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CONCLUSION

Un siècle s'est écoulé depuis que la France dans un sublime élan vers Tidéal, dans ie rêve superbe d'un état social tout de justice et de bonheur, a fait la Révolution. Toujours pronjpt aux sacrifices pour la réalisation de ses aspirations généreuses, le peuple français s'est soumis pendant cent ans aux épreuves les plus cruelles, afin d'assurer au genre humain lés bienfaits de la fraternité, de Tégalité et de la liberté. A-til réussi? Les résultats obtenus valent-ils les épreuves subies, les sacrifices accomplis? Qui oserait l'affirmer ?

La fratei*nité ? Entre les peuples elle se manifeste par la transformation de l'Europe entière en un

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vaste camp, où tous les hommes valides passent leur vie à s'exercer au maniement des armes les plus meurtrières que le génie de la destruction ait jamais inventées; tandis que la seule préoccupation de tous les gouvernftments est de retarder de quelques années, de quelques mois peut-être le moment fatal où toutes ^s jnteses s'entre-choqu^ront sur l'immense champ de bataille ^ui s'étend de la Seine au Volga et de la ^Itique à la Méditerrarïée;.. * '

Entre les*dlver%es classes de la société — les jalou- ' sics, les haines, une lutte féroce pour les jouissances

* de la vie. Le vol, l'assassinat et l'incendie considé- Vés autrefois comme de honteuses plaies sociales s^iit en passe de devenir des dogmes politiques

• qti'on prêche ouvertement aux mécontents, c'està-dire à l'immense majorité des hommes. Les fbrces tradilionnelles plus ou moins intactes, que la société doit à la période aîitérévolutionnaireja préservent encore momentanément du triomphe de ces doctrines... Voilà pour la fraternité !

L'égalité devant la loi existe dan3 tous les pays (la Prusse et le Mecklembourg peut-être exceptés), et surtout* dans le pays autocratique par excellence, qui n'a pas été efûeurô* par la révolution. Le tsar est placé *si haut*que tous les citoyens sont forcément égaux devant lui.

L'égalit^ réelle devant les jouissances de la vie

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suppose Tégalité réelle des capacités chez tous les hommes, — elle est donc contre nature et restera toujours un rêve monstrueux. L'égalité, eoi tant qu'aspiration légitime de Thomme vers les hauteurs, a toujours existé. L'égalité révolutionnaire en est Tantithèse, car elle consiste dans le désir d'abaisser les hauteurs, de réduire à- la médiocrité tout ce qui dépasse le' mveau commun ; aussi son triomphe marquerait-il la fin du monde civilisé. La nation française, grâce aux qualités et aux défauts qui font sa grandeur et sa gloire, est moins accessible qu'aucune autre à l'esprit égalitaire proprement dit. Le çentiment national persuade au Françg^s qu'il est le premier peuple de la terre ; le sentiment personnel lui donne la complète satisfaction de lui-môme quand il se* distingue de son voisin. Ces deux, sentiments profondément enracinés, dont la ^disparition est impossible et serait d'ailleurs un malheur pour le monde entier, excluent à tout jamais en France le règne de l'égalité rêyé par les démagogues.

La liberté? Qui s'en soucie encore? Les classes moyennes en sont revenues depuis longtemps, depuis qu'elles sentent que le libéralisme victorieux amènerait inévitablement la doramation des masses. La bourgeoisie vient d'ailleurs de sacrifier celle des libertés qui, par la réalité de ses résultats, lui te-

naît le plus au cœur — la liberté des échanges. En devenant protectionniste, elle a, sans s'en douter, hautement renié la liberté elle-même comme panacée universelle. Les ouvriers, eux, ne réclament des droits politiques que pour détruire la société existante, mais leurs aspirations, vont vers le despotisme le plus abject que le monde ait connu. Par les syndicats ils reviennent aux anciennes corporations, et, chaque fois qu'une grève leur fournit Toccasion de manifester leurs véritables tendances, nous les voyons attenter à la première et à la plus essentielle de toutes les libertés humaines — la li-

, b^rté du travail.

Qu'on ne s'y méprenne pas : l'esprit socialiste qui a envahi avec une telle violence le prolétariat du monde entier est la plus éclatante réaction contre les principes de la Révolution française ; sa victoire ne laisserait rien subsister de ce qu'il y a de bon et de grand dans l'œuvre de 89.

Les partisans de l'ancien régime, les vaincus sont seuls aujourd'hui en France à réclamer la liberté sous toutes ses fonnes, non qu'ils ea soient sincère^ ment épris, mais parce qu'elle est encore la meilleure arme pour combattre un gouvernement établi. Lejour où acommencéà pénétrer dans tous les esprits

judicieux la conviction que les libertés politiques sont surtout de merveilleux engins destructeurs de l'or-

drede choses existant, — elles ont été viiluellement condamnées, tout gouvernement digne de ce nom ayant précisément pour mission de défendre cet ordre de choses. 11 peut arriver que Tautorité se suicide par lâcheté ou aveuglement, mais on ne saurait lui en faire un devoir.

Le discrédit général dans lequel sont tombées les libertés politiques qui autrefois passionnaient tant les foules est tel à présent que, si un nouveau Polignac publiait de nouvelles ordonnances supprimant la liberté de la presse, — cette liberté fantaisiste que les journalistes ont euTesprit d'imposer à la naïveté du monde comme une liberté essen- ' tielle, identique à celle de penser — les reporters seraient certainement les seuls à descendre dans la rue, et encore ne serait-ce pas pour se faire tuer en défendant cette liberté si précieuse- pour eux...

Le parlementarisme lui-même, pour lequel tant de sang a été versé, s'enfonce bhaque jour davantage dans la déconsidération. Etc'est justice. Jamais système politique plus faux et plus funeste n*a été inventé. Ceux qui doivent être gouvernés sont ceux qui gouvernent; les imbéciles et les ignorants étant en majorité, c'est la majorité qui règne ; le gouvernement étant à la fois un art et une science, Tun et l'autre des plus difficiles — on le confie aux hasards des élections par le suffrage

universel. Le tirage au sort des gouvernants aurait^ chance de donner de meilleurs résultats. Toute réunion d'hommes même en majorité sensés commet généralement des bêtises quand elle agit en foule, et cela grâce à Téparpillement des responsabilités, à la diminution du total des intelligences, résultant de la soustraction qui se produit en réalité entre les intelligences individuelles, au lieu de l'addition qu'on suppose d'habitude, et à l'exagération des passions par leur multiplication : que peut-on attendre d'une assemblée où, quel que soit le mode de recrutement, les gens sensés sont forcément en minorité?

Voit-on les soldats décidant les opérations mihtaires à la majorité des voix ou les employés d'une banque, y compris les garçons de bureau, conduisant les opérations financières ? On n'a pas encore pu trouver le moyen de garantir les actionnaires des sociétés anonymes contre les abus et escroqueries d'administrateurs, qu'ils nomment eux-mêmes et sur qui ils ont le droit de contrôle le plus étendu ; il s'agit pourtant là de l'argent, chose plus chère à leur cœur que toutes les libertés politiques possibles! Personne ne doute qu'une maison de banque ayant une existence séculaire et des traditions d'honorabilité ne présente plus de garanties qu'une société de crédit anonyme, gérée par

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des administrateurs temporaires à responsabilité problématique ou plutôt nulle en réalité, bien qu'ils opèrent en apparence au grand jour et que leur choix dépende des actionnaires. Pourtant, quand il y va non plus seulement de la fortune, mais de tous les intérêts vitaux, il y a encore des gens assez aveugles pour les croire plus en sûreté avec des députés de hasard qu'avec des rois héréditaires.

Heureusement le nombre de ces aveugles ne cesse de décroître ; en France même la foi dans l'action salutaire du parlementarisme s'affaiblit tous les jours, et, s'il existe une aspiration commune à tous les Français, c'est le besoin instinctif, presque inconscient d'un pouvoir fort et stable, à l'abri des fluctuations et des incertitudes des majorités» parlementaires...

La France étant toujours d'une cinquantaine d'années en avance sur les autres peuples du continent, il n'est pas douteux que chez eux aussi ne se manifestent tôt ou tard le même désenchantement, la même désillusion et les mêmes tendances. La marée montante de la révolution sociale, le triomphe imminent des éléments destructeurs puissamment organisés, achèveront, nous l'espérons, cette évolution salutaire de l'esprit public en Europe, hâteront le retour de l'opinion vers les immuables principes de tout gouvernement et donneront à ceux

qui ont la responsabilité du pouvoir la conscience de leurs véritables devoirs.

La Russie, nouvelle venue parmi les puissances européennes, a eu le rare bonheur de conserver intact son gouvernement séculaire; elle s'est préservée des expériences révolutionnaires et des catastrophes qu'elles •entraînent. Elle a eu ses courts moments de vertige, mais la raison n'a pas tardé à revenir et l'équilibre à se rétablir. Ce n'est pas à présent quand la folie centenaire commence à se dissiper en occident, quand tous les esprits un peu clairvoyants comprennent, qu'en persévérant dans la route suivie, on aboutirait à des abîmes, où sombrerait la civilisation tout entière et qu'un pouvoir fort, puissamment armé et profondément pénétré du sentiment de ses devoirs, peut seul sauver le monde de l'anarchie, ce n'est pas à un pareil moment que l'autocratie russe pourrait songer à une abdication. Bien au contraire. Elle a une mission haute et noble à remplir. C'est à elle de prouver qu'un pouvoir héréditaire, absolu, sorti des entrailles de la nation dont il a suivi toutes les phases dans son propre développement, conscient des obligations inhérentes à l'autorité, qu'un tel pouvoir est parfaitement compatible avec tous les progrès bienfaisants, avec toutes les libertés civiles nécessaires, qu'il est la meilleure sauvegarde des droits de tous, l'institution poli-

tique la plus apte à protéger les faibles et à améliorer le sort des déshérités; que, planant au-dessus de toutes les divisions intestines, de toutes les convoitises individuelles, il personnifie mieux que tout autre la justice sur la terre. Un souverain autocrate fidèle à sa mission n'a qu'à voir, savoir et vouloir pour pouvoir; il ne dépend que de lui d'être grand et de faire bien.

Savamment apf^ués, les principes de l'autocratie, dont nous venons d'esquisser les lignes générales, rendront la tâche du souverain sinon aisée, du moins exécutable. Depuis longtemps les autocrates russes ont eu la sagesse de renoncer au rôle ingrat de gendarmes de l'Europe. Es ont mieux à faire : qu'ils rendent leur peuple grand et heureux,' qu'ils soient forts, justes, magnanimes — et ils prêcheront d'exemple.

Avant cent ans, l'Europe sera autocratique ou anarchiste...

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