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AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE. 137 et l’esturgeon, deux grands, si pas de la terre, du moins de l’onde, il ne trouve rien de mieux à leur dire que : « Où le diable vous a-t-il conduits? »
Et quel aplomb phénoménal! auprès de lui maitre renard ferait triste figure, s'ils appartenaient au même monde. Comme il soutient jusqu'au bout son assertion insoutenable que le lac de Rostof a brülé! Et à mesure que les témoins par lui-même invoqués, viennent démasquer ses menteries, il en trouve d’autres qui le renieront à leur tour, et tous ces démentis successifs ne lui font rien perdre de son aplomb.
Et que de tours il a dans sa gibecière! Comme il se débarrasse adroitement du brochet; comme il sait à propos recourir au jugement de Dieu, dont il connaît le double-fond! Quels tours indignes il joue à l’esturgeon, auquel il fait accroire que lui, chétif, était autrelois de la largeur du Volga et qu’il conduit dans la nasse.
Pour la tartuferie, il en remontrerait aussi au renard et au chat. Comme il fait le modeste, quand il s’agit de s'introduire dans le lac de Rostof: il ne veut s’y promener qu'une petite heure seulement! Conduit devant le tribunal, il place toute sa confiance en Dieu lui-même, qui lui envoie la pluie pour l'aider à se glisser hors du nœud coulant.(Ceci,du reste, est bien dans les croyances du peuple russe qui croit à l’efficacité des prières en dehors de tout mérite chez celui en faveur de qui elles
sont dites et de l’objet de ces prières. Le marchand russe ; 12.
qui fait dire des prières pour la réussite de manœuvres frauduleuses et le bandit italien qui promet des cierges à la Madone, pour qu’elle lui envoie des voyageurs à détrousser, sont de la même confrérie.) Quelle atroce plaisanterie à la tartufe quand il envoie pour adieu à l’esturgeon, mourant par sa faute, ces paroles : « Petit frère esturgeon, souffre au nom du Christ!»
Et ce coquin de poisson est pourtant un héros populaire au même titre que le renard : c'est qu'il représente, comme le premier, le faible, qui, à force d'adresse, vient à bout du fort, qui n’a pour lui que la force brutale. Le peuple s’identifie en son héros. À l’esturgeon et aux autres membres de l'aristocratie poissonnière, le titre de messeigneurs et la gloire de trôner au tribunal ; puis, comme revers de la médaille, le rôle de dupes du piscicule grémille, de l’infime plébéien.
Les critiques voient dans ce poème de la grémille une satire contre les formes judiciaires employées à diverses époques : d’une part, le jugement de Dieu, de l’autre les formules empesées d’une organisation judiciaire plus avancée. Il y a en outre ici des allusions peu déguisées à la vénalité des officiers de justice. La lotte, dans une des versions, se rachète de l'obligation de prêter main-forte; dans une autre, de comparaître comme témoin. Le brochet méconnaît ses devoirs au point de se laisser enivrer par celui qu'il doit amener devant le tribunal. Sans doute, il y a de tout cela,
mais l'erreur des critiques russes consiste à voir le
AU MOYEN DE SA LITTÉRATURE POPULAIRE, 139 principal dans ce qui n’est que l'accessoire, L'appareil n’est ici que le cadre; le fond, comme nous l'avons déjà dit, c’est la lutte de l'adresse contre la force, du plébéien contre le patricien. Grémille lui-même pose ainsi la question : « Lavaret et Lodouga sont des personnes d'importance et Brème est un homme de la même condition ; ils veulent nous ruiner, nous autres gens de peu. »
Ceci montre que le peuple voit dans Grémille son champion : aussi ce dernier sort-il vainqueur de toutes les difficultés. Dans plus d’une version, il est vrai, le pêcheur met un terme à sa jactance, mais ceci est un dénouement rapporté qui ne sort pas des entrailles du sujet.
Quelques mots d'explication pour faire mieux comprendre le texte. D'abord, sur le lieu de la scène : le lac Blanc se trouve dans le gouvernement de Novgorod; le lac Koubensky, qui est en communication avec le premier, dans celui de Vologda. Les lacs de Rostof, dans le gouvernement de Iaroslavl, et de Péréslaf (ou plutôt Péréiaslavl) dans celui de Vladimir, sont tous les deux isolés; mais l'imagination populaire, qui fait voyager les poissons en {raineau, ne s'arrête pas pour si peu. La rivière Kam est peut-être la Kéma, qui se jette dans le lac Blanc, peut-être aussi la Kama, un des affluents du Volga, bien que cette dernière soit loin des lacs précités et n'ait aucune communication avec eux. Cette
ième insouciance de la vraisemblance se rencontre à propos des habitants que l’on donne aux différents lacs. On vous loge le hareng dans un lac isolé; on fait remonter l’esturgeon et autres poissons de mer jusqu’à des eaux intérieures qu'il leur est impossible d'’atteindre.
Malgré tous mes efforts, je ne répondrais pas que quelque erreur ne se fût glissée dans les dénominations. I n°y a aucune unité dans la terminologie populaire des animaux et des plantes. Tantôt le même individu prend un nom différent suivant les localités; tantôt, suivant les localités aussi, le même nom sert à désigner différents individus. Il y a entre autres deux poissons, pour lesquels j'ai dû jeter ma langue aux chiens : l’un d’eux est désigné sous le nom de Kalouga, ce qui, en russe, veut dire marais et, dans le dialecte sibérien, dauphin ; malgré la singularité du fait, j'ai dû forcément adopter cette dernière traduction. A l’autre, j'ai dü laisser son nom russe de Lodouga, faute d’avoir pu découvrir quel poisson ce nom représentait.
Un grand embarras que présente la traduction, c’est la différence des genres dans les deux langues. C’est ainsi que la grémille, du masculin en russe, est appelée « brave homme »; le brochet, « honnête veuve » (et la verve satirique populaire ne manque pas d'ajouter «et par surcroit pas débauchée »}, etce., etc. Il en résulte une certaine confusion que je n'ai pu éviter dans les deux premières versions. Dans la troisième, j'ai profité
de ce que les noms de poissons sont considérés comme noms propres, pour conserver le genre russe.
Outre ces versions en prose, il y a encore des versions en vers. Beaucoup de contes populaires existent sous cette double forme ; mais de l’aveu des critiques compétents, la version poétique n’est qu'une paraphrase moderne de la prose plus ancienne. C’est tout juste le contraire de ce qui existe pour les chants héroïques.
La première version est intitulée :