LA RENARDE-CONFESSEUR
Chose étonnante : la renarde revenait des déserts lointains. Ayant vu le coq sur un arbre élevé, elle lui dit ces douces paroles: « Ô mon cher enfant, mon chantre ! tu es assis sur un arbre élevé et tu penses des pensées mauvaises, maudites : vous autres coqs, vous tenez beaucoup de femmes, qui, dix; qui, vingt; un un autre, trente, et cela va quelquelois jusqu’à quarante ! Quand vous vous rencontrez, vous vous battez pour vos femmes, comme pour des concubines ! Descends à terre, mon cher enfant, et fais pénitence! Je viens des déserts lointains, je n'ai ni mangé, ni bu, j'ai supporté bien des misères, tout cela pour toi, mon cher enfant, pour veuir te confesser. » — «Oh ma mère la renarde, je n'ai encore ni jeüné, ni prié !; reviens une autre fois. » — «O0 mon cher enfant, mon chanire ! tu n'as ni jeüné, ni prié; mais descends à terre, fais pénitence et ne meurs pas en état de péché. — «0 ma mère la renarde, aux lèvres de sucre, aux douces paroles, ta langue est flatteuse. Ne jugez pas les autres et vousmêmes ne serez pas jugés ; chacun récoltera ce qu'il
aura semé. Tu veux m'amener de force au repentir et non
me sauver, mais dévorer mon corps ! » — « OÔ mon cher
1 Les Russes jeünent pendant plusieur: jours avant de s’approcker des Sacrements.
enfant, mon chantre, pourquoi tiens-tu un tel discours ? Pourquoi est-ce que j'agirais ainsi? As-tu lu la parabole du publicain et du pharisien ? Comment le publicain fut sauvé et le pharisien périt par suite de son orgueil. Toi, mon cher enfant, tu périras dans l’impénitence sur ton arbre élevé. Descends plus bas, à terre, tu seras plus près du repentir ; tu seras pardonné et absous, et admis au royaume du ciel ! »
Le coq, ayant reconnu Île lourd péché qui pesait sur son âme, s’attendrit, versa des larmes et se mit à descendre de rameau en rameau, de branche en branche, de tronc en tronc ; le chantre à la fin se trouva à terre et s’assit devant la renarde. La renarde sauta, comme un oiseau malin, saisit le coq dans ses griffes aiguës, le regarda avec des yeux féroces et grinça ses dents aiguës : elle yeut le dévorer tout vif, comme impie. Et le chantre dit à la renarde : « OÔ ma mère la renarde, aux lèvres de sucre, aux douces paroles, ta langue est flatteuse ! Estce que tu me sauveras en mangeant mOn COrps ? » — «de ne tiens pas à ton corps et à tes habits bariolés, mais je tiens à te payer pour certain bon service d'ami. Te rappelles-tu ? Un jour, j'allai chez un paysan : je voulais manger un petit poulet; et toi, sot, mauvais sujet ! assis sur ton haut perchoir, tu crias, tu vociféras à pleine gorge, tu frappas des pieds, tu battis des ailes ; alors les poules se mirent à jaser, les oies à barbotter, les chiens à aboyer, les poulains à hennir, les vaches à beugler. Tous les paysans et les femmes, entendant ce tapage,
MU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE, 11 accoururent : les femmes, avec des balais; les paysans, avec leurs cognées. Ils voulaient me donner la mortpour un petit poulet, tandis que le hibou vit chez eux de père en fils, et dévore leurs poulets. A ton tour, à présent, sot, mauvais sujet! tu ne sortiras pas vivant de mes pattes. » Et le coq dit à la renarde : « O ma mère la renarde, aux lèvres de sucre, aux douces paroles, flatteuse est ta langue ! Hier le métropolitain m’a invité à occuper la place de diacre. Tout le chœur et tout le chapitre font mon éloge : C’est un beau garçon, bien soigné, qui sait lire dans les livres, la voix est bonne! Ne puis-je, ma mère la renarde, obtenir mon pardon en t’offrant une place de faiseuse de pain bénit!? Nous aurons là de bons profits; on nous donnera de bon pain, de grandes crèpes et du beurre et des œufs et du fromage. La renarde desserra ses griffes d’autour du coq; le coq se dégagea, s’envola sur un arbre élevé et se mit à crier et vociférer à pleine gorge : « Chère grande dame, faiseuse de pain bénit, salut ! Le profit est-il grand ? Le pain est-il doux ? N'as-tu pas usé ta bosse à porter des crèpes ? Ne veux-tu pas des noisettes? Maïs peut-être n'as-tu pas de dents ? »
La renärde s’en fut dans la forêt, comme un long diable et sanglota amèrement : « Combien de temps je suis sur la terre, et jamais, depuis ma naissance, je
1 Chez les Russes, l'hosiie est remplacée jar un pain dont la fabrication est confiée à des femmes attachées à l’église. Ce mème pain sert à la distribution du pain bénit.
112 LA RUSSIE DÉVOILÉE n'ai vu pareille honte. Depuis quand fait-on les coqs diacres et les renardes faiseuses de pain bénit ? »
Je croirais faire injure à mes lecteurs, en les invitant à admirer cette comédie de haute tartuferie. Je me suis contenté de souligner ces paroles du coq: « Tu veux m'amener de force au repentir et non me sauver, mais dévorer mon corps » qui sont caractéristiques. On s’étonnera sans doute de rencontrer une phrase de ce genre dans un pays où la lutte clérico-libérale est inconnue. C’est que ce conte, dans sa forme actuelle, est dû aux sectaires russes ; c'est de la bouche d’un de ces sectaires, àgé de cent ans, qu'il a été recueilli. Or, ces sectaires, pour lesquels la liberté de conscience n’a jamais existé, et qui, même à présent, ne sont que tolérés, ont toute espèce de raisons de ne pas aimer le ciergé russe. Celuici, en effet, s'inquiète beaucoup moins de ramener au bercail ces brebis égarées, que de les mettre à contribution, en menaçant de les dénoncer.
La fable qui suit est encore sur le même thème. Comme on le verra, elle se rapproche davantage de la fable française.