‹ La Russie contemporaine;Chapitre 2 sur 35 · Villas impériales · texte numérisé non relu

Villas impériales

à tous les membres de la famille impériale. Le grand-duc Michel le poussait à un tel excès, qu'il détestait la guerre. « La guerre, disait-il, gâte les soldats et salit les uniformes. »

Bien qu'absorbé dans toutes ces minuties, Nicolas affecte parfois néanmoins une ambitieuse vaillance. Il ne souffre point, par exemple, que dans une petite guerre, ses généraux l'emportent sur lui.

« Tenez ferme, disait-il un jour au général Mouravieff, devant tout le corps 'diplomatique réuni aux manœuvres de Schlùsselbourg , je vais vous battre.

— Sire, répondit le général, je n'ai jamais été battu à la guerre. »

En effet, il battit sa majesté à plate couture.

Nicolas ne le lui pardonna jamais.

Gomme complément de son génie militaire, Nicolas possède un talent prodigieux sur le tambour. Il a étudié cet instrument ex professa. Que de fois Ladurnère et Tanneur, ses deux peintres de batailles, ne l'ont-ils pas vu, dans leurs ateliers, les émerveiller de ses superbes roulements! Tanneur, surtout, eut lieu de s'applaudir de la part qu'il y prenait.

Tanneur était un ancien serviteur de Napoléon. Simple soldat au début de sa carrière, il avait conservé de son ancien métier une habileté remar-

quable sur le tambour. Un jour la fantaisie lui prit cle montrer au tzar qu'il était au moins de sa force. Il se mit à battre un roulement des plus retentissants. Surpris de ce bruit inaccoutumé, Nicolas accourt, et ouvrant précipitamment la porte de l'atelier.

« Qui clone , dit-il , manie ainsi mes baguettes ?

— C'est moi, sire, » répond hardiment l'artiste.

Cette réponse décida de son sort. Jusqu'alors le tzar n'avait remarqué Tanneur que pour son talent de peintre. A dater de ce moment il lui voua toutes ses amitiés : le tambour avait détrôné le pinceau.

Étudions maintenant l'empereur Nicolas sous des aspects plus sérieux.

Ce qui frappe dans les diverses phases de son long règne, c'est que tout y est faux et contre nature.

Faux quant à l'autorité du souverain : il monte sur le trône; une conspiration éclate contre lui, tous ou presque tous les grands noms de l'empire y prennent part. Nicolas triomphe et sévit; mais, au milieu de tant de coupables , quelles seront les victimes? Un choix est nécessaire. Dès lors la justice dévie. Entre les pendus, les bannis et les amnistiés, nulle différence peut-être. Nicolas est forcé de vivre en présence cle ceux qui avaient juré sa mort. Le volcan paraît comblé, mais le feu gronde toujours dans son cratère.

Faux quant à la personne du souverain : Nicolas est étranger, il veut se faire passer pour Russe ; Holstein-Gottorp , il prend le nom de Romanoff. Il renie Catherine, il renie Pierre le Grand. Étaient-ce là des souverains nationaux? « Je t'ai vu avec une barbe j dit un jour Nicolas à un marchand qu'il rencontrait, pourquoi l'as-tu rasée? Il ne faut pas abandonner les mœurs de ses pères. » Puis, par une contradiction bizarre, il interdit, par ukase, cette même barbe à tous les employés civils.

Faux quant au mode de gouvernement intérieur : Nicolas forme cent projets et n'en conduit aucun à terme. Il veut abolir le tschinn, cette institution ridicule qui fait de chaque Russe un numéro, le tschinn reste; il veut émanciper les serfs, les serfs deviennent esclaves ; il ouvre des écoles et les ferme aussitôt : il allume le flambeau pour l'éteindre. Habile à construire des palais, il ne sait édifier des âmes; il se proclame tolérant et il persécute à outrance ; il se met à la tête du progrès et c'est pour l'enrayer. Le génie russe est expansif, il l'enchaîne; doux et confiant, il l'épouvante; simple et enfant, il le rudoie ; il abat le patriarcalisme sous le caporalisme; il trouble l'ordre, il rompt l'harmonie, et les jette éperdus aux mains d'une police vénale et délétère.

Faux, enfin, quant à la politique extérieure : Nicolas dupe les peuples et les gouvernements. II

se déclare le défenseur des nationalités et il égorge la Pologne, il abrutit la Finlande, il provoque Fincorporation de Cracovie à l'Autriche; représentant de Tordre et de la stabilité des États , et il bat des mains à la révolution déchaînée sur l'Europe, ne se levant contre elle que lorsqu'il la voit menacer son propre trône ; protecteur désintéressé des nations faibles et persécutées, et il accable, il torture, il énerve ses protégés, jusqu'à ce qu'enfin il les ait tellement frappés d'impuissance, tellement soustraits à toute autre tutelle qu'il n'ait, plus qu'à en faire sa proie. Que de voyages entrepris par Nicolas en Allemagne, en Angleterre, en Italie, que de lettres autographes écrites par lui, soit à des souverains, soit à des généraux; que de poignées de main, que de croix et d'étoiles semées par toute l'Europe, témoignages fastueux de ses cordiales effusions et de sa généreuse munificence! Eh bien! tous ces voyages, toutes ces faveurs ont-ils eu d'autre but que de tromper les simples, d'endormir les vigilants ou de gagner des complices. Partout où l'empereur Nicolas a cherché à prévaloir, soyez sûr qu'il y a eu une grande iniquité à consommer, mais une iniquité dont il devait tirer profit. Et quelle infernale habileté! L'entendez-vous, lui qui se comporte en chef de hordes, il faut qu'on l'accepte comme monarque européen! « Peuple de Londres et de Paris, admirez-moi, je nourris vos tragédiennes et vos

danseuses, je paie grassement vos artistes, j'achète vos étoffes et je bois vos vins. » Piège perfide auquel pourtant un grand nombre, et parmi eux des esprits sensés, se sont laissé prendre. Parce que quelques centaines de Russes se pavanent sous nos modes et se gorgent de nos produits, on a crié hurrah à l'autocrate; on l'a proclamé l'apôtre de la civilisation. 0 Polonais que chasse devant lui par milliers l'argousin de la Sibérie ; serfs de la grande et de la petite Russie, armée de quarante millions d'âmes courbées sous le knout et le bâton ; Finlandais, nation d'élite à laquelle les séides du tzar ravissent le pain de l'intelligence pour provoquer votre abrutissement; catholiques privés de temples et de pasteurs; Grecs-unis enlevés à Rome à coups de baïonnettes et d'ukases; Église orthodoxe qu'un général de cavalerie tient à sa merci; otages circassiens, enfants de Mahomet que l'autocrate fait élever dans le but de vous renvoyer un jour dans votre patrie pour y seconder ses desseins politiques, et auxquels, pour cela, il refuse impitoyablement le baptême; vous tous, enfin, peuples que Nicolas rassemble sous son sceptre, que ne pouvez-vous élever la voix pour démasquer ses mensonges et ses hypocrisies ?

Mais , qu'est-il besoin d'autres témoignages ? Est-ce que les documents que vient de publier le gouvernement anglais ne suffisent pas, à eux seuls,

pour mettre à nu le caractère de l'empereur Nicolas, et édifier désormais l'Europe sur la sincérité de sa politique? On sait maintenant à quoi s'en tenir sur ce prétendu zèle religieux qui le portait à réclamer le protectorat de ses coreligionnaires de Turquie; on sait ce que valent ses notes, ses circulaires, ses manifestes. La Prusse et l'Autriche s'obstineront-elles encore à croire à la loyauté de sa parole, elles dont il fait si bon marché et dont il compromet avec tant de hauteur la position vis-àvis de l'Europe?

Non, la politique de l'empereur Nicolas est percée à jour : c'est en vain que l'on chercherait encore à la défendre ; une telle tentative serait une insulte à la civilisation et à l'honneur. Il est révoltant vraiment de voir, en plein dix-neuvième siècle, à la face de l'Europe entière, un souverain, un grand souverain porter l'impudence et l'audace jusqu'à tromper ou à bafouer ensemble tous les cabinets, jusqu'à revêtir des formes les plus solennelles de la sincérité et de la modération les mensonges les plus flagrants, les violences les plus sauvages : voilà l'autocrate de toutes les Russie», voilà l'empereur Nicolas.

Titres de l'empereur de Russie. — Armoiries des souverains moscovites.

Les empereurs de Russie ont porté successivement plusieurs titres ; ils se sont appelés grands princes (velikii-hniaz) , grands seigneurs (velikii gossoudar) ; ils ont porté et portent encore le nom de tzars. Voici le titre complet que Nicolas prend aujourd'hui dans les actes officiels.

Nicolas, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, Kieff, Wladîmîr et Nowgorod; tzar de Kasan, tzar d'Astrakan, tzar de Pologne, tzar de Sibérie, tzar de la Chersonèse Taurique1, seigneur de Pskoff et grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Valachie, de Podolie et de Finlande; prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semgalie2, de Samogitie8, de Bialystok, de Karélie, de Tver, de Jougrie4, de Perm , de Viatka , de Bulgarie 5 et de plusieurs au-

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