SOUVAROF
i/An.Mi:K 117
A cette ardeur religieuse, le soldat russe joint un patriotisme toujours en éveil. Les chants populaires, d'une part ; de l'autre, les récits des vieux soldats présents au régiment de|)uis vingt ou trente ans, ont fait son éducation : il connaît fort ])ien les ennemis traditionnels de la sainte Russie, et s'il oublie parfois les noms de ses généraux alh'mands, il se rappelle ceux des aiglons de l*ierre le (iraud, et plus tard ceux des chefs qui le guident sur le Danube, l'Oder ou la Vistule. Jusqu'à la Révolution fran(;aise, aucun soldat d'Europe n'est plus convaincu que lui, et de sa supériorité personnelle, et de la sainteté de sa cause.
Cette solidité morale de l'armée rachète les insuffisances de son organisation, et suflit à expliquer ses victoires pendant h; xviir siècle, et le rôle qu'elle jouera dans la lutte de l'Europe contre Napoléon,
Les fiiiaiiccs do la Moscovic.
Los besoins nt)u veaux aux xvii* et xviii* siècles. Création de nouveaux impôts; transrormalion des nnciens. La (Iscalilé et les budgets de Pierre le Grand.
La période intermédiaire. La Bironovl china. Les guerres d'.\nna loanovna et d'Elisabeth. Leurs conséquences (inancièrea.
Catherine II ; le Tavoritisme et les guerres, .\ugmentation des impôts; apparition du papier-monnaie.
La situation de la Russie^à la fm du siècle.
Le (Irand Prince tle Moscovie es! considf'Tt', an moyn àf;e, comme un des |)rinces les plus riches de IKurope. Les relations des voyageurs occidentaux abondent en détails sur Téclat de sa Cour, les pierreries qui ruissellent sur son costume et ceux de ses boiars, la vaisselle précieuse qui s'étale, aux grands jours, dans les salles de réception du Kremlin. Elles savent aussi que dans des caves voûtées, à Tabri du feu, tout prêts à être emportés à Kostroma ou à laroslavl. en cas d'invasion, s'accumulent des monceaux de bijoux, de lingots, de fourrures, d'étoffes. Et, malgré la misère trop évidente des habitants et la sauvagerie du pays, ces tableaux, ces descriptions de richesses vues ou soupçonnées jettent sur la Moscovie comme^un vague reflet des trésors d'Orient.
LES ll.NA.Nf.l ^ 119
Kn n'alité, le Grand Prince est rielie juste à la l'aron des souverains orientaux. S'il peut déployer tant de luxe, c'est que la majeure partie de ses revenus ne va pas à des dépenses d'Ktat. Les lonctionnaires vivent de leur charge ; ses soldats, (|ui s'équipent et s'entretiennent à leurs frais, ne sont payé's qu'en terres et en paysans ; sa domesticité innombrable se nourrit des produits en nature envoyés par les villages tributaires; ses ambassadeurs eux-mêmes emportent avec eux en Occident de ces produits en nature, lins de Hussie, rhubarbe, fourrures de Sibérie, etc., pour les vendre et subvenir ainsi aux frais de leur voyage. 11 ne lui faut guère d'argent monnayé que pour le tribut à payer aux Talars, jus(]u'au xv" siècle; et plus tard, pour ses dépenses à l'étranger, achats d'armes ou de munitions, engagement de mercenaires, d'ingénieurs, d'artisans, etr. : ce sont ces dépenses spéciales, ciiaque siècle plus lourdes, (jui peu à peu transforment son opulence de grand propriétaire terrien en un véritable budget d'Etat à l'europé-enne.
Xous pouvons suivre les phases de l'histoire polilicpie et militaire de la Hussie à travers les progrès de ce budget. Il prend un peu d'ordre, pour la première Ibis, alors que les Talars, suzeraiiis de la Hussie, y introduisent un impôt foncier que d'aburd ils per(;oivent eux-mêmes, et qui passe ensuite aux mains des Grands Princes. Au xv" siècle, les besoins croissants de l'Etat, et, d'autre part, la meilleure connaissance des modèles byzantins, amènent un perfectionnement de cet impôt sur les charrues (soA/tii, c'est-à-dire sur les terres labourées. 11 devient plus lourd, atteint, quoique inégalement, les terres des prcq)riélaires de toute condition, et tinalement, sous Alexis Mikhadovitch, il se transforme, pour plus de précision, en impôt sur les dvory, sur les feux. A son produit s'ajoute celui des taxes sur les marchands, des impôts imlirecls de toute nature, douanes aux frontières et entre les provinces, monopoles tsariens du ca-
120 LA lU SSIK AI' XVIII' SIKCI.E
viar, (le la colle, de la potasse, et(^, «-nfin des taxes |>ay«^es en loiirriires par les iiidigèiirs païens de Hussie on de Sibérie. Tout cela donne, sous Alexis, et autant (ju'on peut l'évaluer d'a|)rès les comptes peu exacts A ronCus d«'s diverses administrations — à peu près l.SOO.OOO roubles, soit, en monnaie française de la même époque, quatre à cinq millions de livres.
C'est avec ces maigres ressources que Pierre I" entreprend de l'aire de la Hussie uikî puissanc<' européenne, hês le premier jour, elles sont insuflisantes ; il faut de l'arj^ent pour les étrangers, pour les ambassades — qu'on ne peut plus, décemment, payer en rhubarbe — pour l'armée, pour la Hotte. Déjà en 1 700, malgré les réductions énormes opérées sur les dépenses de (lour, le budget total a presque doublé. Kn 1710, dans le premier* compte d'ensemble qui ait été dressé, lesdé[)enses militaires, à elles seules, montent à plus de trois millions de roubles; le reste du budget, ambassades, grands travaux, frais d'administration, etc., fait à peu près un million. En 1725, bien que la grande guerre contre la Suède soit terminée, la progression continue : les dépenses ont dépassé neuf millions de roubles, chiffre qu'il faudrait multiplier par huit ou neuf, pour avoir sa valeur actuelle.
KUes ont quintuplé en une quarantaine d'années, ce qui est énorme, même en ce temps où les budgets de tous les États militaires s'accroissent, d'année en année, suivant une progression très rapide.
Comme la Russie n'avait encore aucune espèce de crédit, il a bien fiillu augmenter les impôts en proportion des dépenses. De bonne heure, Pierre apparaît entouré (Vinventeurs d'impôts, aventuriers étrangers ou russes, toujours à l'afTiit de nouvelles taxes. Sous leur influence, il remania considérablement les impôts anciens, et en créa toute une série de nouveaux.
Le plus important, l'impôt foncier, resta longtemps intact.
A partir de 1 710 seulement on songea à le r«'former. Il était arrivé, en effet, que chaque année, depuis le eommencement de la guerre suédoise, son produit diminuait. Renouvelant un procédé déjà pratiqué du temps d'Alexis Mikliaïlovitch, et pour «'chapper aux charges croissantes occasionnées par la guerre, nombre de grands propriétaires réunissaient plusieurs dcorif dans une même clôture, et n'en déclaraient qu'un seul aux recenseurs (|ui, par peur ou par vénalité, fermaient les yeux sur l'ahus. 11 en résidtait — comme la somme à percevoir dans chaque district restait la même — que les paysans des petits propriétaires, surchargés, étaient acculés à la ruine, et, tinalement, à la fuite. De tous les cotés, les rapports des gouverneurs signalent l'émigration des [mysans, par dizaines de mille, en Pologne, en Turquie, en Sibérie, en Tatarie lOuralméridionali. Four remédier à cette diminution constante de la matière imposable, tous ses conseillers recommandent à Pierre, à partir de 1710, la répartition de l'impôt, non plus par/Vwjr, mais par têtes, la substitution delà ca|)itation, comme en Occident, à rinipot cadastral. Pierre ne se décida (|ue lorsque l'imminence de la paix avec la Suède lui lit sentir la nécessité d'une meilleure assise des taxes foncières, en vue de la répartition, dans les campagnes, des régiments rappelés des frontières. A partir de 1718, le feu cessa d'être taxé ; tout travailleur, de la ville ou des champs, dut payer une somme uniforme de 05 kopeks, portée à 105 kopeks pour les serfs de la Couronne, qui furent censés payer ainsi VaùroA\ la redevance due par le serf à son seigneur. Le résultat de la réforme fut qu'au lieu de 1.800.000 roubles d'imjxM direct, Tr.tat en reçut 4.600.000. Du reste, les fonctionnaires chargés d'appliquer la loi restant les mêmes, les abus et, par suite, les fuites de paysans continuèrent comme avant la réforme.
A côté de l'impôt foncier, les impôts indirects, et notamment les monopoles, deviennent, sous Pierre le Grand, une
ii2 I.A m SSII-; Al W II I MiJj.K
soiiiTc (le pliiscii plus i?ii|Mnlaiil«' »!»• n-viMiiis. I^c iiioii(>|»oI>m|«' l'alcool (loiiiH', en (jraiidr-lUissie si'ulcniciil, un <li\i»'in«' du hudpH des rccellos ; celui du sel fournil à peu près (WM).OOO roubles, ce <|ui n'est pcul-èlrc pas l)<'auc()up, si l'on prend en considc'nilion le noinhic d'crnpioyt'S qu'il occupe — 5 à ().()()() — et les vexations (|u'il l'ail subir aux consorunialeurs. A la (in du règne, la livre de sel Unir coûte parfois jusqu'à |{() à M) Ivopcks; ils son! obligés, en outre, de l'aller cherclier aux magasins <le l'iOtat, parfois à soixante ou cent vcrsles de leur demeure, et souvent se voient forcj^s, par les Icbinovniks, à un a<'liat de beaucoup supérieur à leurs besoins. Le résullal, c'est (ju'en dépit de tous les artifices du lise, le produit du monopole n'est pas ee qu'on avait espéré; que la nourriture du peuple, déjà misérable, empire encore, et que b'S é-pidé-mies le dé-ciment. Les oukazes constatent tous ces maux, sans y porter remède. Il eût pourUtnt été facile d'employer celui que conseillait Pos.soehkof ', de frapper le sel, à son lieu de production, d'un droit d'accise modéré, et de le livrer ensuite à la vente libre. Avec l'accroissement naturel de la consommation, l'Ktat n'efit rien perdu, et le peuple eût gagné.
A l'exception des douanes — (jui lurent Ix'aucoup augmentées, moitié |)ar fiscalité, moitié par j)rotectionnisme — les autres impôts indirects comptent peu. Ils sont pourtant nombreux et variés. En 1699, Kourbatof a rapporté* d'Italie l'idée du ])apier timbré. Le Tsar avait déjà raj»porté d'Angleterre celle du monopole du tabac. fMus tard, il institua ceux des moulins, des bains, etc., etc., et jusqu'à celui des cercueils, qui, entreposés dans les monastères, y furent désormais vendus au prolit de l'État, et au quadruple de leur valeur réelle. D'autres taxes, celles, par exemple, sur les vieux costumes moscovites et sur les barbes, avaient une valeur plus politique que fiscale. Pierre tira plus de profit