‹ La Russie contemporaine;Chapitre 15 sur 35 · COLONIES MILITAIRES · texte numérisé non relu

COLONIES MILITAIRES

On estimait, en 1839, la force des colonies militaires à 360 000 hommes , divisés en sept classes, dont quatre armées , montées et équipées en qualité de recrues, soldats ou vétérans. Leur force réelle est incertaine; mais il y a des raisons de penser qu'elle n'est pas inférieure aujourd'hui à ce qu'elle était en 1836, époque à laquelle elle se montait à 20 régiments de cavalerie, 1200 hommes fournissant un régiment régulier de cavalerie, dont le cadre d'activité est de 1200 hommes enrôlés pour quinze ans, et la réserve équipée , avec les vétérans, 3000 hommes. On trouve ainsi 4200 hommes par régiment, ou 84 000 hommes.

En définitive , les contrôles de l'armée russe présentent les données suivantes :

Infanterie 663 000 h.

Cavalerie régulière 106 560

Artillerie et génie 55 000

Cavalerie irrégulière 136 000

Troupes diverses comprenant celles des colonies militaires, la gendarmerie, les compagnies de districts, infanterie et cavalerie, les brigades de douanes , les cantonistes ou enfants de troupe, etc 130 000

Total 1090 560 h.

LA FORCE MILITAIRE ET MARITIME. 3o9

Toutes ces troupes sont supposées armées et organisées sur le pied de paix. Il faudrait y ajouter, au premier signe de guerre , 500 hommes par chacun des 5e et 6e bataillons de réserve des 72 régiments de ligne , ce qui donnerait 72 000 hommes de plus. Mais, affectées à la seule hypothèse du cas de guerre, ces troupes ne sont nullement disciplinées.

Ces relevés ne sont qu'approximatifs : les états officiels du ministère de la guerre sont fort obscurs quant au nombre d'hommes, outre qu'ils dissimulent sciemment la vérité. Un officier longtemps employé dans les bureaux de ce ministère a estimé ainsi qu'il suit, en nombres ronds, la force réelle

des troupes sous les armes :

Infanterie 450 000 h.

Cavalerie régulière 85 000

Artillerie et génie 50 000

Cavalerie irrégulière 100 000

Colonies militaires et troupes mêlées 100 000

Total 785 000 b.

compris toutes les réserves et les invalides.

Une autre autorité, également respectable, dit moins encore, et ne porte le chiffre total qu'à 750000 hommes, tout compris, même les forces navales.

Dans une statistique de Russie imprimée en Fin-

lande en 1838, l'armée russe est estimée en totalité à 662 332 hommes, dont 41 200 hommes de garde impériale, 331200 d'infanterie de ligne, 104632 de troupes de garnison, 84 000 de troupes régulières, 40 800 d'artillerie , 10 500 de troupes de génie. A ce nombre, il faut ajouter, suivant la même statistique, 19 000 hommes de cavalerie irrégulière , qui , en temps de guerre , peuvent être multipliés à volonté.

Cette dernière estimation, qui n'est pas sans valeur, puisqu'elle est formulée par un auteur qui vit sous le sceptre russe et dont l'ouvrage n'a été publié qu'avec l'autorisation de la censure officielle , cette dernière estimation nef s'écarte guère, comme on voit, de la précédente; mais elle infirmerait singulièrement les chiffres élevés de notre premier tableau. J'ajouterai que, si elle était vraie en 1838, il est difficile qu'elle ne le soit pas aujourd'hui; car, depuis cette époque, aucun événement n'a eu lieu qui ait pu faire sortir l'armée russe des cadres sur lesquels l'auteur de la statistique a basé ses renseignements. On serait mieux autorisé , au contraire , à affirmer que l'armée russe est moins considérable actuellement qu'elle ne l'était en 1838, la réduction de service , dans la ligne comme dans la garde , ayant été établie et mise en vigueur dans cet intervalle.

Quant aux colonies militaires , le statisticien fin-

landais se borne à indiquer qu'elles sont divisées en quatorze districts, s'abstenant de préciser le nombre d'hommes dont se compose chaque district. Il ajoute seulement qu'outre les anciennes colonies fixées dans le gouvernement de Novgorod et dans les provinces de la vieille Russie, on en a organisé de nouvelles dans les provinces caucasiennes.

Je joins à toutes ces données des renseignements encore plus récents, qui, tout en confirmant en partie les derniers chiffres, jettent, par la précision des détails, un jour encore plus complet sur la question militaire que j'examine.

L'armée russe est divisée en armée active, armée de réserve et corps locaux.

L'armée active, dont le quartier général est établi à Varsovie , se compose de 6 corps d'armée1.

Chaque corps consiste en 3 divisions d'infanterie, 1 de cavalerie légère, 12 batteries d'artillerie, 1 batterie d'artillerie à cheval, et un certain nombre de bataillons et compagnies du génie , des sapeurs, des tirailleurs, du train, etc.

Une division d'infanterie est composée de 4 régi-

1. Voici la distribution actuelle de ces six corps d'armée : Le quartier-général du 1er corps se trouve à Varsovie ; celui du 2e, à Grodno, en Lithuanie ; celui du 3e, à Homel, dans le gouvernement de Mohileff , celui du 4e , en Moldavie et Valachie ; celui du 5e, à Odessa ; celui du Ge, à Moscou.

ments, chacun de 4 bataillons effectifs , et de 2 de réserve et de dépôt. On évalue la force d'un régiment en campagne de 3000 à 3500 hommes. Une division d'infanterie en campagne est donc forte de 12 à 14 000 hommes.

Une division de cavalerie compte également 4 régiments , chacun de 8 escadrons , et 2 de réserve et de dépôt. La force d'un régiment de cavalerie, avec sa réserve , est évaluée à 1200 hommes ; la force d'une division de cavalerie, à 4800 hommes. Une batterie d'artillerie à pied est composée de 12 pièces ; une batterie à cheval, de 8 pièces. Il en résulte que l'armée active compte : 18 divisions d'infanterie, soit de 216 à 252 000 hommes ;

6 divisions de cavalerie, soit, avec la réserve, 28 000 hommes ;

72 batteries d'artillerie à pied, soit, avec la réserve, 12 960 hommes , 864 bouches à feu ;

6 batteries d'artillerie à cheval, soit, avec la réserve, 720 hommes , 48 bouches à feu.

La force totale de l'armée active, au grand complet, n'atteint donc pas 300 000 hommes, avec 912 bouches à feu.

L'armée de réserve est composée : 1° du corps des gardes; 2° du corps des grenadiers colonisés; 3° de deux corps de cavalerie colonisés, et 4° des 5e et 6e bataillons de dépôt des régiments d'infanterie.

Le corps des gardes, dont l'état-major est à Saint-Pétersbourg, consiste en 3 divisions d'infanterie, 3 de cavalerie (dont une de cuirassiers \ 12 batteries d'artillerie à pied et 3 batteries à cheval.

Le corps des grenadiers colonisés , dans le gouvernement de Novgorod, est composé de 3 divisions d'infanterie, 1 de cavalerie (la 7e), 12 batteries d'artillerie à pied et 1 à cheval.

La force totale de ces deux corps d'armée de réserve se monte à :

6 divisions d'infanterie , soit environ 72 000 hommes ;

4 divisions de cavalerie, soit environ 19 200 hommes ;

24 batteries d'artillerie à pied , soit environ 4320 hommes, 288 bouches à feu;

4 batteries d'artillerie à cheval , soit environ 480 hommes, 32 bouches à feu;

Soit en tout 96 000 hommes et 320 bouches à feu.

Le premier corps de cavalerie de réserve consiste en 2 divisions de cuirassiers et 1 de lanciers, colonisées dans la Russie méridionale ; en tout 3 divisions de cavalerie et 3 batteries d'artillerie à cheval.

Le second corps est composé de 2 divisions de dragons , colonisés également dans la Russie méridionale, et de 2 batteries d'artillerie à cheval.

La force des deux corps de cavalerie de réserve est donc de 24 000 hommes et 40 bouches à feu.

Il est difficile de préciser exactement la force des 5e et 6e bataillons d'infanterie de réserve; car ces bataillons ne sont en quelque sorte destinés qu'à combler les vides des régiments de ligne en temps de campagne ou de fortes marches. Le nombre total des régiments d'infanterie étant de 120, ce seraient 240 bataillons de réserve ; c'est-à-dire environ 210 000 hommes d'infanterie, si ces bataillons étaient au complet; mais comme ils versent constamment leurs hommes dans les régiments d'infanterie auxquels ils appartiennent, leur existence est plutôt naminative qu'effective. Ce serait exagérer la force de cette réserve que de la porter à 120 000 hommes ; nous adoptons cependant ce chiffre pour mémoire.

L'armée de réserve est donc forte :

Corps de la garde et des grenadiers, 96 000 hommes, 320 bouches à feu.

Deux corps de cavalerie de réserve, 24 000 hommes, 40 bouches à feu.

5e et 6e bataillons d'infanterie (mémoire), 120 000 hommes.

En tout, 240 000 hommes et 360 bouches à feu.

Les corps locaux sont : 1° le corps du Caucase , composé de 3 divisions d'infanterie et 12 batteries d'artillerie à pied ; 2° la division d'infanterie de

Finlande, avec 4 batteries; 3° la division d'infanterie d'Orenbourg, sur la frontière du Turkestan , avec 4 batteries ; 4° la division d'infanterie de Sibérie, avec 4 batteries.

En tout 6 divisions d'infanterie et 24 bataillons d'artillerie, soit de 72 à 84 000 hommes, avec 288 bouches à feu.

L'armée régulière en Russie consiste donc en 30 divisions, soit 120 régiments, d'infanterie ; 15 divisions, soit 60 régiments, de cavalerie, et compte au maximum , avec les réserves et les dépôts 5 628 000 hommes et 1540 canons; à quoi il faut ajouter de 30 à 50 000 cosaques de différentes dénominations avec leur artillerie légère, ainsi que la garde intérieure et la gendarmerie.

Pour compléter le tableau de l'armée russe , je mentionnerai enfin l'opinion d'un ancien officier au service de la Russie. Cet officier évalue ainsi l'armée tzarienne :

Huit corps d'armée de 40 000 hommes chacun, en moyenne, répartis en Pologne , en Lithuanie et

dans l'intérieur de la Russie, soit 320 000 h.

En Sibérie, un corps de 25 000

Au Caucase , un corps de 60 000

Garde impériale de Saint-Pétersbourg

et grenadiers 50 000

A reporter 455 000 h.

Report 455000h.

Ajoutez, en cas de guerre, 65 000 soldats en congé qui seraient rappelés sous les armes, ci 65 000

Total 520 000 h.

Ce qui frappe dans les diverses appréciations que je viens de signaler, c'est que, plus on s'éloigne des chiffres officiels, plus l'effectif diminue. Ceci n'a rien d'étonnant. Il est tellement dans la nature et dans les habitudes des agents administratifs de la Russie de grossir tout ce qui tient à l'appareil de la puissance de l'empire, que le seul moyen d'arriver à la vérité, c'est de couper dans le vif de leurs tableaux et d'en réduire les proportions outre mesure.

Si j'avais à formuler sur l'armée russe une opinion personnelle , je déclarerais m'en tenir au chiffre de la statistique finlandaise : c'est celui qui répond le mieux à tous les renseignements verbaux ou écrits que j'ai pu recueillir pendant mon séjour sur les lieux. Néanmoins, il ne faudrait point traiter à la légère le grand tableau qui ouvre cet exposé : il exprime l'état réel des cadres officiels, et, bien que ces cadres ne soient jamais complets, ils pourraient l'être à la rigueur , si l'autocrate l'exigeait impérieusement.

Quelle est, parmi cette masse de soldats , la por-

tion dont la Russie pourrait disposer dans une guerre hors frontière? C'est ici le point capital, celui dont il importe le plus de se rendre compte.

Je me hâte de prévenir l'impression que pourrait produire ce que je viens d'affirmer touchant la possibilité pour la Russie de compléter, au gré du tzar, l'immensité des cadres officiels de son armée. Il ne peut être question ici, bien entendu, que d'une simple hypothèse. Quel est l'État, quelque opulent qu'il soit, qui pourrait supporter l'entretien normal d'un million de soldats? Si donc les cadres de l'armée russe se complétaient jamais, ce ne serait que dans une de ces circonstances suprêmes où une puissance aux abois se voit obligée de faire jouer jusqu'au dernier élément de ses forces. Mais alors en deviendrait-elle plus redoutable? Évidemment non. Ce qui terrifie dans une armée, ce sont les soldats éprouvés, et non ces bandes accidentelles que l'on soude inopinément à ses flancs. En face d'adversaires disciplinés, de telles bandes se dissiperaient au premier feu. À la bonne heure s'il s'agissait de ces nations naturellement militaires, et auxquelles le seul contact du mousquet tient lieu de toute instruction. Mais les Russes , comme je le dirai bientôt, ne naissent rien moins que guerriers; s'ils peuvent être formés à l'exercice, jamais ils ne se battront d'inspiration.

Ainsi donc , nous rentrons dans les chiffres réels,

c'est-à-dire dans l'évaluation de l'armée effective de la Russie à environ 600 000 hommes. Calculons ce qui peut être enlevé à ce nombre au profit d'une guerre étrangère.

Certainement, si la Russie ne formait qu'un tout homogène, ou si chacune des parties disparates qui la composent était tellement liée au centre que rien ne pût l'en détacher, la Russie n'aurait qu'à charger son fusil et à entraîner toutes ses masses à la conquête, ne laissant que quelques bataillons épars sur la surface de l'empire pour y faire la police. Mais il est loin d'en être ainsi. La Russie renferme dans son sein des éléments toujours hostiles , toujours menaçants. Si elle s'oubliait un seul instant dans sa surveillance armée , cet instant suffirait pour la disloquer, pour l'anéantir peut-être. Il a été dans sa destinée jusqu'à présent de vivre la mèche sur le canon , l'oreille au vent. Dieu sait combien de temps cela durera encore. Il est donc bien moins facile à la Russie qu'on ne saurait le croire , et qu'elle ne cherche elle-même à le persuader, de dilater sa force armée vers l'étranger. Avant tout, il faut qu'elle se garde elle-même. Le corps du Caucase, les corps de la Sibérie, par exemple, pourraient-ils, sans danger, être diminués? D'un côté, les montagnards, de l'autre les forçats ! Évacuerait-on les forteresses de la Finlande et des provinces baltiques? Et Saint-Pétersbourg et

Moscou , ce foyer de mécontents , et les frontières de l'Asie , et la Lithuanie , et la Podolie , et la Wolhynie, et la Russie Blanche, ces membres épars de l'ancienne Pologne, et la Pologne elle-même, tous ces centres redoutables où couve l'incendie, les dégarnirait-on impunément des troupes qui les tiennent en respect? Somme toute, voici, d'après la supputation d'un ancien officier sorti de l'armée russe, l'effectif que la Russie aurait à prélever sur l'ensemble de ses cadres pour répondre à ses be-

soins de conservation intérieure :

Au Caucase et en Sibérie 85 000 h.

Dans les provinces baltiques et la Finlande 60 000

A Saint-Pétersbourg et à Moscou 60 000

Aux frontières d'Asie et à l'intérieur. 95 000

Dans les provinces polonaises . . 100 000

Total «... 400 000 h.

Resteraient donc 150 000 ou 200 000 hommes pour la guerre étrangère. C'est, en effet, le maximum de ce que la Russie a pu mettre en ligne jusqu'à présent hors de ses frontières. Mais que l'on double ce chiffre si l'on veut, on n'aura jamais qu'un effectif de 400 000 hommes. Or, cette force, considérable sans doute, dépasse-t-elle celle que les autres grandes puissances continentales pourraient, in y

de leur côté , mettre en action , dans le cas d'une guerre européenne?

Je viens maintenant à la marine.

7 vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus, lOde 84 canons, 30 de 74 canons, 30 frégates, 5 corvettes, 20 bricks.

Ces équipages montés par environ 50 000 hommes.

Voilà pour l'ensemble de la flotte. Elle forme deux divisions : celle de la Baltique et celle de la mer Noire. La première comprend 4 vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus, 6 de 84 canons, 18 de 74 canons, 18 frégates, 3 corvettes, 12 bricks, montés par environ 30 000 hommes. La seconde ,

3 vaisseaux de ligne de 100 canons et au-dessus,

4 de 84 canons, 12 de 72 canons, 12 frégates, 2 corvettes, 8 bricks, montés par environ 20 000 hommes.

A ce grand effectif il faut ajouter encore de nombreux bateaux à vapeur et des flottilles à rames ou galères dont il m'est impossible de fixer le chiffre, mais que l'on peut évaluer, pour les deux mers, à plus de 500. Suivant une statistique imprimée en Finlande , le personnel complet de la marine russe, tous bâtiments compris, s'élèverait à 79 269 hommes.

Il sera opportun, maintenant, de parler des forteresses de la Russie. Elles sont nombreuses tant en Europe qu'en Asie , aux frontières continentales

comme aux frontières maritimes. Je m'occuperai ici plus spécialement de celles qu'il importe le plus de connaître, c'est-à-dire de Cronstadt et de Sébastopol.

Cronstadt , en finnois Retusaari (île des puces), est situé dans le golfe de Finlande, à environ 27 kilomètres de Saint-Pétersbourg, par 27°29' long, est, et 59°59' lat. nord. Sa surface offre une longueur d'environ neuf milles, dont sept milles au moins sont pris par une langue de terre prolongée à l'ouest, le reste, c'est-à-dire la partie principale de l'île formant un carré à peu près parfait. Le sol de Cronstadt est semé d'aspérités et a le fond granitique, comme en général toutes les côtes qui bordent les eaux septentrionales de la Baltique. L'été y est moins chaud qu'à Saint-Pétersbourg , l'hiver y est plus rude; le thermomètre y descend jusqu'à trente, trente-cinq et même jusqu'à quarante degrés au-dessous de zéro.

Du mois de décembre à la fin de mars , les glaces qui l'environnent et qui s'étendent à un rayon de plusieurs lieues, sont tellement solides , que les hommes et les chevaux peuvent les fouler impunément. On construit alors sur le golfe , à moitié chemin de Saint-Pétersbourg, une sorte d'hôtellerie en bois où les voyageurs trouvent du thé , de l'eau-de-vie et d'autres liqueurs propres à les réchauffer. J'ai fait moi-même en traîneau plus de

vingt fois ce curieux trajet. Parfois, cependant , il faut le dire , une tempête se déchaîne qui bouleverse horriblement la route glacée; de profondes crevasses s'ouvrent devant vous; mais on ne s effraye pas de si peu ; des sentinelles, placées de distance en distance, accourent au premier signal, chargées de planches et de madriers ; l'abîme est recouvert et vous continuez au galop.

Cronstadt a été fondé par Pierre le Grand. L'homme de génie avait compris (on verra tout à l'heure pourquoi) de quelle importance pouvait être cette place pour la ville qu'il construisait sur les bords de la Néwa. Dès l'hiver de 1703, des ouvriers y furent appelés par lui et y travaillèrent d'après ses plans. Toutefois , ce n'est point à fortifier Cronstadt que Pierre s'appliqua d'abord. Il commença par un petit îlot situé en face et à l'entrée de la grande île, et y fit élever une citadelle, à laquelle il donna le nom de Cronslott (château de la Couronne).

Cette citadelle fut armée de tous les canons dont tzar pouvait disposer alors. Fier de ce premier iésultat, Pierre voulut en consacrer la mémoire par une médaille dont il donna lui-même le dessin. On y voyait représentée d'un côté la citadelle de Cronslott avec cette légende : Pallas quam condidit arcem ipsa colit , et plus bas : Cronslott média hieme, Russ. imperat. eonstructa MDCCIIL Au re-

vers était figurée la mer, illuminée des feux du soleil levant, et, sur le rivage, Pallas entourée d'instruments de mathématiques ; puis au loin, sur les flots, un oiseau dans son nid et un navire voguant à pleines voiles, avec cette double légende : Hiberno tempore nidis incubant halciones, tum via tuta maris — maris finnici securitas.

Cronslott mis en état de défense , Pierre le Grand tourna tous ses soins vers Cronstadt. En peu de temps il en eut fait un port vaste et sûr qui , en même temps qu'il offrait un refuge et un lieu de débarquement aux navires étrangers, abritait, contre les attaques réitérées des Suédois , la construction désormais en pleine activité de Saint- Pétersbourg.

De Pierre le Grand à l'empereur Nicolas , Cronstadt n'a eu qu'à se louer médiocrement du zèle des souverains russes. Peu ambitieux, pour la plupart, d'une marine nationale, ils n'attachaient qu'une importance secondaire à une place dont la haute utilité reposait principalement sur sa situation maritime. Alexandre surtout laissa Cronstadt dans un effroyable dépérissement.

Monté sur le troue avec des idées tout à fait opposées, Nicolas s'appliqua sans délai à remédier au mal. De scandaleuses dilapidations se commettaient impunément, et au grand jour, dans les arse-

naux de Cronstadt; on les pillait à l'envi et Ton vendait à \il prix les agrès les plus coûteux. Nicolas sévit contre les pillards, et, autant qu'il le put, rétablit l'ordre.

Puis il mit sérieusement la main à l'œuvre. On peut dire que Cronstadt lui doit tout ce qu'il est aujourd'hui. C'est à peine s'il y reste quelque trace du passé. Tout y est neuf, tout y présente cette grandeur géante, comme aussi cette uniformité despotique qui caractérisent toutes les constructions de l'empereur Nicolas. On compte à Cronstadt huit mille habitants et vingt mille hommes de garnison. Sur les neuf cents maisons qui bordent ses rues, cent seulement sont en pierre ; mais les arsenaux, les docks, l'hôpital de la marine, où se trouvent trois mille lits, les usines, les casernes, les ports , tous les édifices officiels , en un mot , s'y distinguent par leur solidité et leur aspect imposant. Ajoutez le mouvement fiévreux que l'été fait surgir autour de ces monuments , les milliers de navires qui versent à leurs pieds les produits de toutes les parties du inonde , et vous aurez une idée de Cronstadt comme cité. Assurément la Russie ne pouvait s'ouvrir plus brillamment du côté de l'Europe.

Voyons maintenant quelle est la valeur de Cronstadt comme forteresse.

11 y a quelques années , l'empereur Nicolas , ser-

vant lui-même de cicérone à un amiral anglais qui avait désiré la visiter, lui disait :

« Convenez , amiral , que voilà une place superbe, une place imprenable comme Gibraltar.

— Oh ! sire , il n'y a que Gibraltar qui soit imprenable.

— Quel est donc votre avis sur Cronstadt?

— Bonne forteresse, difficile à prendre....

— Oui, sans doute, difficile....

—Avec quinze vaisseaux on n'y parviendrait pas.

— Avec vingt?

— Ce serait dur....

— Avec vingt-cinq?

— On mettrait bien quinze jours.

— Avec trente-cinq?

— Oh ! votre majesté, quinze heures.... »

Ceci "ressemble un peu au pari de l'amiral Napier. Nous aimons ces sortes d'excentricités britanniques; elles témoignent d'une vaillante confiance en soi-même : or, cette confiance est presque toujours la mère du succès.

Toutefois , il ne faudrait pas qu'un tel sentiment dégénérât en vaine bravade; il ne faudrait pas, surtout , qu'il allât jusqu'à faire mépriser ceux auxquels il s'applique. On est d'autant plus fort contre un ennemi qu'on l'estime davantage , parce qu'alors on prend ses mesures et on attaque sérieusement. Des hyperboles et des forfanteries des Rus-

ses faisons bonne justice , mais n'en soyons que plus attentifs à saisir ce qu'il y a en eux de positif et de vrai.

La forteresse de Cronstadt peut être considérée soit en elle-même , soit par rapport à Saint-Pétersbourg.

Sous ce dernier point de vue , sa valeur tient surtout au privilège de sa situation. Cronstadt commande une baie formée des eaux de la Néwa mêlées, mais de manière à les dominer, à celles du golfe de Finlande. Cette baie va de Saint-Pétersbourg au golfe de Finlande, en s'élargissant en triangle, et se ferme à l'ouest sur Oranienbaum (Ingrie), et au nord sur Systerbàck (Finlande). D'Oranienbaum à Systerbàck, espacées d'environ huit milles, dont Cronstadt occupe une grande partie, les bancs de sables et les écueils sont tellement accumulés et disposés, qu'il ne reste, pour entrer dans la baie , que deux passages , l'un au nord, l'autre au midi de l'île. Le passage du nord n'a que deux brasses de profondeur; il est excessivement dangereux, vu la quantité de roches sousmarines dont il est hérissé ; celui du sud a un peu plus d'eau , puisqu'on y plonge jusqu'à quatre ou cinq brasses , mais il est fort étroit et protégé d'ailleurs par les batteries de Cronstadt.

On conçoit par cette description l'énorme difficulté qu'éprouveraient les navires à aller de Crons-

tadt à Saint-Pétersbourg. Cette difficulté serait même insurmontable , s'il leur fallait plus de sept à huit pieds d'eau , car, à une certaine distance de Cronstadt , il se rencontre une barre qui a à peine cette profondeur. De là vient qu'arrivés à Cronstadt, les navires d'un fort tonnage y restent à l'ancre ; les voyageurs ou les marchandises qu'ils ont amenés de l'Occident sont transportés dans la capitale sur de petits bateaux à vapeur ou sur des allèges. Par la même raison , les vaisseaux de ligne qui ont été construits dans les chantiers de Saint- Pétersbourg, n'en sortent pour aller dans les docks de Cronstadt qu'à l'aide de bâtiments particuliers nommés chameaux.

Ainsi donc, on le comprend, Cronstadt serait pris, brûlé même par une flotte ennemie, que Saint-Pétersbourg resterait encore hors d'atteinte. Saint-Pétersbourg ne peut être attaqué efficacement que par des troupes de terre.

Mais Cronstadt est-il si facile à prendre et à brûler?

Nous savons déjà que cette île, coupant la ligne qui s'étend entre la côte ingrienne et la côte finlandaise du golfe de Finlande, ne laisse pour aller à Saint-Pétersbourg que deux passages, l'un au nord, l'autre au midi. Le passage du nord étant à peu près impraticable aux navires de haut bord, une flotte qui menacerait Cronstadt devrait donc néces-

sairement l'aborder par le passage du midi. Or voici les ouvrages de défense contre lesquels cette flotte aurait à lutter :

D'abord, à environ un mille et demi du centre de l'île , le fort Constantin , armé de 50 canons sur deux rangs , puis un peu plus loin le fort Alexandre, avec 72 canons sur trois rangs, et le fort de Pierre Ier avec 24 canons. Ici le passage se rétrécit de plus en plus , on arrive en face de la formidable batterie qui défend la partie principale de l'île : 70 canons et 12 mortiers, soutenus à gauche par une batterie de 50 canons placée sur un banc isolé; enfin, on franchit le passage sous les feux croisés des 36 canons de Cronslott et des 44 canons placés sur quatre rangs du fort Menschikoff. En tout huit forts , citadelles ou batteries et quatre cents bouches à feu.

Ces divers ouvrages constituent la défense fixe et ordinaire de Cronstadt. Leur établissement défie toute critique, et il serait impossible de lien ajouter à leur solidité. J'ai assisté moi-même, soit à la construction, soit à la restauration d'un grand nombre d'entre eux; j'ai suivi, surtout en 1846, avec le plus grand soin, les travaux du fort Menschikoff, dirigés alors par le colonel Sergersky, ingénieur polonais plein d'intelligence et de capacité. Plus de quinze cents ouvriers y étaient employés ; les matériaux mis à leur disposition étaient

magnifiques; ce n'était rien moins que des blocs ou plutôt des rocs de granit qu'ils enchevêtraient les uns dans les autres et qu'ils scellaient de manière à les rendre inébranlables. Toutes les fortifications de Cronstadt sont construites d'après le même système. Monument cyclopéen qui commande le respect et derrière lequel on comprend que s'abritent avec confiance ceux qui l'ont élevé.

Et cependant, que le canon anglo-français s'attaque résolument à ces murs de fer et de granit , ils s'écrouleront. Oui, telle est ma conviction. Est-ce qu'il existe aujourd'hui de forteresse imprenable? On usera un peu plus ou un peu moins de poudre, un peu plus ou un peu moins de bronze, on perdra un peu plus ou un peu moins de navires, mais le but sera atteint; et Cronstadt succombera.

J'arrive à Sébastopol ; mais , n'ayant jamais eu l'occasion de m'y rendre personnellement, je reproduirai ici les excellents renseignements que le major Youval nous a communiqués sur cette place.

« Sébastopol est située à la pointe sud de la Crimée qui fait saillie dans la mer Noire, comme un poste avancé près du cap Chersonèse , que les marins regardent comme le principal point de reconnaissance du port. Lorsqu'on a doublé ce cap bordé d'un vaste récif, on se trouve à six milles ouest de Sébastopol, remarquable par quelques falaises blanches. Sur cette côte sont situés neuf

ports, dont. trois dans la baie même de Sébastopol. Ils sont tous ouverts au nord.

« Le mouillage de Sébastopol proprement dit a environ quatre milles de long sur un mille dans sa plus grande largeur. Sa direction suit une ligne est et ouest qui s'infléchit un peu vers le sud. Plusieurs criques s'enfoncent dans les anfractuosités des montagnes qui le bordent de toutes parts , pour former, entre autres, le port de la quarantaine et le bassin de carénage des bâtiments de commerce. Ces bassins naturels ont tous une profondeur d'eau suffisante pour les plus grands navires, et leurs côtes , taillées à pic, permettent d'accoster facilement les navires, comme dans des docks.

« La défense du port de Sébastopol est réunie dans la longueur de un mille à peu près , depuis l'espace compris entre les balises, qui signalent le passage , jusqu'à l'entrée de l'arsenal.

« Dans ce court intervalle, tous les caps avancés vers la mer, soit dans le nord, soit dans le sud, sont couverts, ou de batteries en terre, ou de forts considérables en pierre casematés et à double étage et dont les feux convergent vers l'entrée du port. Ce système de défense est complété par un fort étoilé situé sur une hauteur , dans le nord , qui commande également la mer et les abords de la plage ; dans le sud , par un ouvrage considérable qui commande la ville et défend les abords de la

place ; par un camp retranché d'une bonne position stratégique, situé à un mille et demi dans le sud de la ville , et enfin , par quatre casernes fortifiées , groupées au-dessus des établissements de la marine et du parc d'artillerie.

« Nous allons entrer maintenant dans le détail des ouvrages de défense.

« En approchant de la passe qui , comme nous l'avons dit, court à peu près est et ouest et dont la largeur, entre les bouées qui signalent l'extrémité des récifs s'étendant au nord et au sud , est d'à peu près quatre encablures , la première défense que l'on rencontre dans le sud se compose d'un fort à double rang de batteries en terre , armé de cinquante pièces de gros calibre et d'une batterie, dite grande batterie de la quarantaine , ainsi appelée à cause de sa proximité de cet établissement , laquelle est armée de cinquante et une pièces.

« Au sommet de la colline formant la partie ouest de la baie de la quarantaine, se trouve le fort étoilé destiné à compléter la défense dans le sud , et présentant vers l'entrée de la rade cinquante embrasures armées de pièces.

« A la base de ce système, s'étend sur le cap Alexandre le fort de ce nom, qui se compose d'une tour avancée construite en pierre et à deux étages de batteries casematées et d'un front dirigé pour battre la passe, et dont la construction est sem-

blable. Sur la plate-forme règne une troisième batterie à barbette. Le fort Alexandre a soixantequatre canons. Les quatre forts en pierre et casematés de la défense étant construits d'après le même système, il suffit d'en décrire un pour donner l'idée générale du travail.

« Le principe de la construction de ces forts et des casemates consiste en une maçonnerie faite avec des pierres en grès ou pierre dure, l'intervalle étant rempli avec une espèce de moellon tendre. D'après tous les renseignements que j'ai recueillis , la force de la maçonnerie est très-discutable , et déjà plusieurs clefs de voûte ont cédé après les simples commotions produites par les saluts des pièces. Les façades sont bien exécutées, et ces ouvrages ont à l'extérieur une formidable apparence. Les remparts de ces forts ont à peu près six pieds d'épaisseur; mais les embrasures ou ouvertures des casemates sont si petites, qu'il n'y a aucune possibilité de pouvoir pointer ni à droite ni à gauche, inconvénient que les Russes regardent comme peu important, se confiant dans la grande quantité de leurs bouches à feu.

« Ces casemates servent de casernes, et dix hommes occupent l'espace de deux canons. Dans l'hiver, elles sont chauffées avec des poêles. Les cantines sont placées à chaque extrémité , et un passage règne dans toute la longueur de la batte-

rie, entre les canons et les hamacs des hommes. Au centre de chaque batterie est un fourneau à rougir les boulets. Tous ces forts, dans lesquels le système des casemates a été adopté à l'exclusion de tout autre principe , sont , comme construction et comme étendue , uniques dans les annales des fortifications; car, quoique les casemates soient d'un usage fréquent , elles ont été rarement appliquées sur une grande échelle.

« Toutes les batteries ont donc les graves inconvénients attachés à ce système de défense qui fait que chaque boulet ennemi , en entrant , forme , avec les éclats de la pierre, une mitraille effroyable pour les canonniers. L'artillerie n'y peut pas faire un service prolongé; car la fumée de la poudre, en s'accumulant dans les galeries, empêche les artilleurs de faire usage de leurs pièces , et ne leur permet pas de résister à la suffocation qui les atteint. Pour obvier à cet inconvénient si grave , l'ingénieur a diminué autant que possible les embrasures qui sont petites , et afin de combattre la fumée, il a établi des fenêtres basses ayant le double inconvénient d'affaiblir les murs , et de permettre aux bombes de tomber dans les casemates par la cour.

« La batterie Alexandre, comme les autres, est fermée à la gorge par un mur garni de meurtrières et par des portes qui peuvent être facilement en-

foncées; mais ces ouvrages ne sont pas construits pour résister à une attaque par terre, et pris à revers ils ne seraient pas en position de tenir; car la ville, située en amphithéâtre, commande tellement les forts que quiconque est en possession de la ville et des hauteurs devient maître forcément de tous les ouvrages.

« En continuant par le sud, après le fort Alexandre , vient le fort Saint-Nicolas armé de 192 pièces, et qui, indépendamment du cavalier placé en avant, a deux forts à droite et à gauche , l'un regardant la passe et l'autre qui bat tout le parcours des vaisseaux depuis l'entrée jusqu'à l'arsenal. Derrière ce fort, et défendant la pointe est de l'entrée de l'arsenal , se trouvent les batteries Paul armées de 80 pièces.

« Dans le nord , et près du télégraphe , viennent successivement une batterie à mi-côte , ouvrage en terre, armé de 17 pièces, le fort Constantin de 104 canons; plus loin, dans l'est, un fort à double rang de batteries casematées de 90 canons , et enfin, sur un cap s'avançant dans le sud, sont deux batteries en terre de 34 pièces , dont les feux se croisent à une courte portée avec ceux des batteries du cap Paul.

« Comme navigation, l'entrée du port de Sébastopol ne présente aucune difficulté, le chenal en étant sans sinuosité, et dans la direction unique que

nous en avons indiquée par des fonds de 8 à 10 brasses.

« Le louvoyage , cependant, y serait difficile à cause du peu de largeur de la passe et des dangers qui la resserrent. Les casernes , le parc d'artillerie et les ateliers de réparation des vaisseaux, sont groupés autour de l'arsenal qui a un mille et demi de long, et de trois à quatre encablures de large, ui est légèrement sinueux et va en se rétrécissant vers son extrémité. Toute la flotte de Sébastopol, comprenant vingt à vingt-cinq vaisseaux, peut se mettre à l'abri dans l'arsenal, dont l'entrée, déjà défendue par les deux forts Nicolas et Paul , serait facilement rendue inaccessible par une ligne de vaisseaux embossés ou enchaînés entre eux.

« A l'est de l'arsenal , sont les formes du radoub au nombre de cinq. Elles se trouvent comprises dans un vaste bassin pouvant aussi contenir cinq ou six vaisseaux à flot. Le système d'assèchement du bassin et de la mise à flot des vaisseaux en réparation mérite une attention particulière. Les formes sont placées des deux côtés de ce grand bassin ; comme il n'y a pas de marée, le principe des écluses à sas a été adopté dans la construction de ces formes ; le fond de chacune est à une certaine hauteur au-dessus du niveau de la mer. Comme les sas sont établis par série de trois , chaque bâtiment a, sur celui qui le précède, une élévation

d'environ 10 pieds; il en résulte que la surface de l'eau, dans le bassin, est élevée de 30 pieds audessus du niveau de la mer. Chaque forme peut être asséchée par un canal souterrain dont la porte, levée à volonté, permet à l'eau de s'échapper vers la mer. De cette manière, on peut se servir de chaque forme séparément et entrer ou sortir un navire sans s'occuper des autres.

'< Le grand bassin est alimenté par le secours d'un canal qui prend ses eaux d'un vaste réservoir situé à 12 milles de Sébastopol, et qui est élevé lui-même à plus de 60 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le cours de ce canal est creusé au milieu d'un terrain très-difficile, surtout sur les flancs de collines abruptes, et traverse plusieurs ravins profonds. Pour surmonter de pareils obstacles, il a été nécessaire de construire une digue, trois aqueducs et deux tunnels; le tunnel d'Ynkermann, qui est le plus long , a environ 300 mètres de longueur, et il est taillé à travers une masse énorme de grès. D'après ce qui précède , on comprendra facilement que les vaisseaux à flot dans le bassin puissent être à volonté élevés de 40 pieds au-dessus du niveau de la mer, et, dans cette position, leurs batteries pourraient être une défense pour l'entrée de l'arsenal, qu'elles domineraient de toutes parts.

« Ce même canal envoie un petit embranchement vers l'entrée du port où est établie l'aiguade.

L'eau du canal est reçue clans un vaste filtre où elle se clarifie sur des lits de charbon et de sable.

« Depuis l'entrée de l'arsenal jusqu'au fond de la rade de Sébastopol, c'est-à-dire dans un espace de 2 milles , s'étend le mouillage ordinaire des vaisseaux, et toute la flotte peut facilement y trouver un abri. Cette portion n'est pas fortifiée , tous les moyens de défense ayant été concentrés à l'entrée de la rade.

« Cet exposé sommaire doit faire apprécier la partie stratégique de Sébastopol.

* L'ensemble des ouvrages de défense est garni , en ce moment , d'environ huit cents bouches à feu dirigées presque toutes vers la mer, la défense par terre étant d'une incontestable faiblesse. Toutefois, à part les batteries en terre , moins nombreuses que les autres, la construction des batteries en pierre est, sous beaucoup de rapports^ défectueuse, et le tir d'un grand nombre de pièces , par suite de leurs mauvaises dispositions, serait paralysé.

« On doit donc regarder Sébastopol comme une place très-forte et très-importante, mais non comme une place imprenable, ainsi qu'ont cherché à l'établir tous les écrivains russes. En présence des immenses ressources d'attaque dont les progrès de la marine et des différentes branches de l'art de la guerre permettent de disposer, elle a des points trop vulnérables pour mériter ce nom. »

En quoi consiste la force d'une armée et d'une marine. — Science et courage des officiers. — Vigueur du corps et esprit militaire des soldats. — Sagesse et probité de l'administration. — Ce qu'est , à ce triple point de vue , la force militaire et maritime de la Russie.

Telle est en résumé la force militaire et maritime de la Russie. Assurément, quel que soit le chiffre que l'on adopte parmi ceux que j'ai proposés , on ne peut s'empêcher de lui reconnaître un caractère imposant. Toutefois, ce qui fait la valeur d'une armée ou d'une marine , ce n'est pas tant le nombre des hommes et des bâtiments , ni même l'abondance de l'or, que certaines conditions physiques ou morales qui distinguent les États civilisés des États barbares.

Ces conditions sont la science et le courage dans les officiers . la vigueur du corps et l'esprit militaire dans les soldats, la sagesse et la probité dans l'administration.

Or, à ce triple point de vue , quelle est la situation de l'armée et de la marine russes ?

Je n'ai connu personne ayant fréquenté les officiers russes qui se soit pris d'enthousiasme pour leur science militaire. Cette science, dans la plupart, est nulle. Sortis fort jeunes d'une école de

cadets ou des mains d'un précepteur particulier, ils n'en ont retiré que quelques connaissances superficielles qu'ils oublient vite. D'ailleurs, dans quel but se tourmenteraient -ils l'intelligence? En Russie on n'embrasse pas la carrière des armes par goût , par vocation , mais pour arriver à un grade ou à une place lucrative. Or, à ce point de vue, le mérite scientifique est un moyen peu efficace; l'argent ou les protections mènent bien plus certainement au succès.

Quant au courage , les auteurs ne manquent pas qui le refusent formellement aux officiers russes. On prétend que sur le champ de bataille ils sont loin de se montrer aussi fermes que leurs soldats. Je me garderai , pour ma part , de souscrire à une pareille opinion, bien qu'en principe le courage suppose toujours une libre spontanéité d'âme et un vif sentiment d'honneur. Or l'homme qui naît et vit, comme l'officier russe, sous le régime le plus écrasant qui fut jamais est-il susceptible d'une spontanéité quelconque? Pour l'honneur, les Russes l'ignorent complètement : « Qu'est-ce que l'honneur? disent-ils; c'est une chimère française. » Schto takoi honneur; Etott frantsouskaia chimère.

J'ai dit qu'il fallait au soldat la vigueur du corps et l'esprit militaire. Cette dernière qualité manque essentiellement au soldat russe. Il n'a ni élan, ni

enthousiasme; c'est une machine, c'est un mur, voilà tout. Formé à la discipline à coups de bâton , on dirait qu'il sent toujours derrière lui l'instrument fatal , et que, même sur le champ de bataille, s'il ne recule pas, c'est qu'il a peur d'être battu. Au temps de Souvaroff, le soldat russe se montrait accessible aux idées de fanatisme dont cherchait à le pénétrer son farouche général. Aujourd'hui, il ne reste plus que superstitieux ou résigné. Aussi n'ajouté-je aucune importance à ce manifeste que publiait naguère avec tant de fracas l'empereur orthodoxe. Qu'il dise à son armée : « En avant ! » ce mot sera plus efficace cent fois pour l'ébranler que toutes ces tirades de patrie et de religion dont la signification lui échappe.

A cet énervement de l'àme , le soldat russe joint une faiblesse de corps dont on ne saurait se faire une idée. Mal nourri, mal vêtu, il est incapable de grandes fatigues. Quand il se met en marche, il ne fait que six lieues par jour et se repose de deux jours l'un ; s'il dépasse cette limite fixée par les règlements, il jonche de cadavres les étapes qu'il parcourt. Nous avons admiré tout à l'heure la revue de la garde impériale; j'ajouterai à ce que j'ai dit ces observations fort exactes de l'auteur des Révélations sur la Russie :

« Tant qu'ils sont sous les armes, les soldats de la garde sont des plus imposants. D'une taille

LA FORCE MILITAIRE ET MARITIME. 391 élevée, d'un port martial, quoique trop roide, vêtus avec goût d'un uniforme coupé avec art et ajusté sur chaque homme individuellement, ils auraient été dignes de sortir des mains du feu roi de Prusse, dont l'empereur Alexandre disait qu'en lui donnant la couronne la fortune avait gâté un admirable maître tailleur. Il y a toutefois quelque chose de burlesque dans le résultat des efforts qu'on a tentés pour perfectionner la tournure des soldats et des officiers : leurs pantalons les serrent tellement à la ceinture que l'estomac remonte et se porte en avant de la manière la plus disgracieuse, surtout chez le soldat, où cet organe engloutit d'énormes quantités de pain noir.

« Après la revue, lorsqu'il a quitté ses armes, on est surpris de voir à quelle misérable créature toute cette machine se réduit ; combien il est maigre, étroit de poitrine, mal tourné; comme la force musculaire, le nerf et l'élasticité manquent à ce grand corps, qui rappelle la croissance prématurée d'un écolier ; combien enfin les soldats de la garde de l'autocrate sont loin de cet air de santé, de ces formes athlétiques , de ces proportions martiales qui distinguent les gardes du corps anglais. Dans tous ces régiments qui font l'orgueil de l'armée russe , il existe à peine un seul homme dont la taille n'offre pas de défectuosités saillantes. Cette observation ne s'applique pas aux régiments

de la ligne , composés d'hommes d'une stature fort inférieure ; et l'on peut en inférer que ces hommes si grands sont plutôt des monstruosités que la fleur des soixante millions d'individus parmi lesquels on les choisit. »

Ce qui importe au moins autant à la valeur d'une armée ou d'une marine que les qualités physiques et morales des officiers et des soldats , c'est la sagesse et la probité dans ceux qui sont chargés de les administrer. Or, sous ce rapport, l'armée et la marine russes ne nous offrent pas de tableau plus satisfaisant que ceux qui précèdent. J'ai déjà parlé de cette question en traitant de l'administration générale de l'empire ; je me bornerai à y ajouter quelques mots que j'emprunte à l'ouvrage si plein d'autorité de M. de Haxthausen.

« On raconte encore en Angleterre , dit cet auteur, que les officiers russes vendirent les cordages de tous les vaisseaux qui avaient été placés sous la garde de cette puissance. On sait très-bien, en Allemagne, cle quelle manière certains généraux russes effectuaient les fournitures destinées à l'armée ; et Ton affirme, en Russie même, qu'un jour on trouva dans l'arsenal de Saint-Pétersbourg les canons d'une frégate sur le naufrage de laquelle il avait été fait un rapport officiel. Il est hors de doute que souvent les plus hauts dignitaires de l'empire , hommes parfois très-distingués , n'ont

pas eu honte de tromper leur souverain pour s'enrichir. Tous les empereurs et toutes les impératrices ont eu connaissance de ce mal. Quelques-uns d'entre eux l'ont combattu ; d'autres , parmi lesquels on cite même Catherine II, l'ont toléré. On dit qu'Alexandre l'a regardé comme incurable et s'y est soumis avec une douloureuse résignation. C'est, à l'empereur Nicolas que revient l'honneur d'avoir combattu ce mal avec pins d'énergie qu'aucun de ses prédécesseurs. Quiconque examine ses efforts avec une attention impartiale ne saurait méconnaître que ce prince s'est constamment appliqué, avec une fermeté et une persévérance inflexibles, avec une activité infatigable et une intelligence supérieure , à en réduire les symptômes et à en extirper les racines. Le souverain qui viendrait à bout d'une pareille tache mériterait d'être placé à côté de saint Georges, le patron de la Russie ; car ce mal est le ver rongeur du pays. •

Voici, d'après le même écrivain, quelques-unes des malversations que l'on a reprochées , et que , d'après ce que j'ai vu et observé personnellement, on peut reprocher encore et plus que jamais aux officiers russes. Tel d'entre eux, par exemple, au lieu d'instruire ses soldats, consacre à les faire travailler pour son compte la plus grande partie du temps que les règlements affectent à l'exercice ; tel autre se fait payer l'entretien d'hommes qui

n'ont jamais figuré que sur le papier; celui-ci envoie ses chevaux au pré , et s'approprie les sommes destinées aux fourrages , celui-là fraude sur les vivres et sur l'habillement des troupes , sans s'inquiéter des morts ou des maladies innombrables que cet abus scandaleux provoque nécessairement ; la plupart, enfin, mettent dans leur poche l'argent qui leur est alloué pour réparer et compléter le matériel, ce qui explique ces détériorations prématurées dont l'armée russe a si fréquemment à souffrir. Partout, oui, partout le pillage, le pillage organisé, le pillage hiérarchique; car en Russie, chaque officier vole suivant son grade : en sorte que chaque dignité militaire n'est pas tant prisée pour elle-même et pour l'honneur qu'elle confère que pour les déprédations qu'elle permet d'accomplir. C'est là ce qu'on appelle, en langage moscovite, Y art des mains creuses.

Ainsi donc, ni par la science et le courage de leurs officiers , ni par la vigueur du corps et l'esprit militaire de leurs soldats , ni enfin par la sagesse et la probité de leurs administrateurs, l'armée et la marine russes ne se recommandent au respect et à la considération de l'Europe. Sont-elles plus aptes à lui inspirer de la crainte? On ne l'affirmera certainement pas de la marine ; quiconque l'aura vue de près n'hésitera pas à déclarer qu'elle serait impuissante à résister à l'une des

deux flottes de France ou d'Angleterre. Quant à l'armée proprement dite , on doit se souvenir que si, au prix d'immenses sacrifices d'or et d'argent , elle a remporté des succès importants du côté de l'Asie, sur des troupes indisciplinées ou sans consistance , elle n'a pas encore fait véritablement ses preuves sur un champ de bataille européen. Jamais, en effet, l'armée russe n'y a combattu seule; je me trompe, elle y a combattu seule une fois , et c'était à Zurich ; on sait l'issue de cette bataille.... Quoi qu'il en soit, l'Europe aurait tort de s'endormir dans une sécurité trompeuse. Contre une force problématique et qui n'a pas encore été jugée , il faut se tenir toujours prêt. Qu'on se rappelle d'ailleurs ce que c'est que le peuple russe. Il est du devoir de tous les gouvernements européens de le maintenir dans ses frontières et de s'opposer à ses envahissements; la civilisation moderne et le progrès de l'humanité sont à ce prix.

Deux sortes de police. — La haute police ou police politique. Variété de ses agents. — Son ubiquité. — Son influence désastreuse. — La police russe à l'étranger. — Le comte Tschernicheff. — Organisation de la haute police dans l'intérieur de l'empire. — La gendarmerie. — Ses attributions. — Abus et scandales.

Si l'armée russe a pour but de maintenir l'influence de l'empire à l'extérieur, la police est chargée d'y entretenir l'ordre et la sécurité à l'intérieur. Cette police est organisée sur une vaste échelle; nul autre gouvernement de l'Europe ne saurait, sous ce rapport, rivaliser avec la Russie.

La police russe est partagée en deux grandes divisions : la police politique ou haute police, et la police civile ou municipale.

Dirigée par un grand maître résidant à Saint- Pétersbourg, la haute police forme à elle seule un véritable ministère. Ses agents sont nombreux, et l'on peut dire qu'elle embrasse dans son cercle d'action le monde entier. C'est en vain que les

sujets de l'autocrate chercheraient à se soustraire à son étreinte ; elle les suit dans l'intérieur de leurs terres comme dans les pérégrinations les plus lointaines; nulle région si reculée où elle ne pénètre, toujours l'oreille tendue , l'œil ouvert pour saisir jusqu'aux manifestations les plus secrètes de la pensée , la plume taillée pour rédiger ses rapports. Chaque courrier qui arrive à Saint- Pétersbourg enrichit les dossiers du grand maître de quelque révélation nouvelle. Le Russe voyageur est bien étonné , à son retour dans son pays , de se voir représenter dans un tableau fidèle toute l'histoire de son absence. Malheur à lui, si, entraîné par quelque influence étrangère , il s'est laissé aller à des actes ou à des paroles qui aient pu porter ombrage à l'autocrate !

La haute police russe revêt toutes les formes. Vous la rencontrez dans les salons en gants jaunes et en habit noir ; dans les magasins , sous la livrée du commis ; au théâtre , déguisée en figurante ou en actrice; dans les rues et au sein même des émeutes populaires , contrefaisant le révolutionnaire et le patriote. J'ai vu de mes propres yeux, après les journées de février, un de ses agents les plus connus parcourir tout Paris avec une énorme tresse de laine rouge à la boutonnière , dans une tenue que n'eût pas désavouée le septembriseur le plus débraillé. Ne cite-t-on pas des Russes qui

ont rencontré cette police jusque dans le mystère des rendez-vous les plus séduisants ? La femme dont ils se croyaient adorés , et qu'ils couvraient de leurs diamants et de leur or, était précisément le démon qui les trahissait.

Si la haute police russe n'avait d'autre but que de protéger le gouvernement du tzar contre l'invasion d'idées dévastatrices , nul assurément ne songerait à l'en blâmer ; elle ne ferait que s'associer, dans la limite de ses attributions, à l'application de ces principes conservateurs , devenus la loi nécessaire de tout État. Mais cette police n'est pas simplement conservatrice , elle est malfaisante. C'est elle qui , par l'absurdité ou l'inconvenance de ses rapports, entretient en Russie cette haine sourde de l'étranger qui met en suspicion tout ce qui en arrive, et qui, pour garantir le domaine autocratique de quelques germes vénéneux, l'isole de plus en plus des saines influences de la civilisation et du progrès. C'est elle qui, interprétant à mal tout ce qui ne porte pas l'empreinte du plus absolu servilisme, dessèche dans sa source toute initiative féconde et généreuse. Mais, comme s'il ne lui suffisait pas de démoraliser les Russes, il faut encore qu'elle étende son action délétère jusque sur les étrangers. Ne la voit-on pas rôder partout où il y a une conscience à corrompre , une plume à acheter ? Si la Russie compte parmi ceux qui servent ses intérêts t rit

de cœurs félons et d'âmes vénales, c'est à sa haute police qu'elle les doit. Les mains pleines d'or et de séduisantes promesses , elle marche audacieusement à son but; et, je le dis avec tristesse, rarement elle échoue. On se souvient encore de l'exploit machiavélique qui mit l'aide de camp de l'empereur Alexandre, Tschernicheff , en possession de nos secrets militaires1. Même aujourd'hui, que de secrets

1. Un ouvrage plein de vérités, quoique semé de fréquentes exagérations , les Mystères de la Russie , par Frédéric Lacroix , donne à ce sujet une note qu'il me paraît curieux de reproduire.

« Michel , employé au bureau de l'habillement des troupes , avait, depuis plusieurs années, des relations avec les agents russes. Il avait été embauché par M. d'Oubril , secrétaire de la légation russe à Paris. Les notes qu'il communiqua à ce diplomate sur l'état des divisions militaires de la France , sur le nombre de nos troupes et sur nos ressources matérielles , furent pour la Russie des indications précieuses pour entreprendre la guerre de 1805 , terminée si glorieusement pour nous par la bataille de Friedland.

« Plus tard, Michel renoua ses relations et fit de nouvelles communications au comte Tolstoï, ambassadeur moscovite qui avait pour secrétaire le comte de Nesselrode. C'était ce dernier qui recevait des mains de Michel les renseignements qu'il avait à fournir. Ces notes , le misérable les rédigeait lui-même ou les obtenait de deux de ses collègues de la guerre, les sieurs Saget et Salmon, qu'il avait séduits, ainsi qu'un nommé Mosès, garçon de bureau. Celui-ci communiquait à Michel un carnet contenant deux fois par mois la situation de nos forces militaires, et destiné à être soumis à l'empereur seul. Tout ce qui avait rapport à l'armée d'Allemagne , la liste des officiers , l'état de situation des troupes, l'effectif des régiments, etc., était révélé par Michel aux agents russes , qui payaient grassement ses services.

* M. de Nesselrode , rappelé en Russie , légua Michel à

la haute police russe ne surprend-elle pas, je ne dirai pas à nos employés ou à nos agents officiels, mais à nos industriels, à nos artistes, secrets dont elle fait ensuite le butin de ses nationaux? La haute police

M. Krafft, nouveau secrétaire de l'ambassade. C'était en 1811. Michel donna à l'espion russe des documents dont un seul lui valut une somme de 6000 francs. Bientôt le comte de Tschernicheff arriva à Paris. Muni des instructions de M. d'Oubril, il se mit en rapport avec Michel à l'insu de Krafft , du moins en apparence. Michel remit à M. de Tschernicheff , entre autres documents , l'état général de la situation des corps de toutes armes composant la garde impériale. Le noble comte avait aussi chargé Michel de corrompre quelques employés des bureaux de l'étatmajor de l'armée d'Allemagne, pour en obtenir le secret de nos opérations. Il lui avait donné mission d'offrir jusqu'à 400 000 fr. à M. Salmon , pour avoir connaissance d'un important travail que cet employé supérieur faisait sur le mouvement des troupes dans les bureaux du prince de Neufchâtel, major général des armées françaises.

« Toutes les fois que le traître paraissait éprouver quelques remords, M. de Tschernicheff le menaçait de le dénoncer s'il ne continuait à le servir. Ses importunités ne laissaient pas un instant de répit à Michel : il exerçait sur lui un empire irrésistible et obtenait tout de lui, moitié par séduction et par l'appât de l'argent, moitié par intimidation. Ce furent les renseignements arrachés par ce personnage à la criminelle complaisance de son complice qui permirent au gouvernement moscovite de calculer les chances de succès ou d'avortement de l'expédition projetée contre la Russie, et le mirent à même de proportionner ses ressources aux forces qui allaient marcher sur Moscou.

« Toutes ces trahisons furent enfin découvertes. Un procès criminel eut lieu en 1812. Michel fut condamné à mort, Saget au carcan et à l'amende; Salmon et Mosès furent acquittés Saget avait été défendu par M. Dupin aîné.

« Michel fut exécuté dans le mois de mai de la même année, v

est, en Russie, l'auxiliaire de la diplomatie et de l'armée.

La haute police s'exerce dans l'intérieur de rempire par un corps de gendarmerie, dont un détachement est affecté à chaque chef-lieu du gouvernement avec un officier d'état-major et un aide de camp ; elle emploie en outre un nombre considérable d'agents secrets.

Le corps de gendarmerie est formé de l'élite de l'armée ; le gouvernement impérial attache le plus grand intérêt et met le plus grand soin à ce qu'il soit bien composé , et , à voir les instructions qui lui sont destinées , on sent que la mission dont ce corps est investi est essentiellement une mission d'ordre pacifique et de bienveillante protection. Pourquoi donc ces instructions sont-elles si souvent méconnues? Dans ce vaste empire de l'autocrate, rien ne marche avec harmonie. Tantôt, et c'est le cas le plus ordinaire, les lois sont bonnes, en sorte que les abus qu'elles semblent provoquer ou autoriser n'ont d'autre cause que la perversité des individus ou des mœurs. Tantôt, au contraire, les lois sont tellement mauvaises, que si l'État échappe au désordre qu'entraînerait leur rigoureuse application c'est qu'elles trouvent un correctif dans les mœurs.

Voici les principaux articles des instructions destinées à la gendarmerie :

1° Veiller avec le plus grand soin à ce que les 117 aa

lois et ordonnances qui ont pour Lut le bien-être général soient fidèlement exécutées ; suivre le mouvement de l'opinion, surtout à l'époque où de nouvelles ordonnances sont promulguées, et rendre compte au gouvernement des modifications ou perfectionnements sollicités par le vœu public dans les susdites ordonnances, comme devant être plus favorables aux intérêts de la société.

2° Exercer une active surveillance sur les autorités locales ; prendre soin qu'elles exécutent rigoureusement les lois et ordonnances, et qu'elles remplissent leurs devoirs à l'égard de chaque membre de la société avec impartialité , avec bienveillance et sans arbitraire.

3° Quand des individus se trouvent dans un besoin qu'il est du devoir du gouvernement de soulager, faire connaître ces individus au gouvernement; lui dénoncer pareillement les sinistres publics et les crimes particuliers, et en signaler les causes.

4° Chaque année , adresser au gouvernement un rapport renfermant d'une part le compte rendu des opérations spéciales de la gendarmerie , et de l'autre un tableau détaillé de l'état du pays, ainsi qu'une liste des employés qui ont exercé sur cet état le plus d'influence.

Telles sont les attributions dévolues à la gendarmerie russe. Elles frappent tout d'abord par leur

élévation et leur importance. Ainsi , il ne s'agit de rien moins que d'un contrôle illimité exercé par elle sur toute l'administration centrale. Tout individu lésé dans ses biens , dans ses droits , dans sa personne , n'a qu'à porter plainte à l'officier de gendarmerie de son district ; il a en lui un protecteur naturel, et justice lui sera faite, car l'officier de gendarmerie n'a qu'à en référer au pouvoir suprême, lequel a trop d'intérêt à maintenir son autorité pour ne pas faire droit à cette réclamation. Cependant , tels ne sont point les faits qui se produisent habituellement. L'officier de gendarmerie n'est pas plus incorruptible que l'officier de l'armée ou que tout autre fonctionnaire. Il transigera sans scrupule avec sa conscience, et il préférera cent fois à la satisfaction , stérile à ses yeux, du devoir accompli, une complicité matériellement productive. C'est ainsi qu'une institution excellente en principe dégénère, par la vénalité et la corruption de ceux qui sont chargés de la mettre en œuvre , en un foyer d'abus et de scandales. L'empire russe est un vaste théâtre ; mais le drame ne s'y joue que dans les coulisses, et l'on s'exposerait à d'énormes erreurs si l'on s'arrêtait pour le juger aux splendides décorations qu'il déploie.

Police des villes — Organisation. — Propreté des rues. — Chute de l'empereur. — Cochers faits soldats et chevaux confisqués.

— Pompes à incendie. — Signaux. — Personnel des pompiers.

— Incendie à huis clos. — La police et les maladies. — Les voleurs et les assassins à Saint-Pétersbourg. — Complicité de la police. — Rapports des agents entre eux.

La police municipale est chargée spécialement du bon ordre et de la sécurité dans les villes. Voici quelle est son organisation à Saint-Pétersbourg ; on peut la prendre pour type de celle qui a été adoptée dans toutes les autres villes de l'empire.

A la tête de la police de la capitale est un surintendant qui a rang de lieutenant général. Viennent ensuite trois colonels appelés maîtres de police, chargés des trois grandes divisions du département de la police ; puis onze majors de police pour les onze arrondissements de la ville; enfin, quatre ou cinq quartals ou officiers de paix, par quartier ou section d'arrondissement.

Le quartal, appelé aussi tschastnoï pristoff, major de quartier, habite la maison de station dite siège (siégedom) , où sont renfermés les bureaux de la police, les pompes à incendie et les salles de détention. Le siège se distingue de loin par une haute tour en bois, sur la plate-forme de laquelle un

soldat de police se tient constamment aux aguets pour signaler tout incendie qui viendrait à éclater.

Le quartal dispose d'un certain nombre de soldats de police et de quelques officiers subalternes appelés nadziratels. Ces officiers et soldats, vêtus d'un uniforme militaire, portent le sabre ou l'épée, et sont exercés au maniement du mousquet.

La police municipale de Saint-Pétersbourg compte encore environ trois cents guérites ou boudka , distribuées dans les divers quartiers de la ville , et habitées chacune par trois individus appelés bontechniks , dont la fonction est de veiller à l'ordre et à la propreté des rues.

Somme toute , l'administration de la police de la capitale occupe un personnel de cinq à six mille employés. Il est entendu que, dans ce nombre, ne sont pas compris les agents secrets dont la police municipale fait au moins autant d'usage que la police politique.

D'une police aussi puissamment organisée , on a droit d'attendre une active surveillance et une protection efficace. Ceci est vrai sous plus d'un rapport. Aucune autre ville de l'Europe ne pourrait se comparer à Saint-Pétersbourg pour la tenue et la propreté. Permis au mougik de se promener dans les rues avec sa crasseuse peau de mouton et d'infecter les passants de son odeur nauséabonde ; le pavé, lui, doit toujours être en toilette. Ceci se

i06 LA POLICE ET LES ÉTRANGERS.

fait remarquer surtout pendant l'hiver. Tandis que le milieu des chaussées est couvert d'une nappe de neige que sillonne constamment, sans l'entamer, l'acier des traîneaux , les dalles des trottoirs sont lisses et semées d'un sable fin qui empêche les piétons de glisser. On attribue ce soin particulier des trottoirs à un ordre sévère donné par l'empereur , un jour qu'il était tombé de toute sa hauteur en se promenant dans la perspective de Newsky ou dans la grande Morskoï.

Il n'est pas à craindre non plus qu'un jour de fête publique ou de revue la foule se livre à des écarts dangereux ou incommodes. La police y met bon ordre ; et nos Parisiens , qui se plaignent quelquefois des vivacités de nos sergents de ville, seraient bien surpris s'ils étaient témoins des injures violentes et des rudes coups de poing que les agents de la police autocratique distribuent aux hommes du peuple qu'une curiosité impatiente pousse à empiéter sur la ligne que doit suivre une procession religieuse ou un défilé militaire.

Si nombreux et si étourdissants que soient les équipages qui parcourent les grandes rues de Saint-Pétersbourg , n'en ayez aucun effroi. Les cochers sauront bien vous prévenir à temps, et, si vous tardez à gagner le large , vous tourner prestement. Les malheureux ! il n'y va de rien moins pour eux , s'ils vous renversent, que d'être envoyés

comme soldats au Caucase, et de voir leurs chevaux confisqués au profit de rétablissement des pompes à incendie.

Cet établissement, qui est du fesscîrt de l'administration de la police , est un des plus merveilleusement organisés que Ton puisse voir. Il est sous la direction immédiate d'un chef appelé brand-major. Chaque siège a ses pompes, son matériel et sa compagnie de pompiers. Toujours prêtes , les pompes partent au galop, au premier signal. Ce signal est donné par le soldat qui veille sur la plate-forme de la tour du siège, au moyen d'un système de fanaux, pendant la nuit, et, pendant le jour, de houles noires dont la disposition indique le quartier où a lieu le sinistre. Une compagnie de pompiers est composée de 40 hommes, et dispose de 10 ou 14 pompes et de 30 chevaux. Il existe, en outre, dans les diverses parties de la ville, des maisons de dépôt. Ainsi, chaque quartier étant à même de fournir 500 pompiers, c'est, pour toute la capitale, un effectif de 6500 hommes, qui peuvent être lancés d'un seul coup sur le lieu marqué par le signal d'alarme. Ajoutez à cela les régiments delà garde, que l'administration de la police a le droit de requérir au besoin; l'intervention personnelle de l'empereur et de ses fils , qui jamais ne fait défaut en pareil cas, et vous aurez une idée du prodigieux mouvement et de l'appareil grandiose que déploie

Saint-Pétersbourg dans un incendie extraordinaire.

Cependant, si l'on en croit l'opinion accréditée dans la capitale , il est presque inouï que les pompiers officiels aient réussi à éteindre un feu de quelque importance. Leur concours n'aboutit généralement qu'à lui faire une large part. Heureux encore . dit-on , les incendiés , si leurs sauveurs ne se font pas les complices du fléau! Du reste, quelle que soit l'issue , l'établissement des pompes à incendie n'y perd rien; car en Russie tout se paye. Aussi . combien d'infortunés surpris par les flammes . qui, pour se soustraire aux déprédations des pompiers et aux frais qu'entraîne leur appel , ferment leur porte et cherchent à se sauver secrètement eux-mêmes! J'ai vu plus d'une fois, pendant que j'étais à Saint-Pétersbourg, de ces incendies à huis clos. Il va sans dire que, si le secret était trahi, les pompes arriveraient soudain, et que l'amende que les contrevenants auraient à payer dépasserait de beaucoup le tort qu'ils auraient voulu faire à la police.

Si la police des villes de Russie ne souffre pas que Ton sauve sa maison sans elle, elle ne souffre pas davantage qu'on la prévienne en portant du secours à un passant qui s'affaisserait subitement sur la voie publique. Tout au contraire de ce qui a lieu dans les autres pays de l'Europe, si quel-

qu'un vient à tomber évanoui dans une rue de Saint-Pétersbourg, aussitôt le vide se fait autour de lui ; personne n'ose approcher, il faut attendre la police. Le malheureux va mourir. N'importe! si vous lui apportez un verre d'eau, si vous lui tendez un flacon , vous êtes arrêté comme l'auteur du mal , et Dieu sait ce qu'il vous en coûtera pour obtenir votre élargissement ; Dieu sait aussi ce qu'il en coûtera au malade pour échapper sain et sauf au traitement du nadziratel.

Ainsi clone, cette police, si vigilante pour tout ce qui concerne la propreté et la décence des villes , est , à l'égard des personnes , d'une inintelligence qui surprend. Que dis-je? ne semble-t-il pas que sa mission principale soit d'accumuler sur elles les vexations les plus odieuses, et, au lieu de prendre en main leurs intérêts , de s'allier à tous ceux qui les poursuivent de leurs convoitises? J'ai signalé dans un précédent chapitre l'étrange facilité que la police de Saint-Pétersbourg laisse aux voleurs, je compléterai ce que j'ai dit par quelques traits que j'emprunte à l'auteur des Révélations sur la Russie.

« La police russe est le corps le moins propre à la mission d'ordre et de surveillance qui lui est confiée. Quoique le rapport annuel de son surintendant à l'empereur présente toujours le tableau le plus flatteur de la morale et de la vertu des habitants de la capitale , il est probable qu'il se com-

met à Saint-Pétersbourg plus de vols , sinon d'assassinats, qu'à Paris et à Londres réunis, et même que dans toutes les capitales de l'Europe ensemble. Toute relation de crimes ou délits est interdite aux journaux. La connaissance d'un crime se répand rarement hors de l'endroit où il a eu lieu ; mais , dans son propre quartier, l'habitant de Saint-Pétersbourg, sans autre guide que le hasard, peut apprendre plus de vols que l'état officiel n'en avoue à la fin de l'année pour toute la ville et pour tout l'empire. Et voilà ce qu'on appelle un rapport authentique de ce qui est arrivé dans l'espace de douze mois.

« C'est surtout pendant la longueur de l'hiver, quand les nuits sont noires et que la Néwa est prise , que les crimes se multiplient. La fréquence des assassinats est assez attestée par le nombre des cadavres qui flottent vers le golfe de Finlande lorsque les glaces se rompent. Ce sont, en général, des ivrognes que les conducteurs de traîneaux ont tués avec leurs couteaux ou leurs haches , et il est rare que l'on poursuive ces crimes, la police préférant la tâche plus facile de les cacher, si même quelques-uns de ses membres n'y ont pas participé.

« Dans les quartiers éloignés où ils se commettent, les boutechniks y prennent peut-être la part principale; et, sans nul doute, les majors de police sont d'intelligence avec ces voleurs de profession.

Il n'est pas rare de voir un audacieux malfaiteur arrêté plusieurs fois pour vol par la même personne et relâché autant de fois par la police , qui , trouvant son profit à le laisser libre, ne le punirait que dans le cas où on lui offrirait un prix supérieur à celui que le voleur paye. Rien de moins commun que l'arrestation d'un voleur inconnu. Il est inouï qu'un objet volé revienne à son premier possesseur ; car, lors même que celui-ci vient à reconnaître son bien, il trouve bientôt qu'il n'a fait que passer des mains du voleur de profession dans celles des voleurs privilégiés. En tout cas , il ne le recouvre jamais sans en payer la valeur totale ; mais, en revanche, il peut rencontrer dans les rues voisines son voleur parfaitement libre, qui, en passant, lui donnera tranquillement et pieusement sa bénédiction. »

Tous ces détails sont tristes. Malheureusement, tout ce que j'ai vu et éprouvé personnellement à Saint-Pétersbourg m'oblige à en confirmer la vérité. Ils ne surprendront point, du reste, si Ton considère la situation intime et personnelle des agents auxquels on les reproche. La police russe, de même que toutes les autres administrations de l'empire, est fort mal rétribuée. Or, voici, d'après l'auteur déjà cité , les faits étranges par lesquels elle se signale :

« Non-seulement les agents de la police russe

font fortune; mais encore, au jour de Tan. le surintendant est habitué à recevoir d'eux un cadeau valant dix fois le montant de leurs honoraires. Aucune loi ne les oblige, il est vrai, à de tels cadeaux: il existe même un ukase qui défend au supérieur d'en accepter: mais que l'offrande ordinaire vienne à manquer, et l'inférieur sera changé . disgracié . persécuté sous quelque autre prétexte . avec la même rigueur qu'un maître indigné pourrait déployer contre un serviteur qui aurait trahi sa confiance. Son cadeau est-il au-dessous de la somme accoutumée? on l'enverra dans un poste moins lucratif; son ambition le porte-t-elle. au contraire, à augmenter le tribut . soit en sacrifiant la meilleure part de ses gains illicites, soit en redoublant d'activité ? il est sûr d'arriver à un poste plus avantageux. Ainsi s'entretient une émulation criminelle entre ceux qui sont établis pour rechercher et punir le crime. On aura une idée du fardeau que ces vampires font peser sur le commerce par ce fait qu'à Saint-Pétersbourg les cabaretiers estiment . année moyenne, à 40 ou 60 pour 100 de leurs profits ce qui leur est extorqué directement ou indirectement par la police municipale ou civile. Les hommes de cette police se partagent entre eux les habitants de la ville, et ne laissent pas que d'observer avec assez d'exactitude leurs droits à cet égard, si l'on peut appeler droits la. source impure des

profits qu'ils lèvent sur les larmes et le désespoir de leurs concitoyens. »

La police russe et les étrangers. — Formalités à remplir. — Code des étrangers en Russie; leurs droits, privilèges et obligations. — Permis de séjour. — Formalités pour le départ.

Les étrangers qui arrivent en Russie n'ont pas moins que les sujets russes à souffrir des vexations de la police, ou à déplorer la protection insuffisante dont elle les entoure. On peut donc répéter à peu près tout ce que je viens de dire, à propos des nationaux. Il me paraît utile maintenant de prendre l'étranger au moment où l'empire lui est définitivement ouvert , et d'étudier quelle est la situation dont il jouit en face de la loi.

Si on se rappelle ce qui a été dit au premier chapitre de cet ouvrage , on sait que l'étranger ne peut quitter le bateau à vapeur qui l'a amené de son pays sans avoir subi une sorte d'interrogatoire et reçu son passe-port de l'un des agents chargés de ce soin. Une fois ce passe-port entre les mains , l'étranger doit se rendre à son ambassade pour prendre un certificat de nationalité. Ce certificat reste minuté aux matricules de l'ambassade et sert à l'étranger, non-seulement pour le premier voyage

qu'il fait en Russie , mais encore pour tous ceux qu'il lui plaira d'y entreprendre dans la suite.

De l'ambassade on passe à la chancellerie de la police générale. Ici nouvel interrogatoire, après lequel on vous délivre un second certificat que vous allez échanger au bureau des étrangers contre un permis de séjour ou un passe-port à l'intérieur, suivant que vous vous proposez de rester à Saint- Pétersbourg ou de continuer votre route à travers les provinces de l'empire.

Une fois muni de cette dernière pièce, l'étranger entre en possession de tous les droits et tombe sous le coup de toutes les obligations que la loi russe attache à son titre. Ces droits et obligations forment un chapitre particulier du Svod code de l'empire). Je le résumerai succinctement.

1° Sont réputés étrangers, en Russie, tous sujets de puissances étrangères établis dans le pays et qui ne se sont pas faits sujets russes.

2° Les enfants des étrangers nés en Russie qui ont pris du service dans l'empire, soit dans l'ordre civil ou administratif, soit clans l'ordre militaire , sont traités à l'égal des sujets russes.

3° Une fille ou femme russe qui épouse un étranger suit la condition de son mari. S'il retourne dans sa patrie , elle doit y aller avec lui ; mais, en quittant son pays, elle perd la capacité d'y posséder des immeubles. Dans le cas où elle

LÀ police et les étrangers.

serait déjà propriétaire de quelques biens de ce genre à l'époque de son départ, elle doit les vendre dans le délai de six mois, et verser au trésor de l'empire le dixième des sommes produites par cette vente, à moins qu'elle ne soit relevée de cette obligation par des stipulations particulières conclues entre la Russie et la puissance à laquelle appartient son mari. Si elle laisse des enfants en Russie , elle peut se dispenser de vendre ses propriétés en en transférant les titres sur leur tête.

4° Tant qu'ils restent en Russie , les étrangers sont soumis , aussi bien pour leur personne que pour leurs propriétés , aux lois du pays , et ont droit à leur protection. Ils peuvent entrer au service militaire , mais non au service civil, si ce n'est dans certains cas prévus par les règlements1. A aucun titre , leurs enfants ne sont reçus dans le corps des ponts et chaussées 2. Ils sont autorisés à

1. Le département de l'Instruction publique est celui où les étrangers ont le plus facilement accès. Il n'est pas un institut ou collège dans tout l'empire auquel ne soit attaché quelque étranger comme maître de langue et de littérature. Le choix du gouvernement s'arrête de préférence sur des Français ou des Allemands. On trouve aussi des étrangers dans quelques sections du ministère des affaires étrangères et dans certaines chancelleries de provinces conquises , où leur langue et leurs connaissances spéciales ne sauraient que difficilement être suppléées par des indigènes.

2. Pour assurer la sécurité de l'empire en prévenant les indiscrétions qu'un étranger serait toujours plus enclin à faire qu'un indigène sur la condition stratégique du pays , sur ses voies de communication, etc.

prétendre à la dignité de citoyens notables, à prendre place dans les guildes de commerce ou dans les corporations d'artisans , et à occuper tel genre d'ouvriers ou de serviteurs qu'il est accordé aux citoyens non nobles1.

5° Les nobles étrangers dont la noblesse a été reconnue sont exempts des peines corporelles, mais ils ne peuvent acquérir de terres seigneuriales, c'est-à-dire de terres peuplées de serfs, qu'après avoir avoir été incorporés dans la noblesse de l'empire2. Cette dernière règle ne s'applique point aux familles dont les ancêtres, jadis établis en Russie, y étaient parvenus par l'éclat de leurs services et de leur fidélité aux emplois supérieurs. Ces familles marchent sur le même pied que les familles nobles indigènes.

6° Les étrangers peuvent acquérir des maisons dans toutes les villes de l'empire, mais aucune terre en dehors des villes. Cependant ceux qui ont l'autorisation d'établir des fabriques ou des manufactures hors des villes sont autorisés par cela même

1 . Les citoyens non nobles ne peuvent occuper que des gens salariés, et non des serfs. Le droit de posséder et d'occuper des 'serfs est un apanage exclusif des nobles héréditaires ; mais ils peuvent en attacher tel nombre qu'il leur convient à des exploitations dirigées par des étrangers, sans toutefois qu'il en résulte pour ceux-ci d'autre responsabilité que de payer le prix convenu pour l'engagement.

2. Il n'y a en effet que les nobles russes qui aient le droit, comme on vient de le dire , de posséder des serfs.

à acheter tout le terrain que requiert leur exploitation; dans ce cas, il faut qu'ils prennent une inscription dans une guilde, et, s'ils veulent conserver leur propriété plus de dix ans, qu'ils se fassent naturaliser Russes. Sous aucun motif, ils ne peuvent porter leur acquisition foncière à plus de trois cents déciatines1.

7° Dans la Transcaucasie et la Crimée, les étrangers sont non-seulement autorisés à posséder des terres , mais il leur en est encore offert à titre de concessions dont ils peuvent jouir pendant dix ans, exempts d'impôts et de corvées, et sans être obligés de se faire inscrire dans une guilde2. Passé dix ans , s'ils veulent être continués clans leur possession, ils doivent se faire sujets russes.

8° La faculté d'accorder l'exemption d'impôts et de corvées, dans les pays précités, appartient au général en chef de l'armée du Caucase , conjointement avec le ministre des finances , mais pour dix étrangers seulement ; s'il s'agit d'un plus grand nombre, il doit en être référé au conseil des ministres.

9° Il est interdit aux étrangers de s'établir dans les villes des colonies militaires3.

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