‹ La Russie dévoilée au moyen de sa littérature populaire; l'épopée animaleChapitre 50 sur 67 · CONTE DE GRÉMILLE, FILS DE GRÉMILLE, LE HÉRISSÉ · texte numérisé non relu

CONTE DE GRÉMILLE, FILS DE GRÉMILLE, LE HÉRISSÉ

La petite grémille, qui frétille, la grémille malfaisante, se mit dans un traineau avec ses petits enfants ; elle s’en alla dans la rivière Kam; de la rivière Kam, dans la rivière Trosse; de la rivière Trosse, dans le lac Koubensky; du lac Koubensky, dans le lac de Rostof, et dans ce lac, elle demanda à passer une nuit; d’une nuit à deux nuits, de deux nuits à deux semaines, de deux semaines à deux mois, de deux mois à deux ans et de deux ans elle y vécut jusqu'à trente ans. Elle se mit à aller et venir par tout le lac, à piquer tous les poissons grands et petits. Alors grands et petits poissons se rassemblèrent en cerele, et se choisirent un juge

! Cette épithète est arrangée ici en nom de famille.

intègre, le poisson silure à la grande moustache : « Sois, lui dirent-ils, notre juge! » Le silure envoya chercher la grémille brave homme et lui dit: « Grémille, brave homme! pourquoi as-tu accaparé notre lac? » — « J'ai accaparé votre lac, dit-elle, parce que votre lac de Rostof a brülé du bas jusqu’en haut, du jour de Pierre au jour d'Élie; il a brûlé du bas jusqu'en haut et est devenu désert. » — «Jamais de la vie, dit le poisson silure, notre lac n’a brülé! as-tu des témoins de cela, des titres de possession de Moscou, des actes écrits?» — « J'ai des témoins et des titres de possession de Moscou et des actes écrits : le poisson gardon était à l'incendie; il s’y est roussi les yeux et maintenant ils sont encore rouges. » Et le poisson silure envoie chercher le poisson gardon. Le bourreau carassin, fusilier guerrier, et deux poignées de menu fretin, requis sur le lieu même, appellent le poisson gardon : «Poisson gardon, le poisson silure à la grande moustache t'appelle devant Sa Majesté. » Le poisson gardon, avant d’arriver jusqu’au poisson silure, s'inclina. Et le silure lui dit : « Salut, poisson gardon, honnête veuve! notre lac de Rostof a-t-il brûlé du jour de Pierre au jour d'Élie? » — « Jamais de la vie, dit le poisson gardon, notre lac n’a brülé! »— Le poisson silure dit : « Entends-tu, grémille brave homme! le poisson gardon t'accuse dans les veux » (c’est-à-dire en face). Et le gardon ici même ajouta : « Qui connaît la grémille et a affaire avec elle, celui-là dine sans pain. » La grémille ne désespère pas et se confie en Dieu : «J'ai,

dit-elle, des témoins, des titres de possession de Moscou et des actes écrits : le poisson perche était à l'incendie et a remporté des tisons, et encore maintenant, il en a les nageoires rouges. » Le bourreau carassin, fusilier guerrier, et deux poignées de menu fretin, requis sur le lieu même (ce sont les émissaires de l’État) arrivent et disent: « Poisson perche, le poisson silure, à la grande moustache, t’appelle devant Sa Majesté. » Et le poisson perche arrive. Le poisson silure lui dit : « Dis-moi, poisson perche, notre lac de Rostof a-t-il brûlé depuis le jour de Pierre jusqu’au jour d'Élie ?» — « Jamais de la vie, dit-elle, notre lac n’a brülé! celui qui connaît la grémille et a affaire à elle, celui-là dîne sans pain! » — La grémille ne désespère pas et se confie en Dieu; elle dit au poisson silure : « J'ai des témoins, des titres de possession de Moscou et des actes écrits: le poisson brochet, veuve honnête et par surcroît pas débauchée, dira la vérité vraie. Il était à l'incendie, il a porté des tisons, et en est encore noir à présent. » Le bourreau carassin, fusilier guerrier et deux poignées de menu fretin, requis sur le lieu même (ce sont les émissaires de l'État); arrivent et disent : « Poisson brochet, le poisson silure, à la grande moustache, t’appelle devant Sa Majesté. » Le poisson brochet, avant d'arriver jusqu’au poisson silure, s’inclina : « Salut, Votre Majesté ! » — «Salut poisson brochet! veuve honnête et par surcroit qui n’es pas débauchée! dit le poisson silure ; notre lac de Rostof a-t-il brûlé du jour de Pierre au jour d'Élie? » — Le

poisson brochet répond : « Jamais de la vie notre lae de Rostof n'a brülé! Celui qui connaît la grémille et a affaire à elle, celui-là dine sans pain! » La grémille ne désespère pas et se confie en Dieu : « J'ai, dit-elle, des témoins, des titres de possession de Moscou et des actes écrits : le poisson lotte était à l'incendie; elle a porté des tisons et encore maintenant elle en est noire. » — Le bourreau carassin, fusilier guerrier, et deux poignées de menu fretin, requis sur le lieu mème (ce sont les émissaires de l'État), arrivent au poisson lotte et disent : « Poisson lotte, le poisson silure, à la grande moustache, t'appelle devant Sa Majesté. » — « Ah! frères, voilà pour vous une grivna! pour vos peines et vos démarches; j'ai les lèvres épaisses, le ventre gros; je n’ai jamais été à la ville, je ne me suis jamais trouvé devant les juges, je ne sais pas saluer, en vérité! » Les émissaires de l'État s’en retournèrent chez eux; ici, ils saisirent la grémille et lui passèrent la corde au cou. Mais, ensuite des prières de la grémille, Dieu envoya une pluie mêlée de neige. La grémille sauta hors du nœud coulant ; elle s’en fut dans le lac Koubensky; du lac Koubensky, dans la rivière Trosse; de la rivière Trosse, dans la rivière Kam. Dans la rivière Kam vont le brochet et l’esturgeon : « Où le diable vous a-t-il conduits? » dit la grémille. Les pècheurs entendirent la petite voix de la grémille et se mirent à la pècher. {ls attrapèrent la grémille qui frétille, la grémiile mallaisante. Et ici mourut la grémille,

1 Pièce de dix kopeks, c’est-à-dire environ trente centimes,

Suit la deuxième version :

Dans une petite maison de seigneur, vivait la petite grémille, petite gloutonne, petite chicanière. Ses moyens s'épuisèrent, elle devint pauvre : la grémille s’en fut dans le lac de Rostof dans un mauvais petit traineau à trois petits patins. La petite grémille cria de sa grosse petite voix : « Poissons : esturgeon étoilé, dauphin, jesses!, chabots, et toi le dernier des poissons, gardonnet orphelinet?; laissez-moi me promener dans le lac, moi grémille. Mon intention n’est pas d’anner (de passer) une année chez vous, mais de festoyer ne füt-ce que pour une heure, de manger votre pain-sel et d'écouter vos discours. Et tous les esturgeons étoilés et les dauphins, tous les jesses, les chabots et le petit poisson gardonnet orphelinet consentirent à laisser entrer la grémille dans le lac pour s’y promener durant une heure. La grémille se promena une heure et se mit à offenser toute la poissonnerie, à l’acculer dans la vase. Cela parut offensant à la poissonnerie vivante et elle s'en fut demander justice contre la grémille à Pierre Esturgeon le Juste : « Pierre Esturgeon le Juste! pourquoi la grémille nous offense-t-elle ? Elle a demandé à rester seulement une heure dans notre lac, et elle s’est mise à nous chasser tous. Débrouille l'affaire, Pierre Esturgeon le Juste, en vérité et en

1 Grande espèce de gardon.

2 J1 s'agit d’une petite espèce de gardon.

justice. » Pierre Esturgeon le Juste envoya le petit poisson goujon chercher la grémille. Le goujon chercha la grémille dans le lac, mais ne put la trouver. Pierre Esturgeon le juste envoya le moyen poisson le brochet chercher la grémille. Le brochet plongea dans le lac, battit l’eau de sa queue et trouva la grémille parmi les pierres du fond: « Es-tu bien portant, petite grémille? » — «Sois bien portant, petit brochet! pourquoi es-tu venu? » — « Pour que tu fasses à Pierre Esturgeon le Juste, l'honneur de comparaître devant lui, afin de savoir s’il ne te mettra pas à la chaîne; il y a des plaignants contre toi.» — « Et qui ça porte plainte? » — « Tous les esturgeons ctoilés et les dauphins, tous les jesses, les chabots; et mème le dernier des poissons, le gardonnet orphelinet, celui-là aussi porte plainte ; et encore le silure, simple paysan aux grosses lèvres et qui ne sait pas parler, celui-là aussi a donné une supplique contre toi; allons ça, grémille, terminons cette affaire d’après ce qu’on dira en toute vérité au tribunal. » — « Non, petit brochet; est-ce que l'affaire ne sera pas mieux ainsi : allons-nous promener! ensemble.

Le brochet ne consent pas à se promener avec la grémille, mais veut trainer la grémille devant le juste tribunal, pour qu’on la condamne au plus vite. « Voyons, brochet, quoique tu sois adroit du bec, tu ne prendras pas la grémille de la queue! Voilà que c’est

îi Promeéner, en russe, à aussi le sens de nocer:

PO TS nn

aujourd’hui samedi, chez mon père il y a une veillée de jeunes filles', festin et joie; allons-v plutôt, buvons, promenons-nous toute la soirée, et demain, quoique dimanche, allons puisqu'il le faut, au juste tribunal; au moins nous n’irons pas à jeun! » Le brochet consentit et s’en fut se promener avec la grémille; la grémille l'enivra, l’emmena dans la grange, ferma la porte et la condamna avec un pieu. On attendit longtemps le brochet au tribunal et on se lassa de l’attendre. Pierre Esturgeon le Juste envoya après la grémille le grand poisson silure. Le silure plongea dans le lac, fit battre l'eau de sa queue et trouva la grémille dans les pierres du fond. « Salut, petit gendre!» — « Salut, petit beau-

père! » — « Allons, grémille, au juste tribunal; il y a des pliaignants contre toi.» — « Et qui ça porte

plainte?» — «Tous les esturgeons étoilés et les dauphins, tous les jesses, les chabots et le petit poisson gardonnet orphelinet! » La grémille du silure est le gendre; le silure en mains sut le prendre? et le conduisit en personne devant le juste tribunal. « Pierre Esturgeon, le Juste, pourquoi m’as-tu citée au plus vite?» demanda la grémille. — « Comment ne pas te citer? Tu as demandé à te promener une heure dans le lac de Rostof, et ensuite tu t'es mise à faire déloger tout le monde du lac. À la poissonnerie vivante, cela a paru

1 Chez la fiancée, la veille des noces.

? En russe, gendre et prendre riment également, de là le dicton : « Le gendre aime à prendre. »

vexant; et voilà que se sont rassemblés tous les esturgeons éloilés et les dauphins, les jesses, les chabots et le petit poisson gardonnet orphelinet, et en personne ils m'ont remis un placet contre toi : « Débrouille, Pierre Esturgeon, cette affaire en toute vérité! » — « Eh bien, écoute donc, répond la grémille, mon placet aussi; eux-mêmes sont les offenseurs; les sillons bornes se sont effacés, et le bord a été lavé par l’eau; j'allais par ce bord en équipage, à la soirée avancée; je me dépêchais et je pressais mes chevaux, et du bord je suis tombée dans le lac, avec la terre éboulée! Pierre Esturgeon le Juste! ordonne de réunir les pêcheurs de l’État pour qu'ils jettent leurs filets aux fines mailles, et chassent tout le poisson dans une baie; alors tu sauras qui à droit et qui a tort; le Juste ne restera pas dans le filet, mais en sautera toujours. » Pierre Esturgeon le Juste écouta sa supplique, rassembla les pêcheurs de l'État et chassa tout le poisson dans une baie. Au début, la grémille se trouva prise dans le filet; elle s’agita, frétilla, écarquilla ses petits yeux et sauta hors du filet avant tous les autres. « Vois-tu, Pierre Esturgeon le Juste, qui a droit et qui a tort? » — « Je vois, grémille, que tu as droit; va dans le lac et promène-toi. A présent, personne ne t’offensera, à moins que le lac ne se dessèche, et que le corbeau ne te retire de la boue. » La petite grémille s’en fut dans le lac et elle se vante devant tous : « C’est bon, esturgeon étoilé et dauphin, vous en aurez; et vous tous, jesses et chabots! Et je. ne par-

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 149 donnerai pas non plus au petit poisson gardonnet orphelinet! Et il en aura aussi le silure à la grosse panse : voyez-vous Ça, il ne sait pas parler, il a les lèvres trop grosses et il a su comment présenter une supplique. Tous me le paieront! »

La troisième version a pour titre :

Copie de l'affaire judiciaire, mot à mot; comment fut le procès entre la Brême «t la Grémille :

Aux seigneurs poissons : Esturgeon, Grand Esturgeon et Poisson Blanc !, bat du front? le fils d’un boyard du lac de Rostof, Brême avec ses compagnons. Nous portons plainte, messeigneurs, contre un méchant homme et un chicaneur, contre Grémille le hérissé! Dans les années précédentes, messeigneurs, le lac de Rostof était à nous; et ce Grémille mauvais homme, ect héritier du hérissé, nous a privé du lac de Rostof, de nos anciennes demeures plantureuses. Ce Grémille s'est multiplié par les rivières et les lacs; il est petit de sa personne, mais il a des piquants comme des pieux cruels, et s’il se rencontre avec nous au logement, de ces mêmes piquants, il nous perce les flancs et les côtes et il court par les rivières et les lacs, comme un chien enragé, ayant perdu son chemin. Et nous, seigneurs chrétiens, nous ne savons pas vivre dans la malice;

{ Le Corégore.

2 Présente u:e supplique.

nous ne voulions pas nous disputer et nous quereller avec de méchantes gens, mais nous voulons être défendus par vous, juges intègres!

Les juges demandèrent au défendeur Grémille : « Toi, Grémille, qu’as-tu à répondre au demandeur Brême ? » Le défendeur Grémille dit : « Je réponds, messeigneurs, pour moi et mes compagnons, que le lac de Rostof était la patrie de nos ancêtres et à présent la nôtre, et que lui, Brême, vivait en voisinage avec nous au fond du lac et ne sortait pas à la lumière. Et moi, messeigneurs, Grémille par la grâce de Dieu, grâce à la bénédiction de mon père et aux prières de ma mère, je ne suis ni séditieux, ni voleur, ni larron, ni brigand; je n'ai jamais été cité en justice; on n’a jamais trouvé chez moi d'objet volé; je suis un homme bon; je vis de ma foree et non de la force d'autrui. À Moscou et dans les autres grandes villes, je suis connu des princes et.des boyards, des officiers de bouche et des nobles, des habitants de Moscou, des clercs et des copistes et des gens de tout grade, et ils m’achètent un bon prix et ils me font cuire avec du poivre et du safran, et ils me placent devant eux honorablement et beaucoup de bonnes gens me mangent après boire et m'ayant mangé, ils boivent à ma santé. »

Et les juges demandèrent au demandeur Brème : «Toi, Brême, par quoi le convaines-tu? » Le demandeur Brème dit: « Je le convaines par la vérité de Dieu, et par vous, juges intègres. » Les juges demandèrent au demandeur

Pr

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 151 Brème : « Quels gens as-tu qui connaissent le lac de Rostof, ses rivières et leurs affluents, et sur qui te fondes-tu ? » Le demandeur Brème dit: « Je me fonde, messeigneurs, comme experts en la chose, sur les bonnes gens des diverses villes et territoires. Il y à, messeigneurs, un brave homme qui vit dans le territoire allemand, près d'Ivangorod, dans Ja rivière de Narva, il s'appelle le poisson Lavaret, et un autre brave homme, messeigneurs, qui demeure dans le territoire de Novgorod, dans la rivière Volkhof : il s'appelle le poisson Lodouga. » On demanda au défendeur Grémille : « Toi, Grémille , te fondes-tu sur la vérité de Brême, sur ces gens-là ? » Et le défendeur Grémille dit : « Nous ne pouvons pas, messeigneurs, nous fonder sur de telles gens: Lavaret et Lodouga sont des gens riches, qui ont la vie assurée, et Brème est un homme de là même condition, il s'appuie sur leur témoignage. » Et les juges demandèrent au défendeur Grémille : « Pourquoi de telles gens sont-ils tes ennemis, et quelle inimitié y a-t-il entre vous ? » Le défendeur Grémille dit : « Messeigneurs mes juges ! il n’y a eu entre nous aucune inimitié, mais nous n’osons pas nous fonder sur eux, parce que Lavaret et Lodouga sont des personnes d'importance et que Brême est un homme de la même condition ; ils veulent nous ruiner, nous autres gens de peu. »

Les juges demandèrent au demandeur Brême: « Quels gens as-tu encore qui connaissent le lac de Rostof, ses rivières et leurs affluents et sur qui te fondes-tu? » Le

demandeur Brème dit: « Je me fonde, messeigneurs, entre les gens experts, sur un brave homme qui vit dans le lac de Péréslaf, le poisson Hareng. » Les juges demandèrent au défendeur Grémille: « Toi, Grémille, te fondes-tu sur la vérité de Brème ? » Et le défendeur Gré-. mille dit: » Lavaret, Lodouga et Hareng sont parents, et Brème est un homme de condition riche comme eux : ils sont voisins; et quand ils vont en justice, ils mangent et boivent ensemble et ne s'occupent pas de nous. »

Et les juges envoyèrent le commissaire Perche et lui ordonnèrent de requérir l’aide de Lotte et d'amener devant le tribunal Hareng de Péréslaf. Le commissaire Perche requiert Lotte comme assistant et Lotte promet de grandes promesses au commissaire Perche et dit: « Monsieur Perche, je ne conviens pas pour être assistant : j'ai un gros ventre — je ne puis marcher; et puis, j'ai les yeux petits — je ne vois pas loin, et les lèvres épaisses — devant les braves gens, je ne sais pas parler. » Alors le commissaire Perche requiert comme assistants Chabot et Jesse. Et Perche amena devant le tribunal Hareng de Péréslaf. Et les juges demandèrent dans le tribunal à Hareng de Péréslaf : « Hareng, parle-nous de Brème et de Grémille et en outre du lac de Rostof. » Et Hareng dit dans le tribunal : « On connait Brème et ses camarades ; Brème est un brave homme; un chrétien de Dieu, il vit de sa force et non de celle d'autrui ; mais Grémille le hérissé, messeigneurs, est un méchant

D'ORDRE RE SR RS arr ......le connais-tu ? » Et Esturgeon dit: « Messeigneurs, je parlerai, non pour le tribunal, ni comme témoin, mais ouvertement ? : J'ai entendu dire de ce Grémille qu’on en fait une soupe, mais qu'on le mange moins qu'on ne le crache *. Et encore, messeigneurs, je vous rapporterai, en vérité de Dieu, l'affront que j'ai reçu : comme j'allais du fleuve Volga au lac de Rostof et aux rivières pour m'y refaire, il me rencontra à l'entrée du lac de Rostof et m'appela frère. Je ne connaissais pas sa malice, etil ne se trouvait là personne à qui me renseigner sur ce méchant homme; et il me demande : « Frère Esturgeon , où vas-tu? » Et je lui répondis : « Je vais au lac de Rostof et aux rivières pour me refaire, » Et Grémille me dit: « Frère Esturgeon, quand je suis sorti du fleuve Volga, j'étais encore plus gros et plus long que toi; de mes flancs, je frottais les deux rives du fleuve Volga; mes yeux étaient comme une tasse pleine; ma queue, comme une grande voile de vaisseau; et maintenant, frère Esturgeon, tu vois toi-même comme je suis devenu chétif: je viens du lac de Rostof. » Et moi, messeigneurs, avant entendu son

!Jeiil y a une lacune dans le manuscrit d'après lequel ce conte a été imprimé. Dans ce qui suiton verra qu'Esturgeon qui siégeait d'abord parmi les juges, figure comme témoin : il est probable que le manuscrit a été composé de fragments de deux versions cousus ensemble.

2? C'est-à-dire : non parce que j'y suis obligé, mais de ma bonne volonté.

3 À cause des arêtes.

langage menteur, je ne suis pas allé dans le lac de Rostof et les rivières pour me refaire; j'ai fait mourir de faim ma bande et mes enfants, et moi-même à la fin j'ai succombé à cause de lui. Et voici encore ce que je vous dirai, messeigneurs: ce même Grémille m'a trompé, moi Esturgeon, vieux paysan. Il me conduit vers la nasse et me dit: « Frère Esturgeon, entrons dans la nasse ; il y a là beaucoup de poisson. Et je commence à l'envoyer devant. Et lui, Grémille, me dit : « Frère Esturgeon, est-ce au moindre frère à aller devant le plus grand. Et, messeigneurs, je me suis fié à sa parole menteuse et je suis entré dans la nasse, je me suis retourné et je me suis trouvé pris, car la nasse est comme une cour de seigneur : pour entrer les portes sont larges, mais elles sont étroites pour sortir. Et ce Grémiile sauta à travers les mailles et se mit à me persiffler : « Eh! bien, frère, t’es-tu bien régalé de poisson dans la nasse ?» Et comme on me retirait de l’eau, ce Grémille s’est mis à faire ses adieux : « Petit frère, petit frère Esturgeon, pardonne-moi, ne conserve pas de moi un mauvais sOuvenir, et comme, sur le bord, les paysans commençaient à me donner des coups de bâton sur la tête, lui, Grémille, me dit : « Petit frère Esturgeon, souffre au nom du Christ!»

Fin du procès. — Les juges entendirent l'affaire et prononcèrent : « Absoudre Brême et ses compagnons et condamner Grémille. » Et ils livrèrent au demandeur Brème la tête de Grémille et ordonnèrent de le faire

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nimes sn bmiiéninntts «die. à 2. Si LR 2e

AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 195 mourir de la mort des marchands !, de le battre à coups de fouet, et après le fouet, de le pendre les jours de chaleur en face du soleil pour sa friponnerie et sa chicanerie. Et, en ce procès siégeaient de braves gens : Le clere était Silure, à la grande moustache; l'accusateur était Carassin; la copie du jugement a été écrite par Loche. Ecrevisse a apposé le sceau de sa pince de derrière (sic), et auprès du sceau siégeait Éperlan de Péréslaf, Et contre ce Grémille fut lancé un mandat : « qui le trouvera dans son domaine, l'exécutera sans jugement. »

Grémille dit aux juges : « Messeigneurs les juges ! Vous n'avez pas jugé selon la Justice, vous avez jugé par vénalité. Vous avez absous Brème et ses compagnons et vous m'avez condamné. » Grémille cracha dans les yeux des juges et sauta dans les broussailles ; on n'eut que le temps de l’entrevoir !

1 Les nobles n'étaient point passibles de châtiments corporels, sauf la décapitation,

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