‹ La Russie ancienne et moderne histoire, description, moeursChapitre 4 sur 5 · I.V-» I V RI SSII! ANCIKNNE KT MOOFRIU · texte numérisé non relu

I.V-» I V RI SSII! ANCIKNNE KT MOOFRIU

dans son irritation . aux pins grands désordre. Il massacra, cuire antres, le vénérable chef «lu clergé de Moscou, l'archevêque Ambroise. qui, par une sage prévoyance, avait l'ait enlever une image infectée que le peuple regardait comme miraculeuse et qu il ne cessait d'assiéger de ses invocations. A celte occasion, le favori de Catherine, comte, plus tard prince Grégoire Orlof, chargé de la mission «le pacifier la vieille capitale et de porter remède au mal. signala son humanité et son courage civil en présence d'un grand danger. Un autre, non moins grand, fut la révolte du Kosak de ■'Oural Pougatchef, qui imagina dese faire passer pour l'empereur Pierre 111. et mil en feu le sud et l'est de l'empire. Commencée eu 1777., celle révolte dura jusqu'en 1775. et prit de grandes proportions. Après s'être emparé de Kasan. le rebelle lit mine de marcher sur Moscou; cependant celte métropole fut heureusement préservée, et. a la lin, Pougatchef, ballu, cerné et pris, y fui amené chargé de fers, et livré au supplice. Ce fut, dit-on, la seule application de la peine de mort qui eut lieu sous le règne de Catherine II. indépendamment, il esl vrai, de l'exécution du lieutenant Mirovitch, qui, en 17l>4, avait voulu délivrer à Schlusselbourg, el mettre sur le trône, l'infortuné rejeton de la branche d'Ioann, loann Antonovitch. et avait ainsi causé lui-même la mort de ce prince, âgé abus de vingt-cinq ans. D'autres dangers encore uaissaieul de la nouvelle altitude de la Suède, depuis la révolution accomplie, en 1772, par Gustave III, dans la constitution du royaume ; d'autres encore, de la résistance désespérée des patriotes polonais.

.Mais la malheureuse Pologne Huit par être terrassée, les autres dangers furent également détournés, el Catherine, après les tentatives infructueuses faites aux congrès de Pokchani et de Boukarest pour rétablir la paix, continua la guerre contre les Turcs avec une nouvelle énergie. Dans l'été de 1774, Uoumanlsof passa le Panube. battit l'ennemi près de Silistrie, et fil le siège de celte ville, mais sans réussir a s'en emparer. Après quelques revers, il repassa le neuve; toutefois, revenant bientôt sur ses pas, il alla, par une manœuvre prompte cl hardie, cerner le grand-visir dans son camp de Choumla, ce qui décida la conclusion d'un traité, dont les conditions furent dictées par lui. a houtchouk-Kaïiiardji, village de la Boulgarie, éloigné de quatre lieues de Silistrie. le 21 juillet 1774. anniversaire de la

Q U AT IU K M K l'RHUiUn i-

paix «lu Proulli. Voici quelles furent les coalitions de ce mémorable imité: indépendance «les Talars de Crimée, de ceux de Boudjak, et de ceux du Kouban ; cession par les Turcs de kertch. léni-Kaleh et Kinlmurn ; conlirmation de celle d'Asof, ainsi que de la grande et de la petite Kabardab ; libre navigation, pour les Russes, sur la mer Noire, et libre passage des navires marchands de celte mer par le Bosphore et les Dardanelles : gouvernement sans entraves de la Moldavie et de la Valachie par leurs hospodars; payement par les Turcs d une indemnité de guerre, etc., etc. Indépendamment de ces avantages si considérables, la Russie s'en ménagea, pour l'avenir, d'autres dont on ne comprenait pas alors toute la portée, mais qui depuis ont servi de fondement a des prétentions ayant pour objet de mettre l'empire ottoman a la discrétion de la Russie. « Ronmantsof. dit assez naïvement M Oustrialof, dans son excellente Histoire, Ronmanlsof persuada le Divan, d'une manière inattendue pour l'impératrice, de reconnaître a la Russie le droit de protection sur ses nombreux coreligionnaires, les peuples grecs et slaves, et en particulier sur les habitants de la Moldavie et de la Valachie. In paix de Kaidnard) t plaça la Turquie, patrapport à la Russie , dans la même position dans laquelle le traité de Moscou de l'année K,80 avait mis la Pologne. L'histoire des dissidents pouvait dès lors se répéter dans les annales ottomanes. » Il est impossible de l'aire, relativement h cette politique tortueuse, un aveu plus complet'. «(Mais, ob serve le comte Ferrand. le plus grand triomphe de la Russie fut que. dans ce traité, on ne s'occupa point de la Pologne. Celle république avait été le sujet de la guerre, el dans le traité de paix son nom ne fut pas prononcé. On lit plus : comme il en avait toujours été parlé dans les traités antérieurs, ils furent tons expressément anéantis. » Ce qui étail plus essentiel encore, c'est que la Russie étail enlin solidement établie sur la mer Noire, cl que, de la Crimée, elle pouvait étendre un bras vers le midi de l'Europe, comme elle en étendait un vers le nord, des provinces balliques.

« Ce genre de politiqu éUiit pratiqué non-seulement à l' égara «1.- la Pologne, mais aussi à lY'fard de la Suède. Voici ce qu'on lit dans VHtstoirc Traités dr Paix, i\>- Sclu^ll, t. XIV. » r 84 : « La révolution que C.isti.ve lit avait opérée on on faveur do l'autorité royale,

avait fait perdre à la Russie un.- influence exercée jusqu'alors au moven de l'anarchie qui régnait en Suède. »

. l\ RISSIK ANCIKÎSNE KT MOUKRNF.

Malgré tous les avantages que celle paix assurait a l'empire des tsars, et malgré le traité subséquent conclu a Conslanliiiople. le 8 janvier 1784, elle ne fui pas longtemps respectée par Catherine, qui, en se ménageaut des positions d'attente, avait trahi ses arrière-pensées. Elle caressait alors l'idée excitée et nourrie en elle par le prince Grégoire Alcxandrovitch Potemkine le plus allier et le plus entreprenant de ses favoris, de relever, au profil d'un de ses descendants, le trône de Ryxance, et les autels chrétiens dans Sainte-Sophie. C'est en vue de ce projet que le second de ses pelits-tils, né en 1779 (le premier, Alexandre, était né en 1777), reçut le nom de Constantin, fut remis a une nourrice grecque, et qu'entouré, dès le berceau, d'officiers de celte nation, on lui lit apprendre leur langue en même temps que sa langue maternelle. Lorsque, en 1787. Catherine lit le voyage de la Crimée, traversant son immense empire, du nord au sud, dans une marche triomphale où Potemkine, courtisan achevé, multiplia les miracles sous ses yeux, et où elle eut des entrevues avec Joseph II. empereur d'Allemagne, et avec le roi de Pologne Stanislas, elle vil. près de Kherson. création du favori, celte inscription : Chemin de Constavthwple. Évidemment, c'était ce chemin que l'auguste voyageuse allait reconnaître. Les Turcs ne s'y méprirent point. D'ailleurs de nouveaux sujets d'irritation s'étaient amassés entre les deux peuples : la Crimée était livrée a la guerre civile, et le roi deCéorgie, Héraclius II. s'était déclaré vassal de la couronne de Russie, en 1785. Toutes ces circonstances concoururent a faire rompre la paix, el une seconde guerre «le Turquie eut lieu de 1 7S7 à i 7' H . Joseph II . lils de Marie-Thérèse, l'ancienne rivale de Catherine, y prit part comme allié de l'impératrice, dont l'affaire de la succession de Bavière, qui, même après la paix deTeschcn, semblait devoir amener de nouvelles complications, lui faisait rechercher l'amitié.

Avant de parler de cette seconde guerre, nous ne devons pas oublier de noter ici, au moins en passant, quel rôle remarquable la Russie joua dans ce même traité de Tescben (-22 mai 1 77l>i qui empêcha la guerre de la Suc cession de Bavière d'éclater. Concurremment avec la France, elle fut invitée a agir en médiatrice, el comme le cabinet de Versailles, qui présidait

' On proiionco vn russe Putioiukiiif. Le favori :.\.)it un (ïvrr, Paul, aussi p-néral «lans rarm»V russe.

QUATRIÈME l'ëHlllllE

au plus ancien royaume de la chrétienté, le cabinet de Saint-Pétersbourg eut l'honneur d'être accepté comme garant de l'exécution, non-seulement des stipulations du traité nouveau, mais de la constitution germanique cl du traité de Westphalie. base du système politique européen.

La seconde guerre de Turquie éclata presque immédiatement après le retour de Catherine II du fameux voyage si bien raconté par le comte de Ségur. Elle fut déclarée par les Turcs. Le Divan venait de faire enfermer au château des S'ept-Tours l'ambassadeur russe Boulzakof, après lui avoir passé une note pleine d'amers reproches. Les Turcs étaient soutenus par l'Angleterre, et celle-ci décida la Suède à faire marcher une armée vers Saint-Pétersbourg. Cependant Catherine, grâce à quelques victoires par terre et par mer, se débarrassa bientôt de cet ennemi par le traité de Verehe (14 août 1790). Roumantsof, décoré alors du surnom de Zaïlounaïski, en l'honneur de son passage du Danube, et Potemkine, au comble des honneurs et de la puissance, n'eurent pas d'abord beaucoup de succès; cependant, après un siège de dix mois, la forteresse d'Otchakof fut prise d'assaut idée. 1788) par le dernier; deux ans après, il s'empara d'Izmaïl sur le Danube, et en même temps un héros, jusqu'alors un des lieutenants de Potemkine, mais plus habile capitaine que lui, Souvorof. vainqueur a Fokehani et sur le Rymnik, enchaina la fortune au drapeau russe. Enfin la bataille de Malchine, gagnée par le prince Repnine, détermina la conclusion de la paix de lassy (9 janvier 1792). Le traité de Kaïdnardji fut confirmé, et la Porte céda encore, avec Otchakof, tout le district entre le Boug et le Dniéstr. qu'on a appelé depuis la Nouvelle-Russie, et ou fut fondé le port marchand d'Odessa, destiné à une grande prospérité. Les Turcs reconnurent en même temps la souveraineté des Russes sur la Crimée, souveraineté déjà consacrée par les traités de Constantinople du 'il juin 178." et du 8 janvier 1784. Potemkine, qui. pour prix de cette acquisition que lui devait son pays, avait reçu le surnom deTaurique (Tavritcheskoh, mourut pendant les négociations, et ce fut le comte Bezborodko qui les mena a lin. L'Autriche, moins heureuse que son alliée dans ses opérations, s'était retirée de la lutte quelques mois auparavant, en vertu du traité de Sistova. Néanmoins rabaissement de l'empire Ottoman était complet : il ne s'en est point relevé jusqu'à ce jour. Maîtresse presque exclusive de la mer Noire.

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où elle ne larda pas ii jeter les bases du grand arsenal maritime de Sévaslopol, la Russie menaça depuis sans cesse Omstanlinople : la Turquie «l'Europe élait pour ainsi dire a sa merci.

t les guerres continuelles n'empêchèrent pas Catherine 11, ou la (ira mie. de travailler à la réorganisation intérieure de l'empire. Sous ce rapport, l'intervalle entre la première et la seconde guerre de Turquie (1774-1 787 1 tut l'époque la plus brillante de son règne. Maîtresse d'un empire devenu immense, elle appela, pour eu augmenter la population et exploiter les richesses, des bords du Rhin et de quelques autres contrées, surtout «le l'Allemagne, des colons, auxquels elle lit largement distribuer des terres. Elle espérait, avec raison, «pie ces laborieux cultivateurs, en défrichant les steppes improductives, donneraient aux paysans russes l'exemple d une économie rurale bien entendue. Elle fonda des établissements de toute espèce, releva de leur dégradation une l'ouh* de villes déchues ou «pie «l«'s incendies avaient dévoiles, et jeta les bases du grand édifice auquel travaillent encore présentement les souverains de la Russie, la création d'un tiersétat. Klle réorganisa le sénat. Reprenant le travail de législation commencé par Pierre le Crand, continué par Elisabeth, et que, «lepuis, l'empemir Nicolas a terminé, «die lit envoyer a Saint-Pétersbourg, de tous les points «le I empire, des députés qui devaient Tabler a rédiger un code national, et «die composa ainsi sa Commission d«-s lois, pour hupiellc elle traça «!«• sa main cette remarquable Instruction, «pii restera comme un des principaux monuments de s««s lumières et de sa sagessi'. D'autres monuments «le «-ett«' nature sont le Règlement pour l'administration des gouvernements (1775). par lequel, mettant lin a l'arbitraire <l«\s officiers civils, elle fixa l'ordre administratif «lans tout l'empire, qu'elle venait «le diviser en gouvernements, eux-mêmes subdivisés en districts; le Statut sur la noblesse, et celui concernant l'administration <les villes (1785): le Statut des écoles il 780), etc. Pierre le Grand avait entendu la civilisation a sa manière: il v voyait une fore»' plutôt qu une condition de dignité morale. C'est «le Catherine II que datent les efforts pour la propagation «le l'instruction parmi le peuple. Elle s'occupa avec ardeur des <U*oles populaires, fit arrêter des méthodes et rédiger des livres. Elle fonda aussi l'Ermitage, vrai temple des arts, et l'Académie russe, régulatrice de la langue nationale.

QUATHIKMK PÉltlUDh 1.M

Elle éleva, comme nous l'avons dit, a Pierre le Grand un inouuiiienl digue de lui. (il revêtir de quais superbes les bords de la Neva et des canaux qui en dérivent, et embellit en outre la capitale du Nord d'un grand nombre de beaux édilices. parmi lesquels figuraient de nombreux hospices et maisons d éducation. Elle porta les revenus de l'empire de cent millions a cent soixante-dix millions de francs. Elle fit creuser des canaux, et envoya ses navigateurs;! la recherche de pays nouveaux. Elle négocia des traités de commerce avec l'Angleterre, la France el l'Autriche, cl elle ouvrit à ses sujets un marché avec les Chinois, a Kiakhta, sur l'extrême Iront ière de son empire. Pour assurer les progrès de la prospérité publique, elle suivait d'un <eil attentif tout ce qui se passait d'un bout a l'autre de ses immenses possessions. Et. comme si tout cela n'eût pas sufti a sa gloire, sans doute quelquefois ternie par un amour trop vif et trop persistant des plaisirs, elle présida aux fêles de sa cour, en cherchant a y faire régner la politesse et un goût délicat; elle dirigea elle même l'éducation de ses petits-fils ; elle trouva le loisir de cultiver les lettres et d'entretenir une correspondance suivie, et qui a pu être imprimée, avec Voltaire, le prince de Ligne . Zimmermann, et avec d'autres personnages célèbres de la France et de l'Allemagne. Elle fil elle-même de la science avec Pallas. un des hommes qui onl le plus contribué a avancer la connaissance de la Hussie ; et ce fut par son ordre et à ses Irais que non-seulement lui, mais plusieurs autres savants voyageurs, Gmelin, (ieorgi. Falk. lîuldcnslaedt, etc.. parcoururent l'empire dans toutes les directions, et en étudièrent partout le sol, les produits et les populations.

Cependant la Pologne ne s'était pas résignée a l'état d'abaissement où l'avaient plongée ses dernières transactions avec les trois puissances voisines. Voyant les principaux parmi ces oppresseurs, les Russes, fortement occupés par leur guerre avec les Turcs, et la Prusse mécontente non-seulement de leurs progrès, mais de l'inconstance de leur amitié politique icar a l'alliance avec elle ils avaient préféré l'alliance avec l'Autriche», elle pensait qu'il y avait possibilité pour elle de briser ses chaînes, et elle entra aussitôt en négociations avec les Ottomans. En même temps, pour avoir quelque chance de réussite, elle résolut de mettre fin au vieux désordre intérieur, à celte anarchie séculaire qui la dévorait, à cet ilotisme inlolé-

K,N l.\ IllSSIE ANCIENNE Kl MODEH.NK

rahlc auquel une noblesse féodale avail condamné tout un peuple, prive, au profit de ses maîtres, du nom comme des droits de citoyens. Changer les lois de la république, c'était le seul moyen d'intéresser toutes les classes a la cause nationale, qui, jusqu'alors, avait laissé indifférents ceux qui se voyaient déshérités, contre toute justice, même de la dignité d'hommes. Le parti patriote le comprit : il adopta la constitution libérale du 5 mai ITtH. régla la succession au trône, qu'il voulait rendre héréditaire dans la maison de Saxe, remplaça l'anairhiquc liherum veto par un régime de majorité, et abolit le conseil permanent, gardien et fauteur des vieux abus. Malheureusement, les Polonais n'étaient pas plus unis dans celle circonstance que dans toutes les autres qui l'avaient précédée : les mécontents, avant a leur tête Félix Potocki '. le grand-général Rranccki', et Sévcriu Itzcwuski, formèrent, pour combattre ces innovations, la confédération de Targovitza, dont la Russie s'empressa d'adopter la cause anti-nationale, tandis que la Prusse encourageait les patriotes, a la tête desquels était Ignace Potocki, frère de Félix. Le roi Stanislas, qui avait feint d'abord des sympathies pour ces derniers, finit par se déclarer en faveur de leurs adversaires. Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, après avoir poussé les Polonais à cette levée de boucliers, les abandonna, sans doute par suite des craintes que les progrès de la Révolution française lui inspiraient, et, les Turcs et les Suédois ayant été vaincus, ils restèrent sans alliés. L'armée patriote, dont le commandement était confié au neveu du roi, Joseph Poniatovvski. depuis maréchal de France, mais alors jeune homme inexpérimenté, fut battue en détail, elle complot de Targovitza triompha. Souvorof lit son entrée a Varsovie. Alors la diète de Grodno 1 171)3} fut obligée de consentir ii un second démembrement de la Pologne, concerté entre Catherine et le roi de Prusse. Olui-ci mil la main sur la Grande-Pologne et les >illes de llanlzig et de Tlioru. depuis longtemps objets de convoitise pour son gouvernement , les Russes eurent la Yolynie, la Podolie et le palatinat lithuanien de Minsk, en tout près de deux cent trente mille kilomètres carrés (étendue équivalente a celle de toute la Hongrie), avec trois millions d'habitants. Dès lors toute la monarchie de saint Vladimir était de nouveau

1 lisez PototAi.

- (,lu*il iw faut pas- t onïoiuirv avec le ;MaiHl-gcnér.il Braïucki. Ijmv BrainUkl cl Draitet/ki.

IJIIATUIKMK l'ÉUIOUL I.V.»

réunie sous le même sceptre, a l'exception seulement de lu Russie de (ialitch, qui avait passé sous la domination autrichienne ; mais a cette mo narchie proto-russe, que de provinces nouvelles d'ajoutées du côté du sud et de l'est!

La Pologne, au contraire, qui, au temps de sa plus mande puissance, avait embrassé un territoire de plus d'un million de kilomètres carrés, n'en avait plus alors que deux cent vingt mille. Son roi. méprisé de tous, était prisonnier dans sa capitale ; l'armée russe occupait le pays ; le général Igelstrœm, envoyé de Catherine, jouait a Varsovie le rôle d'un proconsul.

Malgré leur extrême affaiblissement, les patriotes polonais, dans leur désespoir, crurent cependant pouvoir Taire encore une tentative suprême pour se maintenir une place parmi les nations. Antoine Madalinski leva la bannière de l'indépendance, et. nonobstant les terribles étreintes de ses tyrans, toute la Pologne courut aux armes. Thadée Kosciuszko, héros qui s'était déjà révélé dans la dernière guerre, entre avec lui dans Krakovic, et après un combat heureux, réussit aussi a expulser les Russes de Varsovie. Vilna fait a son tour sa révolution. L'enthousiasme le plus exalté règne dans la Pologne entière. Hélas ! cela ne servit qu'à la faire mourir noblement.

Les trois puissances copartagcanles se réunirent contre elle. Catheriue en appela a l'épéc de Souvorof, l'idole de l'armée russe. Celui-ci, accourant de son gouvernement général de la Nouvelle-Russie, étouffa partout l'insurrection dans sa marche audacieuse, et opéra sa jonction avec le général Fersen. Kosciuszko, battu le 10 octobre 1794, a Macieiovvicé, tomba sur le carreau en s écriant : Finis Poloniœ! Il fut fait prisonnier. Souvorof marcha contre Varsovie. Après trois jours de préparatifs, il ordonna l'assaut du faubourg de Praga. séparé de la ville par la Vistule. et s'en rendit maître par des prodiges de valeur, lu carnage épouvantable ternit son triomphe : mais l'acharnement, au fond, était égal des deux côtés, et le généralissime ne réussit pas à calmer lu rage de ses soldats. Comme l'avait dit Kosciuszko. t 'en était fait alors de la Pologne. La Russie anéantit son ancienne rivale, et vengea ainsi l'humiliation profonde où elle l'avait jetée eu 1011, alors qu'elle-même n'était plus qu'a deux doigts de son anéantissement. Stanislas dut signer à Grodno son abdication, et, acceptant une pension du gouvernement russe, il alla cacher sa honte a Saiiit-Polersbourg. où il mourut en •

l,A ItUSSIK ANCIEN.NE ET MODEH.VE

171)8. Le troisième traité de partage, conclu entre la Russie, l' Autriche et la Prusse, le 12 \ octobre 1795, raya le royaume des Piasts de la carte de l'Europe : Varsovie devint une ville prussienne, krakovie une ville autrichienne, Vilna une ville russe. Les frontières des trois États se touchèrent depuis a Niémirow. La Russie eut toute la Lithuanie. rendue alors a ses aflinilés naturelles. Klle gagna encore près de. quatre-vingt dix mille kilomètres carres. La prédiction du roi Jean Casimir était accomplie '.

Le duché de Guirlande était un Ktat vassal de la Pologne. Ayant perdu sou point d appui, il céda à l'ascendant de la Russie en se livrant a elle. Le dernier duc. Pierre, tils de Rireu. abdiqua, dans la même année 1795, en laveur de l'impératrice, qui lit aussitôt organiser ce pays en gouvernement russe.

Dans les derniers jours de son règne, elle eut encore a soutenir une guerre contre la Perse pour repousser l'invasion du chah Agha-Mohammed cl replacer sur son trône Héraelius 11. tsar de tiéorgie et vassal de la Russie, dette dernière guerre fut victorieuse comme toutes les autres : le comte Valéiïcu Zouhof prit Derhend. Bakou. Kouha et Canja ilélisavelhpol). et s'apprêtait a pousser ses avantages jusqu'en Perse, lorsqu'il fut arrêté dans sa marche par la nouvelle de la mort de l'impératrice.

Celle mort arriva le M novembre 17 4 !0. au moment où, juirloul victorieuse. Catherine songeait h former une ligue contre la Révolution française, qu'elle avait déjà voulu combattre en prêtant son aide a Custave III. roi de Suède, avec l'Autriche, et la Crande-Rrelagne, contre laquelle elle avait naguère si glorieusement soutenu le principe du droit des neutres sur mer, en déclarant sa neutralité armée il 780).

Tant d'affaires au dehors, tant d'efforts pour élonnei 'l'Europe avaient détourné' son attention des réformes qu'appelait encore le dedans, et, sous ce rapport, l'œuvre de la grande souveraine n'était qu'ébauchée. Quoique im

1 D.nis un iIimoiiis adressé, en 1001, à la diète assemblée, ce. roi, dernier des Wasi. avait dit : « An milieu de nos divisions intestines, nous avons à craindre l'invasion et le dciikïiiIiI'-iui lit de la république. Le Moscovite, — Dieu veuille que je sois un faux prophète.' — envahiri les peuples qui parlent sa langue et la grarubi-prinripauté de Lithuanie ; la Grande- Pologne et la Prusse (Itovale) deviendront le pailage de la maison de Uiattdehourg : et l'Autriche ne sou Niera pas dans ce décliir eut général : sou lot serait Krakovie H les pa\s i|»ii

fil dépendent. i>

(jl ATHIÉME PÉRIODE 101 ,

mense, son activité n'avait pu suffire il tout ; mais les grandes choses qu'elle a accomplies, l'impulsion qu elle a donnée partout sufïisent à sa gloire, que n'ont pu ternir les écarts de sa vie privée. L'affection de son peuple et les grands souvenirs de son règne l'ont fait absoudre des justes reproches que la morale pouvait lui adresser. Le nom de Catherine reste associé a celui de Pierre le Grand dans l'admiration des Russes, partagée par les autres nations.

Catherine ajouta à la Russie d'Kuiope une étendue beaucoup plus grande que celle de la Fiance, et ce lut sous elle que se constitua l'Amérique russe, dont sou successeur lit. en 17ll!>, le domaine d'une compagnie, dite américaine, fondée pour le commerce des fourrures, et dont NovoïArkbanghelsk est devenu le chef-lieu. Celle vaste région, découverte, en 1741. par les capitaines Bering et Tchérikof, a une superficie de près de un million cinq cent mille kilomètres carrés, près du triple de la France.

Le court règne de Paul Pétrovilch (1796-1801), lils unique de Catherine, mêla encore davantage le gouvernement russe aux a flaires de l'Europe, et l'ut, sous ce rapport, une digue introduction au règne d'Alexandre. Mais, donnant un libre cours a son manque d'attachement et de sympathie pour sa mère, qui ne l'avait pas aimé, ce prince en passa le commencement a défaire, relativement a l'organisation intérieure, ce qui avait été fait par elle avec maturité et sagesse. D'ailleurs la bizarrerie de son caractère, la crainte que lui inspiraient, comme a sa mère, quoique ancienne amie des philosophes , les idées nouvelles, et sa haine de la Révolution française, qui était devenue chez lui une idée lixc, donnèrent lieu à une foule de mesures gênantes autant qu'excentriques, et cette contrainte finit par devenir intolérable. Néanmoins, Paul rendit des services au pays par la stricte discipline qu'il introduisit dans l'armée, par la réforme d'un grand nombre d'abus qui avaient échappé a la vigilance de Catherine II, par le projet qu'il conçut, et que son fils exécuta, de renouveler l'ancienne université allemande de Dorpal, par la mesure qui conlia à la garde tulélaire de son épouse, l'impératrice Marie Funlorovna, princesse secourahle au malheur, les grandes maisons impériales d'éducation ; enfin, par la loi de famille du 10 avril 1797, qui régla la succession au trône selon le droit de

primogénilure, avec exclusion des femmes avant l'extinction complète de la branche masculine.

Après avoir conclu la paix avec la Perse, en renonçant aux dernières conquêtes de Catherine de ce côté-là . Paul se disposa à combattre par tous les moyens la République française, dont l'attitude vis-à-vis du dehors était triomphante depuis qu'elle avait, à Campo-Forinio, dicté les conditions de la paix. A cet efl'et. il forma, en 1708, une alliance avec l'Autriche, bientôt suivie d'une autre avec le roi des Deux-Siciles : et lorsque Bonaparte, par son expédition d'Egypte, eut brouillé la France avec la Porte ottomane, il se ligua avec cette dernière, et l'Angleterre entra dans la ligue au commencement de l'année 1799. Paul venait d'accepter la grande-maîtrise de l'ordre de Malte, qui lui avait été offerte malgré son culte, réputé schismatique par l'Église de Rome ; il s'était déclaré le protecteur de cet ordre, et les Français, auxquels il reprochait leur attachement aux principes révolutionnaires, avaient, en occupant l'île qui en était le domaine, vivement froissé son amour-propre.

Le monarque envoya contre eux deux armées, l'une pour les combattre en Italie après s'être réunie aux Autrichiens, l'autre pour faire nue descente en Hollande, où elle devait agir de concert avec les Auglais commandés par le duc d'York. Toutes les deux étaient destinées à envahir le territoire de la République. On sait que ce projet échoua ; mais Souvorof, qui commandait l'armée des Russes et des Autrichiens réunis 1 , s'immortalisa au delà des Alpes par ses victoires à tlassano. sur la Trébia et à Novi (1799), qui forcèrent nos généraux à évacuer la péninsule.

Sur mer, le pavillon russe était uni à celui du croissant ; l'empire des tsars ne reculait pas alors devant une alliance entre musulmans et chré-

1 A ce sujet on lit lu réflexion suivante dans les Mémoires du maréchal Sou II, dur, de Dnlmalie, qui viennent de jaiaitre (l. 1. p. 578) : « Le cabinet autrichien avait demandé le si-cours des Russes. Il subordonnait ses généraux à un général russe, sans prévoir qu'il ouvrait ainsi à la Russie le chemin qui l'amenait dans l'occident de l'Europe, et qu'une Ibis dans cette direction, cette puissance devait prendre, dan» les affaires européennes, l'influeuce prépondérante et la première place. Depui> lors, en effet, cette supériorité du successeur de l'empereur Paul I" a été en s'agrandissant sans cesse, et foire sera un jour de s'y soumettre, à moins d'une entente, à peu près nnpossildo a réaliser, euti e tous les gouvernements de l'Occident. » Ce» lignes ont été écrites eu 18t(i.

MLATKIKMK l'ÉKIUDE I6Ô

liens, pas plus que ne le font aujourd'hui les Fiais d'Occident. L'escadre russo-turque arracha aux Français les îles Ioniennes, et agit contre eux à l'extrémité méridionale de l'Italie.

Cependant, lorsque Masséna eut battu Korsakof, autre général russe, près de Zurich (25 sept. 1799i, Souvorof, épuisé par suite de ses marches étonnantes au milieu des hautes montagnes, ne lut plus en état de tenir la campagne, et au lieu d'envahir la France, comme c'était son projet, il se retira jusqu'en Bavière. Un ordre de son souverain le rappela.

Paul était mécontent de l'Autriche, qu'il accusait de n'avoir pas soutenu ses généraux. Il se plaignait encore plus hautement de l'Angleterre ; car, mal secondée par elle, sou armée de Hollande, avec le général Herrmann qui la commandait, avait dù se rendre prisonnière aux Français; et d'ailleurs l'Angleterre gardait File de Malte, malgré les invitations qui lui étaient faites de la restituer a l'ordre. Le monarque, irrité, se retira de la coalition, et. en ce qui concerne le gouvernement britannique, passa de P alliance a une inimitié ouverte. Bonaparte, premier consul, le disposa en sa faveur par d'adroites flatteries. Paul, ne gardant plus aucun ménagement, mil l'embargo sur les navires de commerce anglais dans les ports russes, et remit en vigueur la neutralité armée, en vertu de traités conclus avec la Suède, le Danemark et la Prusse. L'Angleterre était prêle a se venger, lorsque arriva la nouvelle de la mort subite de son ennemi. Elle ht retomber bientôt sur le Danemark les effets de sa colère.

Les circonstances de l'assassinat de Paul I" sont aujourd'hui parfaitement connues : M. Thiers. après Bignon, les a mises dans tout leur jour. L'esprit fantasque et inquiet de l'autocrate avait donné lieu a une extrême irritalion; le comte de Pahlen, son favori, alors gouverneur militaire de Saint- Pétersbourg, s'attribua la mission de détourner du pays et de la famille impériale le danger dont ils paraissaient également menacés. Son projet élail d'arracher à Paul une abdication et de l'enfermer ensuite dans une forteresse ; mais la résistance de l'empereur força les hommes dont Pahlen se servit comme instruments, — car lui-même se borna a cerner le palais avec un régiment de la garde, — d'aller plus loin et de porter sur l'infortuné priuce une main régicide.

Ainsi fut inauguré par un crime, mais qui du moins n'était pas un parri*

ciile . comme on l'a dit quelquefois, le règne que nous n'hésitons pas à signaler comme le plus beau de toute l'histoire de Russie, le règne d'un prince qui, après Napoléon, et a des titres différents, fut l'homme le plus influent et le plus remarquable de son époque. Klopstock, en vertu de celte aftinité qu'on a toujours admise entre le poète et le prophète, salua l'aurore de ce règne par une ode adressée au génie triomphant de l'humanité ( An die Hutnanitœt).

Alexandre Pavlovilch occupa le trône près d'un quart de siècle (1801- 18-2.") : pendant la première moitié de cet espace de temps, il s'appliqua sérieusement, et de manière a mériter les bénédictions de son peuple, aux affaires de l'empire ; pendant la seconde, il s'en laissa distraire parla prétention, justifiée a certains égards, mais dont ses sujets devinrent victimes, «l'être le pacilicalcur et l'arbitre de l'Europe ; et alors il abandonna le gouvernement intérieur a un favori de capacité subalterne, mais dont il connaissait la fidélité, le comte Araktehéïef, qui avait déjà joui de la confiance de son père*. Les deux périodes de la vie du iils ainé «le Paul, très-différentes dans leur nature et dans leurs résultats, offrent un intérêt égal, et lixeront un jour la plus vive attention de l'histoire.

Les premières années furent exclusivement consacrées à la réalisation des projets d'amélioration que le jeune monarque, — Alexandre avait alors vingt-quatre ans, — avait depuis longtemps conçus et médités, comme aussi de ceux que sa grande aïeule n'avait pu mettre a exécution faute de temps. Élève de César Laharpc et de Catherine 11, lils d'une princesse célèbre par son inépuisable charité, il entra dans une voie toute nouvelle en Hussie, et qui lit porter sur elle, par des peuples plus anciens en civilisation et plus imbus des principes de moralité publique, des regards d'admiration. Humain et bienveillant, il s'efforça d'adoucir la pénalité et de faire régner la justice ; il déclara de son propre mouvement qu'il considérait comme illégitime toute autorité dont les lois ne formaient pas la base ; il reuonça dune a l'exercice du pouvoir arbitraire et supprima définitivement la chancellerie secrète, qui en était un instrument, et que Catherine 11 avait rétablie sous le

' Nous lui avons |umsacro une notiw biographique étendue daus l'Histoire intime de la HiLsm, t. I, p. ilO-lti.

nom d'Expédition secrète ; il abolit la torture, comme faisant honte a l'humanité, et les confiscations arbitraires ou même judiciaires, comme une source d'injustices; enfin, il régénéra tout le système administratif par les deux oukases du l 20 septembre 1802. Ami des lumières, auxquelles il devait tant personnellement, il mitigea les règlements prohibitifs qui gênaient l'importation des livres étrangers et l'activité de la presse nationale, fonda des universités, des gymnases, des écoles populaires, forma des collections nouvelles, fit entreprendre des voyages de découvertes, protégea les ai ls et les sciences, et attira dans son pays des hommes distingués, capables de les faire fleurir. Enlin, sachant que l'industrie multiplie les ressources d'un peuple et le conduit par l'aisance a la dignité morale, il travailla a augmenter le nombre des fabriques et des manufactures, a rendre plus abondants les produits du travail national, et à leur ouvrir, par le commerce, des débouchés nouveaux.

11 introduisit l'ordre dans les finances, basées alors sur un reveuu d'environ trois cent cinquante millions de francs, porta l'armée russe a un degré de force et de consistance auquel elle n'était jamais parvenue auparavant, et fit prendre aussi à la marine de notables développements.

Jusqu'en 1800, Alexandre borna son activité aux réformes intérieures, pressant besoin pour un pays où l'arbitraire n'avait laissé se consolider aucune institution, et qui comptait déjà trente-quatre millions d'habitants. Cependant il rétablit en même temps les bons rapports avec l'Angleterre, signa des traités avec la Suède, l'Espagne et la France, eut une première conférence personnelle à Memel avec le roi de Prusse ; et, associé au premier consul dans la grande affaire des indemnités dues aux princes allemands qui perdaient leurs possessions sur la rive gauche du Rhin, il prit, après lui, la part la plus importante a la nouvelle organisation que le traité de Lunéville donna a l'empire d'Allemagne, peu d'années avant sa dissolution.

Avec Bouaparte, il fut ainsi l'arbitre de l'Allemagne et affermit la Russie dans la position qu'elle avait prise en vertu du traité de Teschen. Alexandre opéra aussi, par un oukase du 24 septembre 1801, la réunion a l'empire de la Géorgie ^arthli et Kakheth), déjà proclamée quelques mois auparavant par son père, en faveur de qui George XI, lils d'Héraclius. avail signé son abdication.

Kiiî I.A RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

Ces travaux de la paix répondaient a ses goûts, qui étaient loin de l'entraîner a la vie des camps. Mais lorsque, de sa propre autorité, Napoléon s'érigea en maître de toute l'Italie, lorsqu'il détruisit cette ombre de l'indépendance batave jusqu'alors respectée, et qu'il lit saisir sur un territoire étranger le duc d'Knghien, pour le livrer à une commission militaire qui le condamna a mort ; lorsque ce jugement fut exécuté a Vincennes, Alexandre n'hésita plus a entrer avec l'Angleterre, l'Autriche et la Suède dans unt> troisième coalition, et à faire marcher ses troupes vers l'Allemagne. La Prusse refusa d'accéder a cette alliance, dont le ministre anglais Pi II était l'âme, et la mémorable bataille d'Auslerlitz, en Moravie', où le vainqueur admira toutefois la ferme contenance des Russes |2 déc. 1805», en amena promptement la dissolution. Celte bataille décisive porte aussi le nom de Journée des trois empereurs. Alexandre était venu en personne pour conférer a Olmùtz avec François II, alors encore empereur d'Allemagne. Son frère Constantin avait le commandement de la réserve ; le commandement général était dévolu a koulousof, conjointement avec Iluxhœwden. Atterrée par cette défaite, qui suivait de si près la capitulation d'Ulm, l'Autriche se bàla de faire sa paix a Presbourg ; la Uussie entra également en négociations avec l'empereur des Français; mais le traité qui en sortit ne fut pas ratilié par le tsar. Quaud ensuite la Prusse, forcée a sou tour a la guerre, lit un appel aux glorieux débris des armées de Frédéric le Grand, Alexandre, qui s'était lié d'amitié avec Frédéric-Guillaume 111 et la reine Unise, sa noble épouse, la soutint éuergiquement. Cependant, aux prises avec le plus grand capitaine de l'histoire moderne, les armes des alliées furent encore malheureuses : la journée d'Iéna (14 octobre 1806) abattit la puissance prussienne, et livra aux Français non-seulement Berlin, mais aussi les provinces polonaises insurgées ; et, après de grands efforts faits par les Husses jiour ne point partager le sort du vaincu, les batailles d'Eylau i.8 février 1807) et de Friedland (14 juin» forcèrent Alexandre d'abandonner son ami à sou malheureux sort. La paix de Tilsitl (7 juillet) enleva à ce dernier la moitié de son royaume. Alexandre, au contraire, traité avec ménagement, y gagna le

* Voir la gravure de cette bataille d'après If célèbre tableau de Gérard, qui est an musée de Versailles.

QUATRIÈME PÉRIODE t»57

cercle de Bialystok, et accepta ainsi une part de la dépouille du roi do Prusse. Seulement, il dut retirer ses troupes de Cattaro et de Corfou (république des Sept-llesï, cesser toutes relations avec l'Angleterre, entrer dans le système continental, et déclarer la guerre a la Suède, qui, jalouse de son indépendance, résistait aux injonctions de Napoléon a cet égard. Le 25 juin avait eu lieu l'entrevue des deux empereurs sur un radeau du Niémen. L'homme gigantesque qui venait encore de révéler son génie dans cette lutte, exerçait un grand prestige sur l'imagination facile à enflammer du monarque russe. Flatté de ses attentions, dans l'admiration de ses talents incomparables, subjugué par son ascendant, séduit enfin par la perspective qu'il lui ouvrait, Alexandre entra dans ses vues, et ils signèrent ensemble un traité supplémentaire a celui de Tilsitt, traité resté secret pendant de longues années, et qui ne reçut point d'exécution, mais qui partageait l'Europe en deux parts, dont l'une eût été sous l'autorité de l'empereur des Français, tandis que l'autre eût reçu sa loi de l'empereur de Russie. La plus grande partie de l'empire Ottoman était comprise dans cette seconde part, moins pourtant Constantinople, assure-t-on, et sous ce rapport seulement, la satisfaction d'Alexandre n'était pas entière. Le grandduché de Varsovie, sous le nom duquel le vainqueur essaya de faire vivre une ombre de la Pologne, fut exclusivement formé aux dépens de la Prusse, une des trois puissances copartageantes.

En paix et grande amitié avec Napoléon, Alexandre se voyait à même de donner plus d'attention a la guerre de Perse, que les progrès des Russes dans le Caucase, après la soumission de la Géorgie et les entreprises hardies du gouverneur général prince Tsitsianof, avaient fait éclater, et qui dura près de neuf ans (1804-1813). 11 put aussi pousser avec plus de vigueur la guerre contre les Turcs, a laquelle il avait été provoqué par Selim 111, allié de Napoléon. Ce fut l'influence du général Sébastiani, ambassadeur français à Constantinople , qui. malgré les menaces de I Angleterre, avait, en 1806. décidé la Porte à recommencer la lutte avec sa vieille rivale ; et cette lutte, suspendue d'abord après la paix de Tilsitt, continua néanmoins depuis, surtout après l'entrevue des deux souverains a Erl'urt, parce que l'empereur des Français, de connivence alors avec l'autocrate, promettait a ce dernier de la faire servir à son agrandissement du côté du

Ifix I.A Rl'SSIE ANCIENNE ET MODEWNE

Danube. D'abord illustrée par les exploits maritimes de l'amiral Siniavine dans l'Archipel, elle avait ensuite traîné péniblement sur les bords du fleuve; mais, Pu 1810. Kamenski atteignit le Balkan et attaqua Cboumla ; puis, après la victoire remportée par lui a Batync, les forteresses de Silis- (rie, de Roustcbouk, et la plupart des autres boulevards de l'empire Ottoman sur la frontière de la Boulgarie, tombèrent en son pouvoir. Sans avoir la même hardiesse ni le même mérite que Kamenski, sou successeur Koutousof était destiné a faire la guerre avec bonheur. Il la termina par la défaite qu'il lit essuyer au grand visir non loin de Rouslchouk, lorsque celui-ci eut, un peu témérairement, repassé le Danube a une petite distance du camp russe. Ce coup ayant détruit en grande partie l'armée ottomane, le sultan se montra disposé a la paix, précisément au moment où la Russie était le plus pressée de la conclure, ses frontières ayant été franchies par les armées de Napoléon, devenu l'ennemi d'Alexandre. Et néanmoins Koutousof, par son habileté, et grâce aux bons oflices de l'Angleterre et de la Suède, obtint, par le traité de Boukarest (28 mai 1812), les conditions les plus favorables. La Russie sacrifia, il est vrai, la Servie, qui s'était insurgée à son instigation, mais la Porte lui céda la Bessarabie et une portion de la Moldavie, avec les forteresses de Khotine \ Bender, Akermân, Kilia et Izmsrïl ; et la frontière de la Russie, portée du Dniéstrau Proulh, devait, de la. suivre la rive gauche du Danube jusqu'à la mer Noire.

A ce moment la Suède était réconciliée avec la Russie, grâce à la révolution du 15 mars 180:), qui avait mis fin au règne de Gustave IV, dont le caractère, plein de roidenr et d'obstination, répugnait aux tempéraments, même quand on les demandait au nom de la nécessité. Mais, après le traité de Tilsitt, Alexandre, pour forcer ce roi a quitter l'alliance de l'Angleterre, qui venait de faire bombarder audacieuseuient Copenhague, et a adopter, comme lui. le système continental, lui avait fait une guerre, soutenue de part et d'autre avec une égale bravoure. Le comte de Buxhœwden, a la lête de l'armée russe, s'était rendu maître en très-peu de temps de la plupart des villes finlandaises ; et même la forteresse granitique de Svéaborg, la clef du pays, avait capitulé après une faible défense. Cependant Gustave

1 Ortliofjrajtbr |Milonais4', f.hm zini. nom < » ; lèhre <lin< l'histoire He la Polo<m»-.

lu»

avait fait ensuite les plus nobles efforts pour arracher aux Russes celte conquête, et il en était résulté (1808) une guerre à mort, où se signalèrent, d'une part, le feldmaréchal suédois Klingsporr, et d'autre part, outre Buxhœwden, les généraux russes Barclay de Tolly, prince Bagrathion, Raïfski, comte de Wittgenstein, etc. Mais la sanglante Bataille d'Orivvaïs (14 septembre 1808) avait Tait reperdre à la Suède tout le terrain regagné par elle. C'est dans la campagne de 1808 que le prince Bagrathion 1 , a la téte de son corps d'armée, et pour surprendre dans les lies d'Aland une division suédoise, traversa sur la glace le golfe de Bothnie; mais ces îles furent ensuite reconquises par leurs maîtres légitimes, et la garnison russe fut faite prisonnière de guerre. Les forlilications de Bomarsund n'existaient pas encore alors. Une marche semblable fut celle exécutée par Barclay de Tolly, de Wasa en Finlande a Uméa en Suède, également sur le golfe Bothnique, mais beaucoup plus au nord. C'est aussi pendant cette campagne qu'une Hotte russe fut battue et enfermée à Roggerwick par les Anglais, alliés des Suédois, et que le vainqueur de Lemnos, l'amiral Siniavine, dut se rendre, dans le Tage, avec neuf vaisseaux de guerre et une frégate, à l'amiral anglais Colton (5 septembre 1808).

En somme, cette guerre avait été désastreuse pour la Suède, laquelle, par le traité de Frédérikshamm, qui la termina le 17 septembre 180ÎI, avait perdu toute la Finlande, jusqu'au Tornea, avec les îles d'Aland, qui étaient désormais pour la Russie comme un pont naturel entre Abo et Stockholm *.

Cependant le système continental, un des motifs qui avaient fait déclarer la guerre a la Suède, était ruineux pour la Russie elle-même, et les réclamations de ses sujets forcèrent Alexandre à s'y soustraire. De plus, par oukase du 30 décembre 1810, Alexandre prohiba l'entrée en Russie d'un grand nombre de productions françaises. L'amitié entre les deux monarques, encore si chaude a l'entrevue d'Erfurt, s'était subitement refroidie. Napoléon, absolu dans ses volontés, ne ménageait pas plus son auguste ami que les autres princes de l'Europe, moins puissants. Après la campagne

1 Nous écrivons ainsi, et non Bagration, parer qu'en Russie personne ne prononce Ragnu ion. comme on fait en France. Ce prince descendait des Bugratli de Géorgie.

1 Voir des détails sur la prise de possession des Russes et sur les assurances données aux Finlandais daas l'appendice ir I de notre Statistique générale de Ui lintsie, p. 40:>-HM>.

de YYagram, h laquelle la Russie avait pris une faible pari, il lui lit hien céder, en concluant la paix de Schœnbrunn (10 octobre 1800), le district galicien de Tarnopol 1 ; mais en même temps, contrairement à ses promesses, il agrandit le grand-duché de Varsovie au point que la Pologne semblait prête a renaître, et bientôt après il dépouilla du duché de Holstein- Oldenbourg la branche cadette d'une maison dont l'empereur de Russie était le chef. Une rupture entre les deux maîtres du inonde était inévitable. Aussi Alexandre ordonna-t-il des armements, et bientôt, a son tour, il s'assura l'alliance de la Suède, à laquelle accéda aussitôt l'Angleterre (traité d'Œrebro, 18 juillet 1812}, toujours prête alors \\ soutenir de ses subsides tous les ennemis de la France. Les cortès d'Kspagne entrèrent aussi dans cette alliance en vertu du traité de Véliki-Louki |20 juillet suivant).

Dès le '24 février, Napoléon, voyant l'imminence d'une guerre avec la Russie, avait conclu, à Paris, un traité d'alliance avec la Prusse, suivi, le 14 mars, d'un traité d'alliance avec l'Autriche.

La campagne de Russie est un grand drame, palpitant d'intérêt, et d'une immense portée historique : pour la faire passer sous les yeux de nos lecteurs, ou nous saura gré de nous départir, dans une certaine mesure, de la brièveté dont jusqu'ici nous nous sommes fait une loi.

Une armée de quatre cent cinquante mille hommes, Français, Italiens. Allemands de la confédération du Rhin, Polonais, etc.. appuyée sur deux corps auxiliaires, l'un fourni par l'Autriche, l'autre par la Prusse, passa le Niémen, le 24 juin 1812, et prit son quartier général à Kovno. C'était malheureusement trop lard de deux mois, eu égard à la nature du climat russe.

Malgré les affirmations contraires de l'empereur Alexandre contenues dans une lettre adressée par lui au baron Stein*, la Russie semblait peu préparée a recevoir vigoureusement celte formidable agression . Ses forces disponibles consistaient en deux grands corps d'armée, séparés l'un de l'autre par une immense distance, car on ignorait sur quel poinl de la fron-

* Traité de Lemberg du 19 mars 18 10, entre la Russie et l'Autriche Voici le passage de la lettre du 27 mars 1812, qui donne ces assurâm es : « Napoléon veut achever l'asservissement de l'Europe, et. pour y atteindre, il lui faut abattre la Russie. Depuis longtemps l'on s'y prépare à la résistance, et b-s moyens les plus énergiques \ sont ras- >emblés de longue main. •

tière l'empereur des Français dirigerait son invasion. La première armée de l'ouest, sous le commandement de Barclay de Tolly, ministre de la guerre, avait son quartier général à Vilna, et se composait d'environ cent vingt-cinq mille hommes, avec cinq cent cinquante-huit bouches a feu. La seconde armée de l'ouest, commandée par le prince Bagrathion, était de quarante-huit mille hommes, avec deux cent seize bouches a feu, et avait son quartier général à Volkovisk (gouvernement de (irodno). Il y avait encore une troisième armée de l'ouest, de quarante-trois mille hommes, ayant son centre a Loutsk eu Volynie, et commandée par Tormassof ; mais elle ne joua qu'un rôle secondaire, et disparut bientôt, absorbée par l'armée de Moldavie. Celle-ci, sous l'amiral Tchitchagof, et forte de quarante mille hommes, n'était pas encore disponible d'abord, mais, l'étant ensuite devenue, elle prit part à la guerre, de même que le corps tinlandais de douze mille hommes, commandé par le général Steinheil. (l'étaient donc, au total, moins de deux cent soixante-dix mille soldats, disséminés sur un espace immense, que le maître d'un empire si colossal eut à opposer a une invasion depuis longtemps prévue, et formidable par le nombre des combattants aussi bien que par leur vigueur martiale, leur renommée, l'habileté et l'expérience de leurs chefs, et par le génie incomparable du chef suprême a l'école duquel ils s'étaient formés. Des recrues, il est vrai, étaient attendues de toutes parts ; mais bien du temps devait s'écouler, à raison des distances, avant que même un tiers de ces forces supplémentaires put prendre part aux opérations.

En présumant que l'invasion aurait Jieu par la Samogitie et la Lilhuanic. les Russes ne s'étaient pas trompés; le principal rôle, daus la défense du pays, était en effet dévolu a la première armée de l'ouest. Alexandre y était arrivé dès la lin du mois d'avril, avec le projet de prendre lui-même le commandement en chef de son armée. Il avait pour principaux conseillers le chancelier Roumantsof, ministre des affaires étrangères, le général Araktchéïef. ancien ministre de la guerre et plus tard l'homme de confiance du monarque, et le Wurlembergeois Phull, quartier-maître général au service de Russie. Phull, savant militaire, avait, dans les derniers temps, été appelé a expliquer au monarque les principes de son art, de manière que ce fut avec lui qu'Alexandre inédita le plan d'opérations qu'on suivrait avec

LA RUSSIE ANC1RNNB ET MOHEHNK

le plus davantage dans les conjonctures qui se sont réalisées. Voici quel était ce plan, tel que nous le fait connaître le baron de YYolzogcn, oflicier supérieur d'état-major chargé d'en préparer l'exécution. A raison de la grande supériorité, non-seulement numérique, mais surtout de capacité, de talent de commandement, et aussi de matériel de guerre que les nôtres avaient évidemment de leur côté, on devait éviter de leur livrer bataille dès l'abord, mais se dérober a eux pas a pas par une habile retraite, les éloigner de leurs magasins et de leurs réserves, détruisant en roule tout ce qui pourrait leur être utile; enlin les combattre par l'immensité des distances, qui. en général, un des plus notables inconvénients de la Russie, pouvaient, dans cette circonstance, devenir pour elle un moyen de salut. Pendant cette retraite, qui affaiblirait l'ennemi par la fatigue des marches et la difliculté de se procurer les subsistances, on devait chercher a se concentrer, augmenter la force numérique des défenseurs de la patrie, et exciter l'enthousiasme national. Au bout de la ligne de retraite, à Drissa. sur la rive droite de la Duna, si l'attaque avait lieu au nord ; du côté de Jitomir ou de Kicf. si elle s'était faite plus au sud, devait être un camp retranché où l'on pourrait au besoin faire halte et accepter le combat selon les circonstances. Toutes les positions avantageuses a prendre devaient d'ailleurs être désignées a l'avance, et on devait y préparer tous les moyens possibles de fortification et d'alimentation.

Tel était le plan. Mais pour son exécution habile en présence d'un tel ennemi, prompt à profiter de toutes les fautes, à tirer parti du moindre incident ou accident de terrain favorable, on reconnut bientôt qu'on manquait d'hommes. On avait de bons et braves généraux 1 , on n'avait pas une seule capacité supérieure. Phull n'était pas un homme d'action et ne parlait pas la langue du pays. L'état-major, au jugement du général prussien Clausewitz. célèbre écrivain militaire, qui servait alors dans l'armée russe en qualité de volontaire, n'allait pas au delà du médiocre. L'attitude du penple seule

« Benningsen, Barclay de Tolly, Bagrathion, Toiinassof, Wittgenslein, Miloradnviteh Oslerinann-Tobtoï, Dokhtorof, Raïefski, t'ahlen, Konnvnitsyne, Icnnnlol. I'iatnf, Orlof-Ucniçof, T<dl, Paskévitch, Korf, VYinzingcrode, etc. — Koutousof n'était |«s revenu de Boukarest, on il négociait la paix avec les Turcs. Amifelil donnait des conseils, sans être en état de diriger les opérations.

QUATRIÈME PÉKIODK 175

élail de nature à rassurer l'empereur. Du reste, Alexandre ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il manquait des principaux éléments de succès; et, comme sa présence n'y suppléait point, il eut du moins la sagesse de se retirer pour se transporter sur les |>oints de l'empire où elle pouvait offrir plus d'utilité.

Alors le commandement en chef resta de fait a Barclay de Tolly, successeur d'Araktchéïef, en 1810, au ministère «le la guerre, homme estimable, éprouvé, réfléchi, d'un grand sang-froid et d'une connaissance incontestable de la guerre, quoique sans vues élevées et sans détermination vigoureuse. D'ailleurs, en sa qualité de Livonien, Barclay était un Allemand aux yeux de l'armée, qui ne comprenait pas que la défense de Moscou et de ses sanctuaires révérés fût conliée a un étranger professant un autre culte que celui de l'Eglise « orthodoxe. » Par la même raison, Ragralhion et Tormassof devaient avoir quelque répugnance a se ranger sous son commandement.

C'est sous de pareils auspices que commença celte grande guerre de 18l w 2, dont le comte Ph. de Ségur a retracé avec des couleurs si vives les péripéties émouvantes, dans son Histoire de Napoléon et de la Grande- Armée. Les matériaux abondent : nous n'en donnerons ici que la substance, et il sera bon de rapprocher des rapports de nos auteurs français, ceux des Russes Boutourliue, Danilefski et Jomini (devenu Russe); ceux des Allemands Clausewitz et Wol/ogen, de l'Anglais Wilson. et beaucoup d'autres en toutes langues.

La retraite des Russes laissant le champ libre k nos troupes, arrêtées seulement par de légères escarmouches, Napoléon fut à Vilna dès le *28 juin. Il ht un appel aux Lithuaniens, c'est à-dire a la noblesse polonaise de ce pays, qui s'empressa de former ce qu'ils appelaient, selon leur droit public, une confédération générale pour soutenir les Français, et rétablir rindé|H3ndance nationale. Des diflicultés sans nombre l'arrêtèrent personnellement près de vingt jours dans celle ville; mais il poussa son armée en avant. Klle lutta courageusement avec les souffrances qui l'assaillirent dès le début, et arriva en peu de temps sur les bords de la Duna ', où la jonc-

1 Bile |K»iio ce nom dam* los provinces Balliqucs qui sont allemandes |iar la noblesse qui y domine; mais le? Russes l'appellent la Dvina occidentale.

lion entre la première et la seconde armée russe n'avait pas pu « opérer, le maréchal Davoust, «lu corps de Jérôme, roi de Westphalie. s étant placé entre elles en allant occuper Minsk. Pour effectuer cette jonction, il fallut donc continuer la retraite; d'ailleurs le camp de Drissa n'aurait pu résister a des forces aussi considérables que l'étaient celles des Français.

Barclay de Tolly donna h Bagrathion rendez-vous à Vitebsk. ville où la Duna, en se retournant vers le nord-ouest, laisse une vaste ouverture entre son cours et celui du Dniépr, qui. après avoir coulé quelque temps parallèlement avec elle, va suivre une direction opposée. Pour arriver à Vitebsk. le ministre de la guerre remonta la Duna; et comme il devait ensuite s'éloigner de ce lleuve pour marcher vers le Dniépr, il laissa a Pololsk le corps du comte de VViltgenstein, afin de couvrir Pskof, Novgorod, et conséquemment Saint-Pétersbourg.

En attendant, Alexandre se rendait a Moscou, où. par un manifeste signé le 18 juillet, il appela toute la nation aux armes et demanda au patriotisme de toutes les classes des sacrilices sans réserve. L'enthousiasme public répondit a son appel.

Après une suite de combats meurtriers livrés |)endanl trois jours, et avec succès, à Ostrovno, Napoléon espère enfin atteindre, le l 27 juillet, l'armée principale des Russes, postée près de Vitebsk, sur la rive gauche de la Duna. Mais elle lui échappe encore. Barclay, informé que son collègue marchait sur Smolensk, se dirige du même côté. A la pointe du jour, il a disparu presque sans laisser de trace. Bagrathion, au contraire, est atteint a Mohilef, sur le Dniépr, par Davoust, et quelques-unes de ses colonnes, sous Haïefski et Paskévitch, sont défaites, malgré leur vaillante résistance. Mais le prince continue néanmoins sa marche vers Smolensk. passe le lleuve non loin de cette forteresse, atteint, le 6 août, la première armée, et confond avec elle la sienne en se rangeant sous le commandement de Barclay.

Smolensk était la clef de la Russie proprement dite, une position stratégique de premier ordre. 11 fallut au moins essayer de la défendre, et Barclay s'y décida, sans espérance de succès, caria supériorité des nôtres élail toujours la même, malgré les pertes immenses qu'ils avaient déjà faites , pertes qui avaient réduit l'armée d'invasion au moins d'un tiers. Un combat d'avant -garde eut lieu a Krassuoi , et fournit au maréchal

QUATRIÈME l'ÉHIUbE 175

Nev et a Mural , roi de Naples , l'occasion si impatiemment attendue de signaler leur valeur. Les Russes , battus , s'enfermèrent en partie dans Smolensk, et en partie passèrent le Dniepr; mais ils suspendirent un moment leur retraite. Aussitôt l'empereur des Français accourut plein d'impatience: «Enfin, je les tiens! » s'écria-t-il avec confiance et bonheur. Mais cette illusion du héros, trompé dans tous ses calculs, dura peu. Toutes les tentatives qu'il fit pour en venir avec Barclay à une affaire décisive échouèrent devant la prudence et le sang-froid du généralissime russe, bien inspiré eu dépit des secrets murmures de ceux qui l'entouraient et du mécontentement moins caché de la nation. Tout ce que les Français purent faire, c'était de prendre la forteresse. Elle était défendue par le brave général Raïefski, et, après lui, par Dokhtorof, non moins valeureux. On éleva des batteries pour canonner ces vieux murs surmontés de tours crénelées, les unes rondes, les autres carrées, et d'un aspect pittoresque. Bientôt la brèche est praticable : on donne l'assaut vers la pointe du jour du 18 août, on pénètre dans la ville, et ou la trouve embrasée et presque vide ; ses défenseurs, après y avoir mis le feu, l'avaient quittée, suivis des principaux habitants.

Napoléon, qui s'était arrêté treize jours à Vitebsk, comme s'il avait songé a y prendre ses quartiers d'hiver, délibéra encore a Smolensk sur le parti pour lequel il se déciderait. Car il ne se dissimulait pas quelles difficultés l'attendaient ; et, tout compté, la prise de possession des provinces lithuaniennes et polonaises lui parut un instant un résultat passable d'une campagne de deux mois ; d'ailleurs le meilleur parti à prendre, on l'a dit avant nous, c'était de combattre la Russie sur le terrain de la Pologne : Ta on pouvait espérer de se mettre en mesure de dicter les conditions de la paix. Cependant Ney, le brave des braves, ayant eu, le 19, a latéle de l avant-garde, un engagement heureux avec l'a mère-garde russe au village de Valoutina*, engagement qui attira l'empereur lui-même et qui devint meurtrier, celui-ci, reprenant confiance dans son étoile, suivit le mouvement, et s'avança sur la route de Moscou. Il laissa sur sa gauche Oudinot et Sainl-Cyr pour tenir

1 N<»n jta* Valontiiw. continu iioiiî, avon> lu mjus le» iuaj:nili<|uo> portiques de l'Arc île triomphe de l'Étoile. C'est Valoutina, Valoutina-Gom.

I7<i tA RUSSIE ANCIEISNE ET MODERNE

tète a Witlgenslein et assiéger Riga; sur su droite, Régnier était en face de Tormassoff, qui réussit a le repousser en s'avançant vers le grand-duché de Varsovie. Cependant les Autrichiens du prince Schwarzenberg ayant secouru Régnier, Tormassoff, à son tour forcé de reculer, alla rejoindre l'amiral Tchitchagof, qui accourait dans la Vol) nie, et ainsi la troisième armée de l'ouest disparut, comme nous l'avons dit.

Barclay, dans l'espérance d'être bientôt reuforcé par la levée nationale qu'il attendait de Moscou, continua son mouvement rétrograde, ne s'arrélanl ni à Dorogobouge, ni a Viazma. Son armée, avide de se battre, était stupéfaite, et les officiers, dans leur présomption, ne ménageaient plus leurs paroles de blâme. Bagrathiou et Benningsen étaient brouillés avec le général en chef. On cessa de le saluer du « hourrah » d'usage , et de toutes parts s'élevaient des clameurs de désapprobation. Alexandre, pressé par l'opinion publique, dut céder et lui sacrilier le sage et habile temporisateur.

Dans un grand comité qu'il réunit , on désigna pour prendre le commandement un Russe de nom et de cœur, élevé à l'école des Roumantsof et des Souvorof, le vieux Golénitchcf-Koulousof. qui avait déjà soixante ans lorsqu'il commandait à Austerlilz. Ce général vint au camp de Tsarévo-Zalomyschtché , entre Viazma et Gjath, et à environ cent quatre-vingts kilomètres de Moscou, le 29 du mois d'août, et fut reçu avec un enthousiasme difficile à décrire. Benningsen devint chef de son état-major. Barclay, aussi modeste qu'habile, ne demanda qu'a servir sous ses ordres : « On le vil obéir, dit Ségur, comme il avait commandé, avec le même zèle ; « et il ne quitta l'armée que le 20 septembre, poussé à bout par les injustices du général en chef à sou égard.

La retraite des Russes continua encore jusque versMojaïsk, dans le gouvernement de Moscou, et les Français trouvèrent sur leur passage les villes et les villages en llammes. Mais Knutousof était décidé à ne pas livrer la capitale sans avoir essayé de la défendre par un combat décisif. Pour le livrer, il n'attendait que les régiments de recrues et les milices qui lui furent eu effet amenés par Miloradovitch, et il choisit avec habileté le terrain le plus favorable. C'était le village de Borodino, au confluent de la Kologa et de la Moskva, a environ dix kilomètres en deçà de Mojaïsk. Napoléon y arriva le 5 septembre, et ce fut le 7 que se livra, en cet endroit, la fameuse

bataille de la Moskva*, une des plus acharnées et des plus meurtrières dont les annales de la guerre fassent mention. Environ cent quarante mille Français s'y trouvèrent en présence d'une armée russe qui n'était guère inférieure en nombre. Celle-ci, animée de la haine de l'étranger, du désir de la vengeance, du sentiment d'un danger immense pour la patrie, pour ces sanctuaires qui, aux yeux du Russe, la représentent, occupant d'ailleurs une position avantageuse, se battit avec une rare ténacité et avec le courage du désespoir; celle-là, habituée a vaincre et forcée de conquérir ses quartiers d'hiver dans un pays dévasté, et a six cents lieues de la France, déploya son héroïsme habituel, dont ses chefs, les lieutenants du grand empereur , Murât, Eugène Beauharnais, Ney. Davoust, Poniatowski, etc., lui donnaient l'exemple. La canonnade commença a la pointe du jour ; plus de seize cents bouches a feu lancèrent la mort dans tous les rangs ; le carnage dura jusque vers quatre heures du soir; cent vingt mille coups de canons furent tirés ; le terrain resta jonché de cinquante mille morts ou mourants, dont la plus grande moitié appartenait aux Russes; et, parmi les victimes, se trouva le brave Bagrathion, atteint d'une blessure dont il ne tarda pas a mourir. Davoust. Nansouty, Crouchy, Latour-Maubourg. étaient aussi au nombre des blessés. Les deux partis s'attribuèrent la victoire ; mais comme la bataille de la Moskva ouvrit à l'armée française le chemin de Moscou, capitale à la défense de laquelle Koulousof renonça, elle eut a le faire le droit le plus incontestable.

Le comte Rosloplchine, gouverneur général, avait jusqu'alors entretenu à Moscou la plus grande sécurité. On ne croyait pas que la «cité sainte» pût courir un danger sérieux. Mais, lorsqu'on vil l'année de Koutousof entrer par une barrière pour sortir par une autre et s'avancer sur la route de Kiaisân, lorsqu'on vit diriger sur Kasan les archives de l'État et le trésor contenu dans le palais des Armures (Oroujeinaui Palata), lorsqu'on sut que les autorités étaient parties, suivies même de tout l'appareil du service des pompes d'incendie, toute la partie aisée de la population suivit cet exemple, emportant ses objets les plus précieux. « Sur deux cent quarante mille habitants, a dit le comte Rosloplchine dans un t'erit célèbre*, il ne resta que

1 Voir la gravure qui la représente.

* Lu vr'tïw sur l'incendie de Moscou, \>. *2<).

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douze à quinze mille hommes, qui étaient, ou des bourgeois, ou des étrangers, ou des gens de la lie du peuple, mais personne de marque, soit de la noblesse, du clergé ou des marchands.;»

Le 14 septembre, lavant-garde française, toujours conduite par l'intrépide Murât, arriva sur les montagnes des Moiueaux, a un kilomètre des barrières, et jeu un cri d'admiration et de bonheur en apercevant les dômes dorés du Kremlin. L'arrière-garde de Koutousof, postée en cet endroit, se replia aussitôt. On trouva la ville déserte, a ce point que l'on soupçonna un piège; mais on ne tarda pas à reconnaître qu'elle avait été abandonnée de ses habitants. En vain Napoléon attendit a la barrière l'arrivée d'une dépulation officielle. Comme il n'en parut aucune, il finit par entrer, et alla se loger au palais des tsars, dans le Kremlin. Pendant la nuit, un incendie éclata. On réussit a s'en rendre maître; mais il fut suivi de plusieurs autres, et, le 40, un ouragan s'étant élevé, le feu gagna de proche en proche, sans plus pouvoir être maîtrisé. Il dévora tout jusqu'au 20, et alors il s'éteignit de lui-même, faute d'aliments et par suite d'une pluie abondante. Entouré d'un tel brasier, dans la citadelle placée au centre, Napoléon ne put y demeurer. Il se réfugia à la bâte au château de Pétrofski, sur la route de Saint-Pétersbourg, et ne revint au Kremlin qu'après les quatre terribles jours d'incendie.

Quel était l'auteur de cet é|K>uvantable désastre qui priva les Français de leurs quartiers d'hiver, mais qui sauva la Russie, et dont on lui fait honneur comme d'un grand acte de patriotisme, d'un sacrifice héroïque? C'est encore, jusqu'à un certain point, une énigme ; car le comte Rostoptchine, que l'opinion avait désigné, déclina la responsabilité de cet événement dans l'écrit qu'il publia a cet effet. Peut-être la |wpulace, abandonnée dans Moscou sans moyens de subsistance, agit-elle de sa propre impulsion, et moins sous l'inspiration du patriotisme que sous celle d'une rage concentrée dont les nobles et les riches étaient l'objet en même temps que les Français.

Quoi qu'il en soit, cette péripétie imposante de la campagne de Russie lit une impression profonde et durable sur l'empereur Alexandre, et détermina ce piétisine ou mysticisme auquel il ne tarda pas a s'abandonner. Eu

' VoirLrt Hussie, la Pologne et la Finlatide, p. 34 et 53; Histoire intime, t. I, \>. 67; t. Il, p. 337.

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même temps, il se décida avec fermeté à suivre le vieu de son peuple et à refuser d'entrer dans des négociations au sujet de la paix tant que l'ennemi n'aurait pas évacué le territoire russe ; il eu prit l'engagement solennel dans son manifeste du 20 septembre. Napoléon lui avait écrit, etavait envoyé ensuite le général Laurislon dans le camp de Koutousof; mais il attendit vainement la réponse de l'autocrate ; le rusé généralissime l'amusa a dessein, et le grand homme perdit ainsi, quoi qu'il en dise lui-même, un mois qui aurait pu assurer le succès de sa retraite sur Suiolensk.

Il s'y résolut a la lin, vers le 15 octobre, et bientôt le mouvement commença. Lui-même quitta Moscou le 19. en y laissant encore Mortier, qui, avant de pouvoir rejoindre, eut à y soutenir une attaque. L'année, chargée de butin, comptait encore cent mille hommes, sans parler de l'aile droite et de l'aile gauche, dont les opérations en Livonic et en Volynic n'avaient pas discontinué. La cavalerie était en partie démontée, mais l'artillerie avait ses attelages ; l'infanterie était dans un état passable, et la garde impériale presque intacte. La Grande-Armée, quoique réduite des trois quarts, méritait encore son nom, cl son chef, sans avouer encore ses projets, venait de donner secrètement des ordres pour qu'elle fût reçue, en approchant de la frontière russe, par des forces nouvelles. L'intention de l'empereur n'était pas de revenir sur Smolensk par la route de Mojaïsk et de Viazma, qui avait été complètement dépouillée ; Ney seul devait la prendre avec son corps. Le gros de l'armée, conduit par lui-même, devait marcher daus la direction du Sud vers Kalouga, pour, de là, gagner Smolensk en traversant un pays fertile et qui n'avait pas encore souffert. Mais sur culte route de Kalouga s'était posté Koutousof. qui prit aussitôt l'offensive.

Il lui restait soixante-quinze mille hommes auxquels des troupes fraîches venaient de se joindre. Toutefois, chose étonnante, ces renforts n'allaient guère au delà de trente mille hommes, auxquels il faut ajouter seulement vingt-six régiments de Kosaks du Don et des bandes irrégulières. Même dans cet extrême péril, la Russie eut peine à mettre sur pied des forces imposantes. Heureusement pour l'armée russe, elle eut les élémeuls pour alliés.

In échec, essuyé par Murât a Viukovo et a Taroulino, marqua les premiers pas des nôtres après leur départ de Moscou ; néanmoins l'empereur

eut peut-être devancé le généralissime russe a Kalouga, s'il ne s'était arrêté mal h propos à Borofsk, au lieu île marcher droit sur Malo-Iaroslavetz. Là eut lieu, le 24 octobre, un combat sanglant, où, malgré l'excellente position des Russes, la victoire resta aux Français, lie brave général Delzons, à qui, après le prince Eugène, on en était redevable, l'acheta de sa vie. Le lendemain, le combat se renouvela a Gorodnia, et, ce jour-là, Napoléon, surpris par quelques milliers de Kosaks, fut bien près d'être fait prisonnier. Les Russes réussirent du moins à lui barrer le chemin, de manière qu'il fut obligé de changer de plan et de marcher par la droite vers la roule de Viazma, qu'il eût voulu éviter. Koutousof, bien conseillé par les généraux qui l'entouraient, et parmi lesquels Benningsen était toujours au premier rang, se mit en devoir de le prévenir là aussi. A deux lieues en. deçà de Viazma, Eugène et Davoust se rencontrèrent avec Miloradovilch, le Murât russe, qui conduisait l'avant- garde. « Koutousof aurait pu les écraser, dit Ségur, mais la lenteur et la prudence de ce vieillard les sauvèrent. » Ney rejoignit, et, sauf l'affaire de Viazma |3 novembre), la marche alla bien jusque vers Dorogobouge. où l'armée arriva le 7. «11 n'a manqué, dit Napoléon, que trois jours pour achever sa retraite tà Smolenski en bon ordre ; mais, dans ces trois jours, il perdit trenle mille chevaux; le froid prématuré opéra également sur les deux armées. . . Tous les attelages des convois et la majorilc des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie périrent; tous les services de l'armée furent désorgaui ses, et ce ne fut plus une armée ; il devint impossible de prendre position avant Vilna. » Le 6 novembre tomba une neige épouvantable, et alors le froid commença. Quoique modéré d'abord, il fut extrêmement sensible pour nos malheureux soldats, mal garantis contre une telle température. Leurs membres se raidirent, et ils furent bientôt hors d'état de porter leurs armes. Sourds alors aux lois de la discipline, ils les jettent, quittent leurs rangs, et se débandent. On est obligé d'abandonner les bagages, dans un pays trop rançonné déjà pour être en état de nourrir l'armée. Ainsi la faim et la consternation se joignent à l'inclémence du climat ; nos soldats sont démoralisés en même temps que la force physique les abandonne ; ils tombent épuisés et éperdus, et couvrent de leurs cadavres la roule, ou deviennent la proie des ennemis, qui les harcèlent de tontes paris. Lorsqu'on arriva, le I I, à Smolensk, on eut dix-huit degrés

Réaumur de froid. A ce moment, Koulousof, respiraut la vengeance, fit un appel enthousiaste à son armée, et ordonna aux corps de Wittgenstein et de Tchitchagof, jusqu'alors contenus, de manœuvrer de manière a gagner Borissof, sur la fiérézina.

A Smolensk, l'armée se composait encore, grâce a la mollessè de Koulousof, de soixante ou soixante-dix mille hommes, mais dont quarante mille seulement conservaient leur organisation. On ne pouvait s'y arrêter, a moins de s'exposer à se voir couper le passage a Krassnoï ; et, après quelques jours de repos, on continua la retraite sur Borissof. Néanmoins, Miloradovilch se trouva la pour barrer le chemin aux fugitifs ; car, a ce moment, ce n'était plus une retraite que l'on faisait, on était déjà en pleine déroute, et il n'eût tenu qu'a koutousof, s'il avait été plus habile, d'anéantir tout ce qui restait des nôtres. Ils perdirent encore beaucoup de monde aux combats de Krassnoï (10-lî) novembre), où Napoléon fut derechef personnellement exposé. Eugène, Ney, Sébastiani, Excelmans, Guilleminot, tirent des prodiges de valeur. On put continuer la marche ; mais le froid reprit, et paralysa tous les bras et toutes les volontés ; des nuées de Kosaks ne cessaient d'assaillir nos infortunés soldats, cl les paysans, armés et pleins de rage, achevaient ce que tant de fléaux n'avaient pas emporté.

Au moment où l'on quittait la vieille Russie pour rentrer dans la Lithuanie, le ciel se radoucit et le dégel commença : « Il était trop tard ! » s'écrie douloureusement Ségur; et c'était, d'ailleurs, un malheur de plus, car on comptait sur la glace pour lc'passage de la Bérézina. On atteignit cette affluent du Dniepr, près de Borissof, à dix-huit lieues en deçà de Minsk, et on y rallia les corps de Victor et d'Oudinot, qui marchaient encore en lmn ordre. Le pont, long de plus de cent mètres, sur lequel, en cet endroit, on traversait la rivière, d une profondeur de deux mètres, était rompu; l'eau était couverte, par suite du dégel, de glaçons mouvants. Koulousof s'avançait avec le gros de l'armée russe ; Tchitchagof, avec celle de Moldavie, que Schwarzenbcrg n'avait pu arrêter, le devançait ; et Wittgenstein, qui venait du nord, forçait sa marche pour leur donner les mains. La Bérézina, selon les probabilités, devait être le tombeau des débris de la Grande- Armée ; ils furent sauvés comme par miracle ; les Busses, par de fausses combinaisons, les laissèrent échapper. Le général du génie Eblé, grâce a

des efforts inouïs, et malgré le manque de matériaux, réussit h construire des ponts à Studianka, sous les yeux de l'empereur. I*e général russe Tchaplitz, qui, de quelques boulets de canon, aurait pu détruire le premier achevé, donna dans un piège et se laissa attirer ailleurs. Sans cet incident heureux, nul n'aurait échappé. Le 28 novembre, l'armée française passa la rivière ; mais des milliers périrent encore pendant le passage. « Le choc des troupes, dit Ségur, en culbuta plusieurs dans le fleuve au milieu des glaçons, et la cohue des traînards forma une masse si épaisse et si obstinée, qu'une foule d'hommes y furent écrasés ; les régiments furent obligés de se frayer, h travers d'eux, une route le sabre a la main. » Environ trente-cinq mille combattants et près de vingt mille hommes désannés se virent donc soustraits a une mort certaine ; mais comme, le lendemain, Eblé, qui voyait approcher le corps de Wittgenstein, dut rompre les pouls a huit heures et demie du matin, environ deux mille de ces hommes désorganisés furent sacrifiés. De plus, la division Partouneaux, forte de trois mille cinq cents hommes, qui, par un malentendu, s'était séparée du gros de l'armée, fut abandonnée sur la rive gauche, et ainsi forcée de mettre bas les armes devant les troupes de Wittgenstein. Tous les autres arrivèrent, le 5 décembre, a Malodctchno, où ils souffrirent encore du froid, mais où, du moins, ils trouvèrent de quoi manger et se reposer. Pendant qu'ils marchaient sur Vilna, ayant toujours les Russes à leurs trousses, le froid devint plus cruel que jamais, la température s'abaissa jusqu'à trente-deux degrés Réaumur. Les Russes, qui avaient l'habitude d'un climat rigoureux, en souffrirent autant que les nôtres; mais ils étaient vainqueurs ! Dans les rangs décimés et dissous des lamentables restes de la Grande-Armée, les ravages furent affreux. Cependant on atteignit Vilna : de là, ou revint à Kovno, et, du 12 au 14 décembre, le Mémen fut repassé par les quelques milliers d'hommes qui avaient survécu a tant de coups, a de si terribles catastrophes.

Alexandre revit son aimée triomphante a Vilna, le Vi décembre, et lui décerna des récompenses, quoiqu'il ne méconnût nullement que c'était la puissance divine qui avait tout fait. Koulousof, promu au grade de feldmaréchal après la bataille de Borodino, et qui avait ensuite été créé prince avec le surnom de Smoleuskoï, reçut des mains de son souverain le cordon de la I" classe de l'ordre de Saint Georges, que le monarque lui-même ne

portait pas, par modestie. C'est le plus grand honneur auquel un général russe puisse prétendre. La campagne était terminée : les troupes entrèrent dans les quartiers d'hiver.

La main de Dieu s'était cruellement appesantie sur les nôtres ; mais l'honneur du pays était sauf, et Napoléon était resté en vie. Le 6, il avait remis le commandement à Murât et était parti pour Paris, afin de tout contenir par sa présence et de lever une année nouvelle, avec laquelle il comptait réparer ses malheurs.

Mais ces malheurs furent le signal du réveil de l'Allemagne, qui supportait avec impatience son asservissement. L'armée russe en appela les populations aux armes, lorsque, au commencement de l'année 1813, elle eut franchi les limites du territoire national. La défection, dont les Prussiens donnèrent l'exemple en Courlande, priva successivement la France de la plupart de ses alliés. Alexandre, vivement impressionné par le souvenir des flammes de Moscou, s'attribua le rôle de libérateur et de pacificateur de l'Europe, et, docile aux inspirations du baron de Stein, appuyées des lumières de son propre cœur généreux, il tint aux peuples un langage qu'ils furent émerveillés d'entendre sortir de la bouche d'un autocrate moscovite. Sous ses auspices, se forma contre Napoléon, bientôt revenu a la tète d'une armée nouvelle, une coalition européenne, dans les premiers rangs de laquelle marchait un ancien maréchal de France, devenu prince royal de Suède, mais dont lui-même fut l'âme, et qui, après quelques défaites, a Lutzen et à Rautzen (mai 181 T»), où la fortune sourit de nouveau un instant aux Français, triompha dans les plaines de Leipzig, après trois jours de combats de géants |1«, 17 et 18 octobre). Alors nos ennemis, électrisés par la victoire, purent s'avancer vers le Rhin, qu'Alexandre était pressé de franchir ; et quand, arrêtés par l'héroïque résistance que Napoléon, retrouvant tout son génie, opposa a l'invasion dans la campagne de 1814, ils retombèrent dans les hésitations, ce fut encore l'enthousiasme d'Alexandre qui surmonta ces hésitations et qui entraîna ses alliés aux barrières de Paris. Les vainqueurs firent dans la capitale de la France, par des causos qu'il nous répugne de rappeler, une entrée triomphale ; niais les nobles procédés de l'autocrate et ses paroles bienveillantes adoucirent l'amertume de la défaite, et préservèrent les vaincus des humiliations que la brutalité solda-

IKi LA RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

tesque des Allemauds eût voulu leur infliger. Son influence prépondérante lit mitiger les conditions de la paix de Paris; et, quoiqu'il fût oblige, au bout de quelques mois, d'avoir recours une seconde fois aux armes, il usa encore, après les Cent-Jours, de la même modération. Dans l'iulervalle, au congrès de Vienne , où il joua de fait le premier rôle , il fit prévaloir des dispositions semblables; niais, d'un autre côté, il soutint avec énergie ses droits personnels, et n'hésita pas a en venir jusqu'à des démonstrations hostiles pour se faire adjuger, comme prix des efforts de son peuple, le grand-duché de Varsovie, transformé en royaume constitutionnel de Pologne. Revenu ensuite à Paris, en 1815, comme nous venons de le dire, il consentit, il est vrai, à amoindrir encore la France, déjà réduite à ses limites de 1791 , mais du moins il persista à respecter une nation momentanément abaissée, mais pour laquelle, plus que pour toute autre, il se sentait des sympathies.

En même temps qu'il triomphait de Napoléon, l'heureux monarque avait terminé aussi à son avantage la guerre avec la Perse, qui, après la mort du prince Tsitsianof, en 1806, avait pris une tournure inquiétante. La paix de Culistan. signée dans le khanat de Karabagh. le 12 octobre 1813, lui soumit, outre ce khanat. ceux de Chéki, Chirvan, Derbend, Kouba, Bakou et Talysch, et lui confirma la possession du Daghestan, de la Géorgie, del'lméreth et de la Mingrélie. •

Ce fut pendant son second séjour à Paris et sous l'influence de ses conférences mystiques avec la baronne de Krtulener qu'Alexandre conçut l'idée de la Sainte- Alliance (26 septembre 1815», pacte qui, dans son idée, avait pour objet de faire régner la paix sur la base de l'ordre, de la justice et de la charité chrétienne, mais qui, dans l'application, se montra peu pratique, et dont on abusa pour comprimer l'essor libéral des peuples, qui, a celle époque, tiers de l'assistance qu ils avaient donnée aux rois et des sacritices qu'ils avaient faits pour la patrie, demandaient des lois dignes du siècle, et des garanties de leurs droits. La consolidation de la paix intérieure et extérieure des nations devint en général, dans cette seconde période du règne d'Alexandre, sa préoccupation permanente et presque exclusive. Il en était dominé aux congrès d'Aix la-Chapelle, de Troppau, de Laïbach et de Vérone, et il lui sacrifia, en 1821, ses sympathies pour les Grecs insurgés

OUATRIKME PÉRIODE 18o

contre le régime du croissant, et celles de son peuple animé du plus vif désir de venir au secours de ses coreligionnaires.

Cependant cette intervention continuelle de l'autocrate dans les affaires du dehors lui fit négliger celles de son empire, affaires dont les extrêmes difficultés lassaient d'ailleurs sa constance. Il renonça aux réformes, bornant désormais à des vœux stériles cet amour du bien qui était toujours en lui, mais auquel il ne savait plus comment donner satisfaction. De là un grand mécontentement. Trompés dans leurs plus légitimes espérances, les nombreux amis du progrès et des idées avec lesquelles leur séjour en France les avait familiarisés, désespérèrent de l'empereur, qu'ils voyaient sévir maintenant contre ces mêmes idées dont il avait été lui-même nonseulement imbu, mais l'apôtre. Ils organisèrent des sociétés secrètes sur le pied de la maçonnerie ou du carbonarisme, s échauffèrent les uns les autres, se mirent en rapport avec les sociétés de même nature en Pologne, et tombèrent bientôt dans un vertige qui leur fil adopter les plans les plus irréfléchis, et regarder comme des moyens permis la révolte, l'assassinat et le pillage. Les opinions les plus contradictoires étaient représentées dans cette vaste conspiration, dont, riche de faits recueillis sur les lieux mêmes et témoin oculaire de ceux qui se sont passés sous les yeux du public, nous avons essayé de nous faire l'historien' ; et ses chefs, Kyléïef, le colonel Pestel, le prince Serge Troubelzkoï. agirent sans concert sérieux et sans savoir où ils trouveraient leur point d appui. Des révélations répétées ayant mis les autorités sur la trace du complot, il fut déjoué en partie, et la Russie échappa au moins au malheur de voir se terminer sous les poignards des assassins la vie du plus bienveillant et du plus généreux de ses souverains. Alexandre mourut de mort naturelle a quatre cent cinquante lieues de sa capitale, dans la ville de Taganrog, port sur la mer d'Asof, où il avait conduit, pour prendre les bains de mer. sa noble épouse, l'impératrice Elisabeth Alexéïevna. qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Une lièvre endémique en Crimée, qu'il avait gagnée en visitant la côte méridionale de cette presqu'ile, qui, là, est un véritable jardin, fut le principe de sa ma-

• Histoire intime de la Hassiesous les empereurs Alexandre et Mcolas, et particulièrement pendant la crise de 18*25. Paris, t toI., édition in-8°, 1847 ; édition in-1'2, 185t.

ladie ; mais celle-ci fut envenimée par le chagrin, fruit de la connaissance qu'il avait de l'attentat qui se tramait contre lui.

La conjuration éclata après sa mort; car l'incertitude au sujet du successeur d'Alexandre, qu'aucun acte public n'avait désigné ; le noble désintéressement avec lequel son second frère, Nicolas Pavlovilch, fit d'abord proclamer son frère aîné, le césarévitch Constantin, malgré la renonciation qu'il avait autrefois signée, mais qui n'avait pas été convertie en loi de l'empire; le temps qui s'écoula entre cet acte et l'arrivée, de Varsovie, de la réponse de Constantin; en un mot, cette lutte de générosité, a laquelle l'histoire doit un hommage plus éclatant que celui qu'il nous a été possible de lui rendre, parut aux conjurés une circonstance favorable a leurs projets, et devint le signal de deux révoltes militaires. L'une, celle du 20 décembre 1825, qui coûta la vie a l'intrépide général Miloradovitch, eut pour théâtre l'immense place de l'Amirauté, a Saint-Pétersbourg; i'aulrc éclata, le 10 janvier suivant, dans le Midi, h quelques lieues de Kief.

Nicolas en triompha ; puis, comme si l'interrègne de douze jours n'avait pas eu lieu, il data son règne du 1" décembre 1825, jour de la mort d'Alexandre. Mais il dut l'inaugurer par deux longs et douloureux procès criminels, un procès russe et un procès polonais, qui lui firent mettre le doigt sur toutes les plaies de son pays. Et à ce lugubre commencement répondirent les dix ou douze années suivantes, où des embarras de tonte espèce, se succédant conp sur coup, ne lui laissèrent guère le temps de s'occuper de ces réformes qu'Alexandre avait déjà jugées indispensables et que lui - même avait d'abord pris la courageuse résolution de réaliser. Ces embarras furent, la guerre étrangère, en premier lieu avec la Perse, en second lieu avec la Turquie; l'inimitié de l'Autriche pendant la durée de cette dernière; l'abandon de l'alliance russe par la France à la suite de la Révolution de juillet 1830; l'insurrection de la Pologne suivant de près l'insurrection de la Belgique contre les Pays-Bas, et qui força le césarévitch Constantin à se sauver de Varsovie, où il commandait en chef la force armée; l'invasion du choléra asiatique en 18."!, et les émeutes populaires auxquelles ce fléau donna lieu surtout a Saint- Pétersbourg: une révolte au sein des colonies militaires, établissements encore nouveaux fondés sous Alexandre par le comte Araktchéïef; une fa-

mine qui désola les provinces du Midi pendant les années 18.14 et 1835; l'incendie d'Abo, de Toula, de Kasan, et en dernier lieu (décembre 1837» de la propre résidence de l'empereur, le Palais d'Hiver, qui fût rebâti en un an, comme par miracle '.

Mais toutes ces cruelles épreuves n'abattirent pas le courage du nouvel autocrate ; elles ne servirent qu'à faire paraître la fermeté de son âme et la forte trempe de son caractère.

Disons d'abord quelques mots des premières guerres du règne de Nicolas.

Le chah de Perse Feth-Ali-Khan crut voir dans le changement de règne, et dans les troubles dont il était accompagné, des circonstances favorables pour recouvrer les provinces cédées à la Russie par le traité de Gulistan. En août 1826, il ordonna à ses troupes de se porter en avant. La solennité de son couronnement, qui se célébrait alors et dont l'éclat fut rehaussé par la présence inattendue du césarévilch, n'empêcha pas Nicolas d'organiser promptement la défense de l'empire. Peu de semaines après, le général Paskévitch défit les Persans ;» lélisavethpol, et, l'année suivante, transportant le théâtre de la guerre sur le territoire ennemi, il s'empara du célèbre couvent d'Etchmiadzinc, siège du patriarche arménien, et d'Erivan, une des grandes villes de l'Arménie; bien plus, il pénétra jusqu'à Tauris ou Tébriz, chef-lieu de l'Adzerbaïdjan et résidence du prince royal Abbas-Mirza. Alors le chah demanda la paix. Signée à Tourkraantchaï, le 22 février 1828, elle avança la Russie jusque sur la ligne del'Araxc, en lui livrant les provinces d'Érivan et de Piaktchivan.

Ce traité était conclu, au grand regret de la Perse, lorsque éclata la guerre avec la Turquie.

Elle menaçait depuis des années; car, vivement affecté des violences auxquelles les Grecs, depuis l'insurrection hétériste de 1821, étaient en hutte dans l'empire Ottoman, ei du martyre qu'on avait fait souffrir au patriarche grec, Alexandre n'avait laissé l'épée dans le fourreau que par docilité à l'égard des membres de la Sainte- Alliance. Son successeur était

' 11 est figuré, tri qu'il a été rebâti, sur l'un de nos dessins, avec la magnifique colonne Aleinndrine, que Nicolas a fait élever à la mémoire de son frère vénéré, sur la place, ou entre le Palais d'iliver et le grand Etat-major général.

bien décidé à ne plus subordonner aux vues intéressées de ces princes el h leurs craintes, il est vrai bien fondées, la direction de la politique de son cabinet. Le Divan, en signant le traité d'Akerman (7 octobre 1826), avait momentanément conjuré l'orage prêt à se décharger ; mais ensuite des débats plus irritants étaient survenus. La conclusion du traité de Londres du «juillet !827, en vertu duquel la France. l'Angleterre et la Russie donnèrent l'existence a un royaume chrétien de Grèce placé sous leur protection commune, fut suivie de près de la bataille navale de Navarin, livrée, le 20 octobre de la même année, par les (lottes réunies des trois puissances a Ibrahim-Pacha, commandant en chef des forces égyptiennes en Morée; et, dans ce mémorable contlit, inattendu pour tout le monde, mais sujet de joie pour les uns, taudis qu'il lut jugé malencontreux innlowmd) par les autres, toute la marine que la Porte avait encore a sa disposition fut détruite. Bientôt le sultan Mahmoud II, cédant a la volonté nationale, donna h entendre qu'il n'avait jamais eu l'intention de se prêter à l'exécution d'un traité en vertu duquel la Moldavie, la Valachie et la Servie étaient vassales du tsar presque autant que de lui-même. C'était un commencement de rupture, et Nicolas y répondit par une déclaration de guerre, qui parut le 4 juin 1828, quand son armée eut déjà franchi le Prouth.

La campagne de 1828, qui n'aboutit qu'a la prise de Braïla et de Varna, ne donna pas une haute idée des forces de la Russie; et quand l'empereur se décida à y prendre part en personne, sa présence ne changea rien a la faiblesse des résultats, ibis il n'en fut pas de même de la campagne suivante. Non-seulement les Russes repassèrent le Danube, mais, après avoir battu, le H juin, le graud-visir Resehid-Pacha, à Koulevleha, Diebitsch leur lit franchir pour la première fois le Balkan, ce qui lui valut le surnom de Zabalkanski, et marcha droit sur Andrinople, où il n'était plus guère qu'à deux cents kilomètres de la capitale ottomane. En même temps Paskévitch prenait Erzeroum en Asie, et les deux généraux se seraient sans doute donné la main sur le Bosphore sans les efforts de la diplomatie et sans la crainte d'une conflagration générale. Car la Russie était déjà beaucoup trop puissante : on lui avait permis plus qu'il n'était compatible avec la politique du système de l'équilibre, de peur, sans doute, d'eucourir une grave responsabilité eu troublant la paix européenne. Mais une éventualité comme

celle de l'occupation de Couslanlinople cl des détroits par les Russes imposa silence à cette peur.

L'Autriche était à la veille d'envoyer ses troupes au secours des Turcs el les Anglais faisaient mine de se déclarer également j>our les vaincus. 11 fallut donc s'arrêter. ta Russie réfléchit qu'après tout « le sultan était le gouverneur géuéral le moins coûteux qu'elle put avoir a Conslantinople, » et se prêta a des conditions de paix modérées. Toutefois, si le traité d'Andrinople, signé le 14 septembre 1829, ne lui livra, en Europe, que les bouches du Danube, chose néanmoins déjà fort importante en ellemême, il l'agrandit en Asie d'une partie du pachalik d'Akhaltsikh, avec la Ibrteresse de ce nom, lui abandonnant en outre celles d'Anapa el de l'othi sur la mer Noire; il renforça considérablement l'influence moscovite dans les principautés, et affaiblit encore davantage la Turquie, non-seulement moralement, mais aussi matériellement, par les grands sacrifices pécuniaires auxquels elle dut souscrire. Désormais cette puissance, jadis si formidable, était a la merci de sa voisine du Nord, principal instrument de sa décadence.

Mais la Russie fut a son tour rudement secouée par l'insurrection de la Pologne, toujours son ennemie mortelle, après qu'elle eut cessé d'être sa rivale. La résistance intrépide de cette infortunée nation tint en échec l'armée dont le vainqueur des Turcs, le feldmaréchal Diehitsch, avait encore le commandement ; cependant, à la lin, les Russes, après avoir essuyé quelques revers qui firent révoquer le général en chef allemand, prirent décidément le dessus, et, sous la conduite du feldmaréchal Paskévitch, son successeur, ils rentrèrent dans Varsovie, le 7 septembre 1831 . Les vaincus, après des prodiges d'héroïsme, qui ne pouvaient les sauver, eurent a subir tontes les conséquences de cette position, ainsi que le tsar lui-même le leur déclara, quelques années plus tard, dans sa fameuse allocution de 1855, dont la dureté étonna et affecta douloureusement l'Europe.

Eu même temps avait commencé pour les Russes, dans le Caucase, la guerre de l'indépendance des montagnards, Teherkesses ou Adighé, Tchétchènes et autres, dirigés d'abord par Khasi-Mollab, el depuis par Chamyl. guerrier de la secte fanatique des Wurides. Celte guerre meurtrière, marquée par une alternative de succès et de revers, ne cessa plus d'être pour

Km F. A RUSSIE ANCIENNE ET MODERNE

l'autocrate une préoccupation pénible. Le Caucase fut le tombeau de plus d'une armée.

Cependant, malgré toutes ces diversions fâcheuses, Nicolas n'avait pas perdu de vue sa tâche la plus importante, celle de consolider l'ordre intérieur par des réformes. Avant tout , son attention s'était portée sur l'administration, au sein de laquelle il cherchait a extirper la corruption, avec une sévérité et un courage proportionnés a l'immensité du mal. Puis il avait anuoncé la ferme volonté de perfectionner les lois, et avait chargé un homme de bien, en même temps capable et actif, le comte Spéranski, d'y travailler sous sa direction personnelle. Le Digeste [Svod), promulgué en 1833, fut le premier fruit de ces efforts; il fut suivi de divers Codes spéciaux. Enfin, en portant son attention sur l'instruction publique, il lui avait assigné pour base les traditions nationales et la religion, et Ouvarof, président de l'Académie impériale des sciences, homme de savoir et de talent, avait été chargé de l'animer de cet esprit nouveau , hostile aux idées de l'Occident, mais, disons-le sans détour, mieux approprié aux vrais besoins du pays.

Nicolas, en se laissant dominer lui-même par cet esprit, entra de plus en plus dans un système contraire a celui de Pierre le Grand, mais que nous ne nous sentons pas le courage de condamner pour cela absolument, et que le marquis de Custinc a hautement préconisé dans un passage de son livre célèbre, La Russie en 1839, malheureusement trop rempli de contradictions et d'erreurs. « L'empereur Nicolas, a-t-il dit, a pensé que le temps des apparences était passé pour la Russie, et que tout l'édilice de la civilisation est a refaire dans ce pays. Il a repris la société en sous-œuvre ; Pierre dit le Grand la renverserait une seconde fois pour la rebâtir : Nicolas est plus habile. Je me sens saisi de respect devant cet homme qui, de toute la force de sa volonté, lutte en secret contre l'œuvre du génie de Pierre le Grand. Tout en déifiant ce grand réformateur, il ramène a son naturel une nation fourvoyée, durant plus d un siècle, dans les voies de l'imitation.»

Sans cesser d'emprunter soigneusement a l'Kurope ses inventions et ses arts, ses progrès dans l'industrie, dans l'administration, dans la conduite

des armées de terre et de mer, en un mot toutes les améliorations matérielles qu'elle imagine et réalise, il s'efforça de fermer la Russie à ses idées en philosophie, en politique et en religion. Il condamna les tendances exo-

tiques comme pernicieuses a ses États, et, sans se priver des services des Allemands, principaux dépositaires des plus hautes lumières dans ce pays encore imparfaitement façonné a la civilisation, il s'appuya de préférence sur le parti des vieux Russes, dans lequel est compris le clergé, qu'il entoura de respect, malgré l'infériorité de sa condition. Nationalité, autocratie, orthodoxie, ces trois mots, mis a l'ordre du jour, résument les idées auxquelles Nicolas subordonna sa politique intérieure, idées auxquelles se rapporte aussi cette expressiou de sainte Russie, qui a été pour le monde latin l'objet d'un étonnemenl si profond.

Il entoura d'une grande solennité les actes qu'il accomplit en sa qualité de chef de l'Église dons son pays, et se posa en protecteur de tous ses coreligionnaires en Moldavie, en Valachie, en Servie, dans le Monténégro, cl dans d'autres pays. Il se para, dans les grandes occasions, comme avaient fait ses ancêtres des dynasties précédentes, d'une croix d'or qu'il portait en sautoir sur sa poitriue. On a désigné cette tendance nouvelle par le mot nouveau de ce'saropapisme. Il porta surtout jusqu'à l'enthousiasme la joie que lui inspira celui de ses actes au sujet duquel, comme au sujet de quelques autres encore, on l'a peut-être trop sévèrement accusé d'intolérance religieuse, l'ar suite des décisions du concile de Florence et jusqu'en 1859, il y avait en Russie un million cinq cent mille grecs-unis, soumis à l'obédience du pape. A leur tête étaient l'archevêque, quelquefois métropolitain, de la Kussie-Blanche, et l'évêque ou archevêque de la Mthuauie. En 187)9, ces deux prélats, conjointement avec un troisième, s'étant réunis a Polotsk, siège de la première de ces éparchies, avaient signé un acte dans lequel ils exprimaient le vœu de se réunir, eux et leur église, a l'Eglise nationale et primitive, et priaient l'empereur d'approuver cette réunion. Nicolas renvoya l'affaire au saint-synode, et celui-ci ayant approuvé l'acte avec un grand empressement, il le sanctionna à son tour, en ajoutant ces mots au-dessus de sa signature : «Je remercie Dieu, et j'autorise. » On sait à quelles doléances du pape cette suppression de l'Eglise grecque uuiale en lîiissie a. bientôt après, donné lieu.

Nicolas continua les efforts de ses prédécesseurs pour créer une bourgeoisie, assura autant qu'il dépendait de lui, par l'intermédiaire du ministère des domaines de l'empire, nouvellement créé, une condition heureuse

aux serfs <lc la couronne, rapproches de l'état de liberté, et prépara avec résolution, quoique avec les ménagements nécessaires, l'abolition future de la servitude en général.

Son attitude vis-à-vis de la Trame et du roi Louis-Philippe était bieu près d'être offensante. Mais la Révolution de juillet 1830, en menaçant l'Europe de la contagion redoutée des idées qui triomphaient alors dans notre pays, avait resserré les liens, un peu relàchésauparavant, entre le tsaretles deuv grandes puissances allemandes, l'Autriche et la Prusse. Indépendamment des conférences diplomatiques, les trois monarques eurent de fréquentes entrevues pour concerter les mesures a opposer a l'invasion du priucipe révolutionnaire. Tout en affectant d'abandonner l'Occident, selon lui tombé en enfance et affligé d'une sénilité anticipée, a la dissolution vers laquelle il marchait, Nicolas ne le perdit point de vue. Mais l'Orient, alors réellement en combustion, resta néanmoins le principal point de mire de la politique russe. Celle-ci se signala par son opposition a la substitution, un moment probable et que la France n'eut pas vue d'un mauvais œil, d'une puissance arabe inaugurée par le pacha d'Egypte Mohammed-Ali, a la puissance ottomaue en déclin. Relativement à elle, Nicolas soutenait ouvertement ce principe connu par l'histoire d'une société fameuse : Sint ut sunl, mit non sinl ! Eu donnant à celte question d'Orient, étendue jusque sur les pays du centre de l'Asie, les proportions les plus colossales, elle créa d'ailleurs de graves embarras au gouvernement britannique, et, grâce à son habile diplomatie, cette question lui ménagea plus d'un triomphe inattendu. Car d'abord, appelée a son secours par ce même sultan que la Russie jusqu'alors avait tant humilié, lorsque, eu 18Ô5, Ibrahim-Pacha, a la tête de l'armée égyptienne, était prêt à franchir le Taurus pour marcher sur Constant inople, la puissance du Nord, dans l'espace de deux mois, lit débarquer sur la côte aei:i!i(jue du Bosphore un corps de quinze mille hommes, prêt à proléger celte capitale: puis le traité secret dTnkiar-Skélessi (8 juillet 1 835» lui accorda, pour prix d'une alliance défensive et offensive avec la Porte, de lever, en sa faveur exclusive, la défense faite a tous bâtiments armés des nations étrangères d'entrer dans les eaux de Constantinople ; enfin par la conclusion du traité de Londres du 15 juillet! 8'iO, qui laissa la France, obstinément attachée a la cause de Mohammed-Ali, en dehors du

OUATRlftMK PÉHIODK m

concert européen, elle eut la joie de causer la rupture de Y entente cordiale entre ce pays et la Grande-Bretagne; du moins momentanément, car un nouveau traité, conclu le 15 juillet 1841, également à Londres, fil rentrer le gouvernement français dans ce concert.

Les commotions de l'année 1848, en ramenant les Russes dans la Moldavie et la Yalachie, donnèrent a l'Europe de nouvelles appréhensions relativement à la conservation, de jour en jour plus difficile, de l'empire Ottoman et de l'équilibre politique, fortement menacé, sinon rompu, par le colosse du Nord, avec sa population accrue jusqu'à soixante-cinq millions d'âmes. Riais l'Allemagne en général, et l'Autriche en particulier, étaient absorbées par la gravité de leurs propres affaires, auxquelles le tsar fut loin d'être étranger. 11 serait trop long de parler ici de l'intervention russe dans les affaires allemandes proprement dites, et quant à celle dans les affaires de l'Autriche, nous nous bornerons à dire que le tsar s'attacha par de nouveaux liens cette dernière puissance, en faveur de laquelle il avait déjà renoncé à sa part du protectorat sur la république de Krakovie, quand, a la demande du cabinet devienne, il fit marcher contre la Hongrie insurgée (juin 184!)) une année qui battit les forces insurrectionnelles, les força ii la soumission, et ferma ainsi l'abîme où allait s'engloutir une des plus vieilles monarchies de la chrétienté. Puis, en 1850, lors des débats si animés relatifs h la position future des duchés de Holstcin et de Schlesvig, choisi pour arbitre entre celte monarchie et la Prusse, avec laquelle elle était prête à en venir a une rupture, Nicolas fit pencher la balance du côté de la première, et alla vis-à-vis de la seconde, pour la contenir, jusqu'à la menace.

« L'Autriche étonnera bientôt le monde par son immense ingratitude : » cette parole prophétique du prince Félix de Schwarzenbcrg, premier ministre du jeune empereur François-Joseph, depuis l'introduction d'un ordre de choses nouveau, ne tarda pas à s'accomplir. C'était une nécessité, que l'histoire de l'Autriche explique; pour elle, plus encore t|iic |M>nr le reste «le l'Europe, l'agrandissement continuel et démesuré «le l;i Hussie était le plus grand des dangers. Ceci nous mène, en finissant, à dire un mol des complications actuelles qui, au moment où l'empire russe a atteint son apogée, commencent pour lui une phase nouvelle.

ir.

Nous avons déjà fait allusion aux causes Anales de la décadence de la Turquie. Celle décadence se consommait en faveur de la voisine du Nord, qui suivait attentivement et du regard les progrès de ce qu'elle appelait l'agonie d'un homme très-malade 1 . Des paroles prononcées à ce sujet par l'autocrate et consignées dans des dépêches diplomatiques ont eu naguère un grand retentissement. Mais l'influence de la Russie était contre-balancée par celle de la France et celle de la (Îrande-Bretagne. En 1 852, les cabinets de Paris et de Vienne obtinrent a Constantinople des concessions importantes, on peut dire des triomphes diplomatiques, l'nne a l'occasion de la question des Lieux-Saints, l'autre en suite de ses réclamations au sujet du Monténégro. Aussitôt s'éveilla la jalousie russe. Selon le tsar, la Turquie n'avait le choix qu'entre deux choses : il faut qu'elle voie dans la Russie, ou sa plus grande amie, ou sa plus grande ennemie. Pour le lui rappeler, et pour effacer l'ambassade autrichienne du prince de Linanges, porteur d'un ultimatum, Nicolas envoya h Constantinople le prince Menchikof. un de ses ministres et confidents. Arrivé le 28 février 1853, celui-ci se montra hautain, irrité, et, après avoir étonné le Divan par sa bruyante apparition, mit en avant des prétentions relatives aux Lieux-Saints, calculées seulement pour endormir la vigilance de l'Angleterre, mais bientôt suivies d'autres plus graves, de prétentions même exorbitantes, car elles n'allaient à rien moins qu'a remettre au tsar le protectorat sur tous les sujets du sultan professant le culte gréco-russe, c'est-à-dire sur la grande majorité des habitants de la Turquie d'Europe. En vain le Divan se récria, en vain les puissances amies intercédèrent. Ne pouvant obtenir la satisfaction qu'il exigeait avec une violence extrême, l'ambassadeur extraordinaire russe quitta le Bosphore, la menace a la bouche. Et, en effet, le 2 juillet, sans déclaration de guerre préalable, les troupes du tsar franchirent le Proutb pour aller occuper, contrairement a toutes les stipulations des traités, les deux principautés du Danube, afin, déclarait le cabinet russe, qu'il eût. lui. un gage qui lui répondit du consentement du sultan. En se décidant h cette démarche vio-

1 II ne serait peut-être pas .vans intérêt de relire ;i ce sujet notre article Nicolas Patlovitch. «tons V Encyclopédie des Gens du Monde, imprimé dès 1813. On y trouvera, relativement à la Turquie, des pronostics, dont les fameux entretiens rapportés dans les dépêches de sir Hamilton Sewmnir sr-mMeraient. si rVlnit |H.ssililc, n'avoir été que l'éVItn.

MUATR1EMK PÉRIOUK t!>:.

lente et inouïe dans les rapports internationaux, Nicolas n'était pourtant |>as [>rêt a la guerre, et ne s'attendait pas a avoir a recourir a cette raison dernière des nations; il espérait, à force d'audace, triompher de la résistance du Divan , et ne croyait d'ailleurs pas les puissances d'Occident en position de s'entendre et d'agir en commun. Il se trompait. L'agonie de la Turquie n'empêcha pas cet empire de faire un effort suprême pour vendre cher sa vie, s'il lui était impossible de la sauver, et, le 26 septembre, le sultan déclara hardiment la guerre à l'agresseur. Les hostilités commencèrent dans le courant du mois d'octobre, d'abord sur le Danube, le 17, et en Asie, où une surprise rendit, le '28, les Turcs maîtres du petit fort maritime de Saint-Nicolas ou Chefkétil. La Porte ne resta pas abandonnée à ses propres forces, car le temps de la torpeur politique, par rapport a l'agrandissement territorial du colosse moscovite, était passé; tous les yeux étaient enlin dessillés, une crise européenne était inévitable.

La France et l'Angleterre, à ce moment-là, avaient déjà leurs flottes en observation à l'entrée des Dardanelles; et , autorisées par un firman, ces belles armées navales passèrent le détroit, encore avant la lin d'octobre, pour se rapprocher de Constantinople. Par suite de la position prise par ces deux États, l'autocrate rompit ses relations diplomatiques avec eux, au commencement de février 1854. Le 21 du même mois, il en donna connaissance à ses sujets par un manifeste dont le ton, le langage d'illuminé et les réminiscences bibliques rappellent un peu le traité, si vite caduc, de la Sainte-Alliance. Nous croyons utile d'en reproduire ici le passage suivant :

.... « Contre la Russie combattant pour l'orthodoxie se placent, à côté des ennemis de la chrétienté, l'Angleterre et la France.

« Mais la Russie ne manquera pas à sa sainte vocation ; et si la frontière est euvahie par l'ennemi, nous sommes prêts a lui faire tête avec l'énergie dont nos ancêtres nous ont légué l'exemple. Ne sommes-nous pas aujourd'hui encore ce même peuple russe dont la vaillance est attestée parles fastes mémorables de l'année 1812? Que le Très-Haut nous aide à le prouver à l'œuvre ! Dans cet espoir, combattant pour nos frères opprimés qui confessent la foi du Christ , la Russie n'aura qu'un cœur et une voix pour-

LA HUSSIE ANCIENNE KT MODEKNE

s'écrier : « Dieu, noire Sauveur! qui avons-nous à craindre? yue le Christ ressuscite', et que ses ennemis se dispersent î »

Peu de temps après, les cabinets de France et d'Angleterre rompirent également le silence. L'empereur Napoléon 111, dans un discours prononce le 2 mars, à l'ouverture des chambres, signala le danger dont l'Europe était menacée par « la puissance colossale qui, par ses envahissements successifs, embrasse le Nord et le Midi, qui possède presque exclusivement deux mers intérieures, d'où il est facile a ses armées et a ses (loties de s'élancer sur notre civilisation. » La reine Victoria, de son côté, en prononçant la clôture de son parlement, le 15 août, dit ces paroles : « Dans ma cordiale coopération avec l'empereur des Français, mes efforls tendront a réprimer elïicacement cet esprit ambitieux et agressif de la Hussie, qui nous a contraints de prendre les armes, » etc., etc.

Par un concours presque miraculeux de circonstances, une alliance s'élail en effet formée entre la France et l'Angleterre, ces deux anciennes et ardentes rivales. Précédée d'une alliance formelle avec la Porte (12 mars), elle avait élé signée a Londres le 10 avril 1854. Ce n'est pas tout : la justice de la cause soutenue par les puissances d'Occident avait été solennellement proclamée, en commun avec elles, par les deux autres puissances du premier rang, dans uuc série de protocoles signés a Vienne, le premier le 5 décembre 1853, le plus significatif le 9 avril 1854. L'Autriche et la Prusse reconnurent même la nécessité de régler leur participation éventuelle a la guerre dans un autre traité, celui de Berlin, du 20 avril 1854, auquel la Confédération germanique donna de son côté sou adhésion, le 24 juillet suivant. Enlin la grande puissance du Danube conclut aussi, le 14 juillet 1854, à Baïadji-Keui, avec la Porte-Ottomane, un traité en vertu duquel elle fut autorisée a occuper militairement les principautés, soit qu'elle en eût préalablement expulsé l'armée russe, soit que celle-ci eut de son propre gré pris le parti de les évacuer. La Hussie était dans l'isolement le plus complet : les Ktats Scandinaves, jusqu'alors ses alliés, se déclarèrent neutres; une insurrection qui se préparait en sa faveur dans la Servie fut pi éve-

' Ctti e>t viiiiv doute «lit \w allusion it l'.-xdm. iavw, Mais la traduction ot mauvais H lie lu-éMWle aucun w iis ; il faudrait : Que Dieu, ou bitti, i|ue Chn>t se lève.

gUATHIÉME PÉRIODE 197

nue; celle des Grecs, ouvertement favorisée par le roi Ulhon. fut étouffée. Les Turcs, ainsi efficacement protégés, purent diriger toutes leurs forces vers les frontières, et prouver par des actes héroïques qu'ils n'avaient pas perdu le souvenir de la bravoure de leurs ancêtres. Pour prix des efforts de l'Europe en faveur de l'intégrité de son empire, et alin de détourner de ses alliés le reproche qu'ils pouvaient paraître encourir en soutenant la cause du croissant contre un Etat chrétien, le sultan rendit, dès le G juin 1854, un édil ou iradé par lequel il améliora d'une manière notable la condition des rayas, et prépara leur affranchissement civil, ainsi qu'une refonte complète des lois qui , en présidant jusqu'à ce jour au gouvernement intérieur de l'empire, avaient semblé en rendre la conservation à peu près impossible 1 .

Ainsi se trouve arrêté tout a coup ce mouvement d'expansion auquel la Kussie était entraînée depuis quatre siècles, et qui, de conquêtes en conquêtes, ducs soit à la diplomatie, soit a 1 epée, en a justement fait un épouvantait pour l'Europe. « Républicaine ou cosaque, » c'était là le fameux prouostic de Napoléon. Heureusement, il est encore possible d'en prévenir l'accomplissement. Et pour l'empire même des tsars, ce ne sera pas un mal, après tout. N'est-il pas temps enlin que le chef de cet empire s'occupe sérieusement des éléments de vraie grandeur qu'il renferme dans son sein et qui jusqu'ici n'ont pas été développés? qu'il en fonde la prospérité future, et qu'il mette toute sa sollicitude a guérir les plaies dont le corps social y est affligé, nous voulons dire l'insuflisance de la justice, la véualitédes fonctionnaires, la dégradation du basclergé, la condition abjecte de la grande majorité des paysans, condamnés encore a la servitude de la glèbe? (l'était là un but digne de l'esprit élevé et du caractère énergique de l'empereur Nicolas : nous avons osé le dire avec franchise et sans esprit de dénigrement il y a déjà plusieurs années*, et si nous le répétons en ce moment

* L'empereur Abdoul-M**dji(1 a, de]iuis, donné suit»! à ce premier ps fait dans la carrière des réformes, où, dès son avènement, il a montré sou désir d'entrer , par les déclarations d«- Uul-Hané, qui tout le point de départ du Tanximut i htifriri. Tout l'Occident a recueilli avec des applaudissements reconnaissants le hatti-chërif impérial du 29 août 1854.

* Voir Histoire intime de la llttssie, t. II, p. 138 et surtout p. 201. - Voir aussi, dan< l'Encyclopédie des Gens du Momie, notre article Hume, t. XX. p. 7*2."> et pa*mn.

l'JS *L.\ RUSSIE ANCIENNE ET MOUEHNE - (JL'ATHIEME PÉRIODE

a l'heure des revers, c'est que la Russie, par les concessions devenues inévitables, réussira sans doute à y mettre un terme, et que ces revers mêmes peuvent encore, bien compris, tourner a son vrai bonheur. L'Europe ne peut pas vouloir la ruine de la Russie, mais l'Europe veut que la Russie cesse d'être pour elle une menace ; la civilisation, dont l'Occident est le berceau et le foyer, demande a grands cris que ce danger permanent pour la paix universelle soit écarté, et que l'on n'ait plus à se prcoccu|>er de ce doute, si nos sociétés d'aujourd'hui auront un lendemain.

Quoi qu'il en soit, nous assistons a un imposant spectacle, et l'Europe entière y prête une attention proportionnée a l'importance du but qu'il s'agit d'atteindre. Les deux gouvernements alliés, dont les armées assiègent en ce moment (novembre 1854) Sévastopol. arsenal formidable d'où les Russes ne cessaient de menacer Constantinople , déploient une vigueur qui dément avec éclat cette dédaigneuse imputation d'une sénilité anticipée, dont le monde latin avait été l'objet. Les grands souvenirs d'un autre temps sont évoqués et semblent prêts à prendre corps et réalité. L'alliance des deux plus puissants peuples, secondés par les prodigieux progrès que leur doit la civilisation, ne peut manquer de produire des effets aussi éclatants que durables.

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