‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 21 sur 67 · LE LOUP PAUVRE · texte numérisé non relu

LE LOUP PAUVRE

Il y avait un loup si pauvre, qu'il mourait presque de faim; il ne trouvait nulle part rien à preudre. Voilà qu'il alla trouver Dieu pour lui demander de la nourriture. Il arriva vers Dieu et se présenta si pauvre, si pauvre, encore pis qu’il n'était. — « Dieu bon, dit-il,

donne-moi quelque chose à manger, autrement je péri-

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 49 rai de faim! » — « Et que te donnerai-je à manger ? » dit Dieu. « Tu donneras, ce que tu donneras! » —« Voilà dans la prairie la jument du pope! qui pait; elle ne s'enfuira pas, mange-la... »

Et voilà le loup qui s'éloigne au plus vite de Dieu : Trioukh! trioukh ! ? comme il court! Le voilà près de la jument : « Sois bien portante, jument! Dieu a dit que je te mange. » — « Qui es-tu, toi, qui vas me manger?» — « Un loup, » dit-il. L'autre : « Tu mens, tu es un chien! » — « De par Dieu, dit-il, un loup! » — « Eh! bien, si tu es un loup, par où commenceras-tu à me manger?» — « Mais, par la tête, » dit-il. — « Ah! petit loup, dit-elle, petit loup, si tu as envie de me manger, commence-moi de la queue; pendant quetume mangeras jusqu’au milieu, je continuerai à paître et ainsi J'achèverai de me rassasier ; et alors tu pourras manger à satiété. » — « Si c’est ainsi, que ce soit ainsi » dit le loup et d’un coup il se jeta sur la queue. Comme il la tirait par la queue, la jument souleva son arrière-train et lui déchargea une telle ruade sur le museau, que le loup ne savait plus s'ilétait dans ce monde ou dans l’autre. Et la jument de courir, que la poussière s'élevait ! Et le loupest là étendu et pense : « Est-ce que je ne suis pas sot! est-ce que je ne suis pas fou! pourquoi ne l’ai-je pas saisie à la gorge? »

1 Les paysans appellent ainsi le prêtre; mais ce mot n’est pas usitéen bonne compagnie.

2 Notre tra-tra.

Et le voilà qui s'en va de nouveau vers Dieu demander de la nourriture : « Dieu bon, dit-il, donne-moi ne fût-ce qu'un peu de quelque chose à manger, autrement je crèverai de faim. » — « Est-ce que, dit-il, c'est peu pour toi de la jument? » Il aboie : « Qu'on l’écorche vive pour faire des bourses de sa peau! Non seulement je n’en ai pas mangé, mais elle m'a presque fracassé le museau! » — « Si c'est ainsi, dit Dieu, eh! bien, va; là-bas, sur les bords escarpés de la rivière, pait un mouton si gras! mange-le. » Le loup y alla. Le mouton paît sur le bord. « Sois-bien portant, mouton! » — « Soisbien portant » — « Dieu a dit que je te mange. » — «Et qui es-tu, toi qui vas me manger? » [dit : « Un loup.» L'autre : « Tu mens, tu es un chien! » — « Non, depar Dieu, dit-il, un loup!» — « Eh! bien, si tu es un loup, comment me mangeras-tu ? » — « Comment je te mangerai? Je commencerai par la tête, puis tu seras tout mien, je pense ! » — « Eh! petit loup, dit-il, petit loup! si tu as envie de me manger, tiens-toi plutôt ici au bord et ouvre la bouche et moi-même je me précipiterai dedans. « Eh! bien, fais! » Voilà qu'il se plaça juste au haut de l'escarpement — et quel escarpement! — etil ouvrit la bouche tellement grande que la gueule était béante : comme il va l’avaler! Et le mouton prend si bien son élan et lui donne un tel coup sur le front qu'il le culbute dans la rivière. (Bon régal!) Alors, le pauvre s'étend et pleure : « Est-ce que je ne suis pas sot! est-ce que je ne suis pas fou! A-t-on jamais vu que

Page 1