‹ La Russie au XVIe siècleChapitre 30 sur 30 · CHAPITRE mm · texte numérisé non relu

CHAPITRE mm

Vie privée et caractère des Eusses,

On peut juger en partie de la vie privée et du caractère des Russes d'après ce qui a été dit de l'état politique et des mœurs publiques du pays.

Quant au physique^ ils sont en général grands et charnus; ils trouvent qu'il est beau d'être un peu gros et gras, et par suite, ils cultivent et étalent leur barbe pour qu'elle soit longue et large. En général, ils sont mous et peu actifs, ce qui vient en partie du climat et des maux qu'il leur cause l'hiver, en partie de leur nourriture, qui se compose principalement de racines, d'oignons, d'ail, de choux, toutes choses qui épaississent les humeurs, et qu'ils mangent, soit seules, soit mélangées avec d'autres aliments.

Leur manière de manger est plus que

curieuse; L'usage est de conmiencer chaque

repas par une petite coupe d'eau de .-vie, qu'on appelle le vin russe , et ensuite de ne plus boire jusquà la fin. Ils boivent largement et tous à la fois^ s'embrassant les uns les autres à cliaque coup; aussi^ après dîner, n'y a-t-il pas moyen de leur parler; chacun s'en va sur son banc £edre la sieste, ce qui leur est aussi naturel que le repos de la nuii Lorsqu'ils se lancent et qu'ils ont une variété de plats, ils commencent par la viande cuite au four ' — ils mangent rarement du rôti — et ensuite ils prennent les bouillons ou potages. Boire jusqu'à se griser est chose ordinaire chez eux, et tous les jours de la semaine. La boisson habituelle est lliydromel; les pauvres boivent de l'eau, et un maigre liquide appelé Kvas, qui n'est que de l'eau où l'on a mis fermenter un peu de farine.

Cette nourriture leur causerait beaucoup de maladies, si deux ou trois fois par semaine ils ne prenaient des bains chauds ; c'est leur unique médecine. Tout l'hiver et presque tout Tété, ils chauffent leurs poêles de 'bains, semblables k ceux des Allemands, et leurs fours, à un tel. point qu un étranger ne se trouve guère bien

dans la maisoiL Cette ciifféreiice extrême^ surtout en hiver, entre la grande chaleur

des maisons et le grand froid du dehors^ donne aux Busses un teint mauvais et brouillé, car leur peau est tannée et parcheminée par le froid et le cliaud, surtout cliez les femmes , qui pour la plupart ont encore plus mauvais teint que les hommes. J'attribue cela à une vie passée dans les étuves, et au travail qu'on âut pour les chauffer et préparer.

Le Eusse, habitué à un froid, à une clialeur extrême, les supporte avec bien plus de patience que les étrangers. On en voit qui, pour leur santé, sortent du bain en sueur et fumant comme un cochon à la broche, et qui se jettent tout nus dans la rivière, ou se font verser "de l'eau froide sur tout le corps, et cela, par les temps les plus froids. Les femmes, pour cacher leur piauvais teint, se peignent la figure avec du blanc et du rouge, d'une manière bien visible pour tous, mais cela importe peu^ car c'est chose commune et qui plait aux maris.

Ceux-ci font à leurs femmes et à leurs filles une pension pour acheter des couleurs et se peindre, et ils sont euciiantés en voyant

ainsi tm laideron se transformer en une belle

peinture. Cela dessèche la peau^ et la rend plus laide ^uand là couleur est partie.

Les Russes sont vétas à la grecque. Voici quel est Tliabillenient d'un noble. I> abord une tafia^ petit bonnet qui couvre le haut du crâne ^ et qni habituellement est très riche, en or et soie, et orné de perles et de pierres précieuses. La tête est rasée jusqu'à la peaU; à moins qu^on ne soit en disgrâce 9 ^ car alors on laisse ses cheveux croître et retomber sur les épaules, et cou* yrir la figure de manière à Tenlaidir le pins possible. Par dessus la tajia^ un grand bonnet de renard noir — c'est la fourrui-e la plus estimée — avec une tiare au milieu,, qui s'élève comme une coiffure persane ou babylonienne. Autour du cou, qui reste nu^ un collier orné de perles et de pierres précieuses, d'une largeur de trois ou quatre doigts. Par dessus la chemise, qui est d'un beau travail, parce qu'en été on reste en chemise dans la maison^ un léger vêtement de soie, boutonné par devant, et descendant au genou; il est recouvert d'un Kaftariy robe étroite et boutonnée, que serre une ceinture persane, où sont passés un coutpau

et une cnillière. Le £aftan est ordinaire* ment en drap d'or^ et il tombe jusqu'à la cheville. Sur le Kaftan on porte un large et riche vêtement en soie, hdrdé de fourrure et orné par devant de passementerie en or. Il est recouvert d'un alkaben en camelot ou en étoffe de ce genre, qui a des manches pendantes, et un capuchon habituellement broché et semé de pei les. Lors* qu'on sort, on met par dessus ces vête* ments, nombreux et cependant légers, un onoratki, semblable à Talkaben, sauf qull n'a pas de collet; il est ordinairement de drap fin, ou en poil de chameau. Les bot^ tes, qu'on porte en guise de pantalon, sont en cuir de Perse appelé saphian et brodé en perle, et le haut-de-chausse est ordinairement en drap d'or. Lorsqu'un noble sort^ il liionte à cheval, fut-ce poiu' aller à la maison à côté; il en est de même des hoiarski ou gentilshommes.

Ceux-ci sont vêtus de la même manière- Tétoffe seule est différente. Cependant leur Kaftan ou leur habit de dessous est quelquefois en drap d'or, et le reste en soie.

Une femme noble porte sur la tête, d'abord un hlet de fine soie, ordinairement rouge^

et un diadème blanc. Par dessus, uu bonuety chapka zeimkua, en drap d'or bordé d'ime belle fourrure^ et semé de perles et de pierres précieuses. Cepeudant on commence à se dégoûter des broderies de perles au bonnet^ depuis que les femmes des Dûtk et de quel* ques marchands ont pris cette mode. Ses boucles d'oreille, larges de deux pouces ou même plus, sont en or, avec des rubis, des saphirs, ou d'autres pierres. En été, elle n'a souvent sur la tête quun mouchoir de fine batiste ou de linon, ,qui est charge de belles perles, et qu'on attache sous le mention. Sort-elle par la pluie? Elle mettra un chapeau blanc avec des rubans de couleur. Le collier qu'elle porte, et qui est en belles perles ou en pierres précieuses^ a trois ou quatre doigts de large. Le vêtement de dessus, appelé ùpachêmy est une robe flottante, ordinairement écarlate, qui a de larges manches tombant jusqu'à terre, et se boutonne par devant avec de grands boutons d'or, ou au moins d'argent doré, pre^t^ue gros comme des noix. Par dessus retombe jusqu'au milieu du dos une large cape de belle fourrure, qui s'attache sous le bonnet. Dessous Topachéni on porte un

vêtement étroit, à larges manches, se relevaut jusqu'au coude, et ordinaireinent en drap d'or; c'est le leitmk; et au dessous un ferris zemskuy qui est large et se boutonne jusqu'aux pieds. Les femmes nobles portent au cou de tort beaux bracelets, en perles ou en pierres précieuses, de la largeur de deux doigts environ. Elles ont des brodequins de cuir blanc, jaune, bleu, ou d'autre couleur, brodés de perles. — Tel est en Eussie le costume des femmes des nobles, lorsqu'elles se montrent dans leur beau. Celui des femmes de gentilshommes peut être d'une autre étoffe, mais il suit la même mode.

Quant au pauvre rnoujik et à sa temme^ ils sont pauvrement vêtus. Lliomme porte une large robe de gros drap blanc ou bleu, descendant jusqu'au bas de la jambe, et • rattachée devant par des cordons ; par dessous, une pelisse (chouba) en fourrure ou en peau de mouton; un bonnet fourré et des bottes. La large robe de dessus des.

plus pauvres est en poil de vache. C'-est là leur vêtement d'hiver. L'été, ils n'ont ordinairement qu'une chemise et des bottes.

La femme, lorsqu'elle est en grande tenue,

a une robe rouge ou bleae^ et par dessous^

pendant Tinver^ une peliâCîe bien chaude en fom'rure ; mais dans Tété, elle ne porte que deux chetaiises Vune sur l'autre, aussi bien dehors qu'à la maison. Elles ont des bonnets d'étoffe de coulem', quelquefois en velours ou • en drap d^or, mais le plus sou* Tent, un mouchoir. Vous ne rencontrerez jamais une russe, qu'elle soit fille ou femme^ sans boucles d'oreilles d'argent ou d'autre métal, et sans une croix au cou.

Quant au caractère et à la manière d'ètx^e^ les Russes ont une capacité raisonnable, et il ne leur manque que ce qu'ont las autres nations pour nourrir et éclairer leur esprit. Ils pouiTaiont bien emprunter cela aux Polonais et à leurs autres voisins, mais ils s'y refusent par orgueil, regardant leurs usages comme leç meilleui*s. D'aiileurs, comme je l'ai dit, leur genre d'éducation, sans instruction véritable et sans aucune pratique civilisée, est regardé par les chefs comme étant dans l'intérêt de l'état, et bien d'accord avec la forme du gouvernement.

En effet, le peuple supporterait difficilement le régime en vigueur, s'il était une fois civilisé, s'il connaissait mieux Dieu et

la vraie politique,. Auseî les empereurs s'opposent -ils à tout ce qui peut 1 élever, et veillent-ils avec soiu à écarter tout élément étranger qui altérerait les mœurs nationales. Cette politique serait moins condamnable si elle ne gâtait pas le caractère du peuple; mais celui-ci, étant ti^aité durement et cruellement par le magistrat et par la classe supérieure, devient cruel en- Yers ses égaux et surtout envers ses inférieurs. Ainsi le plus vil et le plus misérable des Khristianin — c'est le nom qu'on leur donne — qui rampe comme un chien devant un gentilhomme et lèche la poussière de ses pieds, se montre, lorsqu'il est le maître, un tyran inbupportable. De là vient que le pays est rempli de rapine et de meurtre. La vie humaine n'est comptée pour rien. Vous verrez im lioniine, s'il s'attarde en ville dans la me, être détroussé sans que personne réponde à ses ciis et passe le seuil de sa porte poui* le secourir. Je ne parlerai pas de ces meurtres étranges, de ces cruautés qui se commettent en Russie; on croiiait trop difficilement que. pareille chose peut se rencontrer chez des hommes, et surtout parmi des gens qui se disent chrétiens.

Le nombre des Tagabonds et des mendiants est infiBi. Poursuivis par la famine^

par Textrême besoin, ils mendient avec la viglence du désespoir: ^^Donne moi et bats moi ensuite! disent-ils. Donne moi et tue moi après!" On peut juger de ce quest envers les étrangers une race si dénaturée, si cruelle envers -les siens. Et cependant, on hésite à dire ce qui Temporte dans ce pMjB, de la cruauté ou de la débauche. Je ne parlerai pas de ce dernier point; il est trop odieux et il ne faut pas même tout nommer. Le pays entier regorge de ce genre de vice. Et on ne doit pas s'en étonner, puisqu'il n'y a aucune loi qui restreigne la prostitution, l'adultère et le reste.

Quant à la bonne foi, la plupart des liusses en font peu de cas, lorsqu'ils ont à gagner en mentant ou en manquant à leurs promesses. On peut dire en toute vérité — ceux qui ont fait le commerce en Hussie le savent bien — que du plus grand au plus petit, sauf des exceptions qu'on aurait du mal à trouver, le Husse ne croit rien de ce qu'on lui dit, et ne dit rien qui mérite créance* Ce caractère les rend odieux, surtout aux Tartares, qui se regardent

commQ jubtes et honnêtes en comparaison (les lltisses. Des pcrsoimes qui connaissent bien les deux races pensent que le mépris des ïartares pour le gouvernement et la conduite des Russes est pour beaucoup dans la conservation du paganisme chez eux y et dans le mépris qu'ils ont pour le chx'istianisme.

Fin.

luiprliocric 4o BUr & Hccmann k Leipsie.

Page 1