‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 34 sur 67 · COMME QUOI L'OURS ET LES LOUPS ONT EU PEUR · texte numérisé non relu

COMME QUOI L'OURS ET LES LOUPS ONT EU PEUR

Dans une même étable vivaient un bouc et un bélier; ils vivaient entre eux très cordialement ; ils partageaient entre eux chaque poignée de foin, et s’il y avait quelque coup de fourche à recevoir, ils le laissaient tout entier au chat Vacia (Basile). C'était un fameux voleur et brigand : à toute heure en campagne, et dès qu'il voit quelque butin mal gardé, le ventre commence à lui faire malt. Voilà qu’un jour, le bouc et le bélier sont couchés et causent entre eux; on ne sait d'où arrive le chat Mourlyko® et il gémit d'une manière si plaintive. Le bouc et le bélier lui demandent : « Chat-chaton, au gris front, — de quoi pleures-tu, venant, — sur trois pattes sautant? » — «Comment ne pleurerais-je pas? La vieille m'a battu et rebattu, m'a arraché les oreilles, m'a cassé les jambes et a encore préparé pour moi un nœud coulant, » — « Et pour quel méfait t’a-t-on arrangé ainsi? » « Hé, on m'a arrangé ainsi parce que je me suis oublié

1 C'est-à-dire, l'appétit lui vient.

? Ronronnant, En Russie, on fait dire au chat mour-mour au lieu de ron-ron.

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É. AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE PUPULAIRE. VB) et que j'ai léché la crème. » Et de nouveau le chat Mourlyko se mit à pleurer. « Chat-chaton, au gris front pourquoi pleures-tu encore? » — « Comment ne pas pleurer ? La vieille, tout en me battant, marmottait : « Mon gendre viendra, où prendre de la crème pour le régaler? Il faudra bien égorger le bouc et le bélier ! » Le bouc et le bélier se mirent à gueuler : « Ah! chat gris au stupide front ! pourquoi nous as-tu perdus? Attends, nous te frapperons de nos cornes! » Alors Mourlyko reconnut sa faute et demanda pardon. Ils lui pardonnèrent et ils se mirent à trois à penser une pensée : comment être et que faire : « Eh bien! frère moyen, moutonneau ! demanda Mourlyko, ton front est-il solide? essaie un peu contre la porte. » Le bélier de tout son élan, frappa la porte du front; la porte s'ébranla, mais ne s’ouvrit pas. Le frère ainé, le gros mauvais sujet de bouc, se leva, prit son élan, frappa et la porte s'ouvrit.

La poussière se soulève en colonne, l'herbe se penche vers la terre, le bouc et le bélier fuient, et derrière eux saute sur ses trois pattes le chat au gris front. Ilse fatigua et dit à-ses frères par adoption : « Ni toi, frère ainé, ni toi frère moyen, ne laissez votre moindre frère en pâture aux bêtes fauves! »

. Le bouc le prit, le mit sur son dos, et ils s’élancèrent de nouveau par monts, par vaux, par les sables mou- + vants. Ils coururent longtemps, et jour, et nuit, aussi longtemps qu’ils eurent de la force dans leurs jambes,

Voilà qu'ils arrivèrent à un escarpement escarpé, à un empêchement empêchant; sous l'escarpement, un pré fauché, et dans ce pré, des meules comme des villes. Le bouc, le bélier et le chat s’arrêtèrent pour se reposer et c'était une froide nuit d'automne. Où se procurer du feu? pensent le bouc et le mouton ; et Mourlyko a déjà arraché de l'écorce de bouleau, en a entouré les cornes du bouc et lui commande de heurter son front contre celui du bélier. Le loup et bélier se heurtèrent, et si fortement, que les étincelles jaillirent de leurs veux et que l'écorce de bouleau prit feu: « A la bonne heure, dit le chat gris, maintenant nous nous réchaufferons! » et à ces mots, il alluma une meule de foin.

Ils n'avaient pas encore réussi à se chauffer convenablement, qu'apparaît un hôte inattendu, le paysan gris Mikhaïlo Ivanovitch (l'ours) : « Laissez-moi, dit-il, me chauffer et me reposer, je ne me sens pas bien! » — « Sois le bien venu, paysan gris, mangeur de fourmis, d'où viens-tu, frère? » — « J'ai été au rucher et je me suis battu avec les paysans, c’est de là que vient ma maladie; je vais chez la renarde pour me guérir. » Etils partagèrent à quatre la nuit sombre: l'ours, sous la meule; le chat, sur la meule, et le bouc et le bélier autour du feu. Arrivent sept loups gris et un blanc, et ils vont droit à la meule. « Fou-fou?! dit le loup blane, il

‘ On se rappellera que le méme procédé est attribué également au baron de Munchhausen, ahâs, M. de Crac.

2 [l flaire.

tree

AU MOYEN DE SA LITIÉRATURE POPULAIRE. 97 sent ici une odeur non russe. Quel peuple êtes-vous ici? Voyons, essayons votre force! » Le bouc et le bélier se mirent à bèler de peur, et Mourlyko tint ce discours : « O toi, loup blanc, prince des loups, n’irrite pas notre frère ainé; il est très méchant, Dieu nous fasse grâce ! Quand il s'emporte, malheur à tous. Ne voyez-vous pas sa barbe : en elle est sa force; c’est de sa barbe qu’il tue les animaux, et avec les cornes, il ne fait que leur ôter la peau. Approchez-vous plutôt honnètement de lui: Nous voulons jouer avec ton plus jeune frère, qui est sous la meule. » Les loups firent cette demande au bouc eu s’inclinant, puis ils entourèrent Micha et se mirent à l’agacer. Il se contint, se contint, mais à la fin, il empoigna un loup de chaque patte. Ceux-ci se mirent à chanter Lazare !, se dégagèrent tellement-quellement, et, serrant la queue : — « Dieu, nous donne des jambes! »

Et le bouc et le bélier, pendant ce temps, avaient pris avec eux Mourlyko et s'étaient sauvés dans la forêt; là, ils se rencontrèrent de nouveau avec les loups gris. Le chat grimpa jusqu’à la cime d’un sapin, et le bouc et le bélier saisirent, avec les pattes de devant, une branche de sapin et s’y suspendirent. Les loups sont là, sous le sapin, ils grincent des dents et hurlent, en regardant le bouc et le bélier. Le chat au front gris voit que l'affaire devient mauvaise ; il se met à jeter des pommes de sapin sur les loups et à dire : « Un loup, deux loups, trois

1 A demander grâce.

loups! cela faitun loup par frère (par tête).Moï, Mourlyko, je viens de manger deux loups, avec les os, de sorte que je suis encore repu, mais toi, grand frère, tu as chassé aux ours, mais tu n’as rien attrapé, prends aussi ma part ! » À peine avait-il dit cela, que le bouc se détacha ettomba droit avec ses cornes sur un loup. Et Mourlyko, qui connait con affaire, de crier: « Tiens-le, attrape-le! » Alors une telle épouvante saisit les loups, qu'ils se mirent à fuir à toutes jambes, sans regarder derrière eux. Et ainsi ils s’en allèrent.

Dans cette version, il n'y a d’effrayés que les loups; dans celle que nous donnons ei-dessous, et qui correspond mieux au titre, non seulement l'ours est effrayé tout comme les loups, mais même la renarde est entraînée dans la panique générale :

Il y avait un vieux et une vieille, qui avaient un chat et un bélier. La vieille ramassait de la crème pour faire du beurre et le chat friponnait: « Vieux, dit la vieille, il ne fait pas sain dans notre cave ! » — « Il faut voir, lui dit le vieux, s’il ne vient pas quelque fripon. » Voilà que la vieille alla à la cave et vit que le chat ôtait de sa patie le couvercle du pot et lèchait la crème; elle chassa le chat de la cave et rentra dans la chambre; le chat y ävait couru avant elle et s’était caché sur le poêle, dans uñ coin : « Mon homme, dit la vieille, nous ne voulions pas croire que le. chat friponnät, et c’est lui le voleur ; ça, tuons-le ! » Quand le chat entendit ce discours, il se jeta en bas du poële, courut retrouver le bélier dans

l'étable et commença à le tromper: «Frère mouton, on veut demain me tuer et t’égorger. » Et ils convinrent de fuir tous deux dans la nuit de chez leur maître: Comment être (comment faire) dit le mouton, je serais heureux d’aiguiser mes patins de neige (de fuir) avec toi, mais c’est que l'étable est fermée ! » — « Ce n’est rien ! Le chat aussitôt grimpa sur la porte, détacha la corde du clou et relächa le mouton. Voilà qu'ils vont leur chemin ; ils trouvent une tête de loup et la prennent avec eux. Ils vont, ils vont et voient : bien loin dans la forêt, un feu brille ; ils se dirigent droit vers ce feu. Ils s'approchent : autour du feu se chauffent douze loups. « Dieu vous aide, les loups! » — Soyez les bien venus, chat et bélier! » — « Frère, demande le bélier au chat, qu’aurons-nous à souper?» — « Et nos douze têtes de loup, donc? va et choisis la plus grasse. » Le mouton s’en fut dans les buissons, souleva bien haut la tête de loup qu'ils avaient trouvée en chemin et demanda : « Celle-ci, frère chat? » — « Non, pas celle-là, choisisen une meilleure. » Le mouton souleva de nouveau la même tête et demanda de nouveau : Celle-ci? » Les loups s’effrayèrent tellement qu'ils se fussent volontiers sauvés, mais ils n’osaient pas sans permission. Alors, quatre loups se mirent à demander au chat et au mouton: « Laissez-nous aller au bois, nous vous en apporterons. » Et ils partirent. Les autres huit loups se mirent à craindre encore plus fort le chat et le mouton: « S'ils ont pu en manger douze, à plus forte raison en

mangeront-ils huit.» Quatre encore demandèrent à aller chercher de l’eau. Le chat les laissa partir: « Allez, mais revenez au plus vite! » Les quatre derniers loups demandèrent à aller à la recherche des autres, savoir pourquoi ils ne revenaient pas. Le chat les laissa partir, leur commandant plus sévèrement encore de revenir au plus vite; et lui et le mouton étaient heureux qu'ils fussent partis.

Les loups se réunirent et s’en allèrent plus loin dans la forêt. [ls rencontrent l’ours Mikhaïl Ivanovitch: « Astu entendu dire, Mikhaïl [vanovitch, demandèrent les loups, qu'un chat et un mouton aient mangé douze loups? » — « Non, mes petits enfants, je ne l'ai pas entendu dire.» — « Eh bien! nous avons vu un tel chat et un tel mouton. » — « Comme je voudrais bien, mes petits enfants, voir par moi-même quel est leur courage. » — « Eh, Mikhaïl Ivanytch, c’est qu’il est diantrement vif, ce chat; on ne peut pas essayer de capter sa bienveillance, c'est qu'il vous mettrait en pièces ! Nous avons beau être adroits avec les chiens et les lièvres, mais ici on perdrait sa peine. Invitons-les plutôt à diner. » Ils se mirent à y envoyer la renarde : « Va, invite le chat et le mouton. « La renarde commença à alléguer des prétextes : « Je suis agile, c'est vrai, mais je ne me retourne pas facilement ; ils pourraient bien me manger! — « Va!» Il n'y avait rien à faire, la renarde courut trouver le chat et le mouton. Elle revint et dit: «ls ont promis de venir. Ah! Mikhaïl Tvano-

br

vitch, qu’il est méchant ce chat ! Il est assis sur un tronc d'arbre et le déchire de ses griffes : c’est contre nous qu'il aiguise ses couteaux ! et comme il roulait ses yeux !...» L’ours prit peur et plaça aussitôt un loup en sentinelle sur un tronc d'arbre; il lui mit dansles pattes un essuie-mains et lui donna cet ordre: « Quard tu verras le chat avec le mouton, agite l’essuie-mains:; nous viendrons à leur rencontre. » On se mit à préparer le diner : quatre loups trainèrent quatre vaches, et l’ours chargea la marmotte des fonctions de cuisinier.

Voilà que le chat et le bélier se rendent à l'invitation ; ils virent la sentinelle et se concertèrent : « Moi, dit le chat, je ramperai tout doucettement sur l'herbe et je m'assiérai auprès du tronc en face de la frimousse du loup, et toi, frère bélier, prends ton élan et de toute ta force, frappe-le de ton front ! » Le bélier prit son élan, frappa le loup de toute sa force, et le culbuta; et le chat se précipita droit sur son museau, s’y accrocha de ses griffes, et l'égratigna jusqu’au sang. L'ours et les loups, voyant cela, commencèrent à parler entre eux: « Hé, mes petits enfants, voyez quel chat Iynx et quel mouton ! Ils ont su jeter le loup Eustache en bas d'un tronc si élevé et le défigurer ; comment nous qui sommes à terre, pourrons-nous tenir contre eux ! À savoir, qu'ils ne tiennent aucun compte de notre régal ; ils viennent non pour se régaler, mais pour nous flétrir. Ditesdonc, frères, ne vaut-il pas mieux nous mettre à l'abri?» Les loups se dispersèrent tous dans la forêt; lPours

Je

grimpa sur un pin ; la marmotte se cacha dans un trou et la renarde se tapit sous un tronc renversé. Le chat et le mouton se mirent à manger les mets préparés. Le chat, tout en mangeant, ronronne: « C’est peu! c’est peu ! » S'étant retourné par hasard, il vit la queue de la marmotte qui passait hors du trou, il s’effraya et le voilà qui escalade le pin. L'ours s'effraya, se précipita tout droit du pin à terre et faillit écraser la renarde sous le tronc. L'ours s'enfuit et la renarde aussi: A savoir, compère, tu t'es meurtri? » demanda la renarde. » — « Non, commère, si je n’avais pas sauté, le chat m'aurait mangé depuis longtemps. »

Le petit dialogue suivant nous montrera que le chat ne le cède pas en hypocrisie à la renarde : c’est le Rominagrobis de La Fontaine :

— « Chat Eustache, tu t'es tonsuré ? » — « Je me suis tonsuré. »

— « Et tu as pris le froc? » — « Et j'ai pris le froc. » — «On peut passer devant toi? » — « On peut. » La souris courut et le chat la happa. « Mais ce sera faire gras, chat Eustache ! » — « Pour les autres, c'est gras; mais pour nous autres, c’est sain! »

Que de commentaires appellent ces quelques lignes !

C’est tout ce que nous trouvons sur le chat dans la littérature populaire russe, beaucoup plus pauvre sous ce rapport que toutes les autres. Du moment que le chat remplaçait le renard, on pouvait attendre qu'à la

longue, on lui attribuerait toutes les prouesses dont on avait fait d’abord honneur au renard. Ce n’est pourtant pas le cas, et même comme serviteur de l'homme, le chat ne remplace pas le renard. Pas de chat botté. Car l’unique version de ce conte où le chat remplace la renarde, et qui est donnée par Roudtchenko, n’est évidemment qu'un mauvais décalque du conte français. Ce n’est qu'incidemment, dans « le chat, le coq et la renarde » que nous trouvons le chat comme serviteur de l’homme.

Il est probable que le temps aura manqué au chat pour prendre toute la place qui lui revenait.

Comme nous l'avons expliqué, la force de création va toujours en s'appauvrissant dans la littérature populaire. Le chat étant venu après les autres, n’a pu fournir une légende aussi riche que celle du renard.

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