Le Véry de Saint-Pétersbourg
avec l'empereur lui-même ; il lui dit parfois de ces mots qui ne semblent guère faits pour un autocrate, mais dont Nicolas paraît habituellement charmé. En voici un, entre mille.
Nicolas ayant formé le projet, il y a quelques années, de substituer le casque au lourd shako que portaient les soldats de sa garde, ht appeler Ladurnère dans son cabinet.
« Que pensez-vous de ce projet? lui clemancla-t-il.
— Je l'approuve tout à fait ; et si Votre Majesté le permet, je lui dessinerai un modèle.
— Dessinez et faites exécuter. »
Quelques jours après, Ladurnère revint avec un casque magnifique.
« Voilà ! dit-il à l'empereur ; si Votre Majesté veut l'essayer....
— Volontiers! »
Et l'empereur mit le casque sur sa tête.
« Il va merveilleusement ! Merci , Ladurnère ; mais combien cela coûtera-t-il ? »
Ladurnère dit un prix fort élevé.
« Oh ! c'est beaucoup trop cher; qui voulez-vous qui paye une pareille somme ?
— Ma foi, sire, je croyais que vous aviez de la fortune ! »
Ce dernier mot plut tellement à l'empereur qu'il le cita pendant plus de trois mois.
Le grand-duc héritier. — Son portrait. — Rapports du grand-duc héritier avec l'université de Finlande.— Le grand-duc Constantin, amiral-général des flottes de l'empire. — Son caractère comparé à celui de son [frère aîné. — Il étudie les langues orientales. — Son ambition. — Pronostic.
Depuis la mort du frère de l'empereur, celui des membres de la famille impériale qui fixe le plus l'attention, c'est naturellement l'héritier présomptif de la couronne, le grand duc Alexandre. M. de Custines a fait de ce prince un charmant portrait qui, bien qu'à quinze ans de distance, est encore vrai aujourd'hui.
« L'expression du regard du grand-duc héritier est la bonté; sa démarche est gracieuse, légère et noble ; c'est vraiment un prince; il a L'air modeste sans timidité, ce dont on lui sait gré : l'embarras des grands est si gênant pour tout le monde, que leur aisance nous paraît de l'affabilité ; c'en est réellement. Quand ils se croient des pagodes, ils sont gênés par l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et qu'ils n'espèrent pas faire partager aux autres. Cette sotte inquiétude n'atteint point le grand-duc ; sa présence fait avant tout l'impression d'un homme parfaitement élevé ; s'il règne jamais, c'est par l'attrait inhérent à la grâce qu'il se fera obéir, ce n'est
pas par la terreur, à moins que les nécessités attachées à la charge d'empereur de Russie ne changent son naturel en changeant sa position. Le grandduc brille au milieu des jeunes gens de sa société sans qu'on sache à quoi tient la distance qu'on remarque entre eux, si ce n'est à la grâce parfaite de sa personne. La grâce dénote toujours une aimable disposition d'esprit ; il y a tant d'àme dans la démarche , dans l'expression de la physionomie , dans les attitudes d'un homme!... Tel qu'il est, en un mot, le grand-duc de Russie est un des plus beaux modèles de prince que l'on puisse rencontrer. »
Ce portrait, je le répète, est parfaitement exact. Le grand-duc Alexandre est à trente-quatre ans ce qu'il était à vingt ans, c'est-à-dire à l'époque où le marquis de Custines en traçait l'esquisse que je viens de citer. Ses formes plus riches, plus développées, n'ont rien ôté au charme de son allure. Il a l'air plus imposant, plus martial, mais tout cela est mêlé d'une douceur innée qui ne s'altère jamais. Je l'ai vu bien des fois, soit en Russie, soit en Finlande, et toujours son aspect m'a heureusement impressionné. Ce qui domine en lui, c'est le tact, non ce tact qui est le fruit d'une froide réserve, mais ce tact instinctif, parfum d'une belle âme, qui sait trouver l'à-propos qui va au cœur. On a dit, je le sais, que des qualités aussi délicates excluaient dans le grand-duc la fermeté de caractère. Rien
n'est plus faux: et l'empereur Nicolas, qui se connaît en fermeté, montre bien, à la manière dont il traite son fils, qu'il est parfaitement sûr de trouver en lui. sous ce rapport, un autre lui-même. L'énergie d'un souverain ne saurait -elle exclure la rudesse des sentiments et la brutalité des formes ?
Le milieu dans lequel le caractère du grand-duc héritier est le plus vivement apprécié, c'est la Finlande. Les Russes seront longtemps encore avant de comprendre comme il convient cette nature d'élite : il faudrait pour cela une autre civilisation que celle dont ils jouissent. La Finlande est à cette hauteur : le dernier des paysans finnois est cent fois plus civilisé, au fond, que le premier des seigneurs russes.
La Finlande est depuis longtemps en rapport immédiat avec le fils aîné de l'empereur. Chancelier suprême de son Université, il tient à elle par ce qui flatte le plus sa nationalité. Car. pour les Finlandais, l'Université, c'est la mère nourricière du pays, c'est la préoccupation assidue des nobles les plus raffinés comme des paysans les plus rustiques. Placé à sa tète dès l'âge de cinq ans. le grand-duc héritier de Russie est donc apparu d'abord à la Finlande dans toute la séduction des charmes de l'enfance. Depuis, elle a suivi les pas de sa vie, attentive à chaque manifestation de son esprit, à chaque élan
de son cœur. Le prince, cle son côté, comme s'il eût reçu l'impression de cette tendresse maternelle, a grandi en aimant la Finlande, en sorte qu'il s'est établi entre eux une douce et inaltérable sympathie qui se traduit de part et d'autre, en toute circonstance, par les plus délicieuses effusions.
Le grand-duc Constantin fait contraste, dit-on, avec le grand-duc Alexandre. Je ne partage pas entièrement cet avis. Sans avoir la douce mansuétude de son frère aîné , Constantin n'est point pour cela aussi dur- qu'on voudrait le prétendre. Il est ferme, sans doute, mais c'est dîme fermeté intelligente, qui ne sent en rien la brutalité ; accoutumé, du reste , à la vie du marin , puisqu'il est amiral général des flottes de l'empire , il a plus d'indépendance et de franc-parler que les autres fils du tzar. C'est là peut-être ce que certains Russes appellent de la rudesse ; dès qu'on ne courbe point la tête, on passe, à leurs yeux, pour excentrique. Constantin est instruit, brave, généreux. Ce qu'il conserve du Tartare ne fait que donner une nouvelle originalité à l'Européen. Mais, il est profondément ambitieux, et fort chatouilleux sur la dignité de son rang. Ne l'a-t-on pas vu, dès son jeune âge, envoyer à l'empereur son père sa démission d'amiral général, parce qu'on ne voulait point prendre au sérieux la promotion qu'il avait faite
d'un simple matelot au grade de sous-officier? Plus tard, il fit arrêter le grand-duc héritier, qui s'était permis d'aborder à son vaisseau sans sa permission. Que de fois ne l'a-t-on pas surpris couché sur une carte de l'empire , y traçant avec un crayon des lignes de démarcation; et comme on lui demandait ce qu'il faisait : « Je fixe, répondaitil, la part de chacun : à mon frère ceci, à moi cela. »
Naturellement, ce qu'il s'adjugeait, c'étaient les parties orientales de la Russie. Son nom de Constantin n'est point à ses yeux un vain signe; et dans son projet de partage il n'hésitait pas à rallier a son lot Constantinople et l'empire ottoman. Ce qu'il y a de certain, c'est que le second fils de l'empereur s'applique avec une prédilection marquée à toutes les études qui se rattachent à la Turquie. Lors de mon séjour en Finlande, il arriva un jour à Helsingfors avec son escadre. Qui fit-il appeler à son bord? Le gouverneur de la ville, les chefs de l'étatmajor? Non : le prpfesseur de langue orientale de l'Université. « Vous le croirez à peine, me disait ce dernier, mais le grand-duc Constantin est au moins aussi fort que moi sur le turc, et connaît, en outre, jusqu'au manuscrit le plus ignoré de la langue ; impossible de le mettre en défaut ni sur une difficulté philologique , ni sur un fait politique , ni en un mot sur aucune question matérielle, financière
ou sociale, qui touche de près connue de loin au présent et à l'avenir de l'empire de Mahomet. » Que l'on nous dise encore après cela que les Russes ne songent point à Constantinople !
Le conseil de l'empire. — Le saint synode. — Le sénat.
L'organisation administrative de l'empire russe est excessivement compliquée. Il n'entre point dans le but de ce livre d'y consacrer une étude approfondie; je n'en décrirai que les traits principaux et essentiels.
Les trois premiers corps administratifs de la Russie sont : 1° le conseil de l'empire ; 2° le saint synode ; 3° le sénat dirigeant.
Créé au mois de janvier 1810 par l'empereur Alexandre , le conseil de l'empire a pour attributions d'examiner les projets de lois et autres mesures relatives à l'administration intérieure de l'empire, qu'il convient au souverain de lui soumettre. Ce conseil est composé de tous les princes impériaux majeurs, des divers ministres, d'hommes d'État , de généraux ou amiraux nommés par l'empereur, jusqu'à concurrence de quarante membres.
Le conseil de l'empire est divisé en cinq départements , ayant chacun son président et ses secrétaires. Ce sont les départements : 1° des lois ; 2° des affaires de la guerre et de la marine ; 3° des affaires civiles et ecclésiastiques ; 4° de l'économie publique, de l'administration supérieure et du commerce; 5° des affaires de Pologne.
Suivant la qualité des affaires , elles sont traitées soit dans les départements particuliers du conseil , soit dans ses assemblées générales. Dans ce dernier cas , c'est l'empereur qui porte la parole , ou en son absence un président spécialement nommé à cet effet. Chaque département est formé de quatre ou cinq membres , qui tous ont droit de présence aux assemblées générales ; ce même droit appartient également à ceux des membres qui ne sont attachés à aucun département particulier.
Une commission des suppliques , placée sous la direction du conseil de l'empire , détermine les cas d'appel à la juridiction du sénat, et suspend l'exécution d'un jugement rendu par ce tribunal suprême, pour en référer au conseil dont elle relève. La commission des suppliques se divise en trois sections : 1° la section des plaintes ; 2° la section des demandes de grâces ou de récompenses ; 3° la section des projets.
Le saint synode est chargé des affaires ecclésiastiques et de tout ce qui s'y rattache ; il ne relève
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que de l'empereur , lequel s'y fait représenter par un haut procureur1, qui a droit de contrôle sur toutes les décisions prises dans son sein. Le nombre des membres du saint synode est indéterminé; mais tous doivent être ecclésiastiques. 11 se compose habituellement, outre le procureur impérial, d'un métropolitain, de trois archevêques, d'un évêque , du confesseur de l'empereur , d'un archimandrite, de l'aumônier général de l'armée et de la marine, et d'un protopope. Une section du saint synode réside à Moscou, mais ce n'est que dans l'assemblée de Saint-Pétersbourg que les causes sont jugées en dernier ressort. Une commission est attachée au saint synode pour la direction des écoles ecclésiastiques , la censure des livres religieux, etc.
Le sénat dirigeant , fondé en 1711 par Pierre le Grand, fut composé d'abord du chancelier de l'empire, du vice-chancelier et de neuf boyards8. Il a
1. Ce procureur est actuellement le général de cavalerie Protasoff.
2. Dans la pensée de Pierre le Grand, le sénat était appelé à exercer une autorité immense dans toute l'étendue de l'empire ; c'est même à lui qu'appartenait au besoin l'élection du souverain. On en jugera par cette lettre curieuse que le tzar lui écrivit pendant la guerre avec les Turcs , lettre que j'ai copiée moimême dans les autographes conservés à l'amirauté de Saint-Pétersbourg :
c Messieurs le sénat, « Je vous informe qu'avec toutes mes forces, sans faute aucune
passé depuis par diverses modifications; mais ce n'est que de 1802 que date son organisation actuelle, ainsi que le règlement de ses attributions.
Le sénat dirigeant forme un corps de cent à cent vingt membres choisis par l'empereur dans les trois premières classes de l'État. Les ministres en font partie de droit, de même que les gouverneurs généraux militaires, lorsqu'ils se trouvent dans la capitale. L'empereur en est le président.
Le sénat dirigeant constitue la plus haute puissance législative de l'empire ; l'autocrate seul peut en infirmer ou en limiter les décisions. Le sénat promulgue les décrets impériaux , et veille à ce qu'ils soient mis à exécution ; il remplit l'office de cour d'appel, et juge en dernier ressort les affaires criminelles et civiles ; il exerce une haute surveillance sur les dépenses et les revenus de l'État , et provoque toute mesure propre à alléger les besoins
ni manquement de ma part, mais uniquement par suite défausses nouvelles, je suis tellement entouré des forces turques , quatre fois plus nombreuses que les miennes, que toutes les voies pour recevoir des munitionssont interrompues, et que, sans un secours imminent de Dieu, je ne puis prévoir qu'une déroute totale ou la captivité, (le dernier cas arrivant , vous ne devez me tenir pour votre tzar ou souverain, et ne rien exécuter, nonobstant les ordres qui pourraient être signés de ma main, de ce que je serais dans le cas d'exiger de vous , jusquà ce que je me présente en personne devant vous. Mais si je péris, et que vous receviez la nouvelle positive de ma mort, vous aurez à choisir mon successeur parmi les plus dignes d'entre vous. »
il 4 L'ADMINISTRATION.
du peuple, à sauvegarder Tordre public, ou à prévenir les illégalités qui pourraient se glisser dans les diverses branches de l'administration.
Le sénat dirigeant se divise en onze départements, dont six siègent à Saint-Pétersbourg, trois à Moscou et deux à Varsovie. Pour qu'une résolution prise dans un département soit définitive , il faut qu'elle y ait réuni l'unanimité des voix ; sinon, appel est interjeté à l'assemblée générale où il suffit de la majorité des deux tiers. Il est entendu que le tzar conserve toujours le droit de casser les décisions du sénat de même que celles du conseil de l'empire.
Parmi les attributions dévolues au sénat, il faut compter celles du département héraldique, lequel s'occupe de tout ce qui concerne les titres , les armoiries, les diplômes, etc., de la noblesse de l'empire. Une section de ce département réside à Moscou.
Le comité des ministres. — Les ministères et les directions générales. — Les gouvernements et les villes.
Après les trois grands cbrps de l'État vient le conseil ou comité des ministres , où se traitent , sous la présidence de l'empereur, les affaires administratives ordinaires. Outre les titulaires des di-
vers départements ministériels , ce comité peut s'ouvrir encore à autant de membres qu'il convient au souverain d'y attacher ; son intervention , du reste , n'empêche pas que l'action de chaque ministre dans son département spécial ne s'exerce avec une entière indépendance.
Les ministres sont au nombre de neuf : 1° de la maison de l'empereur; 2° des domaines de l'empire; 3° des affaires étrangères; 4° de la guerre; 5° de la marine ; 6° de l'intérieur ; 7° de l'instruction publique ; 8° des finances ; 9° de la justice.
A ces divers départements il faut joindre trois directions générales, dont les titulaires jouissent de la même indépendance relative que les ministres; ces directions sont : 1° de La poste impériale; 2° des voies de communication; 3° du contrôle de l'empire.
Voilà pour l'administration centrale. Quant à l'organisation administrative des gouvernements, elle a été réglée par l'impératrice Catherine II, mais elle a subi depuis plusieurs modifications , surtout en ce qui concerne les domaines de l'État.
Dans chaque chef-lieu se trouve une chambre de régence qui connaît des affaires d'administration générale. Elle est présidée par le gouverneur civil, et se compose de quatre conseillers nommés par le gouvernement. Un de ces conseillers porte le titre de vice-gouverneur, et remplace le gouverneur en cas d'absence.
Chaque district est pourvu d'un tribunal de police (zemsky souci), dénomination fort impropre, vu que ce tribunal ne connaît d'aucune affaire judiciaire. Il est chargé de la police, des enquêtes dans les affaires criminelles, et en général de l'exécution des ordres des autres tribunaux. Avant les ordonnances de Catherine, le tribunal de police était composé de Yispravnik (maître de police) du district, élu par la noblesse, et de deux assesseurs élus par les cultivateurs ; depuis , ces deux assesseurs ont été remplacés par deux commissaires nommés par la noblesse , qui ne siègent pas au tribunal , mais résident constamment dans une partie déterminée du district. Lors de ce changement , on a donné à Yispravnik une espèce d'adjoint également élu par la noblesse, pour l'aider dans l'exercice de ses fonctions.
Les principaux agents de l'administration sont les gouverneurs des provinces.
Dans les deux capitales, et dans quelques parties de l'empire, ils portent le titre de gouverneurs généraux , et sont placés au-dessus des gouverneurs ordinaires. On voit dans quelques villes des gouverneurs militaires, qui cumulent avec ces fonctions celles de gouverneurs civils. Les gouverneurs sont appelés à prendre part au jugement des affaires criminelles.
Les villes ont une constitution particulière ,
qu'elles doivent également à la sollicitude éclairée de Catherine IL L'espèce de municipalité par laquelle elles sont régies , et dont tous les membres sont librement élus par les communes, se compose de deux bourgmestres et d'au moins quatre conseillers, tous salariés par les villes mêmes; c'est ce qu'on nomme douma ou conseil de ville. Quelques bourgs ont aussi leur douma avec un bourgmestre et deux conseillers. Cette magistrature municipale prononce dans tous les débats entre bourgeois , et exerce son contrôle sur la vente des immeubles et sur les étrangers qui s'établissent dans la ville : elle est renouvelée tous les trois ans , dans les petites villes, par le concours de tous les bourgeois, et dans les grandes , par ceux qui payent au moins cinquante roubles d'impôts à la couronne ; il faut d'ailleurs, pour voter, avoir atteint l'âge de vingtcinq ans.
Dans chaque ville il existe , en outre , un conseil commun municipal et un conseil de six voix, qui l'un et l'autre sont présidés par le chef de la bourgeoisie, appelé golova, magistrat salarié, dont la charge élective dure trois ans. Le premier conseil a pour objet de nommer les membres de l'autre, de délibérer sur les intérêts communaux , de veiller à Tordre et à la sécurité dans l'intérieur de la ville. Il est renouvelé tous les trois ans : chacune des six classes sur lesquelles les bourgeois sont ré-
lié
partis y envoie un représentant élu au scrutin. Ces six classes sont : les bourgeois possédant une propriété immobilière dans l'enceinte de la ville; les trois guildes de négociants1, les maîtrises et jurandes; les gostes ou étrangers fixés dans une ville à raison de leurs affaires; les bourgeois notables, comprenant les fonctionnaires municipaux, les grands banquiers , les armateurs de vaisseaux , les marchands en gros, les hommes de lettres, les artistes, etc. ; les artisans non encore inscrits dans le livre de la bourgeoisie. C'est dans ce premier conseil que se recrute celui dit de six voix, lequel est formé d'un membre de chaque classe, et placé sous la présidence du directeur de l'établissement des orphelins de la ville. Ce conseil a pour attributions l'entretien et la construction des bâtiments publics, le maintien du bon ordre dans les guildes et les maîtrises , l'administration des revenus communaux; il concourt, en outre, à l'administration du
1 . Pour qu'un négociant puisse entrer dans la première guilde, il faut qu'il déclare un capital de cinquante mille roubles ; la seconde guilde exige un capital de vingt mille roubles ; la troisième, un capital de huit mille roubles. Les négociants de la première guilde payent à l'État quatre pour cent de leur capital déclaré , et environ un et demi d'autres impôts ; ceux de la seconde payent quatre pour cent; et ceux de la troisième, deux et demi. Les paysans qui font le commerce avec l'autorisation de leurs maîtres ne sont tenus à aucune déclaration de capital. Il leur suffit d'obtenir, à cet effet , de l'administration, au lieu de patente, un simple certificat de commerce.
collège de provision générale. Enfin, la Cour Orale , dont les membres sont élus tous les ans par les marchands et les artisans, prononce sur les affaires de dettes ou autres d'une importance très-secondaire.
Chaque grande ville a d'ailleurs son commandant nommé par le gouvernement , et souvent son maître de police; dans les petites, il y a un bailli, nommé yorodnitchéï. Ces fonctionnaires, chargés de la police et de la surveillance des bâtiments et des magasins de la couronne , commandent la milice qu'on nomme de l'intérieur, bataillons de vieux militaires chargés du maintien de l'ordre et de la garde des prisonniers. Le gorodnitchéï n'est point juge, mais il tient la main à l'exécution des lois, poursuit les coupables et exécute les sentences.
Le tschinn. — Ses divisions. — Ses privilèges. — Noblesse héréditaire et noblesse personnelle. — Appréciation générale du système administratif de la Russie.
De même que les marchands sont divisés en guildes, tous les fonctionnaires de l'empire sont embrigadés dans un certain nombre de classes ou rangs. C'est ce qu'on appelle le tschinn, institution étrange établie par Pierre le Grand , qui soumet toute une nation à l'appareil et aux di-
stinctions extérieures du régime militaire. L'ordre des grades, dans l'armée, sert, en effet, de type à tous les rangs du tschinn. On en compte quatorze : 1° feld-maréchal , 2° général en chef; 3° lieutenant général; 4° major général; 5° brigadier (supprimé); 6° colonel; 7° lieutenant-colonel; 8° major; 9° capitaine; 10° capitaine en second; 11° (supprimé); 12° lieutenant; 13° sous-lieutenant; 14° enseigne. A ces quatorze degrés correspondent tous les titres ou fonctions, soit de l'ordre civil, soit de l'ordre religieux, de l'ordre maritime ou académique; ce qui donne lieu à l'échelle suivante : 1° chancelier de l'empire, amiral général, patriarche ; 2° conseiller intime actuel , grand chambellan , grand maréchal, grand maître de la cour, grand échanson , grand écuyer, grand veneur, amiral , métropolitain; 3° conseiller privé, maître de la cour, maréchal de la cour, écuyer, veneur, grand maître des cérémonies, directeur des théâtres impériaux , vice-amiral , archevêque ; 4° conseiller d'État actuel, contre-amiral, évêque; 5° conseiller d'État, vicaire-général; 6° conseiller de collège, de guerre, de manufactures, fourrier de la chambre, capitaine de premier rang, protopope; 7° conseiller de la cour, maître des équipages, capitaine de second rang , grand maître des mines ; 8° assesseur de collège, intendant des fourrages, lieutenant capitaine , prêtre , maître de mines , docteur en philo-
sophie, membre de l'académie des beaux-arts, etc.; 9° conseiller titulaire, fourrier de la cour, lieutenant, maître ès arts; 10° secrétaire de collège, diacre , candidat au grade de maitre ès arts ; îl° secrétaire de vaisseau; 12° secrétaire de gouvernement, échanson , enseigne de marine, sousdiacre, étudiant actuel; 13' secrétaire provincial, registrateur du sénat , du saint synode et du cabinet; 14° registrateur du collège, sacristain, étudiant simple.
Ces divers rangs donnent droit, de la première à la troisième classe, au titre de votre baute Excellence, vaché vuisokoprévoskoditelstvo ; de la troisième à la cinquième classe, au titre de votre Excellence, vaché prévoskoditelstuo ; pour la cinquième , au titre de votre haute Origine , vache vuisokorodié ; de la sixième à la huitième classe, au titre de votre haute Noblesse, caché vuiskoUagorodie ; enfin, de la neuvième à la quatorzième classe , au titre de votre Noblesse , vache blagorodié.
Ainsi donc, tous les individus compris dans le tschinn sont nobles de plein droit. Toutefois, les privilèges de la noblesse ne leur appartiennent pas à tous dans la même étendue. Ceux-là seuls en jouissent complètement qui se sont élevés à la neuvième classe dans le service militaire, et à la cin- 1 quième classe dans le service civil. Des nobles de
ce genre, quelle que soit leur origine, sont aussi nobles que les premiers nobles de l'empire et transfèrent leurs droits à leurs descendants; les autres, au contraire, ne possèdent que la noblesse personnelle, laquelle s'éteint avec eux.
Chaque employé qui passe d'un rang dans un autre paye à l'Etat un droit proportionnel. L'ensemble de tous ces droits produit au trésor un revenu de plus de quatre millions de francs. N'est-ce pas là un des motifs pour lesquels cette vieille institution du tschinn, si décriée, et à si juste titre , par les Russes eux-mêmes, les Russes intelligents, se maintient encore dans l'empire? 11 faut dire, du reste, que rien ne saurait mieux convenir à un pouvoir autocratique qu'un système qui met fatalement dans sa main la personne et la destinée de tous les sujets qu'il emploie, et qui, en faisant abstraction du mérite qui peut les distinguer individuellement; les enferme dans un cercle de fer où ils se traînent péniblement d'années en années, à moins qu'un acte arbitraire du souverain ne vienne inopinément les soustraire à la loi rigoureuse de l'ancienneté
1. « Pour chacune 'des classes, à l'exception des cinq premières, la loi fixe un certain nombre d'années de service. Il est vrai que, sous ce rapport, elle n'est pas fidèlement exécutée, et que souvent on accorde l'avancement avant le terme légal. Mais on ne voit guère d'exception à la règle quant à la hiérarchie des
Un vice capital du tschinn, c'est la disproportion qui existe souvent entre les rangs et les places auxquelles il donne droit. Telle place importante et fort lucrative est attachée à un rang inférieur, tandis qu'un rang supérieur accompagne une place plus que modeste. De là une extrême confusion dans la hiérarchie administrative, qui se voit ainsi encombrée d'ambitions injustifiables et de flagrantes nullités. Supprimez le tschinn , chaque place aura sa valeur réelle , et on ne sera plus à se prendre de doute sur la capacité du titulaire qui l'occupera.
rangs elle-même; de sorte que chaque employé passe toujours par tous les degrés établis. Il n'y a qu'aux étrangers que le gouvernement accorde quelquefois la faveur d'entrer à son service sans passer par les rangs inférieurs. En général , on peut dire que si un homme persiste à rester au service , il est presque toujours sûr de parvenir à la fin à un rang supérieur , et souvent même à un des postes les plus importants. Cela est vrai pour le militaire comme pour le civil. S'il arrive que le gouvernement veuille se débarrasser de quelque vieux serviteur dans les grades supérieurs civils ou militaires, il le nomme sénateur. « Tant que u mon oncle, disait un jeune Russe , se porta bien , on le laissa « commander une division de l'armée. Mais voilà qu'un jour il est « frappé d'apoplexie elen réchappe; on ne le crut plus capable « de commander sa division, et on le fit sénateur. Quelques an- « nées après, sa vue s'affaiblit, il devint presque aveugle ; vite , « on le fit membre du conseil de l'empire. S'il lui arrive encore h quelque accident , il pourra mourir membre du conseil des mi- « nistres. » Cette plaisanterie, tout exagérée qu'elle est, n'en caractérise pas moins l'ordre de choses établi en Russie. » (La Russie et les Russes, tome. II, p. 20).
Le tschinn n'est pas la seule entrave que rencontre dans sa marche l'organisation administrative de la Russie. Les rouages de cette organisation sont si compliqués, le personnel qu'elle emploie est si nombreux, que rien n'est plus rare que de voir une affaire s'expédier en temps opportun dans ses bureaux. Dans tous les cas, c'est une accumulation d'écritures qui effraye. Nulle part les abus de la bureaucratie ne sont poussés si loin que dans les ministères russes. Ajoutez à cela l'ignorance de la plupart des employés, leur mauvais vouloir, leur monstrueuse vénalité : que d'obstacles insurmontables! En général , on peut dire que si de tous les États de l'Europe l'empire russe est le plus énergiquement gouverné, il est de tous le plus pitoyablement administré.
Qu'est-ce qu'un ministre en Russie. — Ce qu'en pense l'empereur Nicolas. — Quelques portraits. — Nesselrode. — Orloff. — Paskevitsch. — Menschikoff.
Dans un État autocratique comme la Russie , les ministres ne sont à proprement parler que des commis du souverain. C'est ainsi, du moins que, l'entend l'empereur Nicolas : « Tais-toi, disait-il un jour au ministre des finances Wronchenko, qui,
sentaiît son incapacité profonde , voulait donner sa démission , est-ce donc toi qui es ministre ? »
Cependant il arrive parfois, même dans ce cabinet moscovite, que certaines individualités ressortent par elles-mêmes et vont jusqu'à s'emparer de la renommée. Les Russes citent avec éloge Speransky et Bloudoff, jurisconsultes éminents, Peiwvsky , le pourfendeur des employés concussionnaires, Kisseleff, le ministre des domaines, l'homme libéral. L'Europe est plus familiarisée avec les noms de Nesselrode, d'Orloff, de Menschikoff, de Paskevitsch ; je m'y arrêterai de préférence.
« Quatre puissances, dit Ivan Golovine1, pourraient revendiquer la gloire d'avoir le comte de Nesselrode pour sujet. Il est venu au monde en vue de Lisbonne, sur un navire anglais, de parents allemands au service de la Russie. C'est à ce dernier pays qu'échut le diplomate. >» L'Angleterre, ajoute le même auteur, qui eût pu le réclamer comme étant né sous son pavillon, est assez riche en hommes d'État pour en céder un à la Russie, que cela tire ou non à conséquence. »
Le comte de Nesselrode n'entra pas tout d'abord dans la région des protocoles ; il commença par
1. La Russie sous Nicolas J.Paris, Capelle , libraire-éditeur ,
être marin, puis cuirassier et officier de la garde à cheval. L'empereur Paul, assez peu physionomiste du reste, ayant cru voir en lui l'étoffe d'un diplomate, le comte passa aux affaires étrangères. Une faveur de femme, dit-on, vint seconder les vues du souverain sur le futur ministre ; M. de Nesselrode épousa la comtesse Gourieff, qui lui apporta en dot une fortune considérable et un crédit tout puissant. En retour de cette dot elle obtint sur son mari une influence qui menace de se prolonger indéfiniment, et dont elle use et abuse au gré de tous ceux qui savent lui plaire. ,
Le comte de Nesselrode est resté en Russie fidèle à son origine allemande. .11 est sorti d'une famille westphalienne.) Il est le chef du parti allemand, et ne confie guère qu'à des Allemands le soin des affaires qui ressortissent à son ministère. A ceux qui lui présentent des Russes pour des postes diplomatiques : « Ne me parlez pas de ces gens-là, répondil, ils ne m'ont jamais fait que 'des bévues. » C'est assez dire que le comte de Nesselrode est en lutte permanente avec la plupart des grandes familles de l'empire.
Le comte de Nesselrode a pris une part active à tous les actes qui ont signalé la politique étrangère de la Russie , sous Alexandre et sous son successeur. Son nom figure à tous les traités, notamment au traité de Vienne. Il a exercé pendant longtemps
une certaine influence sur l'empereur Nicolas, du moins celui-ci attachait-il quelque intérêt à ses conseils. Esprit médiocre, du reste; délié plutôt qu'ingénieux ; routinier plutôt qu'initiateur. Placé sur un terrain plus accidenté que celui de la politique moscovite , il eût échoué cent fois. Mais en Russie la marche est tracée; M. de Nesselrode n'avait qu'à suivre. C'est ce qui l'a sauvé.
Aujourd'hui M. de Nesselrode est vieux; mais l'âge n'est pas la seule cause de la perte de son influence. Le parti allemand succomhe , les vieux Russes l'emportent. C'est le tour de Menschikoff , l'ennemi naturel du ministre allemand. On se sert bien encore de Nesselrode pour signer des circulaires ; mais au style filandreux, aux ambages perfides, aux contradictions flagrantes, aux incroyables fictions qui en forment le tissu, on sent que le signataire n'est plus sur son terrain et qu'on lui force la main. Le temps des protocoles est passé, c'est celui des manifestes; or, les manifestes appellent le canon.
Le comte Orloff, qui apparaissait naguère à Vienne , est chef du corps des gendarmes , ou ce qui revient au même , grand maître de la police de l'empire. Il est fort avant dans les faveurs de Nicolas, mais le nom qu'il porte inspire l'horreur .
Le comte Orloff a pour aïeul ce conseiller de Ca-
i 18 L'ADMINISTRATION.
therine H, qui prit une part si active et si personnelle dans l'assassinat de Pierre III. Ses ennemis n'ont pas manqué d'exploiter contre lui cette sinistre origine. Il était là, dit- on, quand Elisabeth, femme d'Alexandre, mourut; il venait de passer quand Diehitsch fut enlevé par le choléra, quand le grand duc Constantin succomba à une maladie sans nom. Il serait odieux d'insister sur des coïncidences qui évidemment ne prouvent rien. On prétend, du reste, qu'Orloff n'ignore aucun des bruits qui courent sur son compte, et qu'il en rit avec ses intimes comme d'inventions ridicules.
« Le prince Paskevitseh, dit Yvan Golovine, dont le témoignage ici n'est pas suspect, a un nom européen et une réputation militaire incontestable. Sa campagne de Perse est admirable et celle qu'il a dirigée dans la Turquie d'Asie est une critique amère de la guerre faite de ce cote du Bosphore. Il est vrai que dans ces deux pa}s il a eu affaire à des troupes peu aguerries. Le bonheur est certes pour beaucoup dans ses exploits: mais, comme le disait Souvaroff à qui l'on reprochait aussi de n'être qu'heureux, le mérite doit bien être pour quelque chose dans des victoires suivies. Il a fallu avoir recours à Paskevitseh pour achever la guerre de Pologne, et son arrivée seule releva l'esprit de l'armée. Les fautes commises par les Polonais sont
évidentes ; mais elles n'ôtent que bien peu au mérite de Paskevitsch qui a su les utiliser comme il a su réparer les siennes. Devenu lieutenant de la Pologne , il a été assez heureux dans ce poste pour modérer les cruautés de son maître. »
Actuellement Paskevitsch va prendre le commandement de l'armée du Danube , Gortschakoff et les autres généraux à sa suite inspirent donc bien peu de confiance au tzar. Car , enfin , le vainqueur d'Érivan est presque octogénaire. Espère-t-on qu'il renouvellera les exploits de Radetsky à Novare? Dans tous les cas, heureux ou malheureux, sa gloire militaire restera intacte. Il peut être battu par les troupes an glo -françaises ou même par les Turcs d'Abdul-Medjid, sans que cela l'empêche le moins du monde de s'enorgueillir d'avoir triomphé des Persans et étouffé l'insurrection polonaise.
Venons maintenant au prince Menschikoff : on lira sans doute avec intérêt quelques 'détails nouveaux sur ce personnage , dont la dernière mission a produit de si terribles résultats.
Il ne faudrait point juger de la physionomie du prince Menschikoff par les quelques portraits que l'on a de lui. Le prince Menschikoff n'a jamais pris In peine de poser. « Attendez, dit-il aux peintres
avides de reproduire ses traits, attendez que je sois mort. »> Il n'y a, en effet, que la mort qui puisse fixer cette nature turbulente et saccadée, aussi impatiente de toute gêne que déterminée à imposer sa volonté.
Le prince Menschikoff , arrière-petit-tils du favori de Pierre le Grand, est âgé d'environ soixantedix ans. Il a ia taille moyenne, les cheveux courts et blancs, la tête petite, le front osseux et découvert , les traits anguleux et roides , l'œil d'une vivacité extrême. Sa démarche est fière, mais par moment un peu alourdie, ce qu'on attribue à la blessure qu'il reçut en 1828 , au siège de Warna^ L'histoire de cette blessure est curieuse. C'était vers le soir ; le prince Menschikoff, alors général, ayant donné ses derniers ordres à ses troupes, se dirigeait tranquillement vers son quartier. Il s'arrêta un instant, les jambes écartées, pour prendre une prise de tabac, dit-on. Tout à coup une détonation se fit entendre. Le prince tomba ; il était grièvement blessé. Un boulet, lancé par un canon ennemi, lui avait passé entre les jambes, traçant un sillon sanglant dans la partie charnue des deux cuisses. Le prince Menschikoff fut longtemps à se rétablir. Comme on demandait à un de ses aides de camp si le général souffrait beaucoup ; « Parbleu, je crois bien, répondait-il, ce n'est pas impunément que Ton va à cheval sur un boulet!
Le prince Menschikoff est un des plus riches seigneurs de l'empire ; il compte ses âmes par milliers, et défie par la variété et l'étendue de ses domaines territoriaux les plus fastueuses opulences d'Angleterre. Mais, contrairement à ce que font la plupart des nobles russes, qui ne jouissent de leurs biens qu'en les gaspillant, il centuple chaque jour la valeur des siens. Car son économie est sans rivale; elle atteint même, si l'on en croit les mieux informés, à ces limites extrêmes où notre langue lui donne un autre nom. Une chronique particulière se plaît à raconter, à ce sujet, des faits qui nous paraîtraient étranges.
Par une habileté merveilleuse, le prince Menschikoff réussit à faire accepter chez lui comme de l'originalité ce qui chez d'autres serait traité de simplicité outrée. Du reste, dans les circonstances solennelles, son ton est grandiose. Hôte d'un des plus beaux palais de Saint-Pétersbourg, entouré d'aides de camp chamarrés d'or, de nombreux valets, il se montre vraiment le digne ministre d'un tzar.
Une répugnance que l'on explique difficilement, c'est celle dont le prince Menschikoff est possédé à l'égard des étrangers. 11 n'en reçoit aucun. J'ai entendu un jour l'un de ses familiers répondre à une personne qui lui demandait si le prince Menschikoff connaissait le ministre de France : « J'en doute;
et en tout cas, si ses salons lui sont ouverts, ce sera une bien étonnante exception. » Cette bizarrerie retombe quelquefois sur ceux qui devraient, ce semble, y être le moins exposés. Par exemple, il n'est pas rare que des Finlandais de distinction, venus tout exprès de leur pays pour jouir des audiences du prince , soient obligés de s'en retourner sans l'avoir vu. Cependant le prince Menschikoff est gouverneur général de Finlande. On raconte, il est vrai, qu'en compensation, les visiteurs ont pu, s'ils l'ont voulu, prendre le thé dans ses antichambres avec ses aides de camp et ses majordomes. Que de plaintes n'ai-je pas entendues moimême de la bouche de Finlandais ainsi éconduits !
On a voulu attribuer cette antipathie du prince pour les étrangers à cette nature profondément russe que j'ai signalée tout à l'heure. Pierre le Grand , l'auteur de sa fortune , qui avait tant de foi dans les étrangers, n'était-il donc pas Russe, lui aussi? Quoi qu'il en soit, le prince Menschikoff se produit dans la vie privée avec toutes les façons de l'antique boyard. Il est brusque, impérieux, fantastique ; son geste est souverain , et , quand la colère fait bouillonner son sang, il est terrible. Si la vie de cour et les soucis de l'intérêt n'eussent un peu assoupli ce que son humeur native a de trop rude, on prétend qu'il ferait bon marché du joug impérial et qu'il se signalerait par d'étranges
manifestations d'indépendance. Il se dédommage de la servitude officielle en frondant tous les ridicules qui l'entourent; et comme son esprit est des meilleurs, il y réussit à merveille. Aussi le prince Menschikoff a-t-il beaucoup d'ennemis.
Le prince Menschikoff a épousé un des grands noms de l'empire, une princesse Dolg'orouki, je crois; il en a eu deux enfants, un fils, une fille. Celle-ci. mariée au comte fait, sous certains rapports, contraste avec son père. Elle raffole de l'étranger: son bonheur est de trouver des prétextes pour s'échapper. Dernièrement, malade à mourir, comme le sont toutes les dames russes qui éprouvent le besoin de prendre les eaux, elle obtint un passe-port pour Baden-Baden. Ce passe-port la conduisit directement à Paris, où elle fit sa cure. A son retour à Saint-Pétersbourg", chacun s'empressait de la féliciter sur sa mine rose et florissante. ■ Oh! oui, disait le prince Menschikoff, félicitez la comtesse ; les eaux de Paris lui ont fait un excellent bien. »
Le prince Menschikoff est une de ces natures que leur flexible ambition, ou une faveur que rien ne déconcerte, rendent propres h tout. C'est d'ailleurs, comme je l'ai dit, l'homme national: il doit donc convenir plus que tout autre à Nicolas , lui qui affecte vis-cà-vis des Russes une si grande passion de leur nationalité. Aussi, ce qui est bien remar-
quâble, c'est que toutes les fois qu'il s'agit de donner à un acte ou à une fonction un caractère vraiment russe , c'est sur le prince Merischikoff que l'empereur porte son choix. Il semble même qu'à cet égard le succès personnel de son agent lui importe peu. Ce qu'il veut de lui, c'est qu'il serve de drapeau et comme de passe-port à sa volonté. Il saura bien plus tard reprendre lui-même , en sous-œuvre, un acte mal exécuté, une négociation échouée, et il sera d'autant plus fort pour le succès qu'il aura plus vivement popularisé sa première initiative aux yeux de sa nation.
Bien donc que le prince Merischikoff soit comblé d'honneurs et de dignités, bien qu'il occupe les plus hauts postes de l'empire, on ne saurait en inférer en sa faveur ni singulière aptitude, ni capacité éminente. Russe de la vieille roche, de quel autre titre a-t-il besoin pour faire valoir ce titre souverain?
Le prince Menschikoff est ministre de la marine , gouverneur général de Finlande, président du conseil de censure : trois grands postes au front desquels l'empereur Nicolas doit, en effet, avoir à cœur d'imprimer le sceau moscovite.
Voici le complément des titres et dignités du prince Menschikoff. tels qu'ils se trouvent dans l'armoriai général de Finlande : Prince de l'empire, aide de camp général, amiral, membre du
conseil de l'empire, chef de l'ancien régiment d'Ingrie, chef de l'état-major de la marine, commandant les troupes cantonnées en Finlande, chevalier de l'ordre impérial de Saint-André avec les insignes en diamants , de l'ordre de Saint-Alexandre Newsky également en diamants , de Saint- Wlaclimir de la première classe , de Sainte-Anne de la première classe en diamants , de Saint-Georges de la troisième classe, et de Saint-Stanislas de la première classe , des ordres prussiens de F Aigle- Noir, de l'Aigle-Rouge de la première classe en diamants, et de l'ordre pour le mérite, de l'ordre impérial d'Autriche de Saint-Léopolcl de la première classe , de l'ordre suédois des Séraphins , commandeur grand'croix de l'ordre de l'Épée de la première classe, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis de France , de celui de Saint-Huhert de Bavière , de l'ordre royal grec du Saint-Sauveur de la première classe, grand-croix des ordres de Saint-Maurice et de Saint-Lazare de Sardaigne , chevalier de l'ordre du Lion de Bâcle de la première classe, et de l'ordre militaire de Hesse-Cassel : portant l'épée d'or avec cette inscription : Pour bravoure , ainsi que les médailles frappées à l'occasion des campagnes de 1812 et 1814, et de celles de Perse et de Turquie.
J'ai dit plus haut que le prince Menschikoff est homme d'esprit; il l'est en effet, et à un degré peu
commun. Il jouit si pleinement dans l'empire du monopole des bons mots, que si quelque autre sujet du tzar s'avise d'en trouver un, la première idée qui vienne au monde, c'est qu'il l'a volé au prince. De la sorte il s'est attribué peut-être bon nombre d'enfants adoptifs. Quoi qu'il en soit, le prince Menschikoff amuse la cour et la ville ; et c'est à qui s'empresse, quand il arrive dans un salon, de se suspendre à ses lèvres malicieuses. Je citerai quelques traits de ses célèbres facéties.
Le point de mire favori du prince Menschikoff, ce sont les ministres de l'empereur ; pas un qui lui échappe. Mais alors son esprit, qui dans les rapports habituels de salon est vraiment plein de charme , change de caractère ; ce n'est plus la gracieuse pointe qui pique innocemment , c'est l'aiguillon de la guêpe.
Ministre des voies de communication, le comte Kleimichel joint, dit-on, à ses talents administratifs, une sorte de faculté qui le rend propre â une foule de choses. C'est un dévouement hors ligne; ce qu'on appelle une âme damnée. Quelle proie pour notre prince !
Un soir il arrive à la cour l'air préoccupé , lugubre. Tout le monde en est frappé.
Les dames l'entourent.
« Qu'avez-vous donc aujourd'hui, prince? vous paraissez bien singulier !
— Oh! laissez-moi, un rêve, un mauvais rêve.
— Un rêve! vous allez nous conter cela.
— Impossible.
— Vous plaisantez: allons, petit prince, exécutez-vous. »
Et Menschikoff poussant un gros soupir :
« J'étais, dit-il, à travailler dans mon cabinet. Tout à coup, on frappe à ma porte. « Entrez!... » C'était le diable.... « Que cherches-tu? lui demandai-je un peu ému. — Je cherche le ministre des eaux de l'empire. — Est-ce le ministre des eaux douces ou le ministre des eaux salées? — Le ministre des eaux douces. — En ce cas, va-t'en chez Kleimichel, je suis ministre de la marine.
■ Le diable s'en alla chez Kleimichel. En le voyant entrer, celui-ci, vous le comprenez, fut un peu plus ému que moi. ■ Que cherches-tu? lui demanda-t-il en tremblant. — Je cherche le ministre des eaux douces de l'empire. — C'est moi ; que me veux-tu? — Je veux ton âme. — Imbécile! tu sais bien que je n'ai pas d'âme ; je n'ai qu'un dévouement sans bornes. »
Après Kleimichel, l'ancien ministre de la guerre, Alexandre Tschernicheff, était celui sur lequel s'exerçait le plus volontiers la verve mordante de notre prince. 11 faut dire aussi que Tschernicheff y prêtait souvent le flanc, sinon lui, du moins sa femme.
La princesse Tschernieheff se plaisait à vanter, en toute occasion, les exploits militaires de son mari: elle ne manquait jamais, par exemple, de rappeler certaine petite ville d'Allemagne ; où il entra le premier pendant la campagne de 1814. On jour que, dans un salon où se trouvait le prince Menscliikoff, la princesse se livrait à ses récits habituels : « Mon Dieu, fit-elle en ayant Pair d'en avoir oublié le nom, quelle est donc la ville qu'a prise Alexandre ? — Babylone ! madame , » dit Menscliikoff.
Mais de tous les bons mots du prince . voici le meilleur. Le comte Kisseieff, ex-ministre des domaines, et comme tel chargé d'administrer les villages de la couronne, avait, à tort ou à raison, la réputation d'avoir compromis l'existence de quelques-uns de ces derniers. C'était au moment où le prince Woronzoff , fatigué de son gouvernement du Caucase, manifestait à l'empereur l'intention de demander sa retraite. L'empereur était fort inquiet de cette nouvelle.
» Quel malheur! dit-il au prince Menscliikoff ; voilà Woronzoff qui veut se retirer, et cela quand la guerre touche à sa fin et qu'il n'y a plus que quelques villages à détruire. Je ne sais qui envoyer à sa place. .
— Il me semble pourtant, répliqua le prince , que Votre Majesté ne devrait pas être ernbar-
rassée ; elle a sous la main juste l'homme qu'il lui faut.
— Lequel ?
— Kisseleff.
— Kisseleff !
— Certainement. Votre Majesté prétend qu'il n'y a plus que quelques villages à détruire; or, qui en a plus détruit que Kisseleff? »
Ainsi donc, on le voit, le prince Menschikoff est vraiment un homme d'esprit. Cela fait contraste, ce semble, avec le caractère que nous lui connaissons et la mission dont il est fatalement investi. Cependant, si nous nous rappelons les faits par lesquels cette mission se manifeste , nous y trouverons peut-être plus d'harmonie qu'on ne le croirait, au premier abord, avec cette humeur caustique et amère qui forme l'élément dominant de l'esprit du prince Menschikoff. Trancher dans le vif, brutaliser hommes et choses, et, comme on dit vulgairement , casser les vitres , n'est-ce pas ce qui distingue toute intervention où il met la main? Or, en cela , certainement , un esprit du genre de celai du prince Menschikoff est d'un merveilleux secours ; il peut servir d'instrument à la volonté russe même la plus nettement caractérisée.
Reviendrai-je sur l'ambassade du prince Menschikoff à Constantin ople? Ce que je viens de dire de cet important personnage ne nous en explique-
t-il pas bien tout le mystère? Avec de tels éléments d'initiation, nous fussions-nous étonnés de ces procédés insolites que l'envoyé du tzar s'est plu à déployer vis-à-vis du sultan? Quand on représente un parti aussi vivement que le prince Menschikoff représente le parti russe , on en porte instinctivement en soi toutes les allures. Or, le parti russe se met-il en avant , n'attendez de lui ni cette tempérance de paroles, ni cette aménité de formes, ni cette modération de caractère qui distinguent le diplomate européen. Ce parti est de sa nature inculte et rude; il ne négocie pas, il brusque. Volontiers s'armerait-il du knout.
La Porte n'a point plié sous ses exigences ; le prince Menschikoff a du se retirer. Mais quel éclat dans cette retraite ! On n'a pas assez mesuré la portée de cet acte significatif. Les esprits sont restés en suspens , quand la situation était des plus nettes. Sait-on comment, surtout depuis que le vieux parti national a prévalu, la Russie apprécie sa prépondérance en Orient? À ses yeux le sultan n'est point un souverain ordinaire , c'est un vassal. « Avec le sultan, dit-on dédaigneusement à Saint-Pétersbourg , on ne négocie pas , on commande. »
Et c'est là ce que le prince Menschikoff est venu taire à Constantinople ; il est venu donner des ordres au sultan. Le sultan s'est permis de résister, le
prince est allé chercher main -forte. Il s'agit bien de conventions écrites, de parole jurée, de droits reconnus ! Qu'importe tout cela? Qu'importent l'équilibre européen , et les protestations des peuples, et les démonstrations des puissances ? C'est un rebelle à punir ; la Russie ira jusqu'au bout.
Singulier raisonnement sans doute, moralité plus singulière encore! Mais, enfin, la Russie se rit des protocoles : elle ne cède qu'à la force.
Caractère de la vie sociale dans les cités russes. — Nécessité des relations.— Point de vie publique.— Hospitalité des Russes. — Leur manie d'ostentation. — Le général et sa cave. — Ce que valent les protestations d'amitié des Russes. — Barbarie intime. — Les dames russes. — Les théâtres et la censure. — Inepties ridicules. — La spéculation du jeu.
Ce qui frappe tout d'abord l'étranger qui passe quelque temps dans une ville de Russie , c'est l'absence complète de vie publique. On n'y trouve point, comme chez nous, de ces assemblées, de ces bals où la foule se porte , et où il est permis de saisir le caractère national dans la libre naïveté de ses épanchements. En Russie, tout plie sous la loi de l'étiquette ; personne n'ose y faire un pas sans être couvert d'un uniforme.
Malheur donc à l'étranger qui arriverait à Saint- Pétersbourg ou à Moscou sans lettres de recommandation ! Il serait réduit à languir dans sa solitude , ou bien, remorqué par un mauvais drosky, à promener son ennui à travers des rues désertes , ou
parmi des monuments curieux , sans doute , mais qui , après tout , ont bientôt épuisé la curiosité ou l'admiration.
Pour vivre, je ne dirai pas agréablement, mais d'une façon tant soit peu tolérable , dans une ville de Russie , il faut donc, de toute nécessité, y avoir des connaissances. Cela se fait facilement; il suffit d'une seule famille qui vous accueille pour que vous en voyiez cent autres vous tendre les bras. Laissez-vous aller ensuite, les invitations tomberont sur vous comme une pluie d'orage.
Ce n'est pas qu'en matière d'bospitalité les Russes d'aujourd'hui puissent être comparés le moins du monde à leurs ancêtres. Si l'on voit encore quelque boyard tenir maison ouverte et se réjouir de la fidélité de ses hôtes, c'est l'exception. Les plus magnifiques donnent à dîner à jour fixe. J'ai connu un jeune seigneur qui mangeait ainsi chaque lundi une partie de sa fortune. Il m'est arrivé , une fois, chez lui, dem'asseoir au potage avec huit convives, et de me lever pour le café avec quarante. Il va sans dire que ces cas sont prévus , et qu'au besoin les cuisiniers de l'amphytrion sauraient faire un tour de force.
Du reste , même dans ces extra grandioses , il faut bien se garder de voir les instincts généreux et désintéressés de l'antique hospitalité moscovite : c'est la plupart du temps de la spéculation pure.
On fait ainsi parler de soi, on se crée des patrons et Ton arrive.
La manie de l'ostentation est tellement naturelle aux Russes , qu'on la retrouve même chez ceux qui répugnent le plus à en faire les frais. Soyez présenté à un Russe, il vous comblera de politesse, il vous serrera la main avec effusion, vous embrassera même ; il ne manquera pas surtout de vous dire qu'il compte sur vos assiduités , et que le plus grand plaisir que vous puissiez lui faire sera de considérer sa maison comme votre maison, sa table comme votre table. Que de fois, pendant mon premier séjour en Russie, ne me suis-je pas laissé prendre à ces prévenances! Plus tard, je fus moins naïf.
Un jour que l'on m'avait introduit chez le général X***, je fus entouré par lui des gracieusetés les plus flatteuses. On eût dit, à la manière dont il me traitait , que ma rencontre réalisait pour lui le plus beau rêve de sa vie. Il me conduisait à travers ses salons , me présentait à sa société , et à chaque chose qu'il me mettait devant les yeux, il semblait me dire : Ceci est à vous! Le même jour il me retint à dîner.
A table les compliments redoublèrent ; au bout d'une demi-heure , le général russe en était avec moi à un degré d'intimité que ne produirait pas en France une fréquentation de longues années. Il me dit que, puisque j'avais l'intention de prolonger
mon séjour dans son pays, il n'entendait pas que j'acceptasse d'autre hospitalité que la sienne , qu'il voulait m'avoir au moins quatre fois par semaine à sa table; et pour mieux. sceller, sans doute, la sincérité de ses déclarations, il ajouta qu'il avait une cave parfaite et qu'il s'engageait à me faire goûter successivement chacun de ses vins, afin que je pusse fixer mon choix sur celui qu'il me conviendrait de prendre pour mon ordinaire.
Ce dernier engagement me paraissait singulièrement hasardé. Je résolus de ne pas l'oublier. Au second dîner, le général s'exécuta; au troisième , il se fit tirer un peu l'oreille; au quatrième, il ne fut plus question de rien. Je le ramenai brusquement à sa promesse.
« Eh bien, général, lui dis-je en souriant, je croyais votre cave beaucoup plus riche.
— Oh! pardon, pardon! »
Et une bouteille de fin Bordeaux parut sur la table.
Mais on comprend qu'il eût été fort incommode de renouveler à chaque dîner la même comédie. Je laissai l'amiral tranquille , et je me contentai désormais, comme ses autres convives , du kwass, de la bière et du Xérès alcoolisé qui figurent essentiellement à tout banquet moscovite.
J'appris plus tard que ce général, qui jouait si maladroitement à l'homme civilisé , rossait ses sol-
dats à outrance, rançonnait ses employés et volait le gouvernement. En revanche, il était à l'église d'une prodigalité de génuflexions sans égale, et ne parlait que chapeau bas et les yeux baissés de Sa Majesté l'empereur Nicolas, de son altesse impériale le grand-duc Constantin et de son altesse le prince Menschikoff.
Si l'on veut vivre heureux en Russie, si l'on veut y vivre du moins à l'abri des déceptions, il faut éviter de prendre au sérieux les protestations dont on vous y entoure; c'est une monnaie dont les Russes sont beaucoup trop prodigues pour qu'elle soit de bon aloi. D'ailleurs, quand on prête un certain prix à une politesse, il est naturel qu'on y réponde. Or, c'est là l'écueil : malheur à vous si vous êtes trop poli avec un Russe! Esclave lui* même, malgré toutes ses élégances, il ne comprendra rien à vos sentiments, ou plutôt il les prendra pour de la servitude , et il vous traitera en conséquence. Voulez-vous être respecté d'un Russe? soyez froid , arrogant même ; il vous croira un homme supérieur. C'est triste à dire, mais c'est vrai.
Nous jugeons les Russes très- faussement en France. Parce que nous les voyons dans nos salons s'associer à nos mœurs, à nos idées, à nos délicatesses , nous les croyons à notre niveau. Il n'en est rien. Suivez-les dans leur pays , pénétrez dans leur
sanctuaire domestique, vi\ez de leur vie, je vous délie , eussiez-vous l'esprit le moins susceptible , d'y résister plus d'un mois. Vous sentirez d'abord un malaise indéfinissable , une gène sourde ; puis viendront les froissements, les déboires; enfin le jour se fera, et vous vous arracherez violemment aux séductions de ces grands seigneurs parfumés n leur jetant à la face cet arrêt terrible ; Vous êtes des barbares !
J'ai trop vécu avec les Russes, j'ai trop subi leur contact pour n'avoir pas acquis le droit de les juger. Eh bien, telle est l'impression qu'ils m'ont laissée. Un noble finlandais me disait un jour : « Voilà trente ans que je suis en Russie , et je n'y compte pas un seul ami. »» En effet le titre d'ami est un titre ignoré chez les Russes ; il n'existe même pas dans leur langue; on ne s'y sert que du mot connaissance, gnakome. Quand vous voyez un étranger s'obstiner à rester sur le sol moscovite, soyez assuré qu'il y est enchaîné par l'intérêt. Une fois sa fortune faite, il a hâte de fuir vers d'autres deux.
Cependant ce serait être injuste que d'exiger que cette appréciation fût acceptée comme absolue et sans appel. En Russie comme ailleurs, il y a des exceptions, de nobles exceptions ; j'en ai renconlré moi-même dont le souvenir m'est cher; et si je ne m'étais imposé pour règle de n'afficher aucune in-
dividualité, je pourrais citer ici des noms dont s'honoreraient les cercles les mieux civilisés. Mais l'éclat de l'exception n'assombrit-il pas encore plus la règle?
Un excellent moyen de ne pas éprouver de désenchantement avec les Russes , c'est de fuir leur intimité et de ne les voir que dans leurs salons. C'est là qu'ils trônent et qu'ils sont maîtres. Dans un salon, en effet, tout est à l'apparence. Ceux qui y réussissent le mieux sont les meilleurs comédiens. A vous la palme, si vous saluez avec grâce, si vous dansez avec élégance, si vous faites scintiller de temps en temps quelque fine repartie ou quelque saillie spirituelle. Les Russes excellent à ce jeu; ne leur en demandez pas davantage. Cependant, on trouve aussi chez eux des qualités plus complètes. Mais ici j'ai surtout à plaider la cause des dames.
Les dames russes sont incomparablement supérieures à leurs maris. Instruites , pour la plupart, elles savent assaisonner leur instruction d'une grâce infinie. Je ne connais pas de plaisir plus séduisant que de rester suspendu aux lèvres d'une belle princesse moscovite racontant ses lointains voyages, ouïes fêtes de la cour, ou les péripéties de sa villégiature. C'est un éblouissement de mots exquis, d'observations délicates, de rapprochements inattendus, mais pleins de justesse.
Et puis , quel joyeux entrain , quel charmant laisser - aller ! S'il y a en Russie quelque intelligence de la civilisation , c'est certainement chez les femmes.
Les dames russes parlent notre langue avec une irréprochable pureté ; elles lui prêtent même une nouvelle originalité par un certain chant mélodieux qui n'appartient qu'à elles, et par des jets spontanés de locutions exotiques dont elles remaillent à plaisir. De notre littérature elles se montrent aussi très-friandes. Certains boyards s'en tiennent encore à Pigault Lebrun et à Paul de Kock. Ce sont là, en fait de littérature française, leurs colonnes d'Hercule. Les dames russes ont depuis longtemps franchi cette limite; tous nos auteurs leur sont connus. Elles poussent même leur culte beaucoup trop loin, et l'on pourrait leur reprocher de faire les honneurs de leur boudoir à des noms que nos critiques n'ont jamais rencontrés sous leur plume, et que nous nous soucions fort peu de connaître ,
C'est aussi le privilège des dames russes de tenir le sceptre des fêtes et des spectacles dont le monde des salons de Saint-Pétersbourg et de Moscou est si avide. Rien n'égale le luxe qui se déploie en pareilles circonstances. J'ai assisté à des comédies domestiques et à des scènes de tableaux vivants qui eussent fait envie à nos or-
donnateurs les plus intelligents et les plus prodigues. Plût à Dieu que les dames russes fussent également appelées à fixer le répertoire des théâtres impériaux! on n'y verrait pas sans doute toutes ces anomalies, tous ces contre-sens qui distinguent les choix du général qui est en possession de les administrer. Il serait difficile de se faire une idée des pièces qui figurent, par exemple, au théâtre Michel de Saint-Pétersbourg. Si quelque drame, si quelque vaudeville surgit à Paris vivement empreint de couleur locale, et par conséquent exclusivement intelligible aux Parisiens, vite on s'en empare. Le public n'y comprend rien, mais qu'importe? le directeur qui arrive de Paris les comprend, lui. Qui donc oserait critiquer son choix? Si les dames russes avaient voix au conseil, acteurs et actrices ne seraient pas jetés probablement, comme cela se fait chaque jour, hors de leur rôle naturel. N'ai-je pas vu madame Plessy transformée en Agnès? Cela touche à la parodie. Il faut dire aussi qu'au théâtre, comme partout ailleurs, la censure, la censure. russe est souveraine. 11 faut bien en passer par ses mutilations. Heureux seulement le directeur, quand il réussit à sauver sa propre responsabilité des inepties qu'on lui impose! Il y aurait long à dire sur ce chapitre. Imagineraiton qu'à Saint-Pétersbourg les quatre premiers actes d'Hernani sont défendus? on n'y joue que le
LA SOCIÉTÉ. ihi
cinquième. Figurez-vous donc les spectateurs tombant tout à coup au milieu de ce cinquième acte si émouvant , si dramatique , et les acteurs obligés de se mettre ex abrvpto au niveau de tant de passions, de tant de délire. Singulière logique de la censure russe, qui invite à violer ses arrêts par l'acte même qu'elle emploie pour les signifier! À moins qu'il ne s'agisse d'un parterre stupide, n'est-il pas évident, en effet, que, pour échapper à l'énigme du cinquième acte qu'on lui permet , il lira les quatre premiers actes qu'on lui défend? Connaissez-vous un opéra d'Auber du titre de Fenella"! Non. Eh bien ! c'est la Muette de Portlci....
Ce qui ajoute à l'estime qu'inspirent les dames russes, c'est qu'elles donnent de l'intérêt et de la variété à une vie qui, sans elles, serait de la plus désagréable monotonie. De quoi peut-on causer dans un salon russe? Question difficile. De science? c'est bien ennuyeux; d'art? c'est bien spécial; de politique? ô horreur! de littérature? mais les allusions! Aussi les hommes abdiquent. Les dames seules ne perdent pas courage et relèvent le gant. Avec quelle habileté elles fécondent leur étroit répertoire, et comme de rien elles parviennent à faire quelque chose ! Disons aussi que , même sur les sujets les plus scabreux , elles peuvent se permettre des hardiesses qui rarement seraient excusées dans l'autre sexe.
Cependant, malgré tout leur bon vouloir, les salons vraiment intéressants qu'elles réussissent à former sont bien clair-semés à Saint-Pétersbourg et à Moscou. En dépit d'elles, le jeu l'emporte. Oui, dans presque toutes les maisons des deux capitales, et à plus forte raison dans celles des villes de province, on joue, on joue frénétiquement. A peine êtes-vous arrivé dans un salon et avez-vous pris la tasse de thé obligée , que déjà votre place est marquée à une table de whist ou de préférence. Bon gré mal gré il faut vous y asseoir. Je connaisdes Russes qui, sur. un refus, vous traiteraient de révolutionnaire. En Russie, qui ne joue pas, conspire.
Le jeu est, d'ailleurs, pour plus d'un grand seigneur qui reçoit, une excellente spéculation. Voici comment. 11 est d'usage, en Russie, de ne jamais faire plus d'un tour avec le même jeu de cartes. A chaque tour qui commence , on en prend un nouveau, et en le recevant des mains du domestique chargé de ce soin , on lui remet le prix du précédent, c'est-à-dire, d'après le taux généralement fixé, un rouble (4 fr.). Cet argent est déposé dans un tronc, pour être distribué à la livrée. Mais si cette distribution a réellement lieu dans les maisons qui reçoivent peu, il n'en est pas ainsi dans celles où les tables de jeu sont nombreuses. En pareil cas , le maître prélève d'abord une part qu'il s'at-
tribue. Supposez donc, comme cela arrive assez ordinairement à Saint-Pétersbourg, une "maison où il y ait vingt , vingt-cinq et jusqu'à trente tables de jeu, et où, depuis le début de la soirée jusqu'au souper, il se fasse à chaque table cinq ou six tours ou plus encore, vous arriverez facilement, pour le produit des cartes, à une somme de cent vingtcinq à cent cinquante roubles, c'est-à-dire de cinq à six cents francs. On comprend , maintenant, pourquoi certains seigneurs russes, d'une fortune même problématique, renouvellent si souvent leurs soirées !
Fêtes populaires en Russie. — Bénédiction des eaux de la Néwa, —Procession de saint Alexandre Newsky.— Présence de l'empereur. — Sentiments du peuple. — Carnaval. — Pâques. — Grand bal du palais d'hiver. — Tristesse des fêtes de Russie. — Le principe de la joie manque. — Bals masqués et soirées seigneuriales.
J'ai dit plus haut que ce que nous appelons vie publique est tout à fait inconnu dans les villes de Russie. De là vient, comme le fait observer justement M. de Custines , que l'on n'y rencontre jamais de foule. Cependant, il est certaines époques de l'année où ces villes s'épanouissent aux solennités populaires les plus pompeuses. Alors, le mouvement y succède au calme, le bruit au silence; les ruesr
ibi LA SOCIETE.
ordinairement si désertes, se couvrent de masses tumultueuses; toutes les têtes sont prises de vertige.
Parmi ces solennités, il faut citer d'abord celles de la religion. Quoi de plus imposant que la bénédiction des eaux de la Néwa, au jour de l'Epiphanie? Un magnifique temple de forme octogone s'élève sur la surface du fleuve, en face du palais d'hiver. Au centre de ce temple, une .large ouverture pratiquée dans la glace laisse apercevoir l'eau. Le canon donne le signal. On voit alors sortir du palais une longue procession , composée de l'archevêque et de son clergé, des hauts dignitaires de la cour, des pages, des officiers de la garde, et suivie par l'empereur entouré des membres de sa famille. Tout le monde est en grand uniforme et tète nue. Tandis que la procession se dirige vers le temple, la foule s'épand en désordre sur ses ailes, et couvre bientôt les rives de la Néwa et la Néwa ellemême à perte de vue. Il est heureux qu'à cette époque la glace du fleuve ait cinq ou six pieds d'épaisseur. La cérémonie commence. Un silence solennel permet d'entendre les prières de l'archevêque et les mélodieux répons des chantres de la cour. Enfin , le prélat prend la croix et la plonge dans l'eau qui bouillonne à ses pieds. Alors le canon gronde de nouveau. L'empereur goûte l'eau consacrée dans une coupe d'or qu'il reçoit des mains du clergé ; après quoi la procession reprend
en silence le chemin du palais. Dès ce moment le peuple a le champ libre ; il se précipite avec frénésie vers le temple , portant des cruches pour les remplir de l'eau sanctifiée. C'est une lutte , une cohue, un pêle-mêle qu'on ne saurait décrire. Quelques individus, transportés d'une ferveur plus vive, vont jusqu'à se plonger dans le fleuve; des mères y baignent aussi leurs enfants. On verra plus tard jusqu'à quel point le peuple russe pousse le fanatisme et le ridicule de ses superstitions.
Une autre fête religieuse qui met aussi la foule en émoi , c'est la fête de saint Alexandre Newsky à Saint-Pétersbourg. Tout le clergé de la ville se rend processionnellement de l'église de Kasan au monastère du saint, qui en est éloigné de près d'une lieue, sur une chaussée en bois construite tout exprès pour la circonstance. L'empereur suit la procession, comme au jour de l'Épiphanie , et avec lui naturellement toute la troupe des courtisans et des grands officiers de la couronne. C'est un superbe coup d'œil. Le peuple , de son côté , longe le cortège , murmurant des prières et faisant force signes de croix. Mais, au milieu de ces marques de dévotion , ce qui le préoccupe le plus , ce n'est ni le saint ni ses ministres , c'est l'empereur. Gossoudarï gossovdarl entend-on crier de toutes parts. Qu'est-ce donc qu'un saint, même un saint Alexan-
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dre Newsky , aux yeux du peuple russe , comparativement à son autocrate ?
Je ne parlerai pas des fêtes de Pâques ; assez d'auteurs les ont décrites. Mais je rappellerai celles du carnaval, cette quinzaine de délire où les Moscovites préludent à un jeûne excessif par les orgies les plus désordonnées. Je rappellerai aussi les deux grandes revues annuelles de la garde impériale, le plus magnifique spectacle militaire que l'on puisse voir et le plus tumultueusement fréquenté. Je rappellerai, enfin, ce bal étrange du premier de l'an, où les salons du palais d'hiver restent ouverts à qui veut y entrer , et où le tzar se tait l'hôte de tout son empire. Il y a certainement dans toutes ces solennités une expansion populaire très-prononcée, et l'étranger y trouve matière à plus d'une curieuse observation.
Pour moi, je l'avoue, l'impression qu'elles m'ont laissée a toujours été triste. Ce qui fait le charme des fêtes religieuses , c'est l'élan pieux des âmes , l'enthousiasme dans une adoration commune. Rien de pareil n'existe en Russie. Vous voyez là un peuple-machine se tordant le corps et les bras à faire des génuflexions, des prosternations, des signes de croix; mais aucun principe n'existe en lui qui spiritualise cette gymnastique extérieure. Quant aux divertissements profanes, la joie qu'ils lui donnent n'est pas plus sincère. Il semble, il est
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vrai, sortir de lui-même, mais c'est à la façon du nègre qui brise un instant ses fers ; il tremble d'une liberté qu'il sent déjà lui échapper. D'ailleurs , le peuple russe ne jouit pleinement de ces félicités d'occasion que lorsqu'il a noyé dans l'eau-de-vie jusqu'au dernier vestige du sentiment humain qui l'anime. Mais alors de quel nom qualifier l'exaltation qu'il manifeste?
Après ces fêtes ou cérémonies, auxquelles le peuple est convié en masse, viennent d'autres divertissements d'un intérêt aussi général, mais exclusivement réservé à un public d'élite. De ce nombre sont les spectacles dont j'ai déjà parlé, et parmi eux surtout le Grand-Opéra de Saint-Pétersbourg , où le gouvernement de l'empereur dépense des sommes exorbitantes. Nos plus splendides représentations paraîtraient bien pales en face d'un spectacle-gala présidé par l'autocrate. Il faut ajouter aux plaisirs du théâtre les bals masqués de la saison d'hiver. Ces bals ont lieu à Saint- Pétersbourg , dans la salle de l'Opéra et dans celle de l'assemblée de la noblesse. L'empereur s'y montre très-assidu , et on l'y traite en simple mortel. Mais, malgré un concours aussi éclatant , ces réunions sont froides et guindées; pour se voiler sous Y incognito, l'étiquette n'en étreint pas moins tous les cœurs.
Il en est de même des soirées d'apparat que les
grands seigneurs se donnent entre eux. On devrait relire les contes des Mille et une Nuits pour se faire une idée du luxe qu'ils y déploient. C'est partout une incroyable profusion de bougies et de fleurs, de fleurs écloses dans des serres à des prix fabuleux. Qui pourrait estimer aussi ce que coûtent les buffets avec leurs rafraîchissements délicats, leurs mets savoureux , leurs urnes de Champagne à vingt francs la bouteille? Mais, ce qui, dans ces soirées, étonne le plus l'étranger qui y est invité , c'est la multitude des laquais en livrée. Il est des maisons où on en compte jusqu'à trois et quatre cents. Telles sont, en effet, les mœurs des seigneurs russes. Ils ne peuvent vivre sans être entourés d'un nombre de domestiques inconnu dans les autres pays; ce qui ne les empêche pas, disons-le, d'être les gens les plus mal servis du monde. Il est vrai que ces domestiques ne sont guère à charge à leur bourse : serfs pour la plupart, ou ils ne reçoivent rien, ou du moins peu de chose. Dans les réceptions solennelles, les seigneurs russes ont à leur disposition une livrée extraordinaire qu'ils peuvent multiplier à leur gré. Cette livrée se recrute parmi ceux de leurs serfs auxquels ils ont permis d'abandonner leurs terres pour s'établir dans les villes qu'ils habitent. Quel que soit le métier ou la profession que ces derniers exercent , ils n'en sont pas moins à la merci de leur maître et tenus de répondre à
son appel; c'est l'intendant ou le staroste (ancien) qni est chargé de ce soin. Au jour fixé, tous ces laquais d'occasion tirent de leur sac l'habit galonné qu'ils ont toujours en réserve, et accourent à i'envi pour orner de leur présence la soirée seigneuriale. Le lendemain de cette soirée, en visitant les magasins de la ville , vous n'êtes pas peu surpris de voir mesurer les étoffes que vous achetez ou ficeler vos paquets par les mêmes mains qui, la veille , vous versaient le thé ou vous présentaient des sorbets. Ainsi en est-il de tout en Russie : parade éphémère, éclat trompeur ! Et voilà pourquoi, même au milieu des merveilles qu'on y sème sur vos pas , vous vous sentez mal à l'aise et triste ; quelle pire joie que celle d'une société qui se fait violence et se galvanise ?
ni.
Les employés russes. — Leur caractère. — Leur vénalité. — La passion du vol tient chez les Russes au caractère national. — Elle tient aussi au despotisme du gouvernement. — La pipe et le soldat russe. — L'expropriation de par l'empereur Nicolas. — Corruption de la justice. — La police, les voleurs et les volés.
Il est dans les villes de Russie une certaine classe d'hommes que vous rencontrez partout, et qui, à la moindre démarche officielle que vous ayez à en-
treprendre, s'abattent sur votre tête comme une nuée de vautours. Ces hommes sont les employés tschinovniks. Véritables amphibies , tenant d'un côté au peuple d'où ils sortent, de l'autre à la noblesse où ils commencent à entrer, ils représentent ces deux ordres dans ce qu'ils peuvent avoir de vicieux et de plus dégradé. Pleins de grossièreté et d'ignorance , ils n'en affectent pas moins un orgueil superbe, une morgue insultante. Une fois couverts de leur uniforme vert ou bleu, ils se croient dignes de tout respect ; et ils n'auraient pas de mots assez injurieux à déverser sur vous, si dans le corridor ou dans l'antichambre d'un département ministériel vous oubliiez de saluer leurs boutons armoriés ou leur casquette numérotée.
Mais, de tous les vices qui caractérisent l'employé russe, le plus profond, le plus radical, c'est la vénalité. Et ici, c'est en vain peut-être que l'on tenterait de trouver une exception. Depuis le plus haut jusqu'au plus bas degré de l'échelle administrative, le vol étale son audace.. Tel haut fonctionnaire, qui a cent mille roubles d'appointements, se fait deux millions ; tel autre , auquel on donne Je salaire d'un laquais , roule voiture. L'empereur Alexandre disait : « Si mes employés pouvaient me voler mes dents pendant mon sommeil sans me réveiller, ils n'hésiteraient pas. » Aussi avait-il
renoncé à guérir le mal. De son côté, au contraire, l'empereur Nicolas poursuit à outrance les malversateurs; il fait de terribles exemples. Mais à quoi bon? La masse lui échappe, l'effet qu'il veut produire est nul. Quand un général est fait soldat, un amiral matelot : « Les sots, dit-on, qui se sont laissé prendre ! »
« La corruption administrative en Russie, dit. un écrivain qui l'a habitée pendant longtemps et qui en a apprécié les mœurs avec une remarquable sagacité, n'est un secret pour personne en Europe. L'immoralité des fonctionnaires russes dans leur conduite officielle est devenue partout proverbiale. Néanmoins , on ne se figure pas à quelle profondeur le mal est descendu, et à quel degré il a perverti les mœurs. L'étranger qui entreprendrait de le révéler ne serait pas cru, s'il parlait en son nom et n'avait les aveux authentiques du pouvoir et les franches confessions de la nation elle-même. Mais sur ce point les documents abondent. L'autorité, si discrète d'habitude , s'est trahie dans ces dernières années par des éclats de colère extrême, qui ont mis le public dans de singulières confidences. Ici, c'est un jugement suprême , une sentence autocratique , qui dégrade et condamne aux présides glacées de la Sibérie des généraux convaincus d'avoir laissé périr dans le dénûment des colonnes expéditionnaires pour l'entretien desquelles des allocations H7 k
surabondantes leur avaient été accordées [affaire du général Trichatné , 1849); là, c'est une condamnation des tribunaux supérieurs qui frappe un général décoré de plusieurs ordres , pour avoir retenu clans ses mains les fonds destinés à l'ouverture d'une chaussée, dont à peine un simulacre avait été exécuté (affaire Devîmes). Plus haut, clans les régions de la cour , de tristes lumières éclatent à la suite d'un procès intenté par des étrangers obstinés dans leurs désirs de justice; et un grand personnage, un vieux confident du monarque, est contraint de quitter ses fonctions sous le poids des inculpations les plus accablantes. Hier encore, le Journal de Saint-Pétersbourg , journal officiel, mettait l'Europe dans le secret d'une friponnerie de haute école , dont les détails sont singulièrement caractéristiques (affaire Politovsky , avril 1853). A Saint-Pétersbourg, il n'était question, depuis douze ou quinze ans, que des fêtes brillantes et des fins dîners du directeur général de la caisse des Invalides. Ce fonctionnaire n'avait pas autrement d'illustration ; mais une splendide hospitalité suffit en Russie pour obtenir droit de cité dans l'aristocratie. Notre directeur général voyait donc le meilleur monde. Comme agent comptable, il avait des comptes à rendre ; mais qui aurait osé se montrer exigeant avec un homme entouré de la plus haute considération et dont le ressentiment pouvait être
dangereux? D'ailleurs, il ne voyait ses inspecteurs qu'à table, et c'est entre la poire et le fromage qu'on procédait à l'apuration des écritures. Il y avait de bonnes raisons pour que les inspecteurs y vissent double. Aussi pas de déficit aperçu. Les choses allaient donc bien. Elles allèrent ainsi quatorze ans ; mais un jour le directeur général , à bout d'expédients, se laissa subitement mourir. Tl fallut examiner sa gestion ; et, cette fois, le défunt n'était plus là avec ses bons dîners : on vit clair dans ses chiffres. Un épouvantable vide apparut. Ce dut être une plaisante scène de comédie que celle de ces bons inspecteurs découvrant à jeun les vices d'une comptabilité dont, après boire, ils avaient toujours trouvé la balance exacte.
« La littérature n'offre pas de moins curieux renseignements sur ce point. Bien que généralement asservie à l'imitation étrangère et surveillée par une censure prompte à s'effaroucher, elle arrive souvent à la vérité dans ses tableaux de mœurs. Quand un défaut est constitutif, en quelque sorte , et saillant jusqu'à la difformité, quel peintre, si courtisan qu'il soit, oserait le dissimuler complètement! Certes, les Russes ont un grand amour-propre national et les plus intrépides dispositions à se flatter ; mais l'intensité de certains vices sociaux est telle chez eux, qu'ils n'ont pas essayé de les voiler; quelques-uns même, mieux inspirés dans leur pa-
triotisme, se sont faits les dénonciateurs de leur pays auprès de lui-même et l'ont livré sur la scène théâtrale à sa propre sentence. Au nombre de ces esprits généreux, et le premier dans l'ordre du mérite , est le satirique Gogol, que la mort a ravi naguère à l'admiration et à l'attente de ses compatriotes. Cet écrivain, dont la France ne connaît jusqu'ici que quelques Nouvelles, était un moraliste de l'école de Balzac , artiste moins minutieux que lui dans la forme, mais contemplateur aussi pénétrant et peintre non moins hardi. Personne n'a mieux compris son pays , n'a mieux vu ses vices et ne les a peints avec plus de franchise et d'énergie. Or, de ces vices, le plus général et le plus odieux à ses yeux, celui qu'il poursuit avec le plus de persistance et d'ardeur, c'est la corruption administrative. Dans ses romans comme dans ses drames, les fonctionnaires n'ont pas de trêve. Pour lui, tous sont des fripons qu'il faut fustiger au grand jour.
« Cette opinion, si exagérée qu'elle paraisse, sera celle de quiconque , ayant vécu quelque temps en Russie, se sera trouvé en rapport avec les agents du pouvoir. Les Russes ne portent pas dans l'exercice des emplois publics les idées de délicatesse qui régnent dans d'autres pays. Assurément, le respect de la propriété n'est point un sentiment moral qui leur soit inconnu; mais, entre voler et exploiter une place, ils font une différence que nos mœurs
ne comportent pas. Prendre (c'est le mot consacré là-bas, vziat ) n'est pas plus déshonorant clans une chancellerie russe que chiper dans un de nos collèges. Ces hommes-là , comme ici les enfants , abusent leur conscience avec des mots. Cette jurisprudence traditionnelle a acquis force de loi coutumière, et a soumis tous les actes de la vie civile à un rançonnement aussi honteux que vexatoire. Cependant, telle est la puissance d'un usage absolu et invétéré , que personne ne s'en indigne , et qu'un employé ne perd point dans l'estime publique pour s'être engraissé à son poste; c'est même tout au plus si une conduite contraire ne lui attirerait pas le mépris.
«L'administré lui-même ne se plaint pas, s'il n'est point tondu de trop près, et il n'hésiterait point à traiter cle sot celui qui, pouvant, en vertu de ses fonctions, lui arracher quelque argent, aurait la niaise honnêteté de s'en abstenir. Qu'on nous permette , à ce sujet, une anecdote qui nous est presque personnelle :
« Un cle nos amis , français d'origine et héritier de nos traditions morales, était attaché à la direction d'un musée. Un matin, il reçut la visite d'un menuisier qui avait fait deux armoires à mettre des collections, et qui, après s'être nommé, lui remit trente roubles.
«Qu'est-ce que cela? demanda du ton un peu
bourra qui lui était naturel le directeur adjoint encore peu habitué aux pratiques de l'administration russe.
— C'est bien peu, Votre Honneur, répond l'artisan intimidé , mais c'est vraiment tout ce que je puis vous donner. Voyez plutôt : je reçois deux cents roubles pour les deux armoires. Or, j'ai dù en donner cinquante au conservateur, dix aux écrivains des bureaux et cinq aux portiers. Ajoutez les trente que voici, et il ne m'en restera guère que cent ; et c'est en vérité ce que me coûtent les armoires.
— Allez au diable avec vos trente roubles et les coquins qui partagent avec vous! » répondit notre ami.
« L'ouvrier sortit stupéfait et presque scandalisé ; il ne comprenait pas qu'un homme de sens, réputé savant, refusât un pareil argent. Quand il eut enfin saisi le motif de ce refus , il remit les billets clans sa poche avec un sourire de satisfaction moqueuse, et on l'entendit murmurer à demi-voix : Ghé , kè dourah! ( Ah ! l'imbécile ! ) 1 »
À quoi tient une aussi monstrueuse perversité?
Un jurisconsulte finlandais , nommé Calonius , fumait un jour, accoudé sur sa fenêtre ; sa longue
1. Mœurs administratives de la Russie, par P. Douhaire. Voir le Correspondant du 25 septembre 1853.
pipe se balançait dans la rue. Tout à coup un individu passe, enlève la pipe et s'enfuit. Calonius, sans s'émouvoir, prend un cigare et se remet à fumer.
Deux ou trois semaines après cette aventure, le gouverneur de la ville qu'habitait le jurisconsulte donnait une grande soirée. Calonius est invité. Au milieu de la soirée, l'idée lui prenant de fumer, il se rend dans l'appartement particulier du gouverneur, où déjà plusieurs fumeurs étaient à l'œuvre. Un domestique lui offre une pipe ; mais, au lieu de la prendre, Calonius reste immobile, les yeux fixés sur une autre pipe que tenait un de ses voisins.
« Que regardez-vous donc là ? lui dit le gouverneur.
— Ma foi , mon général, répond Calonius, je regarde cette pipe, et je vous dirai franchement que, si elle n'était pas à vous, je prétendrais qu'elle est à moi.
— Comment cela ? »
Calonius raconte ce qui lui est arrivé.
«Mais je l'ai achetée, reprend le gouverneur, d'un de mes aides de camp. »
L'aide de camp est appelé. Il l'avait achetée d'un officier, celui-ci d'un sergent, et enfin, de main en main, on arrive au premier vendeur, c'est-à-dire au voleur, lequel était un soldat russe.
«Eh bien, dit le gouverneur à Calonius, voilà
le voleur découvert; vous êtes jurisconsulte, prononcez l'arrêt.
— C'est inutile !
— Comment ! inutile ?
— Il n'est pas coupable !
— Pas coupable ?
— Non , c'est un Russe : caractère national ! » Ainsi donc la vénalité, la passion du vol chez les
Russes : caractère national. Telle sera, sans cloute, l'opinion de tous ceux qui auront pu étudier la Russie aussi profondément et d'aussi près que l'avait fait le jurisconsulte finlandais que je viens de citer.
Mais à ce principe s'en joint un autre qui lui donne encore une nouvelle force, et qui, tant qu'il subsistera, formera un obstacle invincible à son amendement. Ce second principe , c'est le despotisme.
Quand une nation vit sous l'empire d'un arbitraire sans frein, qu'une terrible épée de Damoclès est continuellement suspendue au - dessus de sa tête, qu'elle n'est sûre ni d'elle-même ni de ce qu'elle possède, alors ce génie de la conservation, qui se produit dans les nations libres , se transforme chez elle en une cupidité effrénée. Redoutant à chaque heure une déprédation ou une duperie, non- seulement elle se cramponne avec désespoir à ce qu'elle a, mais encore elle aspire
sans cesse, et par tous les moyens possibles, à une nouvelle proie , afin de trouver au moins en elle une compensation à ce qui peut lui être ravi.
Tel est l'état normal de la société en Russie.
Qui donc dans ce pays, même sous le sceptre de l'empereur Nicolas, n'a pas à trembler pour la propriété qu'il a conquise au prix de ses sueurs ou achetée à prix d'or? Le despotisme ne corrompt-il pas les plus beaux caractères, et ne peut-il pas, si le caprice lui en prend , traduire en pratique cet adage que répète le peuple moscovite : Tout est à Dieu et au souverain ? Voici un fait :
En 1845 ou 1846, un grand domaine appartenant à une princesse proscrite était à vendre à Saint-Pétersbourg. On le propose à l'empereur, et, pour le déterminer à l'acheter, on lui fait observer que ce domaine eïant voisin d'une propriété de la couronne , il serait facile de l'y réunir. L'empereur refuse. Le domaine est clone mis en adjudication, et tombe en partage à une des grandes familles de l'empire, qui paye comptant une partie du prix et remplit toutes les autres formalités nécessaires pour consommer la vente.
Mais voici que l'empereur se ravise.
« Qu'a-t-on fait , demande-t-il , du domaine de la princesse *** ?
— Il est vendu.
— Vendu ?
— Oui , sire.
— On s'est bien pressé. Qui l'a acheté ?
— La comtesse
— Eh Lien, je veux l'acheter.... Que l'on rompe le marché !
— Mais les actes sont signés , le domaine est presque payé.
— Qu'on déchire les actes et qu'on rende l'argent! »
Le moyen de résister à l'autocrate? Il fut fait comme il l'avait dit. La comtesse évincée alla bouder à Moscou.
Cet arbitraire dont l'empereur de Russie peut frapper tous ses sujets en général , chaque chef, dans le cercle particulier de ses attributions , peut le déployer et le déploie en effet à l'égard de ses inférieurs, et cela à tous les degrés. C'est dans tout l'empire un qui -vive perpétuel, ou plutôt c'est une guerre à outrance , une lutte ténébreuse où tout individu investi d'une fraction du pouvoir s'essaye à porter les plus rudes coups et à enlever le plus de butin.
Le champ où la vénalité et la corruption, où le génie du vol, s'exercent avec le plus d'audace éhontée et de scandaleux profits, c'est la justice.
En Russie, la plaidoirie orale n'existe pas. Tout se passe dans les ténèbres. Les parties sont livrées
pieds et poings liés aux tribunaux , qui en disposent suivant leur caprice et sans contrôle. Un procès n'est point pour eux une question de droit , c'est une affaire d'intérêt, une spéculation. Voici ce qui se pratique,
Il est attaché à chaque cour judiciaire de l'empire un certain nombre d'individus qui portent le nom de scribes ou d'avocats , mais qui en réalité ne sont entre les juges et les parties que des entremetteurs. Ces individus commencent par toiser la force relative des parties qui se présentent. De celles-ci , il en est toujours une qui a une telle confiance dans son droit qu'elle estime superflu tout sacrifice pour le faire prévaloir. On la laisse de côté et on s'adresse à l'autre. Naturellement, celleci ne se montre pas trop difficile; elle accepte toutes les conditions que les entremetteurs, d'accord avec les juges , se plaisent à lui imposer. Aussi l'arrêt de première instance lui donne-t-il raison. Surprise de la partie adverse , appel en seconde instance. Les entremetteurs , changeant alors leur plan d'attaque , se tournent vers l'appelant. Mais ici quel surcroît d'obstacles ! il s'agit de faire casser un jugement déjà rendu; les conditions deviennent plus dures. L'appelant n'a rien à objecter; il donne ce qu'on lui demande, et gagne en seconde instance. Le premier exploité entre à son tour en fureur ; il refuse d'acquiescer au second jugement. L'affaire va au
sénat. Mais combien de plaideurs sont assez riches et assez courageux pour fournir jusqu'au bout cette nouvelle carrière?
Remarquez que je n'ai pris ici la procédure russe que dans sa marche la plus élémentaire. Une affaire plàidée au complet passe, comme il a déjà été dit, par onze instances, dont il importe de rappeler les titres : 1° le tribunal de district; 2° la chambre ou tribunal de gouvernement ; 3° l'un des départements du sénat; 4° le procureur général du département du sénat ; 5° la commission des requêtes pour transférer l'affaire à l'assemblée générale du sénat; 6° l'assemblée générale du sénat; 7° le ministre de la justice et son conseil de consultation ; 8° la commission des requêtes pour transférer l'affaire au conseil de l'empire; 9° le département du conseil de l'empire; 10° l'assemblée générale du conseil de l'empire; 11° l'empereur. Conçoit-on ce qu'une fortune qui aurait le courage d'aller jusqu'au bout laisserait de ses lambeaux aux épines dont une voie aussi longue et aussi ingrate est hérissée ?
Cette honteuse vénalité des tribunaux de l'empire est une des grandes douleurs de Nicolas. Il exile de temps en temps des juges en Sibérie , il destitue des sénateurs; mais, je le répète encore, le mal n'en suit pas moins son cours. Dernièrement , saisi d'une plus vive indignation, à la suite de nou-
veaux scandales , l'empereur fit appeler auprès de lui un de ses favoris les plus intimes.
« Que faudrait-il donc faire, lui demanda-t-il , pour empêcher les juges de voler ?
— Sire, c'est difficile à dire.
— Mais enfin !...
— Si l'on augmentait leurs appointements , on arriverait peut-être à quelque résultat.
— Je veux en tenter l'épreuve1. »
Et aussitôt l'empereur ordonne que l'on destitue tels individus qu'il désigne , et qu'à leurs remplaçants on donne , en roubles argent , ce qui était donné à leurs prédécesseurs en roubles assignats, c'est-à-dire que l'on quadruple presque leurs appointements.
Savez -vous quel a été l'effet de cette mesure? c'est qu'au lieu de faire payer leur justice en roubles papiers, les nouveaux titulaires la font payer en roubles argent. Pierre le Grand n'avait-il
1. Un homme d'Etat russe s'est plu à dresser la statistique des encouragements qui peuvent échoir aux fonctionnaires de son pays. Il en compte jusqu'à soixante-dix , parmi lesquels figurent les tschinns ou rangs , les titres honorifiques , depuis celui de monsieur jusqu'à celui d'altesse, les droits de noblesse, les titres de la cour, les décorations, les tabatières, les gratifications pécuniaires, les augmentations de traitement, les pensions ordinaires et extraordinaires de retraite, les arrendes , les donations foncières et les majorats. Tout cela ne saurait-il donc suffire pour assouvir la cupidité des employés russes, et extirper leur vénalité?
pas raison de dire qu'un seul Russe pourrait tenir tête à trois juifs ?
De la justice à la police il n'y a qu'un pas. En général, dans les villes d'Europe, la police protège ; en Russie, elle tracasse et elle exploite. Serrez bien votre bourse et verrouillez bien vos portes, vous qui arrivez en Russie. Point de recours ici contre les voleurs! Vous aurait -on dérobé un trésor, faites-en votre deuil ; si vous entamez des démarches, on vous rançonnera sans merci , et vous ne retrouverez rien. Il est excessivement rare que la police russe mette la main sur des voleurs. S'entendrait-elle avec eux ? je n'oserais l'affirmer, mais je l'ai entendu dire souvent.
J'ai connu à Saint-Pétersbourg un médecin étranger qui avait à son service le valet le plus insolent et le plus paresseux qui fût au monde. Un matin il le quitte, après une violente querelle, pour se rendre à l'hôpital où il était de service. Quel fut son étonnement à son retour! tout son mobilier avait disparu et le domestique avec lui. Il descend chez son portier (la maison que ce médecin habitait avait un portier). Le portier lui déclare qu'il n'a rien vu et qu'il ne sait ce que cela veut dire ; impossible d'obtenir d'autres renseignements. Le médecin vint me demander l'hospitalité.
« Eh bien, lui dis-je, qu'allez-vous faire?
— Moi? rien! tous ces misérables s'entendent;
j'y perdrais mon temps, ma peine et mon argent. »
Au bout d'un mois , on m'apporta une invitation à dîner du même médecin. Il me reçut dans un appartement meublé à neuf, mais le domestique qui le servait était un Français , et la maison qu'il habitait était sans portier.
Situation de la Russie sous le rapport intellectuel. — Rapport des sujets fréquentant les établissements d'instruction publique avec la population générale de l'empire. — Part de la Pologne. —Comparaison entre la Russie et la Nonvége. — Caractère de l'instruction publique en Russie. — Action et réaction sous Alexandre. — Université de Moscou. — Ses bienfaits. — Nicolas et son système. — Orthodoxie, Autocratie, Nationalité.— Conséquences excessives de ce triple principe.
La Russie ne saurait être comparée aux autres pays de l'Europe sous le rapport du mouvement intellectuel. Outre ses quarante millions de serfs qu elle laisse croupir dans une ignorance grossière , je dirais presque systématique, ses classes nobles ou privilégiées ne puisent, clans l'enseignement qu'elle leur dispense, qu'une instruction superficielle et incomplète. La science ne s'y révèle avec une certaine* étendue que dans quelques rares individualités.
Cependant nulle part peut-être il ne se fait un
plus grand fracas d'académies, d'écoles, d'instituts de toute espèce. Depuis l'avènement au trône de la famille Romanoff , surtout , les fondations pédagogiques ou scientifiques ont pris en Russie un merveilleux essor.
Mais si l'on veut estimer le nombre de tous les sujets russes qui participent aux bienfaits de l'instruction, on n'en trouve guère, pour toute l'étendue de l'empire, que de 350 à 400 000.
Ce qui est à remarquer dans ce chiffre , c'est que le royaume de Pologne y entre à peu près pour le quart, c'est-à-dire, d'après le tableau qui figure dans la note , pour 84 584. Or, ce royaume n'a qu'une population de 4 500 000 âmes : reste donc au chiffre de la Russie, c'est-à-dire à une population déplus de 50 000 000, le contingent relativement si minime de 300 000. Je laisse aux statisticiens le soin de caractériser, d'après ces prémisses mathématiques, l'état général du développement intellectuel dans les vastes domaines du tzar. Je ferai seulement observer que le nombre des élèves fréquentant les écoles des villages de la couronne ne monte qu'à 18 707. Or on compte dans ces villages une population serve d'environ 20 000 000 d'âmes. Quel contraste avec la Norwége, par exemple, qui, sur une population de 1350000 âmes, envoie près de 180 000 enfants à l'école!
L'instruction publique a longtemps flotté en
Russie sans règle universellement acceptée. Chaque professeur indigène ou étranger introduit dans les sanctuaires scientifiques y enseignait suivant ses convenances, sans qu'aucune loi officielle reliât l'enseignement en un tout systématique. De là une étonnante inégalité dans la diffusion des lumières. L'impératrice Elisabeth , en fondant l'université cle Moscou , s'efforça la première de remédier à cet état de choses; puis vint Catherine II, puis Alexandre, enfin Nicolas, qui continuèrent de marcher dans la même voie. Catherine II et Alexandre illustrèrent surtout, sous ce rapport, les premières années de leur règne ; mais la fin fut loin cle répondre au début. Le zèle des souverains s'attiédit peu à peu, et les établissements que leur bras avait d'abord énergiquement soutenus tombèrent en décadence.
A son avènement au trône , Nicolas nomma un comité spécial chargé cle revoir tous les règlements anciens et de lui proposer tous les perfectionnements qu'il jugerait opportun cle réaliser. Ce comité fit preuve d'une généreuse initiative , et , sous l'influence de ses conseils, Nicolas n'hésita pas à rapporter, en partie du moins , les ténébreuses mesures des derniers jours d'Alexandre. Il renchérit de plus sur le zèle de son frère pour les fondations scientifiques : l'école normale supérieure de Saint-Pétersbourg, l'université de Kieff remplaçant celle de
Wilna, l'académie militaire, le séminaire de Kasan, l'École de droit, les deux corps de cadets de Moscou, les autres corps de Novgorod, de Woronesch, de Toula, de Tamboff, de Riaizan, dePolotsk, cle Pultava, etc., sont autant d'oeuvres qui témoignent de son bon vouloir pour le progrès des lumières dans ses États, dans les premières années de son règne.
Mais, de même que Catherine II, cle même surtout qu'Alexandre, il semble qu'en avançant dans sa vie d'empereur, Nicolas se soit repenti peu à peu de la magnanimité qui l'avait inspiré au commencement. Effrayé d'ailleurs par les événements qui avaient ébranlé l'Europe occidentale, il crut devoir à sa conservation personnelle et à celle de son trône de rétrograder. Dès lors l'instruction publique se vit en proie , en Russie , à des restrictions sans nombre. Puis l'idée vint au tzar cle secouer à tout jamais le joug cle l'étranger , et cle donner à son empire un système d'enseignement qui lui fût exclusivement propre. Il appela M. Ouvaroff au ministère de l'instruction publique, et lui confia la mission de réaliser ce grand dessein. Chose étrange! c'est l'homme de l'empire dont la jeunesse s'était le plus généreusement abandonnée au torrent des idées libérales qui va provoquer l'asservissement des intelligences ! Il est vrai que dans sa forme originelle le nouveau système était loin de faire
présumer ce qu'il deviendrait plus tard. Un triple principe dominait à son sommet, ou plutôt en formait le pivot essentiel : Orthodoxie , autocratie, nationalité. Quoi de plus simple et de plus inoffensif en apparence? Religion, tzar, patrie, voilà le sens des trois termes. Mais laissez l'embryon se développer, le monstre ne tardera pas à paraître. En effet , au bout de quelques années, orthodoxie devient synonyme d'intolérance, autocratie de despotisme, nationalité de haine de l'étranger. Conçoiton les conséquences d'une pareille évolution ?
C'est de cette époque que datent les persécutions contre les catholiques de la Pologne, contre les luthériens des provinces Baltiques ; de cette époque que date l'organisation d'une censure à outrance, censure qui porte partout son inquisition machiavélique et qui lie sans pudeur au pilori des ukases jusqu'aux jets les plus spontanés de l'esprit; c'est de cette époque , enfin , que date contre les idées européennes cette défiance qui engendre la haine, et que le vieux parti moscovite relève audacieusement la tète.
Il suffit qu'un tel système persévère quelque temps dans sa marche logique pour dessécher tout ce qui cherche à s'épanouir. Malheur aux hommes d'intelligence qui tenteraient de s'élever au-dessus du niveau commun! Une sorte de fatalité les enveloppe : abreuvés de dégoûts , chargés d'entraves ,
ils finissent infailliblement par succomber à la peine, et presque toujours d'une façon tragique , témoins Pouschkin, Lermontoff, Gogol. Le lit de Procuste est en permanence ; et ceux-là seulement peuvent vivre, qui s'y laissent patiemment mutiler.
Littérature russe. — La franc-maçonnerie , ses services littéraires, sa fin. — Caractère antinational de la littérature russe. — Ses principales figures.— Infériorité et petit nombre des œuvres littéraires. — Quelle en est la cause? — Comparaison de la Russie avec les autres pays de l'Europe, sous le rapport littéraire. — Enseignement russe. — Établissements scientifiques. —Précepteurs particuliers. — Où mène le système.
Il fut un temps où la littérature russe semblait réellement appelée à un certain avenir. L'impératrice Catherine II régnait alors ; des sociétés s'étaient formées de toutes parts , qui , prenant trop au sérieux peut-être cet esprit libéral dont se parait la souveraine, et qui, au fond, n'était de sa part qu'une superbe mystification, poussaient énergiquement au développement de l'intelligence. Le gouvernement les laissait faire, toutefois, et je ne sache pas que cette tolérance lui ait été fatale.
De toutes ces sociétés, celles qui se distinguèrent par un zèle plus actif et une intervention plus efficace, furent les associations maçonniques. Formées
de l'élite du pays et s'inspirant des meilleures idées de l'étranger, elles cherchaient à généraliser dans leur patrie cette haute culture dont Pierre le Grand n'avait doté que les sommités. Aucun sacrifice ne leur coûtait pour arriver à leur but. Comme elles étaient persuadées qu'un grand mouvement littéraire était pour cela le moyen le plus sûr , elles employèrent toutes leurs forces à le provoquer et à l'entretenir. Voici entre autres un curieux procédé qu'elles imaginèrent, et que pourraient adopter avec avantage d'autres nations plus avancées que la Russie. Écoutons M. Tourgueneff :
« Les franôs-maçons fondèrent à Moscou une société qu'ils appelèrent Société ou Compagnie typographique. Cette compagnie achetait tout ce qu'on lui offrait : composition , traduction , prose, vers , tout enfin. Le peu de mérite d'un manuscrit, sa nullité même ne le faisaient jamais repousser , et ce n'est pas sans raison qu'on disait que la compagnie achetait au poids. Ayant pour but non-seulement de livrer au public des ouvrages utiles , mais encore d'encourager les jeunes gens au travail littéraire et cle les porter à faire des traductions de livres étrangers , les directeurs de la société typographique comprirent très-bien la délicatesse qu'ils devaient mettre dans leurs relations avec ceux qui leur apportaient leurs travaux. Afin de ménager F amour-propre .de chacun , ils établirent un prix
fixe pour chaque feuille d'impression. De cette manière , les auteurs comme les traducteurs n'avaient pas à craindre les tracasseries souvent humiliantes qu'auraient pu leur faire souffrir des éditeurs ignorants ou avides; et aucun travail présenté n'étant refusé, fauteur était toujours certain d'avance d'en recueillir le fruit. On payait les auteurs et les traducteurs en argent ou en livres. Il va sans dire qu'une grande partie des ouvrages que les directeurs acquéraient ainsi restaient à tout jamais enfouis dans les magasins. Quelquefois le directeur de la typographie, après avoir acheté un manuscrit et en avoir payé le prix, le jetait au feu dès que le vendeur s'était retiré. »
La révolution de 1789 ayant éclaté, la compagnie typographique et toutes les autres associations russes tant soit peu empreintes de l'esprit occidental succombèrent sous le contre-coup des terreurs que le mouvement français avait excitées dans l'àme de Catherine. Les persécutions, les disgrâces, l'exil, devinrent le partage de ceux de leurs membres qui jusqu'alors avaient été le plus respectés. On vit, dans cette circonstance , tous ces favoris dont s'entourait l'impératrice faire assaut de dénonciations et de perfidies. Paul Ier, ce souverain qui à un caractère bizarre et farouche joignait de si hautes qualités, Paul Ier s'efforça, il est vrai, de fermer en partie les plaies qu'avait ouvertes sa mère ; il tendit
la main aux francs-maçons proscrits et en appela même quelques-uns dans ses conseils. Mais ces réparations isolées furent impuissantes à relever l'institution. La franc-maçonnerie resta en Russie à l'état de ruine; ou, si elle laissa encore échapper quelques lueurs politiques éphémères , elle ne se signala plus , du moins, par ces inspirations généreuses et fécondes qui réforment les hommes et civilisent les sociétés.
Il est vraiment douloureux que la littérature russe ait toujours rencontré sur sa route tant d'obstacles. Elle eut produit peut-être de ces fruits qui eussent réjoui le monde des intelligences. A peine, au xie siècle, avait-elle commencé à prendre l'essor , que la sauvage invasion des Mongols vint tout à coup la précipiter dans l'abîme. Elle en remonta, il est vrai, peu à peu pour se réfugier dans les cloîtres , seuls asiles que les tîls de Tehingis-Khan respectassent; mais, obligée de se traîner dans l'aridité des chroniques, dans la futilité des contes, elle ne jeta plus que de pales lueurs, signes d'une décadence prématurée.
Les Romanoff furent appelés à la couronne. Avec eux l'horizon littéraire parut s'éclaircir. Ivsan IV et, après lui, Pierre le Grand favorisèrent largement le talent d'écrire. Non-seulement les presses russes, mais encore les presses hollandaises travaillèrent au profit des littérateurs de Moscou
et de Saint-Pétersbourg. Mais , par un déplorable système qui devait réagir sur les temps postérieurs et jusque sur l'époque contemporaine , les protecteurs couronnés de la littérature russe semblèrent prendre à tache de l'isoler, autant que possible, des sources nationales pour la lancer presque exclusivement dans la voie de l'imitation étrangère. Ce qui sortit de ses élucubrations , ce furent surtout des traductions. Sans doute , quand une nation n'a d'elle-même aucun fonds à exploiter, mieux vaut qu'elle vive du bien d' autrui que de s'éteindre dans une misérable atonie. Mais est-ce là le cas avec la nation russe ?
Quatre grands noms figurent dans son Olympe littéraire : Lomonosoff, Karamsin, Schukowskij et Pouschkin. Quels sont leurs titres de gloire? Lomonosoff est l'homme de la renaissance; il se présente bardé de grec et de latin : c'est le traducteur d'Homère, de Platon, d'Horace et d'Ovide. Karamsin s'est calqué sur la France, Schukowskij sur l'Allemagne. Quant à Pouschkin, est-ce à tort qu'on l'a appelé la doublure de lord Byron? Ce n'est pas à dire , assurément, que des écrits de ces auteurs ne jaillissent çà et là quelques purs reflets de nationalité; mais enfin, tel n'en est point le ton général, dominant, caractéristique. Or, c'est là ce qui importe avant tout , quand il s'agit de représenter le génie littéraire d'un pays.
Cependant, une sorte de réaction semble s'être déclarée, dans ces dernières années, contre une tendance qui a si longtemps prévalu. D'abord, cette réaction s'est manifestée par des excès; des œuvres ont surgi, inspirées bien plutôt par une haine jalouse de l'étranger que par un amour sincère de la nationalité. Mais, à part ces crises de délire, elle peut déjà s'applaudir d'assez louables résultats. Kryloff a des fables qui ne doivent rien ni à Phèdre ni à La Fontaine ; Kamakoff , des tragédies et des morceaux lyriques dégagés de toute imitation1
i. Voici deux pièces traduites de Kamakoff, auxquelles les circonstances où nous nous trouvons donnent presque un intérêt d'actualité :
« Sois fière , t'ont dit tes flatteurs , terre au front couronné , terre d'acier inflexible, toi qui de ton glaive a conquis la moitié du monde. Il n'est pas de bornes à tes domaines , et le sort , esclave de tes volontés , s'empresse d'obéir à tes ordres suprêmes. Ils sont beaux les ornements de tes steppes ; la cime de tes montagnes s'élève jusqu'au ciel , et tes lacs sont comme des mers. » N'y ajoute pas foi; ne les écoute pas; ne sois pas fière. Qu'importe que les eaux profondes de tes rivières soient semblables aux eaux bleues de la mer , que les flancs de tes montagnes soient pleins de pierres précieuses , et que le sol de tes steppes soit fertile en moissons ? qu'importe que devant ton éclat souverain le peuple baisse les yeux avec crainte , et que tes mers , de leur bruissement incessant, te chantent un hymne glorieux ? qu'importe que tes foudres aient jeté de toutes parts un orage sanglant? Ne sois pas fière de toute cette puissance , de toute cette gloire, de tout ce néant. Rome , la grande reine des sept collines , a été plus redoutable encore que toi ; Rome , cette chi-
Je citerai encore Gogol, l'infortuné Gogol, mort en se reniant lui-même, dont MM. Prosper Mérimée , Louis Viardot et Philippe Douliaire ont fait connaître les nouvelles originales et les mordantes satires; Wenevitinoff et Wiasemski, mélancoliques poètes; madame Pauloff et la comtesse Rostopschin, muses gracieuses aussi bien que femmes charmantes. Ajoutons l'excentrique et profond Lermontoff, misérablement tué en duel au Caucase; les romanciers Mourawieff, Batuschkoff et Sagoschkin ; le nouvelliste philosophe Odojewsky et le comte
mère réalisée des forces de fer et d'une volonté sauvage. Il était tout-puissant , le glaive qui étinceîait entre les mains des Tartares, et la reine des mers occidentales était tout ensevelie dans des amas d'or ; et aujourd'hui où est donc Rome , où sont les Mongols ? Et Albion , tremblant sur l'abîme ouvert devant elle , forge des pièces impuissants , étouffant dans sa poitrine le cri avant-coureur de sa mort. Tout esprit de présomption est infructueux ; l'or n'est pas sûr; l'acier est fragile ; il n'y a de fort que le monde des idées saintes ; il n'y a rien de puissant que la main qui prie , et ton héritage , à toi , ta mission , le lot qui t'a été décerné par la main de Dieu , c'est de conserver pour le monde la richesse des grands sacrifices et des œuvres pures , de conserver la sainte fraternité des nations , le vase vivifiant de l'amour, les trésors d'une foi ardente , la vérité et une justice pure de sang. Tout ce qui sanctifie l'esprit est à toi; tout ce qui fait entendre la voix des cieux , et tout ce qui recèle en soi le germe de l'avenir, Oh ! souviens-toi de ta haute mission ; réveille le passé en ton cœur , et interroge en lui l'esprit de la vie qui y est mystérieusement caché. Prête l'oreille à cette voix, et embrassant tous les peuples dans ton amour , dis-leur le mystère de la liberté et verse sur eux les rayons de la foi. C'est alors qu'enveloppée d'une gloire merveilleuse , tu t'élèveras au-dessus de
Sollagoub , qui traite les sujets les plus variés avec la verve d'un homme de lettres et la désinvolture d'un grand seigneur. Il en est qui rangent encore parmi les littérateurs nationaux de la Russie MM, Bulgarin et Nicolas Gretsch : le premier s'est, en effet, distingué par des romans de mœurs pleins d'intérêt et par un remarquable talent de journaliste ; le second a rendu, par les éditions multipliées de ses savantes grammaires, d'éclatants services à la langue nationale.
tous les fils de la terre , comme s'élève la voûte azurée du ciei , cette demeure transparente du Très-Haut.