‹ La Russie au XVIIIe siècleChapitre 2 sur 53 · I.A MUSCOVIK ET LA lU'SSIE · texte numérisé non relu

I.A MUSCOVIK ET LA lU'SSIE

(les Russes étudient, qui la navigation, qui l'architecture ou le latin. Il yen a encore de bien grossiers, mais d'autres font honneur à leur pays, et le noinlire de ceux-ci grandit toujours. Les Husses d'après Pierre le Grand apparaissent <léjà, en Europe, comme de parfaits Européens : ils sont habillés à la dernière mode, parlent français ou allemand, sont au courant de tout. Les années |)assenl, et ces ex-barbares font l'ornement des salons parisiens; on les rencontre chez .M"* Geoffrin, chez M"" de Lespinasse ; on cite leurs mots, leurs boutsrimés, leurs épîtres en vers ; ils reinplissenl les musées, les tht'àlres, voire même les coulisses : «< la Glairon, écrit Bachaumont,a toujours un Russe en titre «.Gomment doulerde leur transformation, comment douter aussi de ctdle de leur pays ! Chaque courrier apport»' la nous elle dune victoire russe. Us ont battu les Turcs, les Suédois, ils empiètent sur tous leurs voisins, s'installent sur toutes les mers, interviennent dans tous les contlits, de la guerre de la Succession de Pologne à celle de l'Indépendance américaine. La renommée colporte, en même temps, le bruit des grandes innovations qu'ils sont en train de réaliser chez eux. On parle des cent dix villes fondées par Galherine U, de ses lois sages et bienfaisantes, de ses réformes qui semblent gourmander la timidité des gouvernements d'Occident. On commence à se dire que les Scythes, sont appelés à recueillir l'héritage des Welches; Voltaire afiirme que c'est déjà fait, et paraplirase, en cent lettres, son vers fameux :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient Ja lumière.

Cette lumière du Nord, on y va comme on était allé, (piehiues années plus tôt, au soleil de la liberté américaine. Un Richelieu, un Damas, un Langeron portent leur épée à Potemkine et à Souvarof, comme La Fayette l'avait portée à Washington. Qui songe encore à la Moscovie d'autrefois?

Elle n'était pas loin pourtant. Pour caractériser le xviii'" siè-

tl LA lUSSIK AT Wlir SIÈCLE

(le russe, il n'y a pas qu'à marquer les progrès d'uni' Iransformalion prodip^iouse, qu'à (('Ir'hnM- la victoire coiitinut* du soloil sur les It'rii'hrcs. I)ims le coiiccrl d«* louanp's qui célèbro, on Kuropc, l'a'uvre de Pierre le Grand, il y a des voix discordantes, celles dos hommes d'Klal et des Noya^^Mirs (\m ont visittî la Hussie.

Ils reconnaissent, à la vérité, (pu- lis dehors de la linssie, ou, poui" mieux dire, «le (juehpies Husses, jyc sont modifiés : « Ils ont des talons rouges, écrit Sahatier de Cabres en 1700, ils prononceni bien les mois (pi'ils saveiit machinalement ^ans toutes les langues ; ils son! complaisants et aisés dans le commerce. » Mais, ajouto-t-il, ces Husses,' « maniérés et policés », sont souvent Tort ignorants ; ils ont « peu de vérilablo esprit et encore moins d'instruction •». ils n'ont |mi s'assimih'r les (|ualil('s des Kuropé-en;? (pii «lemandenl du travail et de relVort personnel. « Leur génie national est parfait imitateur, et poiiil inventeur » éeril Roger de Ilamas. On retrouve partout celte appréciation. Pour Sabatier de (labres « tout ce qui tient au génie, c'est-à-dire à l'invention personnelle, est mort pour eux ». Cha|)pe d'Auteroche, dans le célèbre Voyaço pn Sibérie qui eut l'honneur d'être <liscuté par Catherine II, reprend pesamment la même thèse, iJaprès lui. la culture européenne ne peut mordre sur les Russes. Leurs souverains ont beau « leur procurer des mailres habiles, exciter et favoriser les talents », ils restent inertes, improductifs. « Après plus de soixante ans, pourra-t-on en nommer un seul qui soit à citer dans l'histoire des sciences et des arts? » Il en trouve un pourtant « M. de Lomonossof, qui serait, partout ailleurs, un académicien distingué ». Chappe, académicien lui-même, est bien bon pour Lomonossof. Du reste, l'exception confirme la règle, et Chappe, sûr de son fait, en trouve aisément la cause. «Le défaut de génie chez les Russes paraît être un efîet du sol et du climat ; ils doivent avoir un suc nerveux grossier leurs organes intérieurs

Une amha?sade muscomte chez l'Empekelr Maximiliek, il'apii>s une irravure sur bois du xvr siècle.

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no poiivciil avoir do vibration. » VA voih'i pourquoi la Hii>si<* est mnotN' ! l)o par les lois in«'lnr(al)lt's «l»* la nature, Irs Husses sont passifs. « M. de Montosquiou a déjà observé qu'il faut les éoon'bcr jjour buirdonnor du soiitiment, »

Kncorc si ces Hussos, voués à « l'activitt' trompeuse et sté'rilo du sinjço », selon l'expression de Sabiilier<le (labres, savai<'nt au moins finir ce qu'ils ont commeneé; mais, chez eux, il n'y a que des velléités. « Leurs établissements on sont aux prirK'ipes, é-crit Ho^'er de Damas, leurs maisons à la fa-

(,'ade tout ressemble, chez eux, à une esquisse jdutôt qu'à

un parfait ouvrage. » L'Au'ilais Marartney ju/^e, do son coté, qu'ils ressemblent à un homme (pii se serait rasé la moitié du visage. Tous les européens pensent de mAme. Les Busses ont tous nos défauts sans nos qualités aimables, écrit Sabatier do Cabres. On peut lo n'ouser, oar cinq lignes plus bas, il reeonnalt l'agré-ment et la facilité du commerce des Russes : mais lo baron de Breton il, ministre do France à Pétorsbourg. affirme que si « nos ridicules sont fort de leur goût... nos qualités et nos vertus n'auront pas do sitôt chez eux un accueil aussi empressé ». Hs imitent notre luxe, mais ils n'ont ni notre industrie, ni nos richesses; il en résulte que « l'avidité, qui leur est naturelle » augmente toujours, que la démoralisation grandit. « Cette nation, qui n'est que de hier sur la scène des nations policées, n'y mérite aucune place du coté de ses mœurs. » C'est la paraphrase d'une appréciation plus brutale de lord Holland. «■ Il n'y a pas un honnête homme à la cour de Russie » que Sabalior de Cabres n'hésite pas à étendre à tous les Russes. « Us ont les mœurs tartares L'amitié, la vertu, les mœurs, la probité, sont ici des mots vides de sens. »

Comment croire que ce peuple ignorant et corrompu, ce ramassis d'esclaves, puisse fonder un grand Etat ? Chappe d'Auteroche lui cherche vainement des sources d'énergie. « L'amour de la gloire et de la patrie est inconnu en Russie :

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le despotisme y détruit toute espèce de sentiment. La crainte est le seul ressort qui anime toute la nation. » L'abbé Haynal aboutit ù la même conclusion. Le climat, le desj)otisme, l'orgueil et l'ignorance nationale s'()p[)oseront toujours aux progrès de ce peuple « pourri avant d'être mûr ». On a tort de croire qu'il puisse devenir redoutable à l'ICurope. Cliappe l'avait cru, alors que traversant rAlleinagne, il avait nu Hambourg et Liibeck s'épouvanter de l'approcbe des Kusses ; mais il n'a pas tardé à se rassurer. Ces peuples immenses, ces plaines l'écondes, dont on lui avait rebattu les oreilles il ne les a trouvées nulle ()arl. Il a vu des déserts, ou des villages dont la po|)ulation diminuait. « Le nombre des naissances y est toujours bien inférieur à celui des morts. » La misère, causée par les impôls evcessifs, les famines, le servage (pii abrutit le pa\sau, les guerr(^s, les levées (riiommes trop fréquentes, le travail des mines, l'émigration en Sibérie, les maladies infectieuses sont les causes de celte dépopulation. Avant quelques di/aines (l'années, le peuple russe aura vécu.

C'est donc lui qui est l'iiomme malade, au wiii* siècle, et les donneurs de consullalious aflluent autour de re moribond : tous lui recommandent le calme et des forlilianls. Renoncez, lui disent-ils, à la vaine ambition de vous immiscer dans les affaires de l'Kurope. «« Contentez-vous d'y avoir des liens de convenance, de civilité; attirez des colons pour faire tleurir les arts utiles ; pensez à l'espèce, ennoblissez-la, accroissez-la, peuplez vos déserts, faites des Husses et une nation. » Sabatier, (jui trace ce beau programme, n'ajoute pas que son adoption seniil d'un grand soulagement j)ourla Cour de Versailles; du coup, on y serait rassuré sur le sort des Polonais, dos Suédois et des Turcs. Cbappe va plus loin ; il conseille aux Husses de se concentrer dans les portions les moins stériles de leur pays ; ils sauveront ainsi leur race ; ils écbapperont à des démembrements autrement inévitiibles.

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à (les crises (|iii les fcriiieiil n'IoriilxT dans leur liaihari»' preinic'ic. INotis rclrotiNrioris 1rs mr'iiH's coiisnls, dans uih* foiihî (le gros livres ol jus(|iic dans lidlc hrocliun* parue hier àLci|)/if; on à lîci'lin.Lc t«'ni|)s <'lla nationalité des donneurs d'avis j)ent <lianger, mais leur langage reste 1<; même : des qu'on est g»*^ né par les Russes, on leur prêche la nécessité du recueilleuKint.

Kn somme, iojis ces a\is laissent Iroj» jiei-cer ce sentiment de malveillance intime (jui existe sou\enl die/ TobserNaleur eu^opéen delà Russie, simplement parce qu'elle est trop proche, troj) grande et trop autre. Du reste, a|)ologistes ou détracteurs de la Hussie, la connaissent-ils? Chappe l'a-t-il appréciée de Toholsk mieux que Voltaire de Ferney? tie n'est pas srtr. En général, les voyageurs européens du XYiii" siècle ne voient en^inssie que les paysans sur les routes, elles couilisans dans la capitale. Or, les paysans sont serfs, et leur servage est plus dur, en ce temps,, qu'il n'a jamais été. De son côté, la Cour, avec les fortunes scandaleuses des favoris, ses disgrâces et ses proscriptions immt'ritées, ses révolutions, ses assassinats, fait penser l'Européen plus à (lonstantinople qu'à toute autre capitale. On s'explique donc beaucoup de jugements sévères des étrangers. Au surplus, les Russes eux-mêmes n'étaient pas plus indulgents, et telle de leurs appréciations laisse loin derrière elle les phrases les plus enliellées de Sabatier de Cabres,

Laissons de coté ks petits journaux satiriques et les comédies du temps de Catherine II : leurs auteurs ont noirci le ', tableau de |)arti pris. N'invoquons pas non plus les écrivains réactionnaires ou slavophiles : leurs fiintaisies sur lie bon vieux temps que linthience européenne aurait soi-disantgàté n'ont rien de commun avec l'histoire. Mais il s'est trouvé des hommes d'Etat et des historiens russes pour juger qu'au xviif siècle, la Russie n'a fait que peu ou pas de progrès. L'opinion de Sabatier de Cabres sur la seule politique qui

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