LE MOUTON A UN SEUL COTÉ
[y avait un seigneur qui avait beaucoup de bétail. Un jour il fit égorger cinq moutons, et fit préparer leurs toisons pour s’en faire une pelisse. IT fit appeler un tailleur. « Ça, dit-il, couds moi une pelisse : » Le tailleur mesura, mesura,et vit qu'il manquait une demi-archine pour la pelisse : « Il y a trop peu de toison, dit-il, ilen manquera pour les chanteaux.» — «On peut remédier à cela» dit le seigneur, et ilordonna à son laquais d’écorcher un mouton d’un côté. Le laquais fit comme le seigneur avait dit. Alors ce mouton se fàächa contre le seigneur, appela le bouc: « Allons nous-en, dit-il, de ce malfaiteur; pour le moment, on peut vivre dans la forêt : il y a de l'herbe, nous trouverons de l’eau, nous serons rassassiés. » Voilà qu'ils s’en allèrent, [ls arrivèrent dans la forêt, ils s’y firent une hutte, où ils pas-
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126 LA RUSSIE DÉVOILÉE saient la nuit. Etils vivaient contents et mangeaient de l'herbe.
Mais ils n'étaient pas les seuls à qui il ne plut pas de vivre chez ce seigneur. S’enfuirent encore de chez lui, une vache, un cochon,un coq et un jars. Voilà que, tant qu'il fit chaud, ils vécurent en liberté, mais quand vint l'hiver, ils cherchèrent à s'abriter du froid. Voilà qu'ils marchèrent, marchèrent par la forêt, et enfin trouvèrent la hutte du mouton...
Ici se repète la scène du conte précédent et les nouveaux venusobtiennentl'hospitalité de la même manière. Véeurent-ils ainsi longtemps ou peut? Mais un jour, des brigands passèrent devant et entendant des cris et du bruit, ils s’approchèrent et écoutèrent : ils ne savent pas ce que c’est et envoient un de leurs camarades : « Va, disent-ils, autrement la corde au cou et à l'eau!» Il n’y avait rien à faire, il alla. Dès qu’il entra, on tomba sur Jui de tous les côtés. Il n’y avait rien à faire, il s'en retira. « Eh bien, frères, dit-il, faites de moi ce que vous voulez, mais je.n'irai plus pour rien au monde. Jamais de ma vie, je n'ai eu pareille peur! A peine suis-je entré, que je ne sais d’où saute une femme avec un fourgon, et de me cogner et de me cogner ! et puis encore une demoiselle toute furieuse ! et puis vient un cordonnier avec son alène, et il me pique! et il me pique dans le derrière ! Et puis encore un tailleur avec
! Sous-entendu : on n’en sait rien.
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ET
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE, 4927 ses ciseaux ; et puis encore un soldat avec des éperons et il se jeta sur moi avec une telle furie que ses cheveux se dressaient sur sa tête : « Attends, je t'en donnerai, » dit-il. Et là, dessus encore, leur chef, il faut croire, qui crie: & Attends, je L’'arrangerai vivement ! » Frères, ditil, j'ai eu peur! » — « Eh bien, disent les brigands, il n'y a rien à faire, allons-nous-en, autrement on pourrait bien nous lier tous! » Ils s’en allèrent.
Et ils vivent en attendant et vivent à leur aise. Tout à coup des loups s’approchent de leur hutte et à l'odeur ils reconnaissent qui est là: « Eh bien, disent-ils à un loup, va-t-en, toi, en avant!» A peine celui-ci fut-il entré, que tous commencèrent à le rouler vivement ; il eut peine à retirer ses pattes de là. Ils ne savent quoi faire. Mais là avec eux était un hérisson, et il dit : « Attendez, je m'en vaisessayer, peut-être Ça ira-t-il mieux !» C'est qu'il savait que le mouton n'avait qu’un côté. Voilà qu'il se roula et piqua le mouton ; et celui-ci de sauter au-dessus de tous et de se sauver. Après lui, tous les autres se sauvèrent de différents côtés. Et à leur place les loups s’installèrent.
Ce conte offre, comme on le voit, beaucoup de ressemblance avec le conte allemand si connu « Die Bremer Stadimusikanten. »
Avec le conte suivant nous faisons un pas de plus dans le perfectionnement moral. Il s’agit ici non pas d'une alliance offensive et défensive, mais d’un lien
d'amitié si vif, qu'il survit à la mort. L'ami venge la mort de son ami. Enfin, dans « l’Ours, le Chien et le Chat, » nous voyons apparaître la charité la plus fraternelle. Non-seulement l’obligé se montre reconnaissant, mais encore il paie une deuxième fois sa dette de gratitude en exerçant à son tour la charité vis-à-vis d’un autre misérable. [ei, point de distinction entre animaux
sauvages et domestiques : c'est la fraternité universelle.