II. — Paul I" (17 novembre 1796=24 mars
Paul pf se trouvait à Gatchina, dans sa propre résidence où il passait ses loisirs à faire parader ses deux mille soldats-marionnettes, quand on vint lui annoncer que sa mère se mourait. Il n'attendit même pas qu'elle eût expiré pour prendre possession de l'héritage. Il était, en effet, très impatient de régner.
Né le 20 septembre 1754, il avait déjà huit ans au moment où un drame mystérieux lui avait enlevé son père Pierre III. Il en avait maintenant cinquante-deux. Il avait fini par se persuader que Catherine II avait usurpé en 1762 ses droits et c'avait été là le noeud du drame qui, opposant le fils à la mère, avait fait de Paul, non pas seulement un héritier, mais un prétendant impatient et insurgé.
Le portrait. — Était-il vraiment le fils de Pierre III de Holstein.? En tout cas, sa laideur excessive, ses imperfections physiques semblent, à cet égard, légitimer sa naissance, l'n contemporain l'a comparé à un « Lapon camus à mouvements d'automate ». Sans reprendre cette comparaison, il semble bien, d'après les portraits qui nous restent de lui, qu'il fut de tous les empereurs de Russie le plus laid et le plus mal fait. Il avait le nez camard, une grande bouche garnie de dents longues, les lèvres proéminentes, un prognathisme accentué, le corps court et gauche. Le teint jaune, une calvitie précoce, un tremblement instinctif et continuel des mains devaient lui avoir été laissés en héritage par l'alcoolique et dévergondé Pierre III.
Si, au physique, il était un dégénéré, il ne valait guère mieux au moral. Sans aller jusqu'à prétendre, comme certains de ses contemporains, qu'il était fou, il n'en avait pas moins une mobilité de sentiments inquiétante, une surexcitation fébrile qui le harcelait constamment. 11 avait la manie de la persécution, car il avait peur; peur qu'on ne le tuât, car le souvenir de la mort énigmatique de Pierre 111 le hanta toujours; peur qu'on ne lui obéît point. Il était capricieux et bizarre : au fond, c'est un maniaque. Il exige, par exemple, que le grand poêle en faïence
LA RUSSIE DE 1789 A iSoi
de sa chambre à coucher soit toujours glacé, la température de la chambre étant uniformément de 14"^ et il s'emporte violemment s'il en est autrement. On le satisfait en passant la surface du poêle à la glace avant son arrivée, et il se laisse prendre ou feint de se laisser prendre à l'artifice. Il veut, en efïet, violenter la nature comme la volonté des autres, et pourtant ce despote misanthrope .est toujours sous la volonté d'autrui. Il s'en aperçoit, d'ailleurs, et cela l'irrite, mais il cherche l'illusion de la domination dans l'excitation de la colère. Il y a en lui du Xerxès, et toute sa vie il restera le même. A dix ans, s'endormant sur un cahier d'étude, il murmurait : c Je règne »; quand son rêve se réalisa, il avait toujours la même mentalité d'enfant capricieux et irritable, qui ne réussit jamais à se faire aimer.
Ce n'est pas qu'il manque le moins du monde d'intelligence, voire même de culture. Sa mère, pourtant, n'avait guère pris soin de son éducation. Son premier maître, Féodor Dmitrievitch Bekhteev, un diplomate médiocre, n'avait su que développer chez son élève un penchant inné et fâcheux pour le caporalisme. Après que d'Alembert, Diderot, Marmontel, pressentis
par Catherine II, eurent refusé de se charger de l'éducation du jeune tsarévitch, elle avait choisi Panine, un sybarite débauché et intrigant. Mais ce qui est surtout grave, c'est que dans cette tête déséquilibrée et un peu folle s'infiltraient des notions contradictoires. A côté du caporalisme à la prussienne, ce sont, par le canal du constitutionnaliste Panine, du francmaçon Plechtcheev, de Catherine II elle-même, les idées hardies du dix-huitième siècle français qui pénètrent jusqu'à lui. Paul rêvera d'être un despote éclairé. Cet autocrate attendra avec impatience que la mort de sa mère lui donne le droit de légiférer et de réformer.
La Tsarine l'avait confiné dans ses appartements, ses résidences d'été et d'hiver, à Pavlovsk, à Gatchina. Elle l'avait marié. Lui, à force d'être soumis à ce régime, était devenu sauvage, défiant, agressif. Il n'ignorait pas que Catherine II, l'année même de sa mort, avait voulu le déshériter en faveur de son propre fils, Alexandre. C'est dans cet état d'esprit Paul Pctrovitch, grand-duc de Russie. qu'il arrivait au trône.
(Cabinet des estampes.)
Le règne. — Depuis son voyage à Berlin (1776) qui lui avait révélé la Prusse des Hohenzollern, depuis surtout sa grande tournée de 1781- 1782 en Occident, on avait pu noter chez Paul un changement d'orientation décisif. A Vienne, à Florence, à Paris, il avait beaucoup appris. Au contact des vieilles monarchies occidentales, des idées, des ambitions nouvelles s'étaient éveillées dans son âme inquiète. Revenu en Russie, il avait été pris d'une fièvre d'activité. Désormais il se lève à 4 heures, s'entoure de secrétaires et d'officiers. Aussi n'est-il pas étonnant que cette intempérance d'action se donne libre cours dès son avènement. Mais, sauf sur la question militaire, Paul I'^"' n'a aucune idée précise. Ceci ne l'empêche pas de tout entreprendre à la fois.
Il commença par se venger de sa mère en prenant exactement le contre-pied de toute sa politique. 11 rappela donc d'exil les libéraux que Catherine avait récemment condamnés : Novikov et Radichtchev. Celui-ci put revenir de Sibérie, mais demeura exilé sur ses terres de Kalouga. Puis il relâcha avec honneur le Polonais Kosciuszko. Il semblait donc commencer son règne sous des auspices favorables. Malheureusement, on ne peut trouver aucune suite logique dans ses réformes. L'Empereur veut en tout imiter Frédéric II, mais il ne possède pas le même personnel que le Hohenzollern, aussi doit-il se contenter des apparences. Il est surtout plein de bonnes intentions. C'est ainsi que, au début du règne, il permet aux sujets de l'Empire de déposer leurs doléances dans une boîte placée près d'une des portes du Palais d'Hiver, mais
il se fatigue vite de répondre lui-même aux plaintes, car il n'a aucune persévérance. Un dessin du temps le représente tenant un papier dans chacune de ses mains avec ces inscriptions sur les deux feuilles et sur la tête du porteur : « Ordre! Contre-ordre! Désordre! » En réalité, comme 1' « Empereur ne parle à personne ni de lui ni de ses affaires, comme il ne souffre pas qu'on lui en parle et qu'il ordonne et fait exécuter sans réplique »; comme, d'autre part, il est convaincu, d'après ses propres termes, que « mettant les souverains sur le trône. Dieu a soin de les inspirer », il commet des erreurs énormes, et sa politique manque de la largeur de vues qui a parfois inspiré Catherine II à l'apogée de son règne.
Paul et l'armée. — H n'a de goût que pour le militaire. Aidé de Rostoptchine et d'Araktcheev, il s'était fait à Gatchina, dès avant le règne, un « bataillon d'amuseurs « de 2.000 hommes. Son château était enserré d'une chaîne ininterrompue de postes qui, de jour et de nuit, arrêtaient les passants et les interrogeaient. Les soldats étaient tous des escarpes, des ivrognes ou
V'ue de la Bourse ei du port de Saint-Pétersbourg vers la tin du dix-huiticme siccle. (Collection Aristide Qaillct.)
des poltrons, mais il leur sut gré de jouer à la petite guerre. L'heure de régner ayant sonné, il les fit entrer solennellement à Pétersbourg et les incorpora d'office dans la Garde, qui en fut scandalisée et ne le lui pardonna jamais. 11 institua immédiatement à Pétersbo.urg une « place de parade » où manœuvraient les troupes. On l'y voyait donner des ordres, recevoir les rapports de service, se faire présenter les nouveaux officiers, mesurer la longueur des tresses, surveiller les manœuvres. Il se faisait un point d'honneur de ne point mettre de fourrures par des froids de 15 à 20°. A mesure que les années s'écoulent, son arbitraire et sa tyrannie s'accentuent. Pour le moindre manquement à la forme, il envoie en Sibérie soldats ou officiers, et les kibitki sont toujours prêtes pour y mettre les condamnés. Ceux-ci. en effet, faisaient la route dans une de ces litières ou kibitka, hermétiquement close, avec deux petites ouvertures seulement, une en haut par laquelle on leur passait la nourriture (une livre de pain noir par jour avec quelques gorgées d'eau, l'autre en bas pour la satisfaction des besoins naturels). Les convoyeurs ne connaissaient habituellement pas les noms des prisonniers, souvent officiers ou soldats coupables d'une peccadille insignifiante, passants que le Tsar avait rencontrés sur sa route, et ils avaient l'ordre de ne pas répondre aux questions. Ce despotisme qui se marquait surtout dans l'ordre militaire eut, d'ailleurs, vite fait de rendre le Tsar insupportable, et l'affaire Grouzinov
HISTOIRb' UNIVF.KSFLLE ILLUSTRÉE — TOMK Vï
OÙ, sur de vagues soupçons, deux colonels de la Garde furent exécutés, mit le comble au mécontentement de l'armée. En somme, Paul n'a repris, en matière d'armée, que la tradition de Frédéric II et encore d'une manière puérile et incomplète. Sa seule création positive fut l'orphelinat militaire qui devint le corps des cadets de l'empereur Paul qui comprenait i.ooo garçons et 250 filles.
Au moins découvrit-il un officier méticuleux, Araktcheev et rappela-t-il à l'activité cet étrange Souvorov qui devait illustrer son règne d'une manière bien inattendue.
Araktcheev et Souvorov. — Araktcheev, qui se distingua surtout sous le règne d'Alexandre I^'', était le fils d'un pauvre gentilhomme de campagne. Il avait reçu toute son éducation au Corps des Cadets où il enseigna un moment les mathématiques. Méticuleux et brutal, il passait pour avoir, alors qu'il était le commandant de l'artillerie de Gatchina, arraché d'un coup de dent l'oreille d'un soldat. Avec son air de « bouledogue irrité », il n'était guère abordable
qu'en dehors du service, quand il invitait ses officiers autour du samovar.
D'ailleurs soigneux et vigilant, il devait être l'un des serviteurs fidèles de Paul et d'Alexandre, l'un de leurs mauvais génies aussi.
Tout différent était Souvorov. A l'avènement de Paul, sa carrière semblait terminée depuis 1788. Catherine II avait mis à la retraite le héros de Rymnik, quand il avait commencé à donner des signes non équivoques de dérangement cérébral.
C'était un étrange personnage que ce Souvorov à qui, si l'on en croit Rostoptchine, « des manières de polichinelle donnaient un air de vieux polisson ». Paul, malgré sa propension à rappeler d'exil ou de la retraite ceux que sa mère avait écartés au cours de sa vieillesse, lui fit grief d'avoir été l'un des signataires du projet de manifeste par lequel Catherine avait voulu déshériter son fils. D'autre part, les premières réformes militaires de Paul I^"" le mirent hors de lui. Il jura de se retirer tout à fait, enterra son uniforme et passa désormais son temps à galoper avec les polissons de sa campagne monté sur un bâton, à arranger des mariages, à chanter à l'église, à sonner les cloches, bref à s'ennuyer profondément.
La politique extérieure de Paul I". — Son heure devait revenir. La politique extérieure du Tsar la préparait. La versatilité de Paul se révèle dans ce domaine plus encore que dans les autres. On a vu que Catherine II avait adopté à l'égard de la Révolution française une politique d'atermoiements. Paul débuta par une politique d'abstention absolue qui bientôt fit place à une période d'hostilités caractérisée par une lutte difficile en Italie et en Suisse contre le Directoire; entraîné, un peu malgré lui, à devenir le chef de la croisade antirévolutionnaire, il devait, bientôt après, passer à une période de collaboration active avec Bonaparte.
Les premières décisions de Paul ne s'expliquent que par l'esprit de contradiction. Il ne veut plus aucune guerre, ni à l'Est ni à l'Ouest. Il rappelle ses troupes de Perse, abandonne la
Parade sous le règne de Paul I^'.
D'après le tableau de A. Benoit.
EA RUSSIE DE lySg A iSoi
Géorgie à ses propres forces, améliore ses relations avec la Pologne, fait savoir à la Prusse qu'il ne désire ni conquête ni agrandissement. Il est pourtant partisan d'une politique défensive contre les « progrès de l'effrénée République Française qui menace l'Europe d'une subversion totale par la ruine des lois, des droits, de? propriétés, de la religion et des mœurs ».
Cette attitude hostile à l'égard de la Révolution française pouvait l'entraîner à une action. La moindre cause adjuvante amènerait un conflit. Effectivement, la deuxième période du règne est une période de tension aiguë. Le traité de Campo-Formio ayant donné les Iles Ioniennes aux Français et, surtout, le Directoire ayant autorisé la formation de légions polonaises en Italie Paul riposta en prenant à sa charge le corps d'émigrés de Condé et en offrant une pension et un asile à Louis XVIII.
De l'hostilité ouverte à l'hostilité active, il n'y avait qu'un pas; il fut vite franchi. Paul conclut une alliance avec la Turquie, l'Angleterre, l'Autriche et le royaume de Naples. Il promit l'aide de sa flotte et de troupes de débarquement en Hollande et dans les Iles Ioniennes. II alla jusqu'à préparer une armée auxiliaire qui fera les campagnes célèbres d'Italie et d'Helvétie. On sait combien le Directoire surpris eut de peine à rétablir la situation et comment les discordes entre les Autrichiens et les Russes amenèrent rapidement la victoire des Français. Cependant Souvorov, que le Tsar avait rappelé de sa ^ retraite, se couvrit de f^loire.
La campagne de Souvorov. — Sou
printemps de 1799. Il refusa dès l'abord chien Thugut son plan de campagne.
Paris. Il ne rêvait que de faire la leçon persuadé qu'il possédait la meilleure tac Il avait composé une sorte de catéchisme plus étranges se succédaient : « La balle gaillarde. » « La tête de l'armée n'attend un merveilleux entraîneur d'hommes : bien exercer les troupes. Jamais en retraite, pleines jambes. Exercer à tout temps, aussi boue, marais, ravins, fossés, éminences.
Mais, s'il avait une étrange manière nant à 8 heures du matin, restant recouchant et dormant ensuite jus midi, ne visitant jamais un poste ou pas moins l'un des plus brillants gêné ches forcées de nuit, il étonnait et Imbu de l'idée napoléonienne que la et que l'arme la plus redoutable est la nœuvrer avec génie et en particulier traite. Pris, comme dans une souricière,
vorov était arrivé à Vienne vers le
de communiquer au ministre autri-
II déclarait que son objectif était
aux généraux français et il était
tique et la meilleure stratégie.
militaire où les aphorismes les
est une sotte, la baïonnette une
pas la queue. » Il se montrait
« L'essentiel, écrivait-il, est de
la meilleure en est toujours à
en hiver, la cavalerie dans la
bas-fonds... «
de diriger les opérations, dî-
trois heures à table, puis se
qu'à 4 heures de l'après-
une position, il n'en était
rau.x du temps. Par ses mar-
déroutait ses adversaires.
bataille se gagne sur le terrain
décision, il sut souvent ma-
lors de son immortelle re-
au milieu des Alpes, talonné
.VlouuiiKni de Sou\orov .i Saint-Pétersbourg.
par Lecourbe qui avait juré de le faire « crever dans les montagnes ><, il réussit à faire franchir à ses soldats et à son artillerie les 65 centimètres de neige du mont Bragel et à faire sa trouée par le Kleinthal et la route de Claris. En somme, il n'avait pas tenu qu'à lui de terminer la campagne par une brillante victoire. Seule l'inertie des Autrichiens l'avait perdu. Ils étaient, en effet, très choqués des conceptions de cet étrange Russe qui, à demi vêtu, tenait des discours incohérents, dans un jargon inintelligible, aux populations des villages que traversait son armée. De plus les vues de Souvorov et de Paul en ce qui concernait le sort à réserver aux populations d'Italie ne s'accordaient nullement avec les intérêts autrichiens. Aussi la rupture ne tarda pas. La bataille de Zurich en fut le signal, de même que la bataille de Bergen fut le signal de la, désunion anglo-russe. Dès lors, Paul 1", trahi par ses alliés, se retourna vers Bonaparte dont la personnalité l'attirait.
Le grand projet. — Bonaparte et Paul I^"" haïssaient tous deux également l'Angleterre. Tous deux, ils auraient voulu la frapper au point le plus sensible, dans l'Inde. La France occupait l'Egypte, ses agents parcouraient l'Arabie et les confins de l'Inde. Quant à la Russie, elle enverrait par Khiva et Boukhara une armée qui atteindrait vite la région des Indes. Une autre expédition commandée par Masséna aurait compris 35.000 Français et 35.000 Russes. Par la voie du Danube, l'armée française eût atteint Taganrog, puis franchi la Volga dans les environs de Tsaritsyne. Vers Astérabad, les deux armées auraient fusionné et marché contre l'Inde. Si l'on en croit le projet établi par Paul et qu'annota Bonaparte, il n'aurait fallu aux troupes franco-russes que quatre mois pour atteindre l'Indus. Le grand projet était-il réalisable.? En tout cas, la mort de Paul I^'' rompit brusquement les pourparlers (24 mars 1801).
Souvorov.
Gravé par Joli. NerJl.
L'administration et les finances. — En somme, la politique extérieure de Paul I^r n'avait été qu'un enchaînement capricieux où l'esprit versatile du monarque se révèle entièrement. Il n'y a pas eu davantage d'esprit de suite dans son administration intérieure. On remarque seulement qu'au point de vue politique, il renforça le caractère bureaucratique de l'appareil gouvernemental.
Paul I*^"" eût voulu confiner le Sénat dans ses attributions judiciaires, car il n'admettait point de partage en matière gouvernementale. Les affaires s'expédiaient fort lentement; le Tsar ne sut pas remédier à cet état de choses. D'autre part, mécontent des nobles, qui avaient tendance à fronder, il abolit les assemblées de la noblesse dans les gouvernements. Il est vrai que Paul créa une banque autorisée à accorder aux nobles des prêts pour vingt-cinq ans au prorata de 40 à 75 roubles par âme possédée et au taux annuel de 6 %. Cette banque commença ses opérations le i^^ mars 1798, et distribua en quelques mois pour 500 millions de billets que la clientèle aristocratique s'empressa de gaspiller follement. Ce fut un insuccès.
Les finances russes ne s'améliorèrent point sous ce règne. A la mort de Catherine II, la dette publique s'élevait à 126.196.556 roubles au.xquels s'ajoutaient 157 millions de papier-
f'aul I".
Esquisse Ju b«ron Gi'rorJ fMusic Je Vcrs.illcs).
monnaie. Paul s'imagina, au début, qu'il pourrait facilement liquider le passif. Il envisageait des restrictions pour ne pas recourir au crédit. Mais il fallut en rabattre, et les emprunts se succédèrent, en particulier à Amsterdam. Au moment où Paul mourut, le Trésor était pour ainsi dire vide : il ne s'y trouvait plus que 14.000 roubles.
Politique sociale et économique. — De même qu'il s'était aliéné la noblesse par la suppression des assemblées de noblesse, Paul mécontenta le clergé quand il essaya de faire rentrer ses membres dans la « table des rangs », surtout quand il ordonna que les fils de popes qui ne seraient pas voués à la prêtrise seraient versés dans l'armée, et enfin quand il entretint de bonnes relations avec les Jésuites et l'Église catholique.
En ce qui concerne la question du servage, sa politique fut à courtes vues. Au moins
CûS.xqucs.
Dessin il l'encre de Chine lie Cliarles-Adolphe-Henri Hest.
Catherine II avait-elle eu le mérite d'essayer d'enrayer le servage et d'atténuer ses effets par quelques palliatifs, insuffisants d'ailleurs. Sous Paul I^"', la question du servage ne progressa pas. Le fléau empira. Jusque-là, il existait, en dehors des trois millions et demi de paysans asservis aux propriétaires particuliers, un nombre presque égal de serfs appartenant à la Couronne et dont la situation était relativement privilégiée. Gouvernés par des organes d'État spéciaux, soumis seulement à i' « obrok » ou redevance en argent remplaçant la corvée, ils échappaient dans une certaine mesure à l'arbitraire. Or, Paul I^'' eut la malheureuse idée de partager entre les propriétaires les serfs de la Couronne. En quatre années, il distribua 600. 000 âmes dont 300.OOO appartenant à des communes de Grande Russie, bien davantage donc que Catherine II, qui n'en avait octroyé que 200.OOO en trente-cinq années (et encore y compris les serfs de la Pologne nouvellement acquise). De plus, sous le règne de Paul I^"", ni la littérature ni la société n'eurent la possibilité de se prononcer sur la question agraire. Les jacqueries furent réprimées sans pitié. Les seules réformes, à savoir l'interdiction de vendre sans la terre les serfs de Petite Russie et la fixation de la durée de la corvée à trois jours par semaine, furent même plutôt préjudiciables qu'utiles à la classe paysanne.
LA RUSSIE DE 1789 A iSoi
Au point de vue économique, une série d'oukazes établirent ou réorganisèrent des magasins de blé, fonds d'approvisionnement pour les années de disette. Mais cette mesure fut combattue par la méfiance des paysans, qui ne voulurent voir dans l'obligation de livrer leur blé qu'un impôt. D'autre part, Paul eut une politique résolument protectionniste et il essaya de protéger l'industrie nationale, fit creuser des canaux, réprima le brigandage. Malheureusement, la prospérité économique qui dès lors commença à s'esquisser fut sérieusement entravée par une pénurie tout à fait regrettable de capitaux.
Bref, en ces domaines comme dans tous les autres, si l'on en croit l'un de ses derniers biographes, M. Waliszewski, Paul 1" « avec les meilleures intentions est arrivé à se faire haïr. En mettant au service des intérêts matériels de son pays mieux que de bonnes intentions, il devait arriver à augmenter sa détresse ».
L'assassinat de Paul P^
— Paul I^"" avait réussi à s'aliéner toutes les classes de la nation par sa politique. Dans les dernières années du règne, son apparition dans les rues était le signal d'un sauve-qui-peut général. « Voilà notre Pougatchev », disait, par un jeu de mots curieux (Pougatchev == l'épouvantail), le vieil invalide qui montait la garde derrière la cathédrale Saint- Isaac. Depuis longtemps, ses volontés capricieuses avaient également mécontenté au plus haut point son entourage. Nul n'avait intérêt à la continuation d'un tel état de choses. Lui-même aggravait par ses violences les périls qu'il courait. Plus d'une
fois, il avait menacé ouvertement sa femme et son aîné Alexandre"': il semblait incliner vers une modification dans l'ordre de succession au trône. Alexandre, plus libéral que son père, avait ses partisans. La noblesse eût voulu acquérir auprès du futur tsar des titres à sa reconnaissance en débarrassant le pays et le trône du tyran. Il semble bien que le comte Panine et le comte Pahlen essayèrent d'obtenir la complicité tacite de l'héritier. Paul I^'' eut vent de la conspiration qui s'ourdissait dans l'ombre; il questionna Pahlen qui, loin de se troubler, affirma tout savoir, faire partie du complot rien que pour l'arrêter à temps. Le Livonien Pahlen s'adjoignit le Hanovrien Bennigsen. Platon Zoubov, le dernier favori de Catherine, peut-être quelques nobles travaillés par l'Angleterre qui eût voulu empêcher l'alliance franco-russe, entrèrent dans le complot. Paul I'"' n'eût pu compter que sur Rostoptchine et Araktcheev, mais il venait de les disgracier. Dans la nuit du 23 au 24 mars 1801, le palais était gardé par le régiment Semenovski dont les officiers étaient parmi les conjurés. Pahlen fit le guet pendant que les meurtriers se rendaient à la chambre du Tsar. On pense qu'il les aurait livrés si le coup avait manqué. Ce fut Bennigsen qui se chargea du crime. L'épée à la main, il présenta au Tsar un acte d'abdication. Paul résista. Une lutte s'engagea dans les ténèbres. Le Tsar fut terrassé par un coup de Nicolas Zoubov, puis étranglé avec une écharpe d'otTicier. Alexandre I^' n'avait pas été directement mêlé au complot; mais son silence avait paru approbateur. Il était moralement le complice de Pahlen et de Bennigsen. Il s'en rendit compte et fut désespéré d'avoir laissé faire.
M.iison de f.iniillc des Koni.mott à .Moscou.
Saint-Pétersbourg au commciicenient du dix-iieuvicme siècle. — Vue du pont et église Isuac.
Gravure anonyme conservée à la Bibliothèque nationale.