‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 1 sur 53 · L.V MOSCOVIE ET LA RUSSIE : L'ŒUVRE DU XVIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

L.V MOSCOVIE ET LA RUSSIE : L'ŒUVRE DU XVIII* SIÈCLE

L'iiistoire do lu Uiissie, au xvin' siècle, est celle tlun début dau^ le moude. Lu Russie n'existe pas, en effet, avant Pierre le Grand ; à sa place, l'Europe ne connaît qu'un Etat (rimporlance et de civilisalion bien inférieures, la Moscovie.

Celle Moscovie est, d'ailleurs, fort mal connue. Encore au XVII" siècle, elle est pour les Européens un pays asiatique, byperboréen, séparé du reste du monde. Pour atteindre ses seuls ports, les estuaires presque toujours glacés de la mer Blanclie, il faut doubler le cap Nord, autre cap des Tempêtes, suivre longtemps des côtes désertes et dangereuses. Par terre la roule est presque aussi longue, et les interminables forets de Pologne cacbent autant de périls que les solitudes des mers du iXord. La frontière passée, l'Européen ne trouve plus devant lui que des forêts, des marécages, des rivières sans pont, de rares villages parfois vides d'babitants — ils s'enfuient devant le voyageur — des villes plus rares

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encore, ol quelles villes! I)es rciiiparls de lerrr, des palissades, dt's jardins, des liullcs, d«'s rliaiiips, des iMUirliiers recouverl d(^ planelies, (jii'on appelle rues, des églises toiitçs pelilcs, bariolées, avec des clochers hidlxMix (|iii les font ressembler à des inoscpiées ; ni aidx'r^cs, ni lioiilicpn's : quelques marchands étrangers sonl par<|ués dans un l'auhourg, une slobodcy seml)lahle aux concessions européennes des villes <'hinoises. Moscou rlh'-mème ne vaut |»as mi«'UX ; de loin, du haut de la collinr <l«>s Mcdncaux, on la pr<'nd pour une vraie ville ; de près, elle n'est |)lus, elle aussi, qu'un inmiense villa^^e où rKni-opéen ne trouvera pas à s'ahriler, si le Tsar ne daigne lui ;i--sijrn<.i. un logis, qui ressemhh* for! à une prison.

S'il visite les grands du pays, les boiars^ il sera accueilli d'a])ord par des esclaves, conduit le long <les huttes où vivent ces esclaves, jusqu'à la maison seigneuriale, ellemôme basse et petite. Dans une pièce garnie de divans, il trouvera le maître, v»Mu d'une ample robe, coiffé d'un bonnet qui ressemble à un turban, et ne quitte pas plus sa tôte que le turban celle des Turcs. Ce majestueux |)ersonnage ne sait rien de l'Europe : pour lui tous les Européens sont des Niemts'i, des muets, des barbares. Peut-être cependant voudra-t-il faiie honneur à l'é-lninger : il lui présentera sa femme. Elle viendra de ses appartements, du terem^ engoncée dans de lourds vêtements, peinte jusqu'au blanc des yeux, fera le tour de l'assistance, en saluant à la russe, en offrant du vin, de l'eau-de-vie, puis disparaîtra; elle est au bout de ses talents de société.

Si l'Européen veut voir le Tsar, obtenir une audience, il lui faudra pour cela des mois de négociations. Ôu^nd enfin il pourra se rendre au Kreml, précédé de courriers qui écartent la foule à coups de fouet, ce Louvre des tsars, avec ses minces murailles de briques, ses tours bariolées, ses portes gardées par des miliciens barbus, lui paraîtra bien mesquin.

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Los portes passées, il errera longtemps entre tle petits palais, de petits monastères, de petites cathédrales, avant d'arriver au Palais à Facettes. Là, dans la salle du trône, sous de largos voûtes surbaissées, se presse la foule des

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d'après une gravure du xvii* siècle.

boiars, en robes éclatantes et parfois crasseuses : sur de^ dressoirs s'empile une vaisselle étranji;e, coupes, plats, aiguières au long col, éuiaillées de vert et de bleu, cadeaux du Sultan ou du Shah ; les gardes du Tsar, en caftan blanc bordé de fourrure, la hache d'argent sur l'épaule, font cercle autour du trono, et voici le Tsar lui-même, ruisselant de pierreries, la tiare en tète, immobile et muet comme une idole. In boiar s'approche : il se prosterne, il u bat la terre du front » ; s'il parle, c'est d'abord pour demander grâce : « N'ordonne pas de me châtier, ordonne-moi de dire un

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mot » t't il no manque pjis de se nommer « Ion esclave ».

Ksclaves, les .M<)S(()>iles le soni, <'n efîel, et c'est «-ela surloul(|iii met un ahiine entre eux e( l'Kurope. (>onime les Persans, esclaves du Shah, ou les Hindous, esclaves du (jrand Mogol, ils ont 6\é façonnés f>ar la conquête tatare. Il n'y a pas bien longtemps que le Tsar a cessé de Iremhler devant les successeurs de (jengis-Khan ; en s'allranchissaiit, il a gardé leurs procédés de gouvernement et leur cérémonial. Kt combien d'Asiaticjues aulour de lui ! Tel Iluni^tre lout |)uissant, beau-frère du Tsar, bienlôl Tsar lui-même, descend d'un nioiirza tatare; telle tsarine est tcherkesse; ses parents, ji peine baptisés, encombrent les marches du trône; les descondauls des princes inlidèh's de Sibérie ou de Ka/an prennent le pas sur la noblesse russe.

Comment l'Kurope ne verrait-elle pas dans la Moscovie une préface chn'lienrie de la « Grande Tartarie », une sorte d'Abyssinie du .Nord? Kn ce temps la comparaison avec l'Abyssinie s'impose dès qu'on parle de l'empire des tsars; Leibniz y songe, et à la Turquie aussi. Il sait bien que les iMoscovites sont chn-tiens, mais leur christianisme étroit et fanatique ne lui semble pas supé'rieur à l'Islam. Il sait aussi que la langue de ces barbares est parente des langues classiques et germaniques, mais on n'avait pas encore intérêt, en Allemagne, à classer les peu|)les par leur langue plutôt que par leurs mœurs, et Leibniz n'hésite pas à mettre les Moscovites au dernier rang des Orientaux. Il en fait des (( doubles Turcs » /^Doppeltïirken).

Brusquement, sans préparation, du moins pour l'Europe inattentive, le tableau change avec Pierre le Grand. La Moscovie s'efTondre pour faire place à la Russie. Voici le Tsar, ce souverain mystérieux et quasi-légendaire, qui parcourt l'Europe, en causant avec les hommes d'État, les lettrés, les soldats, les simples artisans. Voici, coup sur coup, des ambassades, des missions d'études : dans toutes les grandes villes,

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