‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 20 sur 67 · LE LOUP SOT · texte numérisé non relu

LE LOUP SOT

Dans un village vivait un paysan qui avait un chien. Dans sa jeunesse, il gardait la maison, mais quand vint la pesante vieillesse, il cessa mème d’aboyer. Le maitre en devint las ; voilà qu’il fait ses préparatifs, prend une corde, l’attache au eou du chien et le conduit au bois.

Là, il l’amena au pied d'un tremble et il s’apprètait à l'y pendre, quand il vit de grosses larmes couler sur le . museau du chien. Il en eut pitié et l’ayant attaché au tremble, il retourna à la maison. Le pauvre chien, resté seul dans la forêt, se mit à pleurer et à maudire son sort. Tout à coup un énorme loup sort des buissons, le voit etdit: « Bonjour, chien bigarré, tu m'as fait bien longtemps attendre ta visite. Il fut un temps où tu me chassais de ta maison; maintenant, tu es tombé toimême sous ma patte ; je puis faire de toi ce que je veux. Attends, tu vas me payer tout! » — « Et que veux-tu faire de moi, loup gris? » — « Pas grand'chose: te manger avec toute la peau et les os! » — « Ah! sot de loup gris, va! Ta graisse t'empêche de réfléchir à ce que tu fais ! comment, après celte excellente viande de bœuf, iras-tu manger de vieille et mauvaise viande de chien? Pourquoi veux-tu, sans profit, casser sur moi tes vieilles dents ? Ma viande, à présent, ne vaut pas mieux que du bois pourri. Attends, je t’apprendrai à faire mieux que cela : va t’en me chercher trois pouds ! d'excellente viande de jument, refais-moi un peu et alors fais de moi ce que tu veux. »

Le loup obéit et rapporta au chien toute une moitié de jument : « Voilà de la viande, rétablis-toi bien vite. » Ayant ainsi parlé, il s'en alla. Le chien se jeta sur la viande et mangea tout. Deux jours après, le sot gris

‘ Le poud équivaut à environ seize kilogrammex.

revient et demande au chien : « Eh! bien, frère ! es-tu rétabli ou non?» — « Tout doucement; si tu m'apportais maintenant quelque brebis, ma chair en aurait bien plus de goût! » Le loup y consentit encore, courut aux champs et s'étant caché dans un creux, se mit à guetter le moment où le berger chasserait devant lui son troupeau. Voilà que le berger chasse son troupeau ; le loup, de derrière son buisson, ayant choisi la brebis la plus grande et la plus grasse, d’un bond se jeta sur elle, la saisit au collet et l’apporta au chien : « Voici une brebis; refais-toi. » Et le chien se remettait en effet ; il mangea la brebis et se sentit de la force.

Le loup arrive et demande : « Eh ! bien, frère, comment te trouves-tu à présent ? » — « Pas encore tout à fait bien, mais si tu m’apportais quelque sanglier, alors j'engraisserais comme un porc. »

Le loup se mit en chasse d’un sanglier, l’apporta et dit: « C’est mon dernier service; dans deux jours tu auras ma visite. » — « Bien, pensa le chien, tu me serviras à me rétablir tout à fait! » Deux jours après, le loup vint trouver le chien qu'il avait engraissé, mais dès que celui-ci le vit, il commença à abover. « Comment ! canaille de chien, dit le loup gris, tu oses m’injurier ! » et aussitôt il se jeta sur le chien pour le mettre en pièces. Mais le chien, qui avait déjà retrouvé ses forces, se dressa comme le loup et vous le servit de telle

1 Comme qui dirait : mon vieux !

sorte, que les touffes de poils volaient de tous côtés. Le loup de se dégager et de fuir au plus vite; après avoir bien couru, il voulut s'arrêter, mais ayant entendu aboyer un chien, il se remit à courir. Arrivé dans un bois, 1l s'étendit sous un buisson et commença à lécher les plaies que le chien lui avait faites : « Voyez-vous, comme il m'a trompé, cette canaille de chien, s’écriat-il! Si jamais maintenant je tombe sur quelqu'un, il n'échappera pas à mes dents! »

Ayant léché ses plaies, le loup se mit en quête de vibier. Voilà qu’au haut d'une montagne, il aperçoit un grand bouc ; il y court et lui dit : « Bouc ! hé ! bouc! je suis venu te manger.» — « Hé! loup gris, à quoi bon casser inutilement tes vieilles dents sur moi? Tienstoi plutôt au pied de la montagne et ouvre ta large gueule ; je prendrai mon élan et je me jetterai droit dedans; tu n’auras qu'à m'avaler. Le loup s’en fut au pied de la montagne et ouvrit son énorme gueule et le bouc, pas bête, s’élança de la montagne comme une flèche et frappa le loup au front, mais si fort, que celui-ci s’étendit tout de son long. Et le bouc de détaler.

Au bout de trois heures, le loup revient à lui et éprouve d'horribles maux de tête. Il se mit à réfléchir! « Ai-je avalé le bouc, ou non? » Il réfléchit, réfléchit, conjectura, conjectura : « Si j'avais mangé le bouc, j'aurais le ventre plein ; faut croire que le fripon m'aura trompé! Allons, à présent je saurai quoi faire ! »

Ainsi dit le loup et il se dirigea vers le village. Il aperçut une truie avec ses pourceaux et voulut en saisir un, mais la truie l’en empècha : « Hé! vilaine trogne, lui dit le loup, comment oses-tu m'offenser? Sais-tu bien que je te mettrai en pièces et t’avalerai d’une fois avec tous tes pourceaux? » La truie répondit : « Jusqu'à présent, je ne t'ai pas offensé, mais maintenant je te dirai que tu es un grand sot. » — « Comment? » — « Comment? juges-en toi-même, grison : comment pourrais-tu manger mes pourceaux ? ils viennent seulement de naïître; il faut les laver ‘. Sois mon compère, je serai ta commère: nous les baptiserons, ces petits enfants. »

Le loup consentit. Bien! voilà qu'ils arrivent à un grand moulin (à eau). La truie dit au loup : « Toi, cher compère, tiens-toi de lPautre côté de l’écluse, où il n'y a pas d’eau et moi je me tiendrai de ce côté, je plongerai mes pourceaux dans l’eau pure et je te les passerai l'un après l’autre. » Le loup se réjouit et pense : « C’est alors que la proie va me tomber sous la dent! » Le sot gris s’en fut sous l'écluse et la truie saisit aussitôt la barrière, la souleva et donna passage à l’eau. L'eau jaillit, entraîna le loup et le fit pirouetter. Cependant la truie avec ses pourceaux s’en retourna au logis; arrivée là, elle se rassasia et avec ses petits s’étendit pour dormir sur sa couche moëlleuse,.

# Tant qu'ils n’ont pas été lavés, ils sont impurs.

Le loup comprit la malice de la truie ; à grand’peine il parvint à regagner la rive et le ventre affamé, il se mit à battre le bois. Longtemps il soupira la faim; enfin, n'y tenant plus, il se dirigea à nouveau vers le village et vit à côté de l’aire une sorte de charogne. « Bien! pensa-t-il, quand viendra la nuit, je me rassasierai, ne füt-ce que de cette charogne ! » Se trouvant dans une période de disette, il était encore heureux de tirer parti d'une charogne. Cela vaut toujours mieux que de claquer des dents de faim et de chanter des chansons à la loup! |

Vint la nuit; le loup s’approcha de l'aire et se mit à dévorer la charogne. Mais un chasseur l’attendait depuis longtemps et avait préparé pour notre ami une paire de bonnes noisettes. Il déchargea son fusil et le loup culbuta, la tête cassée. Ainsi le loup gris termina sa vie.

Nous donnerons maintenant une des versions petitesrussiennes de ce même conte. Elle a pour titre :

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