‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 33 sur 67 · LE CHAT ET LA RENARDE · texte numérisé non relu

LE CHAT ET LA RENARDE

[était un paysan qui avait un chat, mais si méchant, que c'était une calamité. Le paysan s’en ennuya, pensa, pensa longtemps, puis le prit, le fourra dans un sac qu’il ferma et l’'emporta dans le bois. L’ayant apporté là, il le làcha : « Qu'il s’égare! » Le chat marcha, marcha longtemps et finit par tomber sur une chaumière, habitée par un garde forestier. Il grimpe au grenier et s'y couche à l'aise; s'il a faim, il s’en va par la forêt attraper des oiseaux et des souris, s’en repaît à satiété, puis regagne son grenier, exempt de soucis! Voilà qu’un jour le chat s’en va se promener et rencontre la renarde

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qui le voit et s'étonne : « Voilà tant d'années que je vis dans les bois et je n'ai point encore vu pareil animal!» Elle salue le chat et lui demande : « Dis-moi, bon jeune homme, qui es-tu? par quel hasard es-tu venu ici et de quel nom t’appeler? » Le chat hérisse son poil et répond: « Je suis envoyé des forêts de Sibérie pour être votre bourmistre! et je m'appelle Kotofei [vanovitch?, » — « Ah! Kotofei Ivanovitch, je n'avais pas entendu parler de toi, je ne te connaissais pas ; à présent, sois mon hôte,» Le chat suivit la renarde ; elle le conduisit dans sa tanière et se mit à le régaler de différent gibier, puis l'interrogea : « Dis-moi, Kotofei [vanovitch, es-tu marié ou célibataire? » — « Célibataire » dit le chat. — « Et moi, je suis renarde demoiselle, prends-moi pour femme. » Le chat consentit et joie et festin d'aller leur train.

Le jour suivant, la renarde s’en alla aux provisions, afin d'avoir de quoi vivre avec son jeune mari et le chat resta à la maison. La renarde court et voilà qu’en chemin elle rencontre le loup, qui se met à faire le galant : « Laisse-moi, sot, qu'as-tu à faire le galant ? Autrefois j'étais demoiselle; mais maintenant je suis femme mariée, » — « Qui as-tu épousé, Lisavéta Ivanovna? » — « Est-ce que tu n'as pas entendu dire que

1 C'est-à-dire burgmeister, bourgmestre. Ce nom était souvent employé autrefois pour désigner le chef du village, qui était nommé par le seigneur. Le nom russe est séarosta.

2 Nom fabriqué du mot Kot, matou. Ivanovitch, fils d'Ivan.

des forèts de Sibérie nous a été envoyé comme bourmistre Kotofei Ivanovitch? Je suis maintenant la femme du bourmistre! » — « Non, je n’en ai rien entendu, Lisavéta [vanovna ; ne pourrait-on le voir? » — « Hum! mon Kotofei Ivanovitch est si méchant! Si quelqu'un ne lui plaît pas, il le dévore aussitôt! Aie soin dè lui préparer un mouton et de le lui apporter en hommage; tu déposeras le mouton, puis tu te cachéras, pour qu’il ne te voie pas, autrement, frère, il t'en cuirait! »

Le loup s’en fut chercher un mouton. La renarde va son chemin et rencontre l’ours qui se met à faire le galant. « Qu'as-tu à me toucher, sot Michka aux pattes torses? Autrefois, j'étais demoiselle, mais à présent, je suis femme mariée. » — «Qui donc as-tu épousé, Lisavéta Ivanovna? » — « Mais celui qui nous est envoyé des forêts de Sibérie comme bourmistre; on l’appelle Kotofei Ivanovitch: c'est lui que j'ai épousé. » — « Ne pourrait-on le voir, Lisavéta Ivanovna? » — « Hum! mon Kotofei Ivanovitch est si méchant! Si quelqu'un ne lui plait pas, il le dévore aussitôt. Va, prépare un bœuf et apporte-le lui en hommage ; le loup, de son côté, apportera un mouton. Mais aie bien soin de te cacher après avoir déposé le bœuf, pour que Kotofei Ivanoÿitch ne te voie pas; autrement, frère, il t'en cuirait! » L’ours s’en alla chercher un bœuf.

Le loup apporte un mouton, le dépouille et reste là pensif. Il voit l'ours apportant un bœuf : — « Bonjour, frère Mikhaïlo Ivanytch! » — « Bonjour, frère Lévon,

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n'as-{u pas vu la renarde avec son mari? » — « Non,

frère, voilà longtemps que je les attends. » — « Va donc les appeler. » — « Non, je n'irai pas, Mikhaïlo

Ivanytch, vas-y toi-même, tu es plus hardi que moi. » — « Non, frère Lévon, je n’irai pas non plus. »

Tout à coup, on ne sait d'où accourt un lièvre et l'ours de lui crier : « Viens donc ici, diable louche! » Le lièvre cfrayé s'approcha au plus vite. « Dis donc, louche gamin, sais-tu où demeure la renarde ? » — « Je le sais, Mikhaïlo [vanovitch! » — « Va donc au plus vite et dislui que Mikhaïlo Ivanovitch avec son frère Lévon Ivanytch sont déjà prêts depuis longtemps; ils l'attendent, dis-lui, avec son mari; ils veulent lui faire hommage d’un mouton et d’un bœuf. » Le lièvre s’en alla chez la renarde de toute sa vitesse et l’ours et le loup se mirent à penser où ils se cacheraient. L’ours dit : « Je monterai sur un pin.» — « Et moi, que ferai-je ? où me fourrer? demande le loup. Pour rien au monde je ne pourrais grimper sur un arbre; Mikhaïlo Ivanovitch, erfouis-moi, je te prie, quelque part, viens-moi en aide! »

L'ours le place dans des buissons et le couvre de feuilles sèches, puis lui-mème monte sur un pin, tout au sommet et regarde s’il ne voit pas venir Kotofei avec la renarde. Dans l’entretemps, le lièvre était arrivé à la tanière de la renarde. Il frappe et dit à la renarde : « Mikhaïlo Ivanovitch avec son frère Lévon Ivanytch m'ont envoyé dire qu'ils sont prêts depuis longtemps, qu'ilst'attendent avec ton mari, qu’ils veulent vous faire

hommage d’un bœuf et d’un mouton. » — « Va, louche, nous viendrons tout de suite. »

Voilà que le chat arrive avec la renarde. L’ours les voit et dit au loup: « Enfin, frère Lévon Ivanytch, voici la renarde avec son mari; comme il est petit! » À peine arrivé, le chat se jeta sur le bœuf, le poil hérissé, et il se mit à arracher la chair et des dents et des pattes, tout en grommelant, comme en colère : « Cest peu! c'est peu! » Et l'ours dit: «Il n’est pas grand, mais il est fameusement glouton ! à quatre, nous ne mangerions pas tout cela et c'est peu pour lui tout seul ! C’est qu'il est capable de se jeter sur nous après! »

Le loup voulut regarder Kotofei Ivanovitch, mais à travers les feuilles on ne voyait rien; il se mit à écarter les feuilles qui étaient devant ses veux. Le chat, entendant les feuilles s’agiter, pensa que c'était une souris : voilà qu'il s'élance et tombe tout juste sur la gueule du loup, à laquelle il s'accroche avec ses ongles. Le loup bondit et de jouer des jambes! Le chat, effrayé à son tour, se jette droit sur l’arbre où l'ours était perché. « Bon, pensa l'ours, voilà qu'il m'a vu!» Il était trop tard pour penser à descendre et s'en remettant à la volonté de Dieu, il se laissa tomber de l'arbre si lourdement que son foie en sauta; puis, à peine sur pied, il se mit à fuir. Cependant la renarde leur crie : « [l va vous en donner, attendez! »

Depuis ce temps, tous les animaux eurent peur du chat; et le chat et la renarde, ayant fait provision de

chair pour tout l'hiver, vécurent dans la bonne chère, et maintenant encore ils vivent et mâchent du pain.

Nous avons parlé plus haut d'une version où le chat agit seul. Nous en donnons un passage qui vaut la peine d'être cité et qui rappelle le Conseil des rats dans La Fontaine. Le bruit de l'arrivée du chat s’est répandu dans les forêts :

…. L'ours, le loup, le cerf, la renarde et le lièvre se réunirent en conseil à savoir comment engager à un festin le fort et puissant chat. Ils préparèrent toute sorte de comestibles et se mirent à penser qui envoyer au chat: «Eh bien! va toi, ours! » L'ours commença à s'excuser : « Je suis ébouriffé et j'ai les pattes de travers, comment irais-je? que le loup aille plutôt! » Et le loup dit : « Je suis maladroit, il ne m'écoutera pas; que le cerf aille plutôt!» Le cerf refuse aussi : « Je suis peureux et craintif, je ne saurai pas répondre comme il faut, le chat pourrait bien à cause de cela me mettre à mort. Va toi, gaillarde, dit-il à la renarde; tu es bien faite et adroite. » — « J'ai la queue longue, je ne pourrai pas courir vite; que le lièvre y aille » répond la renarde, Alors tous se mirent à charger le lièvre de la commission : « Va, louche, ne crains rien! Tu es adroit et rapide à la course ; s’il se jette sur toi, tu t'échapperas aussitôt. » Le lièvre — que faire! — s'en fut vers le chat...

D'un pareil envoyé, on ne pouvait exiger un rapport

bien fidèle; la peur grossit les objets : aussi le lièvre, revenu sain et sauf de sa mission, fait-il une description si effrayante du monstre, que tous les animaux se cachent. Le reste est connu.

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