‹ La Russie au XVIe siècleChapitre 29 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

Il y a aux euterreiiicnts beaucoup de superstitions et de cérémonies profanes; ainsi on met entre les doigts du mort une lettre à l'adresse de Saint ^Nicolas, qui est leur médiateur suprême^ et en quelque sorte le portier du- paradis^ comme Pierre chez les papistes.

Dans Tété, lorsque tout est couvert de neige ; et la terre gelée si avant^ que ni béclie ni pioche ne peuvent y pénétrer, on n'enterre pas les morts, mais on conserve tous ceux qui meurent alors dans une maison des faubourgs, qu'on nouime le maison de Dieu; les corps y sont empilés comme des pièces de bois dans un chantier, gelés et durs comme la pierre. Lorsqu'aiTive le dégel, chacun reprend les siens et les met en terre.

On observe aussi les anniversaires mensuels et annuels; on fait dire alors des prières pour les morts par le prêtre, qui reçoit habituellemement un sou pour sa peine. Il y a des pleureuses en titre, qui sont appelées pour pleurer celui qui vient de mourir. Elle hurlent sur le corps, d^une manière profane et payenne, le soulevant parfois et lui demandant, ce qui lui man-

quaiti pourquoi il a voulu mourir? On enterre le mort dans son costuuic habituel, avec son habit, sa culotte, ses bottes et le reste»

Il existe bien d'autres cérémonies profanes, qu'il serait long et ennuyeux de décrire. Ce qui précédé sulfira pour montrer combien les Russes sont loin de la connaissance et de la pratique de la religion chrétienne, ayant renoncé à la parole de Dieu pour suivre de vaines traditions, et tout ramené à des cérémonies extérieures et ridicules, sans avoir égard Tesprit, à la vérité que Dieu demande afin que son culte soit pur.

CHAPilAË mi.

Tie privée de l'empereur.

Voici quelle est la vie privée de l'empereur, ou du moins ce qu'on en peut connaître. U se lève d'habitude à quatre heures du matin. Dès qu'il est habillé et lavé, arrive, la croix en main, son confesseur (doukovnyi otets), qui le bénit en lui imposant la croix, d'abord sur le front, puis sur les joueSy et qui ensuite la lui présente à* baiser. Cela fait, le diak^) préposé â la croix apporte dans la chambre de l'empereur ime image peinte, représentant le saint du jour; car, en Russie, chaque jour a son saint, qui en est comme le patron.

Il place cette image parmi toutes cellés de la chambre, qui en est remplie au point qu'on ne voit plus les murs. lanipei*

*) Diak^ secrétaire, greffier.

et des cierges brûlent derant elles. Les

images sont couvertes de perles et de pieneb précieuses. L'image placée devant l'empereur^ celui-ci commence à se signer à la manière russe^ d'abord sur le iront^

ensuite sur les deux cotés de la poitrine, en disant:

,jGo8podi^ pomilouil Pomiloui méma^ j^Go^jjodi! Sokhraru ménia griechnich zloyfiLiéiatva! Seigneur, te prie! Je te prie, ^beigueur! Préserve-moi du mal, moi qui „sais pécheur !"

Ces mots, il les adresse à l'iibage ou au saint du jour, le nommant dans sa prière, ainsi que Notre-Dame, Saint Nicolas, ou quelque autre, auquel il a le plus de dévotion. Ën même temps il se prosterne devant leurs images, et frappe la terre du front. Cela dure un quart d'heure, ou environ.

Alors, le confesseur revient avec un bol en argent, rempli d'eau bénite, et un goupillon à la main« Il asperge d'abord les saintes images, et ensuite Tempereur. L'eau bénite arrive chaque jour toute fraîche des monastères. Qu'ils soient voisins ou qu'ils soient éloignés, les abbés et prieurs iex-

pédient au nom du saint qui.eat le patron

•du couvent, et comme un témoignage tout spécial de bon vouloir envers l'empereur.

Quand l'emperenr a fini ses dévotions, il -envoie demander à l'impératrice comment elle se porte^ etc. . . . Bieutùt après il va lui-même la saluer, dans une pièce qui est •entre leurs deux chambres. L'impératrice fait lit à part, sauf à la veille des jeûnes •et carêmes, où elle vit avec son époux et À sa table. Une fois ensemble, ils vont tous deux à leur chapelle privée, et on leur dit ou on chante les matines (aaoutrénia), ce qui dure une heure environ*

L'empereur revient chez lui; il s'assied dans une grande chambre, ou viennent le voir et le saluer les nobles de sa cour, — oeux du moins qui sont en faveur. S'il a quelque chose à dire à l'un d'eux, ou eux à lai, c'est le moment. — Tel est l'usage, à moins que des raisons de santé ou autres n'y fassent déroger.

Vers neuf heures du matin, ^empereur va dans une autre église du château. Les prutres et les choristes chantent les complies y qui durent ordinairement deux heu- * res. Fendant ce temps-là, l'empereur cause

d'habitude av^c les membres du oonseil, les nobles et le^ capitaines qui ont quelque chose à lui dire^ ou lui à eux. Les conseillers aussi confèrent entre eux^ comme s'ils étaient dans la chambre du conseil.

Le service divin terminé, l'empereur retourne chez lui, et il se repose jusqu'au dîner.

Voici comment on le sert à table. D'abord chaque plat, à mesure qu'il est livré à celui qui le dresse, est goûté par le ouibinier, en présence du grand maître d'hôtel ou de son délégué. Alors les gentilshom* mes servants (jiUtsa) le prennent et le portent à la table de l'empereur, le grand maître d'hôtel, ou son délégué, marchant en tète. L'écuyer tranchant le reçoit; il le fait goûter à l'essayeur, et ensuite il le place sur la table impériale,

Bans le service ordinaire, il y a environ soixante-dix plats. Ils sont assaisonnéa assez grossièrement, et à la mode allemande, avec beaucoup d'ail et de sel. Les jouis ii'extruy ou quand l'empereur reçoit quelque' ambassadeur, on en voit bien da-.

vantage. On sert les plats deux par deux ou trois par trois, pour que l'empereur

mange chaud. D'abord la pâtisserie , en*

buite le rôti^ et les bouillons à la £n.

11 se trouve dans la salle à niauger une autre table, destinée aux principaux nobles présents à la cour, et au confesseur. 6ur run des côtés de la salle, il y a une table en argent^ fort riche et fort belle, avec un grand réservoir en cuivre^ rempli de glace et de neige, où sp trouvent les vases contenant la boisson. L^essayeur tient pen* dant tout le dîner la coupe de Temperenr,.

et il la lui présente avec une fine étoffe de soie, lorsqu'il en reçoit Tordre. L'usage e^t d'enlever quelques plats de la table impériale dès que le service est fait, et de les envoyer à ceux des nobles ou des of&ciers que l'empereur aime le mieux. Cela est compté comme une faveur et un grand honneur.

Après dîner, l'empereur va s'étendre et se reposer; il prend d'habitude trois heures de sommeil, à moins tju il ne se baig'ne ou qu'il ne boxe pendant une heure* Dormir après dîner est une habitude pour lui^ comme pour tous les llusses.

Après sa sieste, l'empereur va aux vêpres (vétchernia), et à son retour il se

distrait^ jusqu'au sQuper^ dans la compagnie de rimpératrice , avec ses bouifons, ses nains mâles et femelles, qui font des cabdoles et chantent^ à la mode russe^ beau- •coup de chansons. C'est là sa récréation habituelle entre ses repas, et il y prend .

grand plaisir.

Une autre distraction, c'est le combat avec des ours. On prend les ours au piège et an filet, et on les garde dans des cages pour les jours où l'empereur sera disposé à se donner le plaisir d'un combat. Yoici comment la choBe se passe.

L'homme est placé dans un espace circulaire entouré d'un mur. 11 n'y a pas d'issue. C'est à lui de se tirer d'affaire comme il pourra. On lâche l'ours, qui s'avance la gueule béante. Si Thomme le manque du premier coup, il court un grand danger; mais Tours est très hardi, et sa manière d'attaquer donne de Tavantage à riiomme. Il se dresse sur ses pattes de derrière, et il se jette en hurlant sur le chasseur. Si celui-ci parvient, — et c'est l'ordinaire, — à lui planter son épieu dans la poitrine, entre les pattes de devant, tout en appuyant contre son pied Tautre extré-

mité de cette arme^ il l'expédie alors du preiûier coup. Mais souvent il n'atteint pas Tourb, et il est tué ou horriblement déchiré par les dents et les griffes de la bête furieuse* #

Lorsque le chasseur a très bien combattu^ on le mène boire à la porte du cellier de l'empereur y où il s'enivre en l'honneur du Gosj)odai\ C'est sa récompense d^avoir risqué sa vie pour le plaisir de l'empereur. — Celui-ci, pour se procurer ce spectacle, entretient des chasseurs chargés de lui prendre les ours.

Telle est la récréation habituelle de l'empereur dans les saints jours. Quelquefois il passe son temps à voir ses bijoutiers, ses joailliers, ses tailleurs , brodeurs, peintres, etc. . . • Il atteint ainsi le moment du souper.

Lorsque l'heure du coucher est venue; son confesseur lui dit certaines prières.

Ënsuite l'empereur fait de§ signes de croix comme le matin, pendant un quart d'heure environ, et il se met au lit.

L'empereur actuel, Féodor Ivanovitch, est d'une petite stature, un peu gros et court, le teint mauvais ^ une tendance à

rhydropisie; le nez busqué, la démarche peu assurée d'un homme qui a les jambes faibles, lourd et inerte, et cependant avec un Bourii*e habituel qui tourne au rire. L'esprit simple d'ailleurs et lent, mais très doux, dun caractère facile, tranquille et miséricordieux, sans aucun goût martial et ayant peu .d'aptitude politique, enfin d'une superstition sans limite. Outre ses dévotions chez lui , il a coutume d'aller chaque semaine en pèlerinage à quelque monastère voisin, 11 est âgé d'environ trente quatre ans, et il règne depuis six ans.

CUAPITRË XXYII.

Officiers de la maison de rempereur.

Voici quels sont les principaux officiers de la maison de Tempereur. B'abord le komouchu boîarm, ou grand écuyer, qxd n'est pas un magister eqmtum, ou chef de la cavalerie^ mais seulement , comme sou ^ nom TindiquOi le chef de l'écurie. J'ai déjà dit qu'à roccasion on nonmie un conunan* dant de la cavalerie. Le grand écuyer actuel est Boris Fédorovitoh Godounov^ frère de l'impératrice. Outre les chevaux pour Tusage habituel, l'empereur a 10,000 chevaux de guerre, qu'on nourrit près de Moscou.

Le second officie r est le grand intendant de la maison, actuellement Grigorii Yassiliévitch GodounoY. Le troisième est le trésorier, qui a la garde de rargeiit, des joyaux, de Targenterie, etc...; c'est Stéfim

Tassilicvitch Godounov. Le quatrième, le «ontrôleur, est actaellement Andréi Pétro- Titch Kiechnin. Le chambellaii est le cinquième; cette fonction est aujourdliui remplie par^Estoma Bisabroza PastelnichL Aa sixième rang sont les dégustateurs: maintenant, Féodor Alexandrovitch et Ivan YassiliéTitch GodounoT. ,Au septième, les coureurs. Ce sont trois nobles, qui ont sous eux divers autres gentilsliommes. Tels sont les officiers ordinaires, et les principales <£i>nctions de la maison impériale.

Il y a aussi, attachés à la chambre et à la personne de l'empereur, 200 gentQshommes, fils de nobles, et qu'on appelle jiltsî striaptchu La garde ordinaire se compose de 2000 arquebusiers, jour et nuit larme chargée et la mèche allumée, et pourvus de munitions. Ils n'entrent pas dans le palais, mais restent dans la cour.

Les iilUi ou locataireSf aiziBi nonuaés parce que

leur fonctions les obligent à résider à Moscou, sont <les jeunes gens qui débutent dans le serrice de l'état. Les striaptchii sont une sorte de gentilshommes de la chambre, de deux rangs au dessus des jiltsï or« 4inaires«

La nuit y le premier chambellaiL, aveo une ou deux personnes de confiance, se tient auprès de la chambre à coucher. Plus loin, dans une autre chambre^ demeurent six autres, sur lesquels on compte tout autant.

Il y a dans une troisième chambre 40 jeunes genSy du corps des 200 jiltsi striaptchii^ qui montent la garde à tour de rôle la nuit. En outre ^ il y a de garde des seryiteurs, qui veillent et se tiennent à chaque porte de la cour.

Les arquebusiers^ qui sont au nombre de 2000, veillent à tour de rôle autour de Tappartement de Tempereur, 250 chaque nuit. Un nombre égal garde la cour et le trésor. La résidence impériale à Moscou est une sorte de forteresse, entourée de murs que couronne une grande quantité de beaux canons, et renfermant un grand espace et beaucoup de bâtiments^ destinés à loger ceux qui sont connus comme les fidèles de l'empereur.

Page 1