LA REACTION INTERIEURE LES PARTAGES DE LA POLOGNE
Les dernières années de CatiiLTlne II (I7S')I7Q6).
La peur de la Révolution. — Les dernières années de la Tsarine que les philosophes français saluaient du nom de « Sémiramis du Nord », de la souveraine qui aimait à parler de « son âme républicaine », furent certainement les plus sombres du règne. Catherine II connut sur le tard les dcsillusions de ceux qui ont trop vécu et qui sentent la vie leur échapper. La Révolution française la surprit, la mécontenta, l'inquiéta. Habituée à voir les événements se plier à ses caprices, elle fut fort fâchée que le nouveau système dont elle avait posé les bases dès I/So, — rapprochement avec l'Autriche et la France, — fût si vite ébranlé. Elle n'avait plus la souplesse de ses jeunes années pour imaginer une nouvelle politique.
D'autre part, l'amie de d'AIembcrt et de Diderot n'avait jamais été que superficiellement libérale : clic avait vu surtout dans ses relations cordiales avec les philosophes français, — les journalistes de l'époque, — le moyen de publier aux quatre coins du monde sa renommée et d'éterniser sa mémoire. Quand, sous l'influence de la rafale venue d'Occident, les trônes chancelèrent, elle eut la claire notion du danger de la propagande révolutionnaire et elle en voulut à Louis XVI d'avoir, par sa faiblesse, trahi la cause des rois.
Ce n'est pas elle qui aurait jamais plié devant r.\ssemblée Constituante, cette « hydre aux douze cents têtes », ramas d'avocats, de procureurs, de savetiers et de cordonniers s'érigeant en législateurs I Dans ses lettres .\ (."uinim, datées de l'année 179O, elle ne tarit pas d'insultes contre
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les Français. Elle ne voulait pas croire que la Révolution pût être fille du mouvement philosophique. « Il faudra, écrit-elle à Grimm, que l'Assemblée nationale fasse jeter au feu tous les meilleurs auteurs français et tout ce qui a répandu leur langue en Europe, car tout cela dépose contre l'abominable grabuge qu'ils font... »
Et ailleurs : « Il faut dire la vérité, le ton régnant chez vous est le ton de la crapule »; mais elle espère, malgré tout, que l'incendie ne gagnera pas toute l'Europe; d'ailleurs, s'il en était ainsi, " il viendrait un autre Gengis ou Tamerlan la mettre à la raison ». La mort de Louis XVI la frappa au cœur; elle en tomba malade : « Il faut exterminer, écrivait-elle alors, jusqu'au nom des Français », et cette fois Voltaire, dont elle fait reléguer le buste au grenier, n'est même pas épargné. « Je propose, écrivait Catherine, le 15 février 1794, à toutes les puissances protestantes, d'embrasser la religion grecque pour se préserver de la peste irréligieuse, immorale, anarchique, scélératique et diabolique, ennemie de Dieu et du trône. » C'est à de telles aberrations que glissait peu à peu la Tsarine qui s'était autrefois honorée en posant le problème du servage.
Réaction intérieure. — Le pis était que Catherine II ne se contenta point de fulminer contre l'hydre révolutionnaire de l'Occident; elle épia dans son empire les moindres manifestations d'esprit libéral pour les réprimer sans pitié. La société russe avait cependant vu, en général, d'assez mauvais œil, les troubles de France. De Ségur nous raconte, il est vrai, qu'à la nouvelle de la prise de la Bastille, un grand enthousiasme saisit brusquement les marchands et les bourgeois, voire même quelques nobles accoutumés, par leur éducation, à admirer la culture française. Si on l'en croit, dans cette cité cosmopolite qu'a toujours été Saint-Pétersbourg « Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous, dans les rues, s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. Mais cet enthousiasme ne dura que peu de temps. On s'aperçut bien vite, surtout dans la noblesse, que la Révolution française n'était pas une Fronde.
Aussi rien ne justifie la persécution impitoyable dont furent l'objet les représentants les plus libéraux de la société russe. La Tsarine s'en prit aux mécontents qu'avait essayé de grouper depuis quelques années la franc-maçonnerie russe. En réalité cette association, qui n'avait de secret que le nom, n'était guère dangereuse. Les francs-maçons d'alors étaient très nationalistes, et la plupart désavouaient même la Révolution française. S'ils détestaient la bureaucratie russe, ils ne se seraient jamais permis d'attenter, même en paroles, à la majesté souveraine de la Tsarine dont ils considéraient l'existence comme sacrée et intangible. Ils n'étaient, en somme, que des libéraux.
Novikov et Radichtchev. — Parmi eu.x, Novikov se place au premier rang. Il avait été dans les années qui précédèrent la Révolution, le plus puissant agent du développement intellectuel en Russie. Il avait, en effet, conçu le projet hardi de mettre à la portée de toutes les classes de la société russe et aussi de toutes les bourses des éditions. Ses imprimeries de Moscou lançaient périodiquement par milliers les exemplaires de magazines et de livres de vulgarisation. Catherine II avait été la première à l'encourager dans son œuvre et elle l'avait même soutenu, au début, contre les jalousies et les préventions. Quand survint la Révolution, son attitude se modifia. Prenant prétexte des attaches maçonniques de Novikov, elle le fît arrêter en août 1792, fit fermer ses imprimeries, bref, le ruina complètement; puis elle lui fit un procès et l'envoya à la citadelle de Schlusselburg, méditer... sur les variations des tyrans. Il devait finir obscurément, sous Paul l'^^, dans son village, aux environs de Moscou. Catherine II crut avoir ainsi arrêté le mouvement libéral !
Alexandre Radichtchev fut son autre victime. Honnête homme, il avait, dès le début des années 80, compris tout ce qu'il y avait d'inhumain et de barbare dans le servage. Mais, au lieu de publier immédiatement ses réflexions, il attendit l'année 1790 pour donner son Voyage de Saint- Pétersbourg à Moscou. Il y racontait avec simplicité qu'il avait été ému jusqu'aux larmes en voyant un jour procéder à la vente aux enchères d'une famille de serfs. Il osait écrire que « ce n'est pas de la sagesse (des serfs) qu'il faut attendre la liberté, mais de l'excès même de l'asservissement )). Il n'en fallut pas davantage pour déchaîner les soupçons des réactionnaires et faire
dire à Alexandre Vorontsov qu' « un tel livre sonnait le tocsin de la révolution ». Catherine qui, cependant, avait écrit un jour que 1' « esclavage est contraire à la loi chrétienne », feignit de craindre ou craignit effectivement que cet appela la révolte ne réveillât les derniers feux delà Pougatchevchtchina; elle dépouilla le malheureux écrivain de tous ses titres et le déporta en Sibérie. Radichtchev, qui fut l'un des esprits les plus éclairés de la Russie du dix-huitième siècle, devait se suicider le 11 septembre 1802.
D'ailleurs, la réaction se faisait sentir dans tous les domaines. La police « perlustrait les lettres »; la censure supprimait les ouvrages les plus inoffensifs. On traquait sans pitié « francsmaçons, martinistes, illuministes et autres libéraux ». La Tsarine devenue soupçonneuse à propos de rien semblait craindre au plus haut point la contagion révolutionnaire pour son peuple.
Catherine II et la Révolution française. — Pourtant elle faisait dire par Markov à l'ambassadeur prussien : « Nous seuls, entre toutes les puissances, n'avons pas besoin de craindre et de combattre la Révolution française par rapport à nos sujets. » En réalité, elle avait deux attitudes : l'une pour l'extérieur, l'autre pour l'intérieur. Elle se considérait comme obligée d'aider ce pauvre Louis XVI qui lui faisait pitié « à vous flanquer sa signature à cette extravagante constitution » et ce fut elle qui prépara avec le roi de Suède, Gustave III, la fuite à Varennes. Parmi les trois représentants de la France à sa cour, elle écartait le vrai. Genêt, pour n'écouter les avis que du troisième, Esterhazy, l'agent des émigrés, ou du second, le marquis de Bombelles, émissaire secret du Roi et de la Reine. Elle manqua d'ailleurs singulièrement de clairvoyance dans ses pronostics : elle assurait à Grimm qu'il suffirait de 2. 000 Cosaques et 6.000 Croates pour rétablir Louis XVI et elle prouvait ainsi, comme lorsqu'il lui arrivait de comparer notre Révolution à la révolution belge de 1787, qu'elle ne comprenait rien aux événements d'Occident. En réalité, malgré son éclatante rupture avec la France révolutionnaire, aussitôt après la mort de Louis XVI, elle ne se jeta pas immédiatement dans la contre-révolution active. Elle
voulait, en effet, avoir ses coudées franches dans la question orientale. Il lui était agréable de lancer ses voisins dans Taventure. Elle-même savait fort bien que les intérêts de son pays étaient ailleurs qu'en Occident.
Elle agita devant ses voisins le fantôme du jacobinisme envahisseur et se « cassa la tête pour engager les cours de Vienne et de Berlin dans les affaires de France », se réservant la lutte contre les jacobins de Varsovie et de Turquie, moins dangereux que les vrais jacobins de Paris. « Mon poste, disait-elle alors, est pris; mon rôle assigné : je me charge de veiller sur les Turcs et les Polonais. » En réalité, elle ne rêvait que de buts pratiques. Elle allait, d'abord à l'insu de ses voisins, puis de connivence avec eux, achever le brigandage de 1772. Toutefois, elle dut d'abord liquider l'affaire de Turquie, et ce ne fut qu'après la paix d'Iassy (janvier 1792) qu'elle commença à i( s'intéresser » à la Pologne.
Catlierine II.
Pcinic pjr Rotari (Cibtnel Jes estampes).
Les derniers partages de la Pologne. — Depuis le premier partage, la Pologne semblait s'être remise. Une nouvelle génération, patriote et libérale, avait pris en main la réforme du pays. La Pologne paraissait avoir repris goût à l'existence. Les Zamoiski, les Kosciuszko, le? Dombrovski, s'inspirant de l'exemple et des encouragements de Paris, espéraient faire revivre leur nialheureuK pays. Ils croyaient à la foi jurée, au respect des traités. La Prusse n'avait-elle
pas signé avec les Polonais un traité, et n'avait-elle pas paru même favorable aux réformes de la Diète confédérée de 1791? La Pologne en avait profité pour se donner une constitution qui eût pu la sauver. Catherine II ne le permit pas.
Kosciuszko.
Gravé par Antoine Oleszczynski (Cabinet des estampes).
Profitant du moment troublé et prenant prétexte des réformes libérales introduites par la Diète, elle se concerta avec la Prusse, qui abandonna lâchement la Pologne, et avec l'Autriche pour consommer le deuxième partage (1791). La Russie reçut les provinces orientales avec trois miUions d'habitants jusqu'à une ligne qui, partant de la frontière orientale de Courlande,
passant par Pinsk, aboutissait à la Galicie, comprenant Borisov, Minsk, Sloutsk, la Voihynie, la Podolie et la Petite Russie. Avec un cynisme incroyable, Catherine II n'eut de cesse qu'elle eût fait ratifier par la Diète le traité de démembrement. La France était trop loin et surtout trop occupée pour protester contre des procédés qui déshonorent à jamais le règne de Catherine.
Pourtant la Pologne s'obstinait à ne pas mourir, elle frémissait encore. Sous l'inspiration de quelques patriotes notoires, comme Thaddée Kosciuszko, elle inaugura bientôt la série des révoltes qui, au cours du dix-neuvième siècle, se succéderont, comme les spasmes d'une agonie. Ce fut le prétexte que cherchait la Tsarine pour consommer le crime. Les trois complices, de nouveau unis, oubliant cette fois complètement le danger occidental, eurent vite fait d'écraser la petite armée des patriotes. On sait que, malgré une défense héroïque, Varsovie dut se rendre. Le plus grand forfait de l'histoire était accompli, mais la Russie reçut, au troisième partage (1795), tout le reste de la Lithuanie jusqu'au Niémen (Vilna, Kovno, Grodno, Novogrodek, Slonim), le reste de la Voihynie jusqu'au Bug (Vladimir, Loutsk, Krém-énets). Elle atteignit ainsi, sauf en un point, l'extrême limite des pays autrefois gouvernés par les princes issus de la maison du prince varègue Rurik. %
La Russie allait-elle, cette fois, se retourner contre la France, soi-disant pour sauver la civilisation de la peste révolutionnaire.? Catherine II s'était déjà excusée de ne pas prendre part à la croisade antirévolutionnaire, alléguant d'abord la guerre de Turquie, puis la guerre de Pologne. Celle-ci terminée, elle envoya Valérien Zoubov conquérir la Perse pour châtier son souverain dont les troupes avaient envahi la Géorgie et brûlé Tiflis.
Désormais la carrière de Catherine II est close. Un coup de sang l'emporta, après une agonie de deux jours, le 6/17 novembre 1796, à l'âge de soixante-sept ans. Son règne, comme tous les grands règnes, avait été tissu d'erreurs, mais aussi de grandes choses. En tout cas, elle avait agrandi son pays au delà de toute attente. Désormais la Russie avait pour frontières le Niémen, le Dniester et la Mer Noire.