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Bismarck und Russland. (Berlin, 1887, p

21. On est stupéfait de l'aveuglement de Napoléon III quand on étudie sa politique étrangère. Dans le dernier volume de l'histoirien von Sybel sur la fondation de l'empire germanique nous trouvons de curieux détails concernant les négociations qui ont précédé les événe-

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ments de 1866. En prévision du conflit avec l'Autriche, Guillaume écrivait à Napoléon, sous l'inspiration de Bismarck, une lettre autographe dans laquelle, avouant son dessein de s'allier avec l'Italie et de faire la guerre à l'Autriche, il demanda carrément à l'empereur quelles compensations la France comptait réclamer pour l'agrandissement de la Prusse. Rien de plus curieux que la conversation de Napoléon III avec M. de Goltz au reçu de cette lettre. Pendant tout l'entretien, il ne semble préoccupé que des succès du projet de Bismarck et il se garde de formuler une demande quelconque ! Bien plus, il promet d'user de son influence sur r Italie pour la faire adhérer à ralliance prussienne! M. de Bismarck, après avoir lu le récit de cette étrange conversation, s'empresse d'envoyer à M. de Goltz de nouvelles instructions lui enjoignant de ne jamais plus soulever la question des compensations et de répondre évasivement dans le cas où Napoléon y reviendrait lui même. Dans la réponse de Napoléon à Guillaume^ pas une allusion non plus à des compensations !

22, En janvier 1887, comme je plaidais devant le baron de Jomini — une des rares intelligences politiques de notre ministère des affaires étrangères, hélas l disparu depuis — la cause d'une entente franco-russe, il me répondit non sans une certaine impatience : « Ce n'est pas moi qu'il faut chercher à convaincre de la conformité des intérêts des deux pays. Si je n'étais pas par moi-même partisan d'une alliance franco-russe, je le serais par respect pour la mémoire de mon père qui a toute sa vie prêché à Napoléon P*" et à Alexandre !«' la nécessité de poursuivre une politique étrangère pa-

rallèle. Mais tâchez donc de faire comprendre aux Français que la Russie n'est pas un pays qui cherche à faire « des affaires » dans la politique étrangère; elle poursuit une politique traditionnelle et séculaire et ne peut marcher d'accord qu'avec un peuple qui, lui aussi est dans le même cas, qui ne change pas de système à chaque ministère, et de ministère à chaque changement de lune. »

23. La lourde conquête de la Pologne nous fut imposée par les luttes que depuis des siècles ce pays ne cessait de provoquer chez nous.

24. Unterredungen mit demFûrsten von Bismarck. (Berlin, 1889, p. 185.)

25. Le roi des Belges n*est que le prête-nom de TAngleterre à qui il vendra son empire du Congo le jour où cet empire vaudra la peine d'être acheté. Qu'on se rappelle aussi la dernière mission de Stanley et la concession royale accordée récemment à la South-African Association.

26. « Si l'Angleterre s'avisait pendant quinze jours d'être juste, elle ne subsisterait pas pendant trois semaines, » répondit un jour Pitt à Fox qui le savait, d'ailleurs, aussi bien que son adversaire, dont il ne combattait la politique que pour avoir le plaisir de la continuer lui-même.

27. C'est cet excès de zèle prussophile qui, aussitôt après la signature du traité en 1879, amena la retraite en apparence inexplicable du comte Andrassy.

28. On se souvient que le prince de Bismarck a essayé plusieui*s fois de démentir ces projets ou du moins

d'en atténuer la portée. Or, une brochure sensationnelle parue en 1890 à Kassel sous le titre « Videant consuies ne quid respublica detrimenti captât » et due à la plume d'un historien dont les attaches officieuses sont très connues, avoue franchement qu'en 1887 le parti militaire allemand, Waldersee en tète, réclamait une guerre immédiate contre la France et estimait que, vu Fétat où se trouvaient alors les préparatifs militaires de la Russie, il fallait passer outre aux représentations du gouvernement russe. L'auteur, un intime de Frédéric III, ajoute que le kronprinz d'alors partageait les vues du parti militaire et exprime le regret que le chancelier se soit laissé influencer par la crainte de la Russie.

29. Sait-on quel est à présent l'air le plus populaire dans l'armée russe? C'est la marche « En revenant d'ia Revue » I « Avec les sons de cette musique, disait Fhiver dernier un commandant de la garde^ je puis obtenir de mes hommes tout ce que je veux : quand ils sont exténués à ne plus pouvoir bouger, je n'ai qu'à leur faire jouer « En revenant d'ia Revue », et immédiatement toute fatigue est oubliée... »

30. Après son départ, le grand-duc Nicolas, sur les instances de plusieurs officiers supérieurs français, fut honoré d'une distinction tout à fait exceptionnelle : il obtint la médaille militaire dont jusqu'alors* Victor- Emmanuel, seul parmi les chefs militaires étrangers, avait été décoré, après la bataille de Palestre. Le général Gaillard fut un des promoteurs de cette démonstration significative qui toucha profondément le grand-duc. Nous eûmes l'honneur d'être alors chargé télégraphiquement de transmettre au président de la République

et au ministre de la guerre « ses sentiments de sincère reconnaissance pour cette distinction qui le rattachait à la glorieuse armée française et dont il était fier au plus haut degré ». M. Grévy avait pris, en effet, une large part à cette nomination, ce qui était d'autant plus méritoire que Tamhassade russe à Paris, selon sa louable habitude, s'y montrait hostile, de même qu'elle s'efforçait d'entraver toutes relations entre le grand-duc Nicolas et les chefs militaires français.

31. Ces articles et ces attaques contre nous ont été reproduits avec enthousiasme par le National-Zeitung et les autres journaux gallophobes. Mais il s'est trouvé à Paris une revue publiée en français et, d'ailleurs, toute confidentielle qui, sous un pseudonyme quelconque, a réimprimé, elle aussi, les factums du Messager de r Europe en y ajoutant quelques grossièretés ineptes de son propre cru. La Revue Britannique, — c'est d'elle qu'il s'agit — mentirait à son nom si elle n'était pas toujours foncièrement antirusse. Le profond mépris qu'inspirent en Russie M. Stassulewitsch et son Messager nous ont permis de dédaigner ces attaques.

Ce n'est pas par hasard qu'abordaat une question devenue d'une actualité si douloureuse dans ces derniers temps, nous la désignons comme la question des Juifs au lieu de lui laisser le nom de question juive, qu'on lui donne d'ordinaire. Nous ne comprenons pas plus en Russie un^ question juive qu'une question polonaise ou allemande. Il n'y peut exister que des questions russes, c'est-à-dire que tous les problèmes qui s'offrent à l'attention des hommes politiqi^es doivent être étudiés à un point de vue exclusivement national, e|t résolus dans le sens le plus conforme aux intérêts de l'État russe.

ïl faut absolument partir de là, si l'on veut arriver

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à une solution équitable et définitive du problème, et c'est pour avoir méconnu ce principe que le gouvernement piétine sur place depuis un siècle, accumulant maladresses sur maladresses sans autre résultat que de compliquer une question déjà assez épineuse, assez difficile par elle-même. Au moment présent, ces fausses mesures attirent à la Russie Tanimaclversion de tout le monde civilisé. Ses ennemis — et Dieu sait s'ils sont nombreux, — exploitent, en les exagérant, des faits déplorables, pour arriver à déshonorer le nom russe dans l'opinion européenne, tâche que leur facilitent d'une étrange manière les agissements cruels de certains fonctionnaires plus zélés qu'intelligents.

Toutefois, avant d'entrer dans le fond môme de la question, nous devons établir à la charge des détracteurs de la Russie trois faits qui atténuent de beaucoup la responsabilité du gouvernement russe. D'abord, il est absolument faux que^ celui-ci expulse ses sujets juifs du territoire national. Cette- expulsion n'a jamais été ni décrétée, ni opérée arbitrairement. On bannit les juifs de nationalité allemande ou autrichienne établis en Russie, ce en quoi les autorités russes se bornent à imiter l'exemple que la Prusse leur a donné il y a quelques années. Mais un Israélite sujet de l'empire ne peut quitter la Russie temporairement, que muni d'un passeport régulier,

OU pour toujours qu'après avoir obtenu sur sa propre demande la dénaturalisation, entourée en Russie de longues et coûteuses formalités.

Les violentes récriminations de la presse européenne contre l'expulsion des juifs de la Russie portent donc à faux puisque, dans là stricte rigueur des termes, il n'y a pas d'expulsion. La vérité, c'est que les juifs de certaines catégories ont ^té mis en demeure d'évacuer quelques viHes, dont le séjour leur était interdit, et que plusieurs même, qui comme artisans étaient autorisés par la loi de 186S à y résider, ont vu leur droit outrageusement méconnu. Ces expulsions motivées seulement par les criailleries ineptes de quelques journalistes, on les a accomplies avec une brutalité odieuse; on a ruiné des milliers de familles déjà peu aisées en les jetant sur le pavé et en les forçant ainsi à fuir leur patrie — tout cela est exact et déjà suffisamment honteux pour les fonctiennaires qui ont eu le triste courage d'exécuter ces mesures. Mais c'est rendre uiï*bien mauvais service aux infortunés israélites que de parler de leur expulsion en masse hors de la Russie. De pareilles exagérations ne peuvent qu'empirer une situation déjà assez pénible et nuire à ceux qu'on veut secourir — à supposer même que ce désir philanthropique soit bien sincère et sans aucune arrièrepensée.

314 LA aUSSIE CONTEMPORAINE.

Le second point que nous tenons à relever, rfest le tort considérable que font aux juifs russes les agissements maladroits et inopportuns de leurs coreligionnaires étrangers. Que ceux-ci s'efforcent de venir en aide à des malheureux obligés de fuir leur patrie pour se créer des moyens d'existence ailleurs — rien de plus naturel et de plus louable. Mais vouloir exercer en leur faveur une pression quelconque sur le gouvernement russe, prétendre traiter de puissance à puissance avec l'autorité impériale, enfin provoquer ou paraître provoquer l'émigration des juifs dans le dessein de les transporter, soit en Palestine, soit ailleurs, pour y fonder un royaume hébreu, tout cela est ridicule, grotesque et compromettant au plus haut point pour la cause même qu'on se propose de servir. De deux choses l'une : ou les juifs sont des sujets russes ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous les autres sujets de ce vaste empire, — alors que signifie cette intervention de leurs coreligionnaires étrangers ? Ou les détracteurs des juifs ont raison de leg représenter comme un peuple cosmopolite, incapable de s'assimiler au pays qu'il habite, — alors de quel droit réclame-t-on pour eux l'égalité civile et politique? C'est l'ingérence déplacée des Israélites du dehors qui, elle-même, fournit des arguments aux antisémites les plus enragés. Mais il y a ici en jeu

autre chose qu'une simple question de polémique. Les juifs russes souffrent cruellement de cette immixtion abusive et, si Ton n'y mettait un terme, elle pourrait amener de terribles catastrophes dont ces prétendus bieùfaiteurs seraient seuls responsables. Ce n'était pas assez de faire supporter à des malheureux, qui n'en peuvent mais, le contrecoup de toutes les baisses que les valeurs russes subissent sur les marchés internationaux, il ne suffît plus qu'on les accuse, eux qui végètent presque tous dans la plus profonde misère, d'être des accapareurs d'argent, parce qu'il existe à l'étranger des millionnaires de leur religion, — voilà que ces derniers s'avisent d'inviter les juifs à abandonner la Russie I S'il faut ajouter foi à une nouvelle que tous les journaux ont reproduite, un baron Israélite bien connu brûle d'envie de sacrifier quelques centaines de millions pour faciliter cet exode I Depuis quelques années déjà, les juifs russes se voient menacés de cette pluie d'or qui, étrange hasard ! finit toujours par tomber dans- la cagnotte d'un prince charmant mais prodigue. Nous sommes à peu près certain que cette fois encore ils en seront quittes pour la peur et- que les projets du baron resteront lettre morte. Mais si la menace seule est suffisamment désastreuse pour les juifs russes, son exécution serait la pire calamité qu'aurait enregistrée presque jusqu'à ce jour l'his-

toire juive, si riche pourtant en pages lamentables. L'idée de faire émigrer quelques millions de juifs qui habitent la Russie est en effet une des conceptions les plus folles et les plus chimériques qu'on puisse rêver. Qu'elle soit venue à lesprit de certains gouvernants ou de certains journalistes russes, cela ne sert qu'à démontrer la rareté de véritables notions politiques et gouvernementales en Russie- Un gouvernement qui condamnerait à l'émigration un vingtième de ses sujets commettrait un crime de lèse-nation absolument inouï. En même temps, cet aveu de son impuissance, ce testinumium paupertatis qu'il se décernerait ainsi à la face du monde entier le discréditerait bien autrement que toutes les clameurs de ses ennemis. Quand, pour assurer la soumission d'un pays récemment conquis et aspirant à recouvrer son indépendance, l'autorité procède au bannissement d'une partie de la population, cette mesure, pour commandée qu'elle soit par la raison d'État, n'en revêt pas moins un caractère fâcheux. Mais exposer en pleine paix cinq millions de sujets tranquilles et laborieux qui ne manifestent aucune tendance séparatiste et n'aspirent au contraire qu'à une union plus intime avec leurs concitoyens orthodoxes, dont ils souhaitent seulement de partager les droits comme ils en partagent déjà les charges, cela, c'est tout simplement une folie et,

grâce au ciel, une folie irréalisable. L'État russe n'a pas le droit de bannir de son territoire cinq millions d'habitants qui font partie intégrante du patrimoine séculaire des tsars. Il n en a pas non plus le pouvoir, attendu que sur ces cinq millions de sujets juifs il y en a au moins quatre millions neuf cent mille pauvres qui n'ont pas les moyens d'émigrer, et aucun pays au monde ne voudra recueillir une telle quantité de prolétaires crevant de faim. L'Angleterre et les États-Unis prennent déjà des mesures contre une pareille invasion ; les autres nations seront obligées de suivre leur exemple.

L'hypothèse d'une émigration totale est donc manifestement absurde. Quant à des exodes partiels, funestes aux juifs qui y prendraient part, ils ne le seraient pas moins à ceux qui resteraient en Russie. Le baron de Hirsch, dans son ambition d'une royauté juive, toute platonique d'ailleurs, ne se doute pas des catastrophes qu'amèneraient ses projets dont nous voulons bien ne pas discuter l'intention philanthropique. Ce qui devrait pourtant l'éclairer sur leur valeur, c'est le plaisir qu'ils causent aux antisémites russes. Ces messieurs sont enchantés de voir les juifs eux-mêmes travailler à la réalisation de leur rêve, et ils ne manquent pas de les y aider par une recrudescence de persécution. Le calcul est tout indiqué : si, sur une simple me-

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nace d'expulsion, les millionnaires Israélites font quitter la Russie à un million de leurs coreligionnaires, on n*aura qu'à redoubler de mauvais traitements à l'égard de ceux qui seront restés dans le pays pour les faire partir k leur tour.

Les émigrants, quelque peu nombreux qu'ils soient, périront par les maladies et la faim*. On ne transporte pas impunément dans un pays tropical des familles entières habituées depuis des siècles aux froids de la Russie. Une partie succombera à l'influence du climat, le reste à la misère. Nous n'ignorons pas qu'on se propose d'acheter des terres pour les distribuer aux réfugiés, mais c'est encore une utopie irréalisable que ce projet de colonies agricoles. Il est absolument impossible de transformer d'un coup de baguette en laboureur un citadin dont les ancêtres ont été, depuis tant de générations, violemment écartés des travaux champêtres. Il faudra des siècles d'acclimatement et d'adaptation pour ra-

1. Depuis que ces lignes ont été écrites, des centaines d'émigrés juifs retournent en Russie, après avoir perdu aux États- Unis et ailleurs le reste de leur petit avoir, et une partie de leurs familles mortes de misères et de maladies I Les juifs ne sont pas les seuls à périr dans ces émigrations à l'autre bout du monde : nous rappelons seulement les milliers de paysans polonais et italiens qui ont succombé au Brésil et les dizaines dé milliers qui rentrent dans leur patrie plus misérables que jamais, après avoir éprouvé les plus affreuses souffrances !

mener les juifs à leur condition primitive d'agriculteurs cultivant leur vigne et vivant à l'ombre de leurs oliviers. Le juif moderne, tel que Ta formé une persécution quinze fois séculaire, ne possède ni la force physique ni la force morale nécessaire pour se métamorphoser tout d'un coup en paysan. Sans doute, il. y a quelques milliers d'années. Moïse a accompli ce miracle de transformer une horde d'esclaves et de nomades en une nation agricole ; mais, pour y arriver, il a commencé par faire périr deux générations dans le désert ; TÉgypte était à deux pas de Palestine ; de plus, sa qualité d'envoyé de Dieu lui assurait l'obéissance de son peuple, et puis c'était Moïse, le plus grand législateur peut-être et certainement l'un des manieurs d'hommes les plus habiles que le monde ait connus, et enfin, dans cet exode des Hébreux, Moïse prêchait d'exemple. Avec toute son ambition, le baron de Hirsch ne peut se flatter d'égaler un tel homme. Il fera bien périr quelques centaines de milliers de juifs dans les déserts; quant à conduire les survivants dans la Terre promise, le plus sage est pour lui de renoncer à cette chimère, si tant est qu'elle ait trouvé accès dans son esprit en général plus positif.

Reste un troisième point que nous tenons à mettre en lumière, avant d'aborder le vif de la question. Tous les jours la presse tant allemande qu'autri-

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chienne cloue au pilori le gouvernement russe parce qu'il a osé s'attaquer aux juifs. Or, moins que personne les publicistes de Berlin et de Vienne sont en droit d'adresser ce reproche à la Russie, car c'est chez eux qu'a commencé la campagne antisémitique et les Russes n'ont fait, selon leur habitude, qu'emboîter le pas à l'Occident. Nous savons bien qu'en Europe, malgré le concours de quelques gentilshommes ruinés par des spéculations scandaleuses et furieux de voir les juifs réussir là où ils ont échoué, l'antisémitisme est surtout un mouvement socialiste, révolutionnaire limité aux bas-fonds sociaux, où l'on ne rêve que vol et pillage. Mais en Russie Vintelli^ gentzia cherche toujours à atteindre « le dernier mot de la science » ; aussi, dès qu'une folie quelconque se manifeste à l'étranger, elle trouve immédiatement dans nos classes éclairées des imitateurs fanatiques qui la poussent à l'extrême. LHntelligentzia est parvenue à entraîner à sa suite le gouvernement luimême, et nous avons cet étrange spectacle d'un régime autocratique se mettant à la remorque des socialistes les plus avancés de l'Europe! Si en Allemagne on a pu voir un instant le prince Bismarck coqueter avec les ennemis des juifs pour faire pièce à Lasker et à d'autres, le gouvernement a refusé avec dédain de s'enrôler dans la croisade antisémitique. Les fauteurs de cette agitation attendaient beaucoup

, de Guillaume II : or, les premiers actes du jeune empereur ont été de confirmer la nomination d'un Israélite au rectorat de Tuniversité de Halle, la plus protestante de toutes les universités prussiennes, et de renvoyer Tapôtre de Tantisémitisme, le prédicateur de la cour, Stocker, à ses chères études !

Mais en Russie, les doctrines subversives ont souvent rencontré un accueil favorable dans les sphères dirigeantes. Là où, malgré le caractère autocratique des institutions, le nihilisme a pu prendre racine et dominer presque la politique générale pendant une dizaine d'années, Tantisémitisme, non moins révolutionnaire, ne pouvait pas trouver une terre ingrate. Notons encore une analogie : le socialisme européen a réussi, sous la forme nihiliste, à s'implanter en Russie, nonobstant l'absence de la matière même, au profit de laquelle l'expérimentation socialiste pouvait se poursuivre, — à savoir le prolétariat industriel à peu près nul chez un peuple essentiellement agriculteur. Même chose pour l'antisémitisme: — ici encore la matière à exploiter manque complètement. Le juif est abondant, trop abondant même en Russie, mais le juif riche et capitaliste y est excessivement rare. Stocker et Lueger perdraient leurs peines, s'ils se mettaient à piller les juifs russes ; ils trouveraient chez eux de tout autres richesses que celles qui les tentent. Aussi l'antisémitisme qui, nous ne saurions

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trop le répéter, n'est qu'une des faces du socialisme, une des formes de la protestation contre la puissance du capital, contre Taccumulation des richesses dans certaines mains — (tout Tantisémitisme français se résume dans la jalousie qu'excite la puissance financière des Rothschild) — n*a pas de raison d'être en Russie par cela seul, que la population juive y croupit dans une pauvreté abjecte, que parmi tous les israélites de l'empire on ne trouverait pas dix millionnaires authentiques... La Russie aurait été trop heureuse de posséder même une petite réduction de la maison des Rothschild: cela lui aurait enfin permis de se passer de l'étranger pour ses emprunts: avantage immense, surtout en temps de crise nationale.

Si la question des juifs est devenue en Russie une question brûlante et demande à être résolue sans retard, c'est pour de tout autres raisons que ne le pensent les braillards d'une certaine presse qui, trop habitués à tremper leur plume dans la boue, s'imaginent avoir trouvé une solution quand ils n'ont fait que remuer des immondices. .

Oui, l'existence de cinq ou six jnillions de juifs sur le territoire russe dans les conditions actuelles est un fléau pour le pays ; oui, il y a lieu de chercher un remède efficace à la situation présente qui ne peut pas se prolonger sans danger pour la patrie. Mais les

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•antisémites se trompent à la fois et sur les causes du mal et sur les moyens de le guérir. La vérité, en ce qui concerne le péril juif, la voici : il est malheureux pour yn grand pays de posséder une population pauvre et misérable de cinq millions d*habitants ; pour la Russie, État homogène dont la population en immense majorité professe les mêmes convictions politiques et religieuses, il est non moins malheureux qu'un vingtième de ses habitants s'isole du reste de la nation par ses mœurs et ses croyances; le pire est, enfin, que ces dissidents d'origine étrangère habitent précisément des provinces frontières, dont la réunion à l'empire est relativement récente et dont l'esprit est resté, en partie, plus ou moins sourdement hostile à la domination russe.

Par ce qui précède, on voit que la question juive présente en Russie un caractère tout à fait spécial et sans aucune analogie avec ce qu'on appelle le mouvement antisémitique dans certains pays européens. Là, c'est l'accaparement des richesses (jue reprochent aux Israélites des démagogues envieux ou quelques hobereaux dont les entreprises financières, maladroitement conçues, ont abouti à des désastres. En Russie, au contraircj c'est l'excessive pauvreté des juifs qui constitue leur danger pour l'État. Nous avons déjà dit qu'on aurait peine à trouver parmi les cinq

millions d'israélites russes une dizaine de millionnaires véritables. Si on y ajoute cinquante ou même cent mille juifs en possession d'une certaine aisance variant entre cinq et cent ou deux cent mille roubles, on aura largement fait le compte de toutes les fortunes juives qui existent en Russie. Le reste, c'est-à-dire quatre millions neuf cent mille individus, se compose de prolétaires vivant au jour le jour, manquant le plus souvent de travail régulier et obligés de recourir à tous les expédients possibles pour ne pas mourir de faim.

Non moins funeste est l'agglomération des juifs dans les gouvernements frontières, où leur présence au milieu de populations encore mal assimilées ne fait que grossir le nombre des éléments étrangers, sinon hostiles à la Russie.

Étant donnée la regrettable situation que nous venons d'analyser, la tâche d'un homme d'État chargé d'y porter remède semble tout indiquée : fournir à la population juive, sobre et laborieuse en réalité, tous les moyens de sortir de sa profonde misère, la mettre à même de gagner sa vie par un travail régulier et rémunérateur, la disséminer dans toute l'étendue de l'empire, au lieii de la tenir parquée dans les gouvernements frontières, enfin s'appliquer à la fondre dans la population indigène, dont la séparent actuellement sa religion et ses mœurs.

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Chacun des points de ce programme est certainement très ardu et nous sommes loin d'en méconnaître les difficultés d'exécution. Il faudra de longues années d'un travail pénible et systématique pour arriver à des résultats appréciables. Mais, la question une fois posée dans ses vrais termes, sa solution n'est assurément pas plus irréalisable que celle de mille autres -questions politiques.

Par malheur, nos gouvernants n'ont jamais sérieusement essayé une solution politique du problème; ils ont toujours préféré la résoudre par des mesures simplement policières, en entassant pendant un siècle lois sur lois, décrets sur décrets.* Ces règlements aussi oppressifs qu'ineptes étaient le plus souvent contradictoires, mais tous pourtant allaient à rencontre du but à atteindre : tous tendaient à enlever aux sémites leurs derniers moyens d'existence, à les emprisonner par force dans les provinces frontières et à empêcher à tout prix leur fusion avec la population rusge. Ce n'était pas assez de chercher à résoudre un problême politique complexe par des mesures policières, on choisissait cellesijui étaieat les plus propres à aggraver le mal ; et on s'étonne aujourd'hui qu'il ait pris des proportions redoutables l Ajoutons que l'administration ne se piquait d'aucun esprit de suite : jamais un règlement n'était appliqjué durant un laps de temps assez

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long pour qu'on pût en observer les effets. Chaque année, chaque mois presque, le régime imposé aux juifs subissait quelque nouvelle modification destinée seulement à faciliter à la police l'exploitation éhontée d'une population déjà suflîsamment misérable. Et qu'on ne croie pas que les policiers subalternes soient les seuls à commettre ces exactions ; nombre de hauts dignitaires n'ont pas dédaigné de prélever leurs parts sur les fortunes juives dont ils condamnaient sévèrement la provenance...

Le gouvernement est arrivé ainsi à exaspérer une population frontière qui ne demandait pas mieux que de devenir Russe d'esprit et de sentiments; les cinq millions de juifs qu'on s'est aliénés, joints aux huit ou dix millions de Polonais et d'Allemands des provinces Baltiques, dont une administration tracassière a ravivé les tendances séparatistes, cela fera, en cas de guerre, une jolie masse d'hommes prêts à saluer avec enthousiasme l'invasion d'une armée ennemie: beau résultat vraiment, et digne des grands politiques appelés à gouverner le plus vaste empire du monde!

Si encore ces agissements trouvaient leur excuse dans une véritable haine de races, dans une inimitié invétérée de la population russe à l'égard des juifs ! Mais non, le peuple russe n'a aucune hosti-

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lité préconçue contre les sémites. Certes, il y a dans les classes populaires des croyants sincères, qui maudissent encore les juifs parce que leurs ancêtres ont crucifié le Sauveur. Mais le paysan russe, comme nous l'avons déjà mentionné et comme le prouve assez le raskol, est très ami des controverses théologiques, — il est donc à même de se rendre compte que Dieu, en envoyant son Fils sur la terre, prévoyait parfaitement sa mort sur la Croix; sans ce sacrifice le salut du monde et la naissance du christianisme auraient été impossibles. Le clergé russe, en général très toléraat, n'aurait pas besoin de grands efforts pour amener les paysans à comprendre combien il est insensé de faire expier aux juifs de notre génération un acte prévu par Dieu, comme condition indispensable pour Taccomplissement de la mission divine du Christ...

Assurément les excitations quotidiennes de la presse, les calomnies et les injures qu'elle déverse sur la population juive n'ont pu rester sans effet sur certains esprits incultes ; néanmoins les dernières expulsions de juifs accomplies à Moscou ont soulevé de vives protestations précisément dans les cercles marchands de la ville qu'on représentait comme les plus antisémitiques et, sans l'intervention de certaines influences, le mécontentement causé par ces

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mesures se serait traduit d'une façon autrement énergique encore.

Quant à ce qu'on appelle « Tintelligence » russe, son hostilité est toute récente et complètement factice. Il n'y a pas bien longtemps, elle fraterni sait avec les juifs et se jetait dans leurs bras avec un enthousiasme aussi peu motivé d'ailleurs que l'est sa haine présente. Dépourvue de toute indépendance intellectuelle, cette classe obéit dans tous SCS mouvements aux impulsions d'en haut, alors môme qu'elle se croit en opposition radicale avec le pouvoir.

La campagne antisémitique menée en ce moment avec tant de violence n'a pas d'autre origine que le zèle de serviteurs trop empressés qui exagèrent, ou plutôt qui interprètent à faux les intentions pré sumées de leur maître. Habitués que nous sommes à parler sans ambages, nous ne craindrons pas de toucher à un point extrêmement délicat, qui constitue à l'heure présente le nœud même de la question juive en Russie. Notre profond et inébranlable loyalisme nous fait de la franchise un devoir, mais en même temps il nous préservera de toute parole, de toute pensée irrévérencieuse.

Les journalistes peu lettrés qui aboient aux juifs russes dans leurs organes, les fonctionnaires qui s'ingénient à inventer chaque jour quelque nouvelle

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mesure de proscription contre les sujets israélites de Tempereur de Russie S tous sont mus au fond par le désir de complaire au maître, au suprême dispensateur de toutes les grâces et aussi de toutes les disgrâces : on suppose à Alexandre III peu de sympathie pour les juifs, cela suffit. Et, fait caractéristique pour la hauteur d'âme de ces courtisans, pas un n'a le courage d'avouer le véritable motif qui le guide, et ne se doute pas, que par là môme

1. La récente expulsion des juifs d'Askabad est certainement un comble dans cette série d'inepties. 11 y a une dizaine d'années, le comte Ignatieiï qu'on n'accusera pas sans doute de nourrir des sympathies exagérées pour les juifs, trouvant à bon droit ceux-ci trop nombreux dans les gouvernements de l'ouest, résolut d'en déverser une partie dans les provinces de l'Asie centrale, alors fraîchement conquises. C'était un projet très sensé et qui, exécuté d'une façon systématique, aurait assurément facilité la colonisation de ces contrées presque désertes, n'ayant pour la plupart qu'une population indigène nomade et rcfractaire à la vie civilisée. Les juifs russes établis dans ces provinces n'auraient pas tardé à devenir les instruments d'un actif échange de marchandises entre l'Orient et la Russie; ils se seraient faits les agents habiles des fabricants russes et leur auraient ouvert de larges débouchés en Asie, comme ils ont déjà ouvert à l'industrie de Moscou de vastes marchés dans le sud et l'ouest de la Russie. Mais le bruit parvient à Askabad que la persécution des juifs est à l'ordre du jour dans la métropole, et un gouverneur nouvellement installé dans ces provinces, comprenant comme tous ses collègues le mot « gouverner » dans le sens de « molester », s'avisa d'expulser les commerçants juifs de l'Asie centrale! I

il jette un blâme sur le souverain. Il est en effet aussi répréhensible de vouloir faire mystère des sentiments de l'empereur, comme s'ils n'étaient pas avouables, qu'il est criminel de s'en inspirer pour commettre des actes iniques, qui certainement répugnent à son haut esprit de justice. Qu'Alexandre III n'éprouve guère d'inclination pour les juifs, il en a parfaitement le droit. On a beau être le souverain de cent millions de sujets, on n'en est pas moins homme, partant susceptible de sympathies et d'antipathies qui le plus souvent ne se raisonnent pas. Nous dirons plus, l'éloignement d'Alexandre ni pour ses sujets israélites nous parait non seulement très naturel, mais même très légitime et très fondé. Quels sont, en effet, ceux d'entre eux que l'empereur de Russie a pu juger de visu? Des financiers parvenus, sans instruction aucune, ne parlant même pas purement le russe, arrivés à la fortune par des moyens peu avouables, étalant un luxe grotesque et souvent d'une morahté douteuse. D'autre part, sont-ce les juifs compromis dans presque toutes les conspirations nihilistes, où ils jouent d'ordinaire un tôle prépondérant, qui doivent conquérir à leurs coreligionnaires les sympathies du tsar? Ou les publications radicales comme le Novosti et le Wiestmk Evropiy dans lesquelles des écrivains juifs sans talent et sans vergogne versent à des milliers de

lecteurs le poison de doctrines subversives dont ils ne saisissent, d'ailleurs, eux-mêmes ni le sens ni la portée?

En Russie, comme presque partout, les juifs ont le grave tort de se poser en ultra-libéraux et de faire montre d*un progressisme outré et intolérant qui forcément révolte contre eux tous les éléments gouvernementaux et conservateurs sans, du reste, leur concilier le moins du monde les éléments révolutionnaires. Ce sont deux juifs, Marx et Lassale, qui ont créé le socialisme contemporain; cela n'empêche que le mouvement antisémitique ait pris naissance et grandi sur le terrain socialiste. En France, des noms israélites ont été mêlés d'une manière très regrettable aux plus iniques persécutions religieuses et aux plus indignes attaques contre le catholicisme. En Allemagne, les Lasker et les Bamberger n'ont jamais pu comprendre que ce n'était pas à eux, nouveaux venus dans la patrie allemande qu'il convenait de susciter des obstacles au prince Bismarck, en train de fonder l'empire germanique. Et pourtant la vraie place des juifs serait à présent parmi les conservateurs, du côté des gouvernements, seuls intéressés à les défendre contre les menaces de la révolution sociale. I^es véritables intelligences politiques parmi les israélites l'ont parfaitement compris, comme le prouve la situation

éminentc que se sont faite les Disraeli, les Stahl, les Simson et autres conservateurs.

Même manque de tact et de sens commun chez les juifs russes : tous les organes qui font une opposition systématique au gouvernement actuel (le défunt Poriadok, le Wiestnik Evropi, les Novosti) se trouvent entre leurs mains ou sont subventionnés par eux, et ils s'étonnent de la répugnance qu'ils inspirent à l'empereur de Russie I

Mais quelque naturelle que soit l'antipathie dont cinq millions de juifs sont Tobjet par la faute de quelques centaines de parvenus, de quelques milliers de nihilistes et de folliculaires radicaux, s'ensuitil que ces millions aient perdu leur droit à l'existence et doivent être traités en parias? Le tsar peut éprouver plus ou moins de sympathie pour telle ou telle des nombreuses populations qui habitent ses vastes États, mais il est trop pénétré de la grandeur et de la sainteté de sa haute mission pour autoriser d'odieuses persécutions sans* autre motif qu'une antipathie personnelle. 11 sait très bien qu'il doit à tous ses peuples la même équitable protection, à quelque race, à quelque religion qu'ils appartiennent, et nous ne doutons que les intérêts de ses sujets Israélites ne lui soient aussi chers que ceux de ses sujets chrétiens, musulmans, bouddhistes ou idolâtres, car la prospérité générale de

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Tempire est liée à celle des diverses populations dont il se compose. Les juifs paient tous les impôts, y compris celui du sang, et, malgré l'oppression qu'ils endurent, leur fidélité ne s'est jamais démentie. Les chasser de la Russie soit en décrétant leur expulsion, soit eu les mettant à force de vexations dans la nécessité de s'expatrier, ce serait porter atteinte au patrimoine que le tsar a hérité de ses ancêtres et ce n'est certes pas Alexandre III qui consentira à une diminution quelconque de son empire.

Que deviendrait, d'ailleurs, l'humanité si les antipathies de classes ou de races devaient aboutir à l'anéantissement des unes par les autres ? Ce serait à l'extérieur et à l'intérieur une guerre d'extermination perpétuelle : autant vaudrait retourner tout de suite dans les cavernes!

Seuls des sous -ordres sans aucune ouverture d'esprit, des fonctionnaires serviles, avides de distinctions et de rapines pouvaient trouver dans le peu de sympathie du souverain pour les juifs une raison d'exercer ces honteuses persécutions qui n'ont déjà que trop duré pour l'honneur de la Russie.' C'est presque commettre un crime de lèse-majesté que de vouloir transporter dans les sphères élevées où plane l'esprit du tsar les haines et les convoitises mesquines qui animent certains proscripteurs.

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Les ministres, les gouverneurs et les subalternes qui cherchent à leurs mesures maladroites une inspiration auguste n'ont en réalité qu*un but: marquer aux yeux de leur souverain la complète impuissance, où ils sont de résoudre d'une manière politique un problème complexe. Toute leur sagesse gouvernementale se résumant dans la fameuse alternative; «punir ou récompenser, » (voir plus haut, p. 68) ils mettent tout en œuvre pour arriver à l'extermination des juifs.

La solution de la question juive en Russie réclame pourtant d'autres procédés que ceux qui sont à la portée de tout chef canaque. Nous allons en indiquer quelques-uns dont, nous en sommes convaincu, l'application ferme, méthodique et intelligente aurait tout d'abord l'avantage d'enlever à la question son caractère aigu et irritant ; à la longue ces mesures pourraient amener un état de choses réellement conforme aux intérêts de la Russie, et — ce qui ne gâte rien — aux exigences de la plus élémentaire humanité.

Au préalable, nous devons, quoi qu'il nous en coûte, toucher à quelques accusations auxquelles les juifs ne cessent d'être en butte et qui, pour avoir été répétées à satiété, n'en sont pas moins d'une fausseté criante. Les discussions historiques sur les destinées de la race sémitique n'intéressent aucu-

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nement le peuple russe. Mais les griefs dont nous parlons constituent le plus sérieux obstacle à une équitable solution de problème, encore que les enquêtes les plus minutieuses en aient depuis longtemps prouvé rinanité. Bien des préventions se dissiperaient à la lumière de l'évidence si le gouvernement russe se décidait à publier le résultat des longues recherches entreprises, dans un esprit d'hostilité systématique contre les juifs, par la fameuse commission Pahlen. Mais, à défaut de cette publication, il suffirait d'un peu d'équité pour reconnaître combien sont calomnieuses les accusations, même les plus courantes, celles qui, à force d'être reproduites depuis un temps immémorial, sont devenues légendaires. Ainsi c'est un lieu commun de dire que les juifs ruinent par l'usure la population des campagnes. Des documents d'une authenticité irréfragable — par exemple, l'enquête officieuse sur la situation du paysan russe faite par M. Sazonof et publiée dans son rapport S démontrant qu'en effet le moujik est pressuré et ruiné par des usuriers dont les pratiques odieuses dépassent tout ce qu'on peut voir en ce genre dans les pays même les moins policés. Citons quelques faits. « Il résulte

1 La propriété foncière des paysans dans le district de Porkiîow. Saint-Pétersbourg 1890. -- Nous citons d'après le résumé publie dans le Wiestnik Evropi du mois d'octobre 1890.

de lenquôte de M. Sazonof que, dans un district, les dettes des paysans portées sur les livres de bailliage atteignent 2 493 000 roubles ; sur ce chiffre il est dû aux usuriers 1 530 000 roubles. Les intérêts à payer pour les dettes s'élèvent à 497 000 roubles, trois fois plus que le montant des contributions . Les débiteurs sont forcés de travailler pour leurs créanciers et n'osent ni vendre à d'autres les produits de leur industrie, ni protester contre le dommage qu'on leur cause en les trompant daas les comptes ou en leur faisant fausse mesure. Cet état de choses s'observe également dans les différentes provinces de la Russie. Quand ils ont assuré leur créance par des lettres de change, des reçus, des titres négociables et autres, les créanciers tiennent les débiteurs sous la menace continuelle d'une ruine complète. Abusant de leur influence et de l'ignorance des paysans, ils ne rendent pas les billets soldés et souvent se font payer plusieurs fois le même effet. Le taux de cent pour cent constitue un phénomène ordinaire, mais parfois l'intérêt revient h trois cents et même à huit cents pour cent par an. L'argent obtenu à des conditions si onéreuses est surtout affecté au payement des impôts, exigés en temps inopportun et toujours avec une rigueur impitoyable. Telle est à présent la somme des corvées faites par les emprunteurs en payement de leurs dettes que le paysan

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ne travaille pas moins de quatre jours par semaine pour autrui, c'est-à-dire plus qu'au temps du servage. »

Autre exemple : « L'histoire de la façon dont une partie des terres des paysans fut engagée à la banque municipale de Porkhow est curieuse au plus haut degré. Depuis longtemps Fadministration de la banque pressait les paysans d'engager leurs terres en leur démontrant comme quoi cette opération financière était avantageuse et sans danger. « On nous a entraînés à la banque comme les » pécheurs dans l'enfer* dirent plus tard les paysans. Le besoin d'argent pour faire les semailles après les dommages causés par la grêle et la mauvaise récolte de 1885 trancha la question en faveur de l'engagement projeté. La banque reçut hypothèque sur 2 3:20 dessicUines et dût prêter en tout 23 SS4 roubles.

» Les paysans firent l'opération hypothécaire, mais n'obtinrent pas l'argent. Sous prétexte qu'elle n'avait pas de fonds disponibles, la banque ne livrait la somme promise que par fractions tout à fait insignifiantes, à différents termes. Aussi les fondés de pouvoirs des sociétés de paysans devaient-ils faire à plusieurs reprises le voyage de la ville et parfois sans aucun résultat. Les intérêts étaient calculés sur le montant total du prêt convenu et ils étaient retenus intégralement pour une année d'avance, en sorte

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que les paysans payaient tout de suite les intérêts d'une dette nominale future. La banque en était quitte avec de petits versements, même, en nature, par exemple en avoine. « Nous aurions accepté non » seulement de Tavoine mais du tabac, ont dit les » paysans. Si seulement nous pouvions leur arra- » cher quelque chose, nous étions contents comme » si nous recevions une chose due et non un prêt. » Nous avons convoqué toutes les autorités villa- » geoises et urbaines, nous avons même fait des » voyages de nuit. On beuglait comme des vaches ! » Voilà comment nous avons fait rengagement ! » Nous avons erré honteux jusqu'au point du jour. » Nous pensions nous tirer d'affaire et nous nous » sommes mis dans des embarras encore pires. Ils » ont fait de nous ce qu'ils ont voulu. »

» Deux petits villages seulement reçurent le prêt en une fois; les autres durent revenir à là charge dix, vingt, trente et même trente-cinq fois. Écoutons les doléances du mir de Krivoukha : « Nous ar- » rivons, — pas d'argent, on a beau braire, on n'ob- » tient pas un kopek. Nous sommes allés trente- » cinq fois, à trois, à quatre, à cinq. Vingt-quatre » ont été à la fauchaison, espérant qu'on ne refu- » serait pas l'argent. On nous a donné seize roubles » et nous en avions dépensé dix. Nous nous sommes » mis à genoux, nous avons supplié en pleurant. S'en

» aller sans pain, quand chez vous on vous attend » sans pain, cela fait venir les larmes aux yeux. » Les agents de la banque promettaient de verser Targent dans quinze jours et d*ici là conseillaient aux paysans d'engager leurs objets mobiliers. En attendant le prêt, les malheureux engagèrent tout ce qu'ils purent à des usuriers. L'argent que cette opération leur rapporte était remboursable à courte échéance. Naturellement ils ne purent rien dégager par suite de refus ultérieure de la banque, et ils perdirent tout le mobilier qu'ils avaient mis en gage pour une bouchée de pain. Ces plaintes étaient celles de presque tous les villages. L'argent si difficilement obtenu de la banque était employé à acheter du pain, des semences, du foin... Au prix des plus grands efforts la })lupart des paysans pouvaient à peine se procurer assez de subsistances pour ne pas mourir littéralement de faim... »

Jamais l'exploitation, la spoliation et Tescroquerie n'ont été poussées plus loin. Mais quels sont ces usuriers et où se passent ces actes odieux et criminels sous l'œil bienveillant d'une police concussionnaire ? Dans le gouvernement de PskowS où les juifs ne sont pas autorisés à résider et ces misérables exploiteurs s'ap-

1 . Le Nouveau Temps du 3 novembre 1890 raconte des cas où les paysans payaient aux Koulàki jusqu'à 2500 pour cent par an.

pellent la Banque de la ville de Porchow, Prokofief, Kliilouëf, Lebedew, Boulka, Isakof; toi» sont des Russes pur sang, des orthodoxes avérés. Si les juifs pratiquent l'usure au préjudice du moujik, ils ne sont pas les seuls à exercer ce honteux métier. Bien plus, jamais les juifs n'ont perçu un intérêt de huit cents pour cent et jamais ils n'auraient osé pousser la rapacité jusqu'aux limites extrêmes que nous venons de citer; la police, toute vénale qu'elle est, ne leur aurait pas permis d'aller aussi loin; d'ailleurs, les paysans exaspérés se seraient fait justice eux-mêmes, s'il ne s'était agi que de juifs. La vérité est qu'en Russie, partout où résident les Israélites, le taux du prêt même usuraire est beaucoup plus bas que là où l'usure est pratiquée exclusivement par les orthodoxes; cela ne tient pas à des scrupules particuliers qui n'existent pas plus chez les usuriers juifs que chez les usuriers chrétiens, mais à la concurrence acharnée que toujours et partout les juifs se font entre eux pour s'arracher le pain de la bouche. Leur prétendue solidarité est une pure invention des antisémites qui leur en font un crime, tandis qu'il faudrait plutôt les en louer si elle était réelle. En fait, dès qu'un juif s'installe quelque part et trouve un gagne-pain plus ou moins pénible ou rémunérateur, mais surtout rémunérateur, immédiatement dix autres accourent pour lui faire concurrence et, en général,

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ils ne réussissent qu*à lui nuire, sans être plus avancés eux-mêmes. Cet égoïsme est un défaut des jui%. mais un défaut des plus avantageux pour la population au milieu de laquelle ils s'établissent, car les rivalités commerciales amènent toujours la baisse des prix et rendent tout monopole impossible.

Dans tous les cas, ce n'est pas en expulsant les juifs tjue le gouvernement russe délivrera les paysans et le menu peuple du fléau de l'usure ; il ne fera par là qu'en accroître les ravages. Heureusement, bien d'autres moyens sont à sa disposition pour empêcher les moujiks d'être ruinés par les Koulaki tant juifs qu'orthodoxes : il n'a qu'à organiser le crédit agricole dans les campagnes, provoquer dans les villes l'établissement des monts-dc-piété et déployer une sévérité implacable non seulement contre les usuriers, mais encore contre les administrations louches qui trop souvent se font leurs complices. Pour protéger le paysan russe, le gouvernement devrait aussi édicter une loi déclarant nulles toutes les dettes contractées au cabaret et tous les prêts même sur gage faits chez le cabaretier. Toutes les législations admettent l'exception de jeu ; nos paysans ignorent le jeu, mais, hélas ! ils ont la passion de Teau-de-vie; — pourquoi ne pas les protéger par une loi admettant l'exception d'ivrognerie ? Mais c'est surtout le ministre des finances qui est

à môme d'éviter aux paysans les dangers de l'usure : il peut y arriver en amendant le mode inepte et ruineux de la perception des impôts. Par une aberration étrange, les contributions sont toujours exigées au moment où le villageois — qui ignore l'économie — est tout à fait à sec, par exemple, longtemps avant la rentrée des récoltes. Le malheureux est dqnc obligé ou de vendre à vil prix ses céréales Picore sur pied ou de les engager, et nous venons de voir à quel taux. Trop souvent, malgré cela, il ne peut se libérer envers le fisc, et alors il doit vendre son bétail, à moins que le fisc lui-même ne se charge de cette belle besogne. Dans l'un ou l'autre cas le paysan est ruiné et, comme là ou il n'y à rien le fisc perd ses droits, cette manière insensée de percevoir les impôts est aussi onéreuse pour le trésor que désastreuse pour le contribuable. M. Wychnegradski, un peu trop emballé sur des combinaisons financières qui, il est vrai, se présentent bien dans un exposé de budget et de temps en temps rapportent même de petits bénéfices, à moins qu'elles ne servent à dissimuler de très grosses pertes, — mais qui en tout cas n'ajoutent rien à la richesse du pays ni à sa force imposable, — M. Wychnegradski, disons-nous, ferait bien, dans l'intérêt du paysan, cette véritable base de la puissance russe, de consacrer une partie de son activité dévorante à modifier le

ruineux système de perception des impôts. Le bienêtre de la population rurale rétablirait l'équilibre du budget d'une manière bien autrement solide et durable que toutes les conversions et tous les jeux d'écritures,dontnous apprécions hautement,d'ailleurs, ringéniosité et Thabile agencement. . .

Les persécutions les plus impitoyables exercées contre les juifs ne pourront remplacer cette sollicitude du gouvernement pour le paysan ; tout au plus aggraveront-elles sa misère en renchérissant les objets de première nécessité et en lui rendant plus difficile la vente de son blé par la suppression de la concurrence. Ce n'est vraiment pas de ce côté que doivent se porter les efforts de nos gouvernants.

Un autre grief mille fois articulé contre les juifs par la presse russe, celui de malhonnêteté dans les transactions commerciales, est-il beaucoup plus sérieux? Le Nouveau Temps, qui occupe une place d'honneur dans la campagne antisémitique, a publié il y a un an une série d'articles très remarquables sur les défauts des commerçants russes dont il résume la tendance dans la phrase : « Nie nadouiesch, nieprodasch (si tu ne trompes pas, tu ne vendras pas). » Étant donné ce pli des commerçants russes, pourquoi demander aux juifs d'être meilleurs que leurs confrères orthodoxes ? L'égalité suffît.

Le reproche s'adresse-t-il au genre d'affaires que

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les juifs pratiquent de préférence : la commission et la banque? Mais au contraire il faudrait leur savoir gré de s'adonner à des occupations qui sont rame de l'industrie et du commerce, en Russie surtout où l'indolence des négociants n'a d'égale que leur routine. Les grands industriels de Moscou et de Lodz n'ignorent pas ce qu'ils doivent aux commissionnaires israélites qui, en leur ouvrant d'immenses débouchés, leur ont permis de centupler leur production. Aussi, lorsqu'on a expulsé les juifs de Moscou, le désespoir des fabricants de cette ville, pour n'avoir pas sa source dans des considérations d'humanité et de charité chrétienne, n'a pas laissé d'être très sincère.

Les banquiers juifs en Russie rendent-ils moins de services ? On ne le dirait pas en voyant qu'à Pétersbourg les deux plus grands établissements de crédit, les seuls qui méritent véritablement ce nom, se trouvent entre des mains juives. M. Wychncgradski aurait-il pu accomplir toutes ses opérations financières si compliquées, sans les conseils des juifs qui dirigent ces maisons? Nous ne parlons même pas du concours que lui ont prêté les banques juives étrangères. Le baron Stieglitz qui a joué un si grand rôle dans la vie financière de la Russie, n'était-il pas le descendant des juifs d'Arolsen (Waldek)?

Les Russes orthodoxes sont-ils capables de s'occuper

d'affaires de banque? Cette question peut paraître oiseuse au premier abord, mais elle n'en est pas moins sérieuse au fond. On sait que les catholiques n'ont jamais pu faire de vrais banquiers. En France, par exemple, la haute banque pro])rement dite est protestante ou juive. Le même fait s'observe en Angleterre, en Autriche et ailleursc On trouve parmi les catholiques des financiers éminents, des industriels de premier ordre, mais point de grands banquiers. Toutes les fois qu'ils ont voulu fonder une véritable banque, leurs tentatives ont régulièrement abouti à des catastrophes ayant souvent pour épilogue des poursuites judiciaires. La banque Lengrand-Dumonceau, TUnion générale, la Banque romaine et bien d'autres que nous pourrions citer sont encore présentes à toutes les mémoires. Les antisémites disent que ces établissements ont succombé sous les efforts des juifs et les imbéciles le croient." Attribuera-t-on à une conspiration sémitique le krach tout récent de la Caisse pontificale administrée par des cardinaux et autres dignitaires de l'Église?

Cette étrange incapacité des catholiques pour les affaires de banque, incapacité dont le pourquoi ne nous apparaît pas encore bien nettement, n'a rien de désobligeait pour eux; peut-être même tient-elle à des causes qui les honorent, mais le fait n'en est

pas moins curieux. Eh bien ! à en juger par ce qui s*est passé en Russie il y a une vingtaine d'années lorsque a commencé à s'y manifester la fièvre des entreprises financières, il est permis de supposer que là aussi les juifs et les protestants (allemands et anglais) sont seuls appelés à s'occuper de véritables affaires de banque. Du moins est-on porté à le croire, en se rappelant de quelle manière les Youkhantzof, les Rykof et cent autres ont ruiné les grandes institutions de crédit confiées à leur gérance.

Ce n'est pas que les banquiers juifs soient d'une délicatesse exagérée et n'aient en vue que l'enrichissement de leur prochain — loin de là ! Mais ils ont sur leurs rivaux l'avantage de procédés bien plus perfectionnés et répondant mieux au but des opérations de banque. Depuis que, sortis de l'Egypte en emportant l'argenterie, les juifs se sont mis à adorer le veau d'or, la disposition pour le commerce des métaux précieux s'est Considérablement développée chez eux. Restée à l'état latent pendant la période historique du judaïsme, elle a pris un nouvel essor à la faveur des persécutions qu'ils ont subies durant de longs siècles et a fait d'eux des banquiers de premier ordre. La Russie nous paraît dans le cas d'avoir besoin de cette faculté propre aux juifs, et vouloir leur en faire un grief est aussi injuste qu'il le serait de reprocher à un homme particulièrement

doué pour la médecine de s'adonner aux soins des malades.

La vraie solution de la question juive, le seul moyen de préserver l'empire des dangers économiques et politiques dont le menace dans les conditions actuelles l'accroissement continu des juifs, c'est d'éloigner ceux-ci de la frontière occidentale,de leur faire perdre toutes leurs particularités de mœurs et de religion, de les convertir à l'orthodoxie par tous les procédés compatibles avec le véritable esprit de la charité chrétienne, et de les assimiler le plus possible à la population russe d'origine. Une fois supprimées Tes barrières qui jusqu'à présent séparent les israélites des orthodoxes, il s'opérera entre eux des échanges également profitables aux uns et aux autres. Grâce à cette fusion, sans avoir à souffrir de l'enveloppement d'un élément étranger, les Russes emprunteront aux juifs les qualités qui distinguent éminemment ces derniers et n'existent qu'à un degré plus faible dans la race slave : la sobriété, l'esprit d'initiative, la ténacité, l'aptitude particulière au commerce et à l'industrie, le goût des études abstraites, etc. De leur côté, les juifs, en se mélangeant avec un peuple jeune et vigoureux, se régénéreront physiquement, leur morale perdra de sa dureté et deviendra plus humaine ; enfin ils se dépouilleront de plusieurs défauts inhérents aux

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races vieillies : sensibilité exagérée, nervosité maladive, etc.

Nous ne nous faisons pas d'illusion sur les difficultés de la tâche, mais nous ne doutons pas du succès si les mesures dont nous ne ferons tju'esquisser les traits généraux sont appliquées avec fermeté et méthode pendant quelques dizaines d'années.

La première réforme à entreprendre est celle "de l'éducation. Avant tout, il importe de supprimer immédiatement dans tout l'empire les diver^^ écoles confessionnelles juives, quels qu'en soient le caractère et la désignation spéciale; il suffira de conserver pour toute la Russie un seul séminaire juif destiné à la préparation des rabbins, encore l'enseignement de toutes les matières — la théologie exceptée — devrat-il y être donné dans la langue russe. L'instruction primaire étant obligatoire chez les Israélites, il faut la maintenir telle ; mais obliger les familles à envoyer leurs enfants dans^ les écoles russes où, bien entendu, l'enseignement sera entièrement gratuit; les parents qui contreviendraient à cette prescription seraient passibles de fortes pénalités pécuniaifes et autres. Le samedi et le dimanche, l'enseignement religieux pourra être donné aux enfants juifs par des instituteurs spéciaux sous le contrôle et la responsabilité particulière du rabbin nommé par le gouvernement. Il sera Rxé un certain délai, passé lequel

cet enseignement devra, comme les autres, se faire exclusivement en langue russe. Défense fornielle sera faite aux enfants fréquentant les écoles primaires russes de se distinguer de leurs camarades chrétiens, soit par la coupe de leurs habits, soit par celle de leurs cheveux.

Nous ne doutons pas que cette réforme radicale ne provoque des clameurs frénétiques dans certains milieux juifs. Mais, la mesure étant sage et juste, le gouvernwnent devra passer outre. Ce n*est vraiment pas la peine d'être un pouvoir autocratique pour reculer devant nm œuvre d'apaisement moral, dont la nécessité absolue s'impose et qui, d'ailleurs, ne lèse aucun intérêt sérieux. On ne craint pas d'expulser brutalement, de ruiner, de mettre en prison, d'expédier par étapes pêle-mêle avec des criminels vulgaires plusieurs milliers de sujets russes dont le seul crime est d'appartenir à la religion dont est sortie le christianisme, et l'on hésiterait à fermer ces Kheder, ces TalmudrThoras et autres écoles funestes au développement tant physique que moral ! Le rabbin et toute la communauté devraient être déclarés responsables de toute infraction à la loi supprimant ces inslilutions.

L'admission des Israélites dans les gymnases et dans les universités est réglée actuellement par des dispositions au§si injustes en elles-mêmes qu'ineffi-

caces dans leurs résultats. Afin de diminuer Taffluence des juifs dans les établissements d'enseignement secondaire et supérieur, afin surtout d'écarter de ces écoles les éléments douteux, le gouvernement russe a eu recours à un moyen d'une simplicité extrême ; il a fixé à trois ou cinq pour cent le quantum de juifs pouvant y être admis, c'est-à dire que le nombre des élèves juifs dans ces établissements ne doit pas dépasser trois pour cent des élèves chrétiens. Rien de plus simple assurément que cette limitation, mais aussi rien de plus injuste et de moins habile.

En thèse générale, il est déjà étrange qu'un gouvernement mette des entraves artificielles à l'instruction de ses sujets. Mais, dans le cas donné, l'injustice de la mesure prise contre les israélites revêt un caractère encore plus inique, car, en même temps que le gouvernement les prive ainsi d'un des moyens les plus efficaces de se mêler à la population indigène, il leur impute à crime de s'en tenir éloignés* D'autre part, en restreignant à trois pour cent le nombre des élèves juifs dans les écoles, on se proposait d'empêcher l'envahissement de certaines carrières par rélémont sémitique et surtout on voulait tarir la source de ce prolétariat demi-instruit, où se recrutent en majeure partie les révolutionnaires nihilistes. Or, le premier but peut être plus aisément

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atteint par des mesures plus justes et plus humaines; le second ne Test pas du tout par l'établissement de la proportion en question, les garanties dont est entouré le choix des admissibles étant absolument illusoires.

Dans un pays officiellement orthodoxe, nous comprendrions très bien une loi qui interdirait les fonctions publiques aux dissidents. Cet exclusivisme, discutable au point de vue philosophique, peut se défendre en tant que principe gouvernemental. Dûment avertis que le service de l'État leur est fermé, les juifs seraient libres de poursuivre à leurs risques et périls les études donnant accès aux emplois publics, quitte à changer de confession au sortir de l'université ou à choisir quelque carrière libérale. C'est le plus souvent la première alternative qui se réaliserait, et le gouvernement y gagnerait d'avoir ainsi amené indirectement de nombreux juifs à embrasser l'orlhodoxie et à se fondre peu à peu dans la population indigène ^

Quant à la nécessité d'empêcher dans le pays la formation d'un prolétariat demi-instruit, arraché à son modeste milieu par des études commencées et inachevées, aigri, mécontent et, comme tel, toujours

1. Naturellement, il devrait être bien établi que seule la conversion à la religion orthodoxe lève l'obstacle qui s'oppose à rentrée des juifs dans le service du gouvernement.

prêt à entrer dans la voie révolutionnaire, cette nécessité est indiscutable, et il n'y a pas lieu de distinguer ici entre les jeunes gens des diverses religions. Le seul moyen sérieux de parer au danger dont nous parlons, c'est d'exiger des Israélites qui désirent suivre les cours de gymnase ou de l'université le dépôt d'une certaine somme leur garantissant Ja possibilité de faire des études complètes. La consignation annuelle de deux cents roubles pour un gymnasiste et de trois cents roubles pour un étudiant, et cela pour toute la durée des études, peut à présent être considérée comme suffisante. En outre, défense formelle devra être faite aux étudiants de courir après des leçons ou autres occupations rémunérées qui enlèvent aux études un temps précieux.

Le nombre des élèves juifs en mesure de faire un pareil dépôt sera assez limité pour qu'il ne dépasse pas trois pour cent à cinq pour cent dans les gymnases et facultés. Le gouvernement obtiendra ainsi le même résultat qu'il cherchait à atteindre par des règlements injustes et vexatoires; mais, outre cela, les éléments où se recrutera la jeunesse studieuse juive présenteront plus de garanties pour l'avenir; le prolétariat demi-instruit sera supprimé.

Nous avons dit qu'en vertu des mêmes raisons, les mêmes précautions se recommandent également pour les jeunes gens appartenant aux autres cultes.

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Nous insistons *sur ce point, dussions-nous, comme nous nous y attendons, être accusé par les ^ots de vouloir fermer la carrière universitaire aux indigènes. Ce reproche ne nous effraye pas ; nous nous bornerons à faire observer pour toute réponse que nulle part au monde renseignement supérieur n'est gratuit, que nulle part on ne voit les facultés et les lycées encombrés de gens à qui leurs ressources pécuniaires ne permettent pas de poursuivre les hautes études. Ce n'est qu'en Russie, où le tchin est le but suprême de toutes les ambitions, que les cuisinières et les blanchisseuses envoient leurs fils au collège. Les brillants résultats de cette folle poussée, pour la science russe on les attend encore, tandis que d année en année grandit la plaie d'un prolétariat demi-instruit et d'une bureaucratie famélique qui pressurent le public pour se dédommager des années de misère passées sur les bancs de l'école. Les pires révolutionnaires, les nihilistes les plus fanatiques et les plus implacables se recrutaient parmi les séminaristes ou les anciens élèves des écoles rabbiniques qui avaient essayé de se pousser dans les facultés. Ceux de ces jeunes gens dont le succès n'a pas couronné les efforts se sont plongés dans les bas-fonds révolutionnaires; abrutis par la boisson, possédés de tous les vices et surtout d'un besoin effréné de jouir, ils ont voué une haine féroce à la

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société dans laquelle ils n'ont pu se faire une place. Ceux, qui, plus heureux, ont réussi à achever leurs études ne valent pas souvent beaucoup mieux ; combien des professeurs ignorants, des médecins médiocres, des avocats rapaces et des tchinovniks sans conscience, sont sortis de ces écoles !

En France, en Angleterre et dans les autres pays riches de l'Europe, l'étudiant pauvre qui, tout en suivant des cours, exerce un métier pour vivje, est excessivement rare. En Allemagne, quiconque aspire à entrer dans une faculté doit, s'il est inconnu, fournir la preuve d'une aisance lui permettant de faire des études universitaires. Le plus souvent, les autorités académiques acceptent comme garantie un certificat de cautionnement délivré par quelque habitant notable de la ville. En Russie, où Tart de tourner la loi est arrivé h une perfection que les autres arts lui envient, la consignation d'une somme d argent pourra seule être une garantie valable.

Nous comprendrions à la rigueur, disions-nous plus haut, une loi qui fermerait aux juifs l'accès de certaines carrières administratives, judiciaires et militaires. Mais ce qui est inadmissible au plus haut point, c'est de donner d'une main et de retirer de l'autre, d'attribuer légalement des droits aux juifs pour les leur enlever ensuite par des circulaires confidentielles ou des décrets plus ou moins

publics. Cet arbitraire ne peut engendrer que des haines et des mécontentements. Il y a pourtant une carrière où le gouvernement russe a eu grand tort de susciter des obstacles aux juifs, c'est la carrière médicale. Par exemple, en vertu de divers décrets ou instructions secrètes, les juifs ne sont plus admis qu'en nombre très limité dans le service sanitaire de l*krmée, ce' dont celle-ci est la première à souffrir. Depuis un temps immémorial, les aptitudes spéciales des Israélites pour l'art de guérir ont créé à leurs médecins une situation tout à fait exceptionnelle. Au moyen âge même, dans les pays où leurs coreligionnaires étaient le plus cruellement persécutés, les Esculapes juifs jouissaient de privilèges particuliers auprès des rois et des grands. Bien avant la législation libérale d'Alexandre H, l'exercice de là médecine était libre pour les juifs, et c'est faire tort à l'armée russe que d'en exclure de bons et habiles praticiens qui ont montré ce qu'ils valaient à Plewna, à Schipka, à Gomy Doubniak et pendant le passage des Balkans. La situation d'un médecin militaire est, d'ailleurs, assez médiocre, et exige plus qu'elle ne donne. Quelle raison y a-t-il pour la refuser à un médecin qui désire s'y consacrer?

En même temps que l'instruction à tous les degrés sera réglementée dans le sens d'un rapprochement entre les deux races, le gouvernement devra mettre

tous ses soins à anéantir complètement Faction de la' communauté juive. Quoique Finfluence funeste prétendument exercée par le Kahal sur la population israélîte ait été exagérée d'une façon ridicule et qu'il y ait quatre-vingt-dix pour cent de fables dans les racontars répandus à ce sujet, TÉtat n'en a pas moins intérêt à briser la puissance de cette organisation. Ici la tâche de l'administration est facile : elle n'a qu'à enlever aux rabbins la tenue des livres de l'état civil et à la confier aux doumas (conseils municipaux). Naissances, mariages, divorces, décès — tout cela doit être enregistré en partie double : chez le rabbin pour les cérémonies religieuses qui accompagnent ces événements, — et dans les livres de la douma où de l'administration locale qui la remplace là où elle n'existe pas. Les extraits de ces derniers livres feront seuls foi dans toutes les circonstances qui rendent nécessaire la production d'un acte de naissance, de mariage, etc. La mesure que nous proposons est tout simplement l'introduction de l'état civil tel qu'il est institué dans tous les pays de l'Occident et son application d'urgence à la population juive. Les raisons qui militent en faveur de cette réforme sont trop connues et même trop généralement admises pour avoir besoin d'être développées encore. Les falsifications de documents que les juifs commettraient, dit-on, en

diverses occasions, notamment pour échapper au service militaire, deviendront de la sorte sinon impossibles, du moins beaucoup plus difficiles. Dans tous les cas, ces tripotages d'écritures ne seront plus imputables aux KahalSy mais aux autorités chrétiennes. Comme un fonctionnaire prévaricateur est infiniment plus coupable que Thomme privé qui se fait son complice, les délits qui pourront encore être commis dans cet ordre d'idées retomberont surtout sur les fonctionnaires.

L'introduction d'un état civil régulier appelle naturellement l'abolition de la taxe spéciale mise à la charge des juifs sous le nom de Korobotchny sbor. Le gouvernement seul a le droit de percevoir des impôts et seul il doit en régler l'affectation. C'est donc à lui qu'incombe l'entretien des rabbins, des temples, des cimetières, etc. II doit être sévèrement interdit aux autorités religieuses Israélites d'imposer la communauté sous quelque prétexte que ce soit. On pourra seulement leur permettre de recueillir des dons volontaires en vue de fondations charitables, et encore l'administration devra-t-elle réserver son droit de contrôle sur l'emploi de ces fonds.

Ainsi seront brisés les liens qui enserrent la population sémitique dans des communautés exclusives, ainsi disparaîtra l'un des principaux obstacles à la

fusiou des Israélites avec les indigènes. On ne saurait contester non plus Tutilité de quelques règlements, tout policiers ceux-ci, qui sous des peines très sévères interdiraient aux juifs leurs costumes traditionnels, leur coupe de cheveux et leurs coiffures. Sans doute il ne s'agirait dans Tespèce que d'écarter des distinctions puremenj extérieures entre eux et les chrétiens, mais nous ferons remarquer que l'aspect sordide de la population juive pauvre ne contribue pas peu à inspirer une antipathie pour ne pa^ dire une répulsion invincible. Pour commencer, on pourrait exiger le changement immédiat de costume dans les parties de l'empire où les juifs ne résident que par tolérance; dans les seize gouvernements, où ils jouissent d'un droit de séjour sans restriction, un délai de deux ou trois ans leur serait accordé.

11 est vrai que les fonctionnaires chargés de veiller à l'exécution de ces règlements pourraient n'y voir qu'une nouvelle source de revenus illicites. C'est le malheur des mesures policières en général, qu'elles semblent principalement destinées à faciliter les exactions d'employés malhonnêtes. Mais, pour peu que l'autorité supérieure soit avisée, il lui est toujours possible de paralyser les complaisances de la police, surtout quand il s'agit des ordonnances concernant l'aspect extérieur d'une population entière.

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LA QUESTION DES JUIFS. 3o9

Aulrcmeat grave est la solution da problème du résidence. Aux termes de la loi de i865 qui constituait un notable ' progrès sur la légisfation précédente, étaient autorisés à habiter librement dans toute retendue de la Russie et à y exercer leur profession les négociants juifs des deux premières guildes, les personnes pourvues d'un diplôme d'enseignement supérieur, et enfin tous les artisans. Aussi sage qu'humaine, la loi permettait de dégorger le . trop plein de la population juive qui étouffait dans les gouvernements frontières et en même temps elle empêchait les juifs de se répandre en trop grande quantité dans les provinces où ils n'étaient connus que de réputation, et plutôt défavorablement. C'est surtout la faute des israélites eux-mêmes si cette loi est tombée en désuétude et si l'on pense actuellement à en restreindre l'effet. Au lieu d'en profiter dans les strictes limites qu'elle indiquait et qui, en réalité, n'excluait que les individus sans profession déterminée, ils ne cherchèrent qu'à la tourner et, sous différents prétextes, aidés d'un côté par la complaisance des catégories favorisées, de l'autre par la vénalité de la police, ils ne tardèrent pas à rendre les restrictions légales complètement illusoires; plusieurs grandes villes, les capitales, en particulier, furent envahies par des dizaines de mille juifs dépourvus de moyens d'existence avouables et exer-

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çant sous un couvert plus ou moins spéeieux des métiers souvent peu honnêtes. Si Ton ajoute à cela Faspect déplaisant de ces intrus reconnaissables à leurs coiffures ridicules et à la coupe sui generis de leurs Vêtements sordides, on s'explique aisément la réaction qui se produisit dans la population indigène contre une pareille invasion. En fait, dans ces derniers temps la loi de 1865 était devenue lettre morte «t ses dispositions restrictives ne s'imposaient jplus qu'aux juifs, trop dénués de ressources pour pouvoir corrompre la police.

. Le gouvernement devait ramener les délinquants au respect de la loi et tout d'abord punir sévèrement les sous-ordres policiers dont la vénalité avait causé le mal ; ensuite il fallait faire une enquêté sur les juifs indûment domiciliée d^gas les capitales ; après quoi, ceux d'entre eux qui par -leur conduite ne méritaient pas de faveur auraient été, sommés de quitter ces villes dans un j^élai plus où moins court. Au lieu de cela, le premier acte du gouvernement a été de rendre un décret abrogeant pour la sQule ville de Moscou (!) les dispositions de la loi de 186S, qui autorisaient les artisans à habiter dans toute l'étendue de la Russie. Des expulsions brutales, de véritables exécutions ont suivi, et la pohce, furieuse de perdre ainsi une source de revenus auxquels elle s'était habituée de longue date, a fait retomber sa colère sur les

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malheureux juifs ; elle a dépassé en cruauté et en persécutions arbitraires tout ce qu'on pouvait s'imaginer.

Comment remédier à cette situation qui a rendu la question juive si aiguë? En se laissant guider par la seule considération dont doivent s'inspirer les gouvernants : par Tintcrêt de la Russie, par la raison d'État. Or, jusqu'à présent, dans cette question comme dans mainte autre, c'est toujours la * déraison d'État qui a dirigé nos hommes politiques. ■ Pour habituer les juifs à l'agriculture, on leur inter- * dit le séjour de la campagne. Pour écarter le danger provenant de la présence d'une population aux sentiments douteux dans une okraïna, appelée à devenir un jour où l'autre le champ de bataille où se jouera l'existence de la Russie comme puissance européenne, on expulse cette population du centre de lempire, on l'agglomère justement sur la frontière et, afin que ses sentiments ne soient plus douteux, on la maltraite et on la persécute au delà même de ce qui est nécessaire pour lui inspirer Ja haine du gouvernement russe. Et ces mesures émanent de ministres patriotes et obtiennent les applaudissements d*une presse soi-disant nationale I

C'est précisément le contraire qu'il fallait faire. Si la justice permettait d'infliger le domicile fwxé à d'autres qu'à des malfaiteurs, il aurait encore

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36i LA RUSSIE CONTEMPORAINE.

mieux valu arracher les juifs des frontières occidentales et les expédier de force à Tautre bout de la Russie, à Arkhangelsk, à Orenbourg, en Sibérie, au Turkestan, au Caucase. Mais un gouvernement a toujours tort de recourir aux moyens violents quand il peut obtenir le même résultat par d'autres procédés. Pour opérer le rapide dégorgement des provinces frontières, il suffisait d'autoriser les juifs de toutes les catégories à se transférer en Sibérie, dans les provinces transcaspiennes, au Caucase et même dans quelques gouvernements de la Russie européenne, comme ceux d'Arkhangelsk, de Wologda, de Perm, etc., où la population est très clairsemée. Bien plus, il fallait favoriser cette émigration qui, dirigée vers l'Orient, y eût peuplé de vastes pays presque déserts ; en vue de faciliter la colonisation de ces solitudes, on pouvait même accepter le secours pécuniaire (mais seulement pécuniaire) que des Israélites richissimes de l'étranger prétendent vouloir mettre à la disposition de leurs coreligionnaires russes. C'aurait été un bienfait pour ces contrées à peu près sauvages de l'AsiCj pour les juifs qui crèvent de faim dans leurs résidences actuelles, et surtout pour la Russie dont la frontière eût été purgée d'éléments incertains. Quant aux capitales russes et aux gouvernements du centre, il fallait pour le moment s'en tenir aux dispositions de la loi de 186Sj

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LA QUESTION ftES JUIFS. 363 •

sauf à en assurer Texécution plus stricte par Taddition de quelques articles nouveaux rendant toute fraude impossible, aussi bien de la part des juifs que de la part des policiers rapaces. On pouvait exiger par surcroît que les juifs émigrant à Tintérieur ou aux confins orientaux de Tempire renonçassent à toutes les particularités de costume et de coiffure qui les distinguent des sujets chrétiens.

Des mesures sages et inspirées par de véritables raisons gouvernementales auraient, en outre, influé * heureusement sur les dispositions de la population juive qui ne demande qu*à devenir russe de cœur et de sentiments. La race slave exerce une grande puissance d'assimilation, et, d'autre part, il n'existe pas de race plus assimilable que la race juive. Fait remarquable qui met à néant bien des divagations antisémitiques, les juifs s'approprient très facilement, exagèrent même les caractères physiologiques et moraux des peuples au milieu desquels ils vivent, surtout quand ils n'en sont point forcément isolés par des ghettos, etc. Les juifs nés en Russie ont le plus souvent 1© type russe, quelques-uns offrent même le typekalmouk; le nez crochu, par exemple* ne se rencontre que rarement chez eux ; il ont plutôt le nez camus^ tandis qu'en Allemagne^ c'est le contraire, c'est le nez crochu qui domine parmi les juifs, comme par une grefle de leurs traits

héréditaires sur ceux de la population indigène. Rien n*est plus facile que de distinguer un juif italien d'un juif allemand, anglais ou hongrois. L'israélite des pays septentrionaux a les cheveux blonds, celui du midi les a d'un noir qui va jusqu'au noir de corbeau. La race se modifie donc, même physiquement, sous des influences qu'il est inutile d'approfondir ici, mais dont l'effet saute aux yeux; elle est par conséquent assimilable — pourvu toutefois qu'on ne mette pas d'entraves artificielles à cette assimilation.

11 n'est pas niable que les juifs ne s'attachent facilement à leur patrie dès qu'on cesse de les traiter en parias. L'exemple le plus frappant de ce fait a pu être observé pendant la dernière insurrection polonaise. Grâce à leurs nombreux malheurs historiques, les Polonais ont acquis plus d'habileté poUtique que les autres Slaves; ils excellent surtout à conspirer et à préparer des insurrections. En temps ordinaire, la population juive ne reçoit guère d'eux que des marques de malveillance et particulièrement de dédain. Mais aussitôt qu'un soulèvement est à la veille d'éclater, le juif cesse d'être le hyd, l'être méprisable, il devient Polonais de confession juive. On le choie, on le flatte, on fraternise publiquement avec lui, on fait des ovations aux rabbins dans les églises catholiques, tandis que les ksiçLdz ne dédaigne pas

d'assister aux cérémonies religieuses dans les temples israélites. Si les préparatifs de Tinsurrection avaient duré plus longtemps et si les événements ne s'étaient pas précipités par suite de la levée extraordinaire décrétée vers la fin de 1862, nous prévoyions le moment où l'archevêque aurait officié dans la synagogue et le rabbin dans la cathédrale de Varsovie. Cette attitude des Polonais, quelque peu sincère qu'elle fût, leur réussit. Les juifs, trop heureux de se voir traités humainement, oublièrent vite leurs anciens griefs, les persécutions subies autrefois, et se jetèrent, corps et biens, dans le mouvement. Sans leur concours sur le champ de bataille aussi bien qu'ailleurs (dons* pécuniaires, introduction d'armes, etc.), l'insurrection de 1863 n'aurait pas tenu moitié aussi longtemps. Le fanatisme polonais des juifs et plus encore des juives fut poussé si loin qu'il se trouva même des israélites parmi les fameux gendarmes-pendeurs, dont les sinistres exploits ont déshonoré la cause des insurgés!

Cette leçon bien instructive que les Polonais ont donnée à la Russie ne devrait pas être perdue pour elle. Avec quelques égards, quelques procédés humains, il lui est facile de transformer ses cinq millions de sujets juifs en patriotes russes fanatiques; elle peut employer, au plus grand profit de sa puissance, cette force intellectuelle et morale latente en-

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core. Un gouvernement qui détruit une partie du capital humain dont il dispose au lieu de Tutiliser, trahit les intérêts les plus sacrés de son pays.

Pour le moment pourraient suffire les mesures que nous venons de proposer, savoir : la stricte application de la loi de 1863 et Témigration des juifs des provinces occidentales dans la Russie asiatique et les gouvernements qui y confinent. L'expérience ne tardera pas à montrer que si la concentration des juifs dans quelques villes est mauvaise, leur dissémination sur de vastes territoires offre pour ces contrées de grands avantages. Il en est de certaines races comme de ces substances qui acquièrent des propriétés nocives ou bienfaisantes, suivant qu'elles sont plus ou moins concentrées...

Il nous reste encore à toucher à une question, la plus délicate et la plus susceptible de provoquer jfles passions diverses — celle de la conversion des juifs. Nous la traiterons avec la même franchise et la même sincérité que les précédentes, sans souci des clameurs que nos opinions pourront soulever dans les camps opposés.

Comme s'il était écrit que toute la gamme des fautes serait épuisée par les gouvernants russes, quand il «'agit de Tattilude à prendre vis-à-vis des juifs, on en est arrivé à entraver la conversion de ceux-ci à l'orthodoxie. On a recours pour cela à

divers moyens. Certains obstacles sont le fait du clergé lui-môme qui, pour la plus grande joie des missionnaires catholiques et protestants, s'applique à multiplier les empêchements autour de Tadministration du baptême orthodoxe. Cette façon d'agir si peu conforme à l'esprit de l'Église, ne peut s'expliquer que par la raison suivante : le prêtre russe, en général, se regarde comme un simple tchinovnik préposé au service de la religion et, en vrai fonctionnaire, il se croit tenu de faire le moins de besogne possible, de molester ses concitoyens et surtout d'éviter toute initiative qui pourrait le charger d'une responsabilité quelconque * . Tout autre est l'ardeur que les prêtres protestants et catholiques apportent à leur propagande ; c'est avec passion qu'ils recherchent les occasions de faire des prosélytes. Aussi les trois quarts des Israélites couvert^ le sont-ils ou au catholicisme ou, plus souvent encorq^ au protestantisme.

Mais le mauvais vouloir du clergé n'est rien

1 . Un de nos amis, un des plus éminents jurisconsultes de la Russie, à son lit de mort fit demander un prêtre a6n de se convertir ; ce dernier s'efforça de le dissuader de son projet, s'étendit sur les lenteurs de la procédure et, comme le moribond insistait, l'engagea finalement à présenter au Saint-Synode une requête sur papier timbré I Notre ami fit mettre l'ecclésiastique à la porte et mourut juif. Nous connaissons de« dizaines de cas analogues...

3f>8 LA RUSSIE CONTEMPORAINE.

auprès des obstacles que mettent les autorités civiles à l'entrée des juifs dans le giron deTorthodoxie. Les unes déclarent qu'un juif baptisé n'obtiendra tous les droits du citoyen russe que quelques années après sa conversion, les autres ne veulent les accorder qu'à la seconde génération, etc. Les grands* esprits qui mènent dans la presse la campagne antisémitique demandent tout net qu'on interdise purement et simplement aux juifs de se convertir à l'orthodoxie ! C'est incroyable d'aberration mentale (la presse en Europe accuse même le gouvernement russe de convertir les juifs par force!!) mais c'est pourtant l'exacte vérité. Nous n'insisterons pas sur ce que cette attitude a de contraire aux plus formelles doctrines et prescriptions de FÉglise, les arguments théologiques ne pouvant trouver place dans noti^ travail. Contentons-nous de discuter les raisons d'ordre politique qu'on met en avant pour justifier ces étranges procédés. On en allègue deux : la première, c'est que la conversion en masse des juifs n'améliorerait pas la situation et, que loin de protéger le Russe contre la dangereuse concurrence que le juif lui fait dans toutes les professions, elle aurait au contraire pour effet de la favoriser ; la seconde, que la conversion n'étant pas sincère et n'ayant pour objet que de soustraire le Juif aux exigences de la loi doit, comme telle, être inter-

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dite. Les écrivains et les gouvernants qui insistent sur le premier argument se rendent-ils compte de rinjure — imméritée, du reste, — qu'ils font au peuple russe en le jugeant incapable de soutenir la concurrence juive, c'est-à-dire en le reconnaissant inférieur à la population sémitique? Prétepdreque la concurrence du juif est irrésistible parce qu'il est sans scrupules, c'est recourir à une vaine échap- * patoire. II ne saurait évidemment être question ici que de la concurrence dans le service administratif ou sur le terrain commercial et industriel. Or, peut-on parler sérieusement des scrupules qui étouffent le tchinovnik ou le marchand russe? Scrupules à part, reste l'intelligence. Eh bien, n'en déplaise aux ultra-patriotes qui sont à la tête du mouvement antisémitique, nous n'admettrons jamais, la supériorité intellectuelle du Juif sur le Russe. Le premier a quelques qualités d esprit phjs développées que le second, ce qui le rend plus apte à certaines carrières; mais, sous d'autres rapports, le Russe reprend l'avantage. Nous avons déjà traité cette question plus haut, il est donc inutile d'y revenir. Admettons toutefois la thèse de nos adversaires, concédons-leur que le juif l'emporte réellement en intelligence sur le Russe : ne serait-ce pas là une raison décisive en faveur de la conversion de ce peuple? Ne devrait-on pas tout mettre en œuvre

pour amener sa fusion avec la population chrétienne et Fempire ne gagnerait-il pas beaucoup à obtenir après un certain laps de temps la russification complète de tant d'intelligences? Ou les antisémites oseront-ils soutenir que le baptême influerait défavorablement sur les facultés intellectuelles des Juifs ?

Le second argument tiré de manque de sincérité des nouveaux convertis est encore plus pauvre. Comment pfeut-on pénétrer dans le domaine de la conscience individuelle pour juger si une conversion est sincère ou non ? Et si elle n'est j)as sincère, qu'est-ce qui prouve qu'elle ne le deviendra pas au bout de deux ou trois ans? Où se trouve, d'ailleurs, dans le code russe l'article qui prive de tous les droits civils et politiques le chrétien dont les convictions religieuses intimes sont peu sincères ? Que de ministres et de hauts fonctionnaires aurai^t dû quitter le service si une pareille disposition existait dans la loi !

Supposé même qu'au moment où le juif demande, le baptême pour échapper à la persécution, la foi lui fasse défaut, s'ensuit-il qu'elle ne lui viendra jamais? Nous croyons plutôt le contraire : ce serait méconnaître la lumière du christianisme que de douter de sa puissance d'action sur les esprits. Qu'on n'oublie pas que la race sémitique est la race religieuse par excellence, que le besoin de croire est

plus fort en elle qu'en aucune autre. Ce n'est pas par hasard que les trois grandes religions qui se partagent le monde ont pris naissance chez les Sémites. Ce n'est pas sans raison que Dieu a désigné une Vierge juive comme Mère du Sauveur, que son Fils est apparu aux hommes sous l'enveloppe d'un pêcheur galiléen et qu'il a confié à des apôtres juifs la mission de porter la parole divine parmi les peuples. Certes la Grèce, Rome et l'Inde possédaient une civilisation bien* supérieure à celle qui régnait en Judée. Ce n'est pourtant ni aux Hellènes, ni aux Romains, ni aux Brahmines que Dieu a révélé pour la première fois les saintes vérités de l'Évangile ; c'est aux Juifs. Ce peuple n'a certainement pas perdu ses grandes qualités religieuses ; si en Russie la jeunesse juive instruite se détache des croyances traditionnelles, c'est parce qu'elle ne reçoit d'habitude aucune instruction religieuse, que le mosaïsme ne suffit plus à son besoin d'idéal et aussi parce que les "pratiques grossières de ses fanatiques coreligionnaires finissent par lui répugner. Convertie à l'orthodoxie, la même jeunesse redeviendra avec le temps" (nous en avons vu maint exemple) profondément religieux. Croit-on que Disraeli ou Simson, pour ne nommer qu'eux, fussent au moment de leur conversion des néophytes très convaincus ? Cela les a-t-il empêchés d'être ensuite d'excellents chrétiens et les .intérêts

de la High Church n'ont-ils pas trouvé dans Disraeli un défenseur passionné -et heureux ? Les pire» ennemis des juifs leur reconnaissent un grand esprit de charité : comment croire que la morale chrétienne, basée qu'elle est sur la charité et la pitié, ne leur apparaîtra pas supérieure à la' morale Juive, celle de l'implacable justice ?

On a, ces derniers temps, fait de fréquents parallèles entre les persécutions des Juifs dans les États de la péninsule ibérique* et celles qui ont lieu

1. En Portugal où le nombre des juifs était très considérable, beaucoup d'entre eux préférèrent le baptême à Texil. C'est, suivant bous, à cette circonstance que le Portugal doit d*ayoir conservé dans le monde la situation d'une puissance commerciale. Des hommes d'État portugais qui avaient sans doute une certaine parenté intellectuelle avec quelques-uns de nos gouvernants voulurent imposer â tous les juifs nouvellement conv^tis ou plutôt à tous les Portugais ayant du sang juif dans les veines le port d'une coiffure spéciale, d'un chapeau de soie jaune. Le célèbre marquis de Pombal était très opposé à cette ridicule mesure ; le jour où il dut présenter à la signature de Joseph I" le décret rédigé ad hoc, il entra dans le cabinet du roi, coiffé d'un de ces chapeaux et en tenant un autre à la main. Comme le roi surpris demandait des explications, Pombal répondit : « Sire, au moment où le décret entrera en vigueur, nous devrons, nous aussi, pour obéir à la loi, mettre ce chapeau ; je vous ai apporté le vôtre ». Le roi comprit et déchira le décret. Nous recommandons cette anecdote aux policiers zélés qui obligent les juifs à conserver l'orthographe corrompue de leurs prénoms et à les inscrire de la sorte sur les enseignes

en Russie. Il y a là en effet quelque matière à comparaison et beaucoup d'enseignement à recueilir. Personnellement, nous Tavôuons, nous considérons que les inquisiteurs espagnols, qui, par la menace de Texil et même du bûcher, cherchaient à convertir les juifs et à leur assurer le salut éternel étaient des chrétiens bien plus fervents que les fonctionnaires russes, qui mettent des obstacles à leur conversion. 11 est vrai qu'aux uns et sCux autres nous préférons de beaucoup les membres du haut clergé russe qui à maintes reprises se sont prononcés en termes non équivoques contre les hideuses persécutions et les excitations à la haine des juifs. Le Compelle intrare

de leurs maisons de commerce. C'est sans doute encore une manière de forcer les juifs à sortir de l'isolement qu'on leur reproche ! A moins que cette mesure ait simplement pour objet d'indiquer aux- futurs piUards par quels magasins et b<1utiques ils doivent commencer le pillage 1 L'expérience de 1881 a pourtant suffisamment démontré que, si ce sont les maisons juives qui ècopent les premières, les maisons chrétiennes ne tardent pas à avoir leur tour.\ Cette leçon n'a donc pas proflté à nos gouvernants? On le dirait, à voir avec quelle légèreté ils encouragent l'excitation à la haine des classes les unes contre les autres, crime punissable dans tous les pays, même ceux où règne la liberté.absolue de la presse. 11 aurait été mille fois plus intelligent d imposer aux juifs le remplacement d% leurs prénoms par des équivalents chrétiens et d'«utorisér ceux qui s'étaient convertis â changer non eulemenk leurs prénbms, mais aussi leurs noms de famille.

Dv'GoOQle

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n'est pas une maxime de TÉglise russe. Des deux servantes du Christ, Marthe et Marie, c'est la première qui symbolise l'Église orthodoxe.

Mais si Ton ne peut recourir à la violence pour convertir les israélites, il n'en est pas moins vrai que la raison d'État exige en Russie l'assimilation de la race juive au reste de la population, résultat qui ne sera atteint d'une façon rapide et complète que par la conversion d'une grande quantité de juifs à la foi chrétienne. Si les pouvoirs publics et une partie de la presse sont souvent d'un avis contraire, c'est qu'ils ont toujours commis la grave erreur de traiter le problème qui fait l'objet de cette étude comme une question juive et alors ils se sont forcément laissé guider par des antipathies personnelles, par des réminiscences historiques et surtout par le besoin de singer ce qu'ils croyaient être les tendances de rOceident. Nous avons déjà dit qu'il ne peut exister en Russie que des questions russes, que des intérêts russes. Ce sont ces intérêts qui, nous ne saurions trop le répéter, réclament la conversion du plus grand nombre possible de juifs à l'orthodoxie.

Par bonheur, un gouvernement avisé n'a nul besoin ici de pratiquer le viol toujours odieux des consciences ; il dispose de bien d'autres moyens pour amener une foule de juifs à se convertir. Agir

par tentation ou exercer une certaine pression toute morale ne veut pas dire violenter. Séduire une femme par Tamabilité, par de beaux bijoux même, est très bien porte; l'emploi de la violence pour arriver au même but est hautement condamnable.

Nous avons déjà signalé indirectement un dos moyens dont le gouvernement peut faire usage : n'accorder de fonctions publiques (celles de médecins militaires exceptées) qu'aux juifs convertis — et convertis à l'orthodoxie seulement ; les demi-mesures soulèvent autant de clameurs que les mesures radicales tout en n'obtenant que des résultats médiocres. Qu'on ne crie pas à l'intolérance, l'état de la civilisation en Russie et plus encore celui des juifs russes autorisant pleinement une pareille mesure. Y a-t-il si longtemps que les gouvernemenls européens réputés les plus civilisés ont accord'é l'émancipation complète des juifs ? Et combien l'ont fait sincèrement et respectent dans la pratique !e principe qu'ils ont inscrit dans leur législation ? Ce n'est toujours pas l'Allemagne. Pourquoi demander à la Russie d'être plus libérale que des pays qui la précèdent de fort loin dans la voie de la civilisation?

Et quand, au lieu de se payer de mots, on va au fond des choses, est-ce qu'en France môme, chez cette nation si fière d'avoir la première proclamé la liberté de conscience, tou^ les gouvernements n'ont

pas agi comme nous conseillons au gouvernement russe d'agir ? Est-ce que sous la monarchie les places et tes avancements ne se donnaient pas de préférence aux élèves des jésuites et, en général, aux hommes réputés pieux et attachés à leurs devoirs religieux ? Est-ce que, sous la République, les « cléricaux f ne se voient pas exclus des emplois de TÉtat, et toutes les faveurs gouvernementales ne vont-elles pas d'ordinaire aux francs-maçons r et aux soi-disant libres penseurs? Un gouvernement traditionnel et immuable serait-il par hasard blâmable de faire dans l'intérêt de la religion ce qu'on &iit ailleurs en faveur de l'athéisme?...

11 serait aisé de trouver mille autres avantages à offrir aux juifs pour les attirer au culte orthodoxe. En première ligne viendrait naturellement le droit illimité de séjour aussitôt après la conversion à Yorthodoxie. On pourrait aussi pendant une dizaine d'années exempter les nouveaux convertis des impôts et patentes, ce qui a déjà été fait en Russie pour bien d'autres. Nous irons plus loin, nous conseillerons même, à titre d'essai pendant quelque dix ans, de libérer du service militaire actif les Israélites soumis au recrutement qui se convertiront eux et leurs familles. Cela pourrait donner d'excellents résultats. Peut-être y aurait-il heu aussi d'accorder certaines immunités aux juifs qui pr^odraient l'engagement

de faire baptiser leurs enfants nouveau-nés et d'en confier par la suite Téducation religieuse à un prêtre orthodoxe. La conscience n*existant pas encore chez Tenfant nouveau-né, on ne pourrait même pas parler de pression exercée sur elle.

Il est certain que ces diverses mesures amèneraient peu à peu la conversion de centaines de mille juifs et obvieraient aux inconvénients résultant de la trop grande fécondité de la race. Mais leur action salutaire se manifesterait encore dans le rapprochement des deux populations, dans l'apaisement des haines et surtout dans la formation d'un état d'esprit permettant, à un moment donné, dans vingt ou trente ans, d'achever par des moyens plus expéditifs la conversion des juifs russes. Grâce à la détente, à la pacification qui suivra la mise à exécution du programme indiqué plus haut, un jour viendra, nous en sommes sûr, où pourra être promulgue sans rencontrer d'opposition sérieuse un oukaze déclarant obligatoire le baptême de tous les juifs nouveau-nés à dater, bien entendu, d'un certain délai, pendant lequel les parents désireux de soustraire leur progéniture à cette obligation auront la faculté d'émigrer. Que les persécutions cessent, que les barrières qui emprisonnent les juifs dans certains districts soient levées pendant quelque tenips et cette mesure, couronnement de l'édifice législatif

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a78 LA RUSSIE CONTEMPORAINE. '

dont nous venons d'ébaucher tes grandes lignes, sera acceptée comme la solution la plus naturelle et la {dus équitable du problème qui nous occupe.

Et qu'on ne vienne pas encore récriminer contre le caractère d'intolérance d'une loi semblable. Les nouveau-nés n'ont pas de conscience, l'État peut donc leur imposer les ooavictions qu'il estime les plus conformes à leurs intérêts et besoins. Est-ce qu'en se chargeant de renseignement de la jeunesse l'Etat ne fait pas la même chose? Dws la France républicaine que nous devons considérer comme réalisant les derniers progrès de la politique lib^rde la plus avancée, est-ce que l'État n'a pas exclu Dieu de ses écoles, rendu obligatoire l'éducation athée, forcé des familles profondément religieuses à subir un enseignement purement laïque, proscrit des librairies classiques les ouvrages de grands écrivains français où se trouve le mot Dieu ? Et on dira que le gouvernement russe attente aux droits les plus sacrés de la personne humaine en imposant le baptême aux nouveau-nés juifs? Allons donc I*..

Juin 1891.

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