DE LA SECONDE ÉDITION
Cette seconde édition a été revue avec le plus grand soin ; elle a été en outre notablement augmentée. Ainsi, le chapitre sur Y empereur Nicolas , où l'on s'était borné à esquisser le portrait de l'autocrate comme homme privé, a été complété d'une étude sur son caractère politique; le chapitre sur l'administration a. été enrichi de notices sur les principaux ministres du tzar, et spécialement sur le comte de Nesselrode, le comte Orloff , le prince Paskewitsch et le prince Menschikoff. Quant au chapitre sur Y Église gréco-russe, comme il touche à un des points que les événements actuels ont mis le plus en saillie, il a été entièrement refondu. Enfin, l'on s'est appliqué à donner à l'exposé des forces militaires et maritimes de l'empire russe plus de précision et d'étendue.
Telle qu'elle est sortie de ces divers remaniements , la Bussie contemporaine offrira, nous l'espérons, un ouvrage intéressant et ulile à consulter ; serionsnous trop osé en ajoutant que nos lecteurs y trouve-
h PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.
ront un guide consciencieux qui les dirigera sûrement à travers les événements qui vont se produire » et qui les aidera à apprécier, dans le principe essentiel de ses évolutions , le grand empire que sa politique provocatrice a mis si fatalement aux prises avec les principales puissances de l'Europe.
Paris, le 2 avril 1854.
INTRODUCTION
L'empire de Russie dépasse en étendue tous les autres États de l'Europe. C'est a peine si la superbe monarchie d'Alexandre, si le vaste rayonnement de la république romaine , si l'expansion fabuleuse de la domination des Arabes suffiraient à en donner une idée. D'après les évaluations les plus récentes et les plus accréditées, cet empire occupe actuellement une superficie de près de trois cent soixante-dix milles carrés géographiques, s'étendant, d'un côté, du 35° au 208° de longitude, et de l'autre, du 38° au 78° de latitude septentrionale. Sa plus grande longueur de l'ouest à l'est-, c'est-à-dire depuis Kalish jusqu'au port de Petropawlowsk , à l'extrémité du Kamtschatka, est de quatorze mille quatre cent dix kilomètres ; sa plus grande largeur du nord au midi, savoir depuis Kola, en Laponie, jusqu'à la frontière de Perse , est de quatre mille huit cent soixante. C'est le huitième de la terre habitable.
Sous le rapport du climat, la Russie peut être divisée en quatre régions ou zones : la région polaire, la région froide, la région tempérée et la région chaude.
iv INTRODUCTION.
La région polaire s'étend jusqu'au 67° de latitude; l'hiver y règne durant huit mois; chaque année le mercure y gèle , tandis que , de la fin de septembre à la fin de juin, la mer y est couverte de glaces. Quoi de plus triste que cette région ? Point de culture : des arbres rabougris , des bruyères , des hommes nains r des chiens, des rennes et du poisson. La région froide, qui va du 67° au 57° de latitude, n'est guère plus souriante; l'hiver y est dur, la végétation difficile, et réduite à Forge seulement. Ni printemps, ni automne; un été de quelques semaines , mais brûlant comme la lave qui fuit en bouillonnant. C'est du 57° au 50° de latitude que la Russie entre réellement en possession d'elle-même ; là s'ouvre la région tempérée , c'est-àdire un climat à peu près identique à celui de la Prusse et du Danemark ; la population qui l'habite est nombreuse , la culture y est riche et variée ; c'est la partie la plus fertile du sol moscovite. La quatrième région, enfin, s'élève depuis le 50° de latitude jusqu'aux extrêmes frontières méridionales de l'empire. On y jouit du même climat qu'en Lombardie et qu'au midi de la France. Le printemps y est chaud et hâtif, l'été sec et brûlant, l'automne tardif et court, l'hiver, court aussi, mais rigoureux. Les chaleurs excessives y sont souvent fatales aux hommes et aux animaux; mais les Russes ne s'en plaignent pas , car ils trouvent dans la quatrième région tous les trésors qu'une végétation luxuriante et un sol généreux prodiguent aux peuples les plus fortunés.
Le vaste territoire de l'empire russe est occupé par
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une population immense. On y compte plus de soixante millions d'habitants. Ces habitants sont, il est vrai , distribués sur le sol d'une manière fort inégale. Tandis , par exemple , que le gouvernement de Moscou en a deux mille huit cent vingt-trois par mille carré , celui de Kalouga deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, le gouvernement d'Archangel n'en a que seize , la Sibérie que trois §, l'Amérique russe que deux §, et les îles asiatiques qu'un
Mais ce que la population de l'empire offre de plus singulièrement remarquable , c'est la multiplicité des races qui la composent. Elles sont au nombre de plus de cent , toutes distinctes les unes des autres par le type, les mœurs, les usages et la langue. Il me parait utile , dans un ouvrage destiné à jeter un nouveau jour sur la Russie , de donner de ces races un état précis , et d'indiquer, en même temps , quelle est la position relative et numérique que chacune d'elles occupe dans l'ensemble. Cette dernière question , qu'aucun écrivain que je sache n'a encore suffisamment éclaircie, mérite d'autant plus de fixer l'attention qu'elle peut aider efficacement à apprécier ce qu'il y a de réel ou de factice dans cette unité nationale dont les tzars se glorifient avec tant d'orgueil aux yeux du monde.
Toutes les races soumises au sceptre russe peuvent se résumer en douze principales.
D'abord , la race slave , la plus nombreuse et la plus compacte ; on ne l'estime pas à moins de quarante - quatre millions. Noyau formidable de cette
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grande ligne du panslavisme dont la formation s'élabore de jour en jour, et qui arriverait, peut-être, à se constituer finalement si une ligne d'autres races plus grande encore ne venait l'arrêter. La race slave comprend les grands Russes, les petits Russes, les Rousniaks de la Lithuanie et les Cosaques. Ces derniers, mélange de petits Russes , de Polaques et de Tscherkesses , se partagent en plusieurs branches : les Cosaques du Don , les Cosaques de la mer Noire ou Tschernomorskes , les Cosaques d'Orenbourg , de l'Oural et de la Sibérie. Toutes ces branches comprises, les Cosaques forment un effectif de près d'un million : peuples partie nomades , partie sédentaires , mais tous guerriers intrépides , cavaliers aventureux et pillards , dignes éclaireurs d'une armée de Huns ou de Mongols. Incorporés à l'empire russe, les Cosaques n'ont point perdu pour cela leurs instincts d'indépendance ; ils se souviennent encore de Mazeppa.
À la race slave se rattachent aussi les Polaques et les Polonais, de même que certaines colonies serbes bulgares, moldaves ou valaques établies sur les bords du Dniéper et en Bessarabie. Les Valaques et les Moldaves, issus, comme on croit, d'un mélange de Slaves et de colons romains, parlent d'un idiome où le latin a la plus grande parL.
Ce qui ajoute à la force de cohésion que les Slaves de Russie empruntent à leur nationalité, c'est la communauté de religion. A l'exception des Polonais , de quelques milliers de Lithuaniens , de Moldaves , de
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Valaques , etc. , en tout six ou sept millions , tous les Slaves que je viens d'énumérer professent le culte gréco-russe. Ce même culte possède encore de nombreux adhérents parmi les autres races de l'empire. Si enfin on passe les frontières, et qu'on recueille les divers sujets étrangers qui lui appartiennent , on arrivera, pour l'Église schismatique grecque en général, à une représentation d'environ soixante millions d'âmes. Assurément il y a loin de ce chiffre à celui de cent cinquante millions que compte l'Église latine. Mais enfin on ne saurait en nier l'importance; et l'on conçoit que le tzar ait pu prétexter son titre de chef de l'Église grecque pour afficher ces prétentions exorbitantes qui ont si gravement compromis la paix du monde.
Après la race slave vient la race lette ou letto-lithuanienne. Elle n'a guère que deux millions d'individus, dont près des deux tiers sont composés de Lithuaniens établis dans les provinces occidentales de l'empire ; le reste, de Lettes disséminés en Courlande et en Livonie.
La race finnoise, inférieure numériquement à la race slave, puisqu'elle ne s'élève guère qu'à cinq millions, lui est supérieure , du moins dans son noyau principal, par le caractère et par l'intelligence. Cette race se divise ainsi : les Lapons, dans le gouvernement d'Archangel et en Finlande; les Finnois, en Finlande, en Ingrie et dans les gouvernements d'Archangel et d'Olonetz; les Esthoniens, en Esthonie et en Livonie; les Lives, en Courlande et en Livonie; les Permiens, dans
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le gouvernement de Perm et sur le cours inférieur de l'Obi ; les Syriaines , dans les gouvernements de Wologda, de Perm et de Tobolsk ; les Vogoules , sur les deux rives de la Kama et dans les gouvernements de Perm et de Tobolsk; les Wotiaks, sur les bords du Wiatka, dans les mêmes gouvernements et aux environs d'Orenbourg ; les Tschérémisses , sur le Wolga; les Tschuvasches , depuis le Wolga jusqu'en Sibérie. Ces trois dernières tribus parlent un finnois mêlé de tatar et de slavon ; elles vivent dans les campagnes , pratiquent l'agriculture , se nourrissent de chair de cheval, et, bien que converties officiellement au christianisme , n'en restent pas moins fidèles aux rites et aux usages du schamanisme.
La race finnoise comprend encore : les Mordvins , sur l'Oka et le Wolga , dans les gouvernements de Novgorod et de Kasan ; les Ostiaks Obiens , sur les bords de l'Obi et de l'Irtisch; enfin les Teptiaires , sorte de mélange de Wotiaks , de Tschérémisses et de Tschuvasches, au pied des monts Ourals , dans le gouvernement d'Orenbourg.
La race germanique , qui pendant si longtemps a fourni des titulaires à presque toutes les grandes chancelleries du tzar, monte tout au plus à cinq cent mille individus. Ce sont , d'un côté, les Allemands de l'Esthonie, de la Livonie et de la Courlande ; de l'autre , les Suédois établis dans ces mêmes pays , et de plus à Saint-Pétersbourg et en Finlande. On voit, en outre, des membres de cette race dispersés çà et là , soit dans les villes de l'intérieur de l'empire, soit dans les
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colonies de la Russie méridionale ou de la principauté d'Astrakan.
La race tatare n'est guère plus compacte que la race finnoise , avec laquelle , d'ailleurs , elle a de nombreuses analogies. Elle s'étend depuis le Dniester, le long de la mer Noire et de la mer d'Azoff, jusqu'à la mer Caspienne. Forte de trois millions , elle se divise en plusieurs tribus , tant sédentaires que nomades , ainsi localisées : les Tatars de Grimée , dans la Tauride, à Cherson et à Iekaterinoslaff ; les Tatars de Kasan , sur la rive droite du Wolga ; les Nogaïs , au nord du Caucase , sur les bords de la mer Noire et de la mer d'Azoff, du Kuban et du Don ; lesBaschkirs, à Orenbourg et à Perm ; les Kirghises , dans la steppe qui porte leur nom , et entre le Wolga et l'Oural , sur les côtes de la mer Caspienne ; les Jakoutes , sur les deux rives de la Léna jusqu'à la mer Glaciale , dans la province de Jakoutsk et à Okhotsk ; les Bouckares, dans les gouvernements de Tobolsk et de Tomsk ; enfin çà et là, dans ces différentes circonscriptions , une foule d'autres petites tribus dont les noms sont sans importance.
Du côté du Caucase , la Russie ne s'enrichit guère que de quinze cent mille habitants. Mais cette population est la plus belle de la terre et se distingue en outre par son habileté commerciale et son esprit guerrier. Elle est formée de diverses races : les Arméniens , établis dans leur pays ou colonisés à Iekaterinoslaff, ou encore se livrant au commerce à Orenbourg et dans la Caucasie ; les Géorgiens , aux extrémités
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méridionales et occidentales du Caucase , divisés en Grusiens ou Grusiniens, Mingréliens et Lasiens ; les Tscherkesses , au nord du Caucase ; les Avchasiens, sur la côte nord-est de la mer Noire; les Lesghiens , partie sur la côte nord-ouest du Caucase, le long de la mer Noire, jusqu'à l'embouchure du Kuban, partie aux sources du Kuban, dans la région élevée du pays ; les Ossètes, au nord du Caucase, près du Terek et du Kur.
En général, les peuplades caucasiennes sont encore à moitié barbares. Elles vivent principalement des bestiaux qu'elles élèvent , de la chasse , du pillage et de la guerre ; sans goût pour l'agriculture , elles mènent la plupart une existence nomade, ou habitent dans de pauvres villages.
A la race caucasienne se rattache , du moins, quant au genre de vie , la race mongole. Elle compte quatre cent mille individus, savoir : les Mongols proprement dits , sur les bords du Selenga , dans le gouvernement d'Irkoutsk ; les Kalmouks , entre le Don et le Wolga, jusqu'au Caucase et à la mer Caspienne, dans les gouvernements d'Iekaterinoslaff , de Cherson et de Tauride ; les Burates , au nord et au nord-est du Baïkal , ainsi que sur le fleuve Argun et ses affluents.
Telles sont les principales races qui couvrent le sol de l'empire russe. Il resterait encore, pour en compléter le tableau , à décrire les races Mandschoure , Samojède , Ostialisque , et quelques autres peuplades américaines , telles que les Esquimaux et les In-
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diens; mais toutes ces diverses races ou peuplades ne formant ensemble qu'un chiffre de deux cent cinquante mille individus , il me paraît suffisant de les nommer. Je n'oublierai pas cependant la race juive , qui , malgré le peu de faveur dont elle jouit dans les États du tzar , y tient cependant une place considérable. Croirait-on que dans le sud-ouest de la Russie, y compris la Pologne, le nombre des juifs monte à près de six cent mille ?
Quelles sont les pensées qui viennent à l'esprit lorsque l'on considère ainsi en détail toute la population de l'empire de Russie? Y trouve-t-on réellement les éléments d'une force redoutable? Sans doute j'y vois des masses imposantes; mais ces masses sontelles si étroitement unies entre elles qu'elles participent au même génie et concourent fatalement au même but? Ce qui me frappe, au contraire, dans ces masses , c'est une divergence flagrante d'instincts et de tendances; c'est, en outre, un isolement moral du centre, qui résiste à tout : rameaux liés au tronc sans jouir de sa séve et sans lui communiquer leur vigueur. Tel est , du moins , le cas pour la plupart de ces races perdues , autochthones de la steppe , inexorablement rebelles à tout ce qui tendrait à museler l'indépendance sauvage de leur vie de chaque jour. Quant aux races plus compactes, et par conséquent plus faciles à fondre dans le creuset commun , la condition est encore pire. Il y a dans celles-ci , à défaut d'isolement et d'inaptitude à être mises en œuvre, hostilité sourde et mauvais vouloir persistant.
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Croit-on que les Polonais , croit-on que les Finnois , croit-on que les Allemands des provinces baltiques , ces trois conquêtes les plus importantes du sceptre moscovite , soient identifiés à la Russie ? Qui oserait l'affirmer? Chacun de ces peuples ne ronge-t-il pas son frein avec désespoir, et n'a-t-il pas toujours l'oreille au vent pour attendre un secours libérateur ? Les Cosaques eux-mêmes ont-ils voué à tout jamais leur lance aux généraux du tzar? Je ne parle pas des provinces caucasiennes ; la Russie sait bien ellemême que , d'un jour à l'autre , elles peuvent lui échapper, et que tel est leur vœu.
Ainsi donc , d'un côté , races indifférentes ou inutiles ; de l'autre , races haineuses , et qui dans un cas donné pourraient être nuisibles : c'est à quoi se réduit la population que la Russie a surajoutée à son noyau national. Or, cette population monte à plus de vingt millions d'âmes....
Où est donc la force de l'empire? Évidemment dans ce que je viens d'appeler son noyau national, c'est-àdire dans ces trente ou trente-cinq millions de Slaves, qui gravitent autour de Moscou et qui se proclament les seuls fils légitimes et dévoués de la sainte Russie. Mais là encore , l'unité est-elle si rigoureusement compacte ? Les petits Russes sympathisent-ils en tout point avec les grands Russes? Considérez d'ailleurs que cette population d'élite , cette population mère , qui fait que la Russie a un nom , est presque tout entière attachée à la glèbe et porte la livrée de l'esclavage. Que l'on compte tous les Russes , et l'on n'y
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trouvera pas un million et demi d'hommes libres.... Si c'est là une force , de quel nom faut-il la qualifier?
Quoi qu'il en soit , la Russie marche , et marche avec succès. Son drapeau n'est pas celui du progrès; je ne saurais même dire quelle inscription on pourrait broder sur sa pourpre. Mais enfin le présent lui sourit, on la croit grande , on la croit forte. Que lui faut-il de plus ? Aussi a-t-elle placé bien haut le siège de son influence : attentive à tous les mouvements qui se produisent, soit en Europe, soit en Asie, elle ne néglige aucune occasion d'y intervenir, tantôt comme médiatrice pacifique , tantôt comme auxiliaire armée; en sorte que l'on ne saurait dire quelle question pourrait s'élever aujourd'hui dans les conseils de la politique humaine, où elle n'eût l'ambition de faire accepter sa prépondérance.
Ce résultat est grand : qui prétendrait le nier ? Or. telle est l'œuvre de l'autocratie. Oui , c'est ce pouvoir immense, fatal, qui s'est fait l'âme de ce corps qui n'a pas d'âme , l'œil de ce peuple d'aveugles, et qui le conduit , sans qu'il s'en doute , sans qu'il s'en soucie peut-être, au but qu'il s'est chargé de convoiter pour lui. Principe factice, éphémère, dira-t-on. D'accord. Mais en attendant que ce principe s'écroule, il est fécond; l'autocratie n'a pas encore dit son dernier mot.
Et voilà pourquoi tout ce qui touche à la Russie offre un intérêt si palpitant. On sent que l'on est là aux prises avec une matière qui peut , ou se
xiv INTRODUCTION, durcir à outrance , ou s'échapper soudainement en poussière, Heureux celui qui pourrait en bien pénétrer les éléments! Quant a moi, j'essayerai d'ajouter quelques données a celles que l'on possède déjà.
Paris, 5 novembre 1853.
LA
Saint-Pétersbourg.— Panorama grandiose. — Formalités imposées aux voyageurs. — Les perspectives et les monuments.
C'était au mois de septembre 1840; je me rendais en Russie pour la première fois. Déjà nous avions franchi les passes de Cronstadt1 , et, après
1. L'île sur laquelle est bâti Cronstadt occupe l'entrée du golfe de Finlande, à trente kilomètres environ de Saint-Pétersbourg, qui est construit en partie, comme on sait, sur le delta de la Néwa. Quatre passes conduisent de Constadt à Saint-Pétersbourg, à travers les îles de cette rivière. La plus profonde de ces passes n'a pas plus de sept pieds d'eau , comme elle est dans une mer sans marée, les vents d'ouest en élèvent seuls le niveau. Dans ce cas, sa hauteur atteint quelquefois huit pieds et demi. Le bras du golfe , dont l'entrée est en partie fermée par l'île de LCronstadt , a huit milles de large ; mais les sables qui s'étendent au nord et au sud des deux rives ne laissent que deux passages : celui du nord , n'ayant que deux 117 a
avoir échangé notre superbe pyroscaphe français contre un méchant petit bateau à vapeur russe , nous nous acheminions, escortés des chaloupes de la douane, vers la capitale de l'empire.
Nous voguions presque entre deux rives. D'un côté , l'Ingrie , de l'autre la Finlande : paysage morne auquel le soleil souriait tristement, et dont rien n'était capable de troubler la mélancolie. Çà et là , à travers les bouleaux pâles et les pins de verdure douteuse, quelques cabanes apparaissaient, mais la vie en était absente. Le château d'Oranienbaum lui-même, cette belle demeure impériale bâtie jadis par Menschikoff, ressemblait, au milieu de sa solitude , à un cadavre pétrifié. Si quelque bruit se faisait entendre, ce n'étaient point des voix d'homme; c'était le cri lugubre des oiseaux de mer , ou le clapotement monotone des vagues contre les rochers de granit.
Un vieux boyard avec lequel j'avais lié connaissance durant la traversée , tenait opiniâtrément les yeux attachés sur moi.
Tout à coup il se leva brusquement.
« La voilà ! la voilà! s'écria-t-il.
— Quoi donc ? quoi ?
brasses de profondeur, est dangereux par les roches sous-marines dont il est semé ; celui du sud, profond de quatre à cinq brasses, est excessivement étroit et resserré d'ailleurs entre les fortifications de la place et les batteries de Cronstadt.
— La ville , la grande ville , Saint-Pétersbourg ! »
En effet, si loin que l'œil pouvait porter, on voyait dans la transparence d'une brume grise ses flèches d'or étinceler comme des éclairs.
Une demi-heure s'écoula. Les deux rives qui nous bordaient se rapprochaient de plus en plus. Enfin la Néwa ouvrit ses bras géants ; Saint-Pétersbourg se levait devant nous.
Ici, le boyard me mit la main sur le cœur. Il voulait , disait-il , juger par lui-même de l'impression que produirait sur moi l'aspect de sa capitale.
Cette impression fut profonde. Quiconque sera entré pour la première fois dans Saint-Pétersbourg par la Néwa , sans préjugé hostile , sans parti pris de dénigrement, aura senti comme moi. Quel ensemble de merveilles! Palais de pierre ou de marbre là où naguère s'entassait la boue, vaste • cité sur les ruines d'un désert , créatures humaines à la place de bêtes fauves et d'oiseaux carnassiers. Et tout cela est l'œuvre d'un seul siècle !
Nous arrivons dans les eaux du Quai anglais, en face de la douane urbaine. Moment épineux pour les voyageurs. Malheur à celui dont le passe-port n'est pas en règle ou dont la police a cloué le nom à son pilori ! Il verra le rivage sans pouvoir y descendre, et sera forcé de reprendre la route qu'il vient de parcourir. Ce genre de désagrément arrive surtout à des Français. Insouciants et frondeurs, ils
se préoccupent peu de formalités qu'ils jugent inutiles, et se trouvent pris au piège qu'ils auraient dû prévoir. N'ai-je pas vu un de ces Français qui s'était dispensé de se inunir d'un passe-port, sous prétexte qu'étant déjà allé en Russie, il y était parfaitement connu.
J'étais à passer en revue mes bagages et à m'apprêter à débarquer, quand un soldat, m'appelant par mon nom, m'invita à descendre au salon. Là, autour d'une table chargée des passe-ports des voyageurs, quatre messieurs étaient assis. Ils m'accueillirent d'un air souriant ; puis celui qui paraissait être leur chef, prenant gravement la parole :
« C'est vous, monsieur, qui vous appelez M. ***?
— Oui, monsieur.
— Est-ce pour la première fois que vous venez en Russie ?
— Oui, monsieur.
— Quel motif vous y amène ?
— Mon plaisir : j'ai voulu voir et juger par moimême ce pays dont on parle en sens si contraires.
— Vous n'avez pas d'autre but?
— Non, monsieur.
— Avez-vous quelques connaissances à Saint-Pétersbourg ?
— J'ai mon ambassadeur et mon banquier.
— Vous n'avez de lettres de recommandation pour aucune famille ?
— Pour aucune.
— Votre séjour parmi nous sera-t-il long?
— Pas aussi long que je le voudrais. Trois mois, quatre mois tout au plus.
— C'est bien! voici votre passe-port, vous pouvez débarquer. »
Je me mis en devoir de profiter de la permission qui m'était donnée. En sortant du bateau, il fallait tenir mon malheureux passe-port ouvert et le montrer à chacun des agents dispersés sur le pont, voire même à la sentinelle en faction sur la planche qui unissait le bateau à la rive. Enfin, je sautai à terre; mes bagages m'avaient précédé à la Douane; je les rejoignis.
La visite que j'eus à subir se passa dans les termes de la plus parfaite politesse, et, comme on ne me trouva rien contre les droits, on me retint à peine.
Il faut dire, du reste, que la douane russe est bien la plus inoffensive de toutes les douanes. Quand on s'est un peu familiarisé avec elle , on élude facilement ses rigueurs, et vraiment il n'en coûte pas trop cher....
Cependant , vue à distance, cette douane ne laisse pas que d'imposer singulièrement. Qui sait d'ailleurs si elle ne sera pas aiguillonnée par quelque caprice inattendu ? De là vient qu'avant d'entrer dans ses bureaux les voyageurs, surtout les voyageurs
novices, sont pénétrés d'un religieux effroi. Aussi bien, quelque innocent que vous soyez personnellement, est-il rare que vous ne vous y présentiez pas complice de quelque fraude. Les Russes excellent dans l'astuce, et ils aiment surtout à l'exercer vis -à-vis de leur gouvernement. Or, pour peu que se soit prolongé votre voyage, vous vous êtes lié inévitablement avec quelque honnête industriel ou même avec quelque seigneur opulent qui, dans leur moisson d'objets exotiques, n'ont pu s'empêcher de ramasser plus ou moins d'épis prohibés. Il s'agit de faire passer ces épis. Ceci donne lieu entre les passagers à un dialogue que l'on pourrait stéréotyper, tellement il se ressemble à chaque traversée :
« Monsieur, avez -vous beaucoup de contrebande?
— Comment , monsieur ! pour qui me prenezvous ?
— Alors vous pourriez me rendre un service : j'ai dans mes malles un certain nombre d'articles suspects; vous plairait -il d'en prendre quelquesuns ?
— Et si les douaniers mettent la main dessus ?
— Oh! ne craignez rien; d'ailleurs je me charge de tout. »
Quand un butor vous fait une pareille proposition, vous l'envoyez promener, et tout est dit;
mais quand elle part d'une jolie bouche de femme, et qu'une petite main potelée vous glisse en même temps dans la main l'objet dont elle vous prie de la débarrasser, le moyen de refuser?
C'est ainsi, j'en demande bien pardon à la douane russe , que j'ai dérobé aux griffes de ses vautours je ne sais combien de fichus, de mouchoirs brodés , de dentelles , de rubans , de ces mille fantaisies dont le beau sexe moscovite est si friand.
H ne m'est arrivé que deux fois de céder aux instances des contrebandiers mâles. L'un m'avait confié un parapluie-canne, l'autre un perroquet. Je perdis le premier, mais je sauvai le second, c'est-à-dire que j'en payai les droits. Le maître du parapluie fut désolé; le maître du perroquet reprit son article , mais il oublia de me rembourser , et j'en fus pour mes frais. Ce Russe trouva sans doute plaisant d'éluder de la sorte les lois de son pays ; il faisait ainsi deux dupes au lieu d'une.
En sortant des bureaux de la douane , je pris un droschky et me rendis à Y Hôtel de Paris, où l'on m'avait assuré que je trouverais bonne table, bon logis et des gens parlant français. C'étaient là autant de fables. Rien de plus mal tenu que les hôtels de Saint-Pétersbourg. Les descriptions qu'en ont faites les voyageurs les plus exaspérés n'en
donnent qu'une imparfaite idée. Des chambres mal fermées, des meubles débraillés, des insectes, de la poussière, de sales moujiks rôdant dans les corridors ou dormant dans les antichambres, étendus sur leurs fétides peaux de moutons : voilà ces hôtels! En dehors de la capitale c'est encore pis. Du reste, cela se comprend. Il y a fort peu de temps que les voyageurs étrangers se tournent du côté de la Russie , et jamais, sans doute, ils n'y afflueront en grand nombre. On n'a donc pas encore pu leur préparer une réception convenable. A quoi bon d'ailleurs? les spéculateurs n'en seraient-ils pas pour leurs frais? Si, du moins, les propriétaires des hôtels trouvaient dans les exigences des voyageurs indigènes un excitant à les bien tenir! mais il n'en est rien. Le Russe a l'humeur nomade : qu'il porte l'habit de cour ou le paletot bourgeois, on sent toujours en lui l'homme de la steppe. Ce qu'il lui faut , quand il voyage , ce n'est point un hôtel, c'est un abri, c'est une tente. Car il traîne invariablement à sa suite tout ce qui est nécessaire à son campement : ses gens, son lit, sa cuisine, sa vaisselle. Donnez-lui une table de bois et un escabeau, tous ses vœux seront comblés. Cependant, malgré tant de chances contraires, de hardis Européens ont essayé, dans ces dernières années, d'élever à Saint-Pétersbourg des hôtels qui , en splendeur et
en confortable, ne le céderont, dit-on, ni à ceux d'Angleterre, ni même à ceux d'Allemagne. Les hôtels Napoléon, Coulon et des Princes sont dans ce genre. Je les recommanderais volontiers à ceux de mes compatriotes qui seraient tentés de visiter la capitale des tzars, en les avertissant, toutefois, de ne pas trop prendre au sérieux les merveilleuses promesses de leur programme.
En m'acheminant vers l'hôtel de Paris, je pus saisir dans ses principaux détails cette ville dont le magnifique ensemble m'avait si vivement impressionné.
La ville de Saint-Pétersbourg est située sous le 59° 56' 31" de latitude nord et sous le 47° 59' 30" de longitude, méridien de l'île de Fer. Elle couvre les deux rives de la Né^va, ainsi que diverses îles formées par cette rivière à quelques verstes de son embouchure. Au sud-ouest et à l'ouest, elle domine le golfe de Finlande, tandis que partout ailleurs elle s'ouvre sur une plaine large, basse, uniforme et à peine coupée çà et là par quelques légères ondulations.
La contrée qui environne Saint-Pétersbourg est composée de bois ou de marais. Le sol en est ingrat, froid et humide, la végétation difficile; c'est à peine si le seigle y vient à maturité. Cependant, l'enceinte, de même que le périmètre immédiat de la cité, sont favorables à la culture des légumes, et
Ton y voit une foule de jardins potagers qui suffisent à la consommation de ses nombreux habitants.
Rival 3 quant à l'immensité, de Paris et de Londres, Saint-Pétersbourg a trente-cinq kilomètres de tour, neuf kilomètres de longueur et huit de largeur. Il est divisé par le cours principal de la Néwa en deux parties à peu près égales, lesquelles se subdivisent en deux îles : l'île de Saint-Pétersbourg et Wassili Ostroff ; et en trois quartiers : le quartier de l'Amirauté et les quartiers de la Litéinia et de Wiborg. Ces îles et ces quartiers constituent la ville proprement dite. On peut affirmer que près des trois quarts de leur surface sont occupés par des jardins, des cimetières, des prairies et des terrains incultes.
La Néwa est la mère nourricière en même temps que l'ornement de Saint-Pétersbourg; nous verrons plus tard qu'elle peut en être aussi le fléau. C'est par la Néwa qu'arrivent à la capitale les produits de l'intérieur de l'empire , de même que la plupart de ceux de l'Europe occidentale. La Néwa continue d un côté la mer Caspienne et le Wolga , de l'autre la mer Baltique et le golfe de Finlande.
Une particularité de ce grand fleuve, c'est qu'arrivé à son embouchure, il y dépose un amas de sable et de limon que ses eaux ont apporté des lacs
Onéga et Ladoga. Peu à peu cet amas s'étend, se durcit et s'élève au-dessus des \agues, de manière à former des digues qui obligent le golfe à se retirer. Telle est l'origine de la plupart des îles sur lesquelles Saint-Pétersbourg a été bâti ; elles ont été formées, comme le delta d'Égypte, par l'action lente et continue du fleuve. Ce phénomène, du reste, n'a pas cessé de se produire; la Néwa dépose constamment clans la direction de Cronstadt de nouveaux bancs de sable qui, un jour aussi, seront des îles.
Les eaux de la Néwa sont douces , limpides et d'une admirable transparence, semblables en cela aux eaux des lacs de Finlande. Elles sont agréables au goût, et, bien qu'elles causent une certaine incommodité à ceux qui commencent à en faire usage, il serait difficile d'en trouver de plus pures et de plus saines.
La Néwa coule d'ordinaire à pleins bords. En face du quai de la cour, elle a six cents mètres de large; mais sa largeur commune est de quatre cents mètres. Ce sont les proportions du Rhin à Cologne et de la Vistule à Varsovie.
Chaque année , au mois de novembre , la Néwa se couvre de glace, présentant ainsi une splendide chaussée où glissent les patins et les traîneaux , et où des spéculateurs lapons organisent des courses de rennes. Ceci dure près de six mois. Dans la pre-
mière quinzaine d'avril arrive la débâcle. On rie saurait se faire une idée de l'aspect qu'offre alors le fleuve. C'est un torrent déchaîné roulant, au lieu de vagues, d'effroyables montagnes de glace et d'immenses globes de neige qui tombent en fusion au fur et à mesure qu'ils approchent de l'embouchure. Avant la construction du pont de pierre qui unit actuellement les deux principales rives de la Néwa , la débâcle interrompait entre elles toute communication ; Saint-Pétersbourg formait comme deux villes séparées par une lave en ébullition. Quel pont de bois ou de bateaux eût pu, en effet, résister au choc des grands glaçons? On doute même que le fer et le granit dont se compose le nouveau pont réussissent longtemps à leur opposer un invincible obstacle. Tout ce désordre n'empêche pas une foule de petites barques de tenter la traversée du fleuve. La plupart abordent, il est vrai, heureusement; mais il en est aussi parfois qui, opiniàtrément étreintes par un assemblage de glaçons impossibles à briser, sont emportées à la dérive, et vont sombrer au loin dans les eaux orageuses du golfe de Finlande.
La débâcle de la Néwa ne dure que deux ou trois jours. Puis la navigation est ouverte. Cette ouverture se fait avec une certaine solennité. Le directeur du département des constructions maritimes de l'Amirauté s'avance dans une chaloupe au mi-
lieu du fleuve, et là, se tournant vers la forteresse, il la salue de sept coups de canon. La forteresse lui répond par le môme salut. Alors le directeur se remet en route et va à la rencontre du commandant delà forteresse, qui, de son côté, est entré aussi dans le fleuve. Quand les deux fonctionnaires sont arrivés en présence, le directeur annonce officiellement et à haute voix au commandant que la communication entre les deux rives est rétablie, et que désormais les pyroscaphes peuvent chauffer leur machine, les navires mettre à la voile. Jusqu'à ce que cette formalité ait été remplie, il n'est permis à aucun des bateaux amarrés aux rives de la Néwa de quitter leur place pour naviguer sur le fleuve. Tl n'est pas tenu compte bien entendu de ces petites barques que je citais tout à l'heure , et qui n'ont d'autre but que de transporter d'une rive à l'autre les personnes trop pressées pour attendre la fin de la débâcle.
Si la Néwa offre un aspect si curieux pendant l'hiver et à la naissance du printemps, cet aspect ne Test guère moins pendant l'été, surtout au moment où la nuit étend son voile fantastique sur la ville de Saint-Pétersbourg. Citons ici une charmante description de M. de Maistre :
« Rien n'est plus rare , mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg , soit que la longueur de l'hiver et la rareté
de ces nuits leur donnent , en les rendant plus désirables , un charme particulier , soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les beaux climats.
« Le soleil, qui dans les zones tempérées se précipite à l'occident et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres , roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon , et ses rayons , réfléchis par le vitrage des palais , donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.
« Les grands fleuves ont ordinairement un ht profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néwa coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique ; ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par des quais de granit alignés à perte de vue ; espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale , et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.
« Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants
oiseaux d'Amérique voguent dans la Néwa avec des bosquets d'orangers ; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or sans compter à l'avide marchand.
« Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.
« Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi garni de franges d'or couvrait le jeune couple et ses parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie \ et c'est peut-être la seule chose particulière à ce peuple qui ne soit pas ancienne.
1 . Cette musique dont parle ici M. de Maistreestla musique des co rs. On pourrait nommer la composition de l'orchestre un orgue vivant , puisque chaque musicien ne tire qu'une seule note de son instrument. Il faut, pour le former, au moins quarante musiciens, mais leur nombre peut aller jusqu'à cent. De celui qui conduit dépendent absolument la chaleur et l'ensemble. La précision avec laquelle les autres obéissent à ses signes peut être comparée à celle des touches d'un piano sous les doigts d'un artiste habile, avec cet avantage que les sons se prolongent autant qu'on veut et don-
Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur (M. Narischkne), dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospitalité , du luxe élégant et des nobles plaisirs.
« La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néwa, à l'une des extrémités de Pimmence place d'Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation créée par le génie du fondateur. Son bras terrible est étendu sur la ville; on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.
nent beaucoup plus d'expression. Quand on ne réfléchit pas que les machines qui produisent de tels effets sont façonnées à coups de bâton, l'oreille en est réellement charmée. Il est impossible de se figurer quelque chose de plus enchanteur, de plus suave que ces concerts qui font Tetonnement et l'admiration de tous les étrangers qui les entendent. Quelle docilité, quelle patience, quelle attention ne faut-il pas aux malheureux qu'on dresse à ces exercices, pour parvenir à ne pas attaquer mal à propos ou à ne pas trop soutenir une note dans les morceaux les plus compliqués! Les instruments, tous de même forme, mais de volume différent, sont des tubes recourbés seulement à l'embouchure, et qui vont en augmentant jusqu'à l'extrémité par où s'échappe le son : ils varient depuis deux jusqu'à trente-deux pieds de long , dans une échelle progressive. II faut quatre ou cinq ans à chaque homme pour arriver à faire sa partie d'une manière irréprochable dans la musique des cors. « Singulière mélodie ! ajoute M. de Maistre; emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille! Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant, ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux; le mécanisme aveugle est dans l'individu ; le calcul ingénieux , l'imposante harmonie sont dans le tout ! »
« A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignait insensiblement. Le soleil était descendu sous Thorizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour qu'on ne saurait peindre , et que je n'ai jamais vus ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes1. »
On compte , soit dans l'enceinte de Saint-Pétersbourg , soit dans les environs les plus rapprochés , dix rivières plus ou moins considérables qui se jettent dans la Néwa , et huit canaux se reliant pareillement à ce fleuve. On conçoit l'influence qu'un aussi grand amas d'eau doit exercer sur le climat de la moderne capitale. Il y est rude, variable, souvent troublé par des miasmes délétères ; il règne aussi à Saint-Pétersbourg des vents fréquents , auxquels ce pays plat et dépourvu de montagnes laisse libre accès. De là beaucoup de maladies, surtout au printemps et à l'automne. Malheur aux poitrines délicates qui viennent respirer l'air de la ville de Pierre le Grand! La meilleure saison, à Saint-Pétersbourg , comme du reste dans toute la Russie , c'est l'hiver ; l'été y est trop chaud , on y brûle. J'aime mieux, dans ces pays du nord, un
\. Soirées de Saint-Pétersbourg , tome I, premier entretien. 117 b
froid de trente degrés avec une neige bien lisse et une limpide atmosphère, que ce soleil de vingt heures qui trouble toute l'économie de l'existence , et qui n'apporte avec lui que des feux qui dessèchent et une poussière qui suffoque. Organisés pour le froid, les septentrionaux excellent à le faire servir à leurs plaisirs et à en supprimer les inconvénients ; avec le chaud , au contraire , ils sont absolument sans défense , et souffrent de toutes ses rigueurs.
La population de Saint-Pétersbourg a toujours été croissant depuis sa fondation, mais surtout depuis l'impératrice Catherine II. A la mort de Pierre le Grand , cette population ne montait qu'à 75 000 habitants , la plupart étrangers ; à l'avénement de Catherine II , elle atteignait au chiffre de 110000; aujourd'hui elle va, étrangers et indigènes compris, à près de 500 000 *. Chose singulière! sur l'ensemble de ce dernier chiffre , il y a près de moitié moins de femmes que d'hommes2. Un document officiel explique cette énorme disproportion entre les habitants des deux sexes , d'un côté par le chiffre de l'armée , lequel est compris dans le recensement général, et de l'autre par la foule
1. Le dernier recensement officiel de 1833 porte 442893 nationaux et 36 000 étrangers.
2. Sur le chiffre de 442 896 habitants de Saint-Pétersbourg , on compte 301 870 hommes et 141 026 femmes.
d'employés et d'ouvriers qui peuple les chancelleries ou les ateliers de la capitale : ces derniers , en effet , sont , pour le plus grand nombre , célibataires.
On ne compte à Saint-Pétersbourg que quatre cent quarante-six rues, nombre bien minime eu égard à la vaste étendue de la ville ; mais si l'on considère que ces rues, immensément longues, sont toutes tirées au cordeau et coupées à angle droit, on comprendra que leur nombre soit suffisant. Rien, d'ailleurs, de plus propre et de plus séduisant à l'œil : les trottoirs sont larges et bien dallés ; on ne sait à Saint-Pétersbourg ce que c'est que le macadam. Voici le système de pavage qui y prévaut. On prépare des billots de sapin de six à huit pouces de diamètre et d'une hauteur à peu près pareille ; puis on les taille en hexagone et on les fixe les uns aux autres au moyen de chevilles de bois. La surface de ces pavés ainsi taillés et unis offre un véritable parquet sur lequel les équipages roulent avec une grande facilité. Quand ce système de pavage commença à être appliqué, ce qui eut lieu en 1832, on se contenta d'abord de poser les billots sur le sol nu et préalablement nivelé; mais on ne tarda pas à s'apercevoir de l'insuffisance de ce procédé. Maintenant, on débute par consolider le terrain au moyen d'un pavage ordinaire de pierre, sur lequel on étend une cou-
che de gravois, que l'on recouvre ensuite d'un lit de planches goudronnées : cette surface ainsi préparée reçoit les billots de sapin, auxquels on ajoute une nouvelle force de cohésion en répandant sur le tout une seconde couche de goudron en ébullition.
La perspective 1 de Newsky et la grande Morskoï, les deux plus belles rues de Saint-Pétersbourg, sont pavées d'après ce système, dans toute leur longueur ; il serait fort à désirer qu'il fût également appliqué aux rues adjacentes. Je ne connais rien de plus désagréable, lorsque l'on a roulé mollement et à toute bride, pendant un quart d'heure, sur un parquet de sapin, que de tomber tout à coup sur ces cailloux aigus , ou sur ces moellons inégaux et pleins d'aspérités, qui forment le pavé des rues, dans les quartiers secondaires de Saint-Pétersbourg.
Aux rues et aux perspectives, il faut ajouter les quais, magnifiques constructions de granit, les ponts, dont on compte environ cent quarante, et les places, dont l'immensité répond au vaste périmètre de la ville. Parmi ces dernières, on doit citer en première ligne la place d'Isaac , où cent mille hommes pourraient manœuvrer à l'aise et où s'élèvent les plus grands monu-
1. Les grandes rues de Saint-Pétersbourg sont appelées perspectives , à cause de leur longueur.
ments de la capitale : le Palais d'hiver et l'Ermitage, le Sénat, l'Amirauté, l'État-Major, la colonne Alexandrine, la statue équestre de Pierre le Grand, l'église d'Isaac. Cette église est destinée à devenir la merveille religieuse de l'empire : rien n'a été épargné pour sa construction ; la Finlande a fourni ses plus beaux granits, ses plus beaux porphyres ; l'Italie, ses plus beaux marbres ; des artistes célèbres y ont apporté le concours de leur talent. Malgré tout cela , je ne crois pas que l'église d'Isaac produise jamais, extérieurement du moins, un effet correspondant au travail qu'elle aura coûté. Vue à distance avec sa masse sombre, écrasée, on dirait plutôt d'un tombeau de quelque sinistre prophète que d'un temple élevé à la divinité.
Une autre place qui mérite d'être signalée , c'est la Sennaia , où se tient le grand marché de Saint- Pétersbourg. A l'époque des fêtes de Noël, cette place offre un spectacle dont on chercherait vainement l'analogue dans les autres cités de l'Europe. La Sennaia est alors couverte de traîneaux arrivés la plupart des gouvernements les plus reculés de l'empire1. Ces traîneaux sont autant de boutiques
1. Il n'y a pas de ville qui tire ses approvisionnements de bouche d'aussi loin que Saint-Pétersbourg. La plus grande partie du bétail y vient d'Astrakan, ainsi que des bords du Don et du Wolga, et fait par conséquent un voyage de plus de quatre cents lieues pour aller à la boucherie. Souvent on voit sur la même
de comestibles. Mais quels comestibles ! Des porcs, des moutons, des veaux, dont les cadavres écorchés, et roidis par la gelée, se dressent en face des chalands et semblent faire appel à leur bourse. 11 résulte de là des scènes d'une incroyable bizarrerie. Tantôt c'est un bourgeois qui, ayant acheté un cochon gras et ne sachant comment l'emporter, le place, à côté de lui, debout dans son traîneau, et le tient comme embrassé de peur qu'il ne tombe. Tantôt c'est un employé qui traverse le marché dans son modeste équipage, côte à côte avec sa ménagère, et menant derrière lui, sur le siège du laquais, un énorme veau. Les passants rient à cœur joie, et les gamins poursuivent les acheteurs et leur curieuse denrée de leurs bruyants hurrahs. Quand une pratique demande seulement quelques livres d'un de ces animaux gelés , c'est à coups de hache que l'on fractionne cette étrange marchandise. Toutes ces viandes doivent être ensuite empilées avec force neige ; et , quand on veut s'en servir, on les fait dégeler.
Pour avoir une idée complète des principaux monuments qui ornent la ville de Saint-Pétersbourg, il faut suivre la perspective de Xevvsky dans toute sa longueur; c'est une promenade d'en-
table le sterlet du Wolga, le veau d'Archangel , le mouton d'Astrakan , le bœuf d'Ukraine , le faisan de Hongrie et de Bohême.
viron une lieue. La perspective de Newsky , qui a près de cinquante mètres de large , est bordée de palais et de riches hôtels : on y voit les églises de la plupart des communions étrangères , l'église catholique, dont l'architecture est à la fois sévère et gracieuse, l'église hollandaise, l'église arménienne, l'église luthérienne de Saint-Pierre, à peine sortie des mains des constructeurs. C'est aussi dans la perspective de Newsky que l'on rencontre la cathédrale de Kasan , bâtie sur le plan de Saint- Pierre de Rome; le palais impérial d'Anitschkoff, demeure du grand-duc héritier; le théâtre grec d'Alexandra, avec son beau square fermé d'une grille en fonte; la bibliothèque impériale, le gostinoi dvor ou marché populaire, la Banque, le passage vitré du comte Stenbock, le seul qui ait encore été construit à Saint-Pétersbourg, etc., etc.
De la perspective de Newsky tournez à droite et longez la Fontanka , vous arriverez à la place du Grand-Théâtre Impérial; puis, en revenant par la grande Morskoï , au palais de feu le duc de Leuchtenberg , au nouvel hôtel des postes, à l'hôtel Demidoff, enfin aux magnifiques casernes des Chevaliers gardes.
Du reste, de quelque côté que l'on dirige ses pas dans l'enceinte de Saint-Pétersbourg, on se trouvera en présence de quelque édifice important. Ici, l'académie des Beaux- Arts avec ses deux
gigantesques sphinx de granit; là l'Université, la Douane; ailleurs, le musée Roumiantzoff , le palais de marbre du grand-duc Constantin, l'hôtel du comte Schereméteff, la maison des Enfants-Trouvés, le débarcadère du chemin de fer de Moscou, et , entre ces divers édifices, des églises nombreuses et toutes d'une splendeur inouïe.
Ce n'est pas que l'ombre manque à ce brillant tableau. Sur les huit mille cinq cents maisons qui couvrent le sol de la capitale , on en compte encore plus de cinq mille construites en bois. Il est vrai que ces maisons de bois sont pour la plupart assez propres et même élégantes; mais on doit convenir que, pour qu'il y ait parfaite harmonie dans l'aspect de la cité, il faut que ces débris d'autrefois disparaissent et fassent place à des constructions exclusivement modernes. Tel est d'ailleurs le caractère général de Saint-Pétersbourg, Pourquoi le laisserait-on déformer par tant de baraques parasites, bonnes tout au plus à abriter des pêcheurs ou à être entassées sur un bûcher? Encore si c'étaient des souvenirs!...1
1. Le savant Robert fait de Saint-Pétersbourg une description qui, au point de vue où il se place , me paraît pleine de justesse et tout à fait digne d'être mentionnée :
« En général , on ne peut trop s'étonner que ce soit dans un climat si âpre, sur un terrain marécageux, sans consistance, dans une contrée déserte, stérile, peu salubre , couverte de sables et d'immenses forêts , que le tzar Pierre ait songé à élever Saint-Pé-
Forteresse de Saint-Pétersbourg. — Exécution des conspirateurs en 1825.— Ce qu'il faut penser de cette conspiration. — Où en est la Russie. — Le peuple et le gouvernement.
Parmi les monuments de Saint-Pétersbourg, celui dont le souvenir m'impressionne toujours le
tersbourg; position qui met ses habitants dans la nécessité de s'approvisionner à grands frais dans les provinces éloignées. Ajoutons à cela que la Néwa, sur laquelle Saint-Pétersbourg est construit, reste communément gelée six mois consécutifs; que, dès lors, les vaisseaux ne peuvent en sortir que fort tard et sont obligés de rentrer bientôt; que lors même que les glaces sont fondues, ils ne peuvent en sortir que par un vent d'est , et que , dans ces parages, durant l'été, il ne règne souvent que des vents d'ouest; que les eaux douces de la Néwa pourrissent les vaisseaux en peu d'années. Si on considère, en outre, que le local de Saint-Pétersbourg est sujet à des inondations qui y causent quelquefois de grands ravages ; que, la rigueur du froid y faisant donner la préférence aux constructions en bois, la ville estexposée à des incendies fréquents et très-redoutables; si on observe enfin que le tzar, en approchant de la mer sa capital, pour y favoriser le commerce, Ta éloignée du centre de son empire où il était si essentiel qu'elle se trouvât, à cause de son immense étendue; si on considère enfin que, par cette position maritime, il n'a rien gagné pour le commerce, puisqu'en le fixant à Saint-Pétersbourg il l'a ruiné à Arkhangel, on doit conclure que, sous les rapports les plus importants et les plus essentiels, l'assiette de Saint-Pétersbourg n'est nullement heureuse. Mais Pierre Ier avait la tête pleine des prodiges qu'il avait vus s'opérer en Hollande par le commerce maritime ; son génie ardent lui avait aisément persuadé qu'il réaliserait au fond du golfe de Finlande le spectacle que lui avait offert le Zuyderzée. »
plus vivement, c'est la forteresse. Bâtie avant la ville et destinée à la protéger, elle est à la fois un édifice militaire , une sépulture impériale et une prison d'Etat. Pierre le Grand y repose avec tous ses successeurs et les princes et princesses de la famille souveraine, jusqu'au dernier mort, le duc de Leuchtenberg. Cote à cote des caveaux des tzars sont les cachots des prisonniers. Les malheureux! ils peuvent entendre le ver qui ronge les cadavres impériaux, plus oubliés eux-mêmes que l'orgueilleuse dépouille. C'est aussi de la forteresse que le canon donne le signal d'alarme, lorsque les vents d'ouest, faisant rebrousser les eaux de la Néwa . menacent Saint-Pétersbourg d'une inondation. Ainsi , le monument de Pierre le Grand n'a été mis là. ce semble, que pour abriter ce triple palladium du despotisme moscovite : la destruction, la vengeance et la mort. Je n'ai jamais passé devant lui sans frissonner; aujourd'hui encore son seul souvenir me rend triste.
Un jour, à trois heures du matin, la garde impériale reçut l'ordre de se rendre sur l'esplanade qui s'étend devant ses murs. Un bûcher y était allumé , et autour de ce bûcher se dressaient cinq potences.
La garde impériale se rangea.
Bientôt on vit s'avancer à pas lents et dans un sombre silence une troupe de condamnés escortés
de prêtres , de juges et de bourreaux ; et parmi ces condamnés les uns portaient l'uniforme d'officiers, les autres, et ceux-là étaient au nombre de cinq, portaient sur le corps une longue chemise noire, sur la tête un capuchon noir.
Un roulement de tambours se fit entendre , puis , au milieu de l'effroi universel, un juge élevant la voix lut la sentence fatale ; puis les tambours roulèrent sans interruption, mêlés au bruit aigu des fifres et à l'éclat des trompettes, et l'exécution commença.
Ceux des condamnés qui portaient l'uniforme furent dépouillés de leur épée, qu'on brisa sur leur tête; de leurs épaulettes, de leurs décorations, de tous leurs insignes, qu'on jeta dans le bûcher; enfin de leur uniforme , qu'on remplaça par une casaque de galérien.
Quelques minutes après, les cinq potences montraient à la foule terrifiée leurs victimes expirantes sous la pression des bourreaux.
Et les tambours cessèrent leurs roulements, et les fifres et les trompettes se turent. Les conspirateurs de 1825 avaient passé par la justice impériale.
Et cependant, parmi ces hommes flétris ou expirés, il y avait de nobles cœurs, des tètes puissantes. Ah ! l'empereur Nicolas dut sentir trembler sa main, quand il signa leur arrêt de mort. Du reste, la
conspiration russe de 1S25 n'était qu'un arbre sans sève: le premier coup de vent devait le renverser. On ne change pas un empire comme la Russie en un jour. Il est, pour les peuples encore plus que pour les individus, des lois de progrès auxquelles il n'est donné à personne de faire violence. S'il e^x dangereux de vouloir ramener en arrière ceux qui ont pris l'avant , il ne l'est pas moins de vouloir pousser trop vite ceux qui n'ont pas encore entrevu le but. Réveillez lentement les nations, sans quoi vous leur donnerez le vertige. Telle est la chimère de certains esprits, et c'était celle des conspirateurs de 1825. de voir dans la Russie un champ tout préparé pour la semence des idées européennes. Rien n'est plus faux; Pierre le Grand le sentait bien lui-même. Aussi, quand il coupe la barbe à ses boyards, ce n'est point pour en faire des hommes de l'occident, c'est pour s'armer d'un prestige; il veut séduire pour mieux s'imposer. Prodigieuse habileté qui a poussé la Russie hors de ses steppes, mais qui a troublé pour des siècles encore son harmonie intérieure. Pour Dieu! laissez donc ce pauvre peuple se reposer un peu!... Qu'est-ce que sa vie jusqu'à présent, qu'une étourdissante tempête? Il est lie' a peine que le Tatar fond sur lui et le broie sous le sabot de son cheval. Cela dure deux siècles. Le Tatar parti , l'esclavage le prend à la gorge et l'étouffé. Puis. — Marche, brave peuple, voilà de la
poudre, voilà des canons, fais la guerre, prends des pays ! Et maintenant dépose ta barbe et ton cafetan, l'Europe te convie à ses fêtes ! — En vérité, que peut-on espérer d'un peuple ainsi tourmenté? Sait-il seulement ce qu'il est lui-même , lui qu'on voudrait façonner à une image étrangère? Nous sommes séduits, je l'avoue, par certaines figures de Moscovites que nous voyons poindre de temps en temps à l'horizon de- nos salons; et nous nous demandons pourquoi ces types ne se généraliseraient pas en Russie. Pourquoi? Allez en Russie, vous le devinerez peut-être. Ce que je puis affirmer, quant à moi, c'est que dans les voyages successifs que j'y ai faits dans un intervalle de douze ans, j'y ai toujours constaté une immobilité effrayante; que dis-je? depuis cinq ou six ans, la Russie n'at-elle pas reculé ? Bien entendu que je ne parle ici que du peuple. Le gouvernement russe marche, lui, c'est-à-dire qu'il étend sans cesse son rayonnement au dehors; mais ce rayonnement, ce n'est pas de la civilisation sérieuse, c'est de la superfétation politique; ce n'est pas de la nationalité, c'est du cosmopolitisme.
Avenir de Saint-Pétersbourg. — Ce que cette ville a à craindre d'une guerre civile, d'une guerre étrangère, d'une inondation. — Faits historiques.
Quel sera l'avenir de Saint-Pétersbourg? Les Russes, il faut le dire, n'y songent pas sans effroi. Trois éventualités terribles se dressent contre la moderne capitale des tzars : la guerre civile, la guerre étrangère, l'inondation.
La guerre civile : si Saint-Pétersbourg n'eût pas été si éloigné du centre de l'empire, le Cosaque Pougatscheff eût-il pu parvenir à soulever des masses si considérables de paysans ? Catherine II n'eûtelle pas été immédiatement avertie du danger qui menaçait son trône, et n'eût- elle pas étouffé, en quelques jours, la sédition; ou plutôt une telle entreprise eût -elle été seulement tentée? Les mêmes dangers menacent aujourd'hui l'empereur Nicolas. La plus grande partie de ses États peut être occupée par une armée d'insurgés, et l'autocrate se voir bloquer dans sa capitale, avant qu'un seul régiment ait pu se lever pour le défendre.
La guerre étrangère : quelle est la valeur de Saint-Pétersbourg comme place frontière ? Rappelons-nous ce qui se passa durant la guerre contre
Gustave III. Dix fois les Suédois furent au moment d'envahir Saint-Pétersbourg, et ils y seraient infailliblement entrés, s'ils avaient eu des escadres mieux dirigées et des troupes plus décidées à se battre. En 1790, plusieurs bataillons ennemis, débarqués à cinq milles de cette capitale, s'emparèrent de Pardakoffski, qui pouvait en ouvrir presque immédiatement les portes à Gustave. L'alarme fut des plus vives à la cour, et un adversaire plus actif en aurait certainement profité. Huit mille Russes ne purent chasser deux mille Suédois du poste qu'ils avaient pris; le dégel seul sauva Saint-Pétersbourg, en empêchant que des renforts parvinssent à temps à l'ennemi. En cas de guerre avec une grande puissance maritime, telle que l'Angleterre ou la France, Saint-Pétersbourg serait à la merci d'une flotte ennemie. L'escadre russe de la Baltique une fois battue, il ne resterait plus, pour protéger la capitale , que la forteresse de Cronstadt ; or , n'en déplaise aux Russes, qui déclarent cette place imprenable, il n'y a pas de remparts, quelque solides et bien défendus qu'ils soient, qui puissent résister longtemps aux moyens de destruction dont on dispose aujourd'hui.
L'inondation : c'est des trois éventualités que j'ai nommées la plus terrible , celle du moins que les Russes ne sauraient traiter de chimérique, puisque déjà de lugubres événements ont énergiquement
montré ce qu'on doit en redouter. Que de fois, étant à Saint-Pétersbourg , n'ai-je pas été réveillé moi-même en sursaut, pendant la nuit, par le canon de la forteresse, annonçant le débordement subit des eaux de la Néwa? Pendant le printemps et l'automne , tous les habitants de la capitale sont sur le qui-vive ; ils ne demeurent pas , ils campent. Voici, du reste, ce que raconte cette chronique terrible des inondations de Saint-Pétersbourg ; on verra par là si l'effroi de ceux qui y résident est suffisamment motivé.
C'est, d'abord, le 5 novembre 1715 : Saint-Pétersbourg disparaît presque tout entier sous les eaux ; les ponts sont emportés, les quais et les chantiers détruits. — En 1716, le port militaire de Reval est dévasté. — Le 8 novembre 1721, un vent d'ouest qui souffle avec violence depuis neuf jours fait refluer la Néwa vers sa source, et met la ville à deux doigts de sa perte. Dans les quartiers les plus élevés, les chevaux plongent jusqu'au poitrail; dans les parties basses, l'inondation atteint sept pieds quatre pouces. Toutes les rues sont couvertes de bateaux. Le tzar Pierre, qui se trouve à une fête donnée par l'ambassadeur d'Allemagne , ne peut regagner son palais qu'avec des difficultés inouïes. — Le 10 du même mois , le fleuve redevenu menaçant jette de nouveau l'épouvante dans Saint-Pétersbourg. — Le 6 octobre 1723, inondation désastreuse.— Le 23 du
mois suivant, la Néwa, chargée de glaçons flottants , se répand sur la ville et ravage les habitations.— Le 1er novembre 1725, une crue inopinée attaque les quartiers les plus voisins de la rivière ; l'impératrice , partie pour l'église de la Sainte-Trinité, est surprise en route par les flots, et forcée de rebrousser chemin. — Le 8 septembre et le 1er novembre 1726, les eaux débordent encore. L'amiral Nagaïeff, étant de garde à la citadelle de Cronstadt, en est chassé avec ses compagnons; l'eau les poursuit de rempart en rempart, et les oblige à aller s'établir sur les canons de la citadelle, où battus par les vagues de la mer, et désespérant de leur vie, ils demeurent jusqu'à minuit.— Les 12 octobre 1729 et 15 septembre 1732, les 10 septembre et 13 décembre 1736, la Nétva menace encore Saint-Pétersbourg. — Il en est de même le 17 août 1744. — En 1752, elle s'élève à huit pieds cinq pouces au-dessus de son niveau ordinaire, et se maintient à cette hauteur huit jours consécutifs. Pertes immenses. — Les 29 septembre 1756 et 15 octobre 1757, les désastres recommencent. Mais, dans toute la période du xviue siècle, aucune inondation ne laisse de traces plus lamentables que celle du 10 septembre 1777. Surpris pendant la nuit par une crue qui déjà monte à dix pieds sept pouces , les habitants de Saint-Pétersbourg périssent en grand nombre. Les rues sont
encombrées de barques , de galiotes et de gros bateaux. Un navire marchand d'un fort tannage arrive en face du palais impérial et monte sur le quai degranit, où il reste échoué. Un autre bâtiment venant de Lubeck est lancé par le vent à plus de vingt mètres du littoral , dans un bois attenant à la ville. Je passerai sous silence les catastrophes de 1788, de 1802 et de 1822 ; j'arrive à celle de 1824, la plus mémorable de toutes.
On était au 7 novembre : les eaux, déjà grossies par de fortes pluies, s'élevèrent progressivement, poussées par un ouragan furieux. Bientôt la plus grande partie de la capitale fut envahie. La masse d'eau qui la couvrait était d'une hauteur effrayante, et la tempête l'agitait comme la mer durant une tourmente. La Néwa remontait son cours avec une rapidité prodigieuse , emportant les ponts de bateaux et tout ce qui lui faisait obstacle, disséminant dans les rues et sur les places des embarcations de toute grandeur, se hissant en lames écumantes contre les murs des palais , et entraînant dans sesabîmes les malheureux qui n'avaient pu se soustraire à sa poursuite. Le palais d'hiver était assailli par des vagues mugissantes, dont l'écume s'élevait jusqu'à l'étage le plus voisin de la toiture. De larges et lourdes feuilles de fer battu , arrachées par la violence de l'ouragan au palais de l'état-major général, volaient dans toutes les directions; les cloi-
sons qui entouraient cet édifice encore inachevé furent ébranlées par le choc de deux grands trottoirs en bois que l'eau avait poussés contre elles. Une barque s'engagea dans une ruelle et la barra complètement. On voyait une foule d'individus, surpris par l'inondation, grimper aux poteaux des réverbères, monter sur les arbres des boulevards, essayer d'atteindre aux fenêtres des maisons, et chercher un refuge sur l'impériale des voitures , tandis que les chevaux se débattaient dans les angoisses d'une horrible agonie. Deux gros bâtiments de transport vinrent s'accrocher au balcon d'un hôtel, deux autres forcèrent le passage d'une rue étroite. Dans le voisinage de l'Amirauté, on apercevait des croix qui, arrachées aux cimetières les plus éloignés , flottaient au hasard, heurtant dans leur marche de nouveaux cadavres errant comme elles au gré des flots en fureur.
Vers le soir , les eaux se retirèrent ', mais le désastre était complet. La nuit fut horrible, et l'impossibilité d'éclairer la ville ajouta encore à la terreur des habitants. Le jour se leva enfin sur cette capitale bouleversée, ravagée, blessée en mille endroits. On s'aperçut que des maisons avaient disparu , que dans certaines rues des éboulements avaient eu li^u, que le granit des quais avait été ébranlé , que des édifices solidement construits avaient éprouvé de fortes avaries; en un mot, on put contempler
m LA CAPITALE DE L'EMPIRE.
un spectacle étrange et lamentable, image du chaos, et triste pendant de ces scènes de destruction que les tremblements de terre laissent après eux.
11 fut officiellement avoué que le nombre des personnes qui avaient péri s'élevait à quatre cent quatre-vingts. Si Ton tient compte de l'impossibilité où l'on est en Russie de dire la vérité sur les catastrophes de cette nature , on sera convaincu que ce chiffre doit être porté au quadruple, si ce n'est plus. Quatre cent soixante-deux maisons furent détruites de fond en comble; trois mille six cent quatre-vingt-une furent endommagées. Trois mille six cents tètes de bétail disparurent. A la Bourse, trois cent mille pouds de sucre1, une égale quantité de sel, six cent mille pouds de farine2, cinq cent mille roubles d'eau-de-vie de grain, enfin des vins étrangers, des denrées coloniales, des céréales, etc., pour une valeur de plusieurs millions de roubles, furent totalement perdus.
Saint-Pétersbourg, on le conçoit, a eu de la peine à se relever de ce désastre. Et peu s'en est fallu que cette malheureuse ville n'ait, depuis cette époque , été visitée à plusieurs reprises par le même fléau. On vit en 1827 , le 29 juin chose
1, Plus de 4 800000 kilogrammes.
'2. Plus de 81 600000 kilogrammes.
extraordinaire} , les eaux monter à près de cinq pieds. Nouvelle crue le 15 décembre 1830, avec rupture des glaces, qui menacèrent de tout renverser. Le 17 août 1833, débordement qui heureusement n'eut pas de suite.
N'aurais-je pas raison de dire , en présence de tant de désastres, que l'existence de Saint-Pétersbourg est à la merci du démon des tempêtes?
L'empereur Nicolas au bal masque, — Son portrait physique. — Caractère de son regard. — L'amiral suédois fasciné. — Nicolas en général de Cosaques. — Il ne quitte jamais l'habit militaire. — Sa vie rude et laborieuse.
La première fois que j'eus occasion de voir l'empereur Nicolas, ce fut à un des hais masqués de l'assemblée de la noblesse à Saint-Pétersbourg. J'étais dans un cabinet attenant au salon principal, assis sur un canapé. Tout à coup un grand monsieur, en uniforme de général, conduisant par le bras un domino, vint s'asseoir à côté de moi.
« Ah ! mon cher petit Nicolas , dit ce domino à son interlocuteur, comme je suis contente de te voir ! il y a si longtemps que tu n'es venu....
— Mais tu dois l'être d'autant plus, répliqua le général, que je suis venu tout exprès pour toi!
— C'est l'empereur ! me souffla à l'oreille une dame assise près de moi ; retirons-nous ! »
Nous , nous levâmes et nous sortîmes ; mais l'occa-
sion de voir de près cet homme maître de soixante millions d'hommes était trop belle pour la laisser ainsi échapper. Sur un prétexte quelconque, je me débarrassai de ma compagne et je rentrai dans le cabinet.
L'empereur y était encore ; il avait quitté le canapé et se promenait avec son domino. Quelle était cette femme qui traitait l'autocrate avec tant de familiarité? C'était, comme je l'appris plus tard, une des actrices du théâtre français de Saint- Pétersbourg. Ces actrices sont toujours les premières, dans les bals masqués , à sauter au bras de l'empereur ou des grands-ducs. Les dames de la cour leur cèdent volontiers la place. Il est convenu chez les Russes que , sous le velours ou le satin du loup , nul ne saurait lutter d'esprit avec une Française.
Donc l'empereur se laissait intriguer de la meilleure grâce du monde. Il souriait aux saillies de son domino et les provoquait lui-même à plaisir. Quelle surprise pour moi, qui ne m'étais jamais figuré l'autocrate que sous des traits de bronze et de fer !
Je suivis le couple tant que cela me fut possible sans être remarqué ou paraître indiscret. L'empereur quitta son premier domino pour tomber en proie à un second , puis à un troisième , car rarement il chôme : heureux seulement si le masque
ne lui apporte point quelque ennuyeuse parasite ou quelque lugubre suppliante !
L'empereur Nicolas est, sans contredit, le plus bel homme de son empire, de l'Europe peut-être.... Il a en lui , comme l'a dit un écrivain , de l'Apollon et du Jupiter. Grand de taille , puisqu'il dépasse six pieds , il a le front large et dépouillé an sommet , la charpente du visage à la fois robuste et harmonieuse, le nez parfait, les muscles des joues mobiles , mais ne manifestant leur mobilité qu'au gré de la volonté intérieure; la bouche fort belle, les lèvres couronnées d'une légère moustache fièrement retroussée , également flexibles à l'expression sévère du commandement et aux grâces du sourire ; les sourcils arqués et chevelus , symbole de force ; le regard imposant et magnétique au delà de ce qu'on peut dire.
Un jour que Nicolas , sans s'être fait annoncer, débarqua brusquement à Stockholm, un amiral suédois, qui ne le connaissait pas, se trouvant mêlé par hasard aux quelques personnes qui formaient sa suite, il se tourna de son côté, et le regarda fixement. L'amiral déconcerté porta aussitôt la main à son chapeau et se découvrit. « Quel diable d'homme, dit-il au comte A***, de qui je tiens le fait, et quels yeux! De ma vie de marin, je n'ai rien vu de semblable. »
Cet amiral passa plus tard au service de la Russie,
L'EMPEREUR NICOLAS ET SA COUR. il
Pour apprécier dans tout son ensemble la grande physionomie de l'empereur Nicolas , il faut le voir soit dans une revue militaire , soit dans une cérémonie religieuse. Alors toutes ses facultés se déploient ; vous avez vraiment devant vous l'idéal de l'autocrate. L'uniforme sous lequel l'empereur Nicolas produit toujours le plus d'effet, c'est celui de général de Cosaques. Cet uniforme, à la fois léger et majestueux, ne lui laisse rien perdre de la solennité de sa personne ; il s'y drape comme un pontife. Celui de l'armée, ou même de la garde, quelque beau qu'il soit, est loin de le faire ressortir aussi bien.
Jamais l'empereur Nicolas ne quitte l'habit militaire. Tout ce qu'il se permet, lorsqu'il est seul chez lui ou dans l'intérieur de sa famille, c'est d'en ôter les lourdes épaulettes et d'en dégrafer le col. Partout ailleurs, il a dans sa tenue la même rigueur que le dernier des conscrits. Cette habitude lui vient de son père Paul, qui était, comme on sait, fanatique de la forme, et qui, pour un bouton mal mis ou une dragonne imparfaitement nouée, eût volontiers condamné le meilleur officier au knout ou au bâton.
Cet habit de soldat n'est point chez Nicolas un vain symbole. Sa vie est rude comme la vie des camps. Dès le matin, avant le jour, quand tout l'empire dort encore, l'empereur est debout, les
épaules couvertes d'un vieux manteau de guerre qui lui sert de robe de chambre , préparant les ordres qu'il doit donner dans la journée à ses ministres. Il mange peu et simplement, boit à peine, dort, comme tous les Russes, sur un matelas de crin piqué. Il travaille à l'excès : rien ne se tait dans l'empire qu'il n'examine par lui-même et dont il ne prenne l'initiative. S'il est trompé, la faute en est non à lui-même, mais à la perversité de son administration et au caractère fatal de son gouvernement.
Promenades quotidiennes de l'empereur Nicolas. — Règlements de police à cet égard. — L'empereur et l'acteur en prison. — Le commis voyageur et l'empereur. — Défense de fumer dans les rues de Saint-Pétersbourg. — Antipathie de Nicolas pour les fumeurs.
Chaque jour, quel que soit le temps, l'empereur Nicolas fait une promenade en ville. Il se rend d'ordinaire chez sa fille la grande-duchesse Marie, ou chez quelque seigneur de sa cour. Il ne sait ce que c'est que d'aller en voiture fermée ; on le voit tantôt en calèche découverte , tantôt en drochsky , tantôt en traîneau , le plus souvent à pied.
Nicolas va seul , coiffé habituellement du casque de sa garde et enveloppé du manteau gris militaire. Il marche droit devant lui , mais sans rien perdre
L'EMPEREUR NICOLAS ET SA COUR. 43 de ce qui se passe sur les chaussées ou les trottoirs. Tout le monde le salue et il rend le salut à tout le monde.
Nul n'a le droit d'aborder l'empereur dans la rue pour lui parler ou lui présenter un placet. Celui qui prend cette liberté est mis en prison. On prétend, toutefois, que l'empereur se laisse assez volontiers séduire par cette hardiesse , et que , tout en maintenant une loi dont l'abrogation risquerait de le gêner fort, il n'en veut en aucune façon à ceux qui la violent.
Quelquefois il prend lui-même l'initiative. Un jour, rencontrant l'acteur français X., qu'il aimait beaucoup , il l'aborda et se mit à causer avec lui. La conversation finie et l'empereur parti, les agents de police, qui avaient vu le fait, arrêtèrent l'acteur et le conduisirent en prison.
Or, X. devait jouer le soir même, et la cour assister â la représentation. L'heure du spectacle arrive, toutes les loges sont combles, l'empereur dans la sienne. Dix minutes, un quart d'heure s'écoulent, la toile reste immobile; on chuchote, on s'impatiente , chacun tire sa montre ou regarde l'horloge. Enfin la toile se lève.... Le directeur paraît sur la scène : il déclare que la pièce promise ne pourra être représentée , l'acteur X. n'ayant point paru, et personne ne sachant ce qu'il est devenu.
À cette nouvelle, grande émotion dans la salle. L'empereur mande auprès de lui le grand maître de police, et lui dit quelques mots à l'oreille. Celui-ci part aussitôt , et revient au bout d'un quart d'heure avec le prisonnier libéré.
Le spectacle marcha avec un admirable entrain ; X. fut couvert d'applaudissements. Dans un entr'acte , l'empereur le fit appeler dans sa loge.
« X., lui dit-il, je sais ce qui vous est arrivé, et c'est moi qui en suis cause. Quel dédommagement souhaitez-vous de ma part?
— Oh! sire, je ne demanderai qu'une seule grâce à Votre Majesté; c'est que , s'il lui arrive une autre fois de me rencontrer dans la rue, elle soit assez bonne pour ne plus adresser la parole. »
Cependant , il est des cas où les prévenances impériales sont loin d'avoir des résultats aussi fâcheux. Nicolas se plaît aux aventures que lui attire son incognito. En voici une qui m'a été racontée.
Un jour qu'il passait devant un restaurant de la grande Morskoï , une des rues les plus fréquentées de Saint-Pétersbourg , l'empereur voit sortir de ce restaurant un jeune homme élégamment vêtu, fumant son cigare avec le même sans-façon que s'il se fut trouvé dans un estaminet du Palais-Royal ou sur l'asphalte du boulevard des Italiens.
L'empereur l'accosta en lui donnant le salut militaire.
L'EMPEREUR NICOLAS ET SA COUR. ïo
« Monsieur, il parait que vous êtes nouvellement arrivé à Saint-Pétersbourg? — Oui , monsieur; comment l'avez-vous deviné? — C'est que vous faites là une chose défendue par les règlements de police, ce qui suppose que vous n'avez pas encore eu le temps d'en prendre connaissance.— Et quelle chose, s'il vous plaît? — Vous fumez. — Diable ! il est donc défendu de fumer ici? En ce cas, mille remerciments , la loi avant tout ! »
Et l'étranger, ôtant son cigare de sa bouche , se disposait à l'éteindre.
« Non, lui dit Nicolas, continuez. Tant que vous êtes avec moi , vous n'avez rien à craindre. — Vous êtes donc un des grands boyards de l'empire , monsieur? — Mais j'y jouis de quelque influence, et si elle pouvait vous être utile... — Ce serait pour moi un grand bonheur, monsieur , car on dit que dans ce pays-ci les protections font tout. — Oh! vous exagérez; non, les protections ne font pas tout, mais nous aimons assez à connaître les gens auxquels nous avons affaire , et convenez que cela n'est guère possible que par les recommandations, les protections.... — Eh bien! monsieur, je profiterai avec plaisir de votre bonne volonté; car, comme je suis venu en Russie pour affaire de commerce, je ne serais pas fâché d'y être un peu épaulé. »
La conversation se prolongea de la sorte
près d'un quart d'heure, l'étranger fumant son cigare , l'empereur marchant familièrement à côté de lui.
La rue qu'ils suivaient est bordée d'élégants magasins dont un grand nombre appartiennent à des .marchands d'estampes et de tableaux. Les portraits de l'empereur y abondent, tous d'une ressemblance parfaite.
L'étranger ne pouvait s'empêcher de temps en temps de les comparer à la figure de son interlocuteur ; mais l'idée que cette figure en était l'original était à cent lieues de son esprit.
Cependant, au mouvement de la foule, à l'attention marquée des passants, aux témoignages de respect dont celui qui marchait à ses côtés était l'objet, il se sentait vivement impressionné.
Enfin, il arriva au dernier magasin de la grande Morskoï , où se trouvait exposé un magnifique portrait en pied du tzar Nicolas. Le doute n'était plus possible; alors chancelant, hors de lui :
« Pardon ! pardon ! balbutia le pauvre étranger ; mais n'est-ce pas à Sa Majesté l'empereur Nicolas que j'ai l'honneur de parler? — A lui-même, répond l'empereur; mais rassurez-vous.... Seulement je vous engage une autre fois à user prudemment du cigare, car l'empereur Nicolas ne sera pas toujours là pour vous protéger. »
En rentrant au palais , l'empereur fit appeler le directeur de la police et lui donna ordre d'aplanir au voyageur français toutes les difficultés qu'il pourrait rencontrer à Saint-Pétersbourg. Au bout de quelques semaines , celui-ci quittait la Russie , émerveillé du succès de ses négociations, et bénissant partout le nom de son ami l'empereur Nicolas.
Cette défense de fumer dans les rues de Saint- Pétersbourg nous paraît étrange. Tel est aussi l'usage à Berlin et dans d'autres villes du nord. On prétend que c'est pour prévenir les incendies ; on dit aussi que c'est par prévenance pour les promeneurs qui, de la sorte , du moins , ne sont pas exposés à être suffoqués par la fumée, comme cela arrive sur nos boulevards et dans nos rues. Les dames russes, surtout, font valoir ce dernier motif, les dames russes qui ont toujours la cigarette à la bouche, et qui 'transforment leurs boudoirs en véritables estaminets.
L'empereur, lui, ne fume pas, et l'on raconte que, lorsque dans ses visites à la grande-duchesse Marie il rencontrait le duc de Leuchtenberg fumant chez sa femme ou même chez lui , il le gourmandait sévèrement. Quant au commun de ses sujets, ne pouvant atteindre leur cigare au fond de leur domicile , il leur interdit, du moins, de l'afficher en pleine rue. 11 est vrai que cette interdiction est souvent mise en oubli. Alors la police intervient, et, par un avis re-
nouvelé à propos, empêche l'infraction accidentelle de dégénérer en abus.
Voici ce qu'on lisait dans la Gazette de cette police le 2 septembre 1846, et ce qui fut affiché le lendemain, en russe et en français, dans tous les quartiers de Saint-Pétersbourg.
« En vertu des dispositions du Code des peines criminelles et correctionnelles, section vin des crimes et délits contre l'ordre public, article 1389, il est défendu de fumer du tabac dans les rues, les écuries, les greniers à foin, les greniers, les magasins et autres lieux contenant des matières faciles à enflammer, et les contrevenants sont passibles d'une amende de cinquante kopecks (deux francs) à un rouble (quatre francs) ou d'une détention d'un à trois jours.
« L'administration de la police de Saint-Pétersbourg ayant remarqué de nombreuses contraventions à cette prohibition , et les attribuant à l'ignorance des lieux dont elle est l'objet , se fait un devoir de porter à la connaissance du public qu'il est défendu de fumer des cigares , papiros , paquitos et pipes dans les rues et sur les places qui se trouvent dans l'enceinte de la ville, et dans les îles d'Yélaguine et Kamennoï-Ostroff \ et qu'il est permis de
1 . Propriétés de la famille impériale : l'impératrice a un palais à Yélaguine ; feu le grand-duc Michel en avait un à Kamennoï- Ostroff.
fumer aux campagnes de la Tschernaia-Retschka , du jardin Strogonoff et de Ecatherinhoff -, et que, passé la présente publication , tout contrevenant , sans exception , sera traité conformément à l'article 1389 précité. »
L'empereur Nicolas a-t-il du courage? — Conspiration de 1825. — Révolte des colonies militaires de Nowgorod. — Les assassins et le choléra. — L'empereur Nicolas devant l'Europe. — Ce qu'il pense du servilisme qui l'entoure. — Journaux étrangers soudoyés ou dirigés. — Crainte de l'opinion française. — Le tzar et Fanny Essler à Rome.
L'empereur Nicolas a-t-il du courage? cette question a été fort controversée. Il en est qui prétendent que le courage physique lui manque essentiellement. Le fait est qu'il est nerveux à l'excès , et que , dans toute circonstance un peu violente , les muscles de son visage trahissent malgré lui Témotion qui l'agite. Mais qu'est-ce que cela prouve? Les plus braves capitaines n'ont-ils pas souvent le frisson quant ils vont au combat? ils tfen marchent pas moins. Ainsi, dans l'occasion, a toujours fait l'empereur Nicolas.
J'ai parlé dans un précédent chapitre de la conspiration de 1825. C'était un rêve ébauché clans un cauchemar, sans unité de plan entre les chefs,
A Promenades publiques.
sans rayonnement dans les masses. L'émeute qu'elle produisit n'eut donc rien de sérieux : quelques coups de canon la dispersèrent. Mais dire qu'il n'y eut là pour l'autocrate aucun danger à courir, serait une erreur. Si les tzars de Russie n'ont rien à craindre d'un mouvement populaire, ils tombent, on le sait, sous les coups des assassins de palais. Or, qui pouvait répondre à Nicolas que ces fusils d'insurgés qu'il voyait briller au loin sur la grande place d'Isaae ne se compliquaient pas de quelque mystérieux poignard, n'attendant de sa part pour le frapper qu'un éclat de sensibilité trop naïve ou de violence irréfléchie ? Nicolas marcha cependant : sa résolution calme, sa majestueuse énergie imposèrent à tous; il triompha. N'est-ce pas là du courage?
Quelques années après la conspiration de 18*25, le bruit courut à Saint-Pétersbourg que dans les colonies militaires du gouvernement de Nowgorod une effroyable révolte avait éclaté. Les soldats-colons, exaspérés des violences et des concussions de leurs chefs, les avaient pendus à des arbres et leur avaient ouvert le ventre. Nicolas partit aussitôt . accompagné d'un seul aide de camp, et arriva inopinément au milieu des révoltés.
< Quel crime est le votre ! leur dit-il; qui vous a poussés à le commettre? Répondez! *
A la parole du tzar, tous ces hommes, na-
guère si furieux , se courbèrent dans la poussière , criant grâce !
« Expliquez-vous, reprit Nicolas, je vous l'ordonne. »
Alors les deux plus anciens de la colonie racontèrent les longues atrocités dont ils avaient été victimes. Leur récit était empreint de tant de sincérité, le regret d'avoir commis ce que l'empereur venait de qualifier de crime était si vif, que Nicolas ne put s'empêcher de les prendre en pitié.
« Allez , leur dit-il , que Dieu vous fasse miséricorde ! Mais gardez-vous une autre fois de vous faire justice vous-mêmes. Votre empereur est là pour protéger l'innocent et punir le coupable. »
Nicolas oubliait ici qu'en Russie il n'est rien de plus difficile à un innocent que de faire parvenir sa plainte au souverain , tandis que les coupables , au contraire, se soustraient avec une étonnante facilité à sa justice.
La première invasion du choléra en Russie fournit encore à Nicolas une occasion solennelle de faire preuve de courage. Le peuple de Saint-Pétersbourg, comme celui, du reste, de bien d'autres villes, ne pouvant se résoudre à voir dans le fléau une calamité naturelle, l'attribuait aveuglément aux médecins, aux étrangers, aux Polonais surtout, qui , disait-il, avaient empoisonné les sources. Des meurtres horribles, mais isolés, se commet-
taient chaque jour. Des médecins avaient été jetés par les fenêtres, des passants inoffensifs, égorgés ou pendus. Mais voici qu'un matin on entend circuler dans toute la ville le bruit d'un massacre général. Bientôt la place de la Sennaia, vaste comme un camp , se couvre d'une foule hideuse , armée de haches, vociférant des cris de mort. Médecins, étrangers, Polonais s'enfuient et se cachent , mais on saura bien les trouver. La nouvelle de ce tumulte arrive enfin jusqu'au cabinet de l'empereur. Il n'hésite pas un instant, il part seul , en droschky à un cheval, et tombe soudain au milieu de la foule stupéfaite.
« Gossoudar ! Gossoudar ! L'empereur ! L'empereur! » murmure-t-on de toutes parts.
Mais déjà Nicolas, debout sur son droschky, domine la foule du geste et du regard.
« Où allez-vous, malheureux? s'écrie-t-il de cette voix vibrante dont il commande à ses troupes ; vous voulez égorger des innocents ! Frappez plutôt votre poitrine et demandez pardon à Dieu de vos péchés ; car ce sont vos péchés qui ont attiré sur vos têtes le mal qui vous désole.... A genoux!... »
Et toute la foule tomba à genoux....
Chose étonnante ! cet empereur d'un courage si audacieux, et dont la présence exerce sur son peuple un si magnifique prestige, cet empereur est l'homme du monde qu'affectent le plus sensible-
ment les jugements de l'étranger. Serait-ce qu'appréciant à sa juste valeur le servilisme obligé des hommages qui l'entourent, il éprouve le besoin, pour les prendre au sérieux, de les voir confirmer par des voix indépendantes ?
Quoi qu'il en soit , l'empereur Nicolas se préoccupe très-vivement de ce qu'on dit de lui en Europe. Il lit les journaux, les journaux français surtout, avec une inquiétude fébrile. Le plus léger sarcasme lui fait froncer le sourcil. Les livres lui causent beaucoup moins de souci que les feuilles périodiques ; il sait que celles-ci s'envolent par milliers , tandis que ceux-là ne s'emballent que par douzaines. Il faut excepter, toutefois, de ces derniers, le livre de M. de Custines. Ce livre a fait au cœur de l'empereur Nicolas une plaie qui saignera longtemps encore.
Non-seulement l'autocrate s'inquiète de ce que disent de lui les journaux étrangers, mais encore il cherche dans l'occasion à exercer sur eux une certaine pression. Affirmer que tel journal de France ou d'ailleurs est subventionné par la Russie, serait difficile. On a voulu citer des noms ; on s'est presque toujours trompé. D'ailleurs, à quoi bon? Ce que je crois savoir, c'est qu'en 1850 et 1851 la Russie, voulant avoir la haute main sur la presse allemande, dont les allures, après la guerre de Hongrie, ne pouvaient lui être indifférentes, en-
voya dans ce but en Allemagne un très-haut fonctionnaire. Je l'ai rencontré lors de mon dernier voyage revenant de sa mission. Tout en lui annonçait qu'il l'avait remplie avec succès.
De toutes les puissances occidentales , la France est, sans contredit, celle qui impose le plus à l'em- 1 pereur Nicolas. Et ceci ne tient en aucune façon au principe gouvernemental qui y prévaut. Que Nicolas soit sympathique ou hostile à ce principe, son opinion sur la France est toujours la même. On a beau l'entretenir de la légèreté et de l'inconstance des Français, il a beau s'efforcer lui-même de se plaire à la lecture de nos productions les plus frivoles, il sent malgré lui que, sous cette gaze, il y a quelque chose de viril et de fort. Aussi , lorsque parfois ses loustics officiels dépensent leur esprit à se moquer de certaines de nos individualités , est-il loin de partager leur humeur plaisante. Non, sans doute , que Nicolas soit épris pour la France d'un ardent amour, il la haïrait plutôt; mais enfin son intelligence supérieure le porte à l'apprécier comme elle doit l'être.
Voici, à ce sujet, un trait significatif.
En 1845 , l'empereur de Russie se trouvant à Rome, on avait exposé dans un des palais de la ville une nombreuse collection de tableaux que leurs propriétaires cherchaient à vendre. L'empereur visitait cette galerie presque tous les jours.
Or, en même temps que Nicolas, Fanny Essler, la célèbre danseuse, était aussi à Rome. Fêtée naguère à Saint-Pétersbourg par le tzar , elle crut qu'il lui ferait également bon accueil dans la ville des papes, et, l'amour-propre la piquant, elle chercha les moyens de se faire présenter.
Un aide de camp de l'empereur , auquel elle fit part de son désir, l'engagea à se placer dans un des salons attenant à la galerie, un des jours où l'empereur s'y rendrait, lui promettant de la faire remarquer lui-même à Sa Majesté.
En effet, le premier jour que Nicolas vint voir les tableaux, Fanny Essler, en superbe toilette , se trouva sur son passage.
Du plus loin qu'il l'aperçut :
« Quelle est cette dame? demanda le tzar à son aide de camp.
— C'est Fanny Essler, qui sollicite l'honneur d'être présentée à Votre Majesté.
— Fanny Essler ! Et que dirait la France , si elle apprenait que l'empereur de Russie est venu à Rome pour s'y faire présenter des danseuses? »
Et Nicolas passa devant Fanny Essler sans même lever les yeux sur elle.
Les documents anglais publiés en mars dernier , et dans lesquels l'empereur Nicolas fait si bon marché de la France ne me donnent aucun motif de revenir sur l'opinion que je viens d'émettre. En affec-
tant de vouloir traiter seul à seul avec l'Angleterre des éventualités relatives à l'empire ottoman , l'empereur Nicolas a pour but évident de prévenir entre les deux puissances occidentales une alliance contre lui. Du reste , il paraît qu'après avoir échoué avec l'Angleterre, il s'est tourné, mais en pure perte aussi, du côté de la France. Dans tous les cas, n'est-ce pas encore un hommage rendu à la France que de n'oser lever le masque dans une question où elle a droit de suffrage, sans s'être assuré le concours ou la complicité de tout ce qu'il y a de force en Europe ?
Prestige que l'empereur exerce sur ses sujets. — Le scéau impérial et le paysan russe.
On connaît le prestige que l'empereur Nicolas exerce sur ses sujets. Ce prestige engendre un respect qui va jusqu'à l'adoration. Aux yeux du peuple russe , l'empereur n'est pas seulement un maître, c'est un père, c'est un Dieu. Tel est,, du reste, comme on le verra plus tard, un des premiers principes religieux que l'Église orthodoxe cherche à inoculer à ce pauvre peuple.
Un jour que je traversais un village des bords de la Néwa, je m'arrêtai dans la maison d'un paysan
pour y prendre un peu de repos. Les murs étaient tapissés d'images représentant les membres de la famille impériale. Le portrait de l'empereur tenait la place d'honneur, c'est-à-dire la place au-dessous de la petite chapelle qui renferme tous les saints aimés du paysan russe, et devant lesquels il brûle chaque samedi et chaque jour de fête des cierges et des parfums.
« Comment se porte la Russie? demandai-je brusquement à mon hôte.
— Comment pourrait-elle se mal porter , me répondit-il, puisque l'empereur se porte bien? »
Un autre jour, c'était au mois de février 1847. je suivais la belle route de Saint-Pétersbourg à Varsovie, me dirigeant vers Paris, chargé des dépèches du gouvernement. J'avais ordre d'aller vite ; je faisais six lieues, et quelquefois six lieues et demie à l'heure. J'étais en traîneau. A vingt lieues environ de Kowno , un maître de poste me gratifia d'un mauvais attelage et d'un postillon à l'avenant.
Mon traîneau naguère si rapide prit l'allure d'un char embourbé.
. « Stoupciï! stoupaï ! marche 1 marche! criai-je à mon postillon. »
Mais celui-ci me regardant avec un calme imperturbable :
« A quoi vous servira-t-il d'aller plus vite? Soyez tranquille, vous arriverez toujours!
— Comment, misérable, tu raisonnes? tu dois me conduire en courrier, entends-tu? »
11 y a un minimum de vitesse pour les courriers. « En courrier? reprit l'homme d'un air narquois.
— Oui, en courrier.
— Mais vous n'êtes pas courrier; je n'ai pas vu votre passe-port.
— Ah! tu n'as pas vu mon passe-port! Est-ce donc à toi que je dois montrer mon passe-port? »
Et j'appuyai ma réplique d'un argument tout à fait russe.
Le postillon commença à me croire un peu courrier.
Je réitérai, et, à chaque nouvel argument, le postillon me croyait de plus en plus courrier.
J'avais réussi à le convaincre tout à fait , lorsque nous arrivâmes à la station où je devais changer de chevaux et de postillon.
J'appelai Viemschik (maître de poste).
« Tu vois ce misérable, lui dis-je en lui montrant le postillon qui allait me quitter; eh bien! il a osé me conduire lentement. Or, voilà mon passeport! »
A l'aspect de ce passe-port, Viemschik tomba à genoux et baisa avec respect le grand sceau impérial qui est empreint sur tous les passe-ports des courriers officiels ; puis il appela sa femme , une
très-jolie Polonaise , qui accomplit la même cérémonie.
Et tandis que je considérais avec stupéfaction cet acte prodigieux de respect pour le seing de l'empereur, Yiemsehik , se levant comme par un mouvement électrique et saisissant par les cheveux mon malheureux postillon, le frappa avec tant de violence qu'il l'eût tué, je crois, si je ne fusse intervenu.
Il appela alors tous les postillons qui étaient sous ses ordres.
« Prenez garde à vous ! leur dit-il en me désignant de la main ; si vous avez le malheur de conduire autrement qu'il ne le désire un homme qui ii un pareil passe-port , vous aurez affaire à moi ! »
Depuis ce moment, je fus obligé de modérer l'ardeur de mes postillons ; ils me conduisaient si vite que la respiration me manquait.
Sévérité de l'empereur Nicolas. — L'empereur Nicolas à l'université de Kieff. — Aventure comique passant au tragique. — Stupide silence. — L'empereur Nicolas et le général démissionnaire. — Divers traits de caractère. — Galanteries de l'empereur Nicolas.
Quand l'empereur Nicolas sévit, nulle rigueur ne peut se comparer à la sienne. Malheur à celui sur
qui s'appesantit sa main de fer ! L'amiral prévaricateur devient matelot, le général concussionnaire devient soldat. Il est vrai que le plus souvent le serpent échappe à son étreinte. Les exemples qu'il fait restent sans écho. D'ailleurs, combien de fois sa justice ne tombe-t-elle pas à faux!
Tout récemment, l'empereur arrive à l'université de Kieff. Grande rumeur parmi les maîtres et les élèves. Ceux de ces derniers qui se trouvent à l'infirmerie se lèvent et courent aux fenêtres. Mais à peine les équipages de la cour se sont-ils arrêtés ? qu'un grand bruit se fait entendre dans l'escalier. Nicolas commence précisément sa visite par l'infirmerie. Éperdus , les malades regagnent leurs lits ; mais, dans leur précipitation, aucun ne retrouve le sien. Or, au-dessus de chaque lit est suspendu un écriteau marquant le nom de l'élève et sa maladie.
L'empereur entre, suivi de ses aides de camp et des directeurs de la maison. Il fait le tour de la salle , puis s'arrête devant le lit d'un élève :
« Comment t'appelles-tu et de quoi es-tu malade?»
L'élève répond tout autrement que ne marque l'écriteau.
L'empereur passe à un second , puis à un troisième. Même réponse contradictoire.
« Que signifie ceci ? s'écrie alors l'autocrate ; et
quel est ce médecin qui ne sait ni le nom ni la maladie des enfants qu'on lui confie ? »
Personne ne dit mot.
« J'ordonne qu'on chasse ce malencontreux médecin et qu'on le remplace à l'instant même. »
Aides de camp et directeurs s'inclinèrent respectueusement devant le monarque , dont l'ordre fut aussitôt exécuté.
t Est-ce là du servilisme? Non, c'est de l'abrutissement.
Il était si facile, cependant, avec un peu de présence d'esprit, de tourner l'équipée des malades en délicate flatterie ! Mais demandez donc de la présence d'esprit à des gens qui tremblent !
Un général se montra un jour beaucoup plus hardi , et n'eut pas lieu de s'en repentir. C'était à l'issue d'une grande revue au camp de Krasnoë- Celo. L'empereur s'était laissé emporter vis-à-vis de ce général à des paroles qui le blessèrent cruellement. Le lendemain , le vieux soldat lui envoya sa démission sans commentaire. L'empereur, frappé de ce laconisme, fit un retour sur lui-même, et ^ de sa propre main manda le général dans sa tente pour l'heure où tout l'état-major devait y être réuni. A peine fut-il arrivé , que Nicolas l'abordant aussitôt :
« X..., lui dit-il, je te fais des excuses de la manière dont je t'ai traité hier ; j'espère que tu
l'oublieras; quant à moi, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'il en soit ainsi. >»
Nicolas affecte un grand respect pour les vieux officiers de son armée , et il n'omet rien pour faire prévaloir ce sentiment chez tous les membres de sa famille. Que de fois n'a-t-il pas gourmandé sévèrement, lui-même, le grand -duc Michel, son frère, dont les orageuses brusqueries tombaient sans ménagement sur des officiers de tout âge et de tout grade ! Mais voici un trait qui le touche encore de plus près :
Le grand-duc héritier, âgé de quatorze ans , récemment promu au grade de sous-officier dans la garde , traversait un jour une des salles du palais impérial , où plusieurs hauts dignitaires se trouvaient rassemblés. A l'approche du prince , ceux-ci se levèrent et le saluèrent. Cette marque de respect de la part de vieux militaires flatta vivement le jeune homme , qui , pour en jouir plus complètement , se mit à passer et à repasser plusieurs fois dans la même salle. Mais les généraux qui l'avaient salué une première fois ne firent plus attention à lui. Le grand-duc outré courut se plaindre à son père. L'empereur, le prenant alors par la main , le ramena dans la salle où étaient les généraux : « Mon fils, lui dit-il, c'est pour moi une véritable peine de voir que vous comprenez si peu les devoirs que vous imposent vos nouvelles épaulettes
envers vos supérieurs en grade, et que vous ne sentez point tout le respect qu'ont droit d'exiger de vous, des tètes glorieusement blanchies au service de l'État. Savez-vous que les hommes dont vous voulez être honoré sont précisément ceux que vous devez honorer vous-même? car c'est à eux que votre père est redevable de son trône , de sa vie ; et c'est leur fidélité , leur zèle , leurs loyaux services , qui seuls peuvent vous frayer une route à ce trône, et vous aider à l'occuper avec gloire. Inclinez-vous donc devant ces nobles veillards, et comptez pour un très-grand honneur chaque marque de respect et de dévouement qu'ils vous donneront. Ce que vous venez de faire me persuade que vous êtes encore trop jeune pour les épaulettes qui vous ont été données ; je vous les reprends. Ne les réclamez plus désormais que lorsque votre conduite aura prouvé que vous êtes capable de les porter honorablement. »
Et l'empereur détacha les épaulettes de l'uniforme de son fils, qui s'empressa de mettre à profit la leçon.
Une impartialité qui ne fléchit pas même devant le sang" serait certainement digne de tout éloge si elle ne dégénérait trop facilement chez Nicolas en une cruauté froide et implacable. Qui trouvera des termes assez énergiques pour flétrir sa conduite à l'égard des conspirateurs de 1825 et des infortunés Polonais !
Hàtons-nous de dire qu'en dehors de ce champ de la souveraineté , le caractère de Nicolas' retrouve sa majestueuse harmonie , et se trahit même quelquefois par des traits qui accusent dans le redoutable autocrate mieux qu'un cœur vulgairement sensible.
Comme il passait, une nuit d'hiver, devant un poste militaire de la capitale , il eut la fantaisie de s'arrêter près de la fenêtre pour voir ce qui se faisait à l'intérieur. L'officier de service était assis devant une table , sommeillant tranquillement , mais en tenue irréprochable , casque sur la tête , épée au côté , prêt à marcher à la moindre alerte. L'empereur fit signe à la sentinelle de le laisser entrer. Il aperçut sur la table devant laquelle doïmait ^'officier un papier où étaient écrites les lignes suivantes :
« État de mes dépenses et de mes recettes :
« Débet, roubles « Logement, nourriture, chauffage, etc 2000
« Habillements, menus-plaisirs... . 2500
« Dettes 3000
« Pension alimentaire à ma mère.. 500
« Total 8ÔÔÔ
« Crédit.
« Solde et autres recettes 4000
« Reste dû 4000
Qui payera cette somme? Telle est la question qui terminait la note , et l'officier, ne sachant sans doute comment y répondre, s'était endormi tenant encore sa plume à la main. L'empereur s'approcha de lui, et, l'ayant reconnu pour un des bons sujets de sa garde, il lui prit tout doucement la plume d'entre les doigts et traça sous la phrase fatale ce nom significatif : Nicolas. Puis il s'éloigna sans réveiller l'officier ni être remarqué par aucun des soldats du poste. On comprend la surprise de l'officier quand, à son réveil, il vit sur la feuille de papier la signature de l'empereur, et qu'il apprit de la sentinelle sa mystérieuse visite. Le lendemain matin, une ordonnance du palais lui apporta les quatre mille roubles avec un billet de Nicolas, où il lui disait de choisir mieux, une autre fois , le temps et le lieu pour dormir, mais de continuer, comme par le passé à servir son empereur et à prendre soin de sa mère.
Je terminerai toutes ses anecdotes par une charmante aventure arrivée à l'empereur Nicolas lors de mon séjour à Saint-Pétersbourg, aventure qui surprendra sans doute encore plus d'un lecteur.
C'était pendant le carnaval : la grande place d'Isaac était couverte, selon l'usage traditionnel à cette époque de l'année, de montagnes russes, de théâtres forains, de ménageries, de baraques de toute espèce et de toute couleur, à peu près comme
nos Champs-Élysées aux jours de fêtes nationales : on appelle cela les katchélis. Les traîneaux, richement attelés , volaient comme l'éclair sur la neige polie, les belles fourrures chatoyaient au soleil, les marchands à barbe avaient pris leurs plus beaux cafetans , les mougiks leur peau de mouton neuve, toute la ville et la cour étaient en liesse, car l'heure approchait où le tzar devait faire sa promenade annuelle aux katchélis. Bientôt, en effet, le traîneau impérial sortit du palais d'hiver. Arrivé en face des baraques , il prit le pas et se mit à les longer lentement, suivi de tous les traîneaux particuliers accourus des divers côtés de la ville. Ceux-ci se rangeaient, un à un , au hasard, derrière le traîneau de l'empereur, qui conduisait la marche. Cette sorte de revue ou plutôt de procession dure au moins deux heures.
Or, à peine l'empereur avait-il fourni la moitié de la carrière, qu'une petite fille de dix à douze ans , se détachant de la foule des spectateurs , se précipita tout à coup cle son côté , et se cramponnant à son traîneau :
« Mon oncle1, lui dit-elle, veux-tu me faire voir les katchélis? »
Charmé de cette naïveté, l'empereur sourit gra-
i. Expression dont on se sert habituellement en Russie à l'égard des personnes respectables. On les appelle aussi batuschka, maluschka, père, mère.
cieusement à l'enfant et la fit mettre à côté de lui dans son traîneau.
On les vit alors causer familièrement : la petite était vive, spirituelle; elle pressait l'empereur de questions auxquelles celui - ci répondait de son mieux. Tout le monde était attendri : les mamans pleuraient; elles eussent applaudi, si le respect encore plus que le froid n'eut retenu leurs mains captives dans leurs manchons.
Enfin , la promenade étant terminée , l'empereur dit à la petite fille :
« Maintenant que tu connais ton oncle, il faut que tu fasses la connaissance de ta tante. »
Et il se dirigea avec elle vers le palais. L'impératrice, enchantée de l'aventure et trouvant l'enfant à son goût, l'adopta aussitôt, et la fit placer clans un institut de la couronne pour y être élevée à ses frais.
Cette enfant était l'aînée des filles d'un modeste employé.
Je pourrais citer encore une foule de traits où Ton verrait que l'empereur Nicolas , cet homme si hautain, si dur, n'est pourtant pas étranger au sentiment et qu'il sait parfois s'humaniser. 11 suffirait pour cela de pénétrer dans l'intérieur de sa famille. Il est convenu à Saint-Pétershourg1 que nul autre que lui n'offre un exemple plus touchant des vertus domestiques.il a été bon fils, bon frère,
il est bon père et bon époux. Louis -Philippe , que l'on s'est plu à représenter comme un type si remarquable des perfections du coin du feu, aurait eu certainement sous ce rapport à partager sa gloire avec Nicolas.
Le culte qu'il voue à la famille n'empêche pas , il est vrai , le puissant autocrate de chercher souvent au dehors de tendres distractions. Mais , quelle que soit la femme à laquelle il ait jeté le mouchoir, il est inouï qu'elle ait exercé sur lui la plus légère influence. C'est que, chez Nicolas, la galanterie est plutôt affaire de tempérament qu'affaire de cœur. Aussi tout au contraire de son frère Alexandre , que charmait de préférence la beauté idéale , il incline plus volontiers vers la beauté physique. Je ne trahirai ici aucun nom, bien que la chronique en ait désigné plusieurs. Il n'est que le comte Kleimichel, le ministre des voies de communication et le confident de l'empereur qui pourrait lever le voile qui couvre ces sortes de mystères.
Caractère politique de l'empereur Nicolas. — A quoi se réduit sou génie militaire. — Sa soldatomanie. — Excellent tambour. — Aperçu du règne de Nicolas. — Fausseté de sa situation. — Question d'Orient.
Jusqu'ici l'empereur Nicolas ne nous est guère
apparu que comme homme privé; et, à ce titre, il faut le dire , il serait difficile de lui refuser *ses sympathies. Malheureusement l'impression est toute différente quand on l'envisage comme homme politique , comme souverain.
Sur le trône , la grande figure de Nicolas se déforme. Plus de gracieux sourire, plus de façons aimables, plus d'élans de générosité et de grandeur d'àme. Froideur inflexible, calcul froid, cruauté qui ferait soupçonner l'amour du sang. Nicolas pose, pose sans cesse; on dirait qu'il craint qu'on ne le prenne pour autre chose que ce qu'il est, lui le tzar1!...
1. Par suite de cette manie de poser sans cesse, Nicolas s'irrite vivement toutes les fois que sa présence ne produit pas sur ses sujets la haute impression qu'il ambitionne. Dans le cas contraire , il se montre bon prince et excuse les plus hardies témérités.
Un jeune fiancé se promenait un jour dans les jardins d'Alexandrovna [le Trianon de Peterhoffj. Tout préoccupé de son union et de son futur bonheur, il entre , sans y penser, dans les allées réservées à la famille impériale. Deux grenadiers l'abordent brusquement et le somment de se retirer; mais le jeune homme, ouvrant son manteau, découvre à leurs yeux son uniforme de la chancellerie de la cour; les soldats le laissent passer. Le jeune homme poursuit sa route. Tout à coup l'empereur se dresse devant lui, superbe , menaçant. Il se trouble , pâlit et se sent près de tomber. Heureuse terreur! l'empereur, enchanté de l'effet qu'il vient de produire, retient sa colère. Mais en rentrant chez lui, le pauvre employé se mit au lit, et fit une grave maladie; sa fiancée , ennuyée d'attendre sa guérison, prit un autre époux. 0 caractère patriarcal du pouvoir autocratique!
Cette préoccupation des splendeurs de sa personne a fait de l'empereur Nicolas le souverain le plus égoïste qui fût jamais. Que cherche-t-il dans le pouvoir ? lui , lui seul.
Aussi quel règne fut plus stérile pour son peuple, plus fatal à l'Europe que le sien!
D'abord Nicolas s'était cru prédestiné à l'héroïsme guerrier. La gloire de Napoléon le rendait jaloux. Souvent, dans sa jeunesse, on le voyait se promener sous les magnifiques ombrages de Tzarskoe Celo ou de Peterhoff1, rêvant au grand capitaine et gravant son nom dans l'écorce des arbres. Cette première illusion se dissipa vite. La campagne de Turquie de 1828, que Nicolas voulut diriger en personne, lui prouva qu'entre lui et Napoléon il n'y avait absolument rien de commun.
Mais, en renonçant à rivaliser avec Napoléon comme chef des grandes batailles , Nicolas se promis de le surpasser dans les revues et dans les parades. Personne ne figure mieux que lui sur un champ de Mars. 11 a la voix belle et sonore, il commande à merveille. Son œil est si perçant qu'il distingue, dans les rangs les plus éloignés, la moindre faute de tenue militaire. Pas un bouton, pas une agrafe qui lui échappent. Ce talent, du reste, héritage de Paul Ier, comme je l'ai déjà dit, est commun