‹ La Russie contemporaineChapitre 5 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si, au moment où Louis* XVI remettait à Necker le décret convoquant les États généraux pour le 5 mai, quelqu'un eût pu lui montrer tous les événements qui fatalement devaient découler de sa suprême résolution, si un prestidigitateur quelconque eût déroulé devant ses yeux le tableau des convulsions sanglantes auxquelles sa chère France serait livrée par suite de son appel au peuple; les luttes des partis au sein de l'Assemblée convoquée, la prédominance des éléments violenis, l'écrasement de la noblesse et du clergé, le serment du Jeu de Paume, la fuite à Varennes, l'invasion des Tuileries, le massacre des Suisses, la captivité du

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Temple, le régicide du 21 janvier, la terreur érigée en système de gouvernement, le dauphin martyrisé en prison, la guillotine installée en permanence dans les principales villes de France, le pays livré aux fureurs de trente mille misérables échappés des bagnes et des maisons de fous, la guerre civile déchirant la patrie, les noyades de Nantes et les horreurs de la chouannerie, la noblesse décapitée . sur Téchafaud et dispersée dans TEurope entière, vingt années de guerres étrangères qui devaient épuiser la sève de la nation et déviriliser celle-ci pour un siècle, des millions de Français enfouis sous les sables brûlants de l'Afrique ou sous les neiges de la Russie pour satisfaire Fambition effrénée d'un génie funeste, rêvant de fonder un empire universel sur les ruines du monde, les deux invasions de la France et le retour des descendants de Louis XIV dans les fourgons de Fétranger, la révolution de 1830, l'insurrection passée à Fétat chronique pour aboutir à la révolution de 1848, les massacres de Juin, ceux du coup d'État, Fannée terrible de 1870 et les crimes de la Commune, la France en proie aux discordes intestines, le dernier rejeton de la race glorieuse qui a fait la nation française agonisant sur la terre d*exil et assistant de loin aux sourds grondements par lesquels la bête humaine, délivrée de tous les liens d'une civilisation

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LES PRINCIPES DE l'aUTOCRATIE. 5

millénaire, prélude aujourd'hui à la destruction totale de la société... Si Louis XVI avait pu entrevoir toute l'histoire du xix.® siècle telle que la contenait en germe la révolution de 1789, aurait-il hésité un seul instant? N'aurait-il pas renoncé à une mesure grosse de si terribles conséquences et puisé* dans cette prescience de l'avenir Fénei^e nécessaire' pour dénouer la crise qui menaçait le pays sans toucher à l'autorité royale, seule force restée encore intacte dans l'ébranlement général? Est-ce au moment où le navire est assailli par une tempête effroyable, où tout craque sous l'efFort des vagues déchaînées, où l'équipage aflfolé fait entendre des cris de révolte, est-ce alors que le capitaine doit sacrifier quelque chose de son autorité et convoquer des délégations de matelots pour discuter les moyens de salut?

Qui sait, pourtant?

Près d'un siècle plus tard, le souverain absolu d'an vaste empire, ayant devant ses yeux toutes les conséquences de la faute commise par Louis XVI, fut sur le point de l'imiter et de plonger son pays dans le même abîme où a sombré' la monarchie française.

L'expérience individuelle n'a jamais profité à personne. L'expérience historique a encore moins d'action sur les peuples et les gouvernements. Le funeste entourage qui poussait Alexandre II dans

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b LA RUSSIE CONTEUPORAINE.

laventure d'un parlementarisme vague et déguisé, les conseillers de malheur qui, voyant le monarque désenchanté du pouvoir par d'amères déceptions, l'invitaient à se dessaisir de cette autocratie dont Tefflcacité bienfaisante s'était attestée par une révolution pacifique sans précédent dans l'histoire — l'émancipation de vingt millions de serfs, — ces conseillers n'avaient même pas dans l'état de l'empire l'excuse de leur trahison. La France, sous Louis XVI, traversait une crise politique et économique qui mettait en péril l'existence nationale ellemême; les crimes et les folies de Louis XV avaient acculé le pays à la banqueroute, le peuple criait famine et la jacquerie allait éclater avec toutes ses horreurs, le Trésor public était vide, la société de Paris, en pleine décomposition morale et intellectuelle, errait à tout vent de doctrine, la cour frivole était tiraillée entre mille influences contraires, — de grandes résolutions s'imposaient devant une situation presque désespérée. Rien de pareil en Russie vers la fin du -règne d'Alexandre H. L'empire était tranquille 'et prospère.^ L'épidémie nihiliste, toute de surface, empruntait son semblant d'importance aux calculs perfidement intéressés des ambitieux qui entouraient le trône. A la nation lancée avec trop de précipitation dans la voie de réformes mal étudiées et peu appropriées à l'état du pays, il

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fallait seulement une main ferme pour modérer la folle marche en avant du gouvernement, une direction un peu intelligente pour assagir les cervelles détraquées des quelques milliers d'individus à peine dégrossis qui, par antiphrase, s'intitulaient Yintelligentzia, enfin un ensemble de mesures économiques et administratives destinées à régulariser Tétat de choses créé par Taccession à la vie publique de plusieurs dizaines de millions de nouveaux sujets. Au lieu de tout cela, les ennemis de l'autocratie, qui avaient réussi à accaparer toutes les hautes positions officielles, n'eurent qu'une préoccupation : circonvenir l'empereur et profiter de l'affolement produit par l'agitation de quelques milliers d'assassins et de fous pour lui faire détruire de ses propres mains l'autorité dix fois séculaire, à lui transmise par ses ancêtres, au risque de jeter ainsi la Russie dans un inconnu plein de périls. Que ne tournaient-ils contre le nihilisme la millième partie des efforts qu'ils déployèrent contre le pouvoir à qui ils devaient tout? Cela eût plus que suffi pour étouffer le mouvement révolutionnaire "purement -superficiel dont ils se servaient comme d'un épouvantail.

Un général ambitieux parvenu à la plus haute fortune politique, osant trancher du dictateur dans un empire autocratique où l'autorité réside d'une façon inaliénable entre les mains du souverain,

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usait, en vrai oriental qu'il était, de sa dictature pour démolir le pouvoir à qui il la devait. Ni le souvenir de ses agissements suspects en 1864 pendant Fémigration t^herkesse, ni ses problématiques exploits dans la dernière campagne russo-turque, ni le haut fait d'avoir détruit quelques dizaines de villages et ruiné à Wetlianka quelques milliers de paysans coupables seulement de n'être pas atteints de la peste qui était nécessaire à cet ambitieux pour agiter l'empire, ne justifiaient la faveur exceptionnelle dont il était l'objet. Quel meilleur usage pouvait-il faire de son crédit immérité que d'amener le souverain à renouveler l'expérience dont s'était si bien trouvé Louis XVI!

Loris-Mélikof et les complices de ses ténébreuses menées étaient à la veille de réussir, Fhistoire russe allait avoir son S mai quand, par le plus affreux des crimes, les révolutionnaires avérés renversèrent soudain tout l'échafaudage si laborieusement édifié par les révolutionnaires mille fois plus coupables, qui se couvraient du masque de la légalité pour arriver au même but. L'attentat du l^"^ mars fut-il dû à un défaut d'entente ou de patience, à un de ces hasards imprévus si fréquents dans les intrigues trop compliquées ? Les historiens à venir élucideront cette question et fixeront les diverses responsabilités encourues. Dès maintenant toutefois une conclusion instructive

se dégage avec évidence de ces terribles événements, c'est que près d'un siècle après Louis XVI, im autre monarque doué par Dieu des plus belles qu£^ités de l'esprit et du cœur, animé des intentions les plus généreuses, ayant travaillé sans relâche pendant vingtcinq ans de règne à guérir les plaies séculaires dont soufifrait son peuple, a, comme Louis XVI, payé de sa vie l'acte de faiblesse qu'il allait accomplir en permettant de porter atteinte à son pouvoir autocratique, cette force, cette raison d'existence de son empire, « car il n'y a pas de doute à avoir à ce sujet », démontrions-nous il y a quelque temps (La Rmsie barbare I Nouvelle Revue, août 1890, p. 696), « le premier Romanoff qui, dans un jour de malheur, consentira à abandonner la plus petite parcelle de son pouvoir autocratique commettra une trahison et envers sa race et envers la Russie, dont l'existence nationale se trouvera bientôt compromise. »

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