‹ La Russie contemporaine;Chapitre 17 sur 35 · AINSI PEUT ET DOIT ÊTRE SUBJUGUÉE L'EUROPE · texte numérisé non relu

AINSI PEUT ET DOIT ÊTRE SUBJUGUÉE L'EUROPE

Un tel testament ou programme est-il autre chose qu'un manifeste de guerre à l'Europe? Ce qui est à remarquer, je le répète, c'est qu'authentique ou non, ce programme a été jusqu'à présent comme le phare qui a éclairé toute la marche politique de la Russie. Elle le suit avec une logique effrayante, ne se déconcertant jamais et avançant toujours. Appuyée d'un côté sur son armée ; de l'autre sur sa diplomatie , elle se rit des menaces du monde. Une coalition sérieuse des grandes puissances, tout au moins une intervention décidée de la 'France et de l'Angleterre, pourraient, seules, mettre un frein à ses envahissements. La Russie le sait : aussi tous ses efforts tendent-ils à prévenir cet obstacle. Rien, pour cela , ne lui coûte : ni les caprices du mauvais vouloir, ni le terre-à-terre des séductions, ni la pompe des menaces , ni l'aplomb du mensonge, ni la mise en scène exagérée cle ses forces. Les dernières phases de la question d'Orient l'ont prouvé.

Mais quel est surtout le grand point de mire de son ambition, la condition nécessaire de l'omnipotence à laquelle elle aspire ? Le testament de Pierre le Grand le dit assez explicitement , c'est Constantinople !

Et, en effet, supposons un instant Constantinople aux mains des Russes, représentons-nous par la pensée le cortège de l'autocrate arrivant de Saint- Pétersbourg avec son bagage d'ukases pour s'in-

staller à Stamboul à la suite des armées impériales et du knout. — Peuples de l'Europe, vous étiez habitués depuis plus de dix siècles à échanger avec ces riches contrées vos pensées, vos goûts, vos produits.... il faudra, s'il vous plaît, réformer tout cela. La douane des idées, plus sévère, plus acerbe que celle des marchandises, va désormais veiller au Bosphore comme elle veille à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie; on ne saurait se garder avec trop de soin de l'esprit et des lumières occidentales. — Vous, Angleterre, vous, France, vous, Allemagne, Belgique, Italie, vous faisiez dans nos domaines orientaux un commerce considérable que les Turcs avaient la faiblesse de tolérer au grand profit de vos manufactures et de votre navigation. Ce commerce, nous n'en voyons pas la nécessité; la Russie se suffit à elle-même. Elle aurait pu, si elle avait voulu mettre en valeur les immenses ressources de ses terres fertiles , devenir la première puissance agricole de l'Europe. Il aurait fallu créer des moyens de communication intérieure, percer des routes, creuser des canaux, attacher les peuples à ses champs par l'intérêt de la propriété , mauvais système qui élève les hommes en les moralisant et les dispose à la séduction des idées modernes. — Nous avons répudié tout cela. Au lieu de développer l'agriculture, nous avons improvisé l'industrie, nous avons créé des manufactures en frappant de

prohibition tous les produits manufacturés des autres pays. Sur les bords glacés de la Néwa on n'a guère recueilli de ce système que des fantômes d'usines, des décorations théâtrales plus propres à satisfaire les yeux que les besoins du populaire; mais sous le ciel splendide de l'Orient , nous serons plus heureux. Repliez vos bagages , remportez vos ballots.... Et vous, artistes de tous pays, qui veniez à la suite du commerce , sous la protection des traités et des consuls , chercher sur ces rives hospitalières des jouissances et des inspirations , retirez-vous, la Russie se passera de vos illustrations exotiques ; elle est assez grande pour aspirer ellemême au sceptre des arts. Les arts, à notre voix, vont éclore en serre chaude , comme les manufactures, comme les armes, comme les instruments de destruction , comme ceux de la domination maritime.... Esclaves, qu'on se mette à l'œuvre ! Ce n'est plus à Sébastopol que sont vos ateliers, c'est à Constantinople ! Ce n'est plus dans les eaux tempétueuses de la mer d'Azof que sont vos chantiers, c'est dans le bassin de Marmara. Il vous manquait du bois et du fer, en voilà! Il vous manquait des matelots; nos fidèles Grecs, nos braves corsaires, nos hardis navigateurs, aujourd'hui nos amis et nos frères en orthodoxie, demain nos sujets, sont à vos ordres! Qu'avec leur concours cinq cents vaisseaux de haut bord soient promptement équipés,

montés, amarrés de Boghaz à Bujuckdéré. Puis alors , si l'Europe s'avise de se montrer indocile ou peu respectueuse , nous verrons quels ordres nous aurons à transmettre en même temps aux Dardanelles et dans le Sund !

Oui , telles sont les conséquences de l'occupation de Constantinople par les Russes * la civilisation étouffée sous la barbarie, l'Europe asservie au sceptre du tzar. La France et l'Angleterre ont juré qu'il n'en serait point ainsi; et déjà leurs flottes sillonnent la mer Noire et la Baltique; et déjà leurs soldats s'acheminent vers le champ du combat. Puisse le Dieu des armées bénir leurs efforts, puisse l'épée des puissances alliées ne rentrer dans le fourreau qu'après avoir refoulé pour de longs siècles, dans les solitudes de ses steppes, l'ambitieux despote qui est venu si frauduleusement troubler la paix et la prospérité du monde!...

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