'ancienne, la vraie Russie, était celle de Kief, depuis longtemps démembrée toutefois, et dont la Russie de Halilch ou Galitch et de Vladimir en Volynie était devenue une rivale presque égale en importance. Or cette Russie de Kief fut soumise, après la bataille d'Irpen, en 1520,

1 Histoire de l'Empire de Hume tou$ Pierre le Grand, édit. originale, 1759, t. I, p. 2.

1 Quant aux lois, cela pourrait se contester. Les plus îieilles lois du droit canon sont encore en nsage, et le nouveau Code, appelé Svod, est basé sur VOulojéniéZakonof d'Alexis Mikhailovitch, qui «4 de Tannée idÂV.

par Ghédimine, grand-prince de Lithuanie, el qui, dans son litre, ajouta à ce nom celui delà Russie. La Russie de Galitch, dont le titulaire s'appelait prince de foutes les terra russes, Galicie et Vladimirie, et avait même porté le titre de roi de toutes les Russies, perdit presque en même temps son indépendance nationale. Prévenant Olgherd, le second successeur de Ghédimine, et qui, comme lui, agrandissait la Lithuanie par ses conquêtes, le roi de Pologne Casimir III, surnommé le Grand, s'en empara en 1540, et la réunit au territoire de la république. Lorsque, en 1586, par suite de son mariage avec Hedvige, Jagellon, grandprince de Lithuanie, fut élu roi de Pologne, il réunit sous son sceptre, avec les deux pays principaux, ce qu'on appelait alors la Petite-Russie, la Russie rouge, la Russie blanche et la Russie noire, c'est-à-dire, d'après les idées du temps et du pays, toutes les Russies. Ce qui était au delà s'appelait la Moscovie, et plus tard l'union de Lublin, en 1569, régla à cet égard l'état de possession.

Le lecteur sait que les tsars s'intitulent encore aujourd'hui empereur et autocrate de toutes les Russies 1 . 11 voit que celte formule est ancienne : avant Siméon Ioannovitch, de Moscou (mort en 1555), qui se qualifiait de grand-prince de toutes les Russies, les grands-princes do Kief et ceux de Galitch avaient déjà la même habitude. Aussi faut-il moins la dériver de la réunion de toutes les terres russes, dont nous avons tout à l'heure énuméré les épithètes empruntées aux couleurs, que de celle des principautés apanagées incorporées à chacune des trois grandes-principautés qui s'élevèrent successivement.

A partir donc de 1540, la Moscovie était politiquement séparée des autres Russies et eut des destinées toutes différentes : ce fut, comme

• Imperator i Samoderjelz Vse'rossiiskii. Ce dernier nuit est un adjectif : il serait impossible de le traduire exactement en français; mais, en allemand, il se rendrait par le mot de allrtissùch. Au lini de : empereur.d" toutes tes Russie*. jn-ut-èlre faucfrait-il diiv : de toute lu Ru me. (Voir là-dessus une note dan* notre Histoire intime tic la Russie, t. I", p. SU.

nous l'avons dit, une Russie nouvelle, partie de très-petits commencements, et c'est celle-ci qui, s'incorporant successivement les autres, à l'exception de la Galicie, s'agrandissant en outre par une multitude de conquêtes, est devenue l'empire russe actuel. Et la séparation a été d'autant plus profonde, qu'elle ne resta pas seulement politique, mais devint aussi religieuse. L'union opérée en 1459, par le concile de Florence, fut repoussée par la métropolie de Moscou, érigée en 1325, ou 1581, dont le chef Isidore l'avait signée; mais elle fut acceptée par la métropolie de Kief, par Grégoire de Boulgarie, disciple d'Isidore, et par les évêques qui relevaient de lui. Ces évêchés de la Russie du sud rentrèrent donc dans la communion avec Rome, tandis que les évêchés de la Moscovie persévérèrent dans le schisme. Condamnes par le pape, ces schismatiques étaient mis au ban de la chrétienté, et, quand on ne daigna plus disputer avec eux, on les oublia.

Telles sont les causes de l'abandon où la plus vaste contrée de l'Europe resta pendant des siècles, et des ténèbres dont elle était enveloppée encore au moment où Pierre le Grand parut sur la scène. Par suite de ces diverses circonstances, la nation russe ne prit part à aucun des intérêts fondamentaux des peuples du monde latin : elle ne fut point infusée, comme toutes les autres nations européennes, la polonaise exceptée, de sang germanique, élément salutaire, et, si on peut le dire, moralisateur; elle ne se façonna pas à la grande école du régime féodal ; le pieux élan qui produisit les croisades, et à leur suite la chevalerie, ne l'atteignit point; l'affranchissement des communes ne lui eftl paru chez elle d'aucune application; elle n'eut pas à chercher dans le droit romain un point d'appui contre la violence féodale, et n'en fil point un objet d'études ; elle ne fut pas représentée aux conciles généraux de la chrétienté; elle n'assista pas au grand spectacle de la lutte entre le pouvoif spirituel et le pouvoir temporel, lutte qui jeta dans les couches inférieures de la société les premiers germes de liberté; elle

ne comprenait pas la langue qui, en Occident, était la langue de la civilisation, et, pour ainsi dire, à elle seule une civilisation, qui, en outre, était un lien au moyen duquel les hommes d'inlelligence en tous pays étaient unis entre eux, et qui, soit par la prédication, soit par l'enseignement des universités, soit par les livres, répandit des flots de lumières et prépara l'émancipation des peuples; enfin elle demeura sous un système de gouvernement où, quoi qu'on dise, il n'y avait aucun tempérament à la volonté absolue du souverain, et où la houlette du pasteur n'osa jamais défendre môme les intérêts de la foi contre la puissance illimitée du sceptre.

De là le caractère russe tel qu'il se montre encore aujourd'hui, en tout différent du caractère des peuples d'Occident, même dans ces couches supérieures de la société où l'on s'étudie constamment à ressembler aux hommes d'Occident, et où, en effet, on leur a tout emprunté, excepté peut-être ce qu'il y a en eux de plus essentiel, leur vie intime et leurs mœurs.

Bien qu'aujourd'hui, dans le gouvernement du moins, un tout autre système prévale; bien qu'on aime à se draper d'un manteau, nous ne dirons pas de piété, comme semblerait l'indiquer ce titre de trh-pieux, récemment adopté par le souverain, mais de religion ; qu'on se qualifie de peuple orthodoxe, qu'on élève aux nues la sainte Russie, à laquelle on ne voudrait pas qu'aucun des pays d'Occident osât se comparer, on ne renonce pas pour cela à ces emprunts, on les continue au contraire, surtout quand il s'agit de nous combattre.

Différence allant jusqu'à l'opposition, et emprunts de toute espèce, les écrivains russes eux-mêmes conviennent des uns comme de l'autre.

« Passons à l'histoire russe, » dit entre autres M. Pogodine, historien justement estimé, que nous citons, sans toutefois bien comprendre la véritable portée de toutes ces paroles, « et voyons si elle, présente les phénomènes qui caraelérisent les histoires de l'Occident. Du premier

coup d'œil, nous remarquons qu'elle n'en présente pas un seul, au moins sous le même aspect. Chez nous, point de partage (?). point de féodalité, point de villes d'asile, point de tiers état, point d'esclavage (il s'agit de l'histoire ancienne), point d'orgueil (?), point de lutte 1 »

Voilà pour la différence. Quant aux emprunts, ils ont été signalés et qualifiés avec énergie par un des écrivains russes les plus probes et les plus éclairés, M. Nicolas Tourghénief.

« Comme, dit-il, lorsque l'on cherche à imiter les autres, il est plus facile de leur prendre ce qu'ils ont de brillant que ce qu'ils ont de solide, plus facile d'emprunter la forme que le fond, les mots que les choses, il est arrivé qu'après un certain laps de temps le peuple russe avait tiré de l'Europe beaucoup plus de frivolités, de (ormes extérieures, que d'imitations utiles. C'est un malheur, non pas tant parce que cette enveloppe européenne dont il s'est affublé trompe les étrangers, que parce qu'elle le trompe lui-même. De ce qu'il a emprunté aux Européens leur costume et leurs manières, aligné à leur exemple les rues de ses villes, adopté leurs usages sociaux, établi quelques institutions qu'il a baptisées de noms européens, il se croit autorisé à se regarder comme leur égal : illusion funeste qui ne peut que l'abuser sur la valeur réelle des choses,.... illusion qui doit nécessairement le retarder dans sa marche vers la civilisation véritable*. »

C'est bien un Russe qui a écrit ces lignes, cl un Russe patriote ; ce n'est pas nous, ni M. le marquis deCustinc.

Ces observations préliminaires nous ont paru être l'introduction obligée d'une histoire de la Russie, qu'elles expliquent, comme elles en découlent d'ailleurs et y trouvent leur démonstration.

' Bulletin de la classe historico-philolagique de l'Académie impériale de Saint l'etersbourg, 18*7. t. III, p. 276.

* la Russie et les Russes, t. III, r. * et 6.

En passant maintenant à cette histoire elle-même, où nous entremêlerons quelques détails de mœurs, nous préviendrons le lecteur que nous serons obligé de nous en tenir à l'histoire de Russie proprement dite, à l'histoire générale de la monarchie, sans nous occuper beaucoup de l'histoire particulière des pays qui s'y sont Pondus, celle des Mongols ou des Tatars de Kasan et de Crimée, celles de la Pologne, de la Finlande, de la Géorgie, de l'Arménie, etc., histoires dont quelquesunes sont très-anciennes, et remontent même, comme l'histoire de l'Arménie, à laquelle on pourrait joindre celle des rois du Bosphore, jusqu'aux temps de l'antiquité. On le voit, aucune histoire n'est plus riche que celle de la Hussie dans son ensemble.

Pour mieux orienter le lecteur, nous y établirons les divisions suivantes :

HISTOIRE PRIMITIVE, ANTIQUITÉ

PREMIÈRE PÉRIODE — Oiucise de m wiss»sce »rssi>. et hobcelumst, 862-1258. — Depuis la fondation de la grande-principauté par le» Yarèghes ou Normands. jusqu'à l'invasion des Mongol*

DEUXIÈME PÉRIODE. - Amimment, i258-1402. - Depuis lï.mision des di.lerentes Russie* par les Mongols, jusqu'à la prédominance de la Russie de Moscou, sous loami III Vassiliévitch le Superbe

TROISIÈME PÉRIODE. — Giuxmxr et isolmrst, 1462-lfiSO. — Depuis la prédominance de la Russie de Moscou et le déclin de la puissance des Mongols, jusqu'à l'entrée du pays dans le système européen et sa transformation par Pierre le Grand

QUATRIÈME PÉRIODE. — TrsnAsct x la iREWMieïuscK ts ttiKot-r, 1680-1854. — Depuis rentrée de la Russie dans le système européen et sa transformation par Pierre le Grand, jusqu'à son apogée sous Alexandre et sous Nicolas.

' VassilWviteh veut dira (Ils rie Basile ou Vassili. On ajoute t ou jour* |p nom patronymique au prénom. S'il s'agissait d'une tille, ce nom serait Ynssilievoa. lounn est la vraie forme de c* prénom, rt non p.i* Ivan, coinino on ilil habituellement. Pour le* particuliers, notre nom d« Jean se dit IitlH; niais pour les personnage» lai I >1 à — que* et pour les souvrraiiis, il tu: traitait en loupa, selon le* Irruie* de |j version »l;ivi»nne de la Hililf tau? donnons plus loin, dans une note, (1rs eipliraiions sur l'orlhogrjphc que nous suivons invariablement pour U-S noms propres russps.

HISTOIRE PRIMITIVE, ANTIQUITÉ

Au temps de la plus grande puissance des Romains, après le commencement de 1ère chrétienne, les pays qui composent aujourd'hui la monarchie russe, fort peu connus encore, étaient désignés sous les noms de Sarmatie et de Scythie. La Sarmatie d'Europe s'étendait entre la Vistule et le Don (TanaU); au delà du Don, jusque vers le fleuve Oural {Rymnus), elle se continuait par la Sarmatie asiatique. Plus h l'est, était la Scythie; mais les nomades dans la partie méridionale de la Sarmatie d'Europe, un nord de la Tauride ou Crimée, s'appelaient également des Scythes, et sans doute ces populations ouraliennes entouraient aussi les Sarmates du côté du nord. On les désignait, peut-être avec lesSamoyèdes d'aujourd'hui, sous le nom général de Septentrionaux ou Hyperboréens. Dans la péninsule dite Chersonèse Taurique, étaient les Taures, dont les Centaures mythologiques n'étaient

peut-être qu'une variété, a laquelle l'ignorance et l'imagination des Grecs ont donué la forme monstrueuse consacrée par la Fable.

LcsSarmates sont-ils les pères des Slaves? On l'a généralement supposé, et la chose parait probable : au temps de Tacite, ils occupaient les lieux où les Slaves apparurent plus lard; de plus, parmi leurs tribus, on nomme les Roxolans, sous le nom desquels on a voulu reconnaître celui des Russes ou Ross, combiné avec relui des Alains (Ross-Alani). Mais le savant linguiste Schaflarik conteste cette origine, et veut que les anciens aient appelé les ancêtres des Slaves Serbes et Yindes, cl non pas Sarmales. L'espace nous manque ici pour discuter une opinion dont on doit dire au moins qu'elle se base sur une érudition prodigieuse. Quoi qu'il en soil, les Slaves sont d'abord mentionnés sous ce nom par Joruandès, historien golh du sixième siècle, en même temps que les Antes et les Vénèdes ; et ces trois peuplades, il les regarde comme élant de la même souche. En même temps que lui, Procope nous les fait connaître, et, peu après, Agalhias, l'empereur Maurice, l evêque Jean de Biclar et Ménandrc en parlent encore. Depuis ce moment, les Slaves sont introduits dans l'histoire, et l'on sait qu'aujourd'hui, avec leurs quatre-vingts millions d'âmes, ils forment une des trois grandes familles ethnographiques, égale en importance numérique a la famille romane et à la famille germanique.

Ici, nous n'avons à nous occuper que des ancêtres de la nalion russe, et uon des autres Slaves, ancêtres des Rohêmcs, sous le nom de Tchèkhes; des Polonais, sous le nom de Kièkhcs et de Masoviens ; des Slaves prussiens ou saxons, sous les noms de Pomoranes, de Sorahes, de Lutilches; des Slaves du Dauube, sous les noms de Khrobates, de Khorutans(Carinlhiens), de Serbes et de Boulgarcs; enlin. ancêtres des lllyriens, Dalmates, Monténégrins, clc.,que le moine chroniqueur Nestor appelle en slave Ihjouriks.

Ces Slaves, ancêtres de la nation russe, habitaient le long du Duiépr, depuis sa source jusqu'à son embouchure; la Vislulc formait pour eux la limite occidentale; le Don, l'extrême limite orientale; et au sud-ouest, ils étaient bornés par les monts Karpaths. Ils furent soumis, à plusieurs reprises, par les Goths d'Hermanaric, a la lin du troisième siècle; par les Huns, au quatrième; puis, partiellement, par les Avares, au sixième, et par les Khazars, au huitième. Kneore après le milieu du neuvième siècle.

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les plus méridionaux d'cnlre les Slaves de Russie élaieut tributaires de ce dernier peuple; les autres, au contraire, jouissaient de l'indépendance et vivaient paisiblement. Voici en quels termes Nestor, qui mourut vers l'an 1114, énumère les tribus de ces Slaves de Russie : « Tels sont aussi les Slaves qui habitèrent le long du Dniepr. Quelques-uns conservèrent le nom de Polèues; d'autres prirent celui de Dreviiens, parce qu'ils demeuraient dans les forêts ; d'autres celui de Drégovilches, et s'établirent entre le Pripet et la Dvina (Duna); d'autres, proches de la Dvina, turent appelés Polotchaus, a cause d'une petite rivière qui coule dans la Dvina, et qui porte le nom de Polota (de là Polotsk) ; puis, les Slaves qui s'établirent près du lac llmen se désignèrent par le nom qui leur était propre (Slovènes), ety construisirent une ville qu'ils nommèrent Novgorod (Ville-Neuve 1 ); d'autres encore étaient fixés sur la Dcssna, sur le Sem et sur laSoula : ils prirent le nom de Sévériens. Ainsi la natiou slavonne se répandit, et l'écriture slavonne reçut d'eux son nom. » Plus loin, le moine russe ajoute les Krivilches, qui, dit-il, « s'établirent au-dessus du Volga, de la Dvina (Duna)

et du Dniépr, et auxquels on doit la ville de Smolensk* » Le moine

russe mentionne en outre, parmi les Slaves, les Radimitchcs, les Vialitches, les Doulièbes, les Lutitches et les Tivcrlses. « Les Polènes, dit-il, les Dreviiens, les Sévériens, les Radimitches, les Viatitches et les Khorvates étaient des peuples paisibles. Les Doulièbes habitaient le long du Boug; les Lutitches et les Tivertses avaient leurs demeures vers le Boug et le Dniéstr, plus loin du côté de la mer; leurs villes subsistent encore aujourd'hui, et leur pays fut connu des Grecs sous le nom de Grande- Scyt h ie. » 11 nous dépeint la plupart de ces peuples comme étant de mœurs douces, sui • vant la religion de leurs pères, ayant des usages particuliers, des usages, il est vrai, « comme peuvent en avoir des païens qui ne connaissent poiut la loi de Dieu, et qui s en font une à eux-mêmes. » Cependant les Radimitches, les Vialitches et les Sévériens vivaient dans les forêts, comme des bêtes fauves, dit-il, se nourrissant de choses obscènes, n'admettant pas le mariage, et « trouvant un singulier plaisir, dans leur intérieur, à jouer cn-

1 Par opposition à Slorensk qui était l'ancienne ville, en normand Aldéioborg, et dont on croit que Staroïe-Goroditchc occupe remplacement.

1 Voir sur tout cela notre outrage La îiuuie, la Pologne et la Finlande, p. "•!).

semble, a danser, à chanter des chansons diaboliques. » Kl les Drevliens, il les représente comme a vivant il la manière des brutes, et comme des

animaux sauvages » « Ils s'égorgeaient entre eux, se nourrissaient de

choses impures, ne voulaient point de mariage, mais ravissaient les filles en s'emparant d'elles quand elles venaient aux fontaines. » Ils parlaient une langue que Nestor désigne en la nommant « la nôtre, en usage seulement dans la Russie. »

On vient devoir qu'il y avait plusieurs villes dans cette vaste région occupée par les Slaves. L'une des plus anciennes était Kief, bâtie, selon Nestor, par un certain Kii, l'aîné de trois frères de la peuplade des Polènes. qui aimaient à chasser dans cette contrée. On ne sait quelle époque précise assigner à sa fondation ; mais Striykofski et quelques autres auteurs la font remonter a l'an 430 de notre ère. Celle de Novgorod n'est peut-être pas beaucoup moins ancienne, car l'historien Jornaudès parle d'une Ville-Neuve des Slaves, située sur un lac. qui pourrait bien être le lac llmen. Toutefois il est bon de remarquer que Nestor, après avoir dit que Novgorod fut bâtie parles Slaves du lac llmen, sans doute a une époque reculée, affirme plus loin que cette ville fut construite sur les rives du Yolkhof par le Varèghe Hurik.

Existait-il d'autres villes encore? On doit le croire, d'après ce même chroniqueur, qui nomme Smolensk, Polotsk et Izborsk ; et il faut sans doute y ajouter la Vieille-Ville dont nous avons déjà fait mention, puis Loubetch, Tchernigof, Bclo-Ozéro, peut-être Hostof et quelques autres. Les données positives nous manquent à ce sujet.

Nestor appelle le lac llmen une grande mer. « De celte mer, dit-il, jaillit le Yolkhof, qui coule dans le grand lac de la Néva (Ladoga), dont l'embouchure est dans la mer des Varèghes. » Il ajoute un peu naïvement, et de manière a nous rappeler le proverbe que tous les chemins mènent à Rome : a De celle mer, on pouvait aller jusqu'à Rome, et de Rome, par la mer également, jusqu'à Tsaragrad (Conslantinople). De Tsaragrad, on peut aller sur la mer du Pont l-Euxin, mer Noire), dans laquelle se jette le Dniepr, »

Le Dniepr lui-même passait pour être en communication avec le lac llmen par la rivière de Yolota, et l'on pouvait ainsi, croyait-on, arriver du

HISTOIRE PRIMITIVE, ANTIQUITÉ 15

Dniepr dans la nier des Varèghes. C'est le chemin que la tradition a Tait suivre à saint André, l'apôtre des Russes, selon la légende. Le frère de saint Pierre, étant a Kherson, en Crimée iKorsoun), aurait appris que l'embouchure du Dniépr était a peu de dislance de là, et c'est par ce chemin qu'il aurait résolu de se rendre à Rome, en profilant de sou voyage pour évangéliser la Russie. « 11 s'embarqua, dit Nestor, et prit terre, une première fois, au pied d'une montagne. C'est de là qu'il dit à ceux de ses disciples qui raccompagnaient : « Regardez cette montagne, car c'est ici qu'é- « datera la grâce de Dieu ; ici brillera bientôt une vaste cité où le Seigneur « aura de nombreux autels. » Puis, étant monté au sommet de la montagne il fit le signe de la croix, et pria. C'est, en effet, au même endroit que fut fondée et bâtie la ville de Kief. *

La mer des Varèghes avait son nom d'un peuple voisin qu'elle séparait des Slaves. Ce peuple se divisait en plusieurs branches : « 11 y avait, dit encore le moine chroniqueur, des Varèghes-Russes, comme il y avait des Varèghes-Suédois, Ourmanes (Normands), Angliens (Angles) et Golhs. »

Ce nom de Varèghes, donné aux Normands, est interprété par quelques auteurs comme signifiant fédérés, de vara, vxre, pacte; peut-être aussi est-il dérivé de varen. fahren, aller, courir les aventures. Dans les neuvième, dixième et onzième siècles, ce peuple Scandinave poussait dans toutes les directions ses courses maritimes : aussi était-il regardé comme le peuple marin par excellence; de là des mots comme celui de varech, plante maritime; celui de droit de varech, droit d épaves, etc. Ces entreprenants enfants du Nord étaient bien connus à Constantinople, où on les désignait sous le nom de Varangiens, et où ils allaient souvent, à travers la Russie, offrir leurs bras mercenaires. Même les auteurs orientaux les mentionnent sous le nom de Varenk. Le nom de Vser'mgiar se rencontre fréquemment dans les livres Scandinaves.

Ces Varèghes appelaient la Russie actuelle Cardar, régions, et Gardariki, empire de la région 1 ; ils y connaissaient la ville de Holmgard, qui était ou Novgorod ou Kholmogory. Au delà était, pour eux, la Grèce, Grikia, c'est-à-dire l'empire d'Orient. Us connaissaient une route conduisant à

1 Quelquefois aussi Auêlurgard ou Uftrogard et Au$tn>'yi .

celle-ci à travers la première : Nestor, Constantin Porphyrogénète et Adam de Brème la décrivent. Après avoir longtemps guerroyé avec les Finnois et les Lettons de la côte, ils se hasardèrent aussi dans l'intérieur du pays par celte roule, et plusieurs expéditions, plus ou moins heureuses, eurent lieu avant celle de Rurik et avant celle d'Askold et de Dir, qui les fixèrent ii Novgorod et a Kief.

Tout cela est aujourd'hui certain : Millier, Schlœzer, Karamzine et Scliaffarik ont accumulé les preuves les plus irréfragables.

Les Varèghes. amenés par les chefs que nous venons de nommer, sont désignés sous le nom particulier de Varèghes-Russes, et I on ne peut plus douler non plus aujourd'hui de la vérilé de celle assertion de Nestor : « Ce nom de Russes nous a été donné des Varèghes; auparavant, nous n'étions connus que sous le nom de Slaves. » Les Ross ou Rouss étaient une tribu des Varèghes : de nombreux témoignages sont d'accord sur ce point avec le vieux annaliste, (l'étaient donc des conquérants Scandinaves qui jouèrent dans le pays appelé, d'après eux, Russie, le même rôle que remplirent dans la Gaule les Francs, et dans 1 île Britannique les Anglo-Saxons. Nos chroniqueurs du moyeu âge les ont même confondus quelquefois avec les uns et les autres. Ils étaient sans doute nombreux, ainsi qu'on en peut juger par un passage de Nestor que nous citerons tout à l'heure.

Mais voyons d'abord la manière dont il raconte le lait même de leur arrivée.

Suivant lui, la première expédition des Varèghes dans le pays des Slaves aurait été celle de l'an 859; mais il y en avait eu d'autres antérieurement qui lui étaient restées inconnues. Dans cette auuée, Tes Normands vinrent lever tribut, d'une part sur les Slaves proprement dits, ou Slovènes, et sur les Krivilches, d'autre part sur des peuples finnois que Nestor appelle Tclioudes et Mères, ou Mériens. Les Slaves soumirent ces peuples, mais ceux-ci leur refusèrent d'abord le tribut. Cependant, comme ils étaient divisés cuire eux, et que leurs querelles dégénéraient souvent en rixes sanglantes, ils convinrent de se donner a un prince étranger qui les gouvernât, est-il dit, et leur parlât selon la justice. « Les Tchoudes, les Slaves, les Krmtches, et d'autres peuples réunis, dirent alors aux princes de la Varégliie : « Notre pays esl grand, et tout y est en abondance, mais l'ordre et

HISTOIRE l'KlMlTIVE. ANTlOlITÉ 17

la justice y manquent; venez prendre possession de la terre et nous gouverner. — Trois frères varèghes réunirent leurs familles, et vinrent en effet occuper la Slavonie. » Ces frères étaient Rurik, Sinéus (Sinaf) et Truvor. Ils se fixèrent, l'un sur le lac Ladoga, ou le Volkhof, l'autre sur le lac Blanc (Bélo-Ozéro), et le troisième à Izborsk ; mais ces deux derniers étant morts, l'aine, Rurik, resta maître de tout le territoire, se rapprocha du lac llmen, cl bâtit, ce qui veut dire sans doute agrandit et embellit, la ville de Novgorod. Voici maintenant ce qui semble prouver que les Varèghes étaient venus en nombre considérable. Nestor ajoute : « Maître absolu du gouvernement, Rurik divisa le pays entre ses capitaines, ordonna a l'un de bâtir la ville de Poltesk (Polotsk), a un autre celle de Rostof, et a un troisième celle de Bélo-Ozéro, et distribua dans chacune de ces vides des colons varèghes. »

Telle est l'origine du premier Etat russe fondé à Novgorod. Un second se forma presque en même temps a Kief. Deux autres Varèghes, qui n'étaient pas, dit Nestor, de la famille de Rurik, « mais pourtant boïards, » c'est-àdire chefs de guerriers, Askold et Dir, voulant se rendre à Tsaragrad (Constanlinople), suivirent la route que longeait le Dniépr, et arrivèrent à une ville pitloresquement située sur une montagne près du fleuve. Ayant appris que celle ville, (pi on appelait Kief, était tributaire des Khazares, ils résolurent de s'en emparer. « Us s'établirent dans celte ville, appelèrent a eux un grand nombre de Varèghes, et commencèrent à régner sur les Polènes et leur pays. »

Ici commence le lemps historique proprement dit.

PREMIÈRE PÉRIODE

ORtGINK Itfc LA l-|»*SAMJb ItlSSt Kl *<iK< EUKHKM DBPLIS LA H).NDATIOH DK LA GRAHDK PRINCIPAtlÉ JUSQU'A l'iMASIO* II» N0.1UOI.»

Celle période se subdivise d'elle-même en deux sections : 862-1 054, fondation, organisation et agrandissement progressif de la grande principauté; et 1054-1238, temps d'arrêt, quant à l'agrandissement, état de faiblesse résultant du morcellement.

Le Normand Rurik, qui régna à Novgorod de 802 à 879, fut la tige d'une dynastie dont la Russie resta inséparable jusqu'à son extinction dans la branche souveraine en 1598, et dont toutes les familles issues de princes apanages se regardent comme des descendants. Elle donna au pays cinquante grands-princes. Faible d'abord et contestée, l'autorité de ce chef paraît s'être affermie après la translation de sa résidence, de Ladoga à Novgorod. Il laissa un hls en bas âge, Igor, à qui il avait donné pour tuteur le brave Oleg, un de ses parents; mais celui-ci, exerçant le pouvoir en son propre nom, prit le titre de grand-prince et en rehaussa l'autorité par ses qualités guerrières. Askold et Dir régnaient a Kief. Plus près de Conslanlinople dont ils connaissaient les richesses, ceux-ci ne détournaient pas le regard de ce but primitif de leur expédition, et pendant l'absence de l'empereur Michel III, occupé, en Asie, a arrêter les progrès des disciples de

'20 |.A RUSSIE ANCIEN Mi ET MODERNE

Mahomet, ils y tirent en effet une descente sur deux cents navires. Voici ce que raconte a ce sujet Nestor, après avoir dit qu'ils se livrèrent à un horrible carnage aux alentours de la ville et en commencèrent ensuite le siège : « L'empereur, de retour dans sa capitale, se rend incontinent, avec le patriarche Photius dans l'église de la sainte Mère de Dieu à Blaquerne; il y passa la nuit en prières. Au point du jour, au milieu des chants des psaumes et des saints cantiques, le patriarche plonge la robe de la sainte Vierge dans le fleuve t la Corne-dOr, aujourd'hui les Eaux-Douces), et aussitôt ces eaux, jusque-la si calmes et si unies, se soulèvent et s'irritent, les vagues se gonflent, et les navires des Russes idolâtres sont dispersés, jetés a la côte et fracassés, de telle sorte que fort peu échappèrent au désastre et parvinrent à regagner leur patrie. » Oleg mit fin a l'indépendance de ce second État varèghe. Ayant tué Askold et Dir. il soumit a sa puissance Kief, Smolensk et Tchernigof, et il établit sa résidence daus la première de ces villes, sans doute aussi par le désir de se rapprocher de Constantinople. Longtemps avant Moscou, qui alors n'existait pas encore et dont le territoire était aux mains de populations finnoises à demi sauvages, Kief lut ainsi la mère des villes russes, d'après un mot attribué par Nestor à Oleg même : « Or, comme il avait avec lui, ajoute l'annaliste, des Varèghes, des Slaves et quelques autres peuples russes, celte contrée prit le nom de pays îles Russes. » De Kief, Oleg lit des guerres heureuses par lesquelles il se rendit tributaires les peuplades slavonnes soustraites par lui à la suprématie des Khazars. « La domination d'Oleg s'étendait alors sur les Polènes, les Drevliens, les Sévériens et les Hadimitches. Mais il resta en guerre avec les Soulitches et lesTivertscs. » Oleg bâtit un grand nombre de villes où il établit des gouverneurs pour maintenir son autorité sur tous ces peuples vaincus. Puis il entreprit cette expédition de Constantinople, qu'à l'exemple des autres guerriers de sa patrie il n'avait cesse de rêver. Il réunit, dit Nestor, une flottille de plus de deux mille navires dont chacun revul quarante hommes, Varèghes, Slaves ou Tchoudes (Finnois). C'était donc, si ce compte est exact, une armée de quatre-vingt mille combattants. Nestor nomme quelques-uns des compagnons varèghes d'Oleg : ils portent

1 iVUii i|in > niiiHi. h V h le Mliisnif iiin iM-iiHiit < no't«'iii|is là, PanMi.

PREMIERE PÉRIODE 31

confine «le raison, des noms germaniques, tels que Karl, Farlof, Farmund iPharamond), Rulaw iRuland), Ruold, Fest, etc., noms analogues à ceux d'OIeg, de Rurik et d'Igor. C'étaient des barbares, ainsi qu'on le voit par le récit de notre moine. « Oleg, dit-il, donne l'ordre d'aborder au rivage ; il commence les hostilités, massacre les habitants des campagnes environnantes, incendie les églises et détruit nombre d'édilices. Les Grecs sont ou prisonniers de guerre ou passés au (il de l'épée. Les uns sont assommés, les autres précipités dans la mer; ceux-ci sont percés de (lèches, ceux-là torturés cruellement, sans parler d'une infinité d'autres supplices que les Russes font subir aux Grecs et qui sont fréquemment employés entre gens de guerre. » L'empereur Léon le Philosophe, effrayé, se hâta de négocier, et, pour se racheter, consentit a une paix qui lui imposa de grands sacrifices en argent et objets précieux, que les Varèghes emportèrent. En jurant d'observer fidèlement les conditions dont on était convenu dans les pourparlers, Léon et son collègue Alexandre baisèrent la croix. « Oleg et ses guerriers jurèrent aussi d'observer le traité (oral), mais a la manière des Russes, en brandissant leurs armes et en invoquant leur dieu Péroun et le dieu des bestiaux Yoloss... Alors Oleg dit : « Préparez des voiles de soie « pour les Russes, et de coton pour les Slaves. » Et cela fut fait; et il éleva son bouclier au-dessus de la porte de la ville pour marquer sa victoire. I'uis il abandonna Tsaragrad. » Les Russes étaient donc supérieurs aux Slaves; leurs chefs paraissent même avoir, dans certaines limites, partagé l'autorité du grand-prince, car daus le traité écrit qu'Oleg (il négocier en 912, les négociateurs se disent envoyés par Oleg, le grand-prince «le Russie, « et par les très-illustres princes et grands boïards qui sont sous ses ordres'. » Ce traité écrit se trouve tout au long dans la chronique de Nestor.

Il fut renouvelé et légèrement modifié au préjudice des Russes sous Igor, fils de Rurik iRurikovitchi et successeur d'OIeg (913-945); car ce troisième grand-prince, ayant aussi fait deux expéditions contre Conslantiuople, dans l'une desquelles il ravagea les côtes de l'Asie Mineure sur la mer Noire, ne fut pas aussi heureux que son oncle. Ce nouveau traité (945), confirmé a

1 L'empereur romain (il «lire à Igor qu'il se félin tait «le la conclusion île la paix avec le jirand- prince (veliki-l.uiux) de Russie, et qu'il désirait roter en amitié avec les autres princes l&niAv) de ce pays.

hi< I mènie par des envoyés de l'empereur, subsiste également. Igor s'entendit ensuite avec les Pelchénèghes, peuple turc qui venait de faire sa première apparition en Russie. Mais il flt la guerre aux Drevliens, déjà tributaires, pour enrichir a leurs dépens ses guerriers. D'abord il atteignit sou but ; puis, ayant fait une nouvelle incursion dans leur pays, après avoir congédié la plus grande partie de son monde, il les força à une défense désespérée que seconda le petit nombre des ennemis. Ceux-ci furent massacrés, et Igor péril avec eux dans de cruelles tortures.

Son oncle lui avait fait épouser Olga, uïled'un Yarèghede Pskof. Celle-ci. mère de Sviatoslaf Igorévitch (945-9721, alors en bas âge, saisit pour lui d'une main ferme les rênes du gouvernement, et les conserva pendant environ dix ans. .Après avoir vengé sur les Drevliens la mort de son époux, elle parcourut les provinces, améliora les routes, régularisa l'administration, leva des impôts, et éleva Pleskof ou Pskof au rang d'une ville florissante. Puis la curiosité, ou peut-être une intention secrète, la couduisit a Constantinople, où régnait encore ce Constantin Porphyrogénète (911-959), prince lettré et ami des arts, à qui nous devons toutes sortes de lumières sur l'Europe orientale a cette époque, et qui lui -même nous parle de sainte Olga dans son Histoire. Elle y reçut le baptême : l'empereur, avec l'assistance du patriarche, la tint sur les fonts. Nestor aflirmc qu'il espérait l'épouser, mais qu'elle trompa son attente. « Lorsqu'elle fut éclairée, dit-il du reste, elle se réjouit de corps et d'àmc. Le patriarche lui enseigna la doctrine chrélieune, et lui dit : « Tu es bénie entre toutes les femmes « russes, car tu as cherché la lumière et quitté la voie des ténèbres. Les « enfants de la Russie, jusqu'au dernier de tes descendants, seront bénis ! » Puis il lui lit connaître la discipline ecclésiastique, lui apprit a implorer la Divinité, lui enseigna ce qu'on entendait par jeûne et prière, et lui recommanda la chasteté du corps. » De retour a Kief, la grande-princesse voulut persuader son (ils d'embrasser aussi le christianisme, mais il lui résista malgré son jeune âge, et lui dit : « Comment pourrais-je embrasser une religion étrangère? Mes fidèles se moqueraient de moi. »

En effet, le paganisme régnait partout dans le pays des Yarèghes, comme en Scandinavie, leur patrie primitive; les Slaves vaincus y étaient encore idolâtres aussi bien que leurs vainqueurs, tandis que les Slaves plus occi-

PREMIERE PÉRIODE

ilenlaux étaient depuis longtemps convertis, et (pie, dès la seconde moitié" du neuvième siècle, saint Cyrille, frère de saint Méthode, avait répandu la connaissance de l'Évangile parmi ceux du Danube. On sait que ces deux apôtres des Slaves traduisirent dans leur langue les livres liturgiques et des parties de la Bible, et que Cyrille inventa l'alphabet qui porte son nom, et qui servit depuis pour écrire le slavon d'église. Ce n'est donc pas saint André qui évangélisa la Russie, comme le rapporte la légende. La prédication du christianisme parait avoir commencé au temps même de sainte Olga; un petit nombre seulement de Varèghes l'avaient adopté avant elle.

Karamzine nous a fait connaître l'ancienne mythologie des Russes. Le dieu le plus généralement adoré dans le pays était Péroun, le maître du ciel et de la terre, une espèce de Jupiter tonnant. Son nom parait dérivé d'un verbe qui signifie frapper de la foudre. Les Letto-Lithuanieus l'adoraient sous le nom de Perkouuas. et les anciens Russes allaient chez eux en pèlerinage, fait auquel peut se rapporter aussi l'analogie qui existe entre le nom des Krivitches et celui du grand-prêtre lithuanien Krivé-Krivéïto. Péroun avait sa statue, a Kief, sur le coteau sacré, près du palais du prince ; a Novgorod, sur le bord du Volkhof. Elle était de bois, mais avec une tête d'argent où les moustaches étaient en or. D'autres idoles l'entouraient . c'étaient celles de Khors, de Daschbog', de Stribog, de Samargl et de Mokosch. Nous avons déjà vu, avec le nom de Péroun, celui de Voloss, dieu des troupeaux. Dans le culte des anciens Russes étaient en outre compris. Lado, le dieu de la joie, de l'amour et de la concorde, dont le nom est resté dans les chants populaires; Koupalo, le dieu des moissons; Koléda, le dieu de la paix et des fêtes; de plus, des génies ou esprits de toute espèce, les uus rappelant les satyres [lèchié), les autres les nymphes des peuples de l'antiquité iroussalki), d'autres encore les dieux lares [domovié douchi), etc. Quoique ce culte portât aussi a la joie, il était en général plus terrible que réjouissant, et la plupart des divinités de cet Olympe étaient représentées sous forme de géants à plusieurs têtes et avec un air mena-

1 Bog est encore aujourd'hui le nom do Dieu chez les Russes. L'homme du peuple nomme boy son saint spèVial, dont l'image est Mis[nn<luo dans le coin le plus apparent de son habitation, avec une lampe qui hrûle devant, et que chacun «salue en entrant dans la chamhrc.

çant. Nestor ne Tait mention ni de temples, ni de prêtres de ce paganisme russe.

Aujourd'hui, pas plus que dans la catholique Italie, toutes les traces du paganisme ne sont pas effacées dans la Russie orthodoxe : bien des fêtes populaires en ont conservé des traditions, comme celles de Saint George et des Koupales |14 juillet du calendrier russe), celle de la nuit de Saint- Jean (24 juin), et plusieurs autres. Dans les réjouissances du Sémik, fêle que l'on célèbre au mois de mai ou de juin, le dimanche qui suit l'Ascension, les noms de Did i Amour) et de Lada (espèce de Vénus» se répètent souvent, avec celui de Tour, autre dieu des plaisirs, dans les chants joyeux des jeunes lilles, qui, a cette occasion, de même que les jeunes veuves, interrogent l'avenir sur les maris que le sort leur destine. Celte l'été, qui se passe en jeux et en danses dramatiques accompagnées de chansons nationales, est restée en usage même h Saint-Pétersbourg, ville presque occidentale du reste, où le rendez-vous de la foule est alors au cimetière de l'église de la lamskoï; car, chez les Russes, les champs de repos sont tons les ans le théâtre dés ébats populaires. Quand le temps était beau, Catherine II ne manquait jamais de se rendre au milieu du peuple le jour du Sémik, et la douce impératrice Elisabeth, femme d'Alexandre, qui avait aussi pris l'habitude d'assister a cette fête, oubliait un instant sa mélancolie habituelle en faisant de ses propres mains des distributions aux jeunes garçons et aux jeunes filles.

Revenons au grand-prince Sviatoslaf, le fds d'Olga. Parvenu à l'âge de majorité, il ne respirait que la guerre : comment pouvait-il, avec de tels sentiments, regarder le christianisme d'un œil favorable? Cependant il ne s'opposa point a ses progrès. Toute son attention se portait sur les peuples voisins, que son ambition était de soumettre, et dont il devint la terreur. Endurci a tontes les fatigues et a toutes les privations, Sviatoslaf n'emportait dans ses campagnes ni tentes ni bagages; il couchait h la belle étoile, n'ayant d'autre lit que la housse de son cheval, et reposant sa tête sur la selle en guise d'oreiller. Il ne craignait ni le froid ni les intempéries de l'air. Sa nourriture consistait en chair de cheval ou de gibier, qu'il braisait lui-même sur des charbons. D'abord il soumit les Viatitches sur l'Oka, puis il vainquit les Khazars. et entra dans leur ville de Sarkel (Rélovèje).

PREMIERE PÉRIODE X

sur le Don ; de là il alla guerroyer, sur le Kouban, contre les lasses et les Kassobes, peuples caucasiens, et s'empara sans doute de Fanagorie {Tamalarkha), où nous voyons, bientôt après, s'élever la principauté deTmouta- * rakan. Enfin, entrant en alliance avec l'empereur d'Orient, il passa le Danube (007) pour attaquer les Boulgares, peuple belliqueux, dont le royaume indépendant exista de 679 à 1010. Vainqueur, il eut l'idée d'échanger sa résidence de Kief, où la vie lui paraissait terne et monotone, contre une autre, voisine du Danube, de la mer Noire et de Constantinople. Cette nouvelle résidence devait être Péréïaslavl. Mais il ne put se maintenir dans sa conquête. I/empereur, redoutant son voisinage a l'égal de celui des Boulgares, tourna ses armes contre lui, et, après des efforts héroïques, Sviatoslaf dut céder. Il s'y résigna d'autant plus, qu'en son absence les Petchénèghes avaient fait une incursion dans son pays, et s'étaient avancés jusqu'à Kief (968). Il lit donc sa paix avec l'empereur, et courut délivrer cette capitale, où Olga désespérait de pouvoir se défendre plus longtemps. Il ne se réconcilia pas, cependant, avec le séjour de Kief, et, sa mère étant morte en 909, il n'eut plus d'autre pensée que de retourner sur le Danube. Il partagea la garde de ses États entre ses trois fils : l'aîné, laropolk, devait rester dans la capitale; Olcg, le second, fut préposé au pays des Drevliens, et Vladimir, le troisième, fut envoyé aux Novgorodiens, qui, à celte distance du siège du gouvernement, réclamaient «n chef résident parmi eux. Puis il partit lui-même, soumit encore une fois les Boulgares, et pénétra jusqu'au cœur de l'empire de Byzance. « Il les poursuit (les (Jrecsi. dit Nestor, l'épée dans les reins, jusqu'aux portes de leur ville, et met au pillage un grand nombre de bourgades, qui, depuis ce temps, sont restées désertes et ruinées. » Première campagne des Busses au delà du Balkan !

Cependant, affaibli par les combats, il se vit obligé de rentrer en Bussic pour lever une nouvelle armée. Il fit donc sa paix avec l'empereur, et le traité alors conclu nous a encore été conservé par Nestor. Les Pelcbéuèghes, ayant été informés qu'il revenait avec peu de monde et chargé de butin, se mirent en embuscade près des cascatelles du Dniépr. Svialoslat fut pris (972), et périt, jeune encore, avec un grand nombre de ses guerriers.

Ses lils gardèrent chacun la part qui lui avait été confiée ; car, chez les

iii LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

Germains, — et l'on se rappelle que les Varèghes étaient des Germains, — un héritage royal était partagé comme un patrimoine ordinaire. Ils fui renl les premiers princes apanagés {oudelnyé knazia), suivant l'expression consacrée, qui toutefois n'est pas toujours exacte, ces princes étant le plus souvent plutôt cohéritiers et copartageants. Le mol russe signifie princes auxquels on a assigné leur part; en allemand, Uieilfiirsten. Quoi qu'il en soit, c'était un usage fatal : l'affaiblissement graduel de la Russie n'eut pas d'autre cause: des guerres civiles en furent un résultat inévitable.

laropolk Sviatoslavitcb, investi du titre de grand-prince (972-980), se laissa prévenir contre sou frère Oleg, marcha contre lui et le vainquit. Oleg périt peu de temps après, et son territoire fut réuni a la grande-principauté. A celte nouvelle, saisi d'effroi, Vladimir, le troisième frère, s'enfuil au delà de la mer. laropolk vint occuper Novgorod, et l'unité du pouvoir se trouva aiusi rétabli pour un moment. Mais Vladimir ne tarda pas à revenir, simi de Varèghes nombreux, car les migrations de ce peuple du côté de l'Orient n'avaient pas encore cessé. La crainte saisit a son tour laropolk, et des conseillers infidèles l'ayant déterminé a se livrer a son frère, il alla le trouver; mais à peine fut-il arrivé, que deux Varèghes lui plongèrent leur épée dans le sein.

Ainsi Vladimir Sviatoslavitcb, qui fut plus tard surnommé le Grand et Y égal des Apôtres, après avoir été canonisé, resta seul maître du pays (980- 1015k 11 le dut à la violence; c'était un barbare altéré de sang et qui ne mettait pas de frein a ses passions. L'usage permettait alors aux princes d'avoir des concubines; mais Vladimir, qui ne respectait rien, souilla aussi le lit de son infortuné frère, quand son corps était à peine refroidi. Toutefois la Russie doit beaucoup à ce prince énergique et né pour le commandement. Il fit des conquéles considérables. J)'abord il arracha à la Pologne, simple duché alors, mais que Bolcslaf le Grand allait élever au rang d'un royaume, les villes tchervonnes, dont la Russie tchervonne ou rouge tira son nom, et qui appartiennent aujourd'hui a la Galicie orientale. Puis il soumit les latchvinglis, peuple sauvage et belliqueux, issu de la souche lettonne comme les Lithuaniens, qu'ils séparaient de la Pologne. 11 força aussi les Viatitches a payer plus régulièrement leur tribut , et ramena à l'obéissance les Radimitches. Enfin il s'avança, en descendant le Volga, vers les sièges

l'HKMIKRK PÊRIOPK

primitifs des Bonlgares (Volgares), peuple que le commerce avait enrichi. Les ayant vaincus (085), il s'arrêta et conclut avec eux un traité. Le motif qui fit agir ainsi le monarque varèghe est singulier. Voici comment Nestor raconte la chose. Dobrinia Nikilisch, oncle de Vladimir, et qui est le Roland de la Russie, dit au grand-prince : a J'ai vu les prisonniers, tous portent des bottes : ils ne voudront jamais nous payer l'impôt; cherchons des peuples qui portent des lapti. » C'est encore aujourd'hui le nom d'une chaussure d'écorce de tilleuls que portent les paysans russes, lettons ou linnois. À la môme occasion, le moine de Kief nomme les Turcs, plus tard connus sous la dénomination générique deTatars : « En descendant le Volga, dit-il. Vladimir était appuyé de la cavalerie des Torks. qui le suivirent le long du rivage. » CesTurcs n'étaient pas encore, bien entendu, les Ottomans, mais une branche plus ancienne du même peuple. Nestor raconte ensuite tout au long l'histoire de la conversion de Vladimir au christianisme. Avant d'en rapporter la substance, arrêtons-nous un instant pour jeter un coup d'ceil sur les voisins dont les Russes étaient alors entourés.

Les Varèghes de Kief avaient mis tin a la puissance des Kbazars, peuple ouralique dont, au moment de l'arrivée de ces Scandinaves, les Slaves orientaux, Polènes. Sévériens. Viatitches, Radimitches, étaient tributaires, et qui dominaient depuis la mer Caspienne, alors appelée de leur nom (mer des Khazars), jusqu'au Dniéstr, depuis l'Oka. affluent du Volga, jusqu'à la mer Noire. Cependant, au dixième siècle, le nom de Kbazars n'avait pas encore disparu de la carte de ces contrées : une partie de la Crimée et peut-être de la steppe au nord du Kouban et du Caucase, ainsi que le pays des bouches du Volga, leur appartenaient; l'autre partie de la Crimée avec la ville de Korsoun, l'ancien Cherson. différent du Kherson actuel, appartenait aux Grecs. Ce fut seulement au treizième siècle que les Kbazars cessèrent de former un État. Entre eux et les Russes s'étendaient, au dixième siècle, les Petchénèghes, que les Grecs appelaient Pattinakites, et dont M. de Hammer dérive le nom du turc Bedchnak, unis par alliance. C'était, en effet, comme les Ouses. les Koraans, les Kangles. les Kiplchaks. une peuplade turque de pasteurs, qui, poussée par les Komans, ayant passé le Volga el pris possession de la majeure partie du territoire des Khazars.

fntra pour la première fois, en 968. en conflit avec les Russes, dont ils furent, jusqu'au onzième siècle, tantôt les allies, tantôt les ennemis. Leurs sièges s'étendaient depuis le Don jusqu'au Dniepr, et encore au delà des bouches de ce fleuve jusqu'à celles du Danube. Au nord, ils s'avancèrent bien au delà des cascatelles du Dniepr, et n'étaient guère à plus d'une journée de Kief. Vers 1050, affaiblis par des divisions intérieures, ils succombèrent aux attaques de leurs ennemis et tirent place aux Komans, appelés Poloftes par les auteurs russes.

Du côté opposé, au nord, les Russes étaient entourés des Finnois ou Tchoudes. peuple encore nombreux aujourd'hui, très-distinct de tous les autres, très-ancien, connu non-seulement de Jornandès, mais de Ptolémée et de Tacite, et qui formait une des branches de la souche ouraliquc. Dès lors, ils étaient adonnés à l'agriculture, tandis que, longtemps après, les autres peuplades que nous venons d'énumérer étaient encore à l'état nomade, qu'ils n'ont jamais quitté à vrai dire. Nestor avait une parfaite connaissance des nombreuses tribus finnoises. On peut les diviser en Finnois du Volga et Finnois de la Baltique. A ceux-ci appartenaient les Ijores. les lèmes, les Eslhiens, les Lives, et ceux qu'on a appelés depuis les Finlandais ; à ceux-là, les Mères, les Mouromiens. les Vesses, les Riarmiens ou Perniiens. les Mordouans, les Meschtchériaks cl les Finnois transvolgaïques. Tchérémisses, Tchouvaches. etc.

Les tribus transvolgaïques étaient alors soumises à des peuples d'une autre branche de la souche ouralique, les Roulgares, les Ouses et les Komans. Les deux derniers, au temps auquel nous nous arrêtons, n'avaient pas encore fait leur entrée dans l'histoire de Russie, mais il y est beaucoup fait mention déjà des premiers sous le règne de Vladimir. Il n'est question ici que des Boulgares du Volga ou de la iiraude-Roulgarie. car les Roulgares du Danube, beaucoup plus connus des historiens et dont nous avons parlé plus haut, avaient perdu leur nationalité primitive en se confondant avec les Slaves qui les absorbèrent. C'était un peuple industrieux et commerçant, converti au christianisme depuis l'an 922. Les Khvalisscs qui,

1 Voir l.« détail .1. tout r»>l;i d;in.s nolro ouvrage La Russie, la Pologne et la Finlande, p. 581» ctMiiv.

l'KKMlfillK l'ÉUIOhK

comme lesKhazars, ont attaché leur nom a la mer Caspienne, paraissent en avoir été une branche. Ces Boulgares prirent place dans l'histoire au moment où les Huns, affaiblis et démembrés, en disparaissaient. Dès le cinquième siècle, ils habitaient entre le Volga, le Don et la mer d'Asof. Leur capitale, Roulgar, fut bâtie plus tard sur la rive gauche du Volga, un peu au-dessus de son confluent avec la Kama : on peut en voir encore quelques ruines, comme on en voit, dans le Caucase, delà ville de Madjari, principal siège du peuple ouralique qui a fait la conquête de la Hongrie. Ce tut en 487 que des bandes boulgares arrivèrent sur le Danube, dans l'ancienne Mœsie, où ils devaient prendre pied.

Au sud de la Grande-Boulgarie, entre la mer d'Asof et la Caspienne, était I .Manie, ainsi nommée des Alains, Ases ou Ossètes, près desquels habitaient les lasses, les Kassobesel peut-être lesZicques; mais nous avons dit que cette Alanie était devenue plus spécialement la Khazarie. Constantin Porphyrogénète donne a une partie de l'Alanie le nom de h'azakhh, pays des Kasakhsou Kosaks, guerriers dont l'histoire ne commence a s'occuper que beaucoup plus tard.

Reste le côté de l'ouest. Là. la Russie confinait déjà avec la Pologne par les pays de Galitch et de Vladimir eu Volhynie; plus au nord, cependant, elle eu était séparée par les latclivinghs et les Prussiens, peuplades lettolithuaniennes. ainsi que par les Masoviens. Une grande partie de la Lituanie même, avec une portion considérable du pays des l.ives et des Koures, et avec la Sèmegalle, était comprise dans le territoire russe qui touchait à la Baltique. Habitée par un peuple d'origine slavonne, mais dont le caractère et la langue s'étaient altérés depuis par sa fusion avec des Col lis et des Finnois, elle était encore presque à l'état sauvage, et c'est seulement vers 1 180 qu'elle commença a se soustraire au joug de l'étranger.

Tels étaient les voisins des Russes dans la seconde moitié de dixième siècle. Quanta leur propre territoire, il son étendue et ses divisions, il eu sera question dans un instant

La conversion de Vladimir le Craud au christianisme eut lieu en 988 ; ce fut a l'occasion de son mariage avec la princesse byzantine Anne, sœur de l'empereur Basile H; mais loutemps auparavant la résolution en était prise.

*»" U BCSSIB AÎSCIK.VNK ET MODERNE

Les peuples voisins. à l'euvi l'un de l'autre, avaient cherché a faire adopter à Vladimir leur croyanee. Il avait vu arriver, a cet effet, à sa cour des missionnaires grecs, latins, israéliles et mahométans, et leur avait prêté l'oreille à tous. Les derniers, c'étaient des Boulgarcs, lui avaient fait de leur paradis la description la plus séduisante, mais ils proscrivaient l'usage du vin et celui de la chair de porc. Vladimir, selon Nestor, leur répondit : « Boire est le plaisir des Russes, et nous ne leurrions vivre sans cela. » Cependant leur boisson habituelle n'était pas le vin, mais l'hydromel et cette liqueur acidulé encore aujourd'hui désignée sous le nom de quass Les israélites vinrent du pays des khazars ; les latins, de l'Allemagne. Les grecs avaient déjà une église à kief même : cependant un orateur de cette nation fut envoyé de Conslanlinople. Avant de se décider. Vladimir voulut se faire rendre compte des pratiques de chacune de ces religions, observées dans les lieux mêmes où on les professait. Le culte grec a Conslantinople frappa surtout l'imagination de ces émissaires. « >'ousnc savions pas trop, dirent-ils à leur retour, si nous étions dans le ciel ; car, en vérité, sur la terre, il est impossible de trouver tant de richesse et de magnificence ! » Ils ajoutèrent d'ailleurs, dans le rapport qu'ils tirent au monarque : « Si la religion grecque avait été mauvaise, ton aïeule Olga, la plus sage des mortels, ne l'eût pas adoptée. »

Les choses en étaient la lorsqu'une guerre éclata entre le grand-prince de Russie et l'empire romain. Vladimir alla faire le siège de Korsoun en Tauride. Après avoir pris cette ville, il envoya une députation aux deux empereurs, Basile et Constantin, qui régnaient conjointement, avec mission de leur demander leur sœur en mariage, sous la menaee «pi eu cas de refus il saurait bien s'emparer de Constantinople comme de korsoun. On lui objecta sa qualité de païen. Vladimir déclara qu'il était prêt a recevoir le baptême. En effet, il le reçut a korsoun, au moment de l'arrivée de la princesse, des mains de l'évêque de cette ville, assisté des chapelains qu'elle avait amenés. Puis eut lieu la béuédictiou du mariage, et immédiatement après Vladimir emmena Anne, « la tsarine. » comme dit Sestor, dans sa résidence de kief La ville de korsoun fut la dot de la princesse Revenu dans son palais, il lit détruire toutes les idoles; celle de Péroun, après avoir été (rainée publiquement par les chemins, llagellée et couverte de boue, fut

CREMIERE PÉRIODE .îl

plongée dans le Dniepr. Puis il lit crier par toute la ville : h Celui <|in. dès le matin, ne paraîtra pas au bord du fleuve, riche ou pauvre, mendiant ou journalier, sera considère comme rebelle et traité comme tel. » Ils vinrent en foule et sans retard, car. dirent-ils dans un langage qui serait encore le même aujourd'hui : «Si le baptême n'était pas avantageux, nos princes et nos boïards ne l'eussent point accepté. » Ils entrèrent dans l'eau du fleuve dès que Vladimir et la « tsarine » eurent paru. « les mis jusqu'au cou, les autres jusqu'à la poitrine. Les enfants, restés sur la rive, furent couverts d'eau; ceux-ci étaient plongés dans le fleuve, d'autres nageaient ça et là, tandis que les prêtres lisaient les prières... Knlin. quand tout le peuple fut baptisé, chacun s'en retourna chez soi. »>

Ainsi le grand-prince de Russie et son peuple étaient reçus dans la communion du patriarche grec de Constantinople. alors déjà séparée de la communion du pape et des latins, car le schisme de Pholius avait eu lieu en8t>0, plus de cent ans auparavant. Il ne devint définitif, comme on sait, qu'en I0.~>7, sous le patriarcal de Michel Cérularius; mais. dèsîMH, Vladimir ayant reçu à sa cour «les légats du pape, le patriarche l'engagea a renoncer à toutes relations avec le chef de l'Eglise latine. La Bible, traduite en vieux slavon par Cyrille et Méthode, les apôtres des Slaves d'Occident, se répandit dans le pays. La liturgie se régla sur celle des Grecs, dont elle adopta en grande partie la terminologie. Les mœurs byzantines s'introduisirent en Russie, où, du mélange des Varèghes, des Slaves et des Crées, se forma un peuple nouveau, le peuple russe primitif. Les noms germaniques dis|>a~ raissent peu à peu pourlairc place a des noms slaves; il resta peu ou point de traces du caractère chevaleresque des Varèghes ; les Byzantins prêtèrent à leurs voisins, qui leur ressemblaient d'ailleurs par l'astuce, leur formalisme compliqué et minutieux, et quelques faibles parcelles seulement de leur civilisation réelle et très-avancée, plus tard, l'Orient vint aussi exercer son influence, et il se prépara ainsi une scission profonde entre l'Europe orientale et ses autres parties, auxquelles, comme nous l'avons dit, jusqu'il Pierre le Ci and. la Russie ne ressembla guère

Heureusement Vladimir, mûri d'ailleurs par l'âge, changea de mœurs après sa conversion. Il fut sage, religieux cl bienfaisant, et aima à agir selon ce mol de Salomon : « Oui donne aux pauvres donne à Dieu. » Dans toute

y> I.A BLSSIt ANCIENNE ET MODERNE

la Russie, lu christianisme, s'il n'y opéra pas l'affranchissement spirituel, amena un adoucissement notable des caractères et des rapports de la vie.

Depuis, Vladimir eut de grandes guerres a soutenir contre les Petchénèghes et contre la Pologne, où régnait avec énergie Boleslaf le tirand, qui, même du vivant de ce grand-prince, préludait déjà a celte campagne par laquelle, en 10IK, il devait être conduit jusque dans Kief. Vladimir sut cependant résister a ce formidable ennemi, et couvrit par sa valeur les frontières de la grande-principauté.

Mais lui aussi, se conformant au principe du partage delà succession royale, a l'instar d'un patrimoine ordinaire, donna lieu a un funeste démembrement. Il avaij douze lils. dont huit lui survécurent : de plus, il avait adopté Svialopolk laropolkovitch, son neveu, l/ambilion divisa cette famille nombreuse, au jwint que le pays fut pendant quelques années, après la mort de Vladimir, ravagé par la guerre civile. Le lils adoptif, monstre altéré de sang, s'empara de la grande-principauté, et c'est sous son règne violent 1 101 i-IOlîh que périrent les deux lils bien-aimés de Vladimir, Horis. prince de Kostof, et Glicb, prince de Mourom. que l'Eglise a placés parmi les saints martyrs. Puis le brave Mstislaf Vladimirovilch qui. en 10 II», s'était réuni à l'empereur d'Orient pour mettre fin à la domination des Kha7.ars en Tauride et généralement en Kurope. voulut s'agrandir aussi aux dépens de son frère Iaroslaf. el un instant (1 1*20-1 000) la grande-principauté fut partagée en deux moitiés séparées entre elles par le Dniépr. Mais, h la mort de Mslislaf, Iaroslaf rétablit l'unité.

Ce troisième lils de Vladimir, d'abord prince de Novgorod, acheva, pendant un glorieux règne de Irenle-ciuq ans ( lOlîMOeVi, de donner a la première Hussie son organisation particulière. Elle ne le cédait pas alors, dit Karamzine, en puissance el en culture i>olilique. aux principaux Ktals de l'Occident. « Affermie dans le christianisme, ajoute l il, el par l'ordre intérieur, elle avait des écoles, des lois, un commerce, une armée nombreuse, une marine, l'unité du commandement, et «les libertés civiles. » Son territoire, tpii s'étendait de l'embouchure île la Néva jusqu'aux cascatelles du Ihiiépr. el depuis le conlluenl de l'Oka avec le Volga 1 jusqu'aux sourres

1 \.v coude lait le Volga, itV|itii!- sou i-oiilliu-ut avec l"Oka, •'■taih u ilelmixlc lu Kusmc.

l' H KM 1ÈRE PÉRIODE

de la Vistule dans les Karpathes, avait déjà une superlicie d'au moins un million deux cent mille kilomètres carrés, plus du double de notre France actuelle, Polotsk seul avait un prince indépendant; encore celui-ci subissailil l'influence du grand-prince.

laroslaf Vladimirovitch fut le plus grand prince de l'époque semi-byzantine. Il se lit respecter de tous ses voisins, mais en respectant lui-même leur territoire. Après avoir forcé le roi de Pologne de lui restituer même les villes tchervonnes, dont Boleslaf s'était emparé en se retirant de Kief, il vécut av§£ lui en parfaite intelligence. Il châtia plusieurs fois les Petchénèghes, au sud. et dompla les lames, les Lithuauiens et les latchvinghs, barbares de l'extrémité opposée, au nord-ouest. Pour mettre ses frontières a couvert de leurs attaques, il fonda et fortilia différentes villes, entre autres Dorpal (Iouriefi.

Son règne pourtant fut en général pacifique, laroslaf rendit de sages lois, et le principal monument de son activité, sous ce rapport, est une espèce de Code écrit qu'on appelle le Droit russe {Roxisskaïu Pravda), qu'il donna en 1017 aux Novgorodiens. Destiné surtout a mettre tin aux vengeances particulières exercées contre les meurtriers par les parents de la victime, ce vieux ('ode, tout en ne réglant que les compositions ou réparations judiciaires, devint la base de la législation pénale en Russie. laroslaf mil lin aussi a la rivalité jalouse de Novgorod a l'égard de kief, en accordant à la première métropole russe, un peu délaissée pour celle du midi, certains privilèges qui lui assurèrent une existence a part, mais sous l'autorité du grand-prince. Il protégea les lettres et les arts, appela dans sa capitale des artistes étrangers, surtout byzantins, donna ses soins au chant sacré, fonda des écoles que devait diriger le clergé, lit traduire du grec en slavon des livres de dévotion ou liturgiques, engagea, dit Nestor, des lettrés a eu composer eux-mêmes, « alin d'étendre et de faciliter l'enseignement de la doctrine chrétienne. » Prêchant lui-même d'exemple, « il passait son temps sur les livres, ajoute le vieux annaliste, et lisait nuit et jour sans relâche. »

Kief était devenu une ville si florissante, qu'Adam de Brème, annaliste du onzième siècle, en fait même, sans doute un peu ridiculement, une rivale de Constantinople. Ditmarde Mersebourg, qui vécut a peu près a la même

époque, parle de ses quarante églises, ou même de ses quatre cents, selon

une leçon autrefois généralement admise, mais corrigée par le savant académicien Krug. a l'exemple de l'historien Tatischtchef. Couronnant des hauteurs pittoresques avec leurs innombrables coupoles couvertes en feuilles de métal, ces églises présentaient un aspect merveilleux. \a plus ancienne était celle de la Dimc (Deciaïtnnaïa), consacrée à la Nativité de la Vierge; elle datait du règne de Vladimir, qui en posa les fondements en 989, après avoir envoyé quérir des architectes en Grèce. Il n'en existe plus que les fondalions et quelques ruines, laroslaf bâtifl'églisc de Sainte-Sophie, où il reçut plus tard la sépulture, et qui est encore, de la part des Russes, l'objet d'une profonde vénération, le but de nombreux pèlerinages, non moins que les catacombes du fameux couvent Petchcrski ou des Souterrains, dont l'origine remonte au moins a l'an 10.V», année qui suivit celle où fut inaugurée à Novgorod la célèbre cathédrale de Sainte-Sophie. Les monastères que fonda laroslaf sont celui de Saint-George et celui de Sainte-Irène. Il embellit la ville en général, et l'entoura d'une muraille en pierre dont il nomma la principale entrée Porte-d'Oi , comme a Constantinople.

Au dehors, laroslaf rechercha des alliances fondées sur un intérêt réciproque. 11 avait pris pour femme une princesse suédoise ; il maria ses lilles à des princes étrangers, et c'est l'une d'elles, Anne, qui, en épousant, vers l'an i<M4, Henri T, roi de France, lit connaître le nom de la Russie à l'Occident, au delà de l'Allemagne, et prépara aux historiens futurs, étonnés de ce mariage extraordinaire, de sérieux embarras. Tout en maintenant sa communion avec le siège de Constantinople. le grand-prince assura une sorte d'indépendance à l'Kglise russe, en donnant, comme on l'affirme, de sa propre autorité, un métropolitain U Kief et en posant des limites a l'influence du patriarche grec.

laroslaf éleva ainsi la Russie a un rang auquel jusqu'alors elle n'avait pu prétendre, et dont elle descendit après lui pour n'y remonter qu'au règne à jamais mémorable de Pierre Alexéïevilch. Peu de pays en Europe étaient plus avances quelle en civilisation, et la Russie les devançait au inoins sous un rapport, celui de la formation d'une langue nationale servant également dans le culte et pour les lettres profanes.

Avant de terminer, a Vychégorod, sa longue et brillante carrière, laroslaf régla encore le droit de succession. Malheureusement il le lit suivant l'u-

Hl K M I K H E PERIODE of»

sage établi, en donnant un apanage a chacun de ses cinq lils, dont l'aîné, en vertu de son titre de grand-prince, devait jouir d'une autorité supérieure et pour ainsi dire patriarcale, tout en laissant ses frères maîtres chez eux et exempts de tout contrôle quant a leur administration intérieure. Malgré son amour du pays, il prépara ainsi l'affaiblissement de la monarchie de Hurik et son asservissement par les Tatars.

La mort d'Iaroslaf marque le passage a la seconde section (1054-1238) de notre première période.

A partir de ce moment, et pendant (rois siècles, si l'on voulait s'attacher a la série des grands-princes, on risquerait de tomber, comme le patriotique Karamzine lui-même l'avoue (t. 11, ehap îv), dans des détails arides et fastidieux, de se perdre même dans le chaos. Que serait-ce si l'on essayait de tenir compte des princes apanagés, souvent égaux en pouvoir au grandprince, quelquefois usurpant eux-mêmes le titre de celui-ci, et le surpassant réellement en puissance?

Nous passerons rapidement sur ces temps, qui n'offrent à l'histoire qu'un spectacle sans grandeur comme sans intérêt.

Tel était, depuis le milieu du onzième siècle, le morcellement, qu'on serait en droit de dire qu'il n'y avait plus de Russie, si tous ces fragments divers n'avaient pas été unis entre eux par des liens autres que le lien politique et assez forts pour entretenir l'idée d'une patrie commune, malgré la dissolution de l'État. Ces liens étaient une seule et même langue déjà formée, une même religion, celle de l'Église orientale réputée seule orthodoxe, une même dynastie, celle de saint Vladimir, et bientôt, plus spécialement, celle de Iaroslaf, fils de Vladimir, ou même celle de Vladimir Monomaque, petit-fds de Vladimir; sauf deux branches, dout le dernier rejeton, saint Michel, mourut en 11246, tous les princes russes étaient des descendants de Monomaque. Enlin, les mêmes traditions nationales formaient le quatrième lien.

Reprenons cependant le lil des événements.

Chacun des cinq lils d'Iaroslaf eut donc sa principauté. Voici les parts qui furent faites : l'Kief et Novgorod, la |»rt du grand-prince ; k 2° Tchernigof, avec Tmoutarakân, Riaisân et Mourom; r>* l'éréïaslavl, avccltostol,

Souzdal et Bélo-Ozéro ; i* Smolensk, dont dépendaient aussi alors Pskof et le territoire où s'éleva plus tard Moscou; 5° Vladimir en Volhynie, avec Peremyschl et Galitch. De plus, un petit -lils dlaroslaf, issu de son tils Vladimir, avait pour sa part Polotsk, et un parent collatéral, issu de saint Vladimir, se rendit maître de Tmoutarakàn, principauté destinée à devenir bientôt la proie des Poloftscs, et dont le nom même fut dès-lors effacé del'histoirc. Il y eut donc alors sept parts, ou, comme on disait inexactement, sept principautés apanagées ; mais, comme les princes partiels ou apanagés, se conformant au même principe, sous-parlagèrent successivement leur lot, les principautés se multiplièrent outre mesure, et de leur réunion partielle et temporaire sortirent toutes sortes de combinaisons nouvelles, ta plupart du temps, tous ces princes furent en guerre entre eux, ce qui plongea la Russie dans un abîme de maux.

Dès l'abord, l'aine des lils d laroslaf, Isiaslaf P\ grand-prince de Kief (1054-1078), fut expulsé par deux de ses frères qui l'accusaient de tendre au rétablissement de l'unité. 11 se sauva en Allemagne, et c'est peu après qu'on vil paraître une ambassade allemande a Kief. Des troupes étrangères le rétablirent sur son trône. Ce fut sous son règne qu'eut lieu la première attaque des Pololtses ou Komans contre la Hussie, en 106Î. Vsévolod Iaroslavitch marcha contre celte peuplade turque, mais fut délait. « C'est la première plaie, dit Nestor, que ces ennemis du nom de Dieu lirenl a notre patrie. » Ce même Vsévolod succéda a son frère Isiaslaf, en qualité de plus ancien membre de la famille, et, a son tour, le lils de Vsévolod 1", Vladimir II Moiiomaque, ne régna qu'après le lils <l' Isiaslaf, Sviatopolk II. Sous ce dernier, tout fut ravagé par la guerre civile, et souvent les princes mécontents appelèrent dans le pays les Polofstes, qui plus d'une fois menacèrent Kief. Les Olgovitch surtout, ou lils d'OIeg, descendants d laroslaf par son tils Sviatoslaf, lésés dans leurs droits de succession, se livrèrent a une lutte incessante contre le grand-prince.

Vladimir II Moiiomaque (I l lô-l 1*2."»), prince de grandes qualités, leur avait été préféré, presque malgré lui. Il justilia ce choix, non-seulement par les victoires qu'il remporta sur les plus cruels ennemis de sa patrie, les Poloflses, mais encore par la vigueur et la sagesse de son règne .Sans renoncer au système des partages, lui donnant au contraire une plus grande extension

PREMIÈRE PÉRIODE

encore, il éleva le pouvoir du grand-prince au-dessus de tous les princes apanages, entre lesquels il joua souvent le rôle d'arbitre souverain. 11 eut d'ailleurs pour fils et successeur un héros, Mstislaf le Grand, qui suivit la même ligne de conduite, et arrêta les dissensions intérieures, prêtes à renaître toutefois avec plus de force à la moindre défaillance de l'autorité suprême.

Vladimir avait eu pour mère Anne, fille de l'empereur de Byzance Constantin XI, surnommé Monomaque , que l'impératrice Zoé, en l'épousant (1042>, avait élevé au trône. Lui-même adopta ce surnom, on ne sait pas au juste par quel motif, car le continuateur de Nestor, Sylvestre, abbé du cloître de Saint-Michel, a Kief, ne nous l'apprend pas; mais vraisemblablement en guise de litre a peu près synonyme d'autocrate. Les historiens russes désignent habituellement Vladimir II sous ce surnom de Monomaque, et voici ce qu'ils racontent à ce sujet, se fondant sur l'autorité contestable des Livres des Degrés et de l'annaliste lithuanien Striykofski, qui vécut seulement au seizième siècle. Léon, prince byzantin, fils de l'empereur Diogèue et gendre de Vladimir, dont il avait épousé la tille Marie, ayant élevé contre l'empereur Alexis Comnène la bannière de la révolte, le grand-prince envoya à son secours son fils Mstislaf, avec une armée ; celui-ci se mit en devoir de marcher sur Andrinople. Consterné a cette nouvelle, Alexis, pour fléchir le grand-prince, lui écrivit une lettre où il lui donnait le titre de tsar et de Monomaque, et cette lettre était accompagnée de riches présents. On montre encore ces présents au Palais des Armures {Oroujeïnaïa Palata\ de Moscou. C'étaient le bonnet d'or (la couronne), la chaîne d'or, le sceptre et le globe de son grand-père, et cette espèce de collet ou de mante garnie de perles et de pierreries appelée saintes barmes, et que les grands-princes et tsars ont portée depuis dans la cérémonie de leur couronnement ; de plus,

un crucifix fait du bois de la vraie croix, et la coupe de cornaline de l'empereur Auguste.

U successeur deMouomaque, Mstislaf Vladimirovitch le Grand 1 15*2|, fit des guerres heureuses contre les Krivitches, les Tchoudes et les Lithuaniens, et se fit respecter aussi de ses voisins les plus puissants, les Poloftses et les Polonais. Mais, après sa mort, l'anarchie reprit le dessus : la branche de Monomaque. divisée dans son propre sein, et celle des Svia-

LA BUSS1E ANCIENNE ET MOUBRNE

toslavitch , branche plus ancienne d'où sortit aussi celle des Olgovilch, qui régnaient a Tchernigof, se disputèrent la possession de la grande-principauté; celle-ci, en proie au plus grand désordre, passa d une branche à l'autre, jusqu'à André dit de Bogolioubof, fils de George 1" Vladimirovitch Dolgorouki (Longue-Nain), qui la lit rentrer dans la maison de Mononiaque. c'est-à-dire dans la branche cadette, où elle resta ensuite jusqu'en 1508. mais qui elle-même se partagea, en 1240. en branche de Souzdal, branche de Moscou et branche de Tver.

André Iouriévitch (1157-1175), ne pouvant se rendre maître de Kief, où régnait Isiaslaf 111 Davydovitch, de la maison d'Oleg, fixa sa résidence à Vladimir, sur la Kliazma, dans le voisinage des peuplades finnoises et turques, et prit aussi le titre de grand-prince. Son père Ghéorghii ou lourii ', avant d'arriver au pouvoir suprême, avait déjà, en 1147, séduit par l'aspect riant des bords de la Moskva et de lu Iaousa, posé les fondements de Moscou, en faisant faire quelques constructions en bois sur les éminences que baigne la première de ces rivières. Encore sur son lit de mort, a Kief, lourii recommanda a son fils et successeur de ne pas abandonner ce nouvel établissement, et ce fils, de Vladimir, où il résidait, ne cessa de s'en occuper avec la sollicitude de l'amour filial. Voulant intéresser aussi à cette création la piété des Russes, chez qui a toujours régné une certaine iconolàtrie, il déposa dans l'église fondée sur l'emplacement où s'étale aujourd'hui magnifiquement le Kremlin, une image miraculeuse de la Vierge. Pour lui, toutefois, Moscou n'était encore qu'un lieu de plaisance. Vladimir resta le siège de la grande-principauté jusqu'en 15 k 28. Quanta Kief, quoique toujours siège métropolitain de toute la Russie, siège quelquefois même indépendant du patriarche de Constantinoplc. cette vieille capitale que plusieurs princes ne cessaient de se disputer, commença alors à déchoir, et son déclin devint rapide après la funeste journée du 8 mai 1 16!). où onze princes apanages, rivaux du grand-prince Mstislaf lasislavitch, s'en rendirent maîtres. Les vainqueurs mirent tout a feu et à sang ; ils violèrent les sanctuaires de la nation.

• Au lieu de George, Ghéorghii, on dit le plus souvent lourii. Mais le cas est le môme que pour les noms de Ioaun et Wàn. Les prinres sont appelés Ghéorghii, le* |>ersonnages moins élerés en rang, lourii. Même différence pour le nom de Détiiétrius : les prinres sont appelés Dimitri. 1rs autre* Dmitri.

PREMIÈRE PÉRIODE

le vénérable temple de la Dîme. Sainte-Sophie, le couvent Petcherski ; dépouillèrent les images, enlevèrent les trésors et détruisirent par le l'eu ce qui ne tentait plus leur avidité. Plus tard, le premier jour de l'an 1204. année où les Utins se rendirent maîtres de Constantinople et déterminèrent la fuite à Nicée du patriarche grec, les mêmes scènes d'horreur de l'année 1169 se répétèrent, lorsque Romàn Mstislavilch prit Kiefavec le secours des Poloftses. barbares qui n'eurent d'égards ni pour l'âge ni pour le sexe, qui détruisirent, incendièrent, massacrèrent, et qui, pour assouvir leur rage, firent couler des Ilots de sang. De ce moment Kief. « la mère des villes russes, •> ne fut plus qu'une immense ruine. Elle ne s'est jamais relevée de celte chute, et ces cruelles épreuves ne furent même pas, comme on le verra plus loin, les dernières pour elle.

Mais pendant que Vladimir sur la Kliazma recueillait l'héritage de Kief el que le trône de saint Vladimir s'établissait au milieu d'une Russie nouvelle dont la population tchoude, soumise par les Slaves, n'était pas encore russifiée alors, une autre Russie encore, une troisième, la plus occidentale de toutes, s'efforça de prendre la place de la grande-principauté primitive. C'était la Russie de Galitch ou Russie-Rouge (Galliciel. Ni Galitch ni Lvof (Léopol, Lembergi n'existaient encore au commencement du douzième siècle; mais déjà la maison de Volodar. prince issu d'Iaroslaf le Grand au troisième degré, jetait les fondements de la grande-principauté nouvelle, destinée a éclipser un instant ses deux sœurs aînées.

11 faut dire quelques mots de cette Russie occidentale.

Dès l'an 1094 s'étaient formées, dans la Russie-Rouge, trois principautés, celle de Vladimir en Vol hy nie et de Loutsk, celle de Pérémyschl. et celle de Térébovl, laquelle devint plus tard la principauté de Galitch ; mais elles étaient ensuite tombées sous la domination de la Pologne, qui disputait a la Russie, depuis des siècles, les villes dites tchervomws. Vladimirko Volodarovitch, prince de Pérémyschl (1124-1 153), les rendit à leur nationalité, réunit sous son sceptre tout le pays entre les Karpalhes et le Boug occidental, fonda ainsi une principauté puissante, et en établit le siège à Galitch, sur le Dniéstr, ville qui lui doit l'existence, mais qu'éclipsait encore celle de Vladimir en Volhynie, qui aspirait a prendre la place de Kief. dévasté et flétri. Vladimirko eut pour successeur son hlslaroslaf (1155-1 188), prince sage et

l'A RUSSIE ANCIENNE ET MODElhNE

politique, qui sut tenir en respect les Polonais et les Hongrois, que l'empereur de Byzance traita avec de grands égards, et qui, pendant la paix qu'il avait assurée à son pays, y fit fleurir le commerce, les lettres et les arts. Cependant la célèbre maison de Yolodar s'éteignit sous Vladimir, fils d'Iaroslaf (1188-119X1, et la principauté de Galitch échut alors a un descendant de Monomaque, Romàn Mstislavitch, de Vladimir en Volhynie. Celui-ci, brave guerrier, prince actif et éclaire, mais cruel tyran, contre lequel se forma une coalition entre les autres princes russes, prit Kief. y installa un de ses cousins, et donna lieu ainsi a la guerre de 1204. qui causa, comme nous l avons dit, la ruine de cette capitale. Le lils de ce prince, Daniel Romanovitch (121 l-12Gtit. après avoir repoussé le roi de Hongrie, qui lui disputait la Calieie, devint le fondateur d'une seconde dynastie, et fut même salué par le pape Innocent IV, en 12.V>. du titre de rot de Russie, comme son frère Vassilko avait été reconnu en qualité de roi de Vladimir (Lodomérie) 1 . Cette Russie occidentale était alors, de toutes les Russies, la plus florissante et la plus connue en Europe. La Russie orientale, qui, après s'être affaiblie par les démembrements, les haines intestines et les guerres civiles, devint la proie d'un horrible fléau, l'invasion des Mongols, ne tarda pas à être oubliée.

1 DV là \e tiln- |K>rk rneore IVtnpciviir d'Autrii h<\ roi d,- (ialiri,. e[ <(•> Ulnmi-ri.-.

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ABAISSEMENT. REPUS l/iaVMIO* IlKS DIPPÉRF.MTES RUSSIfS PAR LES MOICOI S JI'SQIi'a l'oRICIXE DE L» GRANDECR DB LA ROftSIE DE SOU* MAX* III VV1SILIF.T1TCII LE SDPERBE

Fréquemment en guerre avec des voisins ambitieux ou avides de butin, les Polonais, les Hongrois, les Boulgares, les Poloftses ; obligée de réprimer les révoltes des Lithuaniens ou de plusieurs tribus finnoises, la Russie, malgré ses déchirements intérieurs et ses guerres civiles presque en permanence, avait cependant, jusqu'au commencement du treizième siècle, maintenu son indépendance, qui, à celte époque, avait pour défenseurs, au nord.Iourii II Vsévolodovitch, grand-prince de Kief et de Vladimir sur la Kliazma; a l'ouest, d'abord Roman Mstislavilch, puis Daniel Romanovitch. grands-princes de Galitch et de Vladimir en Volhynie. Mais une catastrophe terrible se préparait au delà des frontières du sud-est : un torrent dévastateur menaçait de tout engloutir.

Un empire colossal venait de se former sur les plateaux de la Haute-Asie, aux dépens de la Chine et du Turkestan. C'était l'empire des Mo-ho ou Mongols, peuple nomade et belliqueux de la race jaune, a laquelle il a attaché son nom. Les Ta ta, appelés par nous Tartaresou mieux Tatars, paraissent avoir été une de ses tribus les plus nombreuses : aussi ce nom devintil synonyme de Mongol. On en a fait aussi le nom générique des Turcs, mais

à tort; car les Turcs n'appartiennent pas a celte race, avec laquelle toutefois, lors de la conquête, ils se sont confondus, et a laquelle ils ont survécu dans les pays conquis le long du Volga et jusqu'à la mer d'Asof et la mer Noire. Là, la population est encore aujourd'hui, non pas tatare, comme on dit, mais turque, c'est-à-dire de cette grande famille scythique dont les Ottomans n'étaient qu'une faible branche.

Le fondateur de l'empire mongol était Témoudjine, qui, après son élévation, s'est fait appeler Tchcnghiz-Kban', c'est-à-dire le khan le plus puissant. Son titre d'ailleurs était kaan ou kakhan, klian suprême.

Témoudjine, fils de Iessoukai-Bahadour, chef d'une horde mongole composée de trente ou quarante mille familles, avait déjà plus de quarante ans d'âge lorsque, après avoir soumis la plupart des tribus de sa nation, il établit le siège de son gouvernement à Karakorum, au sud du lac Baïkal, outre la Toula, l'Orgon et la Sélenga.

Bientôt il devint la terreur de l'Asie, comme Attila avait été celle de l'Europe. D'abord, vers 4240, il lit la conquête de la Chine et de l'Inde; puis il entra dans le Turkestan, ravageant tout sur sa route, massacrant des populations entières et commettant d'atroces cruautés sur les individus. Bokhara et Samarcande surtout furent mises à feu et à sang. « Chefs, grands et hommes du commun, disait le farouche conquérant dans ses proclamations, sachez que Dieu m'a donné l'empire de la terre, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident. Quiconque se soumet sera épargné. Malheur à ceux qui résistent! lisseront égorgés avec leurs femmes, leurs enfants et leurs clients. » Il tint parole à cet égard, mais non par rapport à sa promesse d'épargner ceux qui se soumettraient. Après le Khovaresm-Chah, vint le lourde la Perse, et, du côté du nord, celui du Kaptchak ou Kiptchak, pays de steppes entre l'Iaïk (Oural) et le Volga, dont la population turque était à peu près de même origine que les Komans ou Poloflses, et dont les principales villes étaient Signakh et Djend. Irrité contre le khan du Kiptchak, Tchenghiz- Khan ne marcha pourtant pas en personne contre lui : il envoya une armée sous le commandement de sou fils aîné Tchoutchi ou Djoutchi, à qui, après la conquête du pays, il en lit don. mais en maintenant son autorité suprême.

' On «rrirait autrefois (]» ngis-khan.

Djoutcbi y resta jusqu'à sa mort, qui précéda de six mois celle de Tcheughiz, eu 1227. Il n'était maître d'abord que du Kiplchak oriental ; pour y joindre le Kiplchak occidental, Tchenghiz envoya deux de ses généraux avec une armée, par la Porte-de-Fer (près de Derbend) et le Daghestan, le long de la mer Caspienne, vers les bouches du Volga. Ceux-ci, trompant les Poloftses, arrivèrent jusqu'à la iner d'Asof et la Crimée, et quand les Poloftses, reconnaissant leur erreur, voulurent se défendre, ils furent défaits et repoussés jusqu'au Dniépr. Alors leur principal khan alla à Galitch implorer le secours de son beau-père Mstislaf Mstislavilch, qui y régnait après avoir délivré la ville du joug des Hongrois ; et bientôt eut lieu a Kief, à l'instigation du brave Mstislaf, une assemblée de princes, où l'on délibéra sur ce que l'on ferait à l'approche d'un danger que les Poloftses leur représentaient comme les menaçant autant qu'eux-mêmes. On résolut de leur porter secours, el un prince poloftsc, dans sa joie, se convertit a la foi chrétienne. Une armée russe se réunit aussitôt sur le Dniépr; elle était fournie par le grand-prince de Kief Mstislaf Romanovitch, par un prince du même nom qui régnait a Tchernigof, par Daniel Romanovitch, fcrand-prince de Vladimir en Volhynie, par Mstislaf M slislavitch, prince de Galitch, par le prince de Smolensk el par quelques autres voisins de Kief. Le grand-prince Iourii Vsévolodovitch ne répondit pas à l'appel qui lui avait été adressé dans ce péril. Les Mongols, pour désarmer les Russes, essayèrent d'employer aussi la ruse à leur égard : ils leur demandèrent quel intérêt pouvait les pousser h prendre contre eux la défense d'un peuple païen (les Mongols étaient bouddhistes), leur ennemi acharné. Mais, non contents de refuser toutes les propositions d'accommodement, les princes tirent massacrer les ambassadeurs mongols; puis, descendant le neuve, ils allèrent effectuer leur jonction avec les Poloftses. L'ardeur des défenseurs de la croix et la bravoure de Mstislaf Mstislavilch leur permirent d'abord de repousser les conquérants jusqu'au Don : mais la, ils les trouvèrent rangés en bataille pour leur résister. Alors (1223 ou 1224) eut lieu la fameuse bataille de la Kalka, ainsi nommée d'une rivière aujourd'hui desséchée du territoire actuel dcTaganrok. Les Russes se battirent en braves ; mais, ne pouvant oublier, même au moment d'un si grand péril, leurs éternelles rivalités, ils se soutinrent mal les uns les autres, el d'ailleurs les Poloftses, après une première attaque repoussée, pri-

rent la fuite, portèrent le désordre dans l'armée de Galitch, et décidèrent ainsi une défaite commune. Le grand-prince de Kief, se renfermant dans son camp retranché, soutint encore pendant trois jours le choc des ennemis: a la fin, il fut obligé de se rendre aux barbares qui. au mépris des conditions stipulées, le firent périr avec les siens. Cinq autres princes restèrent sur le carreau, mais celui de Galitch parvint à se sauver. Dix mille combattants, un dixième seulement, dit-on, de l'armée, échappèrent au massacre. Les Mongols parcoururent les steppes et allèrent soumettre la presqu'île de Crimée; puis, se dirigeant versIaRoulgarie, ils s'éloignèrent et rejoignirent Tchenghiz quelque temps après. Les Russes ne savaient que penser de cette disparition, après une apparition si désastreuse. « Dieu nous a envoyé ce peuple pour nos péchés, disaient-ils : on ne sait ni d'où il est parti ni ce qu'il est devenu ; malin et cruel comme les démons, il vint, nous battit el disparut. »

Mais ils n'eurent qu'un court répit, et néanmoins, dans cet intervalle, les guerres civiles recommencèrent, dans la Russie du sud et de l'ouest comme dans celle du nord. Nous n'entrerons dans aucun détail a ce sujet, car la multitude des princes, tous complètement indépendants, leur filiation souvent insuffisamment indiquée, et leur fréquente translation d'une principauté à l'autre, donnent lieu à une confusion presque inextricable et dont nous épargnerons l'ennui à nos lecteurs.

Tchenghiz-Khan mourut, pendant qu'il était occupé a soumettre le Tangout (Tartarie chinoise), en 1 127, peu de mois après son fils aîné Djoutchi, comme nous l'avons dit. 11 eut encore le temps de lui donner pour successeur, dans le Kiptchak, le second de ses fils, son propre petit-fils Ratu. Comme tous les membres de la famille du conquérant, celui-ci, quand il en apprit la mort, se hâta de se rendre dans le grand camp des Mongols, où le nouveau chef de l'empire devait être désigné. Le choix tomba sur Ogotaï, le second frère de Djoutchi, et les autres, Djaggataï et Touli, lui rendirent aussitôt hommage, agenouillés devant lui, la lète nue, et ayant jeté leur ceinture sur l'épaule. Puis on sortit de la tente royale pour présenter le kaan aux grands de l'empire. Ils plièrent le geuou jusqu'à sept fois en signe de respectueuse soumission. Tous ensemble rendirent ensuit»' un culte au soleil par une triple génnllexiou. Hientôt après. Ogotaï alla

faire une campagne en Chine pour en achever la conquête, el son frère Touli, son neveu Batu, l'accompagnèrent. Pendant ce temps, une .armée se dirigea vers le Kiptchak pour se porter de là dans la Grande-Boulgarie, el la soumettre égalemeut. Après son retour de Karakorum, au bout de trois ans, le kaan ordonna à Batu de prendre lui-même le commandement d'une armée afin de continuer vers l'ouest les conquêtes des Mongols et de porter la guerre en Russie. Bientôt ce petit-lils de Tchenghiz parut sur les bords du Volga a la tête d'une armée de trois cent mille hommes, incessamment grossie par les peuples vaincus qu'il ne tarda pas à traîner a sa suite. Après avoir réduit en cendres la ville de Boulgar, il s'avança vers la principaulé de Riaisàn, dont les princes, ainsi que ceux de Pronsk et de Mourom . après s être mis en défense, se rendirent en toute hàle a Vladimir, sur la Kliazma, pour appeler à leur secours le grand prince Iourii Vsévolodovitch. Mais, comme au temps de la bataille de la Kalka, celui-ci, ne comprenant pas toute l'étendue du danger, resta dans l'inaction. L'incendie el le massacre marquèrent la route du khan du Kiptchak. Prise d'assaut, la ville de Riaisàn fut complètement détruite; son prince, avec toute sa famille, péril dans le carnage. Des cruautés inouïes furent commises. Après un combal près de Kalomna, Balu livra aux ilammes Moscou, ville encore au berceau, et de l'a il se porta contre Vladimir, pendant qu'un de ses généraux se rendait mai ire de Souzdal , où , suivant l'usage des barbares, tout fut passé au fil de l'épée. Iourii, enfin tiré de son incurie, alla chercher du secours du côté de Tver et de Novgorod. En attendant. les .Mongols mirent le siège devant sa ville, où son fils, avec sa mère, son épouse, d'autres princes et princesses, cl les principaux boïards, connaissant le sort qui les attendait, se vouèrent pieusement a la mort, el reçurent des mains de l'évêque le vêtement séraphique. Tous périrent, soit en combattant, soit étouffés par la fumée de l'incendie; la ville fut noyée dans le sang.

Cependant Iourii était prêt à livrer bataille; mais l'immeuse supériorité numérique des ennemis ne pouvait lui laisser qu'uue faible espérance de succès. La rencontre eut lieu, le 4 mars 1238, sur le Site, rivière du gouvernement de Tver, qui se réunit à la Mologa, affluent du Volga. Le nombre desTalars remporta sur le courage des Russes. Iourii. rachetant les

fautes qu'il avait faites par une bravoure digne de son rang, périt avec un grand nombre de princes et de voïvodes, et le champ de bataille resta jonché de ses soldats. Peu de jours après, Torjok, assiégé et pris, subit le même sort que Vladimir et Moscou, et cent autres villes russes. Puis, s'avaocant dans la direction du lac Sélighcr, Batu chercha le chemin de Novgorod, dont les troupes n'étaient pas arrivées à temps pour combattre avec leurs frères sur le Site. Les villages, disent les chroniques, disparaissaient sur sa route, et les têtes des Russes tombaient comme l'herbe fauchée. I^e conquérant n'était plus qu'a la distance de cent verstes (à peu près autant de kilomètres) de la grande cité déjà fameuse dans le Nord, lorsque tout a coup il s'arrêta, on ne sait au juste par quel motif, peut-être sur un ordre d'Ogotaï, le grand khan, peut-être* parce qu'il était déjà surchargé de butin et craignait pour son armée, que tant de bagages rendaient pesante, le contact d'une ville où de grandes richesses étaient amoncelées. Quoi qu'il en soit, il se retourna vers le sud, assiégea et prit Koselsk (gouvernement de Kalonga), -et regagna ensuite le Don. Ce fut alors, en 1237, qu'il mit lin a l'État des Poloftses ou Komans, qui, en partie, furent transplantés en Hongrie, où la Roumanie a conservé leur nom, en partie se fondirent avec les autres populations turques que les Tatars traînèrent a leur suite.

Kief, quoique dévasté a deux reprises différentes, comme on l'a vu. jouissait encore d'une grande célébrité. Ce que la renommée lui en apprenait excita la convoitise de Batu , qui venait de recommencer la guerre par la destruction de Péréïaslavl cl de Tchcrnigof. Par son ordre, Mengou- Khan, sou neveu, s'avança vers la ville en 1240. L'aspect imposant et pittoresque de la vieille cité frappa ce chef : il n'osa franchir le Dniépr, et entama des négociations. Par malheur , le peuple lit main-basse sur ses envoyés. Alors, craignant la vengeance des Mongols, le prince, Michel Vsévolodovitch, moins résolu, s'enfuit en Hongrie. Son voisin de Galilch, Daniel Romanovitch, prince populaire et puissant, s'empara aussitôl de Kief; mais, désespérant du succès dans une lutte contre de tels essaims de barbares, il imita l'exemple de Michel, dans l'intention de demander au roi de Hongrie, Béla IV, une armée. La défense de la ville et des sanctuaires resta conliée au boiard Dimitri, surnommé Tysiatskoi, c'est-à-dire leCapi-

taine. Ce guerrier intrépide prit avec sang-froid toutes les mesures de défense : prêt à mourir avec les siens pour la patrie et la foi de leurs pères, il opposa avec eux sa poitrine aux innombrables assaillants, et reçut plusieurs blessures. De trop faibles retranchements ne pouvaient couvrir longtemps les Russes : ces ouvrages furent emportés le second jour de l'attaque. Dimitri fut fait prisonnier et conduit devant Batu. Celui-ci, rendant hommage à sa valeur, lui lit don de la liberté. Mais la cité fui livrée à une dévastation épouvantable. Tout fut détruit et pillé. Les derniers débris de la vénérable église de la Dime furent abattus et le couvent Petcherski rasé. « Le vieux Kief disparut, dit Karamzine, et disparut pour toujours; car cette capitale, jadis si célèbre, cette mère des villes russes, était encore en ruines au quatorzième et au quinzième siècle, et ce que nous voyons de notre temps n'est qu'une ombre de sa grandeur d'autrefois. » Cette catastrophe arriva en 1240, suivant l'opinion commune le 0 décembre, suivant M. Oustrialof le 9 mai.

Le torrent dévastateur atteignit aussi la Volhynie et la Galicie. Hela, Balu entra dans la Hongrie et envoya ses généraux dans la Pologne, alors fractionnée, comme la Russie, en divers duchés. Ces barbares réduisirent en cendres Krakovie, la ville royale des Piasts, et. après avoir franchi la Vistule, ils s'avancèrent jusque sur l'Oder. Breslau partagea l'infortune des autres villes. Toute l'Europe tremblait : le pape prêcha la croisade contre ces Infidèles, si menaçants pour la chrétienté entière, comme ils l'avaient été d'abord pour les peuples de l'Islam ; et, en attendant qu'elle se levât en masse afin d'arrêter ce débordement, les ducs de Pologue et de Silésie, le margrave de Moravie, et le grand inaitrede l'ordre Teutonique, récemment établi en Prusse, réunirent leurs guerriers et une armée de trente mille combattants. Malheureusement celle des Tatars était cinq fois plus forte : aussi restèrent-ils vainqueurs, malgré la valeur des chevaliers chrétiens, surtout de Henri le Pieux, duc de Liegnitz. La bataille eut lieu, le 9 avril 4241, près de la ville silésienne de ce nom, autour d'un village qui en a gardé le nom de YYahlstatt (champ de bataille). Henri, le grand maitre, beaucoup d'autres princes et chefs, et des milliers de braves soldats, trouvèrent la mort dans la mêlée, et la ville de Liegnitz fut livrée aux flammes. Après celle victoire, le chef de l'armée mongole la conduisit dans la Moravie.

afin de rejoindre en Hongrie Batu, arrivé avec la sienne toul près déjà de Pesth. La aussi, les chrétiens essayèrent vainement de se défendre : une nouvelle bataille livrée sur le Sajo tourna contre eux. Plus au sud. une troisième armée mongole arriva jusqu'à Caltaro, sur la mer Adriatique, et quelques autres bandes parurent même sous les murs de Vienne.

Le danger fut détourné d'une manière providentielle; car, à ce moment, Batu, qui venait de recevoir la nouvelle de la mort du kaau Ogotaï, donna à tous le signal de la retraite, et retourna dans le Deschté-Kiptchak (steppe du Kiptehak). Néanmoins le conquérant n'assista pas a la grande diète où l'ut nommé le successeur d'Ogotaï, diète ikotiriliah qui eut lieu près du lac Koko-Noor, au fond de la Mongolie, en présence de la nombreuse famille de Tchenghiz et de représentants d une grande partie du monde alors habité. Ces représentants étaient les gouverneurs mongols en Chine, dans le Turkestan, dans la Transovane et la Perse ; le sultan des Seldjoucides de Roum, le grand-prince russe laroslaf Vsévolodovitch, frère cl successeur de lourii ; deux princes David, compétiteurs au trône de Géorgie, récemment illustré par la reine Thamar (1 184-1206) ; le frère du sultan d'Alep, les ambassadeurs du khalife, ceux du prince des Assassins et des princes de Mossoul, de Fars et de Kerinau ; enfin les missionnaires du pape avec le moine Plan-Carpin à leur tète, a qui nous devons une remarquable relation de voyage, où sont mêlés beaucoup de détails historiques. Le kaau nommé fut Kouïouk, l'un des lils d'Ogotaï. Il régna jusqu'en 1*251, où il eut pour successeur Mcngou, fils de Touli ; et a celui-ci succéda, en 1259, Koubilaï, frère de cet Houlagouqui mit tin au kbalifat. Nais déjà l'empire de Tchenghiz-Klian était alors tombé en dissolution .

En dévastant impitoyablement la Russie, en incendiant les villes, et en passant au iil de l'épée les malheureuses populations, Batu n'avait sans doute pas songé a y fixer son séjour. Plus tard, ayant trouvé a son gré les steppes du Don et du Volga, il traita les Russes avec moins de dureté, et, se bornant à les soumettre a un tribut, et aux démonstrations extérieures delà soumission, il les laissa vivre selon leurs lois et sous l'administration de leurs princes. Seulement on les frapjia en outre de l'impôt du sang, et plus d'une lois ils eurent a livrer un certain nombre de leurs enfants pour servir en esclaves les vainqueurs. Les princes recevaient leur investiture du khan.

<]iii la donnait selon son bon plaisir. Leur première convocation a Saraï, où tous se virent traités comme des vassaux du maître, eut lieu en 1247. llalu avait établi son camp royal, sa grande orda (de Va le nom de horde) dans cette ville, fondée par lui, sur une Ile de l'Akhtouba, qui est un bras du Volga, non loin de Tsaritsync. Ce campement de la principale tribu prit ensuite le nom de horde d'or ; il y avait en outre la horde bleue et la horde blanche, et ces campements, ou tribus, prirent aussi le nom des villes où elles avaient leur siège. Outre Saraï, Batu fonda encore celle de Kasan.

Le tribut exigé des vaincus, et que laroslaf 11 Vsévolodovîtch acquitta le premier, n'était d'abord qu'un simple présent annuel ; mais il devint ensuite une redevance lixe exigée par tête, et des receveurs appelés baskakes furent établis dans les principales villes, afin d'en faire la perception. Novgorod même, après quelques essais de révolte, apaisés parle grand-prince de Vladimir, dut se résigner, en 1259, a payer cette espèce de capitation, décrétée en suite d'un dénombrement qui avait déjà produit la plus vive irritation. A Vladimir résidait un grand-baskake chargé en même temps d'observer la conduite du grand-prince russe, de lui transmettre les ordres du khan, et de lui assigner son contingent de troupes toutes les fois qu'il en était besoin pour soutenir ce maître étranger contre les ennemis du dehors. Des troupes tatares étaient stationnées sur différents points de la Russie, et le grand-baskake en avait aussi le commandement.

Des formalités humiliantes étaient imposées, à la Horde d'or, a tous les princes vaincus, aux Russes comme aux autres. Avant de les conduire à l'audience du khan, on les faisait passer, en guise de purification, entre deux feux, et ensuite on les forçait a offrir une espèce de culte à une idole formée d'étoffes de soie et placée devant la tente du souverain. Cependant les princes russes furent dispensés de cette ignominieuse cérémonie, le fils d laroslaf, Alexandre, surnommé Nevski(delaNéva), ayant, comme jadis les Macliabécs, obstinément refusé de s'y soumettre. Du reste, ce prince si brave fléchit sous le joug de la nécessité, et se rendit jusqu'à quatre fois dans la horde, où il s'efforçait d'obtenir pour ses sujets des conditions moins accablantes.

Ceux qui recoururent à la révolte |H>ur secouer un joug si odieux étaient bientôt réduits par la force. C'est ainsi que le grand-prince de Galitch, Daniel

Romanovitch. attira à sou jwiys une nouvelle invasion, en 1258, et les Mongols le (rainèrent, ainsi que ses deux lils. a leur suite dans une nouvelle campagne contre la Pologne. Mais depuis ce moment, ils reconnurent Daniel comme le premier des princes de la Russie occidentale, désormais séparée de la Russie orientale ou du nord.

Ces Tatars, bouddhistes et ensuite mahométans, respectaient du moins la religion des Russes, et ce ne sont pas eux, comme on l'a cru, qui arborèrent le croissant sur les clochers de leurs églises. Dès 1261 , un évéché du nom de Saraï. et ensuite du nom de Kroutitzi, fut fondé au siège même de la borde, circonstance qui fait honneur a la tolérance de ce peuple qualilié de barbares.

A Balu, mort en 1255, avaient succédé ses lils, d'abord Sartak, et ensuite Oulagdji ; mais, l'un et l'autre ayant bientôt disparu, le kaan Meugou donna leKiptchak et loulousse, c'est-à-dire la tribu, de Djoutchi à Berké. frère de Balu, qui les gouverna jusqu'en 1266. Le premier de tous les chefs des quatre oulousses mongoles, celui-ci se convertit à l'islamisme, que professaient, comme les Boulgares, un graud nombre de ses sujets, mais qui se répandit plus tard seulement dans tout le Kiptchak. après un retour téméraire des princes à leur lamisme.

Placés^entrc les Tatars mahométans et les Lithuaniens païens, les Russes restèrent lidèlcs a leur foi et s'y attachèrent de plus en plus. Au moment où nous sommes arrivés dans notre récit, les seconds de ces voisins belli-

queux et avides de butin, mais tenus en respect eux-mêmes par les premiers ou par les chevaliers Porte-Glaive, maîtres de la Livonie, étaient encore peu dangereux : ils ne le devinrent que cent ans après, sous Ghcdimine, conquérant qui envahit la Russie du côté de l'ouest, comme les Mongols lavaient fait du côté de l'est, 'et qui commença h en détacher pour longtemps de vastes étendues;

Avant de parler de cette [invasion nouvelle, jetons un coup d'œil rapide sur la marche des événements pendant l'intervalle de près d'un siècle qui s'écoula entre la bataille du Site, en 1258, et la bataille d'Irpen, vers l."20.

Kief n'existait plus, pour ainsi dire, elle siège métropolitain même, toujours soumis au patriarche grec, encore après la révolution que les Latins avaient faite a Constantinople. ne larda j«sa être transféré a Vladimir, sur

la kliazma, où Maxime se porta de sa personne i.12'H>), suivi de tout son clergé. La Russie, on s'en souvient, était partagée en deux régions : l'orientale et l'occidentale ; et leur séparation devint si profonde, que l'Europe ne donna plus bientôt ce nom qu'a la seconde, désignant la première sous le nom de Moscovie. Une autre distinction qui en résulta est celle entre les Ruthènes, ou Roussniaks, et les Russes.

Occupons-nous d'abord de la région destinée a tomber temporairement dans l'oubli pour l'Europe occidentale, sous le nom de Moscovie, dont nous nous servons ici par anticipation.

Dans son profond abaissement, elle avait pourtant le droit de repousser l>ar la force les agressions de ses ennemis du dehors, et de suivre ses propres impulsions relativement a ses affaires extérieures. Au commencement du treizième siècle, les Suédois firent de grands efforts pour se rendre maîtres de la Finlande, où ils venaient de répandre les premières notions du christianisme. La possession de cette contrée leur était disputée par les Novgorodiens, chez lesquels se développaient a la fois l'esprit d'indépendance et l'esprit d'entreprise. Le roi de Suède Éric XI envoya sou gendre Birgcr avec une armée à l'embouchure de laNéva, lleuve que ce chef renommé remonta pour s'emparer de Ladoga, et s'avancer ensuite vers la cité de Sainte-Sophie. Mais un héros, Alexandre, tils du grand-prince laroslaf II, et alors prince de Novgorod, arrêta sa marche. Il le battit complètement en 1240, et celte victoire, remportée sur les bordsdu lleuve, valut h Alexandre le surnom de Nevski. 11 signala ensuite son courage contre les chevaliers Porte-Glaive, depuis peu (1237) réunis a ceux de l'ordre Teulonique. Maîtres de Koporié, dans le pays des Ijores, sur la côte méridionale du golfe de Finlande, ces guerriers-moines ravageaient également les bords de la Néva; déplus, ils prirent Izborsk et Pskof, et s'avancèrent jusqu'à une petite distance de Novgorod. Alexandre les vainquit a leur tour, et, dans une troisième campagne, qu'une bataille livrée sur le lac Peï|K>us décida en sa faveur, il les força à lui demander la paix, et rentra en possession de toute la principauté de Pskof. Bientôt après, appelé a succéder à ses frères sur le trône de Vladimir, il régna avec sagesse, de 1252 1» 12G3. A la nouvelle de sa mort, le métropolitain Cyrille, qui séjournait alors dans la même résideuce du nord,

s'écria au milieu de l'assemblée du clergé : « Le soleil de la patrie s'est couché ! » En effet, tout devint sombre dans le pays, elles années qui suivirent furent le temps le plus malheureux de toute l'histoire de Russie.

Les fils d'Alexandre Nevski ne prirent pas exemple sur lui : ils ne cessèrent de se disputer le pouvoir. Leurs discordes occasionnèrent une intervention presque continuelle des Tatars, dont le joug devint ainsi plus pesant, et s'étendit, d'une manière plus désastreuse que jamais, sur toute la nation. Seulement, le plus jeune de ces tils, Daniel, prince de Moscou, de 1295 a 1304, jeta, sous le règne de son frère André 111 Alexandrovitch (12*14-1304), les fondements de la grandeur future de Moscou, où sa descendance était appelée a régner jusqu'à l'extinction liuale de la maison de Rurik. Mécontent de son frère, il se déclara indépendant, et prit, en 1295, le titre de grandprince, que, le premier, il attacha à la ville de Moscou. Son petitlils, Siméon loannovitch, alla ensuite plus loin : il s'arrogea la qualité de grand-prince de toutes les Russies. Daniel resta a Moscou jusqu'à sa mort, et y fut enterré.

Moscou, avec un petit territoire environnant, forma donc depuis une principauté a part, destinée a devenir le centre national auquel se rattacherait, en se reconstruisant, toute l'ancienne monarchie de saint Vladimir. La est le point de départ de la Russie actuelle. Mais la marche ascendante ne devait commencer qu'a partir du règne d'Ioaun Danilovitch Kalita.

Au treizième siècle, toute la partie de l'empire située au delà du Dniepr était, comme nous l'avons dit, plongée dans les ténèbres, à l'exception seulement de la plus ancienne métropole, déjà appelée la Grande, et environnée des premières lueurs de cet éclat dont le souvenir est consacré par le dicton populaire : Qui peut résister à Dieu et à la grande Novgorod*!

a L'histoire de cette ville, dit Karamzine, forme la partie la plus digne d'intérêt de l'ancienne histoire de la Russie. Cet intérêt commence au temps d laroslaf I", qui, avant démonter au trône de hief, en 1010, fut prince de Novgorod, où son palais, construit dans la ville marchande, resta longtemps célèbre sous le nom de Cour d'Iaroslaf. 11 conféra aux Novgorodiens des pri vileges qui devinrent la base de cette liberté orageuse à laquelle ils durent

• lin- traduction plus tidi le du rusw serait : Q'ki peut se croire quelque chou auprès de Dieu et de Sovijorud la Grande ?

DEUXIÈME PÉRIODB 53

daus la snite tant de gloire et aussi tant de malheurs ; et il leur donna un code de lois conçu et rédigé dans l'esprit des législations du Nord, plutôt que suivant les principes de l'Église ou de l'empire de Byzance. Son ûls, Vladimir larosla vitcb , qui ne fut pas grand-prince, commença la construction en pierre du kreml (enceinte fortiliée). et de la cathédrale de Sainte-Sophie, sainte qui fut la patronne de la ville, et dont la bannière figura avec gloire dans des guerres nombreuses souvent faites avec succès à tous les voisins, les lames, les Karéliens et les autres Tchoudes, les Suédois, les Lithuaniens, et plus tard aussi les chevaliers Porte-Glaive et de l'ordre Teu tonique. Les guerres civiles dont la Russie était aflligée et son morcellement servirent à la grandeur de Novgorod : dans le douzième siècle, celle cité s'arrogea le droit de choisir a son gré le prince qui devait la gouverner, à condition seulement que ce fût toujours dans la famille de Kurik, et même de poser h son pouvoir les limites qui seraient jugées nécessaires. En l'absence du prince, ilétiat remplacé par le poçadnik ou bourguemestrc, d'abord son lieutenant nommé par lui. Les Novgorodiens s'arrogèrent aussi la nomination de cet oflicier, dont ils lirent leur propre représentant et qu'ils reudireul même annuel a partir de 1 132. Telle est l'origine de cette célèbre magistrature populaire. Toujours en butte a la métîance d'une bourgeoisie remuante et fière d'elle-même, les princes s'accommodaient peu de ce régime semi-républicain et souvent démocratique de fait. Car ils se virent fréquemment contraints a faire la volonté du peuple ; d'autres fois ils étaient violemment expulsés ; souvent aussi, se seutaut trop peu à l'aise, ils abandonnaient eux-mêmes leur trône vacillant pour retourner au milieu des populations plus dociles et plus façonnées au joug que leur ambition leur avait fait quitter. Et non contents d'entrer eux-mêmes en partage de l'autorité souveraine, les Novgorodiens élevèrent encore presque au niveau du trône le siège du chef de leur église, déjà décoré du titre de vladyk ou seigneur. Jusqu'en 1 105, ils avaient eu neuf évéques, dont le pouvoir était toujours allé en croissant ; mais alors ils voulurent avoir à leur tête un archevêque, et cet accroissement de dignité augmenta nécessairement l'influence de leur premier pasteur, presque indépendant du métropolitain de Kief et, plus tard, de Moscou.

Le treizième et le quatorzième siècle sont l'époque de la plus grande prospérité de cette cité aujourd'hui si déchue. Mais dès le douzième, elle avait

M LA nUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

des vaisseaux en mer, se rendant, soit à l'Ile de Gothland, soit a Lubeck. Les vieilles traditions relatives aux Varèghes et à leur patrie origiuaire au delà de la nier du même nom, et des envahissements progressifs sur les Tclioudes voisins des Novgorodiens, avaient mis ecs derniers en contact avec la Baltique, où >Yisby, chef-lieu de l'île de Gothland, et héritière de Yineta, fameuse dans les annales du Nord, entretenait alors un commerce considérable. Novgorod établit des rapports avec Wisby, puis aussi avec le Danemark, et avec différentes villes maritimes de l'Allemagne, notamment avec Lubeck, encore isolée à cette époque, car la ligue Anséatique ne fut conclue que plus tard. Les marchands étrangers vinrent visiter, dans celte région a peu près inconnue à l'Europe, la cité qui les appelait, y firent des affaires lucratives, et formèrent des établissements durables. Ceux de Novgorod, de leur côté, allèrent à Wisby, ainsi que l'atteste l'église qu'ils y possédaient vers la fin du douzième siècle. A la même époque, les Gothlandais avaient dans la ville russe une église de Saint-Olaiis, et les Allemands une église de Saint-Pierre ; a Ladoga, il y avait une église de Saint-Nicolas, et chacun de ces bâtiments était entouré d'un cimetière et d'un champ de foire. On s'y livrait à un commerce d'échange : les Allemands (Niemtsy, ce fut le nom générique) apportaient des draps surtout flamands, du sel, des harengs, quelquefois du blé, et ils prenaient en retour des fourrures, des pelleteries, du chanvre et du lin, du miel et de la cire, sans doute aussi du suif. L'argent métallique, hors d'usage encore en Russie, ne pouvait servir a ces échanges; mais il y figurait des objets de luxe en métaux précieux, destinés aux cours déjà somptueuses des princes. Un droit d'entrée était payé au fisc par les marchands, qui, en revanche, recevaient toutes sortes de bons oflices du gouvernement. Us habitaient, dans la ville de Sainte- Sophie, une cour particulière, vaste bazar approprié à leur usage, où ils vivaient selon leurs mœurs et leurs propres lois, appliquées, en cas de litige, par des anciens élus par eux. Le prince était leur protecteur naturel. Dès I2lî{), un traité de commerce fut conclu, et nous possédons le texte d'un autre un peu postérieur, ainsi que celui d'un traité conclu, déjà en 1228, entre le prince de Smolensk, d'un côté, et Riga, l'île de Gothland et différentes villes allemandes, de l'autre. Vers 1250 fut fondée la ligue Anséatique. et parmi le3 soixante-dix villes qui la composèreut figurent aussi Riga et le

chef-lieu de l'île de Gothland. Celte ligue ne larda pas h établir un comptoir a Novgorod, établissement qui devint un grand centre d'affaires ; il fut le principal siège du commerce anséatique avec la Russie tout entière.

Ajoutons encore quelques mois sur la constitution presque républicaine dont jouit Novgorod, surtout dans le treizième et le quatorzième siècle, pendant que le reste de la Russie était asservi par les Mongols et qu'ellemême payait tribut à ces conquéranls asiatiques, non pas directement, il est vrai, mais par l'intermédiaire du grand-prince de Vladimir et sans l'intervention des baskakes.

Nonobstant la présence d'un prince, on, plus tard, d'un gouverneur envoyé de Moscou, la ville se gouvernait elle-même. Les boutn\ personnes du plus haut rang dans le reste de la Russie, et qui s'étaient élevées parleurs services, mais ici seulement bourgeois notables, formaient le conseil de la ville, et leur charge était élective : ce conseil était présidé par le poçadnik à temps (stepennoï), auquel était confié le pouvoir exécutif. Toutes les affaires civiles, et surtout la juridiction, concernaient ce magistrat; le prince, chargé tout au plus du commandement militaire, n'exerçait guère d'influence en ces matières. Quelquefois il parait y avoir eu plusieurs poçadniks a la fois, un pour chaque quartier de la ville ; mais peut-être les historiens ont-ils confondu souvent les anciens pocadniks, qui conservaient ce titre alors purement honorifique, avec le poçadnik en charge, qu'ils pouvaient, par l'élection des boïars, être appelés a remplacer. Pour contrebalancer l'autorité assez étendue du poçadnik élu par le conseil, on lui opposait le tyciatskoï (commandant de mille hommes), élu par la bourgeoisie tout entière. Chargé de la police, il avait a cet effet sous ses ordres des centeniers ; mais il avait en outre la mission de défendre les droits du peuple contre les empiétements du poçadnik et du conseil. Les boïars, dont, comme dans le pays tout entier, la dignité n'était pas héréditaire, étaient choisis parmi les bourgeoisies plus considérables, appelés jitii ludi, c'est-à-dire gens domiciliés ; les marchands (kouptuj) et le bas peuple [tchoruié ludi) formaient les deux dernières classes. La liberté de la ville s'exer-

• En russe botitvine au singulier, bolnvè au pluriel. Ce mot, selon les uns, est dérivé de boï, bataille; selon les autres, .le bol. fort, et dans re cas il serait rormni|Hi île boliahne.

cait dans l'assemblée populaire (vetcha), composée de toutes les classes réunies, et le beffroi (vetchévoï kolokol) en était à la fois le symbole et la garantie. Le poçaduik était tenu de faire exécuter les décisions de l'assemblée, qui exerçait les droits de la souveraineté tant en matières judiciaires qu'en affaires d'administration. Malheureusement, a Novgorod comme ailleurs, la liberté ne produisait le plus souvent que tumulte et orages ; Karamzine même, le probe et bienveillant, mais aussi l'impartial historien, cite peu de traits attestant ces vertus sans lesquelles elle ne saurait exister. On ne sait rien de certain sur la durée des fonctions de tous les magistrats.

Du territoire de Novgorod dépendaient Ladoga, Oréchek, Koporié, Torjok, Volok-Lamski, Porkhof, Iamy, Rouca, et, jusqu'au milieu du quatorzième siècle, même Pskof, cité organisée, en petit, a peu près sur le même pied, et qui montra souvent des velléités d'indépendance.

De la Russie orientale, plus tard nommée Moscovie, nous repassons a la Russie occidentale, qui. indépendante d'elle dès le treizième siècle, ne tarda pas à suivre des destinées tout a fait différentes.

Daniel Romanovilch, dont nous avons déjà parlé, la réunit presque tout entière sous son sceptre. Depuis le milieu du douzième siècle, les Hongrois et les Polonais s'étaient disputé la Gallicie, dont s'était ensuite rendu maître Roman Mstislavitch, prince de Vladimir en Volynie , celui-là même qui, par la prise de Kief, par ses victoires sur les Lithuaniens et les Iatchvinghs, avait créé uue puissance formidable et une autocratie militaire dans la Russie occidentale ; qui s'était ensuite attaqué à la Pologue, mais avait trouvé la mort dans cette lutte, en l'iOG. Dès 1202, Kief était retourné sous l'autorité de Rurik Rostislavilch ; les autres fruits des conquêtes de Roman furent également perdus , et la Galicic même échappa pour quelque temps a Daniel, fils de ce prince belliqueux et despotique. Les Hongrois et les Polonais s'y trouvèrent bientôt de nouveau en présence, s'efforçanl d'y établir chacun leur candidat a la principauté. D'abord Koloman, fils d'André 11, fut couronné roi de Russie (1214); ensuite le prince de Kief fut reconnu à (îalitch, et a la fin, Daniel, rentré en possession de l'héritage de son père il 228-1 264), se reconnut vassal du roi de Hongrie Réla III, et eut recoins à lui, lorsque, après s'être rendu maître de Kief, il se sauva de cette ville il

DEUXIÈME PÉRIODE ô7

l'approche des Tatars. Il revint à Galitch quand l'orage fut passé, rentra en possession des principautés de la Russie Rouge, dont il Ht un royaume considérable, et, désirant y ajouter de nouveau Kief. il se rendit a la Horde d'or, mais sans atteindre son but. Alors Daniel tourna ses regards vers le pape, dans l'espérance qu'il ferait prêcher une croisade, au moyen de laquelle il lui serait possible de faire celte conquête et de se débarrasser en même temps des Mongols et des Lithuaniens. 11 ouvrit au pontife la perspective d'une réunion de l'Église grecque avec la latine. Innocent IV, qui, de sa propre impulsion, avait déjà entamé, mais inutilement, des négociations avec Alexandre Nevski, le contemporain de Daniel, accueillit ces ouvertures avec empressement, et consentit a agir avec la réserve que commandait l'attachement du peuple russe à sa foi. 11 fut convenu qu'on laisserait subsister toutes les formes et tous les usages qui n'étaient pas manifestement contraires au dogme, et que celui-ci même ne serait changé que de l avis d'un concile général qui serait réuni. Du reste, Daniel reconnut le pape comme son père spirituel et comme le vrai vicaire de saint Pierre. Innocent lui envoya, en 1255 ou 1254, un légat, l'abbé de Messine, et ce prélat, dans une solenuité qui eut lieu a Droghitehine, en présence des boîars et du peuple, posa sur la tête du prince russe une couronne royale. Innocent lit effectivement prêcher la croisade parmi les Bohèmes, les Moraves, les Polonais et d'autres Slaves latins, pour aller combattre les Mongols sous la conduite des Galiciens ; mais, cette mesure produisant peu d'effet, le nouveau roi de Russie, sans doute embarrassé de la parole qu'il avait donnée, rompit ses liaisons avec le pape et chercha* à faire sa paix avec le grandkhan. En vain Alexandre IV, successeur d'Innocent IV, lui écrivit une lettre menaçante (1257) : se liant a ses trésors, à son armée, à l'état des pays voisins affaiblis ou divisés, Daniel ne tint aucun compte de ses injonctions. Il déploya une grande activité, et son pouvoir répondait au litre royal qu'il avait adopté. Aussi rechercha-t-on son alliance, et plus d'uue fois il joignit ses troupes a celles de la Hongrie, de la Pologne, ou même de la Bohême. En revanche, un essai qu'il fit, après la mort de Batu, pour secouer le joug latar, échoua si complètement, qu'il se vit condamné a démanteler les forteresses qu'il avait élevées a grands frais. Quand il fut descendu dans la tombe, le système de partage vint, là aussi, tout paralyser. Daniel eut pour

successeur son frère Vassilko, et ses fils furent de simples ducs ou princes. L'aîné, Léon Daniloviteh, prince chéri de ses sujets, eut, après la mort de Boleslaf III, un instant l'espérance de lui succéder dans son duché polonais ; mais il fut vaincu par son compétiteur, Léchek, neveu de Boleslaf, en 1280. Des 1268, il avait fondé la ville qui porte dans la langue du pays le nom de Lvof 1 , en latin celui de Leopol, mais qui est plus connue sous le nom allemand de Lemberg (Lœwenberg), et dont il lit ensuite sa résidence. Léon ne prit pas le titre de roi, mais son (ils Iourii (1501-1306) se l'attribua. Toutefois, cette grandeur fut encore de peu de durée, car la Russie occidentale était de nouveau démembrée, et lorsqu'un second Iourii, membre de cette famille, qui s'intitulait prince-né et seigneur de toute la Petite-Russie, nom qu'on opposait alors a la Grande-Russie ou Russie Blanche, mourut sans enfants, vers 1336, son héritage passa au duc de Masovie Boleslaf, son neveu, par Marie, sa sœur, femme de Troïden. Ce prince, d'abord grec de religion, s'était ensuite fait catholique : comme tel, il ne pouvait être aimé des Russes, qu'il pressurait d'ailleurs afin d'avoir de quoi se livrer a son amour du plaisir; sa propagande et ses violences le rendirent de plus en plus odieux, mais il régna sous la protection des Talars. A sa mort, Casimir III ou le Grand, roi de Pologne, prévenant le grand-prince de Lithuanie, toujours occupé a s'agrandir par des conquêtes, entra dans laGalicie, en prit possession, et ajouta à ses autres titres celui de roi de Russie, qu'avait pourtant pris aussi le roi de Hongrie. Comme celui d'alors, Louis l w le Grand, devait succéder à Casimir III dans le royaume de Pologne, il le laissa faire ; il lui abandonna même sa conquête, à titre de cession, par un acte formel (1352) où l'on stipula seulement qu'elle reviendrait à la Hongrie en même temps que la Pologne. C'est au nom de la Hongrie que l'Autriche la réclama lors du fameux partage de 1772.

Ainsi la Russie Rouge échappa a la descendance de Monomaque et fut perdue pour l'empire auquel le nom de Russie devait rester attaché d'une manière absolue ; mais en revanche elle fut soustraite au joug des Tatars, qui toutefois ne s'était jamais autant appesanti sur elle que sur la Russie orientale. La même chose arriva a la Kiovie ou Petite-Russie : elle lut

• D«> Lef, Léon, on dérivait Lvof, ville tic Lef.

également délivrée des Tatars et détachée de la Russie orientale ; seulement ce ne fut pas parle fait des Polonais, quoique ceux-ci sussent finalement s'en constituer les maîtres, (le furent les Lithuaniens qui lirent d'abord cette conquête, en vertu de laquelle la Petite-Russie, comme la Russie Rouge , devait longtemps être mêlée aux destinées des peuples latins, tout en restant lidèle aux croyances de l'Église grecque.

Disons ici un mot de l'origine de la puissance des Lithuaniens.

Nous les avons vus, depuis 4180, cherchera se soustraire au joug des Russes. Dans la suite, le morcellement de la Russie, les guerres civiles entre, leurs princes et l'invasion mongole leur firent voir la possibilité de s'agrandir aux dépens de ce peuple voisin. Alors les Lithuaniens devinrent conquérants, et leur première acquisition fut ce qu'on appelait la Russie .Noire. Grodno, Novogrodek, Brest-Litofski. Pinsk. tombèrent successivement en leur pouvoir, et le Pripett, affluent du Dniépr, marqua leur frontière du côté du sud. Mais ils le franchirent bientôt pour s'emparer de Tourof, chef-lieu d'une ancienne principauté russe, de Mozyr et de toule la Polésie. Tchernigof, Novgorod de Sévérie, Starodoub, villes principales de trois autres principautés russes, furent ensuite obligées de leur ouvrir leurs portes. Une puissance païenne se constitua ainsi dans le Nord aux dépens des Russes asservis. Mais elle fut arrêtée, du côté du Sud, par une autre puissance, celle que Daniel Romanovitch avait fondée dans la (ialicie, et, dans le Nord, elle était combattue par l'ordre Teutonique, récemment établi en Prusse et soutenu par les croisades que faisait prêcher le pape. Pour mieux résister a l'un de ces ennemis, Mendog ou Mindové, grand-prince de Lithuanie, environ de i!2ô8 a 1265, chercha à faire sa paix avec l'autre. Dans ce but, il abandonna a l'Ordre la Courlande, pays letton comme la Lithuanie proprement dite, comme laSamogitie et la Prusse voisine, et offrit au pape de se faire chrétien. Innocent IV, en même temps qu'il lui fit donner le baptême, lui envoya une couronne royale, et lui dit, dans sa huile du 15 juillet 1251 : « Nous recevons ce nouveau royaume de Lithuanie au droit et a la propriété de saint Pierre, vous prenant sous notre protection, vous, votre femme et vos enfants. » Ce ne furent, il est vrai, que de vaines paroles; en réalité le pape ne fit rien pour indemniser Mendog du sacrifice qu'il avait fait. Alors celui-ci abjura le christianisme et voua aux chrétiens une haine mor-

telle ; ayant repris les armes contre l'Ordre, il lui arracha la Samogitie, à laquelle il avait également renoncé en sa faveur. Mais peu de temps après Mendog fut assassiné par son frère, et sa maison ne tarda pas a s'éteindre. Celle qui régna après elle n'eut pas pour souche Yilenès, grand-prince de i'282 à 1515, car il ne paraît pas avoir été le père de Ghédimine, comme on l'a cru, mais Ghédimine lui-même, son successeur.

Celui-ci, encore païen, mais qui permit déjà a ses tils, époux de princesses russes, d'embrasser le christianisme, et qui maria ses filles à des princes de même nation et de même croyance, homme supérieur et grand guerrier, régna de 1515 a 1528. De Kieruof, berceau de la puissance lithuanienne, il transféra sa résidence a Troki, puis a Vilna, villes bâties par lui, et, parla force de ses armes, il se rendit redoutable a tous ses voisins. Effrayés de ce danger, les princes russes se réunirent contre lui et appelèrent à leur secours une armée de Talars. Néanmoins Ghédimine reprit Trhernigof, qui s'était soustrait au joug lithuanien, et se rendit successivement maître de Vladimir en Volynie, de Loutsk, Ovroutch et Jitomir ; puis il marcha contre Kief, l'ancienne métropole, mais qui, pour la Russie orientale, était tombée dans un profond oubli. Les princes de Galicie étaient im puissants a la défendre ; d'ailleurs, elle était alors au pouvoir d'un autre descendant de saint Vladimir, que les annalistes appellent Stanislaf. L'obscurité dont déjà elle était enveloppée alors est telle, qu'on ne sait pas même au juste dans quelle année elle fut prise. Les chroniqueurs russes n'en parlent pas : c'est sur la foi du Lithuanien Striykofski que l'on suppose qu'a la suite d'une bataille livrée, en 1520, sur les bords de l'Irpen, a environ dix lieues de Kief, Ghédimine s'empara de cette ville comme de toutes les terre» russiennes, jusqu'au Dniepr, qui n'étaient pas déjà sous la domination polonaise. Au delà du lleuvc, où il possédait déjà Tchernigof, Novgorod, Séverski et Starodoub, il lit plusieurs autres conquêtes et s'avança jusqu'à Poulivl (aujourd'hui dans le gouvernement de Koursk). Non moins habile dans ses négociations qu'énergique à la guerre, il apaisa les Mongols à sou égard, sans jamais leur payer tribut ; et quoiqu'il passât pour barbare, il traita les Russes avec une sage modération, respectant leurs usages el leur culte. Dans sa tolérance, il alla même jusqu'à donner à Kief. dans la personne de Mendog. prince de Holcha, uu gouverneur professant lu'r

même la foi dont celle ville était encore le siège, malgré l'état de ruines où se trouvaient ses vieux sanctuaires. Il prit alors le litre de grand-prince de Lithuanie et de Russie.

Le dernier titre, celui de grand-prince de Russie, était doue porté à la fois, comme on le voit, par les rois de Pologne et de Hongrie, par le grandprince de Lithuanie, par le grand-prince de Vladimir, sans parler encore de celui de Moscou ; et, d'après cela, le lecteur n'aura plus de peine à s'expliquer le titre d'autocrate de toutes les Russies, qui est encore aujourd'hui celui des puissants monarques, héritiers universels de tant de principautés diverses, mais qui n'est pas encore une vérité, puisque la Russie de Galitch l Galicie ) se trouve encore dans des mains étrangères.

Après Ghédimine, la Lithuanie continua encore, comme il sera dit ultérieurement, de s agrandir dans la direction de Novgorod et de Moscou, et telle fut alors l'importance de ses possessions russes, que, cessant presque d'être une puissance lettonne, elle devint russe elle-même, sinon de religion, du moins de langue, de mœurs et d'usages. L'élément primitif, c'esta-dire lithuanien proprement dit, fut complètement absorbé par l'élément russe. Mais, avec toute la Russie orientale, cette Russie lithuanienne passa bientôt dans la sphère d'action des Polonais, et la Russie d'au delà du Dniépr, resiée seule indépendante (sauf la suzeraineté du khan de la Horde d'or), nationale, s'il est permis de s'exprimer ainsi, soumise a la descendance de Monomaque, a la juridiction du métropolitain de Vladimir ou de Moscou, put alors en effet, comme le veulent ses enfants, être appelée la vraie Russie, la sainte Russie (Sviatam Rousa), pour parler le langage des poêles et de la politique indigène moderne.

Revenons maintenant à cette Russie orientale pour ne plus la perdre de vue. lùi effet, c'est elle qui désormais est le foyer de la nationalité russe.

Nous avons raconté les faits jusqu'au temps d'Alexandre ISevski. Ce grandprince avait eu plusieurs frères, dont l'un, Iaroslaf laroslavitch, mourut en i27 k 2, prince de Tver. A ses propres enfants, Dimitri 1", André 111 et Daniel 1" Alexandrovitch, succéda un (ils de ce Iaroslaf, et, depuis, la maison de Tver disputa pendant quelque temps la grande-principauté à la maison qu'on s'habitua a nommer de Moscou, d'après la ville dont, depuis Daniel,

elle taisait sa résidence. Mais finalement la grande-principauté resta à la descendance d'Alexandre Nevski, et sous le pelit-nls de ce héros, Ioann F Danilovitch, surnommé la Bourse {Kalita), 1028-1340, elle commença à s'entourer d'un éclat qui alla toujours eu croissant sous ses successeurs, tous issus de lui.

Ioann F, prince habile, souple et rusé, prépara véritablement une ère nouvelle à la Russie, quoiqu'elle fût toujours, cl encore pour quelque temps, sous le joug de la Horde d'or.

Celle-ci était alors près d'accomplir sou premier siècle de domination en ttussie. Malgré une révolte contre le khan, suivie d une guerre civile de sept ans (1298 et années suivantes), dans laquelle Nogaï, puissant général de Toktaï, (ils de Mengou Timour, avait momentanément fondé un Etal particulier sur la mer Noire et la mer d'Asof, elle était encore dans toute sa force : cet État avait été de nouveau rallié, et la révolte comprimée. Un des règnes les plus importants, celui d'Ouzbeg, lils de Togroul et petit-fils de Mengou (1313-1341), avait commencé, et sous lui, ainsi que sous Djanibeg et Berdibeg, deux de ses successeurs, l'empire des enfants de l'oulousse de Djoulcbi devait arriver a son apogée. Les successeurs de Sartak 1 n'étaient pas restés fidèles a la religion de Mahomet : Ouzbeg l'embrassa de nouveau, et elle constitua depuis le culte de ces rois du désert. Quoique très-attaché a sa foi nouvelle, Ouzbeg était loin d'être intolérant : il témoigna un grand intérêt et beaucoup de déférence au vertueux métropolitain Pierre (1308- 1326), qui, en 1525, transféra son siège de Kief à Vladimir, et que l'Église russe a placé au nombre des saints; cl l'on nous a conservé un iarlik ou décret qui contient l'expression, on peut dire louchante, de ces sentiments. Ouzbeg, de plus, était connu par son esprit de justice, en général par son grand cœur. Néanmoins c'était un dominateur farouche. Ce fut a l'inexpérience de sa jeunesse que des conseils intéressés arrachèrent le cruel arrêt de mort qui fit du grand -prince Michel laroslavitch, malgré ses crimes, un martyr justement révéré par l'Église reconnaissante; mais liuil autres princes russes périrent, par les ordres d'Ouzbeg, de mort violente. Son empire s'étendait depuis le Dniepr jusqu'au Sir-Daria, ou Djihoun <Oxus);

Voir p. 50.

il menaçait d'une pari la Lithuanie et la Pologne, d'autre part l'empire du Djaggataï, qui était a peu près de même origine que le sien.

(l'est a Ouzbeg qu'Ioann 1" devait son élévation. Son patrimoine, la principauté de Moscou, était peu de chose : elle embrassait les huit villes suivantes, Moscou, Mojaïsk, Kolomna, Pérémyschl, Svénigorod, Rousa, Serpoukhof et Péréïaslavl, avec un territoire dont l'étendue ne dépassait pas celle de la Suisse d'aujourd'hui, et qui, comme il a été dit plus haut, est le vrai noyau de cet immense empire actuel, cent trente ou cent quarante fois plus grand seulement eu Europe, et plus de cinq cents fois plus grand si Ton considère tout son vaste ensemble dans les trois parties du monde. Cependant, outre ce patrimoine, Ioann, comme grand-prince, régnait encore sur la principauté de Vladimir et sur celle de Novgorod. Tout le reste prétendait à l'indépendance, sauf, bien entendu, la suzeraineté des khans du Kiptchak.

Obséquieux courtisan d'Ouzbeg, Ioann payait régulièrement son tribut et, dans de fréquents voyages a Saraï, n'y paraissait jamais les mains vides. 11 mil le plus grand empressement a présenter ses enfants au khan, rampa devant lui dans la poussière, et se lit volontiers l'instrument de sa colère contre d'autres princes de la maison de Monomaque. 11 exploita dans son propre intérêt la haine d'Ouzbeg contre le prince de Tver, son propre rival le plus redoutable, et se servit en général habilement, soit des forces mongoles elles-mêmes, soit de la terreur du nom d'Ouzbeg contre tout ce qui lui donnait de l'ombrage. Ioann prit déjà, dit-on. le titre de grand-prince de toute la Russie; mais il est certain que son (ils, Siméon Ioannovitcb Gordii, c'est-a-dire le Superbe (1340-1 555), fit prévaloir cet usage du consentement de ses maîtres, qu'il ne considérait point comme des oppresseurs depuis que sa maison avait trouvé chez eux aide et protection. Agissant en conséquence de son titre, il s'efforça de soumettre petit a petit les princes apanages, et c'est sans doute à son attitude a leur égard qu'il a dû le surnom de Superbe, car du reste il n'était point allier, mais souple et pacifique. Fidèle a la politique de son père, Siméon faisait une cour assidue au khan, qu'il se rendait propice a force de soumission. Son frère et successeur, Ioann II loannovitch, prince incapable, mais soutenu par le métropolitain saint Alexis, agit dans le même esprit, et dut a l'amitié du khan Djanibeg (1541-1557) de mainlenir sa suprématie. Mais, comme après sa mort il n'y avait dans la maison de Mos- .

cou que des princes mineurs, celui de Souzdal, Dimitri Konstantinovilch, qui descendait d'un frère d'Alexandre Ncvski, se déclara grand-prince a la faveur des discordes qui, par suite des crimes du parricide Berdibeg, khan île l r>">7 a 1559, ébranlaient et affaiblissaient à ce moment l'empire de Kiptchak, dont des divisions sanglantes commençaient même la décadence. La Russie s'empressa d'en profiter.

L'un des compétiteurs au trône de Saraï, Mourad ou Mourid, s étant déclaré pour le petit- lils dïoann la Bourse, la maison de Moscou fut rétablie dans ses droits, que personne, dans la suite, n'osa plus méconnaître. Ce petit-fils était Dimitri IV loannovitch ( 1505-1Ô89), héros dont les hauts faits sont consacrés par le surnom de Donskoi, emprunté au Don.

Son parent et rival, le grand-prince du même nom, de la maison de Souzdal. dut se retirer devant lui. Dimitri, après l'avoir combattu, défendit aussi sa couronne contre ses autres compétiteurs, et tint en échec les princes de Tver et de Riaisàn, qui en étaient alors les plus importants, et dont le premier avait pour auxiliaire Olgherd, le brave fils de Ghédimine. Après avoir réuni sous son sceptre l'héritage morcelé, suivant l'usage, de son père, Olgherd régna avec énergie comme grand-prince de Lithuanie, de 1ÔÔO à IÔ77, et, constamment en guerre, il fut la terreur de tous ses voisins, sans excepter les Tatars, qu'il chassa de la Podolic. Profitant des divisions intestines entre les Busses, il résolut de s'agrandir de leur côté, comme du côté «lu sud et du côté de l'ouest. 11 fit trois campagnes en Russie, dans un temps où ce pays était, a deux reprises, désolé et dépeuplé par la peste. Quoiqu'il fût encore païen, on pouvait le considérer lui-même comme Russe, la grande majorité de ses sujets appartenant à cette nation , ainsi que sa femme, princesse de Tver, et la plupart des femmes de ses frères. Aussi les princes de Tver et de Smolcnsk lie premier s'intitulait même grand-prince), les villes de Novgorod et de Pskof, n'hésitèrent pas a se mettre sous sa protection ; d'autres principautés furent soumises par les armes, et comme Moscou résistait a ses injonctions, Olgherd marcha contre cette ville (ir>t>7), que Dimitri IV, a la suite d'un terrible incendie, venait de faire entourer d'une forte muraille. Après avoir été vainqueur dans une sanglante bataille livrée près du lac de Trostcn (district de Rousa), en lôt>S, il s'avança jusqu'à Moscou et prit la ville, mais ne put s'emparer de la citadelle ou kretnl, ré-

ccninienl bàlic. I n renouvellement d hostilités avec l'ordre Teulonique l'empêcha d'en faire le siège, et il eut ensuite a soutenir une lutte avec Casimir le Grand, au sujet de la possession de la Podolie. 11 revint deux fois devant Moscou, en 1571 et en 1575, mais sans pouvoir y entrer, quoi qu'en dise Striykofski, qui raconte a ce sujet l'anecdote suivante relative aux usages du temps pascal. En Russie, aujourd'hui même, dans toutes les familles, l'œuf de raques est alors de rigueur. Celui qui l'offre dit ces mots : « Khristos voskress, Christ est ressuscité; » celui qui le reçoit répond : « Vo istinnè voskress. 11 est véritablement ressuscité. » P uis on s embrasse. Personne, sans distinction de rang, et fût-ce l'empereur lui-même, ne peut honnêtement se soustraire a cet embrassement de la part de celui qui lui offrirait un œuf de Pâques. Olgherd était donc devant Moscou : c'était au temps du grand jeûne que commence le Carême ; il congédia a Mojaïsk des envoyés du grandprince Dimitri Ioannovitch, en leur remettant une mèche allumée. « Apportez-la a votre maître, aurait-il dit. Il sera dispeusé d'aller me chercher h Vilna : je serai a Moscou avec un œuf rouge, avant que celte mèche soit consumée. Le vrai guerrier n'aime pas les retards : il arrête ses vues et les exécute. » Les envoyés coururent en toute hâte informer Dimitri IV de l'imminence du danger. Ils le rejoignirent le jour de Pâques au moment où il allait à matines, et déjà le soleil levant éclairait le camp lithuanien sur la colline Poklonnara. Le grand-prince, saisi de consternation, demanda la paix : Olgherd y consentit prudemment, se lit payer par les Russes une grande quantité d'argent, et céder toutes leurs possessions jusqu'aux bords de l'Ougra (gouvernement actuel de Smolensk). Puis il alla au Kremlin, suivi de tous ses grands lithuaniens, enfonça son javelot dans la mu* raille, en mémoire de sa présence a Moscou, et présenla a Dimitri un œuf de Pâques rouge. Voila ce que l'historien lithuanien raconte. Il est pourtant douteux qu'OIgherd, a cette époque, ait déjà été chrétien, bien qu'il le fût au moment de sa mort, en 1377, car il mourut même revêtu du cilice.

Dans ce temps-là, la grande-principauté de Lithuanie, qui embrassait un territoire d'environ quatre cent mille kilomètres carrés, sans compter les pays placés seulement sous sa protection, était la première puissance du .Nord, et cette puissance était destinée a s'agrandir encore par sa réunion

tiii LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

avec la Pologne, mais pour disparaître ensuite, absorbée par cette sœur envahissante et plus avancée en civilisation. Neuf ans seulement après la mort d'OIgherd, Jagellon (laghieli, son fils, grand-prince de 1381 h 1454, épousa, comme on sait, lledvige, tille de Louis 1" le Grand, et héritière de Pologne, et s'il n'en résulta pas encore une fusion entre les deux pays, au moins les deux couronnes furent-elles depuis toujours réunies sur la même tête.

Olghcrd et Jagellon furent pour Dimitri Ioannovitch des ennemis redoutables, mais ce ne furent pas les seuls. Tous les fléaux, même ceux de la nature, fondirent à la fois sur lui, sans abattre néanmoins son courage. Mamaï, lemnik ou grand-général des Tatars, avait saisi le sceptre des successeurs de Tchengbiz-Khan (1578-1380), après l'assassinat de son maître, et il avait besoin de légitimer cette usurpation par des victoires. Les Russes avaient fait main basse sur une députalion mongole nombreuse envoyée au grand-prince ; il importait de venger cette violation du droit des gens, et Mamaï prépara une expédition sur Moscou, du consentement des chefs de tribus. Le prince de Uiaisân et Jagellon, grand-prince de Lilhuanie, entrèrent dans son alliance. Cependant il otTrit encore la paix a Dimitri sous la condition qu'il lui payerait de nouveau le tribut élevé dont les Tatars avaient autrefois frappé les Moscovites sous les khaus Djanibeg et Ouzbeg. Le grandprince s'en excusa humblement, et supplia le Mongol d'avoir égard à la pauvreté où la Russie était tombée par suite de tant de querelles intestines et des ravages exercés par les Lithuaniens d une part, et de l'autre par les armées du Kiptchak. Fidèle aux derniers traités, il promit de payer le tribut qui y avait été stipulé, envoya eu outre des présents a Mamaï, et implora sa clémence. Mais quand celui-ci maltraita l'ambassadeur moscovite, Dimitri eut recours aux armes ; il lit un appel à tous les princes du sang de Rurik, et invita celui de Tver à oublier leurs dissensions, dans cette extrémité, pour ne plus songer qu'a sauver la patrie et la foi de leurs pères. Le prince répondit généreusement a cet appel, et Dimitri, se plaçant à la télc de l'armée nationale, alla dans la solitude de saint Serge, le thaumaturge, implorer la bénédiction du ciel par l'intercession de ce pieux anachorète. Serge lui prédit la victoire, et enflamma de courage sou armée. L'Oka et le Don, qui formaient la limite du côté des Tatars, furent franchis le 6 sep-

terabre 1380, el les deux peuples se trouvèrent en présence au champ de koulikof, sur la Metcha, el près du confluent de la Nepriava et du Don, sur les confins des gouvernements actuels de Toula, de Riaisân et de Tambof. Une bataille sanglante s'ensuivit. Dimitri atïronta de sa personne les plus grands dangers, el résista aux prières de ses boïars qui lui demandaient de se ménager. Voyant la victoire disputée avec acharnement par les infidèles, il oublia les blessures qu'il avait reçues. Elle parut d'abord échapper aux Russes ; mais a la fin elle leur resta, grâce a une embuscade habilement disposée. S'il faut eu croire quelques historiens, deux cent mille cadavres russes et mongols couvrirent le champ de bataille. Quoi qu'il en soit de ce chiffre sans doute exagéré, la journée de Koulikof est une de celles qui marquent le plus dans l'histoire de la Russie ; el pourtant elle ne fut point décisive, si ce n'est pour Marnai, dont elle amena la chute. Toktainysch, fils de Touli, et descendant de Tchengbiz-Khan, régna a sa place (1580-1407). A la tête d'une armée innombrable, celui-ci rentra eu Russie, et Moscou, pris par trahison ou par ruse, le 26 août 1582, fut encore une fois livré au feu, au fer et au pillage. Ce malheur découragea le vainqueur du Don : il se résigna à payer le tribut que lui imposait le Mongol, et a reconnaître de nouveau sa suprématie. Peu de temps après, il mourut n'ayant pas atteint l'âge de quarante ans.

Dimitri voulut que le trône restât dans sa descendance directe, el, en effet, il eut pour successeur l'aîné de ses cinq lils, Vassili 11, du consentement de son cousin, le brave Vladimir Andréïevitch, qui était, par rang d'âge, le chef de la maison de Moscou. C'était un premier pas fait dans l'intérêt de l'établissenicntde la succession directe de père en (ils, et un pas bien nécessaire à ce moment pour éviter qu'une quatrième principauté ne fût proclamée en outre de celles de Moscou, de Tver et de Riaisâu, et qu'un apanage particulier ne fût encore partagé entre tous les membres de la ligne nouvelle. Si ce ne fut pas encore l'abolition définitive d'un système plein d'inconvénients, ce fut au moins un prélude a un système meilleur qui devait donner plus de fixité à la politique russe : car la où il y a succession directe, l'éducation transmet au fils les idées du père, et celui-ci trouve un puissant encouragement dans la certitude que c'est pour ses propres enfants qu'il travaille en donnant ses soins aux affaires de l'Etat.

Yassili II 1 Dimitriévitch (1589-1425) ne fui pas, comme son père, un héros; mais sa persévérante prudence, sa finesse et son activité pacifique firent peut-être plus de bien a l'Etat, avec lequel les principautés de Souzdal, de Roslof, de Nijegorod et de Mourom furent réunies, sous lui, d'une manière durable. Malheureusement un torrent dévastateur vint encore une fois se précipiter sur la Russie ; toutefois, s'il y lit momentanément de grands ravages, il rendit aussi à ce pays un éminent service en pulvérisant la puissance des Mongols, et en préparant ainsi son affranchissement.

Timour-i-Lenk , c'est-à-dire Tirnour le Boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan, et fils d'un petit émir de l'empire mongol de Djaggataï, alors en dissolution, avait mis fin, en Asie, à la monarchie colossale des descendants de Tchenghiz-hban, et s'était fait proclamer lui-même, vers 1570, saheb kérdn, ou maître du monde. L'Asie presque tout entière était a ses pieds, ainsi qu'une partie de l'Afrique orientale. C'est a lui que le kbau Toktamysch devait le trône de Saraî. Mais celui-ci, irrité contre lui au sujet des traitements que le conquérant avait fait essuyer aux descendants de Tcheughiz, oublia le bienfait qu'il en avait reçu, et brava sa puissance. Alors Tirnour, quittant sa résidence de Samarcande, au commencement de l'année 1389, marcha en toute hâte vers le nord sur Taschkend, frauchit le Sir-Daria {Oxus), et se trouva bientôt sur la frontière du Deschté- Kiptchak. La fut livrée une bataille meurtrière, dans laquelle Toktamysch fut défait. Cependant, sans profiter alors de sa victoire, Tirnour retourna a Samarcande, d'où il lit ensuite, Toktamysch persistant dans ses hostilités, uue seconde et une troisième campagne contre le Kiptchak, guidé par plusieurs princes tchenghizides, ennemis du khan. Après un dernier avertissement adressé à son ancien protégé, il quitta, en 1595, Derbend, où il s'était rendu de la Perse, sa conquête, pour s'avancer vers le Térck, et bientôt il eut rejoint l'armée de l'oulousse de Djoulchi. La bataille fut encore sanglante ; plusieurs Tchenghizides se battirent les uns contre les autres avec un acharnement extrême; Tirnour vit son aile gauche el son principal corps de bataille obligés de se replier, el il courut personnellement les plus grands dangers. Mais son courage el son sang-froid le sauvèrent.

1 M. OusUialof l'impolie Vasîili 1", comme si Vas-ili laruskivitcb ne liguruit |« dm> lu série.

L'armée du Djaggataï se reforma, rompit les rangs des Mongols du Kiptchak, les renversa devant clic, et se baigna dans leur sang. Elle les poursuivit jusque sur les bords du Volga. Le khan, vaincu parce qu'il n'avait pas su tirer parti de ses premiers avantages, alla se cacher dans la Grande-Boulgarie : ses femmes et ses enfants tombèrent au pouvoir du vainqueur. Timour trouva a Saraï et à Astrakhan un butin immense.

Les Russes, témoins de ces événements qui abattaient la puissance de leurs oppresseurs, s'en réjouissaient en secret ; cependant ils ne devaient pas rester tout a fait a l'abri du fléau dont l'Europe était encore une fois atteinte. Timour marcha sur Moscou, en traversant les steppes et en suivant les bords du Don. Il arriva jusqu'à Idiote, aujourd'hui ville de district du gouvernement d'Orel, et alors siège d'une petite principauté. La terreur s'empara de la capitale; mais le grand-prince, conservant son sang-froid, réunit une armée et se porta a la rencontre des barbares ennemis du nom du Christ, après avoir confié la garde de Moscou a la sainte Vierge de Vladimir. L'image révérée que possédait la cathédrale de cette ancienne capitale, image qu'on disait peinte de la main de saint Luc, fut solennellement transférée a Moscou, reçue partout sur [son chemin par les populations accourues, agenouillées, versant des larmes, et lui adressant des supplications. Moscou fut sauvé, et le peuple vit la un miracle opéré par la madone. Quoi qu'il en soit, le farouche guerrier du Djaggataï s'arrêta (17)95), et bientôt après il reprit le chemin de l'Asie.

Ainsi préservés, les Russes eurent lieu de bénir Dieu de cette invasion qui semblait devoir leur porter le dernier coup. Ils ne tardèrent pas a réparer leurs pertes; les Mongols, au contraire, dont les principales villes, Saraï, Astrakhan, Asof, Oukek, étaieut détruites, dont la puissance avait perdu son prestige depuis qu'on savait qu'ils n'étaient pas invincibles, et qui, peu après, tombèrent en proie a la désunion, ne se relevèrent poiut de leur chute, quoique leur domination continuât encore pendant quelque temps de peser sur la Russie.

Timour était retourné en Perse. De là, il alla faire la conquête de l'Inde ; puis il tourna ses armes contre les Ottomans, et vainquit Bajazeth a la sanglante bataille d'Ancyre, en 1402. 11 mourut deux ans après.

Toklamyseh était revenu à la Horde d'or; mais il en fut expulsé de non-

veau par Kotlog-Timour, un compétiteur au trône, et alla se réfugier dans la Lithuanie, près de Vitofdou Vitold, cousin de Jagcllou. Ce prince ambitieux et guerrier s'y était rendu à peu près indépendant et avait pris le titre de grand -prince, qu'il espérait même échanger contre celui de roi. Kotlog somma Vitofd de lui livrer son ennemi ; Vitofd refusa, et aussitôt l'armée des Mongols se mit en marche vers ses froutières. Avant d'en venir aux mains, le khan lui-même tenta la voie des négociations. Le Lithuanien répondit a ses ouvertures par ces mots : « Dieu me prépare l'empire du monde. Payemoi tribut, alin que je te traite comme mon fils, ou sois mon esclave. » Les armes en décidèrent. La bataille fut livrée, en 1Ô99, sur les rives de la Vorskla, au uord de Kharkof. Malgré la bravoure des Lithuaniens, qui avaient d'ailleurs du canon, Vitofd fut défait, et son protégé Toktamysch lui donna l'exemple de la fuite. Depuis, il n'est plus question dans l'histoire de ce dernier. Kotlog-Timour parut devant Kief, encore une fois menacé de destruction; cependant le Mongol permit a la cité déchue de se racheter, et. après un court intervalle, il termina ses jours.

Sous les successeurs de ce khan. Vassili II Dimiiriévitch essaya de se soustraire au joug en cessant de payer le tribut. Un général tout-puissant, qui avait déjà eu une grande part a la bataille de la Yorskla. et qui disposait à son gré du trône du Kiptchak, Kdégou ou lédighei. ancien compagnon d'armes de Timour, lui (il payer cher cette hardiesse. Quoique vieux alors, ce Tatar avait conservé toute sa vigueur. Il marcha sur Moscou, dévasta la ville, et mit le siège devant le Kremlin. Mais les fortes murailles de cette citadelle, garnies d'artillerie, arme dont il ne disposait pas lui-même, ne lui permirent point de s'en emparer. Le khan de Saraïle rappela ; toutefois Moscou, à peine rebâti, fut encore une fois ravagé après la mort de Vassili 11

Le règne de ce prince fut très-malheureux sans qu'il y eût de sa faute. L'incendie, la peste, la disette elle fer des barbares désolèrent tour a tour la Russie. Comme vers le temps des croisades, en Occident, on crut alors à rapproche de la lin du monde : a l'envi on se lit moine, on donna ses biens aux couvents et bâtit des églises ; les saints parvis étaient constamment assiégés de la foule.

Vitofd était maître de Sinolensk, ville qui devait rester pendant plus d'un siècle encore au pouvoir des Lithuaniens, el la rivière d'Ongra (gouverne-

ment actuel de Kalouga) marquait leur frontière du côté de la Moscovie. Vers le sud, elle était décrite par le Dniépr. Encore en 1420, les républiques de Novgorod et de Pskof étaient obligées de se racheter par des présents.

A la mort de Vassili, une nouvelle guerre civile éclata et plongea le malheureux pays dans un abîme de maux. Cependant le moment de la délivrance approchait : la domination polonaise devait paralyser les Lithuaniens, et la Horde d'or, en proie a l'anarchie, s'avançait à grands pas vers son entière dissolution.

Vassili III Vassiliévitch, surnommé Temnoï ou l'Aveugle, parce qu'il fut privé de la vue par ordre de l'un de ses compétiteurs au trône, parvint a s'y maintenir, selon la volonté de son père, et régna de 1425 a 1462. Il était petit-fils de Vitold par sa mère.

C'est de son temps qu'eut lieu (1438) le concile de Florence, qui, accueillant avec empressement les offres de l'empereur de Constantinople, de toutes parts assailli par les Turcs, et qui avait besoin de l'appui du pape et des rois de l'Occident, tenta l'essai de réunir l'Église grecque avec l'Église latine. Le métropolitain de Moscou, Isidore, qui se rendit à ce concile, entra dans les vues des pères et du pape, et, pour récompense, fut revêtu de la pourpre romaine. Eugène IV le nomma légat àlatere pour toutes les églises du Nord. De retour a Moscou, le nouveau cardinal proclama l'Union dans la cathédrale Ouspenski (1459). Mais ni les évoques ni le grand-prince ne voulurent la reconnaître. Isidore perdit sa dignité et fut enfermé au couvent de Tchoudof, d'où il s'évada deux ans après pour se rendre h Rome. Cependant plus tard , en 1589 , l'Union fut consommée dans la Russie occidentale.

Ce fut aussi au temps de Vassili III qu'eurent lieu successivement les dé membrements de l'empire du Kiptchak. En 1 141 , Oulou Makhmet ou Mohammed, renversé du trône de Saraï et expulsé par son frère, rebâtit, dans une situation plus favorable, la ville de Kasan, détruite par les Russes, et en lit la capitale d'un khanat particulier dont la courte histoire n'est marquée que par des troubles intérieurs et des guerres avec les Russes, khanat qui remplaça l'ancienne Crando-Ronlgarie. La Horde de Crimée était connue depuis Edégou. Vers le temps de la prise de Constantinople par les Turcs, 0111455, Hadji-Cihiraï, un descendant de Tchenghiz. en lit aussi un khanat

indépendant qui, pendant plusieurs siècles encore, fut pour la Russie un véritable fléau. Un troisième khanat, celui d'Astrakhan, s'éleva plus tard (vers 1480) dans le Deschtc-Kiptchak, ou la grande steppe : Iagmourdchi en fut le premier khan.

Eniin, c'est encore sous le règne de Vassili III que nous trouvons en Russie* la première mention des Kosaks, troupes légères dont nous aurons beaucoup a parler dans la suite, et dont la première apparition, a Riaisân, est de l'an 1444.

Avec le fils de Vassili, loann 1H, qu'on a quelquefois surnommé le Louis XI de la Russie, commence pour elle un ordre de choses nouveau. Ici nous entrons dans l'histoire [moderne, selon la division encore généralement en usage.

1 Nous avons dit plus liant que, dain le Caucase, l'Alanie portait aussi le nom de Kasakhic.

GRANDEUR ET ISOLEMENT. DENIIS U MlÉDOMINANCE DK M RUSSIE DE MOSCOU

et i.e i>é»:lin os u puissance des mongols, jusqu'à l'entrée du i-ats DANS 1-E système

Eir.oPÉEN ET SA TRANSFORMATION I-AR MEURE IE OUA!\D

Au commencement de celle période, la Moscovie, quoique devenue la grande-principauté, était encore fort peu de chose. Arrosée par le Volga et parl'Oka, son principal affluent (dans les limites du territoire dont nous parlons), puis par la Soukhonia et l'Ioug, qui, par leur réunion, composaient la Dvina septentrionale sur sa lisière du nord, elle ne renfermait aucun autre grand cours d'eau. Dans ce territoire étaient d'ailleurs enclavées encore les principautés d'Iaroslavl, de Rostof, etc. Il était borné, au nord, et comme enveloppé par celui de Novgorod, comprenant une grande partie des gouvernements actuels de Novgorod , Olonelz, Arkhanghelsk, et Tobolsk , et séparé lui-même par le territoire de Pskof du pays de l'ordre Teutonique, dans lequel était compris l'archevêché de Riga. A l'ouest (si l'on ne tient pas compte du petit pays de Rjef, sur la lisière occidentale duquel sont les sources des grands fleuves russes, le Volga, le Dniépr et la Dunai, il était borné par la principauté de Tver, puis par la grande-principauté de Lilhuaiiie, comprenant aussi la Russie Blanche, la Russie Noire et une partie de la Petite-Russie. Au sud, outre la principauté de Riaisàn, il coniinait avec la vaste domination de la Horde d'or, dont le siège était a Saraï, et qui s'éten-

dait encore au delà des monts Ourals, jusque vers l'Irtysch. Enfin, a l est, il touchait au royaume de Kasan, démembrement de cette domination et qui répondait à l'ancienne tirande-Roulgarie. En somme, c'était pourtant déjà une étendue d'environ un million de kilomètres carrés, qui, en totalité, faisait partie de l'Europe.

Cette grande-principauté de Moscou était le noyau de la Russie indépendante, ou, comme nous l'avons nommée, nationale; mais alors elle avait encore des rivaux dans les principautés de Riaisân et de Tver, ainsi que dans la république de Novgorod. Seulement on pouvait prévoir déjà qu elle en triompherait.

Elle était presque inconnue en Europe, et y jouissait d une très-mauvaise réputation, ainsi qu'on peut en juger par le passage suivant d'un ouvrage (De Poloniâ, Lithuanid et Prwsiâ) dont l'auteur, Knée Sylvius, devint pape en 1458, sous le nom de Pie II. « Les Russes, dit-il, que Strabon parait désigner sous le nom de Rosanoï, confinent avec les Lithuaniens : c'est un peuple barbare, sans tenue (incompta), où Isidore, cardinal de la Sabine, se trouvait a la tête d'une Eglise opulente. On rapporte qu'il y a chez ce peuple une très-grande cité appelée Novgorod, jusqu'où pénètrent, non sans difliculté, les marchands allemands. La renommée nous apprend qu'il va la de grandes richesses, beaucoup d'argent et des pelleteries précieuses ; les acheteurs, aussi bien que les vendeurs, se servent, non pas d'argent monnayé, mais de lingots de ce métal qui se pèsent. Au milieu de la place du marché est une pierre carrée ; et celui-la est placé a la tête de la ville en qualité de prince, qui, étant monté sur cette pierre, n'a pas pu en être précipité. Cela donne lieu a des querelles a main armée, et l'on assure qu'il arrive souvent que plusieurs y montent le même jour, ce qui donne fréquemment lieu à des émeutes populaires. »

Les lettres dont se vantait l'Occident n'étaient pas connues des Russes, qui, d'un autre côté, paraissent à peine avoir conservé un souvenir des lettres grecques que jadis Byzance avait transmises a Kicf. Du moins, pendant le règne de Vassili loannovitch (1005-1554), il ne se trouva personue dans la grande-principauté qui connût assez le grec pour examiner une collection d'ouvrages dans cette langue que le grand-prince avait trouvée parmi les effHs de son père défunt, et on fut obligé d'écrire au patriarche

de Constantinople pour le prier d'envoyer a Moscou un ecclésiastique qui sut les deux langues, le grec et le slavon. Parmi les arts des Occidentaux, les plus techniques seulement avaient déjà trouvé le chemin de cette capitale. Ou raconte, dans une chronique de Novgorod, que l'archevêque de cette ville, Eulhymius (1425-1 458i, qui, a l'aide d'architectes allemands, y Ht bâtir plusieurs églises, ordonna aussi de placer sur la feçade de son palais une horloge avec sonnerie, et que le peuple, pour qui cela était une nouveauté, la regarda avec le plus grand étonnement, se persuadant que ce ne pouvait être qu'une œuvre du malin esprit. Cela rappelle le temps où, suivaut le récit de Nestor, saint Vladimir ayant fondé des écoles et ayant voulu forcer le peuple d'y envoyer les enfants, les pères et mères, en obéissant, pleurèrent ceux-ci comme morts, car l'écriture était a leurs yeux une dangereuse magie. Au quinzième siècle, il n'est guère question d'écoles, do quelque degré que ce soit. Les professions industrielles paraissent à peine avoir été pratiquées : comme encore aujourd'hui, le Russe faisait tout avec sa hache, qu'il manie avec une si rare dextérité, et manquait des outils les plus communs dans les autres pays d'Europe. Ce fut au siècle suivant seulement que Ioann IV eut l'idée de fonder dans sa capitale une colonie d'artisans et d'artistes étrangers. On rapporte qu'il en fit réunir en effet, à Lubeck, trois cents, orfèvres, fondeurs, mineurs, armuriers, tailleurs de pierre, sculpteurs, fabricants de papier, peintres, architectes, etc., mais qui n'arrivèrent point à leur destination, les marchands de Lubeck et les Livoniens, dans l'intérêt de leur commerce, les ayant portés a renoncer à leur projet. En Russie, la peinture n'était pratiquée que dans les couvents, ou du moins par des hommes attachés au service de l'Église Elle ne fît des progrès sensibles qu'au seizième siècle, sous le même Ioann, ainsi que les autres arts, exercés surtout par le Bolonais Ridolfo Fioraventi, à qui les Russes donnèrent le nom d'Aristotil, mécanicien et architecte, qui enseigna aussi aux Moscovites la manière de fondre les canons et de s'en servir. La poudre a canon était en usage chez eux depuis I V75. Aristotil leur apprit aussi a battre monnaie; cependant déjà en l'année les chroniques font mention d'un denejnoï-master, ou maître des monnaies. Le premier livre imprimé a Moscou est de l'an 15(>4. et beaucoup de temps se passa avant qu'un autre le suivît. Cependant, dès le commencement du seizième siècle.

le pays était ouvert aux étrangers. En y arrivant les uns après les autres. reu\-ci ne revenaient pas de leur étonnement à la vue d'un Etat encore si primitif et de mœurs si grossières ; l'expression de cet étonnement est consignée dans leurs écrits. Même plus tard, il n'y avait pas plus de deux médecins dans toute la grande-principauté. Et. comme pour prouver que l'ignorance n'est pas incompatible avec la corruption des mœurs, l'état du pays n'était pas moins affligeant sous ce dernier rapport que sous le premier. Le baron de Herberstein , envoyé de l'empereur d Allemagne, et homme supérieur sous le rapport de l'intelligence et des lumières, se montre très-sévère sur ce point pour le peuple objet «le ses observations. En voici un exemple entre mille. Après avoir fait mention de l'asservissement de Novgorod par les Moscovites, il dit que les habitants de cette cité avaient eu quelque chose de doux et de libéral [gens humanissimm, mais que maintenant ils sont très-corrompus, « grâce sans doute à celte peste moscovite que les marchands de la capitale, en faisant le commerce avec eux, y ont introduite. » D'autres voyageurs, jusqu'à Margeret, uotre compatriote, abondent daus le même sens ; mais la place nous manque pour les citer, comme aussi pour pousser plus loin cette esquisse d'une civilisation a peine éliauchée.

Nous reprenons a présent le til de l'histoire à l'avènement d'Ioann III Vassiliévitch le Grand on lo Superbe, en 1462.

Pour affermir l'hérédité par droit de primogéniture, son père l'avait associé au trône dès 1450, époque où il n'avait encore que dix ans; mais il avait ensuite appliqué de nouveau le fatal système des apanages en laissant des principautés, autres que celle de Moscou, à ses autres lils.

« Ioann III, dit le plus récent lûstorien russe, M. Oustrialof <t. 1. ch. v). arrêta les principes qui devaient diriger pendant deux siècles la politique intérieure. Pour élever leur pouvoir, ses successeurs n'avaient qu'a exécuter ses plans ; eu se conformant a ses indications, ils étaient sûrs d'ajouter aux forces de l'empire. Sans avoir fait aucune de ces actions brillantes qui excitent l'admiration des contemporains, sans avoir mérité même leur reconnaissance, Ioann apparaît vraiment grand au tribunal de la postérité.

Tout ce qui avait jusque-là déchiré la Russie, ce qui la menaçait de maux toujours renaissants, le système des partages, le joug des Mongols, l'ambition rivale de la maison de Ghédimine, tout cela tomba en poussière naturellement et sans longues tourmentes, par l'effet de sa grande sagacité politique qui devançait l'aveuir. »

loann 111 inaugura, ou plutôt commença a appliquer en grand ce système de {'autocratie qui imprime encore aujourd'hui au pays uu cachet particulier, système que favorisa ce servilisme de toutes les classes , fruit de la longue oppression mongole, et que le judicieux et indépendant historien Karam/.ine nous a dépeint avec tant de vérité.

Fidèle aux antiques usages, aux mœurs nationales, loann en lit sa force vis-a-vis du peuple et vis-à-vis des princes, qu'il songea moins à déposséder qu'à obliger de reconnaître son autorité supérieure à litre de chef de la maison de Rurik, dont ils étaient eux-mêmes issus. Ne donnant rien au hasard et ne recourant aux actes de violence qu'à la dernière extrémité, il n'alla jamais au-devant des crises ; mais il protita habilement de toutes les occasions qui se présentaient naturellement pour augmenter son pouvoir, affaiblir ses rivaux et se débarrasser d'incommodes voisins Ainsi, sans refuser aux Mongols le tribul d'usage, il en réduisit la somme et ne se pressa pas de l'acquitter ; il ne supprima définitivement cette marque de sujétion que lorsque la guerre avec le khan du Kiplchak fut devenue inévitable, lorsqu'il vit la division au sein de la Horde d'or, et qu'il eut trouvé des auxiliaires contre elle dans le khan ou tsar de Khasan. dans le khan de Crimée et dans les Nogaïs, Tatars ou Turcs placés sous l'autorité de ce khan.

La première femmedïoann III, MariedeTver, étant morte, le grand-prince accepta, en 147 k 2, la proposition qui lui venait de Home d'épouser la nièce du dernier empereur de Byzance, Sophie, ltlle de Thomas Paléologue. Le pape avait accueilli cette famille dont l'Union, proclamée par le concile de Florence, n'avait pu sauver le trône, et il espérait, pr ce mariage, amener aussi sous obédience le ijrand-dnc de la Russie Blanche ( comme il l'appelaili, et ensuite tout le peuple moscovite. D'autres vues décidèrent loaun à le conclure : son alliance avec les l'aléologues, en le constituant pour ainsi dire l'héritier des empereurs d'Orient, l'élevait bien au-dessus des autres princes russes et lui donnait plus d'éclat aux yeux de l'Europe. Il adopta

alors pour armoiries l'aigle impériale de Byzance, a deux tètes, non pas à la place des anciennes armes de la grande-principauté, l'écusson de saint Georges terrassant le dragon, mais en les combinant ensemble ; et il ne sépara plus de son titre de grand-prince par la grâce de Dieu, celui de Seigneur de toutes les Rtissies. Dans une lettre écrite aux Novgorodiens, eu 1471, il n'bésita même pas à nommer le territoire de leur ville son héritage, et le peuple en fut tellement exaspéré, qu'il appela les Lithuaniens à son secours.

C'est alors qu'eut lieu la lutte dans laquelle se distingua Maria (Marthe i Poçadnitza, ainsi nommée parce qu'elle était la veuve d'un poçadnik. Cette femme ambitieuse, exaltée, et qui, disposant d'uue fortune considérable, pouvait compter sur beaucoup d'amis, excita ses compatriotes à prendre les armes, et offrit leur soumission à Casimir, grand-prince de Lithuauie. Mais loann le prévint, et, dans deux campagnes contre la cité républicaine, il la dompta. En 1478, la vetcha, ou assemblée populaire, fut abolie, le beffroi (vetckévol kolokol) démoli, la dignité de poçadnik supprimée, et la constitution démocratique lit place h des formes plus compatibles avec l'autocratie qui régnait a Moscou, et qui désormais devait s'étendre aussi sur la vieille cité déchue de ses droits.

Pour préparer la délivrance de la Russie du joug des Mongols, loann cultiva l'amitié du khan de Crimée Mengli-Cbiraï, usurpateur qui avait besoin de trouver un point d'appui au dehors et qui, depuis leur alliance, s'attaqua tantôt a la Lithuanie, tantôt a la Horde d'or. La politique dloaun consistait a miner sourdement celte dernière, a lui créer des ennemis dans sou propre sein, à armer oulousses contre oulousses. Tatars contre Tatars. Porter directement un grand coup au khan du Kiplchak, c'était peut-être un moyen de le réconcilier avec ses ennemis du dedans et d'unir entre eux, et contre l'ennemi commun, des rivaux jaloux ; d'ailleurs, il eût fallu pour cela à loann la bravoure de son aïeul Dimitri Donskoï, qui ne lui était pas tombée en partage. Il divisa pour triompher. En 1480, il se détermina à refuser le payement du tribut que lui faisait demander le khan Koulchouk* Mohammed, appelé Akhmet ou Akhmat par les historiens russes; il brisa l'image de ce souverain, aux pieds de laquelle l'argent devait être déposé, lit tuer ses envoyés, a l'exception d'un seul qu'il renvoya avec un message

injurieux. Alors Mohammed, après s etre allié avec Casimir de Lithuanie. qui fut bientôt après élu roi de Pologne, envahit la grande-principauté ; mais il fut obligé de rebrousser chemin pour défendre son propre territoire, en proie aux ravages qu'une armée moscovite était allée porter jusqu'à Saraï, pendant que Mengli-Chiraï, avec une autre armée, contenait le Lithuanien. 11 eut a combattre encore un autre ennemi : Ivak, khan de la Horde cheïbane de Tumen 1 , non loin du Tobol, ou de Sibir, accourut des bords de l'Oural, passa le Volga, atteignit Mohammed dans le voisinage d'Asof, et il se disposait a donner l'assaut à son camp, lorsque le prince mongol fut tué par son beau-frère. Les Cheïbans et les Nogaïs pillèrent le camp, et Ivak les ramena ensuite vers Tumen. Le trône du Kiptchak, ainsi abattu, ne fui point relevé ; mais de la Horde d'or sortirent, comme nous l'avons dit, outre le khanat de Sibir, celui de Kasan et celui d'Astrakhan. Tous les trois ne survécurent pas longtemps a la Horde principale. Quant au khanat de Crimée, il redevint bientôt la terreur des Moscovites. Celui de Kasan, au contraire, fut vaincu par eux, encore avant les trois autres. Las des perfidies du prince qui y régnait, Ioann fit marcher une armée contre lui en 1487. Après un court siège, la capitale du khanat fut prise, et le prince ou tsar lui-même tomba au pouvoir du général russe. Ioann, avec plus de résolution, eût pu dès lors incorporer Kasan à la grande-priucipauté : il se borna a prendre le titre de dominateur des Roui <j (très, à mettre sur le trône un autre tsar, et a faire traîner a Moscou le prince vaincu.

La Russie était enlin délivrée du joug qu'elle avait porté pendant deux cent quarante-quatre ans, et que chiquante khans avaient fait peser sur elle. Elle se vil rendue à elle-même, et bientôt elle fut rendue aussi à l'Europe, dont les souverains, effrayés des progrès des Turcs Ottomans, ne tardèrent pas a rechercher l'amitié du vainqueur des inlidèles et de ses successeurs.

Cependant le grand-prince de Lithuanie, en même temps roi de Pologne, était toujours un voisin redoutable, et d'ailleurs maître de la sainte ville de Kief, de Smolensk, de Polotsk, de Novgorod-Séverski, de Starodoub, de

1 Li Horde cIhmIi.uk' ou cbibanc est ainsi nommée de Chibàu-Kban, un petit-bl» de Tchmghiz. Plus tard, en 1501, uu Chcïban-Kkm, conquérant ousbeg, se reudit maître de Taschkeml.

Tcliernigof, et d'autres métropoles russes. Avant de s'attaquer à lui, loann prit également toutes les précautions que lui conseillait une prudence patiente. Il se lia par des liens de parenté avec Etienne le Grand, voïvode de Valachie, entra en alliance avec Matthias Gorvin, roi de Hongrie, chercha à établir des rapports d'ami tié avec l'empereur Maximilien , et resserra les nœuds de l'amitié déjà existante entre lui et Mengli-Ghiraï. Il entretint aussi des intelligences dans les provinces russes de la Lithuanie : les princes d'Odoïef, de Vorolyne, de Bélef, de Pérémyschl et plusieurs autres, tous issus du sang de Vladimir et de llurik, ne cachaient pas leurs sympathies pour lui, et Unirent par le reconnaître comme leur légitime souverain ; le seul prince d'Os trog (Ostrojski). démentant son origine qui était la même, resta fidèle à la cause de la Lithuanie et de la Pologne. Jusqu'à des descendants d'OIgherd et de Ghédimiue, les princes Olchanski, Belski et Olelkovilch, prirent parti pour loann contre les Jagellons. Le monarque moscovite encouragea la défection de ces puissants seigneurs, et les prit hautement sous sa protection. 11 eu résulta une lutte ardente qui remplît jusqu'à la lin le règne d'Ioann, lutte dans laquelle le grand-prince de Lithuanie eut pour auxiliaire le grand maître de l'ordre Teutoniquc, et notamment l'héroïque ^ aller de IMeltenberg, maître en Livouie de 14ÎI3 à 1535.

loann, ayant en outre une guerre à soutenir contre la Suède, rechercha l'alliance du Danemark. Ia construction de la forteresse d lvangorod, sur la Narova, lui donna une position à peu de distance de la mer Baltique, jusqu "a laquelle l'ancienne Itussie s'était toujours étendue. De plus, il avança ses limites du côté de l'Orient par la soumission des princes des lougrieus et des Vogouls , achevant ainsi la conquête de l'ancienne Grandel'ermie.

C'est sous le règne d'Ioann 111 que la première ambassade russe fut envoyée à Constantinople, chez les Ottomans, en 14%.

Ce monarque prit aussi de sages mesures dans son gouvernement intérieur. Il réorganisa la justice, l'administration et l'armée; introduisit, le premier des princes moscovites, une législation civile dans la grande-principauté, et augmenta les revenus de l'Clal, encore très-faibles. Ihîs apanages furent réunis avec le domaine de la couronne; le prince de Tver luimême fut dé|K)ssédé en 1 485. Après avoir déclaré la grande-principauté une

TROISIÈME I-ËRIODK X!

et indivisible, par sou oukase de J47G, qui esl devenu une loi fondamentale de l'empire, loann maintint le droit de primogéniture, et soumit à son tils aîné, qui lui succéda, ses frères, dotés encore, il est vrai, d'apanages héréditaires, mais sans droits régaliens et sans souveraineté. Il (il ployer sous lui les boïars. dignitaires importants, mais qui n'ont jamais formé, comme on l'a prétendu, pas même sous les premiers Romanof, une aristocratie capable d'apporter des entraves a la volonté du souverain. La formule qui ligura longtemps en tête des actes du gouvernement : Tsar oukasal i bomré prigavardi , « le tsar a ordonné et les boïars ont approuvé, » n'avait nullement la portée que quelques écrivains auraient voulu lui attribuer'. Les boïars étaient soumis au prince comme tous ses autres sujets. Ioann . de plus, s'entoura d'uue cour brillante et fastueuse, où il introduisit une étiquette sévère. Enfin , il orna sa capitale de constructions en pierre , et lit, comme il a été dit, connaître aux Russes quelques-uns des arts de l'Europe.

Vassili IV Ioannovitch, son tils et son successeur ( 1505-1534), continua l'œuvre de son père en suivant la même ligne de conduite. Il déposséda les derniers des princes apanagés, et mit tin a la république de Pskof, soeur cadette de celle de Novgorod. Smolensk fut réintégré presque en même temps a cette Russie de Moscou, qui se constituait a pas rapides, et même Riaisàn y fut incorporé. Vassili, malgré plusieurs revers essuyés dans sa guerre avec les Lithuaniens, avait la prétention et l'espérance de se ressaisir même de Kief, de Vitebsk et de Polotsk, lorsque le roi de Pologne réussit a lui susciter uti ennemi dans la personne de l'ancien allié de son père, le khan de Crimée. Les Tatars de Kasan et d'Astrakhan marchant de leur côté sur Moscou. Vassili se vit obligé de conclure avec Sigismond 1", en 15±2, un armistice pour lequel l'empereur Charles-Quint prêla sa médiation.

Ce monarque, comme Maximilien, son grand-père, préoccupé des dangers dont le menaçaient, ainsi que l'Europe entière, les progrès continuels des Ottomans, avait fait des efforts pour réconcilier entre elles les deux puissances slaves, la Pologne et la Russie, et s'en faire des alliées contre les ennemis du nom chrétien. Dans ces négociations, on donnait à Vassili le

» Celte formule réiwmlail à peu près à .•.•ll.-ri : <• Nuire conseil d'État ciil.-n.lii. i>

litre de tsar, qui commençait alors a être mis en usage, moins dans le pays même qu'a l'égard des étrangers , vis-a-vis desquels on le Taisait passer pour l'équivalent de César, qui, pourtant, en vieux russe, s'écrit Késar*. La chancellerie russe prétendit même, pour son souverain, qui demandait a être traité d'égal a égal parles plus élevés en rang, au titre d'empereur, que Maximilien paraîtrait en effet lui avoir concédé dans une lettre, quoique son ambassadeur, le baron de Herbcrstein. nie formellement de l'avoir jamais employé à la cour de Moscou .

A cette époque, les Ottomans exerçaient déjà une certaine suprématie sur la horde tatare de Crimée ; toutefois, ils n'étaient pas encore pour les Russes un grand danger. Les différents Ktats ta tais, au contraire, étaient un danger permanent, formidable surtout quand ils agissaient de concert. En 1521, Vassili IV eut la douleur de voir arriver de nouveau ces ennemis jusque sous les murs de sa capitale, après avoir tout dévasté sur leur passage. Craignant les conséquences d'un siège, il se racheta au moyen d'une somme d'argent, et, depuis ce temps, les Tatars de Crimée prirent plus d'une fois encore le chemin de Moscou.

Vassili laissa en mourant un tils âgé seulement de trois ans, et qui néanmoins lui succéda sans contradiction, tant le principe de l'hérédité directe et de la primogéniture était alors reconnu et respecté.

Ce tils, dont l'âge de virilité donna d'abord les plus belles espérances à son peuple, mais qui devint ensuite un tyran cruel jusqu'à la férocité, et néanmoins eut en somme sur le sort du pays une influence salutaire, parce qu'il appliqua l'énergie de son desjiotisme à la concentration de l'empire, à sou agrandissement, et a l'introduction des éléments extérieurs de civilisation les plus propres a affermir sa puissance, — ce lils, de sinistre mémoire, fut loanu IV Vassiliévitch, surnommé Groznii ou le Terrible, et qui régna pendant plus de cinquante ans, de 1533 a I5K'*.

Sa mère, la seconde épouse de Vassili, était une Lithuanienne d'origine tatare. Hélène Glinski, nièce de ce prince Michel Glinski, célèbre dans les annales de la Pologne par sa rébellion, sa lin, et le dévouement sublime de sa fille. Celle-ci, faisant le sacrilice de sa jeunesse et de ses charmes, s'en-

1 Voir un mémoire là-il> > >>us dans notre Uiiloire inltmc de la IUi*>ic, t. 1 , |«. 301 H >uiv.

terra pendant dix ans dans un cacliot pour adoucir la captivité de son père, devenu suspect au tsar Vassili, parce qu'il regrettait sa première patrie et avait des remords de lavoir trahie. La Isarine Hélène avait un caractère dur; mais, par sou éducation et son affabilité, elle était de beaucoup supérieure aux femmes moscovites.

Vassili, par sa dernière volonté, l'avait désignée pour exercer la tulèle sur son tils jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de quinze ans, assistée d'un conseil de vingt boïars, ou autres hauts dignitaires. Hélène ne gouverna pas sans gloire pendant un peu plus de quatre ans. Cependant sa dureté la lit haïr du peuple : on lui reprochait d'ailleurs avec raison sa honteuse faiblesse pour un favori, et divers méfaits, comme d'avoir fait périr beaucoup de nobles, les frères du grand-prince son époux, et son propre oncle, le prince Michel, qui avait osé lui faire des représentations sur sa vie déréglée. Elle mourut en 4538, quatre ans après lui.

Alors l'éducation du jeune prince fut abandonnée au hasard, et la plus grande négligence y présida. loaun eut pour conseil le vice, et pour modèles d'insolents boïars. dont l'ignorance repoussait les lumières, dont la corruption aurait redouté ses vertus, et qui, divisés en factions, se disputèrent l'autorité en remplissant le palais de violences et de carnage. D'abord les princes Belski se virent supplantés par les princes Chouïski ; a leur tour, ceux-ci furent renversés par les Cliuski, mais sans pour cela discontinuer leurs intrigues. Un épouvantable désordre régna autour du trône ; le pou* voir resta livré, même au delà de la quinzième année d'ioann, à une oligarchie oppressive et ruineuse pour l'Ktat. Aiiu de s'attacher leur futur maître, les Chouïski lui laissèrent toute liberté ; ne s'occupanl que de ses plaisirs, ils favorisaient ses mauvais penchants, et semblaient prendre a tâche d'avilir son cœur par des passious cruelles et brutales.

Eu 1 547 , quand il eut atteint l'âge de dix-sept ans, Ioann IV, qui était doué de beaucoup d'esprit naturel et d'une volonté ferme, saisit entîn lui-même les rênes du gouvernement, et alors son peuple respira pendant quelque temps, car le jeune fils de Vassili IV eut d'abord une période de raison et de gloire, qui dura jusqu'en 1560. H se lit solennellement couronner tsar de toutes les Russie*, titre qui lui fut continué en 1561 par un document signé du patriarche de Constantinoplc et de trente-six métropolitains , archevêques

ou évêqucs jurées. On assure même que, le dernier des Paléologues étant morldans l'exil, ce patriarche, Joseph ou Josaphat, proclama le Isar « orthodoxe» de Russie empereur et héritier de l'empire.

Au milieu des intrigues, du tumidte et des dangers dont le jeune prince était entouré, et au moment où un incendie épouvantable venait de réduire Moscou en cendres, Ioann vit paraître devant lui un pope ou simple prêtre de Novgorod, qui, dans l'altitude d'un prophète et en Taisant du doigt un geste menaçant, osa lui parler des jugements de Dieu. Superstitieux comme, de son temps, on l'était en Russie encore plus qu'ailleurs, averti d'ailleurs sans doute par sa conscience, le monarque, jusqu'alors si mal dirigé, fut frappé de terreur. Ne résistant pas au langage sévère et inspiré du père Sylvestre, il répandit un torrent de larmes, l'embrassa, et le supplia d'être son guide et son soutien.

Les prières de la jeune épouse d'Ioann étaient exaucées. Cette épouse était Anastasie Romanovna, fille de Român Iouriévilch Zakharine, dont la descendance arriva plus tard au trône par élection, et donna à la Russie ' sa seconde dynastie, celle «les Romanof. Ioann l'avait épousée en premières noces, dans l'année même où il saisit le sceptre (1547); mais il l'avait ensuite négligée et lui avait causé, par toute sa conduite, une a miction profonde. Bientôt elle reprit sur lui l'empire dû a ses lumières et a ses vertus, et ses conseils, joints a ceux de Sylvestre et a ceux d'Alexis Adachcf, le seul des favoris d'Ioann en qui les vices de la cour n'eussent pas étouffé les sentiments généreux, le poussèrent dans une voie nouvelle. Sylvestre, à vrai dire, régna sous le nom du tsar, sans songer à s'élever lui-même a de hautes dignités, car, quoique tout-puissant, il resta simple prêtre. Tout changea aussitôt. L'ordre fut rétabli dans l'administration, et la cour cessa d'être un champ clos où les partis et les intérêts, toujours en lutte, se livraient de sanglants combats. Le conseil dut s'occuper de lois et de bonne justice, et il rédigea, sur la base de YOulojënié d'Ioann III, un code criminel, que le tsar publia en 1550 sous le nom de Soudebnik. D'accord avec le clergé réuni. Ioann réforma de même les lois ecclésiastiques, voulant que les pasteurs servissent de modèles aux troupeaux; et, dans l'intérêt des mœurs, qu'il était temps de relever de leur dégradation, il s'occupa aussi de la police et des magistratures populaires. Il fonda des écoles, appela

du dehors des artisans, des artistes, des pharmaciens, des médecins, et des typographes qui, eu 1555, dotèrent Moscou de sa première imprimerie. L'année suivante, loannlit bâtir près de la Porte-Sainte, principale entrée du Kremlin, l'église communément désignée sous le nom du Vassili Blagennoï, bienheureux de la classe des marchands, mais qu'on appellerait plus exactement la cathédrale de Pakrofski, c'est-à-dire de la Protection de la Sainte-Vierge ; édilice de formes si bizarres, (pie le voyageur en est comme stupéfié, mais que son fondateur lui-même trouva si admirable, qu'il fit crever les yeux, dit la tradition populaire, a l'architecte, de peur qu'il n'eût l'occasion d'enrichir une autre ville encore d'un si rare bijou.

C'est en l'honneur de la prise de Kasan que cette église à formes multiples et bariolée de couleurs diverses fut construite. C'est aussi a la même époque que l'histoire fait mention pour la première fois d'un corps de slrélitses istreltsy, tireurs, fusiliers), troupe permanente et soldée, armée de mousquets, qui vint remplacer les corps d'aventuriers étrangers dont on s'était d'abord servi a la place des enfants de boïurs qui jadis avaient composé les armées russes. Celle milice nouvelle, célèbre surtout par son opposition aux nouveautés introduites par Pierre le Grand, forma pendant cent cinquante ans le noyau de l'infanterie russe.

La prise définitive de Kasan eut lieu en 1552. IoannlV, décidé à en finir avec ce repaire d'Infidèles toujours hostiles, s'y porta en personne avec une armée de cent trente mille hommes, commandée, sous ses ordres, par des chefs célèbres, tels que les princes Vorotynski, Kourbski, Gorbatyi-Souzdalski, Adachef, etc. Après plusieurs combats sanglants et un siège de plusieurs mois, la ville fut prise, le khan ou tsar fait prisonnier, et le royaume réuni au territoire moscovite. En 1554, Astrakhan eut le même sort , et une armée russe commandée par Daniel Adachef, le frère du favori, alla aussi ravager les oulousses de Crimée. Mais le moment ne semblait pas venu d'anéantir de même ce premier démembrement, et le plus formidable de tous, de la puissance talare. Il était d'ailleurs à craindre, en faisant une guerre a mort auxTatars de Crimée ou de Pérékop. qu'on ne se mit sur les bras les Turcs, alors dans toute la force de la jeunesse et do la victoire.

Eu attendant, il s' agissait de se rendre favorable la population guerrière établie sur deux points différents entre les limites de la Horde cl celles de

la Moscovie. Celte population était celle qui forma la fameuse milice des Kosaks ou Kasakhs, divises en Kosaksdu Dniepr et Kosaks du Don. Les uns et les autres, d'origine surtout tatare, et en partie tcherkesse ou circassienne, constituaient des ramassis d'hommes venus de différents côtés, débris de peuples autrefois vaincus par les Mongols, et qui, après la dissolution de l'empire du Kiptchak, étaient restés sans maitre. Réunis en deux associations militaires, dont plusieurs autres se détachèrent dans la suite, ils introduisirent chez eux le culte gréco-russe, qui explique leurs sympathies pour leurs voisins du Nord. Ce fut vers le temps de la prise d'Astrakhan que les Kosaks du Don se mirent sous la protection du tsar moscovite. En échange des subsides et quelquefois des distributions de grains ou autres denrées qu'ils obtenaient de lui, ils avaient a lui fournir un contingent de troupes dans ses guerres. Divers privilèges leur furent d'ailleurs reconnus, entre autres celui d'élire eux-mêmes leurs chefs, notamment le premier de tous, appelé atamân. Leur soumission, au reste, n'était pas si entière qu'ils ne se permissent fréquemment de piller des sujets du tsar, et leur turbulence alla même plus d une fois jusqu'à la défection . Les Kosaks du Dniepr, longtemps connus sous le nom de Zaporoghes, parce qu'ils étaient originairement établis près des rapides ou cascatelles du lleuve \za, près, et paroyhi, chutes), suivirent d'abord et longtemps le sort de la Pologne, a qui appartenait, depuis la fin du Kiplchak, le pays appelé Oukraine, du slave oukrainii, sur la frontière, limitrophe, et pour lequel le nom de Petite-Russie a depuis prévalu. C'est Sigismond 1 er qui se décida à leur donner des terres et des villes, dans le but de les interposer entre ses Etats et les Tatars de Crimée et de Boudjak, et d en faire les fidèles gardiens de ces mêmes États. Ils devinrent en effet pour les Tatars et les Turcs des ennemis acharnés, mais sans s'inquiéter toujours de leurs obligations envers la république polonaise. Dans celte seconde association, comme dans la première, tous les privilèges étaient pour les guerriers, au nombre d'environ vingt mille ; mais autour d'eux se groupa une population de cultivateurs qui finit par faire d'une simple association presque un peuple.

Voyant le nombre toujours croissant des Kosaks, et craignant que l'indiscipline ne les rendit a la fin aussi redoutables aux Polonais qu'ils l'étaient devenus pour les Tatars, le roi Etienne Batory (1575-1580» les divisa en dix

régiments (polk), chacun de mille hommes, el divisés en sotnes ou compagnies de cent hommes. Il donna à leur chef, appelé kochévoi (dekosch, campagne), l'investiture, au moyen d'une masse d'armes \boulava), d'une queue de cheval (bountchouk), d'un étendard et d'un sceau, qui depuis leur ont toujours été envoyés. De même que le grand-général des Polonais s'appelait, dans leur langue, hetmdn, de même ils donnèrent ce titre au kochevoï ; mais chez les Kosaks mêmes, on a toujours prononcé atamân, comme chez les Russes. La population sédentaire se régularisa aussi peu a peu ; la setcha labatis d'arbres), d'abord établie sur l'île de Khortitza, au-dessous des rapides du Dniépr, en était pour ainsi dire la métropole et le sanctuaire. Autour d'elle étaient les kourèues ou quartiers, ayant chacun son chef {kourennoi atamân), et plus loin s étendaient les villes et les villages.

La Lithuanic, la Suède, le pays de l'Ordre surtout, détournaient les regards d'Ioann du pays qu'on a depuis appelé Petite-Tartarie, et qui se composait de la presqu'île de Crimée, avec une portion du continent au delà de l'isthme de Pérékop. L'Ordre leutonique était en décadence : en Prusse, le grand-maître l'avait sécularisé, et le maître livonien n'était plus en état de soutenir longtemps son indépendance. 11 était a craindre que la Lithuanie, et par elle la Pologne, n'en lissent leur proie ; or. même tels qu'ils étaient déjà, ces deux pays réunis formaient une puissance que la Moscovie n'était guère en état de contre-balancer. loann lui-même convoitait d'ailleurs le riche héritage de l'Ordre La possession de la Livonie lui donnait une côte maritime et le moyen de se mettre en communication avec l'Europe occidentale, dont les chevaliers avaient toujours cherché à tenir la Russie iso- • lée. Le succès couronna encore ses armes au commencement de cette nour velle guerre, dite du Nord il 5*8-1 501) ; mais elle lassa sa constance, et finit par une paix en vertu de laquelle il restitua toutes ses conquêtes de ce côté-là. Le dernier grand-maître, Jacques Kettler, ne se réservant, à titre de duché héréditaire, lief de la Pologne, que la tlourlande avec la Sèmegalle, livra à Sigismond 11 Auguste la Livonie ; mais l'Eslhonie se soumit à la Suède en stipulant ses conditions, et l'évêché d'Œsel reconnut la souveraineté du roi de Danemark.

A ce moment même, il se (it une révolution dans le moral d'Ioann IV, qui, niailre de lui pendant treize ans. n'avait pas pu triompher compléle-

meut de sa mauvaise nature. La tsarine Anastasie était morte en 1560. Ioann, en butte aux insinuations des boïars ennemis de Sylvestre et d'Adachef, était las de l'empire que ces deux hommes exerçaient sur lui : on (it naître en lui le soupçon qu'ils pouvaient bien être les auteurs de cette mort qui le plongeait dans un deuil profond. Ils tombèrent ainsi en disgrâce, et furent remplacés dans les conseils du prince par de vils sycophanles et d'indignes llatteurs, tels que Basmanof, Maluta Skouralof et Viaseinskoï, dont la bassesse encourageait les inclinations féroces qui reprirent le dessus dans l'âme du monarque. Celui-oi mérita alors pleinement le surnom de Terrible que l'histoire lui a donné ; a treize années de gloire succédèrent vingt qualre ans de honte, de violences et de cruauté. Retiré dans son palais de la slobode (bourg) d'Alexandrofsk, a quelques lieues de Moscou (gouvernement actuel de Vladimir), il s'entoura d'une garde particulière, dite des opritchniks , du mot opritcknina, signifiant portion mise à part, et qui désignait son domaine particulier, distinct de celui de la couronne en général ; d'autres traduisent ce nom par privilégiés. Quoi qu'il en soit, il fit de ces oprilehnike les exécuteurs sanglants de ses volontés tyranniques. Assiégé de soupçons, accueillant toutes les délations, il ordonna le supplice de plusieurs centaines d'innocents, qui souvent périrent avec toute leur famille, et des villes entières essuyèrent les elïets de sa haine ou de sa colère. La terreur régnait dans Moscou et jusque dans la famille du tsar ; le monstre n'épargua pas même ses propres enfants. On sait qu'après avoir corrompu par la débauche et la cruauté l ame de son fils ainé Ioann, qui avait déjà cueilli quelques lauriers, il le frappa un jour dans un accès de colère d'un tel coup, que ce fils chéri tomba à ses pieds et mourut au bout de quatre jours (1 082).

Le métropolitain Philippe s'honora par le courage avec lequel il fil au tyran des représentations. Bien plus, a la cathédrale du Kremlin, quand Ioann, suivant la coutume, s'approcha de lui pour recevoir sa bénédiction, le prélat la lui refusa. Transporté de rage, le tsar, quelques jours après, le fit arracher de l'autel, fouetter avec des verges, et tramer, avec ses vêlements lacérés, sur une claie, dans un couvent, où on lui laissa souffrir la faim et la soif. Mais rien ne put ébranler ce vieillard octogénaire, véritable homme de Dieu ; il fut transporté a Tvcr, el comme il y refusa toujours de j,énir le tsar, le favori Skouralof finit par l'étrangler (I509i. Ce saint prélat

repose dans la cathédrale Ouspenski de Moscou, où son tombeau est encore l'objet d'une juste vénération.

Devenu ainsi l'oppresseur de son peuple, Ioann IV, de plus en plus ombrageux , cherchait a se faire des amis au dehors. Depuis le naufrage, dans la mer Blanche, et l'arrivée à Moscou (\~}5Z\ de Richard Chancellor, il était eu relations avec la cour d'Angleterre. Chancellor lui avait apporté des lettres d'Edouard VI. qui était bien aise de proliler de cette circonstance dans l'intérêt du commerce britannique. Elisabeth, a son tour, eut une correspondance avec le tyran moscovite, et les lettres que celui-ci lui adressa prouvent à quel point il était en butte à des tortures intérieures. Il voulait savoir de la reine d'Angleterre s'il pourrait trouver près d'elle un asile sûr dans le cas où la révolte de ses sujets ou le triomphe de ses ennemis le forcerait h s'enfuir avec sa famille.

Mais si, par le nord de son empire, il établit des relations destinées a devenir pour lui une source de richesses, par le sud. il était mis en contact avec de redoutables conquérants. La première guerre entre les Russes et les Turcs eut lieu sous son règne. Ces alliés des Taiars de Pérékop, ces nouveaux maîtres du Bosphore et du Danube et qui dominaient seuls la mer Noire, alors a l'apogée de leur puissance et même déjà près de descendre de cette hauteur, entreprirent, en 15(17, a l'instigation du gouverneur de Kafta, attentif aux intérêts de cet ancien port génois, le siège de la ville d'Astrakhan.

Quelques années plus tard 1 1571 », Devlet-Çhiraï, khan de Crimée, poussa ses brigandages jusqu'à Moscou, et mit le feu a la ville, a peine remise des ravages de la peste; il y serait revenu l'année suivante sans la victoire remportée sur lui par le prince Vorotynski, a treize lieues de la capitale. Cette victoire, qui sauva la Russie, ne préserva pas cet habile général d'un cruel supplice.

Sur uue fausse accusation d'intelligences secrètes que la ville de Novgorod aurait entretenues avec le roi de Pologne Sigismond-Auguste, le tsar, poussé par une fureur aveugle, allai 1570), accompagné du tsarévitch loann. encore vivant alors, et. comme son père, altéré de sang, exercer dans la malheureuse ville une horrible vengeance. Déjà en roule, il se Ût le bourreau deTver, comme il l'avait lté jusqu'alors de Moscou: arrivé a Novgo-

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rod même, il donna le signal des massacres, des tortures, du pillage ; et ces scènes d'horreur se répétèrent pendant près de six semaines. Même les lieux saints, même Sainte-Sophie, un des sanctuaires les plus révérés de la nation, furent pillés, et, en se retirant, le tyran ne laissa derrière lui qiu* la mort et des ruines. C*en était fait pour toujours de Novgorod la Grande.

loann, qui était toujours en guerre, surtout avec la Lithuanie ou la Pologne (156t-1.~82), n'osait plus confier ses troupes aux chefs autrefois employés par Adachef. et qui avaient leur conliance : aussi la victoire abandonna-t-elle ses drapeaux. On perdit Narva et la Livonie déjà conquise; le roi Etienne Batory reprit successivement toutes les villes et provinces que la Russie et la Lithuanie se disputaient depuis deux siècles. Il s'avançait sur la route de Moscou, lorsqu'il fut arrêté par l'opiniâtre résistance de Pskof, où commandait le prince Ivân Pétrovitch Chouïski. Un armistice fut alors conclu et amena la convention ou le traité de Kivérova-Gorka ou de Zapolié («janvier 1582), a des conditions peu honorables pour le tsar, qui pourtant ne les dut qu'à la médiation du pape représenté par son légat le jésuite Antoine Possevin. agissant dans l'espérance de réunir les deux ennemis contre l'ennemi commun, les Turcs. Batory rendit, il est vrai, une partie de ses conquêtes; mais les Russes lui cédèrent la ville de Polotsk. avec une portion de llngrie ilamy, Ivangorod et Koporiéi, et renoncèrent de plus à toute prétention sur la Livonie.

En 1582 fut commencée la conquête de la Sibérie. Cependant loann n'y eut aucune part : un atamàn de Kosaks dépouillé de sa dignité cl expulsé des campements du Don, lermak Timofeïef. agit Ta pour son propre compte et seulement avec les secours que l'industrieuse et entreprenante famille de Stroganof put lui fournir. A force de courage et d'activité, il vainquit Koutchoum-Khan. alors maître du royaume de Sibir (de Ta le nom de Sibérie, qu'on a, plus tard, étendu à toute la Russie du nord de l'Asie*, prit isker. sa capitale , mais se laissa ensuite surprendre par l'ennemi revenu sur ses pas, et fut fait prisonnier. Pour échapper aux Tatars, lermak se précipita dans l'Irtysch. mais il y trouva la mort iI584i, et ses guerriers durent opérer leur retraite vers l'Europe. Ce fut seulement sous le règne suivant que cet échec fut réparé et qu'on reprit Isker. ville qu'on abandonna bientôt pourTobolsk, où s éleva, eu l."»87. la première église chrétienne. Koutchoum.

qui, quoique aveugle, avait fait de nobles efforts pour défendre ses États, refusa obstinément les oflres les plus séduisantes du gouvernement russe, et alla chercher un refuge dans les steppes d'Ichym et de Baraha. Cette première conquête des Russes en Asie pouvait avoir une étendue d'environ trois cent mille kilomètres carrés : ce n'était encore qu'une faible portion de la Sibérie d'aujourd'hui, dont l'étendue dépasse treize millions de kilomètres carrés.

A cette époque, l'autocrate moscovite, maître de tant de royaumes, ne se contenta plus du titre de tsar : il y joignit celui de povélitel ou de dominateur, que, dans les relations avec les cours étrangères, on n'hésita jamais a traduire par imperator, car, aux yeux de ses sujets, le souverain de la Russie était un roi des rois.

Parvenu a l'âge de cinquante-quatre ans, Ioann, qui, digne émule de Henri Vlll d'Angleterre, avait eu quatre ou cinq femmes depuis Anastasie, la mère des ainés de ses enfants, négociait un cinquième ou sixième mariage, avec une noble Anglaise, lorsqu'un pressentiment superstitieux, conlirmé parles devins qu'il Ut réunir de toutes parts, lui annonça sa mort. U Russie fut délivrée de ce tyran le 17 mars 1584 : avant de paraître devant son juge, il se revêtit du froc de moine, que plusieurs fois il avait voulu prendre pendant sa vie. Dans ses hallucinations du lit de mort, il crut voir le corps ensanglanté du tsarévitch, ce 61s chéri et digne de lui, qu'il avait cependant tué de sa main. Ce fut le troisième des (ils qu'il avait eus d' Anastasie qui lui succéda.

Fœdor loannovitcb ( 1084-1 598^ ne lui ressemblait en rien. Il avait des vertus et une piété sincère ; mais indolent et d'une faible santé, le gouvernement était pour lui un fardeau trop pesant. Ioann IV, l'avant prévu, lui avait adjoint un conseil de cinq des principaux boïars, au nombre desquels était le plus jeune frère de la tsarine Anastasie, Nikila Routa novitch lourief-Zakharine, ou, tout court. Nikita Romanof, boïar et grandmaître de la cour depuis 4563, et Boris Fœdorovitch Godounof, descendant d'un mourza ou prince tatar, jadis entré au service de Moscou et marié h une sœur de l'infâme Skouratof. Boïar et membre du conseil privé, il avait de plus l'honneur, depuis 1580, d'être beau-frère de Foedor, a qui son père avait fait épouser Irène Fœdorovna, la sœur de ce même per-

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sonnage, que nous n'hésitons pas à ranger parmi les grands hommes de la Russie. Il avait trente-deux ans lors de l'avènement de Fœdor, qui le nomma aussitôt grand- écuyer, boïar intime, gouverneur de Kasan et d'Astrakhan, et lui prodigua en même temps les terres et les riches revenus.

Pendant tout le règne de Fœdor, c'est Boris qui, sons le nom de ce tsar, tenait le sceptre; ce fut comme le prélude a son propre règne, qui commença quatorze ans plus tard (1598-1605). Mais au règne de Fœdor appartiennent deux événements qui méritent une mention toute particulière : la création d'un patriarcat russe à Moscou, et l'introduction de la servitude de la glèbe.

Prévoyant déjà les services qu'il aurait à demander au clergé, l'habile visir prolita d une occasion qui se présenta pour rendre l'Église russe indépendante de celle de Conslantinople, qui, depuis plus d'un siècle et demi déjà, gémissait sous le joug ottoman. Le titulaire de ce siège, Jérémie, le premier des quatre patriarches d'Orient, étant venu à Moscou, en 1588, pour invoquer l'appui du tsar et peut-être aussi pour faire une quête en faveur de son église, on lui proposa de rester et de prendre le titre de patriarche de toutes les Russies, en outre de celui de patriarche œcuménique. Jérémie refusa pour son compte, mais il assura le tsar qu'il serait prêt a favoriser la nomination d'un cinquième patriarche. Alors on réunit un synode national. Lesévéques, assemblés eu présence du tsar dans la cathédrale Ouspenski, élurent trois prélats qu'ils lui présentèrent pour lixer son choix sur l'un d'eux. Ce choix tomba sur le métropolitain Job, archevêque de Rostof. Le même synode décida qu'il y aurait en Russie quatre métropolitains, six archevêques et huit évëques 1 . Jérémie sacra et installa son nouveau collègue le 25 janvier 1589, et repartit ensuite pour Conslantinople, où il réunit aussi un synode alin de faire continuer cette importante opération. Les patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem ne tardèrent pas a y donner leur adhésion; mais celui d'Antioche refusa de la corroborer par sa signature. Ce nouveau patriarcat eut cent quatorze ans de durée, et Job eut dix succes-

1 II va aujourd'hui quatre métropolitains . sans compter relui uY Sinnakh .1 de Kisik , ni IVxarque de Grousie ; environ vingt-quatre aivhevequus et trente-six évèque*.

TROISIÈME PÉKIODK

scurs. Ils devinrent, surtout à partir de Philarète, père du premier tsar de la maison Romanof, de très-hauts dignitaires : leur trône, dans la principale cathédrale du Kremlin, était au même niveau que celui du tsar, dont il faisait, et fait encore aujourd'hui, le pendant vis-a-vis du retable appelé iconostase qui, dans les églises russes, s'élève entre l'autel et l'assistance. Outre leur litre de très-saint kyr {du grec on les traitait de vélikii gosfwdine, grand seigneur, en leur adressant la parole, et même de vélikii goçoudar. nuance plus élevée de la même qualification qu'on avait toujours réservée au souverain.

Le second fait notable que nous avons mentionné comme se rapportant au règne de Fœdor est l'introduction a jamais regrettable de la servitude de la glèbe. Elle eut lieu en 1592, et fut l'origine, pour la Russie, d'une plaie cruelle dont elle n'a pas pu malheureusement se guérir jusqu'à ce jour. Le paysan russe (krestianine) a toujours été déshérité de toute propriété; sou existence n'était guère moins misérable que celle du khlop ou serf, réduit à cette condition pour avoir été fait prisonnier à la guerre. Néanmoins il était libre, il disposait de sa personne. Seulement il se voyait souvent force d'aliéner sa liberté pour assurer son sort aussi solidement que le sort du khlop était assuré. Il faisait alors avec quelque seigneur terrien, soit pour lui seul, soit aussi pour ses enfants, un arrangement semblable à celui qui liait le khlop, arrangement dont la durée était fixée d'avance. Au bout de ce temps, il redevenait maître de sa personne, pouvait changer «le village, et passer d'une exploitation rurale a une autre. Il pouvait, deux fois par an, au printemps et en automne, jouir de cette faculté, et il le faisait le plus souvent à la Saint-George, jour dont le peuple russe a gardé le souvenir. Il en naissait des inconvénients que nous avons exposés ailleurs', et, pour y mettre lin, Fœdor, par ses oukases de 1502 et 1593, supprima le droit de libre sortie {vykhod). Les paysans engagés par contrat furent déclarés propriété perpétuelle de leurs seigneurs: il leur fut enjoint de rester pour toujours dans les lieux U propos desquels ils avaient été inscrits dans les registres de révision, c'est-à-dire de recensement; et. en l.~>97, un nouvel oukase défendit encore a ceux qui s'étaient loués à temps de se racheter en

• Histoire intime de la hume mua Mrxmdiv et SU'olu», t. Il, p. 194.

remboursant la somme stipulée comme prix de ce louage. Depuis ce moment, il y eut, par millions, des serfs de la couronne et des serfs des particuliers.

L'administration de Boris Godounof fut d'ailleurs forte et glorieuse. Il négocia habilement avec la Lilhuanie après la mort du brave roi Etienne Batory, acheva la conquête du royaume de Sibir, contint et vainquit les Talarsde Crimée, remporta aussi sur les Suédois des victoires qui amenèrent la paix, et triompha par la politique plus souvent encore que par les armes. 11 préférait la voie pacilique, car lui-même n'était pas guerrier, et la supériorité de son esprit devait lui inspirer de la confiance dans les négociations.

Cependant toute celte gloire fut souillée par un crime. La branche royale de la maison de Monomaque et de Rurik allait s'éteindre : Boris conçut le projet d'y substituer la sienne. Entre lui, beau-frère du tsar, et Ftedor lui-même, il n'y avait qu'un seul rejeton de la vieille souche, Dimilri (Démctrius), jeune prince né en l.">8 4 2 du cinquième ou sixième mariage d'Ioann IV Vassiliévitch avec Marie Naghoï Kisik (ou Naghaïa). Ce tsarévitch, avec sa mère et toute sa famille des Naghoï, avait été relégué à Ouglitch, où on 1 élevait dans la haine de son oppresseur Boris. Non-seulement il était le seul obstacle a l'accomplissement du vœu de celui-ci. mais Boris, de plus, savait quel sort I étendait au cas où le jeune prince, en vertu de son droit, arriverait au trône appuyé sur sa mère, la tsarine douairière, et sur les Naghoï, ses oncles. L'ambitieux ministre, voyant le soin de sa propre conservation d'accord avec ses convoitises, ordonna la mort du tsarévitch, et, soit qu'une substitution eût lieu, comme Ta pensé Margcret, capitaine français qui servait dans la garde du tsar, soit, comme il est plus probable, que le crime fût réellement consommé, le sang de la victime est retombé sur Boris et a marqué d'une tache indélébile un règne auquel, quand on le considère dans son ensemble, on ne peut refuser l'admiration. Des supplices cruels et injustes devinrent d'ailleurs la conséquence nécessaire de cet assassinat dont le pays eut longtemps à gémir ; car une mauvaise action en enfante fatalement une autre, et l'on ne s'arrête pas facilement sur la pente glissante du crime.

Lorsqu'il arriva enlin, en 1598, que, par la mort du dernier descendant d'Ioann Kalita, la Russie fut veuve de ses maîtres, il ne fut pas diflicile à

Boris de se faire élever au trône par un simulacre d'élection. Il feignit d'abord de repousser cet honneur, et ne parut céder qu'aux instances qu'on lui faisait de toutes parts.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Boris justilia le choix qu'on avait fait de lui par la sagesse de sa conduite, par la douceur qu'il alliait à la fermeté, par un esprit vraiment éclairé, et par le soin attentif avec lequel il veilla aux intérêts de tous. 11 prit a cœur d'être le père de ses sujets. Les deux premières surtout des sept années de son règne furent, au jugement de Karamzine, l'époque la plus heureuse pour la Russie, depuis sa restauration au quinzième siècle. Tout réussissait a Boris. Son amour de la paix n'allait point jusqu'à lui faire craindre la guerre ; on le savait : aussi reçut-il des marques d'estime et d'amitié de différentes puissances de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre. Il protégea les arts et les sciences, et accueillit avec distinction les étrangers, qui dès lors afHuaienl a Moscou. Ilecommandahle par ses propres mœurs, il lit des efforts pour moraliser un peuple qui, après avoir eu pour maitres les Grecs du Bas-Empire, était tombé sous le joug des Mongols, et avait appris encore a allier a toutes les ruses qui sont les armes du faible, toutes les bassesses du servilisme.

Toutefois, le bonheur de Boris ne fut pas de longue durée ; le ciel semblait avoir pris a tâche de punir le crime par lequel il avait conquis le trône : la peste et la disette désolèrent tour a tour le malheureux pays, et, pour surcroit d'infortune, le pire des fléaux, la guerre civile, se déchaîna sur lui, en se compliquant de ces questions religieuses qui alimentent le fanatisme et engendrent des atrocités que l'on a toujours osé couvrir d'un nom sacré.

Cette guerre civile, l'apparition inopinée d'un compétiteur au tiône y donna lieu. Nous en connaissons les détails par un Français, témoin oculaire, le capitaine Margeret, dont il a déjà été question.

En 160ô, un jeune homme d'une vingtaine d'années, jusqu'alors connu sous le nom de Grischka (diminutif de Grégoire) Otrépief, qui passait pour avoir été moine, et qui vivait en Lithuanie au service du prince Wisznievvecki iViscuuévetzkit, s'annonça comme étant ce tsarévitch Dimitri dont on croyait que Boris l'avait fait périr a Ouglitch. Il prétendait que, dans la prévision d'un tel attentat, un autre enfant lui avait été substitué; lui-même, disait-il, avait pu être soustrait au sort qui l'attendait, et s'était échappé,

conduit par un moine, jusqu'au delà de la frontière. Son récit ayant paru confirmé par quelques circonstances accessoires qu'il est inutile de mentionner, le magnat lithuanien y ajouta foi, el rendit dès lors a son serviteur des honneurs de prince. 11 s'empressa de faire part de sa découverte à son beaupère Ioui ii Mniszech 1 iMnichekh), palatin ou voïvode de Sendomir, personnage considérable, mais accablé de dettes et prêt a saisir toute occasion de se débarrasser de ce fardeau. Alin d'attacher a sa cause ces deux puissants seigneurs, le faux Démétrius demanda la main de Marine ou Marianne, lille de Mniszech, jeune et belle personne que séduisit la promesse d'une couronne ; en même temps, il donna a entendre qu'il pourrait se décider a entrer dans le giron de l'Église romaine, a laquelle il s'efforcerait aussi d'amener ses sujets quand il aurait réussi à reconquérir son trône sur l'usurpateur Boris. Mniszech présenta son futur gendre au roi de Pologne, à Krakovic, où le légat du pape eut aussi des entrevues avec lui, et où le jeune Moscovite se décida à abjurer la foi de ses pères, ce qui eut lieu dans la maison des jésuites. Le contrat de mariage fut signé le 25 mai 1604.

Le prince qui régnait alors en Pologne était Sigismond III Wasa. fils du roi de Suède Jean III, qui était retourné au sein du catholicisme. Professant la même religion, au milieu d'un peuple de zélés luthériens dont la mort de son père l'avait fait roi, il venait d'être expulsé de son pays natal (1604f. Heureusement pour lui, il était, depuis 1587, assis sur le trône électif de Pologne. Mais il ne renonça pas pour cela a celui de Suède, et Boris ayant refusé de le reconnaître en qualité de souverain de ce pays, ayant songé de plus a faire la conquête de la Livonie, il était vivement irrité coulre lui. C'était d'ailleurs le temps du concile de Brzesc (Brest Litofski), où, à l'instigation de l'évèque de Loutsk, soutenu par Michel Bagosa, métropolitain de Kief. ou s'occupait d'un nouveau projet d'union, qui réussit malgré la contradiction d'un parti nombreux, à la tète duquel était le brave prince Constantin

1 Nous no cliangeoiis rien à l'orthographe polonaise , parce qu'elle a toujours été rendue en caractères latins, et que d'ailleurs elle est trop connue. Pour les nom-* russes , nous les écrivons invariablement , et le plus simplement possible , de la manière dont il but les prononcer. La langue russe se sert pour écrire de caractères particulier-, ut il n'y a pas de motif pour adopter l'orthographe pesante et souvent fautive des Allemands. Pourquoi écrire, par exemple, Schtin alnw, puisque te nom est Chonvalof, e» s'éerit d'ailleurs tout autrement en ru**'?

TH01SIEMK l'ÉHlODE 07

d'Oslrog (Ostrojski). L'Union fut en effet adoptée, quelque temps après, par six évéques lithuaniens ou russes, et proclamée en 1596. Mais hicf, désavouant son métropolitain, n'y prit aucune part, pas plus que les principaux diocèses de la Galicie. C'était néanmoins pour l'Église latine un grand pas de fait, et l'on espérait continuer l'œuvre en la faisant accepter au tsar de Moscovie. Le prétendant Diinitri pouvait servir d'utile instrument a cette lin : poussé par les jésuites, Sjgismond résolut de l'appuyer. Cependant, étant encore en guerre avec la Suède, il n'osa pas en venir à une rupture ouverte avec Boris; il se borna a laisser faire ses pans ou seigneurs. Ceux-ci levèrent une armée d'environ cinq mille hommes, auxquels, quand ils eurent franchi les frontières russes, se rallièrent quelques régiments de Kosaks, milice alors en grand émoi ; car, lésée dans ses droits, elle s'était soulevée contre la Pologne, s'était donné un atamân de son choix dans la personne du brave Nalivaïko, et avait commencé cette lutte qui. sauf quelques interruptions, dura l'espace de cent ans entre elle et la république.

A la nouvelle de cette détermination du roi de Pologne, Boris, d'abord indifférent, sort de son inaction et envoie deux armées à la rencontre de celui que, dans ses manifestes, il signale comme un imposteur \samozvanets), un moine apostat, un hérétique ; il fait lancer contre lui les foudres de l'Église. Cependant, malgré la sagesse de son administration, Boris n'était pas aimé : le peuple ne lui pardonnait pas surtout les mesures sévères qu'il avait prises contre l'habitude presque générale de l'ivrognerie; et, parmi les grands, il avait beaucoup de jaloux. Le nom de Dimitri, fils d'Ioaun, tsarévitch et unique rejeton de la vieille souche, avait d'ailleurs un grand prestige. Aussi, a la première apparition du prétendant, Tchernigof, Poutivl, Rylsk, et d'autres villes, lui offrirent le pain et le sel, formule équivalente à celle de remettre les clefs d'une cité, usitée chez nous; toutes les provinces méridionales se montrèrent mal disposées pour Boris. En attendant, Pierre Basmanof, son principal général avec le prince Mstislafski, s'était jeté dans la ville fortifiée de Novgorod-Sévcrski, et l'héroïsme avec lequel il la défendit opposa un instant une barrière a l'armée victorieuse du prétendu Dimitri Quelque temps après, le '21 janvier 1605, celle-ci fut défaite par Mstislafski, que le prince Vassili Chouïski était venu renforcer. Dimitri fui obligé

de s'enfermer dans Poutivl. Les généraux russes, pendant ce temps, eurent l'imprudence de disséminer leurs forces, et la nouvelle de la mort de Boris vint ensuite les démoraliser. Rien n'était plus inattendu que cette nouvelle. La mort frappa le tsar peu d'instants après qu'il eut pris, comme a l'ordinaire, son principal repas : « Était-ce la bienveillance du sort qui la lui donna, dit un très-récent historien, ou l'angoisse, ou le poison ? On ne put le déterminer. » ,

FœdorBorissovitch, jeune prince de seize ans, fut aussitôt proclamé tsar, et reçut l'hommage du patriarche et des boïars ; l'armée aussi ne tarda pas a lui prêter le serment de fidélité. Cependant, après un court intervalle, Basmanof, qui avait préside a cette cérémonie, alla offrir son épée à Dimitri, et son exemple décida la défection des troupes. Moscou même ne resta pas tranquille : on y regardait la mort de Boris comme un jugement de Dieu. Le patriarche Job, après avoir excommunié l'imposteur, lit de vains efforts pour contenir l'émotion populaire. Elle éclate : le jeune tsar, sa mère et sa sœur, sont arrachés du palais et transférés dans l'habitation particulière des Godounof ; le patriarche est destitué et enfermé dans un couvent ; le peuple et les boïars jurent fidélité a Dimitri Ioauuovitch, « leur vrai tsar. »

Ce prétendant était a Toula, attendant le moment de marcher sur Moscou. Il recevait des députations de tous les points de la grande-principauté. L'armée vint a lui, et les Kosaks du Don demandèrent a lui servir de garde. Sur un ordre qu'il donna, on le débarrassa du prisonnier royal et de sa mère : on ne laissa la vie qu'a la jeune et tendre Xénie. réservée a un malheur plus grand que la mort.

L'entrée du nouveau tsar dans Moscou eut lieu le 50 juin 1605, et son couronnement fut célébré a la cathédrale Ouspenski. Une scène étrange eut lieu presque eu même temps A peine arrivé au Kremlin, Dimitri avait demandé à voir la tsarine Marie, qui. reléguée par Boris dans un couvent, y vivait saintement sous le nom de Marthe [Marfa). Mise en présence de celui qui l'appelait sa mère, la veuve d loaun répandit un torrent de larmes, et. soit qu'elle crût en effet reconnaître son fils, soit que la peur dictât ses paroles ou qu'elle agit seulement par intérêt, aûn d'améliorer son sort et de se venger des Godounof et de leurs partisans, elle donna ce nom à l'imposteur et l'embrassa. Dimitri lui assigna pour demeure un des monastères de fem-

mes du Kremlin, alla souvent la visiter, et lui prodigua les démonstrations de respect et d'amour filial.

Margeret nous fait, du maître qu'il eut alors a servir, le portrait le plus fiatleur ; et, en effet, généreux, affable, plein d'activité et de sollicitude pour le bien public, Dimitri se fit d'abord aimer de tous. Néanmoins il ne se soutint sur le trône que pendant onze mois. Léger et mobile, aimant la joie, ennemi de la contrainte, plein de courtoisie envers les dames, il ne sut pas se plier aux manières roides et surannées de la cour de Moscou, s'inquiéta trop peu de l'étiquette, qui était l'affaire capitale des boïars, et ne dissimula pas ses préférences pour les étrangers, leurs usages, leurs mœurs, leurs arts, leur civilisation. Comme Boris, il poussa les Russes a aller s'en enquérir au dehors, a faire des efforts pour être moins embarrassés de leurs personnes, moins esclaves du cérémonial, moins ignorants et moins dédaigneux. 11 négligea aussi les pratiques du culte, et donna ainsi du scandale à une nation très-dévote, très-superstitieuse et très-formaliste. En revanche, il arrêta sur les biens du clergé un regard de convoitise, fil visiter les couvents et taxer leurs terres. Enfin le déplaisir de tous arriva à son comble lorsqu'on sut qu'il devait épouser une Polonaise, étrangère a « l'Église orthodoxe », quand il pouvait choisir parmi les plus belles filles des boïars, véritables enfants de la sainte Russie.

En effet, chargé d'or et de joyaux, le chancelier était parti pour Sendo* mir, puis de la pour Krakovie, où il devait solennellement demander la main de Marine au roi de Pologne, et ensuite l'épouser par procuration. Cette cérémonie fut célébrée presque avec autant de pompe que le mariage de Sigismond III lui-même avec Constance, archiduchesse d'Autriche, qui se conclut peu de jours après.

Marine fit son entrée dans Moscou sous l'escorte de cinq mille Polonais armés et d'un grand nombre de pans et de dignitaires de la république, et elle fut couronnée huit jours après, le 18 mai 1600, honneur dont aucune tsarine n'avait joui auparavant. Le peuple cria au sacrilège, car Marine n'avait pas reçu le baptême de l'Église russe. 11 se scandalisa d'ailleurs de ses allures libres et un peu légères ; il douta de sa foi de chrétienne, quand il apprit qu'au lieu d'observer la loi du carême, très-rigide parmi les grecs, elle se faisait préparer des festins par ses cuisiniers polonais ; quand il la

vil préférer au lourd mais riche costume russe, celui, plus à la mode française, de sa patrie. De plus, il souffrait de voir sou souverain toujours entouré de ces étrangers qui vivaient familièrement avec l'oint du Seigneur, dont au contraire le Russe n'approchait qu'avec crainte et avec un saint respect ; il s'indignait de l'arrogance de ses pans, de leurs mépris |*>ur ses chefs les plus considérés, de leurs libertés sacrilèges avec les femmes des boïars, comme avec celles des classes inférieures. Ce qui acheva de perdre le prince dans tous les esprits, ce fut l'apparition des jésuites, qui étaient à cette époque comme la personnilication du catholicisme, et dont on a même prétendu que Dimitri était l'élève, dressé par eux pour le rôle qu'ils voulaient lui faire jouer dans le but de procurer en Hussie l'union des deux Eglises, alors a peu près accomplie dans la grande-principauté de Lilhuanie. Nous n'ajouterons qu'un mot : chose inouïe! le Isar mangeait du veau, viande défendue par la religion comme impure, et que les vrais enfants de l'Eglise avaient en horreur.

Le prince Yassili Ivanovitch Chouïski, lils du héros de Pskof, dont il a été question dans l'histoire du règne d'ioann IV, et l'un des plus illustres parmi les mécontents, car il descendait des derniers princes de Souzdal et de N'ijegorod, conspirait depuis longtemps et attendait avec impatience le moment d'agir. Huit jours seulement après le couronnement, tenant l'épée d'une main et la croix de l'autre, il conduisit au Kremlin une troupe furieuse, en partie composée de paysans {mowjiks) qu'il avait fait venir de ses terres et aussitôt le peuple de Moscou accourut en maudissant celui qu'il appelait maintenant 'e mécréant, l'apostat. On força rentrée du palais, et Dimitri eut une lin lamentable. Son cadavre, brisé, foulé aux pieds, fut traîné dans la bouc jusqu'au couvent de la tsarine, et de la sur la place Rouge, en avant du Kremlin, où il fut livré, avec celui de Basmanof, qui avait été égorgé en défendant son maître, à la brutalité populaire. Marine, sou père Mniszech, son parent le prince Wisniewiecki, l'ambassadeur de la république, beaucoup de maguats, furent jetés dans les cachots, et la multitude, avide de vengeauce et de sang, envahit les demeures des Polonais, dont on assure que plus de dix-sept cents furent massacrés ce jour-la.

Le peuple éleva au trône le prince Chouïski, qui régna, sous le nom de Yassili V loannovitch, de 10U6 a 1010, au milieu d une épouvantable anar-

THOISIBMt PÉRIODE

toi

( lue il était entouré d'ennemis el n'avait rien de ee qu'il fallait pour rétablir l'ordre. Cependant les victoires de son neveu, le jeune héros Michel Chouiski-Skopine, soutinrent pendant quelque temps son trône chancelant, qu'il n'avait pas craint de mettre sons la protection du roi de Suède Charles IX, le père de Custave Adolphe. Celui-ci. dans l'espérance de profiter des embarras de son voisin pour ajouter Novgorod à la Finlande, pays qui dépendait de sa couronne, envoya aussitôt le géuéral Jacques de la Gardie avec une armée, et ce guerrier célèbre contribua de sa part aux déchirements de la malheureuse Russie.

Les eunemis de Vassili, nombreux surtout parmi les boïars, répandirent le bruit que Dimitri n'était pas mort, que ce n'était pas lui qui avait été massacré, qu'il avait pu se sauver, et qu'il allait reparaître devant Moscou te bruit, accueilli el colporté par les Polonais, lit courir aux armes les populations trompées dans le territoire de Novgorod-Séversk , dans celui de Hiaisàn. el dans la plupart des villes de la Pelile-lîussie. Ku vain le tsar (il transférer les restes du véritable tsarévitch Dimitri d'Ouglitch a Moscou, où ils re|iosent encore a la cathédrale de l'archange Michel, et sont 1 objet d'une grande vénération : on ajouta foi a ce bruit. Chouïski, malgré de louables efforts pour affermir son pouvoir, vit s eclaircir les rangs de ses partisans, même dans la capitale. Dans les provinces, on ne savait plus que croire ; l'incertitude était dans tous les esprits. Le serf lvân Bolotnikof, s'étant mis a la tête d'une armée, commença les hostilités et remporta plusieurs victoires sur les troupes tsariennes. Les Kosaks du Don vinrent se réunir à lui, amenant uu imposteur qui se donnait pour le tsarévitch Pierre, lils de Fœdor Ioannovilch, le dernier tsar de ta maison de Uurik, prétendant qu'à cet enfant mâle Boris Uodounof, au moment de sa naissance, aurait substitué une fille. Mais cet imposteur fut pris avec Bolotnikofà Toula, ville où le dernier avait établi son quartier géuéral, et que le tsar Vassili prit, après un siège de trois mois. En attendant, un second imposteur se présente a Starodoub : on ne sait d'où il sortait, mais il se donnait pour Dimitri, et il n'est pas douteux que son apparition ne fût le fruit d'une intrigue des Polonais, dont beaucoup de pans et de guerriers, avides d'aventures et de butin, vinrent se joindre à lui. Bien plus, Marine Mniszech, que le tsar avait eu l'imprudence de remettre en liberté, accourut vers lui lorsqu'il se

fut approché de Moscou et eut dressé son camp au village de Touchino. Déclarant le reconnaître, elle s'unit à lui. Cela produisit une sensation immense. On ne douta plus qu'il ne fût le vrai Dimitri, et la plus grande partie de la nation se déclara pour lui. Néanmoins les moines du couvent de Saint-Serge ou de Troïtza. aidés de quelques centaines de strélitscs, lui résistèrent, quand, attiré par les trésors de ce saint lieu, il vint les sommer de lui en ouvrir les portes'. H s'ensuivit un siège de seize mois. Ce fut alors que Vassili invoqua le secours des Suédois, et que le jeune prince Michel Cliouïski-Skopine prit le commandement de l'armée russe purgea de rebelles tout le pays au nord de Moscou, et lit son entrée dans la capitale après avoir remporté une grande victoire surSapicha, un des principaux auxiliaires polonais du petit tsar \tsarik). On donnait alors ce nom à ce second faux Démétrius, que l'histoire a en outre flétri de celui de brigand de Touchino.

Au milieu de cette confusion, le roi de Pologne se déclara. Sous prétexte de vouloir venger le massacre de ses compatriotes ii Moscou, il outra en Russie et mit le siège devant Smolensk il 009 , appelant a lui tous les Polonais éparssur le territoire ennemi. Comme il désorganisa ainsi l'armée de l'imposteur, celui-ci se retira a Kalouga. Vassili V respira. L'approche de l'ennemi séculaire réunit les partis et les réconcilia avec le tsar. Il mil sur pied une grande armée , il en donna le commandement h Skopinc, favori du peuple, ami de La Cardie, et qui, plus que personne, semblait être appelé à devenir, bien qu'âgé seulement de vingt-trois ans, le sauveur de la llussie. Mais au moment où le jeune héros allait donner le signal du départ, sa mort inattendue plongea la nation dans le désespoir. On soupçonna Vas sili de lui avoir fait donner du poison, et dès lors il devint l'objet de la haine <iii du mépris de tous. Dinitri Chouïski, le frère de Vassili. n'était pas <*n état de remplacer Skopine. Battu déjà parle Isarik, il était a prévoir que son incapacité perdrait tout. Le grand-hetman Stanislas Zolkiewski (lisez lolkiefski) fut envoyé a sa rencontre avec trois mille Polonais détachés de l'armée du roi. Avec une telle |K)igm ! e d'hommes, ce chef éprouvé osa se faire jour au travers d'un pays enuemi, et se mesurer avec l'armée formi-

' Voir le ile»in représentant r* monastère célèbre. Il est d'un? entière Cilélité

TROISIÈME PÉRIODK

dable qu'on envoya au-devant de lui. Son intrépidité reçut sa récompense : les Moscovites, trahis par les Suédois, malgré les efforts de La Gardie, furent complètement battus a Kloucbino, village à quelque distance de Mojaïsk, et, a l'exemple de leur voïvode, ils prirent la fuite.

A cette nouvelle, le tsarik se rapproche de Moscou. Toute la Russie se soulève. Vassili est précipité du troue et enfermé dans un couvent, puis, plus tard, livré aux Polonais, lorsqu'ils arrivèrent sous les murs de la métropole. Le conseil des boïars saisit les rênes du gouvernement, et fait procéder a l'élection d'un tsar. Les opinions étaient divisées, lorsque Zolkiewski accourut avec ses guerriers. Sa présence Ut tomber le choix sur Vladislaf Wasa, (ils de Sigismond M'; mais ce dernier, qui espérait profiter du malheur des Husses pour leur extorquer quelques provinces, ne se pressa pasde l'approuver. La confusion était alors a son comble. Les Polonais étaient maîtres de Moscou, les Suédois, de Novgorod; le parti national, à la tète duquel était le patriarche Hermogène, n'avait pour point d'appui qu'un petit nombre de places, surtout le couvent de Saint-Serge, transformé en une forteresse. Un troisième faux Démétrius se leva dans Pskof ; Marine revendiquait le trône pour son (ils, et avait fait alliance avecZaroutski, l'atamàn des Kosaks zaporoghes. Les Polonais se livrèrent à tous les excès imaginables. Vladislaf, dirigé par les jésuites, inspirait de vives craintes aux Russes et au patriarche Hermogène ; il ne cachait pas sa répugnance pour le culte national, qui, en vertu du traité, était devenu le sien. Enfin, Sigismond. dépouillant sou propre (ils. voulut démembrer la Russie.

Nous renonçons a décrire cette anarchie profonde, cette dissolution complète d'un Etat si florissant encore quelques années auparavant.

Le Kremlin avait une garnison polonaise placée sous l'autorité du général Gonsiewski ; la ville à l'entour, après un massacre causé par une rixe entre les habitants et leurs oppresseurs, avait été livrée aux flammes (1011). Le vénérable patriarche exhalait sa grande âme dans un cachot. Mais son esprit avait passé dans plusieurs hommes de la nation. D'abord un noble de Riaisàn, Procope Liapounof, poussa à un soulèvement général, et dirigea tout avec intelligence et vigueur. Le couvent de Saint-Serge fut son prin-

« Voir le dessin qui représente le» boïars du conseil intime offrant la mironne au primv polonais.

cipal point d'appui. Les villes russes s'insurgèrent les unes après les autres contre les Polonais, mais leurs efforts ne produisirent aucun résultat, et la misère publique ne fit que s'en accroître. Partout ne régnaient plus que meurtre et brigandage. Liapounof lui-même fut au nombre des victimes. Il périt sous les coups d'une bande de Kosaks ameutés contre lui. Le vrai sauveur de la Russie parut au moment où tout semblait perdu, où le désespoir gagnait les cœurs. C'était un simple bourgeois de Nijni-Novgorod, un boucher, Kozma Minine. « Levons-nous, jeunes et vieux ! ne cessa-t-il de crier; recrutons des guerriers, vendons nos maisons, engageons jusqu'à nos femmes et nos enfants, afin de racbcter la patrie ! » Ces paroles patriotiques eurent du retentissement. On accourut de toutes parts, offrant sur l'autel de la patrie des sommes considérables, des objets précieux, des valeurs de toute espèce, et demandant des armes pour marcher à l'ennemi. Alors Minine alla trouver un des plus braves compagnons de Liapounof, le prince Dmitri Pojarski, et le pressa de se mettre à la tête de leurs concitoyens 1 . Celle demande ayant été accueillie, Minine suivit le prince dans les combats, ne le quitta pas un instant, fut son conseiller et son second. I n boïar et voïvode, le prince Dmitri Troubetzkoï, réunit les troupes qu'il commandait encore avec celles des braves Nijni-Novgorodiens, et, attirant a lui des renforts de toutes parts, ils marchèrent droit sur Moscou. La, sons les murs du Kremlin, le général polonais Chodkiewicz vint leur livrerbataille. Le combat dura trois jours (août 1612} : on assure que, pendant ce temps, Pojarski ne descendit pas de cheval. Les patriotes russes restèrent vainqueurs; les Polonais, battus, prirent la fuite. La garnison de Moscou, sons le brave colonel Struss, essaya de se défendre contre un peuple eu armes; mais, au bout de quelques semaines, pressé par la faim, cet oflîcier fut obligé de capituler. Les deux princes, avec Minine, entrèrent dans la capitale. Les secours de Sigismond, absorbé par le siège de Smolensk, qu'il prit d'assaut en juin 1612, arrivèrent trop tard pour réparer un si grand désastre. La Mnscovie était à jamais perdue pour les Polonais ; le jour devait même venir où les Russes prendraient leur revanche sur eux à Varsovie.

« Un monument représentant cet appel au secours do la patrie a clé «levé à Minine H à Pojarski sur la place Rouge de Moscou, en face du Kremlin, en 1818. Il M dû au statuaire Martre, et figure parmi les dessins qui accompagnent ce volume.

Le brigand de Touchino avait péri à la lin de l'année IG10, assassiné a la chasse, non loin de Kalouga, par un mourza lalar. L'intrépide el aventureuse Marine était tombée aux mains des Russes ; puis elle avait été délivrée encore une fois par Zaroutzki, qui, comme nous l'avons vu, proclama tsar un (ils auquel elle avait donné le jour. Maintenant, se retirant devant les troupes patriotes, ce chef ravagea la Russie méridionale, et chercha un refuge dans Astrakhan.

Affranchis enfin de toute influence étraugère, les boïars du conseil expédièrent, en novembre 1612, dans toutes les villes de l'empire, des lettres ou mandements par lesquels il fut ordonné au clergé, a la noblesse el a la bourgeoisie, d'envoyer immédiatement à Moscou des députés munisde pleins pouvoirs pour se réunir en conseil national {temskii soveth), et procéder à l'élection d'un nouveau tsar. Cet ordre fut accueilli avec enthousiasme, el l'élection eut lieu en effet a l'époque du grand carême de 1013. Après de longs débats, les suffrages unanimes de l'assemblée élevèrent au Irône .Michel Fœdorovilch Romanof, jeuue homme de seize ans, lils du vertueux Philarèle, métropolitain de Moscou, et neveu d'Anastasie. tsarine dont la mémoire était encore bénie de tous. Philarèle était alors en captivité à Varsovie, où le roi de Pologne l'avait emmené, après l'avoir fait arrêter lui et les autres délégués qui lui avaient été envoyés de Moscou. Michel et sa mère, religieuse du couvent d'Hypatius, à Kostroma, étaient peu tentés de celle grandeur qu'on leur annonçait, car l'étal de la Russie était affreux ; ils n'acceptèrent que sur la sommation des chefs du clergé qui les rendaient responsables devant Dieu des malheurs nouveaux qu'un refus définitif de la part de Michel pourrait attirer sur le pays. Le 19 avril 1615, le nouveau tsar lit son entrée à Moscou au milieu des acclamations les plus enthousiastes 1 .

Ainsi linit l'interrègne, laissant a la nouvelle dynastie de cruelles plaies à guérir. L'avénement des Romanof commence {tour la Russie une ère nouvelle, ère de prospérité toujours croissante, ère européenne et de civilisalion. Avec ses branches féminines, celle dynastie, éteinte dans les mâles au bout de six règnes, a donné au pays jusqu'à ce jour quinze souverains, dont l'histoire, retracée avec les détails qui nous sont interdits dans ce pré-

• Voir dos détails circonstanciés sur l'élection au Irôno do Michel Rmnanol. nu Mikhaïl, dans notre Histoire intime de la Russie, t. I, |». 341 et suit.

UHi LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

cis, serait peut-être la plus curieuse parmi celles de tous les États de l'Europe dans le même intervalle.

Une rude tâche attendait le doux et timide Michel Fœdorovitch (161H- 1645) sur ce trône chancelant où il n'était monté qu'à son corps défendant. La guerre civile, entretenue par la persévérante ambition de Marine, de Zaroutzki, d'autres aventuriers, fomentée par les Xogaï et les Tatarsde Crimée, désolait encore partout le pays, menacé en oulre d'une nouvelle attaque des Polonais, acharnés sur leur proie, et de l'esprit, non moins envahisseur alors, des Suédois, qui, depuis 1611 , avaient à leur tête le jeune Gustave- Adolphe, dirigé par les conseils d'Axel Oxenstierna. Ce grand roi lit ses premières armes en Russie. Trompé dans son espérance d'y mettre sur le troue son frère Charles-Philippe, il voulut du moins, par l'acquisition dos territoires de Novgorod et de Pskof, s'indemniser des dépenses auxquelles cette candidature avait donné lieu. Tout ce que Michel pouvait faire dans une telle situation, c'était de soutenir avec vigueur son attitude défensive, et sa gloire est d'avoir été lidèle à cette mission.

Zaroutzki avait d'abord trouvé un point d'appui a Astrakhan; mais, a l'approche des libérateurs, les habitants expulsèrent le Kosak avec ses bandes d'aventuriers, et alors il fut pris (1614), envoyé à Moscou, et roué vif. La Polonaise, héroïne, et un des principaux personnages de ce drame sanglant, fut, suivant les uns, noyée dans le fleuve Oural, suivant les autres, jetée dans un cachot, où elle finit ses jours non moins lamentablement; son fils mourut sur le gibet. Cependant deux autres faux Démétrius parurent encore dans la suite.

Dès qu'il se fut débarrassé des rebelles dans l'intérieur de son empire, le fils de Philarète s'occupa aussi activement de l'extérieur. Hors d'état de tenir tôte à ses formidables voisins, il invoqua d'abord la médiation des rois de France et d'Angleterre. Leurs représentations n'étant guère écoutées en Pologne et en Suède, Michel chercha à se suffire à lui-même. Il réussit à conclure avec (îustave Adolphe, obligé de lever le siège de Pskof, une paix honorable qui fut signée à Stolbova en 1617. La Russie, il est vrai, fut obligée de céder a sa rivale du Nord, Ivangorod, Iambourg, Koporié, Oréchek. <*t toute l'Ingrie, et c'est alors seulement qu'elle perdit pour un siècle environ le territoire où s'éleva, au bout de ce temps, sa nouvelle capitale; mais

♦•Ile recouvra Novgorod et beaucoup d'autres villes, elle prince Philippe renonça à toutes ses prétentions au trône de Moscou.

En attendant, la guerre continuait avec la Pologne. Vladislaf , a la téte d une armée, occupait une grande partie de la Russie, et le général Chodkiewicz, s'avançanl jusque sous la capitale, donna l'assaut, mais inutilement, à une de ses portes, ta nation russe resta fidèle au prince de son choix et selon son cœur, et, a la lin, las de tant d'efforts perdus, Vladislaf. à son tour, se montra disposé à traiter. Une convention provisoire, signée à Dcoulino, non loin du couvent de Saint-Serge, en 1018, confirma a la Pologne la possession de Smolensk, de Tchernigof et de toute la Sévérie, mais elle impliqua la reconnaissance du nouveau tsar par Vladislaf, et la république permit à la Russie de respirer. Elle rendit aussi la liberté au métropolitain Philarète. ainsi qu'a d'autres illustres prisonniers moscovites qui, depuis neuf ans, gémissaient dans la captivité polonaise.

Philarète, a peine de retour (161M, fut élevé au patriarcat, laissé vacant depuis la mort d Hermogène, en 1615, et devint alors, non pas seulement le sage conseiller de Michel, qui ne faisait rien sans lui, mais aussi son corégent, à tel point, qu'on plaçait alors en tête des oukases la formule : « Michel Fiedoroviich, autocrate, tsar et grand-prince de toutes les Russics, et son père Philarète, grand- seigneur (uëltki tjoçotidar) et très-saint patriarche de Moscou et de toutes les Russies, ordonnent. » etc. , etc. De la cette splendeur de la dignité du pasteur suprême, qui, excitant plus tard la jalousie du tsar, porta Pierre le Grand à y mettre fin, en 1721 . En attendant, Michel dut à Philarète ses meilleures inspirations, surtout relativement a la bonne administration de l'intérieur, et il le regretta vivement lorsqu'il le perdit en 1033.

L'année précédente, la guerre avec la Pologne avait recommencé ; Michel lui même, malgré son caractère pacilique, la lui avait déclarée, car, Sigismond III étant mort, Vladislaf. en lui succédant, avait repris le titre de tsar de Russie, et trahi par là ses dispositions hostiles. S'il fallait encore une Ibis combattre les Polonais, le mieux, pensait-il, était de le faire dans un moment où ils avaient de nombreux ennemis sur les bras, où Gustave-Adolphe, avant de partir pour l'Allemagne au secours des protestants, ses coreligionnaires, venait de conquérir la Livonie, où la frontière opposée de la république était assaillie par les Turcs, soutenus, comme à l'ordinaire, par les

itw LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

Tatars de Pérékop. Michel, toutefois, hésita trop longtemps, et lorsqu'il se déclara, en 1t>52. ces dangers qui menaçaient la Pologne étaient déjà détournés. Aussi la guerre n'eut-elle pas le succès qu'on s'en était promis. Pourtant la paix perpétuelle qui fut conclue à Viazma, en 1654. confirma la convention de Déoulino, et imposa au roi de Pologne l'engagement de renoncer au titre de tsar. La tranquillité était alors rendue à l'empire : Michel s'appliqua a cicatriser les plaies dont l'avait frappé l'acharnement des ennemis du dedans comme de ceux du dehors.

Les plus grandes acquisitions des Russes en Sibérie, déjà considérablement accrue depuis Iermak, eurent lieu sous son règne.

Son lilsel successeur. Alexis Mikhaïlovitcb (1G45-167C>, plus agressif, quoique aimant la paix comme lui, continua l'œuvre de l'affermissement intérieur, et prépara celle de la régénération, réservée à Pierre le (îrand. Mais les souffrances du peuple étaient encore grandes, et un favori. Boris Morosof, tout-puissant pendant la jeunesse du tsar, les raviva en accablant de ses exigences ces populations épuisées, il en résulta des émeutes : l'exemple donné à Moscou fut imité par beaucoup d'autres villes, et Alexis ne les apaisa qu'en renvoyant le favori.

Depuis ce moment, le jeune tsar s'appliqua lui-même aux affaires, portant surtout son attention sur l'administration de la justice et les lois crimi ue lies. 11 chargea une commission spéciale de la révision du Soudebnik d'Ioanu IV Vassilievilch, ainsi que de toutes les lois criminelles en vigueur, et le fruit de ce travail fut, en 1(341), le Code nouveau intitulé Oulojt mé Zakonof, qu'il ne promulgua pas seulement, mais à l'observation duquel il tint aussi sévèrement la main. Ce code, encore entaché de barbarie, comme 1 étaient du reste alors les législations criminelles de toutes les nations de l'Europe, est uu monument de l'état de civilisation de la Russie à ce mo nient- la. On peut s'en faire une idée par les dispositions suivantes. En vertu de ce code, fondé sur la loi du talion, on devait verser du métal fondu dans la bouche des faux monnayeurs, et livrer au feu les incendiaires. La peine du voleur était la perte de l'oreille gauche pour un premier vol, de l'oreille droite pour un second vol, de la vie pour un troisième. Tout musulman qui engageait un Russe à renoucer à sa foi devait être puni du supplice du feu. L'attentat d'une femme contre la vie de son mari la faisait

condamner a être enterrée vivante jusqu'aux hanches, les mains liées derrière le dos. L'importation du tabac, produit encore antipathique aux vieux croyants (en russe starovertii), était punie du knout, de la torture, de la fente des narines, ou de la perle du nez, selon le nombre des récidives. Sur le terrain de la religion surtout, des peines cruelles étaient prescrites : le bûcher ne devait pas se dresser seulement pour le musulman dans le cas indiqué, mais aussi pour l'hérétique, le blasphémateur, le sacrilège; et en rédigeant le code actuellement en vigueur, le législateur du dix-neuvième siècle s'est un peu trop ressouvenu de ces lois draconiennes d'un autre temps.

Alexis commença aussi à perfectionner les institutions militaires. Sans créer encore une année permanente, autre que le corps des strélitses, il donna une organisation particulière a chacune des trois armes, l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie, et prit pour modèles les principaux pays d'Europe. 11 en lit venir des olïiciers, de même que des hommes capables do toute espèce, s'occupa de l'exploitation des mines, fonda des manufactures, favorisa et étendit le commerce, et jeta les fondements de la première llolle marchande de son pays. Une petite escadre alla par son ordre explorer les côtes septentrionales de la Sibérie. Entin, aidé du patriarche Nicon (16<~>2i(it>7), homme très éclairé, il s'efforça de moraliser cette société pervertie par les révolutions, et dont l'intrigue était le plus grand ressort '.

Tout occupé de ces grands intérêts intérieurs, Alexis ne perdit pas de vue pour cela ceux du dehors, et il avait déjà conçu le projet hardi, et depuis poursuivi avec persévérance, de réintégrer a l'empire tout ce qui en avait jadis fait partie, c'est a-dire (ous les pays de langue russe alors divisés en principautés diverses. C'est par la Petite-Russie qu'il commença. Privés des droits et privilèges qu'Etienne Balory leur avait octroyés, les Kosaks du Dniepr s'étaient révoltés contre la Pologne, et avaient mis à leur tête le brave Bogdân Khmelnitzki', qui envoya aussitôt des députés à Moscou offrir au tsar de se mettre sous sa protection'. Comme Alexis accepta, ce fut

1 Nous non* proposons «le tracer plus tard le tableau de cette société dans une Histoire de tu civilisation russe.

* Orthographe polonaise, Chmielnîcki.

3 Us firent cependant leurs conditions, et une de ces conditions était qu'ils ne dépendraient pa< du (wlriiuchc de Moscou pour leurs affaires spirituelles. !-e traité fut signé à Péréiaslavl. en 1051. Nicon n'était pas poinilaire.

tio

enlre lui et la république un nouveau sujet de querelles : il en résulta, pendant l'espace de vingt-sept ans, des guerres toujours renaissantes, auxquelles se mêlèrent les Tatars de Pérékop et les Ottomans, mais qui néanmoins se terminèrent, sous les successeurs d'Alexis, en 1681, par la réunion de la Petite-Russie avec la Grande.

Heureusement pour Alexis, le roi de Pologne, qui était alors Jean-Casimir, frère de Vladislaf, avait lui-même sur les bras de graves embarras. La lutte entre les deux branches de la maison de YYasa continuait. Jean-Casimir, n'ayant pas voulu reconnaître le successeur de la reine Christine, fille de Gustave-Adolphe, en qualité de roi de Suède, Charles X Gustave envahit ses États, et se rendit maître, en 1656, de Varsovie et de Krakovie. Smolensk, Mohilef, Polotsk, toutes les villes russes de la Lithuanie, ne cachaient pas leurs sympathies pour les Moscovites. La Pologne était a deux doigts de sa perte. 11 fallut donc se rapprocher de la puissauce rivale a l'est, et lui faire de grandes concessions pour obtenir son assistance. Jean-Casimir s'y détermina en signant le traité de Yilna, en 16*6. Le tsar fit marcher des troupes au secours des Polonais, et comme le Danemark et le Brandebourg se déclarèrent en même temps contre la Suède, Charles X dut battre en retraite. Alors les promesses de Vilna furent bien vile oubliées; la Pologne revendiqua son droit de suprématie sur les Kosaks, et une guerre acharnée recommença. A leur tour, les Russes firent la paix avec les Suédois, a Hardis, en 1601, pour pouvoir diriger toutes leurs forces contre les Polonais. Mais ils ne furent pas heureux : leurs années, mal commandées, furent bat lues en diverses rencontres, jusqu'à ce qu'un incident fit sentir aux deux puissances belligérantes la nécessité de mettre fin aux hostilités. Le Kosak Pierre Dorochcnko, successeur de Khmelnitzki, avait invoqué le patronage du sultan, et celui-ci l avait accordé. Cette nouvelle hâta la conclusion d'un traité provisoire, qui, signé a Androussof, en 1667, rendit enfin aux Russes Smolensk et la Sévérie. ta Petite-Russie fut partagée entre les deux compétiteurs, et le cours du Dniepr servit de ligne de démarcation, a ce point près seulement que la ville de Kicf, située sur la rive droite du fleuve, devait rester entre les mains des Russes pour deux ans. Comme elle ne fut pas rendue, et que le traité de Moscou ou de lavorof, en 1686, sanctionna cet état de choses, on peut dater de ce moment le retour de la vieille métropole

russe du Sud à ses maîtres naturels, a une existence conforme à ses traditions nationales.

Le traité d'Androussof ne pacitia pas l'Oukraiue. Dans la crainte d'être livrés a la Pologne, tous les Kosaks prirent de nouveau les armes- Dorocbenko proclama l'indépendance de ceux du Dniépr, et ceux du lion mirent à leur téte Stenko Rasine, dont la sédition, qui se communiqua de proche en proche, devint pour la Russie un grand péril. L'entreprenant Kosak se rendit maître de Tsarilsyne, d'Astrakhan, de Saratof, et, ayant réuni une armée de deux cent mille hommes, il s'avança vers Nijni-Novgorod, ravageant tout sur sa route, et marquant son passage d'horreurs épouvantables. Mais, livré a la tin au tsar, il fut exécuté à Moscou en 1071.

Un des événements de ce règne les plus dignes d'exciter la curiosité, c'est la rupture entre Alexis et le patriarche Xicon, prélat éclairé, comme nous l'avons dit, indépendant jusqu'à la hardiesse, mais peut-être sans assez de mesure et de prudence. Son mandement, au sujet de la peste qui exerçait ses fureurs en 1006, respire la sagesse; sa réforme des livres liturgiques, sa révision du texte de la Bible, bien qu'elles donnassent lieu à la secte si nombreuse des Raskolniks, témoignent de ses lumières et de sa sollicitude, et furent déclarées irréprochables par le synode de Moscou, assemblé en 1607. Mais, novateur souvent téméraire, Nicon ne sut pas rester en bonne intelligence avec le tsar, qu'il blessa par ses hauteurs et son manque de déférence. Les évéques russes ayant refusé de juger le chef de leur Église, Alexis invita les patriarches d'Orieut a venir a Moscou; ceux-ci vinrent en personne ou envoyèrent leur vote, et, d'un commun accord, ils déclarèrent eur collègue déchu de sa dignité (1007).

En politique, la nécessité des réformes était évidemment reconnue par les souverains, dignes successeurs de Boris Godouuof, dignes précurseurs de Pierre le Grand. C'en fut une bien essentielle que celle qu'introduisit l'ainé des lîls d'Alexis, Fœdor H Alexéïevilch ! 1070-1082), prince actif et déterminé, quoique d'une constitution délicate, en abolissant le mesnitchestvo, et eu faisant détruire les livres du rairiad. Le mot mestnilchestvo signifie affaire de place ou de préséance, de mesto, place; le mot raxriad, classe, catégorie. Nous avons déjà dit que les Russes étaient excessivement formalistes ; la distinction des rangs, qui reposait moins sur la généalogie

que sur les états de services, était sévèrement observée, surtout dans les deux degrés supérieurs, celui des boîars et celui des okolnitchéi, héréditaires ni l'un ni l'autre, et qui cependant donnaient lieu a des prétentions encore de la part des descendants d'un de ces dignitaires. Depuis le règne d'Ioann 111, on inscrivait les services et les honneurs dont chaque famille se vantait avec vérilé dans un livre officiel, qui était le raxriad, et toutes les fois que, comme il arrivait souvent, il s'élevait une discussion au sujet de la préséance, on recourait a un de ces livres. Une autorité spécialement instituée a cet effet, le razriadnoi prikase. y faisait des recherches pour reconnaître le droit de chacun ; car il était entendu qu'on ne pouvait exiger du tils d'un haut fonctionnaire de servir sous les ordres d'un autre dont le père ou les ancêtres n'avaient jamais été dans la même position. En pareil cas, le premier était admis à récuser le chef qu'on voulait lui donner. Se trouvait- il en effet que les parents ou ancêtres de celui-ci avaient été subordonnés ou inférieurs en rang a l'autre, ce dernier, reçu dans sa plainte, était placé sous un autre supérieur, sous les ordres duquel il pût servir sans honte et sans déroger; quelquefois on le dispensait entièrement du service à la suite d'une querelle de cette nature, car il n'était pas rare que le plaignant n'élevât une difliculté de préséance que dans le but d'avoir un prétexte pour se soustraire a l'obligation de prendre sa part des charges de l'Etat. D'après le conseil de son ministre, le prince Galilsyne', Fœdor réunit, en ir>82. une assemblée composée de prélats et de laïcs, y exposa les graves inconvénients d'une institution incompatible avec toute hiérarchie raisonnable, et, s'étanl assuré de l'assentiment de ses auditeurs, lit apporter les livres du razriad, et les livra au feu en leur présence.

Ce tsar eut à soutenir une lutte terrible contre les Turcs, alliés des ïx\*oroghes. Néanmoins il eut le bonheur de terminer cette longue guerre de l'Oukraine, en 1681 . La Petite-Russie resta réunie à la Grande, et le sultan renonça a ses prétentions sur cette contrée.

Fœdor Alexéïevitch mourut déjà a l'âge de vingt-six ans. Il ne laissa pas d'enfants de son double mariage; mais de la nombreuse famille d'Alexis

1 Vawili Vassiln-vikli, prince (ialilsync, tlil le Grand Galitsyne, vécut de 1635 à 1715. Nou.s lui avons consacré uuo notice biographique clans un travail concernant la famille des Galihyue, qui fait jai tie «le notre llhlvire intime <k la liusàe, 1. 11, p. 31)7-480.

TROISIÈME PÉRIODE ,,j

Mikhaïlovitch il restait deux Uls et plusieurs tilles. Les tils étaient loann, né en 1065, et Pierre, né en 1672 d une autre mère. Parmi les princesses se distinguait Sophie, sœur utérine d'Ioann, plus âgée que lui de huit ans. loann avait atteint 1 âge de majorité ; mais son esprit ohlus et la faiblesse de ses yeux engagèrent les boïars, réunis avec les chefs du clergé pour aviser au bien de l'Etat relativement a la succession, a lui préférer son frère, âgé seulement de dix ans, mais très-éveillé, et annonçant les qualités les plus brillantes. La tsarine Natalie, née Naryschkine, devait être chargée de la régence jusqu'à ce que son tils eut atteint l'âge de majorité. La première femme d'Alexis avait été de la famille Miloslafski. (ielle-ci forma aussitôt un parti opposé a la famille Naryschkiue, et la tsarevne Sophie se raugea du côté de ses oncles et de son frère utérin. A l'instigation de cette femme ambitieuse et résolue, une terrible révolte de strclilses éclata aussitôt â Moscou (168*2). Sophie avait fait répandre a dessein le bruit qu loann avait été assassiné. Les hommes de la milice, indisciplinés comme d'habitude, accoururent au Kremlin, en demandant à le voir, et, après avoir reçu un mot d'ordre, ils se répandirent dans la ville, y cherchèrent les frères de la tsarine Natalie, son conseiller, le sage Matvéïef, d'autres victimes encore qui leur avaient été désignées, et se baignèrent dans leur sang. Puis ils proclamèrent loann Y, et son frère Pierre avec lui, mais à condition qu'ils régneraient sous la tutelle de leur sœur, régente en leur nom.

Sophie Alexéïevua, princesse éclairée, instruite, et d'un esprit supérieur, ne fut pas longtemps sans reconnaître le danger où, par ambition, elle avait jeté l'Etat, en poussant a la sédition une soldatesque par elle-même turbulente et avide de butin. Plus d'une fois elle eut à s'opposera ses excès, a réprimer et à châtier de nouveaux actes de rébellion. L'audace des stréli»ses ne connaissant plus de bornes, elle n'hésita pas a les frapper dans la personne de leur chef, le prince Khovanski. Eu général, elle tint d une main ferme les rênes du gouvernement, et, s'aidant des conseils de son favori, le prince Galitsyne, elle déploya beaucoup de sagesse. Elle renouvela, en 1683, le traité de Kardis avec la Suède ; eu 1686, elle conclut avec la Pologne, qui renonça a jamais à Smolensk, à Kief, â beaucoup d'autres villes, et â toute l'Oukraine au delà du Dniépr, le traité de Moscou, qui devait préparer une alliance entre la Russie, l'empire d'Allemagne et la Pologne, contre

l'ennemi commun, les Turcs. Trois ans auparavant, ceux-ci, sans le secours de Jean Sobieski, se seraient emparés de Vienne, assiégée par le grandvisir Kara-Moustapha. Puis la régente dirigea contre la Crimée une armée de deux cent mille hommes, commandée par Galitsyne ; mais cette guerre n'amena pas de résultat favorable. Enfin elle entretint des relations utiles avec presque toutes les cours de l'Europe.

Jusqu'en 1687, tous les actes du gouvernement se tirent au nom des deux jeunes tsars ; mais cet état de choses ne satisfaisait point l'ambition de la régente. Bientôt elle ajouta son nom aux leurs dans les actes publics, prit le titre d'autocratrice, Ht mettre son effigie, avec la couronne tsarienne sur la téle et le sceptre a la main, sur le revers des médailles dout la face montrait ses deux frères; en un mol. elle prit toutes les marques extérieures de l'autorité suprême .

Cependant Pierre Alexéïevitch, ayant atteint l'âge de majorité, ne cacha plus l'impatience avec laquelle il voyait ces empiétements. Le mauvais succès des deux campagnes en Crimée lui fournit un prétexte pour exiger de la tsarevne qu'elle renonçât au gouvernement. Alors elle trama un nouveau complot. Apprenant que sa vie était en danger, le prince appela à lui les sujets fidèles, et, accompagné de sa mère, de ses proches, de ses principaux serviteurs, il se réfugia au couvent de Saint-Serge ou de Troïtza, déjà si souvent l'asile des espérances de la patrie. Les strélitses prirent les armes en faveur de Sophie, mais la population de la capitale resta spectatrice indifférente de cette émeute. Pierre n'eut pas de peine a faire prévaloir ses droits. 11 ordonna l'arrestation de la tsarevne au moment où elle voulait se sauver en Pologne, lui fit prendre le voile au monastère Novodévitchei, laissa a loann V les honneurs du rang suprême, tout en se dispensant de le consulter, et se contenta de l'apparence d'un pouvoir partagé, bien qu'eu réalité résidant uniquement dans ses mains, jusqu'à la mort de son frère, arrivée en 1096.

De cette révolution de 1089 date une autre plus importante, qui donna lieu, pour la Russie, à une régénération complète ; régénération qui, malheureusement, se rapportait moins à la vie intime et à la moralité des individus, qu'aux formes extérieures et aux conditions de la puissance et de la richessfv

TE5DA3CB A LA PRÉPONDÉRANCE EH EUROPE. DEPUIS L'ENTRÉE HE 1A RUSSIE DA.NS LE SYSTEME EUROPÉEN ET SA TRASSJORIIATIOS PAR PIERRE LE CBAHD, JlSW'A SON APOGÉE

socs alexakdre et mhjs Nicolas

Nous allons assister à la transformation de ia Russie sous la main d'un homme de génie.

Pour se faire une idée exacte de ce qu'était la Russie avant le temps de Pierre le Grand, et jusqu'à lui, il faut lire les relations de voyage du baron de Mayerbcrg, du comte de Carliste, du P. Avril, de de la Neuville, de Corneille de Bruyn, et les ouvrages de Korb et de Perry. Les relations, un peu plus anciennes et bien connues, du baron de Herberstein, du docteur Fletscher et d'Adam Oléarius compléteront le tableau, qu'il nous est impossible même d'ébaucher ici. En parlant aujourd'hui de la sainte Hume, ou oublie trop à quel point l'Occident a toujours été initié aux secrets intérieurs de cet empire, en apparence impénétrable, mais sur lequel, en réalité, de vives clartés ont été projetées à toutes les époques par des livres curieux et dignes de foi, trop ignorés du commun des lecteurs et même des écrivains.

A l'avènement de Pierre le (irand, les plus graudes difficultés intérieures étaient vaincues. Non-seulement le joug mongol était depuis longtemps

oublié, l'anarchie était aussi domptée en général, et ses derniers symptômes, les mutineries d'une milice insolente, parce qu'elle se composait d'hommes domiciliés, à qui l'on avait permis le mariage, le commerce, et qui formait une corporation, n'avaient au fond rien de très-alarmant. Ka paix publique se serait de jour en jour consolidée si l'on s'était borné a de lentes el progressives réformes, si la vie nationale avait pu continuer h se développer conformément au géiûe particulier du peuple russe, et si l'on n'avait pas pris à tâche de déraciner complètement les vieilles mœurs. Pourtant, aussi bien qu'a tout le monde, Pierre nous apparaît comme un géant, comme une des plus grandes et des plus remarquables ligures de l'histoire lout entière. « Jamais, avons-nous dit ailleurs, on n'avait vu une volonté plus énergique lutter avec plus de courage contre tous les obstacles imaginables. Pour les surmonter et suffire a la tâche de tout créer ou tout transformer, il fallait une force presque surhumaine, el peut-être même u était-ce pas Irop pour l'entreprendre de celte passion effrénée, sauvage quelquefois, qui fait lâche, il esl vrai, dans cette vie imposante, et qui, pour notre part, ne nous permet pas de qualifier Pierre, comme fait M. Ouslrialof, son plus récenl et très habile historien, « un des plus beaux ornements de l'espèce humaine. »

Toutefois, si nous admirons l'énergie et le génie de l'homme qui commença ou renouvela toutes choses en Russie, c'est eucore une question pour nous de savoir si ce renouvellement complet et violent élail nécessaire ; si, a défaut de cette crise épouvautable, la Russie n'en serait pas aujourd'hui au même point, avec une séparation moins profonde entre les deux principales classes de la population, avec une culture plus originale, peut-être avec moins de dépravation dans les hautes classes, moins d'ignorance des priucipes de moralité dans les basses. Roris Godounof , Alexis Mikhaïlovitch el Fœdor Alexéïévitch avaient jeté les premières semences de la civilisation ; peut-être auraient-elles germé et porté des fruits, lentement et solidement, sans des procédés si violents, avec le simple secours du temps, le plus grand des maîtres. Une seule réforme, celle que depuis longtemps nous signalons comme urgente, — car elle est toujours a faire, — la réforme du clergé, élevé à la dignité morale, eût préparé et amené toutes les autres ; eh si elle s'était accomplie, la Russie ne serait peut-être pas

aujourd'hui la puissance purement militaire dont l'extrême développement territorial et matériel devient pour l'Europe un objet de terreur.

Mais soyons juste : ces idées, qui sont un produit de nos mœurs douces et plus imbues de l'esprit du christianisme, n'étaient pas celles qui dominaient, même chez nous, au temps de Pierre le Grand ; elles ne pouvaient donc pas présider a son œuvre. 11 conservera dans l'histoire la haute place que tout le dix huitième siècle lui a assignée unanimement, surtout depuis Voltaire, son excellent historien; et cette place serait élevée au-dessus de toute atteinte, si ce maître absolu de toutes les volontés de son peuple, ce despote impatient de tout frein, avait été plus maître de lui-même, s'il avait dompté la barbarie en lui, comme il s'était promis de le faire tout autour de lui.

La Russie était déjà un empire immense. Son étendue, en Europe, allait déjà au delà de quatre millions de kilomètres carrés, équivalant à huit fois celle de la France. En Asie, elle était de plus de dix millions et demi de kilomètres carrés, ce qui est beaucoup plus que la superficie de l'Europe entière. Depuis 1462, elle avait, si l'on prend pour point de départ la grande-principauté de Moscou, telle qu'elle avait été alors, gagné trois millions deux cent mille kilomètres carrés, le sextuple de la superficie de la France, et la Russie avait ajouté toute la partie asiatique à son primitif domaine. Elle avait une population d'environ seize millions d'âmes, populatiou très-clair semée, il est vrai, mais qui pourtant commençait déjà à se condenser sur quelques points.

En outre des douceurs d'un climat que les rayons du soleil réchauffent avec mesure, il manquait à la Russie uue chose, mais une chose capitale, l'embouchure de ses lîeuvos les plus propres au commerce, de la Neva, de la Duna, du Dniépr, et même du Don : la Dvina seule atteignait la mer sans s'éloigner du pays qui renfermait son berceau. De là, impossibilité d'écouler et de mettre en valeur les produits du sol, les peaux, le suif, les fourrures, les grains, le lin et le chanvre, le bois, la laine, les soies de porc, etc., et par conséquent pénurie de capitaux; de là aussi séquestration, ou du moins isolement, difficulté d'entretenir des relations un peu suivies avec les autres pays de l'Europe. Celte difficulté était encore augmentée par les mœurs ei les habitudes nationales. Pleins de suffisance el

de préjugés, les Russes se croyaient au-dessus de tous les peuples de la terre, et ne pouvaient voir de vrais chrétiens ni dans les catholiques, ni dans les protestants; ils s'inquiétaient peu des jugements de l'Europe, n'avaient qu'une idée bien imparfaite de ses arts, étaient étrangers à la mobilité, a l'esprit entreprenant de ses populations. Ils vivaient à l'orientale, n'aimant de l'activité que les intrigues, du reste indolents et appesantis en outre par un costume incommode, quoique approprié au climat, embarrassés d'une longue barbe dont une certaine gravité pédante était inséparable, et esclaves d'une étiquette, d'un formalisme, qui excluaient les allures libres et les mouvements spontanés. Point de société dans le sens qu'en France on a toujours attaché à ce mot : il n'y avait point de commerce entre les deux sexes ; les femmes, reléguées dans le gynécée, n'avaient nul besoin des adorations des hommes, et ceux-ci, quoique habitués à la civilité et très-prodigues de démonstrations de politesse, ne connaissaient pas même de nom la galanterie et les manières chevaleresques.

Telle était la Russie à la lin du dix-septième siècle, et tels étaient les points par rapport auxquels Pierre le Grand eut surtout hâte de lui donner un aspect nouveau.

A la cour tsarienne, on commençait à connaître les mœurs des peuples d'Occident ; il y avait à Moscou des étrangers en assez grand nombre, et parmi eux avait été choisi un des premiers maîtres du jeune tsar, François Tîmmermann, de Strasbourg, appelé à lui donner des leçons de sciences militaires et de mathématiques. Mais un autre, plus distingué, avait eu sur lui une tout autre influence. C'était François Lefort, de Genève, arrivé en Russie en 4675, trois ans après la naissance du jeune Pierre Alexéïévitch, en qualité d'officier de fortune, car il avait déjà fait la guerre en Hollande. L'année suivante, il fut reçu au service du tsar Fœdor avec le grade de capitaine d'infanterie, et après la mort prématurée de ce prince, il fut attaché à ses frères, surtout au plus jeune, qui avait alors dix ou onze ans ; lui-même en avait vingt-six ou vingt-sept. Au temps où commence notre période, il était général-major et pouvait tout sur son jeune souverain.

Celui-ci, vivant loin des affaires, de 1C8'2 a 1689, tant a raison de sa jeunesse que par suite de l'esprit dominateur de la tsarevne Sophie, s'était attaché au Genevois, homme instruit, connaissant le monde et parlant

agréablement ; il avait écouté avec avidité les récits qu'il faisait de ce qui se passait dans les pays civilisés, parvenus, à force de travail, à une haute prospérité ; il avait pris en dégoût la barbarie qui régnait autour de lui et qui avait pour effet l'impuissance politique, et avait conçu le projet d'amener un étal de choses tout différent.

Maintenant le temps était venu où il était en son pouvoir de réaliser tous ces rêves d'une intelligence précoce, et, pouvant compter sur l'appui de Le fort, dont il avait fait son ami, il l'entreprit.

Lefort lui avait fait sentir que le fondement de toute puissance était une armée, une armée permanente dont la discipline aurait fait un instrument docile et facilement maniable, telle enûn que la Moscovie ne la possédait pas encore. Même les jeux de l'enfance avaient dû lui servir a préparer celte armée. Entouré, à Préobrajensk, de cinquante enfants nobles qui partageaient ses exercices et ses plaisirs. Pierre en avait formé deux compagnies dites pateschniyé ou de jeu, dans lesquelles, sous la direction de Lefort, il avait fait l'apprentissage du métier des armes, passant par tous les grades, se soumettant à toutes les exigences . à toutes les fatigues du service. Maintenant il fit de ces deux compagnies deux régiments, noyaux d'une année régulière , et qui . encore aujourd'hui , sont à la tête de l'infanterie de la garde impériale , sous les noms de Préobrajensk et de Séménofsk.

Le second besoin, après l'armée, c'était la marine. Déjà Alexis, le père du jeune prince, dans le but de commercer avec la Perse par la mer Caspienne, avait fait construire, par des Hollandais, un navire qui avait descendu l'Oka et le Volga depuis Dédinof jusqu'à Astrakhan, mais qui avait clé brûlé par les Kosaks du Don. De l'équipage dispersé, il n'était retourné h Moscon que deux hommes de la même nation, dont l'un, Karsten Brand, fut élevé dans la suite au poste de premier ingénieur-constructeur de la marine. Le hasard lit voir à Pierre la barque a voile sur laquelle ce marin était revenu. Le jeune monarque ordonna d'en construire de semblables sur le bord du lac de Péréïaslavl. y travailla lui-même, et eut bientôt toute une petite escadre. Dès 1693, il fit, sur un navire a lui, le voyage d'Arkhangel ; il s'avança même jusqu'à Ponoï, sur la côte de la Laponie. L'année suivante, il entra dans le même port d'Arkhangel avec plusieurs vaisseaux

Ko l-A RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

russes, et il nomma au grade d'amiral le prince Roinodanofski, vieillard a qui il avait déjà donné le titre de généralissime.

Mais la mer Blanche gèle en hiver : ce n'est pas par cette voie qu'on pouvait se mettre en contact avec l Europe. Étant en guerre avec la Turquie, par suite de l'alliance formée contre elle entre la Russie, la Pologne et l'Empire. Pierre songea à la mer d'Asol, dont la possession l'introduisait dans la mer Noire, et où le Don, un des grands fleuves russes, avait son embouchure. Les premières tentatives de ses armées échouèrent ; car, sans escadre, il était impossible de faire sérieusement le siège de la forteresse. Rientôt un chantier établi a Voronège. non loin du Don, lui fournit un certain nombre de galères, et dès lors il était à même d'investir Asof aussi du côté de la mer. Cette flottille délit celle des Turcs, cl. après un siège de deux mois, la ville tomba au pouvoir des Russes ( I 696k

Toul cela lui lit voir clairement qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de puissauce que la civilisation. Déjà Lefort l avait porté à attirer dans ses Ktats des officiers de toute espèce , artilleurs , ingénieurs , officiers d etai-major, etc., puis des soldats allemands habitués à la discipline, des constructeurs, des mécaniciens, des savants et des artistes. Maintenant il résolut de tout voir sur les lieux mêmes, et, en 1697. il quitta la Russie à la suite d'une ambassade dont I^efort et deux fonctionnaires russes étaient les chefs ostensibles. On connaît, par Y Histoire de Pierre le Grand, de Voltaire, tous les détails de cette pérégrination et de la vie de maître Pierre dans les chantiers de Zaardam, de sa visite en Angleterre, puisa Vienne et à Dresde. Il allait se rendre encore à Venise, lorsque les nouvelles de Moscou le forcèrent à retourner dans son empire. Mais son principal but était atteint, la civilisation avait révélé tous ses secrets à son regard scrutateur.

Il avait confié le gouvernement au conseil des boïars. sous la présidence du prince Romodanofski, à qui il avait donné le titre de prince César, et que. dans ses lettres, il qualifiait assez bizarrement de Sire. Celui-ci avait déjà étouffé un soulèvement des strelitses. Ce corps, irrité des innovations introduites par le tsar, prévoyait que le jour n'était pas éloigné où l'on se passerait de ses services. 11 délestait Pierre et en était détesté. Afin d'échapper au danger d'être cassé, il se révolta pour la quatrième ou cinquième fois depuis la mort de Fiedor. Un instant la terreur régna à Moscou, mais les

boïars firent marcher coutre les insurgés les deux régimeuts de nouvelle formation, et ceux-ci restèrent maîtres du terrain. L'ordre était rétabli, lorsque Pierre reparut au Kremlin, en juge inexorable. Plusieurs centaines de miliciens furent condamnés a mort et exécutés, beaucoup d'autres furent exilés loin de la capitale. En vain le patriarche essaya-t-il d'intervenir afin de sauver une partie des coupables : pour Pierre, il ne pouvait être question de clémence ; il assista lui-même aux exécutions, soutenant par sa présence le courage des bourreaux. Comme il avait de fortes raisons pour soupçonner la tsarevne Sophie d'avoir fomenté cette révolte, il Qt dresser sous les fenêtres de son couvent vingt-huit potences auxquelles furent attachés cent trente conjurés, dont trois tenaient en main la supplique que la princesse lui avait adressée en leur faveur. La femme de Pierre, Eudoxie, qu'il n'aimait point, fut enveloppée dans cette conspiration, et il la lit enfermer dans un couvent de Souzdal, après avoir obtenu du clergé un divorce formel d'avec elle.

A cette époque, en 1699, Lefort mourut, et, au bout de peu de mois, il fut suivi dans la tombe par Patrick Gordon, autre favori du tsar et, comme Lefort, un de ses principaux instruments. Pierre les pleura tous deux avec douleur; puis il donna la place qu'ils avaient occupée dans sa confiance a un protégé de Lefort, Alexandre Menchikof, qui. malgré son humble naissance, avait été admis dans le corps des paleschniyé, et qui, habile a servir le prince dans ses plaisirs secrets, comme dans l'accomplissement de sa grande tâche, lui était déjà devenu indispensable. Il était plus jeune de deux ans que son maître, et avait alors le rang de général-major Sa vie, que nous n'avons pas a raconter ici, a tout l'intérêt d'un roman.

Les strélilses furent remplacés par vingt-sept régiments d'infanterie et deux régiments de dragons, formant un total de trente-deux mille hommes fournis par un recrutement général, et qui, en trois mois, furent en état de tenir la campagne. Les places d'officiers ne furent données qu'au mérite et à l'ancienneté.

A partir de l'an I7IMI, les réformes se succédèrent coup sur coup. Les plus délicates furent celles qui se rapportaient a l'Eglise. Pierre en changea le mode d'organisation et enleva aux couvents l'administration de leurs biens, qu'il leur rendit toutefois peu de temps avant sa mort. Le dixième

patriarche de toutes les Russies, Adrien, étant venu à mourir il 700), il ne lui donna pas de successeur, se réservant à lui-même la direction suprême de l'Église, et remplaçant ce premier pasteur par un éparehat dont les décisions devaient toujours lui être soumises, et d'où sortit, en 4721 , le Saint- Synode. Pierre ordonna aux habitants des villes et aux classes supérieures de renoncer à la barbe, si chère à leurs ancêtres, et d'adopter le costume alterna nd ; aux habitants descam pagnes seulement il permit de se racheter de cette obligation moyennant payement d'une redevance. U réduisit le luxe et l'état de maison des boïars, habitués a traînera leur suite une tourbe innombrable de serviteurs. Il s'appliqua à augmenter les revenus de l'État, qui pouvaient s'élever alors a la somme très-insuffisante d'environ vingt-cinq millions de francs, et qu'il porta, dans le cours de son règne, jusqu'à soixante-cinq millions. Il régla mieux aussi la perception de l'impôt. Il concentra l'administration générale dans des collèges ou chambres {prikazesi. 11 assura une certaine indépendance au commerce, qui composait presque a lui seul la bourgeoisie, et jeta les fondements des premières fabriques et manufactures. Ce fut avec une grande joie qu'il annonça un jour a Menchikof qne l'uniforme dont il était revêtu était fait de drap russe. U lit importer des livres utiles, ouvrit des écoles dans les principales villes, établit des imprimeries, s'appliqua constamment a augmenter le nombre des savants étrangers déjà domiciliés en Russie, envoya dans les pays d'Occident des fils de familles distinguées, et recommanda surtout aux membres du clergé de perfectionner leur instruction. En 1703, parut le premier journal russe : l'épreuve en avait été corrigée de la main même du tsar. Eu 1710, on publia le premier calendrier rédigé pour toutes les classes de lecteurs, et imprimé en caractères civils, forme de lettres qui prit alors la place des caractères ecclésiastiques 1 .

• Juwju'à l'an 1700 , od se servait, en Russie, de l'ère .le la création .lu inonde d'après les Septante, et Tannée commençait par le 1" septembre. A l'occasion de la fin du dix-septième siècle, Pierre le Grand célébra un jubilé solennel et changea cette manière de compter. Il adopta l'ère de la naissance de Jésus-Christ, et fixa au 1" janvier le commencement de l'année Comme les Rosses, à l'exemple des Grecs, comptaient 5508 ans avant Jésus-Christ, la concordance entre les deux ères s'établit de la manière suivante : De Tan du monde, exprimé à la manière grecque, il faut, pour trouver l'an de Jésus-Christ, retrancher 5508. s'il s'agit de* mois du I " oeptcmhre au SI décembre, et, pour les autres mois. *>510.

QUATRIÈME PÉRIODE m

Mais une des choses les plus essentielles pour Pierre et pour l'accomplissement de ses vues était de se rapprocher de l'Europe, et, pour cela, d'être maître d'une certaine étendue de cotes sur la mer Baltique. Il essaya d'abord de déterminer la Suède a lui faire volontairement la cession de Narva ou de Nyenschanz (Newa-Schanz). Mais comme on lui répondit par uu refus, il profita des dispositions hostiles du Danemark et de la Pologne contre cette puissance militaire, encore formidable alors, pour agir avec des alliés. Après avoir signé, dès .1699, avec le roi Auguste II, électeur de Saxe, un traité secret, il attendit seulement le moment où toutes hostilités auraient cessé entre lui et la Porte-Ottomane, pour se déclarer ouvertement; et, en effet, lorsque l'armistice conclu a Karlovitz, en 1698, eut été prolongé pour trente ans par une convention signée a Constantinople (1700), il n'hésita plus a déclarer la guerre a la Suède, et commença le siège de Narva. Auguste avait déjà envahi la Livonie. Ainsi commença la grande guerre du Nord, qui, pendant sa durée de vingt et un ans, épuisa les forces de l'Europe septentrionale, en même temps que la guerre de la Succession d'Espagne absorbait l'attention de toutes les puissances de l'occident et du centre de notre partie du monde.

La Suède, menacée ainsi de toutes parts, était gouvernée, depuis 1697. par un jeune roi de dix-huit ans, qui n'avait pas encore annoncé de grandes qualités. Mais le guerrier le plus actif et le plus entreprenant ne tarda pas à se révéler en Charles XII, qu'on vit alors, insensible aux plaisirs de son âge et aux jouissances du luxe et de la sensualité, ne se plaire que dans la vie des camps, et développer autant d'intelligence que de bravoure. Prompt dans ses apprêts et dans ses mouvements, il parut devant Copenhague et força le roi de Danemark, Frédéric IV, de signer la paix de Travendahl (18 août 1700), en restituant au duc de Holstein-Gottorp, ami et allié de Charles, tout ce qu'il lui avait enlevé. Puis il débarqua avec vingt mille hommes en Livonie, marcha vers Narva, et livra aux Russes, trois fois plus nombreux que les siens, une bataille (30 novembre) où il les mit complètement en déroute et fit prisonniers tous leurs principaux généraux. De Narva, il se porta vers Riga, força Auguste II d'en lever le siège, et le suivit au delà de la Duna.

La campagne n'avait duré que quelques mois, et déjà Charles XII. vain-

queur de trois ennemis, était en mesure de dicter les conditions d'une paix qui aurait fait de lui l'arbitre du Nord. Avide de combats et de dangers, il ne profita pas d'une si belle occasion, mais entra en Pologne, détrôna le roi Auguste, lit élever a sa place Stanislas Leszczynski, et abandonna la guerre de Russie à ses lieutenants, jusqu'à ce que, au bout de cinq ans. il eût conclu aux environs de Lûtzen, et au cœur des États héréditaires du roi de Pologne, la paix d'Alt-Ranstaedt (24 septembre 1706), par laquelle Auguste, renonçant a ce titre, promit de se contenter de celui d'électeur de Saxe.

Pierre profita habilement de cet intervalle pour aguerrir son armée : « Je sais bien, dit il, que ces Suédois nous battront longtemps, mais a la tin ils nous apprendront à les battre, » et, secoudé par Chérémétief, le prince Galitsyne, le favori Meochikof. Apraxine, Bruce, etc., il réussit a s'emparer non-seulement de l'Ingrie, mais de la plus grande partie de la l.ivonie et de l'Esthonie. Tirant un bon augure de l'avantage remporté par Chérémétief sur les Suédois, non loin de Dorpat, le 10 janvier 1702, il attaqua la forteresse de Nœtebourg, sur le lac Ladoga, et, l'ayant prise, il changea son nom en celui de Schtiuelbourg , car il comptait en faire la clef delà Baltique. En même temps, le général Bauer se rendit maître de Marienbourg, en Livonie. En 1703, Chérémétief arracha aux Suédois le fort de Nvenschanz, conquête qui fut suivie, dans le même mois, de la prise de ïamy (aujourd'hui Iambourg) et d un avantage remporté sur la Néva. par Pierre en personne, contre deux navires suédois. Il attachait une grande importance à cette première victoire sur eau : aussi jugea-t-il qu'il devait en être récompensé, et le grand-amiral Colovine fut chargé de le décorer du cordon de Saint-André Protoclète, c'est-à-dire le premier appelé, ordre de chevalerie de premier rang, qu'il avait fondé en 1698. Maitre entin de l'embouchure de la Néva. il résolut de s'y maintenir à tout prix, et, sans attendre qu'une cession formelle lui eût restitué ce territoire, jadis consacré par la valeur de saint Alexandre Nevski, il se hâta d'y jeter, sur une petite Ile du fleuve, les fondements d'une forteresse, à laquelle il donna le nom de son patron, etdout il nomma Meochikof gouverneur général. Ce fut le 27 mai 170.~. Des maisons particulières ne tardèrent pas a se grouper autour de cette citadelle destinée à devenir le noyau d'une nouvelle capitale el à lui offrir à luimême l'asile du dernier repos. Pierre n'y habitait d abord qu'une maison-

QUATRIÈME PÉRIODE 12b

Dette (donùk) eu buis, sur le bord du fleuve, maisonnette a laquelle, pour la conserver, on .a fait comme une espèce d'étui en briques avec un toit en tuiles ; et l'auvent que forme ce toit abrite la nacelle du grand homme, construite par lui-même, et a laquelle on a donné le nom de grand-père de la marine russe. Pour mettre Saint-Pétersbourg a l'abri de toute attaque, il fit commencer la construction de Kronschlott, vis-à-vis de Kronstadt, et de l'autre côté du chenal étroit qui seul donne accès , à l'embouchure de la Neva, à des navires d'un certain tirant d'eau, venant du golfe de Finlande.

Pierre se multipliait. Le 20 août 1704, il prit d'assaut Narva, où il sut modérer l'ardeur de ses guerriers altérés de sang. Ivangorod se rendit. Il était tantôt sur les bords de la Névaeten Finlande, ou dans la Livouie, tantôt à Moscou pour y célébrer un triomphe, puis à Voronège ou à kief. ou à l'armée de Pologne, avec laquelle il remporta, à kaliscb, le 20 octobre 1700, sa première victoire en bataille rangée sur les Suédois.

Cependant, depuis la paix d'Alt-Ranstanlt, il avait à soutenir seul les efforts de son formidable ennemi. 11 chercha au moins à s'assurer le concours delà république, qui n'avait pris aucune part a ce traité; et, à cet effet, il se rendit a Lublin et à Varsovie. Mais quand il reçut la nouvelle de l'approche du roi de Suède, qui, après un long séjour en Saxe, marcha vers l'Oder, il retourna à Saint-Pétersbourg, laissant la conduite de la guerre à Menchikof, alors lieutenant général, prince russe et prince d'Empire.

Charles XII, après avoir confiné Auguste H dans ses Etats héréditaires et mis ordre aux affaires de la Pologne, rouvrit en personne la campagne contre la Russie, avec cent mille soldais aguerris et pleins de couliance eu leur chef toujours victorieux et le modèle du guerrier. A travers la Lituanie, il marcha sur Mohilef, espéraut pénétrer ensuite jusqu'à Moscou. Il avait déclaré que là seulement il traiterait de la paix. Ayant appris cela. Pierre s'écria : « Mon frère Charles veut trancher de l'Alexandre, mais ce n'est pas en moi qu'il trouvera un Darius I »

Les événements qui suivirent sont assez connus pour qu'il nous soit permis de nous borner à leur sujet à une simple mention. On sait que, comptant sur le secours de Mazeppa, atamàn des kosaks, et traître à l'égard du tsar, il se dirigea de Smolensk vers l'Oukraine ; qu'en butte à la fatalité qui trompa toutes ses prévisions, il s'y trouva sans magasins, sans subsistances

sans moyens de transport, privé de ce renfort de kosaks sur lequel il avaii compté, épuisé par les distances parcourues et par l'absence de ressources dans un pays ravagé a dessein par l'ennemi. C'est dans de telles circonstances que Charles XII dut livrer, le 8 juillet 1709, la bataillé de Poltava, dont Pierre le Grand sortit vainqueur, et qui abattit la puissance de la Suède, fondée par Gustave- Adolphe. L'armée de Charles XII fut anéantie ; lui-même eut de la peine à atteindre le Boug pour demander un asile aux Ottomans. Le renouvellement de l'alliance du Nord, entre Pierre, Auguste 11 et Frédéric IV, fut la conséquence immédiate de ce désastre.

L'infatigable tsar, après avoir célébré a Moscou un triomphe en feveur duquel le peuple russe commença alors a lui sacrifier son ressentiment, et avoir réorganisé son armée, commença la campagne de Livonie et de Carélie, tandis que Mcnchikof agissait eu Pologne et jusque dans la Poméranie suédoise. Vybourg, Riga, Dunamunde, Pcrnau, Kexholm et Reval tombèrent successivement en son pouvoir, de manière que la conquête des provinces baltiques se trouva achevée (1710). Peut-être, jwur forcer la Suède à les lui céder, eût-il porté la guerre jusque devant Stockholm, si de graves circonstances n'étaient venues détourner son attention du côté du sud.

Cédant aux instances de Charles XII, le divan de Constautinople déclara inopinément la guerre a la Russie. Pierre s'avança aussitôt jusqu'au Prouth, d'où il espérait atteindre les hauteurs du Danube, afin de passer ce fleuve, en prévenant le grand-visir. Mais celui-ci avait déjà opéré son passage, et quand Pierre, après avoir quitté Iassy, s'avança le long du Prouth vers le bourg de Faltchei, il se vit enveloppé de toutes parts par un ennemi bien supérieur en force. Malgré un premier succès, il n'avait en perspective que la captivité ou la mort ; mais sa femme Catherine le sauva.

Pierre venait de l'épouser en secret aux environs de Varsovie (juin 1711); néanmoins elle passait encore pour sa maîtresse, comme elle l'avait été en effet depuis 1704. Née en 1082. Catherine, dont le vrai nom était Marthe Rabe\ et qui, d'abord luthérienne, s'était ensuite convertie au culte gréco- russe, était d une si humble condition, que c'est comme par miracle qu'elle s'est assise sur un des plus puissants trônes de l'univers.

1 Nous fiomtut-s «n mesure de fournir les preuves de toutes ces assertions.

QUATHIËME PÉRIODE 1*7

La jeune mariée accom pagnait son époux dans son expédition contre les Turcs. Elle le pressa d'ouvrir des négociations avec le grand-visir, et promit de trouver le moyen de les faire accueillir. De concert avec Cliérémétief, devenu feldmaréchal , elle lit faire des propositions, et ce compagnon d'armes du tsar envoya au dignitaire turc, en même temps que sa lettre, les bijoux et les fourrures de Catherine, ainsi qu'une forte somme d'argent, à laquelle il promit d'en ajouter encore une autre. La vénalité des fonctionnaires turcs est conuue : le grand-visir lit des conditions acceptables, et ainsi se conclut, le 25 juillet 1711, à l'étonnement de toute l'Europe et au grand déplaisir de Charles XII, encore retiré à Bender, et qui, même après, s'opiniàtra a ne pas quitter la Turquie, a moins qu'on ne mit une armée à sa disposition, la fameuse paix du Prouth ou de Housch. La restitution d'Asofavec son territoire, l'abandon du pays des Zaporoghes, la promesse de ne pas s'immiscer daus les affaires de Pologne, et le libre passage accordé au roi de Suède (qui ne daigna pas en profiler) n'étaient pas un prix trop élevé pour se racheter d'une position si critique.

Après un tel service rendu a l'État par Catherine, Pierre n'hésita plus à déclarer publiquement son mariage, et, en 1712, il la lit solennellement reconnaître en qualité de tsarine.

Cependant les sollicitations incessantes de Charles XII lirenl recommencer la guerre avec la Porte-Ottomane, jusqu'en 1715, où la paix d'Andrinoplc y mit 1m et força le roi de Suède a quitter le territoire turc. La guerre du Nord continuait pendant son abseuce, en vertu de ses ordres. Elle eut alors

(1712> pour principal théâtre la Poméranie et les pays voisins, où le peu d'accord eutre les alliés amena la perle de la bataille de Gadebusch et trompa aussi en d'autres points l'attente de Pierre, toujours infatigable dans ses efforts. 11 entreprit alors la conquête de la Fiulande, incendia Helsingfors, se rendit maître d'Àbo, occupa VYasa, et fit marcher ses troupes jusqu'à Tavastéhous. Pendant ce temps, ses alliés, renforces des Prussiens, faisaient enfin des progrès de leur côté : le général suédois Steenbock capitula dans Tœnningen et se rendit avec son corps d'armée ; et, quelques années après (lin de 1715;, Stralsund même ouvrit ses portes aux troupes dano- prussiennes. La flotte russe domina dans la mer Baltique : le combat naval de Hangoe-Oud ou Tveremunde i7 août 1714) lui avait livré le fort

de Nyschlott, les iles d'Aland el la Finlande tout entière. La terreur se répandit dans Stockholm. A la tiu, le baron de Goerz décida Charles XII à traiter avec son rival, et un congrès s'était formé dans l une des iles d'Aland, lorsqu'on apprit la nouvelle de la mort du roi. tué au siège de Frédérikshall en Norvège (il décembre 1718). Cette catastrophe eut pour conséquence la continuation de la guerre.

Nous ne pouvons entrer ici dans les détails ; niais le tsar, présent partout, arrivant tantôt a Berlin, tantôt à Copenhague, puis à Karlsbad et a La Haye, déploya une admirable activité, el toute celte époque est extrêmement curieuse sous le rapport diplomatique; car tout le monde rechercha t'ailiance de la Hussie. qui s'étail même trouvée un instanl en mesure, et pour la première fois, d'être l'arbitre de l'Europe, en se prononçant soit ' pour, soit contre la France, vers la lin de la guerre de la Surcession d Espagne.

Avant d'arriver a la conclusion de la paix, disons seulement que, pour la déterminer, Pierre dut faire deux fois une descente en Suède, et qu'il redoubla encore d'efforts depuis que ses alliés, jaloux de sa grandeur toujours croissante, l'avaient abandonné. Enfin le traité de Nystadt<10 septembre 1721), en mettant lin a la guerre du Nord, fonda celte grandeur sur des bases solides. Eu échange d'une indemnité pécuniaire, la Suède céda a la Hussie la Livouie, l'Esthonie, llngrie, la Carélie avec Vybourg el Kexholm. en loul deux ceut trente mille kilomètres carrés, c 'est-a-dire un peu inoins que la moitié de la France ; et Pierre sacrifia aux grands intérêts de son empire le duc de Holslein, qui avait reçu de lui la promesse qu'il l'aiderait a se remettre eu possession du Schleswig. La paix de Nystadt changea la face des choses dans le Nord : la Suède redescendit au second ou même au troisième rang des puissances, et la Hussie prit sa place au premier.

Le sénat, qui avait remplacé la cour des boiars eu 1711, et le sain lsyuode, autre création nouvelle, contemporaine de la paix de Nystadt. vinrent aussitôt prier Pierre, au nom du peuple, d'accepter les litres de père de la pallie et i\' empereur de toutes les Russies, et lui décernèrent le surnom de Grand. Pierre refusa d'abord; cependant il prit, le 1 novembre 1721 , le titre impérial, que lui reconnurent aussitôl la Prusse, la Hollande

QUATRIÈME PÉHIODR H9

et la Suède, mais que les autres puissances ne lui accordèrent, longtemps après, que sous toutes réserves.

Us voyages dont nous avons parlé il n'y a qu'un instant, l'avaient aussi conduita Paris au mois d'avril 17i7. Accueilli avec enthousiasme, il y conclut avec le régent un traité d'amitié et de commerce; cependant il ne réussit pas a séparer la France de l'Angleterre, principal but de cette visite, non plus que dans ses projets' sur le Mecklembourg. Après un séjour de quatre mois a Paris, séjour célèbre par l'essai que fit la Sorbonne pour le disposer en faveur d'une réunion de l'Église gréco-russe avec l'Église latine, il retourna h Saint-Pétersbourg, où le siège du gouvernement avait été transféré en 1712, et où des fonctionnaires publics avaient commis de ces dénis de justice et de ces actes de concussion qu'on a toujours reproches et qu'on reproche encore a l'administration russe. Pierre se montra implacable aux auteurs de ces méfaits.

Déjà s'élevait dans la capitale du Nord, près de la Néva, mais légèrement construit, le premier Palais d'Hiver', ainsi que le Palais d'Été, entouré d'un vaste et beau jardin ; le palais Menchikof, dans l'ile de Vassili-Ostrof, éclipsait l'un et l'autre ; et d'autres riches seigneurs s'étaient aussi fait construire de somptueux hôtels. La création nouvelle de Pierre se composait déjà, outre la forteresse avec la cathédrale de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de différents quartiers, où s'alignaient en rues tirées au cordeau, et ayant pour centre l'Amirauté, des maisons innombrables, la plupart encore en bois, mais propres et commodes. Toutefois, dès 1715 aussi, s'annonça le lléau qui, depuis, a été pour Saint-Pétersbourg une menace permanente, les inondations. On assure que Pierre avait reçu à ce sujet un avertissement dont il n'avait pas daigné tenir compte. Occupé a faire jeter, dans les marais de l'ingrie, les premiers fondements delà future capitale, il aperçut par hasard un arbre marqué, a une certaine hauteur, d'une entaille dans son tronc. Il fit approcher un paysan finnois et lui demanda ce que pouvait signifier cette marque. — « C'est la hauteur à laquelle est montée l'inondation dans l'année 1680. » dit ingénument l'homme du pays. — « Tu en as menti !

1 Celui que représente notre dessin est le Palais d'Hiver, rebâti en 1X58, sur le modèle du premier, qu'un incendie venait de dcTorer, «t que le comte RastrHIi, architecte d'Élkiheth. awit terminé en 1 765.

s'écria le tsar avec impétuosité ; ce que tu dis est impossible; » et. de sa propre main, il coupa l'arbre 1 .

Désormais la Russie avait une porte ouverte sur l'Europe : c'était la l'essentiel pour le monarque fondateur ; elle n'était plus en dehors des grandes affaires du monde, et elle avait un débouché pour ses produits.

Afin de pénétrer aussi de plus en plus au cœur du continent européen, Pierre, qui, depuis la bataille de Pultava, s'était fait le dictateur de la Pologne, comme l'avoue M. Oustrialof très-ingénument, s'arrogea un protectorat permanent sur les dissidents, sectateurs du culte qu'il professait lui-même, et que le gouvernement polonais se donnait le tort, fatal a l'existence de la république, de ne pas traiter sur le pied de l'égalité. Ce protectorat, semblable à celui que le gouvernement russe a récemment revendiqué a l'égard des sujets gréco-russes du sultan, et dont les conséquences seraient inévitablement les mêmes, mêla les tsars a toutes les dissensions dont il était dans les destinées de l'État voisin d'être incessamment agité.

A l'époque qui nous occupe, la Russie elle-même n'était pas encore à l'abri des secousses de ce genre. Les réformes de Pierre le Crand avaient violemment heurté les mœurs, les préjugés, les idées religieuses de la grande majorité de ses sujets. Ce u'était pas alors la « sainte Russie » que le chef de l'État invoquait : il traitait sa patrie de barbare, il trouvait absurde cet attachement aux vieux usages dont le peuple se faisait gloire, et qui, à ses yeux, était un devoir de religion. Un sourd mécontentement régnait dans les masses, et, sans la main de fer qui les étreignait, il se serait fait jour en émeutes et révoltes. Les mécontents avaient pour eux l'héritier présomptif du trône, Alexis Petrovitch, issu du premier mariage de Pierre avec Eudoxie Lapoukhine, qu'il avait ensuite répudiée cl reléguée dans un couvent. Pierrre avait vainement tenté d'intéresser ce fils, né en 1695, a l'œuvre de réforme qu'il poursuivait. Russe de la vieille roche, ressentant vivement l'outrage fait a sa mère, disposé comme elle a trouver dans tout ce qui se faisait un sujet de blâme, plein de mépris pour les étrangers, schismatiques ou hérétiques, qu'il voyait accourir de toutes parts, et pour

» Nous avons donné une histoire détaillée de Saint-PéhTsbourp, dans notre ouvrage La Unssic. In Pologne et la Finlande, u. 187 et suiv.

toutes leurs importations, sacrilèges a ses yeux, il inspirait de graves soucis a son père, alarmé relativement a l'avenir de son œuvre. Un complot avait été tramé entre le tsarévitch, sa mère, plusieurs membres du clergé et quelques personnages importants de l'ordre politique, également dévoués à ce parti qu'on a depuis appelé les vieux Russes, par opposition au parti des novateurs ou des Allemands, auquel un grand renfort était ménagé par l'acquisition de la Livonie et de l'Esthonie, provinces auxquelles, a la fin du siècle, devait se joindre encore la Courlande. Ce complot ayant été révélé, Pierre crut ne plus devoir reculer devant les moyens extrêmes. Il se rendit lui-même à Moscou, afin de faire juger ce fils rebelle, et il le déclara déchu de son droit de succession. Indépendamment de l'avis qu'il demanda a une réunion du clergé, il composa un conseil de cent vingt-quatre dignitaires, auquel il ordonna d'agir et de prononcer sans acception de la personne. Par suite de ses propres aveux, Alexis fut condamné h mort. On connaît mal les détails de ce tragique événement, mais on sait que le tsarévitch ne survécut que vingt-quatre heures a la notification qui lui fut faite de la sentence, le 26 juin 1718. Pierre lui lit de magnifiques obsèques, auquel il assista les yeux noyés de larmes. Plusieurs individus convaincus d'avoir trempé dans le complot furent livrés aux supplices les plus barbares.

Pierre usa de la même sévérité envers les grands qui opprimaient le peuple ; il sévit contre tous les actes d'infidélité et de concussion, et n'épargna pas même ses favoris, Menchikof, Chaflirof et Apraxine, lorsqu'ils devinrent l'objet des plus graves inculpations. Il chercha sur de solides bases l'administration de la justice par l'établissement de collèges de gouvernement et d'une commission des lois; et, pour base d'un nouveau code, il choisit celui de son père Alexis Mikhaïlovitch (Oulojénié Zakonof). Il fonda un collège de commerce, et, voulant préparer la création d'un tiers état, que la seule classe des marchands pouvait alors constituer, il favorisa de toutes les manières l'industrie et le commerce, dont il espérait faire pour le pays de nouvelles sources de richesses. En vertu de l'oukase du 16 janvier 1721 , il introduisit une nouvelle hiérarchie des rangs (tchinn), surtout danslebut de donner la prééminence au mérite, lequel devait conduire nonseulement a l'avancement dans le service, mais aussi à une position stable et considérée, à la noblesse héréditaire. Il protégea en outre les arts et les

lettres, dota su nouvelle ville de plusieurs établissements scientifiques, entre autres d'un cabinet d'histoire naturelle, d'un collège des mines, d'une école médico-chirurgicale, etc.; et jeta même, en 1724, les fondements de cette Académie impériale des sciences a laquelle les travaux des Lomonossof, des Euler, des Pallas, des Gmelin, des Schœzer, des Fnehn et des Krug ont fait depuis une réputation européenne. De plus, il força la jeune noblesse a voyager, alin qu'elle se formât à l'exemple des mêmes classes dans les pays étrangers ; il s'efforça d'ennoblir le ton de la société, fit sortir les femmes de leurs gynécées pour prendre part a la conversation des hommes, se réunir avec eux dans des assemblées et adoucir la rudesse de leurs mœurs ; il inventa des fêtes a sa cour, eu même temps qu'il s'occupait de jeux et d'autres amusements pour le peuple. En un mot, rien ne restait en dehors de l'activité dévorante de cet homme, d'un esprit étendu et d'une volonté ferme, véritable Atlas, dont les épaules vigoureuses ont porté avec aisance un fardeau qui serait écrasant pour la commune faiblesse.

Pierre s'immortalisa par des bienfaits sans nombre ; toutefois quelquesunes des mesures émanées de lui devinrent fatales au pays, notamment le décret de succession du 16 février 1722. Alin de ne pas exposer aux périls d'une régence des créations si laborieusement accomplies, il ordonna qu'il appartiendrait a chaque souverain de désigner son successeur, même avec la liberté de lui refuser cette qualité après la lui avoir reconnue, dans le cas où le prince choisi s'en montrerait indigne, soit par incapacité, soit par dérèglement de conduite.

Vers la lin de son règne, Pierre le Grand intervint dans les affaires de la Perse, depuis longtemps déchirée par des dissensions intérieures. Son but était d'assurer à son peuple le commerce de la mer Caspienne, de forcer pour ainsi dire les portes de l'Asie, alin de nouer avec cette partie du monde des relations lucratives, et peut-être de se rapprocher de l'Inde, où il voyait avec jalousie les autres puissances de l'Europe trouver une source abondante de richesses ; puis aussi de prévenir les Ottomans, disposés à profiter de l'anarchie qui régnait en Perse pour se rendre maîtres de tout l'isthme du Caucase. Pierre s'y transporta de sa propre personne a la tête d'une armée de trente mille hommes. Quoiqu'il n'eût guère de succès dans celle entreprise, et qu'il se résolut bienlôt à retourner sur les bords de la >'évu.

elle se termina néanmoins a son avantage, car le chah de Perse envoya un plénipotentiaire à sa cour, et la paix de Saint-Pétersl>ourg fut conclue le 23 septembre 1723. Elle livra à la Russie non-seulement les villes de Derbend et de Bakou, mais en outre, au sud de la nier Caspienne, le Ghilan, le Mazanderan et l'Astrabat, pays que l'empire des tsars, toutefois, ne fut pas encore à même de conserver longtemps, et que Pierre II restitua aux Persans six ans après, en vertu du traité de Rescht. Cette restitution est du trèspetit nombre des pas en arrière que le gouvernement russe, dont le mot d'ordre a toujours été jusqu'à ce jour : En avant ! en avant ! a faits depuis les traités si désavantageux de Kiverova-Gorka 1 1384) et de Stolbova (1617).

Inlàtigable jusqu'au dernier moment, et persévérant dans l'accomplissement de son œuvre, Pierre employa encore les années de 1723 à 1725 a achever une foule de travaux commencés, tels que le perfectionnement de l'administration et de la législation, la réforme des couvents, la canalisation du pays, la préservation de Saint-Pétersbourg du danger des inondations. Afin de sanctifier en quelque sorte le sol sur lequel reposait cetle nouvelle capitale, incessamment exposée à un tel péril, il y avait fait apporter de l'intérieur, avec grande pompe, la dépouille mortelle de saint Alexandre Nevski, héros qui. comme le savent nos lecteurs, avait jadis victorieusement combattu sur ces mêmes lieux. Ces reliques, objets de pèlerinages nombreux, avaient été déposées au couvent que le monarque avait fondé déjà eu 1710 non loin de la Néva, mais a quelques centaines de pas de la ville ; et c'est ce couvent qui, décoré du nom d'Alexandre Nevski, fut élevé au rang d'une laure (lavra), réservé jusqu'alors au monastère Petcherski ou des Souterrains, a kief, et au monastère de Saint-Serge à Troïtza. et devint depuis le siège du métropolitain de Saint-Pétersbourg et d'une. des trois principales académies ecclésiastiques. Les trois laures forment , avec les caUiédrales du Kremlin de Moscou, les principaux sanctuaires de la nation. En mémoire de celle translation, Pierre fonda l'ordre de Saint-Alexandre Nevski, comme il avait fondé, en 1098, l'ordre de Saint-André, qui est le plus ancien et le plus illustre des ordres de chevalerie usités en Russie.

Avant de mourir, Pierre eut encore le temps d'aller à Moscou pour y faire couronner son épouse Catherine (18 mai 1724), qui pourtant, à cetle époque, ne lui donnait que des sujels de chagrin: il est vrai, a dit Vollaire

qu'il lui inspirait plus de crainte par sa colère que de reconnaissance par ses bienfaits. En général, les dernières années de Pierre étaient assombries par les souffrances physiques ou morales : un mal cruel, sans doute fruit de son intempérance, le dévorait, et il y succomba, le 8 février 17*25. a l'âge de moins de cinquante-trois ans.

Ainsi finit le long règne du grand homme, ou plutôt du grand monarque, car, dit encore Voltaire, « en lui l'homme eut ses taches, et le monarque fut toujours grand. » Ajoutons la suite du même passage de notre incomparable écrivain : « 11 a forcé la nature en tout, dans ses sujets, dans luimême, et sur la terre et sur les eaux ; mais il l'a forcée pour l'embellir. Les arts, qu'il a transportés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant, reudu témoignage à son génie et éternisé sa mémoire... Lois, police, politique, discipliue militaire, marine, commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout s'est perfectionné selon ses vues ; et, par une singularité dont il n'est point d'exemple, ce sont quatre femmes, montées après lui successivement sur le trône, qui ont maintenu tout ce qu'il acheva, et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit. »

« Je serai succinct », a dit Saint-Simon, déjà en 1698, dans ses Mémoires, « je serai succinct sur un prince si grand et si connu, et qui le sera sans doute a la postérité la plus reculée, pour avoir rendu redoutable à toute l'Europe, et mêlé nécessairement a l'avenir dans les affaires de toute cette partie du monde, une cour qui n'en avait jamais été une, et une natiou méprisée et entièrement ignorée par sa barbarie. »

En effet, ce fut la le principal mérite de Pierre le Grand : depuis son règne, la Russie, agrandie, enrichie, lancée dans la voie de la civilisation, quoique sans gouvernail solide, resta sur le premier plan de la scène du monde, mêlée a tous les événements de l'Europe comme de l'Asie, s'élevant a pas rapides et avec un éclat ébouissant vers un degré de puissance te) , qu'il est devenu incompatible avec la sécurité de l'Occident , et l'équilibre politique que tant de transactions y ont laborieusement établi ou maintenu '.

Nous nous bornerons à jeter un coup d'œil rapide sur les règnes qui sui-

« On a beaucoup parlé dans ces dernier? temps du testament politique de Pierre le Grand : nous ne croyons pas à son authenticité.

yi' ATR1ÊME PÉRIODE 155

virent celui de Pierre le Grand jusqu'au règne de Catherine II, si digne, par son génie, de lui élever le monument que la Russie lui devait, monument unique dans son genre, où Falconet a fait reposer son chef-d'œuvre sur un rocher de granit de Finlande, et où la Sémiramis du Nord a, de son côté, imprimé son cachet par cette inscription d'une admirable simplicité : Petro primo Cathabina seconda 1 . Ces règnes, développement progressif de celui du grand homme, sont peut-être moins remarquables sous ce point de vue que sous le rapport anecdotiquc, auquel ils empruntent un inépuisable intérêt. Peul-être mettrons-nous un jour cet intérêt en lumière ; mais en lui mesurant l'espace avec la parcimonie qui convient a un précis, il nous serait impossible de le faire bien comprendre et apprécier.

Pierre n'usa pas lui-même du droit exorbitant que sa volonté, à laquelle il n'y avait point de limites, avait conféré au souverain, celui de choisir son successeur : après sa mort, le prince Menchikof prétendit agir selon ses intentions en élevant au trône l'épouse de son maître. Celle-ci l'occupa alors pendant deux ans (1725-1727) sous le nom de Catherine Alexéïevna, sans s'appliquer beaucoup elle-même aux affaires, qu'elle abandonna à son insouciant conseiller, mais en montrant toujours un religieux respect pour l'œuvre du grand réformateur, et en s'efforçant de la continuer. Elle essaya aussi de régler l'ordre de succession par une loi qui ne reçut toutefois qu'un commencement d'exécution. En vertu de celle loi, non moins qu'en vertu de son droit, Pierre II Alexéïevitch, le seul rejeton mâle de la maison de Romanof, enfant de treize ans, né du mariage du malheureux tsarévitch, hïs de Pierre, avec une princesse de Wolfenbûtlel, fut placé, après elle, a la tête de l'empire. Mais ce règne, fort court (1727-1730), comme le précédent, fut un recul plutôt qu'un progrès dans la voie tracée a tous les successeurs de Pierre. Tout était livré à l'intrigue. L'inlluence prédominante de la lamille des princes Dolgorouki détermina la chute et l'exil de Menchikof. qui, entouré des siens, livrés comme lui a la misère, passa ses derniers jours sur les bords glacés de l'Obi, aux environs desquels il mourut en 1 729. Pierre 11 fut enlevé par la petite vérole au moment où il devait partager sa couronne avec une jeune princesse Dolgorouki.

* Yoir noire planche représentant ce niaeniliquo monument.

Catherine Pavait institué un haut conseil intime. En 1730, ce conseil se composait de huit membres, dont quatre princes Dolgorouki, deux princes Galitsyne, auxquels il faut ajouter le chancelier comte Golovkin et le vicechancelier baron Ostermann. Codant aux suggestions des Dolgorouki, il prétendit limiter le pouvoir des tsars h son propre profit, et, dans l'espoir d'y mieux réussir, changea l'ordre de succession établi, en appelant au trône, h la place de la descendance féminine de Pierre le Grand, la descendance également féminine de son frère aîné Ioann V. C'était le jeune Charles-Pierre- IJIric (Pierre III), fils d'Anne Pétrovna et du duc de Holstein, prince né en 17ii6, qui avait les premiers droits, et, après lui, sa mère, puis la sœur de sa mère, Elisabeth Pétrovna. Mais les deux césarevnes furent sacrifiées à la tsarevne 1 Anne loannovna, qui même aurait dù céder le pas à sa sœur aînée, Catherine loannovna, depuis 1716 épouse du duc de Mecklembourg- Schwerin. Anne avait été mariée par son oucle, en 1710, au duc de Courlande, et, à cette occasion, Pierre le Grand avait fait célébrer aussi le mariage de soixante-douze couples de nains \ Mais le duc n'avait même pas revu la Courlande, pays alors vassal de la Pologne, quoique conservant vis-a-vis d'elle une certaine indépendance que commençait depuis peu a menacer la Russie ; il était mort en roule quelques mois après. Un douaire ayant été assigné à sa jeune veuve, elle se fixa aux environs de Milan, entourée d'une petite cour dont un favori, Jean Buren ou Biren, était l'âme*. L'histoire du favoritisme occupe une grande place dans les annales de Russie, depuis Pierre le Grand jusqu'au commencement du siècle actuel. Biren, comme Menchikof, est un des exemples des retours de fortune les plus surprenants.

Après avoir rédigé une espèce de capitulation par laquelle le nouveau chef de l'empire bornait lui-même son autorité, le haut conseil envoya des

1 Césarévilch, cësarema, fils, fille d'empereur; tsarévitch, Uarevna, fils, fille de tsar. Aujourd'hui le titre de céaarévilch n'est plus donné à tous les fils de l'empereur, mais à un wul, qui est l'héritier présomptif.

* Il ne faut pat confondre ce mariage de nains avec celui qui eut lieu à l'occasion des noces du fou de cour, prince GaliUyne, sous l'impératrice Anne, en 1739. Alors fut bâti, sur la Néva. le palais de glace dont tout le monde a entendu parler.

1 Ij flatterie a transformé ce nom de Biren en Biron. pour faire croire que le favori avait des liens de parenté aree la famille française célèbre dans l'histoire.

députés a Mitau pour la faire signer à Aune loannovna, qui, de plus, dut promettre d'éloigner de sa personne Biren et sa femme, car cette dernière partageait avec son mari la faveur de la duchesse de Courlande. Le siège de l'empire devait élre fixé de nouveau a Moscou, où Pierre déjà était retourné. Anne y vint, prit les rênes du gouvernement, et permit la publication de l'acte qu'elle avait juré. Mais dix jours seulement s'étaient écoulés depuis son entrée solennelle, lorsque, guidée par les conseils d'Ostermann, ennemi des Dolgorouki et chef du parti des Allemands, elle se lit prier par des députai ions de la noblesse et de l'armée de mettre fin a la tyrannie des grands, et d'exercer le pouvoir aux mêmes conditions que ses aïeux. Alors elle réunit le haut conseil, se lit présenter l'acte comme pour le continuer, le saisit, et, le déchirant de ses mains, elle dit : « Je vous pardonne. » Elle déclara néanmoins qu'elle userait avec modération du pouvoir absolu que ses ancêtres lui avaient transmis. Ainsi fut rétablie, après une trèscourte interruption, l'autocratie qui, avec l'orthodoxie de l'Église orientale, est, selon les historiens nationaux, la condition d'existence de l'empire et la base de la nationalité russe ; et, depuis, ce principe n'a pas cessé un instant de 'présider au sort d'un État qui, en effet, se perdrait du jour où le pouvoir serait divisé et affaibli. Le haut conseil fut aboli, le sénat réintégré dans ses droits, et le cabinet placé a la tête des affaires, sur lesquelles Biren, Ostermann et Munnich exercèrent la plus grande influence. Le dernier, caractère ferme et talent militaire de premier ordre, devint, en 17ô2, feldmaréchal et président du collège de la guerre.

Cette espèce de coup d'État, fait alln de détruire les effets d'un autre coup d'État qui avait eu pour but de substituer a l'influence des étrangers celle de l'aristocratie des vieux Russes, est un des incidents les plus curieux de toute l'histoire de Russie, et pourrait donner lieu aux développements les plus instructifs et les plus dignes d'intérêt.

Quant à la suite du règne d'Anne loannovna, avec laquelle la branche ainée de la famille de Romanof remonta un instant sur le trône, il ne fut pas sans gloire, malgré l'oppression intérieure et le système d'espionnage établi par Biren ; et il continua l'œuvre de Pierre le (irand, fondateur de la branche cadette, destinée à déposséder délinitivement la branche ainée.

Renonçant a tout agrandissement du côté de l'Orient, l'impératrice con

r,X F. A RUSSIE ANCIENNE ET MODERNF

dut avec la Chine, qui, en 1730, envoya sa première ambassade en Russie, et la seconde eu 1732, un traite de commerce ; et dans la même année 4 732. elle conclut avec chah Nadir un second traité à Rescht. par lequel, complétant le premier, de 1720, elle rendit a la Perse toutes les conquêtes russes au delà du Kour. Puis, le roi Auguste 11 étant mort au commencement de l'année 1733, elle prit, en faveur de l'électeur de Saxe, et contre Stanislas, une part active à la guerre de la Succession de Pologne. Ses troupes, sous le commandement du général Lascy, expulsèrent de Varsovie Stanislas, qui alla s'enfermer à Danlzig, dont les habitants tinrent pour lui avec ardeur. On espérait que Louis XV, gendre de l'élu de la nation polonaise, le soutiendrait efficacement; mais il ne lui envoya que quinze cents hommes e l une somme d'argent. Anne envoya des renforts a son armée de Pologne et en donna le commandement a Munnich, qui triompha de la résistance de Dantziget du parti opposé a Pierre 111. Stanislas se sauva déguisé en paysan, et la ville se rendit. C'est aussi dans celle guerre que l'on vit (chose inouïe!) un corps d'armée russe arriver jusque sur le Rhin en faisant une diversion utile a l'Autriche, son alliée |I733). Le colosse du Nord, complètement mêlé dès lors aux affaires de l'Europe, détermina la signature des préliminaires delà paix de Vienne de 173(5. Auguste III s'eu montra reconnaissant: le dernier duc de Conrlande, de la famille de Kettler ; étant mort l'année suivante, la volonté du suzerain lit élire, pour lui succéder, Biren, le favori de la tsarine et son grand-chambellan.

Après la guerre de Pologne, vint la guerre de Crimée. Depuis la restitution d'Asof par les Russes, les Tatars de Pérékop, aidés des Nogaïs qui vivaient sous leur protection, n'avaient cessé de faire des incursions dans l'Oiikraine. sans que le cabinet de Saint- Péterbourg eût pu obtenir satisfaction du sultan, dont ce peuple reconnaissait, au moins nominalement, la suprématie. En 1735, ce même peuple, en marchant avec les Tatars de Crimée contre les Perses, dans la Transcaucasie. viola le territoire moscovite. Anne, par les conseils d'Ostermanu, élevé par elle a la dignité de comte, et son ministre des affaires étrangères, profita de ces circonstances pour recommencer la guerre avec la Porte. Outre la tendance permanente du gouvernement russe de forcer l'accès a la mer Noire, elle voyait, dans celte résolution, un moyen de faire cesser les luttes intérieures entre les

vieux Russes el le parti des étrangers ou Allemands, en portant l'attention publique au delà des frontières ; et elle hésita d'autant moins qu'elle possédait dans la personne de Munnicb un capitaine distingué, avide de grandes opérations, et qui venait de réorganiser l'armée. Le feldmaréchal Lascy prit Asof; Munnich, après avoir soumis la Crimée (4756), s'empara d'Otchakof par un assaut meurtrier, remporta une victoire complète sur les Turcs à Stavoutchany, en Moldavie (1759), franchit le Prouth, et se rendit maître, non-seulement de Iassy et de la forteresse de Choczym ou khotine, mais de la principauté tout entière. Malheureusement pour l'impératrice, son allié, l'empereur d'Allemagne, n'avait pas fait la guerre avec le même succès et s'était vu forcé de demander la paix. D'ailleurs la France, rarement aimée alors de la Russie, exerça son influence en faveur du sultan. A l'insu de Munnich, Anne consentit a accéder au traité de Belgrade, conclu le 18 septembre 1739, quoiqu'elle n'obtînt pas les conditions auxquelles elle devait s'attendre. A la vérité, Asof lui resta, mais démantelé ; du reste, la navigation sur la mer Noire, que la Russie convoitait depuis si longtemps, lui échappa encore cette fois ; la grande et la petite Kabardah furent déclarées indépendantes, el toutes les conquêtes de Munnich furent restituées.

La paix de Belgrade a été tout récemment désignée, avec raison, par un écrivain ingénieux \ comme étant le premier commencement de la question d'Orient. L'empire Ottoman était depuis longtemps sur son déclin; mais, sous Mahomet IV, les Kœprili l'avaient un instant relevé, et l'on sait qu'en 1683 le grand-visir Kara-Moustapha conduisit encore une fois l'armée turque jusque devant Vienne. Cependant, bientôt après, le duc Charles de Lorraine, le margrave Louis de Bade, et surtout le prince Eugène de Savoie portèrent de tels coups a la puissance ottomane, qu'elle ne put manquer de s'aflaisser. C'était l'Autriche qui, alors, semblait destinée à recueillir son héritage, et déjà la paix de Passarowitch (Pocharévatz), en 1718, lui avait livré Belgrade, le banal de Ternes var, la Petite-Valachie jusqu'à l'Aluta, et une partie de la Croatie. Mais, dans l'année après la mort du prince Eugène (1736), la guerre faite par l'Autriche, en commun avec la Russie, fut. comme nous venons de le dire, moins heureuse pour elle : aussi les condi-

« M. Saint-Marc-Ciranliii, dans \c Journal tlex Débats,.

uu

tionsdu traité de Belgrade lui furent-elles défavorables. Trois ans plus tard, commença la guerre de la Succession d'Autriche, et alors l'attention du cabinet de Vienne fut tout à fait détournée de l'Orieut. La Russie en profita pour établir et cimenter son propre ascendant.

Cependant l'Europe se préoccupait déjà de l'agrandissement incessant du colosse du Nord, que. trente ans auparavant, elle avait pu ignorer encore, et qui maintenant commençait à jeter son épéc dans la balance où se pesaient tous ses intérêts. La France chargea son ambassadeur à Constantinople, le marquis de Villeneuve, d'une espèce de médiation, dans laquelle elle opposa une vive résistance aux prétentions de la Russie. Aussi ces prétentions échouèrent-elles : la forteresse d'Asof dut être démolie, et les Russes, comme il a été dit. restèrent encore pour quelque temps exclus de la mer Noire.

Un an après avoir conclu la paix de Belgrade, Anne loannovna mourut. Elle avait désigné pour héritier de l'empire le fils de sa nièce Anna Karlovna, fille de Catherine loannovna, duchesse de Mecklembourg, et qui, âgée seulement de seize ans, était mariée au duc de Brunswig-Lunebourg '. Cet héritier de l'empire, loann Aiitonovitch*, venait de naître pour le malheur : la régence devait appartenir a l'ambitieux duc de Courlande.

Cet heureux parvenu était haï des Russes comme étranger, et il n'exerça pas son autorité avec la mesure nécessaire. Sa haine avait poursuivi sans relâche les princes Dolgorouki, et l'on connaît la catastrophe horrible dont cette illustre famille avait été frappée en 1739. Il avait triomphé du parti des vieux Russes, mais il trouva un adversaire formidable dans Munnicb, Allemand comme lui. Munnich, en aidantà son élévation h la régence, avait espéré que le régent ne le serait que de nom et que lui-même aurait tout le pouvoir. Se voyant trompé dans cette attente, il le renversa au bout de deux semaines, et remit la régence h la grande-princesse Anna Karlovna, mère

• On peut voir toute la géiiéalogir de la maison de Romanof dans notre Histoire intime de lu liuaie, 1. 1, p. 351 et suiv. ; et celle de la maison de Holstein-tiottorp, qui s'allia au* Romanof, même ouvrage, t. 1. p. 377 et suit.

* On le nomma loann III, nous ne savons trop pourquoi. M. Oustnalof, qui le désigne de la même manière, appelle pourtant, tomme nous, loann V le frère de Pierre le (Jrand. Cet enfant devait donc s'appeler ou loann VI ou loann I".

de l'empereur, qui ne sut pas, malheureusement |iour elle, conserver l'appui de ce grand guerrier. A peine était-elle installée, songeant déjà à se Taire reconnaître personnellement comme impératrice; à peine avait-elle fait partir pour Pélim, en Sibérie, Birenavec toute sa famille, une nouvelle révolution de cour , mettant fin a la royauté de la brandie ainée des Romanof, replaça sur le trône la branche cadette, dans la personne de la césarevue Elisabeth Pétrovna, alors âgée de trente-el-un ans ((> décembre 1741). La France n'était pas tout à fait étrangère à cet événement. La guerre de la Succession d'Autriche venait de commencer : la régente ayant manifesté des dispositions favorables a la cause de Marie-Thérèse, l'héritière des Césars, l'ambassadeur de Louis XV, marquis de la Chétardie. ourdit des intrigues, pour lui créer des embarras, et aida la tille de Pierre le Grand de ses conseils et de son argent.

On assure que c'est au moment où le chirurgien de la cour l'Estocq, depuis longtemps admis dans l'intimité d'Elisabeth, et l'âme de cette entreprise, venait d'obtenir de la princesse l'autorisation d'agir, qu'elle lit vœu devant Dieu de ne jamais signer un arrêt de mort. Elle tint parole après le succès; mais la Russie est-elle en droit de tirer gloire de cette abolition anticipée de la peine de mort? Aucunement; car, au lieu de les pendre ou de les fusiller, on lit depuis périr les criminels par le knout, fouet à longue lanière durcie, qui est le pire des supplices, et auquel s'ajoutait encore par surcroît la fente des narines.

Les circonstances furent cause que le règne d'Elisabeth Pétrovna (1741- 1 702) s'annonça comme une réaction contre l'inilucnce des étrangers. Nonseulement loann et la régente, qui pouvaient passer pour des Allemands furent enfermés, avec le duc de Brunswig, généralissime de l'armée, dans une prison d'abord commune, à laquelle succéda bientôt une prison particulière pour le malheureux enfant, empereur presque dès sa naissance et qui était destiné à finir lamentablement, à vingt-cinq ans, sa vie dans la captivité, mais Ostermann, Munnich. le Livonien comte de Lœwnewolde. d'autres Allemands illustres, furent condamnés à un horrible supplice, et. la tille de Pierre leur ayant fait grâce de la vie, déportés en Sibérie, où le grand-chancelier mourut comme Menchikof.

Les vieux Russes semblèrent donc triompher; et, en effet, les hommes

IJ2 f.A RI.SSIK ANCIENNE ET MODERNE

les plus éminents du règne d'Klisabeth, Besloujef-Rumine. les frères Chouvalof, Rasoumosfski , Roumantsof, Panine, etc . , portaient tous des noms indigènes. Mais ces hommes ne suivirent pas une autre politique que leurs devanvanciers : a moins de retourner dans l'ancienne barbarie, il fallut s'avancer dans la voie ouverte par Pierre le Grand ; même Bestoujef-Rumine, d'abord vice-chancelier et ensuite grand-chancelier, Russe dans l'âme, mais élevé à l'école de la diplomatie, comprit cette nécessité, ainsi que ses actes l'attestent.

A l'avènement d'Elisabeth, l'empire était en guerre avec la Suède, voisine qui avait de la peine à se résigner a son état d'infériorité. En concluant la paix d'Abo (1745), Elisabeth, non-seulement lit régler la succession au trône des Wasa selon ses désirs, elle s'assura aussi d'une nouvelle portion de la Finlande : c'est d'ailleurs la seule conquête qui lui soit due. Cependant, en prenant part a la guerre de la Succession d'Autriche, puis a celle de Sept-Ans, elle marqua également la place de son empire parmi les grandes puissances de l'Europe. Le chancelier signa en son nom (1746) un traité d'alliance avec l'Autriche contre Frédéric II, et, deux ans après, on vit de nouveau pénétrer jusqu'au cœur de l'Allemagne un corps d'armée russe, conduit cette fois par le prince Repnine. La paix d'Aix-la-Chapelle, en 4748, fut conclue grâce à l'intervention de la tsarine. Dans la guerre de Sept-Ans, une autre de ses armées débuta |»ar la victoire de Gross-Ja;gerndorf (1757), et si les Russes furent battus par le roi de Prusse a Zorndorf, ils ne tardèrent pas a prendre leur revanche dans la sanglante journée de Kuncrsdorf (175ÎI), qui leur livra la plus grande partie du royaume de Frédéric. Depuis ce temps, le grand roi, accablé de malheurs, eut de la peine à soutenir la lutte où il avait montré jusqu'alors tant d'audace ; ce qui le sauva, ce fut le changement de politique qu'amena dans le cabinet de Saint-Pétersbourg la mort d'Elisabeth.

A l'intérieur, de grandes améliorations furent réalisées sous elle, grâce surtout aux deux frères Chouvalof, Pierre et Ivan Ivanovitch. L'administration fut perfectionnée, l'industrie favorisée par des mesures libérales ; on fonda des banques d'emprunt, des gymnases, et, en 1755, l'université de Moscou, la première que possédât la Russie proprement dite, en dehors des académies ecclésiastiques ; on fonda de plus le Corps des cadets de la ma-

rine et l'Académie des beaux-arts: on régla l'organisation de celles des sciences, la plus importante de toutes. Beaucoup d'autres établissements utiles furent appelés a l'existence, et une vie nouvelle fut imprimée a la Commission des lois, instituée déjà, comme il a été dit, par Pierre le Grand, mais qui ne produisit ses fruits que dans les premières années du règne de l'empereur actuel 1 . L'aurore de la littérature russe apparut aussi pendant le règne d'Elisabeth.

dette impératrice avait, par circonstance, occupé la place qui appartenait à son neveu, au fds de sa sœur Anna Petrovna. mariée au duc de Holstein- Gottorp. Ce neveu, Charles-Pierre-l'lric, connu dans l'histoire de Russie sous le nom de Pierre III, était né a Kiel. eu 1728. Quelques mois seulement après son avènement au trône, Elisabeth l'avait mandé près d'elle. Après lui avoir donné le titre de graud-prince et l'avoir désigué comme son héritier, elle l'avait fait élever, sous ses yeux, dans la communion de l'Église gréco-russe, car il avait été baptisé selon le rite luthérien, et l avait niarié, en 1745, avec la princesse Sophie-Auguste d'Anhalt-Zcrbst, arrivée dans ce but en Russie avec sa mère, dix-huit mois auparavant, et qu'elle avait proclamée grande-princesse* sous le nom de Catherine Alexéïevna, après lui avoir d'abord fait abjurer le luthéranisme. A la mort d'Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII. les États de Suède lui ayant, par suite de ses liens de parenté avec cette reine et avec la dynastie des Wasa en général, fait offrir, en 1742, par une députation solennelle envoyée à cet effet a Moscou, la couronne du royaume, Elisabeth l'avait refusée pour lui, et l'avait, par son influence, fait passer sur la tête de l'oncle du jeune grand-prince, Adolphe- Frédéric, jusqu'alors prince-évêque de Lubeck.

Pierre III Fœdorovitch succéda en effet à sa tante, le «"> janvier 1762, et ce fut en lui que la maison de Holstcin-Gottorp, ligne féminine de la descendance de Pierre le Grand et de la branche cadette de la maison de Romanof, monta au trône qu'elle a glorieusement occupé jusqu'à ce jour. Mais Pierre ne régna pas plus de six mois. Allemand fier de sa nation, et peu

1 Voir les renseignements donnés par nous à ce sujet dans l'Histoire intime de la Russie, 1. 11, u. 140 et suiv.

* On dit communément grandc-duchesse ; mai», en russe, il n'y a ni ducs ni duchesses. Les kaiitt les remplacent.

habile à déguiser ses sentiments, il ne devint jamais Russe, très-difl'érenl en cela, comme en tout autre point, de sa femme, que le prince de Ligne, par une hardiesse de langage qui est d'accord avec la vérité, a depuis nommée Catherine le Grand. Même le trône en Russie le tentait peu, car en 17.VJ il lit demander, mais en vain, a l'impératrice, par l'intermédiaire de Chouvalof, le grand-maître de sa cour, la permission de renoncer « à la brillante destinée » qu'on lui réservait, et de retourner dans son duché de Holstcin.

Pierre débuta par des bienfaits. En même temps qu'il supprima une première fois la chancellerie secrète, il abolit l'usage barbare de crier le mol, c'est-à-dire de faire planer sur le premier venu le soupçon du crime de haute trahison eu faisant entendre le cri ôediélo i slow (fait et mot.)

Cependant, nonobstant ses bonnes intentions, il indisposa contre lui le clergé régulier et séculier, en ordonnant la réunion des biens des couvents avec le domaine de l'État, et une grande partie de la nation, par son peu de sympathie pour elle et par son engouement pour tout ce qui était étranger. Il avait surtout une grande admiration pour Frédéric 11, ne l'appelait que o mon général » ou « le roi mon maître », et faisait des vœux pour le succès de sa cause, que l'impératrice combattait avec la même ardeur. Aussi, comme on l'avait prévu depuis longtemps, Pierre se retira-t-il immédiatement de la coalition contre la Prusse, et, en signant avec elle le traité de Pétersbourg (5 mai 170'i), lui rendit-il, sans indemnité, tout ce dont les armes russes s'étaient emparées à son détriment. De plus, il méditait, dans son intérêt particulier, une campagne contre le Danemark, et toutes ses préférences étaient pour le petit corps de IJolsteinois qu'il avait à son service. Alors se trama contre lui une conjuration dont les frères Orlof étaient l'âme, et dans laquelle entra son épouse Catherine, qui ne l'aimait point, car la petite-vérole l'avait horriblement défiguré quelques semaines seulemeut avant leur mariage, et jamais union n'avait d'ailleurs été plus mal assortie. Quittant furtivement le palais d'Oranienbaum, où son mari ne (arda pas a être arrêté, elle se laissa conduire a Saint-Pétersbourg ; la, le comte Cyrille Rasoumofski, ataman des Kosaks, et la princesse Daschkof, a ce moment favorite <!e l'impératrice, quelque temps après, présidente de l'Académie des sciences, lui aplanirent les voies et la conduisirent a l'ancienne cathé-

glATHIEMK rEIllouE I io

di aie de Notre-Dame de Kasan île beau temple actuel de ce nom n'existait pas encore!. Elle y fut reçue par l'archevêque de Novgorod, qui était dans le secret, et qui la proclama impératrice régnante, et son hls Paul, héritier de la couronne. « Ce fut parce concours étrange d'événements, dit le comte de Ségur, auteur des Mémoires et Souvenirs, que la lîlle d'un petit prince d'Allemagne devint la souveraine d'un grand empire. Catherine 11, échappée au divorce, u la prison, et parvenue au trône |>ar l'adresse d'un esprit délié, par les attentais de quelques conjurés audacieux, sut se maintenir sur ce trône périlleux, en y déployant la prudence d un génie éclairé et la fermeté d'un grand caractère. » Pierre III. transféré au château de Hopcha. y mourut de mort violente.

Le règne de Catherine II Alexéïevna ^1 7012-1 790> est, après celui de Pierre le Grand, non pas le plus heau sans doute, niais le plus grandiose, le plus remarquable de toute l'histoire de Russie. Sa partie intime, que nous couvrons ici d'un voile, eu fait le déshonneur; mais c'est, du reste, un grand spectacle que cette activité dévorante d'une femme qui n'est étrangère a aucun des grands intérêts de son empire, qui continue avec la même vigueur l'œuvre de sou illustre devancier, et qui. sans avoir a lutter, il est vrai, contre d'aussi grands obstacles, a sur lui l'avantage d'une civilisation plus complète et plus réelle, d'un respect plus manifeste pour la dignité humaine 1 .

Etrangère, femme, ancienne luthérienne, élevée au trône par suite d'un complot, Catherine II s'y vit néanmoins bientôt assez affermie pour pouvoir diriger sur les atï'aires du dehors sa princijttle attention. C'est a elle-même qu'elle le dut, ainsi que le l'ait très-bien remarquer le comte de Ségur. « Comme elle n'était ni faible, ni méliante, dit-il. et que chacun, sous son règne, gardait avec sécurité ses charges et ses emplois, l'intrigue n'avait a sa cour ni but, ni activité. Aussi elle put se livrer sans inquiétude a la politique extérieure et a l'exécution des vastes desseins de son ambitieux génie. » lîisons toutefois, pour commencer par l'intérieur, qu'elle y marqua sou début par différentes mesures accueillies avec reconnaissance par la nation.

1 Voir la notice biographique que nous avons consacrée a Catherine II, tlans Y Encyclopédie des Gens du Monde, en 1835. On y trouvera en substance les détails personnels qui ont dit Mre supprimés ici.

iW LA HISSIL AMilhNNfc ET MOUEKNE

l'abolition tic la loi line, un oukase régulateur du coininerce. la révocation de celui de Pierre 111. qui avait enlevé au clcrçé l'administration des biens appartenant aux couvents, mesure d'ordre a laquelle elle revint cependant elle-même en 1704; le retour aux usages russes concernant l'armée et l'uniforme, tels qu ils avaient existé avant le dernier règne, etc., etc.; puis la réduction du prix du sel. la fondation d'hôpitaux et d'hospices, la répression de la véualité des fonctionnaires et de leurs incessantes exactions. L'organisation du brillaut régiment des chevaliers-gardes, ajouté a celui des gardesdu corps, devint un nouvel appât pour la jeune noblesse, a qui d'ailleurs tous les grades d'ofliciers étaieut réservés.

Vis-a-vis de l'étranger, la nouvelle aiitocralrice déploya dès le premier niouieul une grande vigueur, ainsi <pie l'atteste la discussion qui s'éleva alors entre elle et la cour de France, celle d'Espagne et d'autres, au sujet de son titre impérial'.

Elle se mêla hardiment «les affaires de la Pologue, cette ancienne rivale de son peuple, maintenant terrassée, et dont, depuis Pierre le (irand. les tsars ne cessaient de se faire les arbitres, sous prétexte de protéger les sectateurs de l'Eglise gréco-russe.

C'est l'intolérance religieuse, jointe a l'anarchie nobiliaire, qui creusa ta tombe de la république polonaise ; et si elle y descendit en effet, elle n'est en droit d'en accuser qu'elle-même. Ses malheurs ont excité partout des sympathies que, dans des temps de prospérité, elle n'avait jamais mérité d'inspirer Le vrai libéral, s'il condamne l'autocratie qui n'a «l'autre principe que la volonté, le caprice du maître, n'a pas moins de réprobation pour un étal de choses où la souveraineté, fractionnée a l'iulini. ne s'est mon- Iréc forte que pour opprimer, sous prétexte de religion, des minorités que l'on avait coutume pourtant de respecter sur le terrain de la politique même quand elles se réduisaient a de simples individus.

La querelle au sujet des dissidents, déjà engagée sous les derniers tsars de la première dynastie, avait son plus récent point de départ dans les années 1717 et 1718. où. sous le règne d'Auguste II. les Polonais grécorusses ou protestants, d abord privés du droit de bâtir librement des églises

» Voir lo pièces tlans noire .S/«iff's( »</««• de h /<»<**»<•, |». LU» et suiv

HUAT MEME l'ÉltlOUK I iT

pour leur culte, avaient aussi été dépouillés du droit de suffrage à la diète. De longues convulsions furent la suite de cet acte d'intolérance, suivi néanmoins, en 1755, d un autre qui excluait les dissidents «le toutes les fonctions publiques. La Hussie d'une part, la Prusse de l'autre, puissances ambitieuses et avides d'accroissement, puisèrent dans cet acte le droit d'intervention, que les coreligionnaires de chacune d'elles ne cessaient d'invoquer. Au temps de l'avènement de Catherine II, le gouvernement russe avait l'habitude et se croyait le droit de parler en mailre à Varsovie ; son influence était irrésistible, et il était naturel que la pensée lui vînt d'en proliter pour élever l'édilice de sa propre puissance sur les ruines d'une société jadis imposante, mais toujours en agitation, et qui, se divisant a propos de tout, se déchirait de ses propres mains.

11 faut lire, dans Ferrand et dans llulhière, les détails de celte lamentable histoire, si féconde en sévères leçons.

La haine contre la Prusse, objet pour Pierre III d'une admiration extravagante, avait beaucoup contribué a faire réussir la révolution du 9 juillet 1762. Mais Catherine ne tarda pas a rassurer sur ses intentions Frédéric le Grand, a qui elle venait de retirer le concours de ses armées: et, le H avril 1704, elle signa même avec lui. a Saint-Pétersbourg, un traité secret, dont le but avoué était le maintien intégral des institutions anarchiques delà Pologne, surtout de l'élection libre, et l'exclusion anticipée de tout candidat non iiiast , e'est-a-dire non indigène, et par conséquent appartenant à quelque famille souveraine du dehors Mais le but avoué en cachait un autre, celui de l'intervention a main armée ayant pour conséquence infaillible une spoliation plus ou inoins patente, plus ou moins étendue.

A peine assise sur le trône. Catherine avait déjà exigé d'Auguste III qu'il dépouillât pour lui son lils Charles, duc de Courlande, et que ce duché fût restitué a Hiren, malgré l'opposition de la noblesse Ouand ensuite la mort de ce roi i5 oct. 4705) laissa vacant le trône de Pologne même, elle n'épargna ni intrigues ni violences pour l'assurer au candidat du parti des Czartoriyski, a Stanislas Poniatowski, son ancien amant. Sans autre motif, des troupes russes allèrent occuper Varsovie, et lorsque, peu de jours après l'élection du nouveau roi. le résident moscovite, comte Kayserlingk. mourut, on lui donna pour successeur le général prince Repnine, qui traita la mal-

148 I.A RUSSIE ANCIENNE Kl MODERNE

heureuse Cologne en pays conquis, et ne lui épargna aucun genre d'humilialion. De concerl avec le représentant de Krédérc II, il demanda, au nom de l'impératrice, l'abolition formelle des lois contre les dissidents; et. comme la diète extraordinaire de 17G7. dominée par son ascendant, mais rappelée au sentiment de l'honneur national par une minorité patriote, devint orageuse, comme (ïaëtan Soltyk, évêque de Krakovie. Joseph Zaluski, évêque de kiiow', et Venceslas Kzevvuski, voïvode ou palatin de Krakovie, tirent une opposition énergique à la mesure projetée, il poussa l 'insolence, dans la nuit du 13 octobre 1707, jusqu'à ordonner l'arrestation de ces trois sénateurs, et les faire déporter dans l'intérieur de l'empire. « pour avoir manqué, disait-il dans une note justificative, par leur conduite, a la dignité de S. M. I., en attaquant la pureté de ses intentions salutaires, désin léressées, et amicales pour la république.» La demande eu elle-même était juste; mais, pour la l'aire accueillir, on employa vis-à-vis d'un Ktal indépendant en droit une violence inouïe. Kllc passa, encore dans la même année 1707, et. peu de jours après, Ilepnine si^na avec la république un traité d'amitié et de garantie. Fauteur des vieux abus, il lit adopter les lois cardinales, remettre eu vigueur le fatal liberum veto, et consacrer, dans trente sept articles, un grand nombre d'usages déplorables, qu'aucune loi n'avait sanctionnés jusqu'alors. Pour lui résister, on forma la célèbre confédération de Itar. Le pays fut livré a une guerre civile, qui, féconde en atrocités de toute espèce, dura quatre ans, et dans laquelle le brave Joseph Pulawski tenta de vains efforts pour faire triompher la cause des confédérés et de la patrie outragée. Les llusses, après avoir évacué le pays, y rentrèrent, ce qui fut le signal d'une guerre que leur déclarèrent les Turcs, voisins justement jaloux de ces empiétements continuels des Musses, mais qui ne sauva pas la malheureuse Pologne, abandonnée des puissances de l'Occident. Car la France, après la disgrâce du duc de (Ihoiseul, se l>orna à envoyer quelque argent et quelques ofliciers expérimentés, parmi lesquels était Dumouriez; et l'Angleterre, déjà engagée d'ailleurs dans de vives dis eussions avec ses colonies de l'Amérique du Nord, hésitait à compromettre les avantages commerciaux dont elle jouissait en Russie.

» CVst \ 'iirthuttraphe uulwuisc du nom uY Kir!', «ju'il m« non- est nai |»cniiis il'ahum-.

OUAÏHlKMIi P KHI OU H

Alarmée, »le son cAté, de l'accroissement démesuré de la puissance russe Marie-Thérèse, que Catherine n'aimait point, parce que I héritière des Cé sirs, digne mère de famille, ne l'avait |>as ménagée dans ses conversations, lit occuper militairement, dans l'automne de 1770 une partie du comitat de Szepes ou Zips '. sous prétexte que ce territoire appartenait a la Hongrie, qui, en Ml 2, l'avait engagé à la Pologue pour une somme d'argent qu'on était maintenant en mesure de restituer; et presque aussitôt le roi de Prusse, également poussé par la convoitise, lit franchir de nouveau a ses troupes la frontière polonaise.

La discorde était prête a s'établir entre les trois voisines de la Pologne, toutes intéressées a son affaiblissement dans un temps où la Russie, a laquelle elle eût pu faire contre-poids, n'inspirait pas encore de trop fortes appréhensions. Dans ces circonstances, Frédéric 11. dont le duché de Prusse était encore séparé, par la Prusse royale ou polonaise, du groupe principal de ses États, et qui voyait maintenant la possibilité de les relier entre eux. mit en avant l'idée d'un démembrement de la Pologne au profit des trois puissances. Le prince Henri, frère de Frédéric, eu dit le premier mot à Saint-Pétersbourg dans ses entretiens avec l'impératrice. Le prince de Kaunitz, chef dirigeant du cabinet de Vienne, détermina Marie-Thérèse à y acquiescer de son côté. Catherine, qui eût eu peut-être un plus grand intérêt a s'y opposer, puisque la Pologne était a ses pieds, y consentit également, et aiusi s'accomplit le grand aete de violence connu sous le nom du premier partage de la Pologne. Décidé par le traité de Saint-Pétersbourg du ."> août 1772, il l'ut notifie a la république, le 2 septembre suivant, par le comte de Stackelberg; le 13 janvier I77r>. des déclarations dans lesquelles on s'évertuait a le justifier, à lui donner pour base de prétendus droits, furent adressées a tous les cabinets : le 17 mai, la diète se résigna à le ratifier, et il reçut son exécution au mois de septembre suivant. Par ce démembrement, la Pologne, qui, à cette époque, avait encore une étendue de plus de sept cent quarante mille kilomètres carrés, en perdit en-

' Le? noms hongrois sont générait im nl très- différents de ceux que l'usait* a consacrés; et aux deux noms principaux, indigène et rdlcmand, s'ajoute le plus souvent encore un troisième <>u quatrième. Ainsi Hude, Fondine, Ofen, et, de même, Esterjjom, Sln«onie, Gran, ne nuit qu'un «ml et inAmis nom.

ir.o u ni ssiE ancienne et moderne

viron cent soixante-dix mille, dont la Russie acquit près de la moitié (quatre-vingt-sept mille deux cents kilomètres carrési. C'étaient lesgou vernements actuels de Mohilefel de Yitebsk, c'esl-a-dire la Russie blanche et la Livonie polonaise.

Nous avons dit que ees affaires de Pologne brouillèrent Catherine H avec le sultan. Moustapha III envoya sur les frontières de ce pays une armée de trois cent mille hommes, sous le commandement du grand-visir, et le khan de Crimée attaqua simultanément les frontières méridionales de la Russie |1708>. La tsarine était en mesure de repousser ces attaques : elle mil sur pied deux armées, l'une commandée parle prince (îalitsyne, l'autre par le comte Roumantsof. L'année I70ÎI se passa sans amener de résultat notable ; mais lorsque, au début de la campagne suivante, le second de ces généraux eut été investi du commandement en chef, des victoires éclatantes vinrent couronner les efforts des Russes. Roumantsof remporta la première aux bords du Larga. entre le Prouth et le Dniéstr, sur lesTatarsde Crimée. S'ctant ensuite tourné sans perte de temps vers le grand-visir, il remporta contre lui la seconde, sur le Kagoid. non loin du fossé de Trajan. Malgré l'infériorité de ses forces, il n'hésita pas a attaquer les Turcs dans leur camp retranché, fit personnellement des prodiges de valeur, et resta maître du champ de bataille. Ces deux victoires tirent tomlwr eu son pouvoiries villes de Kilia, Akerman, Hcnder, Brada, et toute la rive gauche du Danube, et, en 1771. Roumantsof s'empara encore de l'importante forteresse de Giourgevo.

Kn attendant, la Hotte de la Baltique, sous le commandement du comte Alexis Orlof, frère de Grégoire Orlof, favori de Catherine, mais assisté des Anglais Elphinstone et Creigb, s'était rendue dans la Méditerranée, où elle montra pour la première fois le pavillon moscovite. Celte escadre avait pris Modon et Navarin, et insurgé la Morée au nom de leur commune religion; elle avait ainsi donné à tous les Grecs le signal de ces soulèvements qui commencèrent alors a ébranler, dans l'intérieur de leur empire, la puissance des Ottomans, déjà bien moins formidable au dehors, comme nous l'avons dit. Avec l'aide des amiraux Npiridof et Elphinstone, Orlof avait ensuite livré au capudan-pacha, près de l'ile de (ihios, le 5 juillet 1770. un combat naval, dans lequel les deux vaisseaux amiraux sautèrent en l'air, sans que

Ol'ATRlÈME PÉRIODE I.M

ni Spiridof, ni Hassan-bey y perdissent la vie : Orlof commandait en personne la réserve. On en vinl à l'abordage, et une grande partie de la llolte otlomane ml détruite. Le reste s étant réfugié dans la baie de Tchcsmé, visii-vis de Chios, Klphinstone et Creigh l'y suivirent. Deux autres Anglais. Dugdale et Elgin. eurent l'audace de conduire des brûlots jusqu'au milieu de l'escadre ennemie. Celle-ci fut complètement incendiée dans la nuit du 0 au 7 du même mois, et Klphinstone ayant, bientôt après, hardiment pénétré par le détroit des Dardanelles jusque dans la mer de Marmara, les Turcs tremblèrent un instant dans Conslantinople. La puissance de la civilisation européenne commençait a se révéler a eux.

Le retentissement de ces faits d'armes fut immense en Europe, où jusqu'alors on n'avait guère entendu parler d'une marine russe. Catherine immortalisa cette victoire en conférant a Orlof le surnom de Tchesmeiukoï .

L'année suivante, le prince Dolgorouki. après une victoire remportée sur le khan de Crimée, près de l'isthme de Pérékop, s'empara de toute la presqu'île, comme l'avait fait Munnich trente-cinq ans auparavant. Les Tatars de Boudjak, dans la Bessarabie, jusqu'alors sous l'autorité du sultau, invoquèrent la protection de la Russie. Les peuples de langue géorgienne, dont le pays est appelé par les Russes Grousie, se soulevèrent également contre la Porte.

L'Autriche voyait avec une jalousie extrême ces progrès de la puissance moscovite, et il y eut alors entre les deux cabinets, conjointement avec la Prusse, des négociations dans lesquelles Kaunitz parla un langage énergique, lorsque le partage de la Pologne vint l'apaiser et détourner un moment son attention de la Turquie, ii laquelle il ne cessait de craindre toutefois que Catherine n'arrachât la Moldavie et la Valacbie. c'est-à-dire les bouches du Danube, du lleuve autrichien par excellence.

Cependant, après la bataille de Tchesmé. la fortune sembla abandonner les armes russes, et des incidents fâcheux faisaient d'ailleurs diversion a leur marche triomphale vers l'intérieur de la Turquie. La peste sévissait en Russie. De la Moldavie, elle avait gagné l'Oukraine, et de la elle avait pénétré jusqu'à Moscou, où elle lit d'affreux ravages, dans l'été de 1771, au milieu d'un peuple ignorant et superstitieux, et qui. se croyant voué à la mort par une espèce de complicité entre ses maîtres et le lléau. se livra.

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