Au Caucase
8 . Ces deux derniers points ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir historique. Charles Frédérik , duc de Holstein-Gottorp , maître d'une partie du Holstein et de la partie septentrionale du Ditmarsen, ayant perdu, par la paix signée à Stockholm le 14 juin 1720, toute la Suède, le Danemark et la part qui lui reve* nait du Schlesvdg, n'avait point renoncé pour cela à ses prétentions sur ce pays, ni au droit d'héritage que sa maison avait sur la Norvège , dans le cas où la famille régnante de Danemark viendrait à s'éteindre. Marié en 17 25 à la princesse Anne, fille de Pierre le Grand, il en eut un fils qui fat plus tard couronné empereur sous le nom de Pierre III, et auquel il laissa en héritage les droits et les prétentions que je viens de mentionner. Pierre III
A ce titre, il faut ajouter encore celui de seigneur craignant Dieu , que l'empereur Nicolas vient de s'attribuer tout récemment.
Quelles sont les armoiries répondant à un titre aussi pompeux?
Avant Ivan III Wassiliewitsch , les armoiries des souverains russes consistaient en un cavalier d'argent au champ de gueule, qu'un dragon ajouté par Dmitri Donskoï avait changé en un saint Georges perçant le monstre de sa lance. Oleg, dit-on, portait une figure de ce saint sur le bouclier qu'il suspendit, au retour de son expédition de Constantinople, aux portes de Kieff. Il paraît que les successeurs d'Oleg adoptèrent tous le même emblème. Cependant, suivant l'historien Leclerc, les armes de Wladimir consistaient simplement en trois cercles formant triangle. On lisait dans le
voulut que ces droits et ces prétentions figurassent dans son titre impérial. Or, en 1773, sous le règne de Catherine II, un traité fut conclu entre Christian VII, roi de Danemark, et le grand-duc Paul , d'après lequel ce dernier renonçait à ses prétentions sur le Schleswig et à sa part du Holstein et du Ditmarsen, contre la cession faite par le Danemark des comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorst. Ces comtés furent cédés à leur tour , en 1 7 7 G , à l'évêque de Lubeck Frédérik- Auguste , rejeton de la plus jeune branche des Holstein-Gottorp, lequel les incorpora à son duché. Ainsi donc, ces titres d'héritier de Norvège, etc., que conservent encore aujourd'hui les empereurs de Russie, n'ont pas plus de valeur que le titre de roi de Navarre porté par les derniers Bourbons de la branche aînée.
premier : « Notre Dieu, la Trinité qui a été de tout temps, non pas trois dieux, mais une substance, un Dieu. » Le second cercle contenait les titres d'honneur du prince auquel s'adressait la lettre tzarienne. Le troisième renfermait ceux du souverain. Quoi qu'il en soit, Ivan III ayant épousé en secondes noces Zoé ou Sophie, nièce du dernier empereur de Byzance, Constantin Paléologue, il en adopta les armoiries , comme héritier de ces princes déchus, en sorte que l'aigle romaine devint dès lors l'emblème de la monarchie russe1. C'est un aigle à deux têtes, déployant les ailes et tenant de la griffe droite un sceptre d'or et de la gauche le globe impérial. Il porte sur la poitrine un écusson rouge, où est représenté saint Georges à cheval terrassant le dragon ; ses deux têtes couronnées sont surmontées d'une troisième couronne plus grande que les autres; autour, six écussons aux armes de Nowgorod, de Wladimir, de Kieff, de Kazan, d'Astrakan et de Sibérie. Depuis 1832 (ukase du 15 septembre), ces armes ont été complétées de celles de Pologne, de Tauride et de Finlande. Le tout est renfermé dans le grand collier de l'ordre de Saint- André, surmonté d'une couronne royale et placé dans un écusson d'or.
1. On sait que les Russes font souvent valoir ce titre pour justifier leurs prétentions sur Constantinople.
Le palais d'hiver. — Description. — Incendie. — Reconstruction en un an. — Déclamations exagérées à ce sujet. — Digne habitation de l'autocrate. — Cour de l'empereur de Russie. — Dignitaires qui la composent. — Costume officiel des dames. — Uniforme des hommes. — État des ordres de l'empire. — Médailles honorifiques. — Tamburini et les diamants de l'empereur. — Splendeur d'un gala au palais d'hiver.
J'ai déjà nommé le palais d'hiver. Cet édifice est sans rival en Europe, tant à cause de ses proportions gigantesques qu'à cause de sa merveilleuse situation. Il s'élève sur la rive gauche de la Néwa, dont il couvre le sol sur une longueur de cent soixante mètres et une largeur de cent vingt mètres, tandis que de la hase au faite il atteint jusqu'à trente-cinq mètres. Singulier d'aspect, il offre un mélange des architectures les plus variées, les plus opposées même. L'ionique s'y marie au corinthien, et sa masse grecque est couronnée d'une coupole hyzantine. Il a trois étages séparés chacun l'un de l'autre par des voûtes puissantes ; des colonnes massives les soutiennent et les signalent extérieurement ; de nombreuses statues représentant divers attributs s'y dressent le long des corniches supérieures. Un ton jaune qui affecte tout l'ensemble, donne au palais d'hiver la physionomie dîme construction mauresque. Quatre ou cinq mille
personnes en habitent les nombreux appartements.
Au mois de décembre 1837, ce palais devint la proie des flammes. Quinze mois plus tard, c'està-dire au mois de mars 1838, il était rebâti. On s'est beaucoup récrié en Europe contre une construction aussi précipitée; on l'a traitée de caprice barbare, et Dieu sait combien Ton a entassé d'ouvriers morts sous les coups d'impitoyables entrepreneurs ou sous les ardeurs d'une atmosphère volcanique , entretenue constamment dans les salles pour y sécher les plâtres et les ciments. Certes, ce n'est pas moi qui prendrai parti pour les fantaisies d'un autocrate. Cependant on ne peut se défendre d'une certaine admiration à voir un homme commander si impérieusement au marbre et au bronze, et décréter, pour une construction cyclopéenne, un terme que d'autres trouveraient à peine suffisant pour un pavillon ou un kiosque. Quant aux hommes sacrifiés, qu'importe leur nombre aux yeux des Russes? Du reste, les listes mortuaires qui ont été colportées sont d'une singulière exagération. Croit-on que les paysans russes , habitués , au sortir de leurs bains de vapeur , à se rouler clans la neige et à affronter un froid de trente degrés, aient été bien sensibles à ces transitions subites du séchoir à la rue, si souvent répétées pendant leurs travaux d'hiver , et
qu'ils aient dû y trouver, comme il fût advenu sans doute d'ouvriers d'autres nations, une cause infaillible de trépas?
Quoi qu'il en soit, le palais d'hiver, relevé de ses cendres, se présenta avec une majesté d'aspect et une richesse d'ornementation qu'il n'avait jamais eues jusqu'alors. Élisabeth en avait fait un temple , Nicolas en fit un Olympe. De quelle émotion ne se sent-on pas saisi quand , ayant franchi l'escalier de marbre qui conduit aux appartements d'honneur, on se trouve tout à coup transporté au milieu de ces magnificences que l'on eût à peine osé rêver , tant il semble que toutes les forces du génie humain seraient impuissantes à les produire! Et quel panorama grandiose s'étend devant vous , lorsque , jetant les regards au dehors, vous pouvez mesurer l'espace que le palais domine! Ici, la colonne Alexandrine, monolithe de granit de Finlande , plus haut que la colonne trajane et que tous les obélisques du monde; là, à vos pieds, un champ de Mars où peuvent manœuvrer plus de cent mille hommes; devant vous, i'État-Major avec son arc de triomphe et son quadrige ; plus loin , les palais du saint-synode, du sénat dirigeant; le ministère de la guerre avec ses lions d'airain, l'Amirauté avec son aiguille d'or; plus loin encore, Pierre le Grand et son coursier ; enfin la Néwa , la mer.... Quel autre qu'un autocrate de toutes
Si L'EMPEREUR NICOLAS ET SA COUR.
les Russies pourrait occuper une pareille habitation !
C'est au palais d'hiver que la cour de l'empereur Nicolas tient ses grands jours de représentation. Quoi de plus magnifique que cette cour ! Yoici quels en sont les personnages. Ils se divisent en sept corps, à la tète desquels sont placés respectivement deux grands chambellans , deux grands maréchaux, deux grands écuyers, deux grands veneurs, une grande maîtresse, un grand échanson et un grand maître de la cour. À ces hauts fonctionnaires il faut ajouter en outre des chambellans, dont le nombre a été fixé en 1836 à cent soixante-six, des aides de camp généraux, des aides de camp, des dames d'honneur , des gentilshommes de la chambre , des demoiselles d'honneur , des pages et un grand nombre d'employés et de serviteurs. Dans les premières années du règne d'Alexandre , le personnel complet de la cour impériale montait à trois mille huit cent cinquante-huit personnes; je ne saurais dire quel en est le chiffre aujourd'hui.
Rien ne pourrait donner une idée de la variété et du luxe des costumes que tous ces satellites du tzar font briller clans un jour de gala. Les dames ruissellent de diamants; mais ce qui les distingue surtout, c'est le kakoschnik qui orne leur tête, sorte de diadème en drap d'or , tissu de pierreries, emprisonnant les cheveux à la hauteur du front ,
et les laissant ensuite échapper en longues tresses flottantes sur leurs épaules. Joignez à cela de majestueuses robes à queue , en velours ou en soie de diverses couleurs. On dirait d'une assemblée de reines.
Quant au costume des hommes, l'uniforme militaire y domine. On connaît la variété et le pittoresque des uniformes russes, depuis la cotte de mailles du Tscherkesse jusqu'à la tunique bleue ou écarlate du Cosaque. Ce qui relève singulièrement ces uniformes , c'est le nombre de croix , de rubans et de crachats qui les couvrent. Nous nous figurons cela difficilement en France , où nos plus braves poitrines ne se parent le plus souvent que du modeste ruban de la Légion d'honneur. Un général russe un peu complet est une véritable boutique de bijouterie ambulante. Gardez-vous toutefois de rire : le Russe prend au sérieux toutes ses décorations; il s'agenouillerait volontiers même devant les médailles de fer qu'il voit parfois suspendues à la capote grise des vieux soldats.
Voici, du reste, l'état des ordres sérieux de l'empire.
D'abord , l'ordre de Saint-André. Fondé en 1698 par Pierre le Grand, cet ordre fat renouvelé par l'impératrice Anne , qui lui donna des statuts. Il consiste en une image du saint suspendue à une croix éinaillée de bleu et surmontée d'une cou-
ronne; au revers de cette croix est une aigle éployée avec cette inscription S. A. P. R., c'est-àdire Sanctus Andréas patronus Bussiœ; sur l'aigle on lit en outre cette devise Za vêriou i vernosti : pour la foi et la fidélité. L'ordre de Saint-André est le premier ordre de l'empire ; c'est à proprement parler l'ordre de la famille impériale : les grands-ducs le reçoivent à leur baptême, et l'empereur en passe le collier à l'impératrice après l'avoir couronnée. Ce collier est formé d'une chaîne cle croix de Saint- André, alternant avec des couronnes d'or. Les personnes qui sont décorées de l'ordre en portent les insignes à un ruban bleu passé en sautoir sur l'épaule droite. Elles portent en outre sur le coté gauche de la poitrine une plaque d'argent à huit rayons avec une croix bleue surmontée d'une couronne royale, au milieu de laquelle la devise de l'ordre est gravée en lettres d'or. L'ordre de Saint- André n'a qu'un degré ; mais , quand l'empereur veut distinguer particulièrement celui auquel il le confère, il le lui donne en diamants. L'empereur, du reste, fait de même pour tous les autres ordres.
Après l'ordre cle Saint-André vient celui de Sainte-Catherine, fondé, comme le premier, par Pierre le Grand, le 24 novembre 1714, en l'honneur de la tzarine sa femme et pour éterniser la mémoire des services qu'elle lui avait rendus dans sa campagne contre les Turcs. Les insignes de cet
ordre consistent en un cordon ponceau avec liséré d'argent, que l'on porte en sautoir sur l'épaule droite; à ce cordon est suspendue l'image de la sainte tenant dans la main une croix blanche, sur un fond émaillé , rouge et or. Au milieu de cette croix est une autre croix plus petite , ornée de rayons, entre les bras de laquelle sont gravées les lettres D. S. F. R. Domine salvum fac Regem. La même devise se lit aussi sur le cordon de l'ordre. À ces insignes, il faut joindre encore un crachat d'argent que l'on porte sur le côté gauche de la poitrine, et au milieu duquel se trouve une croix d'argent sur fond rouge, avec cette inscription : Za lioubov i otechestvo, pour l'amour et la patrie. L'ordre de Sainte-Catherine est spécialement consacré aux dames ; l'impératrice en est grande maîtresse.
Le troisième ordre impérial de Russie est celui de Saint-Alexandre Newsky.il remonte aussi à Pierre le Grand, qui le créa en 1722; mais il ne fut conféré pour la première fois qu'en 1725, par l'impératrice Catherine Ire, sa veuve. L'ordre de Saint- Alexandre Newsky tire son nom du grand prince Alexandre Jaroslawitsch , qui en 1240 remporta une éclatante victoire sur les Suédois, près de la Néwa, ce qui lui fit donner le surnom de Newsky. Il est formé d'une croix rouge émaillée, portant un aigle d'or aux ailes éployées, au milieu duquel est l'image de saint Alexandre Newsky à che-
val. L'inscription de la plaque porte le chiffre du saint : S. A., avec la devise Za troudi i otechestvo, pour les fatigues et la patrie. Cet ordre n'a qu'un seul degré ; tous les chevaliers de Saint-André en font de droit partie; il se porte suspendu à un cordon ponceau.
Plus d'un demi-siècle après la création de l'ordre de Saint- Alexandre Newsky, c'est-à-dire en 1797, nous voyons l'ordre de Sainte-Anne, fondé primitivement en 1736 par le duc Charles Frédérik de Holstein en l'honneur de la princesse Anne sa femme, incorporé parmi les ordres russes. Cet ordre se divise en quatre classes, et consiste en une croix rouge émaillée à l'effigie de sainte Anne, suspendue à un cordon rouge avec liséré jaune. La première classe porte le cordon en sautoir sur l'épaule gauche, et sur le côté droit de la poitrine un crachat d'argent au milieu duquel est une croix rouge avec cette inscription : Amantibus justifiant, pietatem, fidem. La seconde classe porte la croix et le ruban au cou; la troisième, à la boutonnière; la quatrième , à l'épée. Cette dernière classe n'est accordée qu'aux militaires ; il en est de même de la médaille de Sainte-Anne, que l'on pourrait considérer à la rigueur comme une cinquième classe de l'ordre.
L'ordre de Sainte-Anne a sans doute provoqué la créaiion de celui de Saint-Georges. Il ne conve-
nait guère, en effet, que clans un Etat comme la Russie il n'y eut pour récompenser le mérite guer rier que le dernier degré d'un ordre sans caractère spécial. Catherine II fonda donc, avec l'ordre de Saint-Georges, un ordre exclusivement militaire. Renouvelé par l'empereur Alexandre à son avènement au trône, il n'a cessé depuis de jouir de la plus haute considération. L'ordre de Saint-Georges a quatre classes. On confère la quatrième indistinctement à tous les officiers irréprochables, après vingt ans de service ; mais pour mériter la première il faut avoir gagné des batailles et sauvé l'empire ; les souverains eux-mêmes ne la portent que lorsqu'ils ont rempli ces conditions. Les insignes de l'ordre de Saint-Georges sont fort beaux : ils consistent en une croix blanche émaillée à l'effigie du saint et suspendue à un cordon jaune et noir. En 1835, on ne comptait que cinq chevaliers de Saint- Georges, choisis parmi les plus hautes notabilités militaires de l'Europe. Depuis 1807, les simples soldats qui se sont distingués durant leur service par des actes de bravoure, ou par une conduite digne d'éloge, reçoivent une médaille à l'effigie de saint Georges , attachée avec le ruban de l'ordre.
L'ordre de Wladimir, à la fois civil et militaire , est également très-considéré. Il fut fondé par Catherine II, le 22 septembre 1782, et renouvelé par Alexandre en 1801. Il consiste en une croix émail-
lée d'un rouge foncé, à l'effigie de saint Wladimir, que l'on porte avec un cordon ponceau et un liséré noir.
A tous ces ordres déjà nombreux, il faut joindre enfin ceux de l' Aigle-Blanc et de Saint-Stanislas, tous deux d'origine polonaise , et naturalisés russes l'un et l'autre en 1832. Le premier est composé d'un crachat d'or à huit angles , que l'on porte sur le côté gauche de la poitrine , et d'un cordon bleu foncé, auquel est suspendu un aigle noir couronné, avec une tête d'or; cet aigle tient un bouclier où brille une étoile d'or incrustée d'une croix rouge au centre de laquelle est un simple aigle blanc. Le second se compose d'un cordon rouge avec liséré blanc, et d'une croix rouge émaillée , au milieu de laquelle sont incrustées deux ligures d'aigles. L'ordre de Saint-Stanislas a quatre classes, et se porte, suivant ces classes, sur le côté, au cou ou à la boutonnière.
J'ai parlé des médailles de Sainte-Anne et de Saint-Georges. Il existe, en outre, en Russie, des médailles correspondant aux divers ordres de l'empire et distinguées par le ruban auquel elles sont attachées. Ainsi la médaille au ruban de Saint- André tient le premier rang ; puis viennent les médailles de Saint -Alexandre Newsky, de Saint- Wladimir, de Sainte-Anne, etc. Excepté celles de Sainte-Anne et de Saint-Georges, les médailles sont
un signe honorifique exclusivement réservé au commerce et à l'industrie ; les ordres proprement dits n'appartiennent qu'à la noblesse , à l'administration et à l'armée. Les savants et les artistes , soit indigènes, soit étrangers, reçoivent indifféremment des croix ou des médailles. J'ai vu Tamburini se promener dans les rues de Saint-Pétersbourg, portant fièrement au cou sa médaille au ruban de Saint-André. Il est vrai que, par une faveur toute particulière, l'empereur avait voulu que la médaille conférée au célèbre chanteur fût composée de l'or le plus pur et enrichie de magnifiques diamants.
Qu'on se rappelle maintenant ce que j'ai dit tout à l'heure des splendeurs de la cour de Russie. Les hauts dignitaires qui en forment le personnel sont en général décorés au grand complet de tous les ordres de l'empire. C'est sur leur poitrine un chassé croisé de rubans, de croix , de crachats, le tout entremêlé d'aiguillettes d'or ou d'argent et de pierres précieuses. Quoi de plus éblouissant? Aussi, je le répète, je ne crois pas qu'il y ait dans tout l'univers de spectacle comparable à celui d'un jour de gala au palais d'hiver. Il faudrait , pour s'en faire une idée, se représenter à l'esprit les féeries les plus pompeuses de l'imagination orientale ; et encore resterait- on au-dessous de la réalité.
Famille impériale Je Russie. — L'impératrice , sept fois mère. — Avide de plaisirs. — L'impératrice à Païenne. — Voyage fantastique. — Les grandes-duchesses de Russie; leur éclatante beauté. — Instruments de politique. — Chapitre du catéchisme sur le pouvoir autocratique. — Le duc de Leuchtenberg.
Perclus clans l'absorbante individualité de leur chef, les autres membres de la famille impériale de Russie jettent comparativement peu d'éclat. Sept fois mère, l'impératrice a consacré de longs jours à veiller sur le berceau de ses enfants ; épouse dévouée, à préparer un gracieux intérieur où l'homme qui faisait l'adoration de sa vie put venir se délasser des soucis du trône. Ce qu'on a dit de sa pâleur maladive, de son corps frêle, est vrai. Ebranlée jusque clans ses entrailles par le contre-coup de Témeute du 25 décembre, elle ne s'en est jamais relevée ; il lui en est resté un tremblement nerveux qui l'affecte péniblement.
xMais, que l'impératrice souffre, comme quelques
voyageurs l'ont prétendu, de cette vie étourdissante, de ces fêtes sans cesse renouvelées que lui impose le caprice du tzar, c'est une exagération : l'impératrice a toujours aimé le plaisir. Jeune , elle se livrait à la valse avec toute la passion d'une Allemande. Aucun spectacle, aucune partie qu'elle ne présidât ; elle était l'âme de toutes les joies. Maintenant que les années ont usé ses forces, qu'une poitrine ruinée ne lui laisse plus qu'un souffle, elle est rentrée dans le calme de son boudoir, s'occupant exclusivement d' œuvres de charité et de miséricorde. Tout au plus la voit-on quelquefois suivre l'empereur dans les grandes revues, en calèche découverte, ornée des cordons de sa puissance, dont la pourpre éclatante ne fait que mieux ressortir la triste décoloration de son teint.
Cependant, il arrive des moments où la tombe semble prête à s'ouvrir. Alors on rêve de climats plus chauds, on songe à la Crimée, à l'Italie. C'est ainsi qu'en 1845 l'impératrice alla hiverner à Païenne. Voyage fantastique qui enleva à la Russie tant de millions de roubles, mais qui, enfin, fit refleurir quelques roses au front de la souveraine.
Ce voyage vivra longtemps dans le souvenir des Moscovites et dans les fastes de l'Europe; car c'est lui qui ouvrit au tzar la route de Rome, et qui
donna au monde ce curieux spectacle de l'aigle des Ivans courbant sa double tète devant la tiare du pontife catholique. Les Napolitains y moissonnèrent de l'or, les montreurs de marmottes et les joueurs de vielle y gagnèrent des rentes. Pauvres petits, ils suivirent en foule en Russie la fée qui leur avait souri. Mais arrivés au pays des neiges, le froid les décima; ceux qui survécurent appelèrent en vain dans leur escarcelle cette pluie de roubles sur laquelle ils avaient tant compté. Prodigues à l'étranger, les Russes, une fois rentrés chez eux, deviennent avares ; tel boyard original , qui entrait dans les villes d'Allemagne avec quarante chevaux à sa voiture, se contente dans l'intérieur de ses domaines d'un bidet solitaire. 0 vanité d'un peuple qui n'a de la civilisation que la fastueuse apparence !
On a célébré la beauté des grandes-duchesses, et c'est justice. Quiconque a vu la grande-duchesse Olga surtout a vu la forme humaine clans son type le plus élevé ; j'en dirai presque autant de la grande-duchesse Marie. Quant à la troisième fille de l'empereur, elle était charmante aussi, mais elle a été moissonnée dans sa fleur ; c'est à peine si Nicolas a eu le temps de voir lui sourire en elle les projets rêvés de sa politique.
Les grandes-duchesses de Russie sont, en effet, avant tout, entre les mains des tzars, des instru-
ments cle politique. Quelque part qu'on les marie, elles ne se dénationalisent jamais, car jamais elles n'abjurent cette orthodoxie qui fait le fond même de leur nationalité1. Rivées invinciblement au pays
1. Veut-on savoir jusqu'à quel point la religion gréco-russe lie ceux qui la professent , et par conséquent les grandes-duchesses, à l'autocrate? Qu'on lise le chapitre du catéchisme officiel relatif aux devoirs des orthodoxes envers le souverain :
Première demande.— « D'après la religion du Christ, comment considère-t-on l'autorité de notre autocrate régnant sur toutes les Russies ?
Réponse. — « On considère l'autorité de l'autocrate comme celle qui procède directement de Dieu.
Troisième demande. — « D'après la religion, que doivent les sujets à l'autocrate de toutes les Russies ?
Réponse. — « L 'adoration, la soumission, l'obéissance, la fidélité, le payement des impôts, le service; amour par-dessus toutes choses, actions de grâces et prières devant Dieu; enfin , tout ce qui peut se résumer dans ces deux mots : Adoration et fidélité.
Quatrième demande. — « Comment faut-il adorer l'autocrate ?
Réponse. — « Par tous les moyens que l'homme possède : par les paroles , par les signes, par les actions et les démarches; enfin dans le plus intime de son cœur.
Neuvième demande. — « En quoi et comment faut-il prouver notre amour ?
Réponse. — « Par notre participation , selon notre influence , aux succès sans bornes de notre autocrate , de son empire , qui est notre patrie, et de toute sa famille.
Dixième demande. — « Faut-il prier Dieu pour notre seigneur l'autocrate et pour la Russie, notre patrie ?
Réponse. — « Et comme la patrie est inséparable de notre
autocrate , ces prières lui profiteront aussi.
Dix-septième demande. — «Quels sont les motifs surnaturels?
Réponse. — « D'abord l'autocrate est une émanation de Dieu ; il est son lieutenant et son ministre ; la désobéissance à son au-
qui leur a donné le jour, et par suite au maître qui y domine , elles n'ont qu'un pied dans la maison de leur époux; chez elles, l'épouse est doublée de l'étrangère ; ce n'est point un hymen que l'on contracte avec elles, c'est une occupation que l'on souffre, un protectorat que l'on s'impose. Demandez au prince de Wurtemberg si les charmes de la grandeduchesse Olga ont suffisamment voilé à ses yeux la chaîne par laquelle le tient l'autocrate; demandez au Danemark si, dans le cas où la mort n'eût ellemême tranché la difficulté , il eût été bien sûr de garder les clefs du Sund. Quant au mariage de la grande- duchesse Marie avec le duc de Leuchtenberg, le but politique s'y fait moins sentir; et encore n'était-ce pas de la part du tzar se donner une bien grande importance aux yeux des autres rois de l'Europe, que de prendre pour gendre et de ranger parmi ses lieutenants le petit-fîls adoptif de l'illustre capitaine qui avait été leur maître à tous? Pourquoi , le duc de Leuchtenberg étant mort , ses enfants ont-ils été dépouillés par ukase du nom illustre qu'il leur avait légué? Cette mesure, dit-on, a fait scandale à Saint-Pétersbourg ; il y a là un mystère de famille que je m'abstiendrai d'approfondir.
torité est une désobéissance directe aux volontés divines, desquelles émane tout pouvoir. »
Quel agrément , pour un prince étranger, d'être uni aune femme qui professe un pareil culte !
If.
Le grand-duc Michel. — Brutale nature, cœur sensible et indulgent. — Piquantes aventures. — Ce que coûte au grand-duc Michel un souper d'officier. — Le peintre Ladurnère et la fortune de l'empereur de Russie.
Une personne qui manque actuellement à la cour de Russie, mais dont l'extraordinaire originalité a laissé un souvenir toujours présent, c'est le frère de l'empereur, le grand-duc Michel, mort il y a trois ou quatre ans. Un peu moins grand que Nicolas, mais d'un aspect plus martial, il figurait admirablement à la tête d'un corps d'armée ou d'un étatmajor. Les choses militaires formaient la principale occupation de sa vie, et parmi ces choses, celles-là surtout qui, par leur peu d'importance réelle , sembleraient le moins dignes de l'attention d'un grand prince. Malheur aux officiers de la garde auxquels il manquait un bouton , un crochet, ou dont les cheveux ou les moustaches étaient plus ou moins épais, plus ou moins courts que ne le prescrivaient les ordonnances ! Le grand-duc Michel les traitait en véritables criminels ; et si ces extravagantes brutalités ne provoquaient pas plus de démissions, c'est que le servilisme n'est pas moins naturel, en Russie, aux chefs militaires qu'aux bureaucrates ambitieux et aux courtisans d'antichambre, in g
Ce qui, du reste, rendait les emportements du grand-duc Michel moins odieux , c'est qu'on savait qu'une fois le calme .revenu, il n'omettait rien pour les faire oublier. Nature abrupte et sauvage, et, comme tel, penchant à tous les extrêmes, il n'avait pas plutôt rugi comme le tigre qu'il redevenait doux comme l'agneau. Il s'abandonnait même parfois avec ses subalternes à de charmantes familiarités; et l'on cite de lui des traits d'indulgence qui assurément ne pouvaient partir que d'un bon cœur.
Parmi tous ceux qui ont le plus mis , et presque toujours avec succès, cette indulgence à l'épreuve, je citerai l' ex-capitaine B***, que j'ai particulièrement connu à Saint-Pétersbourg. Cet incroyable original faisait le tourment en même temps que le bonheur du grand-duc. Pas de jour où il ne le prît en contravention. Tantôt il le rencontrait l'uniforme déboutonné, la poitrine au vent; tantôt même en habit bourgeois ; et comme B*** n'usait que des modes anglaises , qu'il trouvait encore le moyen d'exagérer, on conçoit l'effet étrange que son accoutrement devait produire sur le prince formaliste. Il faut dire aussi que B*** se trouvant alors de service à la villa de Paulowsk, propriété du grand-duc Michel, l'aspect des beaux arbres et des vertes prairies semblait l'autoriser à donner carrière à son prodigieux laisser-aller.
Un jour d'été qu'il commandait le poste du château, le grand-duc, venant à passer en voiture près d'un champ voisin, l'aperçut couché dans l'herbe, en toilette plus que légère. Il fit signe à son cocher de hâter le pas , et, à peine de retour au château, il parut au poste.
Le poste était sous les armes, son chef en tête et en tenue irréprochable.
« Gomment, c'est toi! dit à B*** le grand-duc surpris.
— Oui, Votre Altesse.
— Mais n'étais-tu pas étendu tout à l'heure dans l'herbe des champs?
— C'est possible , Votre Altesse.
— En ce cas , comment se fait-il que tu sois ici ?
— Il y a des gens qui ont la faculté de se trouver en plusieurs endroits à la fois.
— Voyons, B***, je te pardonne; explique-moi seulement le moyen dont tu fes servi.
— C'est Votre Altesse elle-même qui m'a ramené. »
En effet , l'alerte officier n'avait fait qu'un boncl de son lit de gazon à la voiture du grand-duc , derrière laquelle il était monté , et était arrivé de la sorte en même temps que lui au château.
Quelques jours après, le grand-duc rencontra de nouveau B*** dans le même champ, mais dans un équipage encore plus débraillé. Voulant cette fois
faire un exemple, il lui ordonna de monter tel quel à côté de lui dans son droschky, et l'ayant ramené au château, il l'enferma dans sa chambre à coucher.
Puis, le prince fit appeler le commandant en chef de la garnison.
« Commandant, lui dit-il, que pensez-vous de la tenue de vos officiers?
— Mais jusqu'à présent, Monseigneur, je n'ai pas lieu de m'en plaindre.
— Ah ! vous n'avez pas lieu de vous en plaindre !
— Votre Altesse aurait-elle des motifs?...
— Des motifs!.... »
Et le grand-duc ouvrit brusquement la porte de sa chambre à coucher.
0 surprise! B*** était là, debout, la main gauche sur la cuisse , la main droite à la hauteur du front, en grande tenue de général en chef.
B*** avait employé le temps de sa réclusion à s'affubler de l'uniforme du grand-duc lui-même.
Que faire à un pareil original? Le grand-duc prit le parti d'en rire et l'envoya à tous les diables.
Cependant toutes ces joyeuses facéties n'étaient que médiocrement productives. La bourse de B*** se trouvait littéralement à sec ; et si le congé qu'il prit à quelque temps de là profita à ses désirs de liberté, il ne fit qu'empirer le malheureux état de son budget. Criblé de dettes, n'ayant plus de crédit
nulle part, B*** était triste. Or, la saison des bals masqués était commencée. B*** avait beau s'y rendre fidèlement, il s'y sentait isolé. Un jour que la cour s'y trouvait au complet, il chercha à se mettre sur le passage du grand-duc Michel.
« Ah! bonjour B4**, lui dit le prince en l'abordant , comment va la vie ?
— Mal, Monseigneur, très-mal, et si j'osais demander une grâce à Votre Altesse...
— Demande, mon garçon, demande...
— Eh bien ! Votre Altesse voudrait -elle me permettre de lui prendre le bras et de faire avec elle le tour du bal?
— Dans quel but, s'il te plaît?... C'est encore quelque tour que tu médites...
— Pas précisément; mais voyez-vous, Monseigneur, je suis le plus infortuné des hommes, je n'ai pas le sou, toutes les bourses me sont fermées; or, si l'on voyait que Votre Altesse m'honore de ses faveurs, elles se rouvriraient soudain comme par enchantement. »
Le grand-duc se laissa faire.
Voilà donc B"** se promenant fièrement au bras de l'altesse impériale , saluant d'un air protecteur l'innombrable foule de ses anciens banquiers, et mesurant la gracieuseté de ses saluts sur l'importance des sommes qu'il se proposait de leur emprunter le lendemain.
Quand le tour du bal fut fini, le grand-duc donna à son ancien officier une cordiale poignée de main. Puis au moment où il le congédiait :
« Ah ça ! lui dit-il , un pauvre diable comme toi doit avoir faim? Ta souper ce soir chez "Saint- Georges1; je payerai la note. »
B*** invita une vingtaine de ses amis, et fit avec eux un souper qui dura jusqu'au lendemain après dîner.
La note qui fut remise au grand-duc montait haut.
« Quel furieux appétit ! fit-il en la remettant à son intendant ; je me doutais bien que le farceur me jouerait" encore un tour de sa façon; mais ce sera le dernier. »
Et le grand-duc paya.
B*** n'avait pas seul le don d'amuser le frère de l'empereur. Ladurnère, ce peintre dont il a déjà été parlé, pouvait sur ce point lui disputer la palme. Ladurnère était avec le grand-duc d'une familiarité inouïe. Quand il le recevait dans son atelier, ce qui arrivait souvent, il le traitait en véritable camarade.
« Eh bien, lui disait-il, en lui tapant sur le ventre , il paraît que Votre Altesse ne va pas mal. »
Du reste, Ladurnère n'est guère moins libre