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LE MOUVEMENT DE

Ce qu*on appelle à présent par euphémisme « le mouvement des esprits de 1860 » était une véritable démence au caractère épidémique dans le genre de la folie des convulsionnaires qui a sévi en France au commencement du xviii^ siècle. Aujourd'hui, grâce à Dieu, cette démence est arrêtée dans son développement, elle ne fait plus de victimes nouvelles, et, chez la plupart de ceux qui en furent atteints autrefois, elle a pris la forme d'un doux gâti«me. Mais son action néfaste est loin d'être épuisée à l'heure actuelle. Dans le Conseil de l'Empire, au Sénat et jusque dans le comité des ministres on rencontre encore des survivants de cette funeste époque, et ils font là tout le

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mal qu'ils peuvent en s*opposant à Tœuvre d'apaisement entreprise par le gouvernement du jour. Ils ont même leur organe : la rédaction de la revue de M. Stassulewitsch, le Messager de l'Europe, est un véritable Bicêtre à l'usage des radicaux de 1860.

De l'étude de cette époque un îiutre' enseignement ressort, à savoir que la crISe meptale doiît nous parlons a eu pour initiateur, pour promoteur, le gouvernement lui-même ; il a fallu le crime afl&retîx du 1^ mars 1881 pour ouvrir les yeux au pouvoir et lui révéler le danger du mouvement que, dans son aveuglement sans pareil, il avait encouragé et soutenu pendant plus de vingt ans. En Russie, tout courant . d'opinion réellement puissant, qu'il soit salutaire ou funeste, part toujours des plus hautes sphères. Là se manifeste encore la grande force de l'autocratie : il n'est pas jusqu'aux agissements révolutionnaires dirigés contre elle qui n'aient besoin de sa coopérar tion pour se produire.

C'est d'en haut que vint le souffle de liberté qui traversa le pays à l'avènement d'Alexandre II. Le mur chinois qui séparait la Russie de l'Europe s'écroula. Les ^ idées nouvelles » eurent accès jusqu'aux confins les plus reculés de l'Empire. On n'avait qu'une notion bien vague de ce qu'étaient ces « idées nouvelles », mais on savait que le gouvernement s'y montrait sympathique et cela suffisait pour

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que le plus infime tchinovnik, le dernier sous-lieutenant s'en déclarassent sur-le-champ admirateurs enthousiastes. Il ne faut pas demander à des esprits incultes le sentiment des nuances. Or, comme le précédent gouvernement -avait mis à Tordre du jour l'obéissance passive, le fétichisme de Fautorité, TétoufFement systématique de la pensée, on en conclut tout naturellement que les «idées nouvelles» c'étaient l'insubordination, le mépris des pouvoirs publics, le droit de tout incriminer sans rime ni raison.

L'excitation d'une opinion publique ignorante ne faisait que dévoyer davantage les réformateurs dont la compétence le plus souvent ne dépassait pas celle de la foule. L'approbation, les encouragements s*adressaient exclusivement à ceux qui, foulant aux pieds toutes les ti^ditions, proposaient les mesures les plus radicales sans tenir compte de l'état particulier du pays. Quant aux rares voix assez courageuses pour conseiller la prudence, elles étaient bafouées dans la société et dans la presse composées l'une de niais discoureurs, l'autre de journaux sans autorité.

On ne tarda pas à diviser en deux groupes les personnages chargés par l'empereur d'élaborer les réformes : il y eut les avancés {peredowyié) et les rétrogrades {otstalyië). Du moment que la consigne donnée d'en haut était d'avancer, quiconque voulut arrêter la nation dans sa course affolée vers les

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abîmes fut bientôt déconsidéré, regardé comme wi être malfaisant et dangereux qui osait s'insurger contre le « principe du troupeau », souverain arbitre de l'opinion en tout pays, mais nulle part autant qu'en Russie, où Tindividualisnlfe occidental est chose presque* inconnue. Comme partout ailleurs, les avancés se caractérisaient surtout par ime intolérance jacobine à l'égard de toute opinion contraire, intolérance devenant volontiers persécutrice, grâce à l'appui que ces sectaires étaient assurés de trouver chez les détenteurs du pouvoir.

Le chemin habituel qui conduit du libéralisme modéré au radicalisme révolutionnaire fut promptement parcouru. Toujours squs Fœil bienveillant des gouvernants, on en brûla les étapes avec une rapidité extraordinaire, et en quelques années à peine on arriva au nihilisme destructeur, à l'anarchie : la Russie se trouva lancée à grande vitesse vers sa perte.

L'histoire se recommence toujours avec des variations bien légères. Le mouvement qui faillit être si fatal à la Russie ne fut au fond que la répétition en raccourci de celui qui s'était produit en Allemagne après 1815 et qui a abouti àlanarchie de 1848. Quand on lit, par exemple, dans l'ouvrage si remarquable de Sybel, la Fondaiion de Vempire allemand, au premier chapitre du pre-

mier volume, le court récit de ce mouvement, on est frappé des analogies qu'on rencontre à chaque pas : on croirait lire Thistoire de la Russie de 1860 à 1881. Même naïveté, même ignorance chez les partis avancés, même tendance à singer les événements révolutionnaires de la France, même confusion entre le libéralisme et le radicalisme révolutionnaire, mêmes emprunts faits par les prétendus libéraux aux révolutionnaires étrangers. Le fameux programme des tetroristes russes, publié dans la Narodna'ia Wolia, a en 1881 reproduit intégralement celui des progressistes (1) badois réunis le 12 septembre 1847 à Oflfenbourg!

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