‹ La RussieChapitre 27 sur 45 · C'est ainsi que d(5butent les assemblies presbyteriennes · texte numérisé non relu

C'est ainsi que d(5butent les assemblies presbyteriennes

La Bussie.

Trois ou quatre d'entre eux semblaient connaitre le Nouveau Testament tout entier par coeur. II est inutile de donner ici notre discussion formaliste ; qu'il me sufflse de dire qu'apres quatre hcures de conversation non interrompuo nous reconnumes que nous differions sur des points de detail, et que nous nous separames sans la moindre trace de cette rancune que les discussions religieuses engendrent d'ordinaire. Je n'ai jamais rencontre d'hommes plus honnetes et plus courtois dans un debat, plus ardents et plus serieux dans la recherche de la verite, plus insouciants du triomphe dialectique, que ces paysans simples et sans instruction. Si au cours du debat, sur un ou deux points en litige, un peu de chalcur indue se produisit, je dois rendre a mes adversaries cette justice qu'ils ne furent pas le parti coupable.

Cette longue discussion, aussibien que d'autres, nombreuses, que j'avais cues auparavant el que j'cus depuis avec des presbyters ou de simples membres dans divers endroits de la contree, connrmerent ma premiere impression : que la doctrine des Molokani a beaucoup de resscmblance avec le presbyterianisme. Hya, neanmoins, une difference importante. Le presbyterianisme possede une organisation ecclesiastique, une profession de foi ecrite, et scs doctrines ont ete depuis longtemps clairement defmies a l'aidc de la discussion publique, de la polemique litteraire et des Assemblees generalcs. Les Molokani, au contraire, n'ont eu aucuns moyens de developper leurs principes fondamentaux, de resumer leurs vagues croyances religieuscs en un systeme logique nettement formule. Leur theologie est, par consequent, encore a l'etat semi-fluide, si bien qu'il est impossible de predirc quelle forme elle prendra a la fin. « Nous n'avons pas encore reflechi a cela, — me disaient-ils souvent quand je les interrogeais sur quelque doctrine abstruse, — nous pouvons en parler dans la reunion de

Parmi les heretiques.

dimanchcprochain. Quelle est votrc opinion? » En outre, leurs principes fondaraentaux accordant une grandc latitude aux differences d'opinion individuclles ct locales. lis maintiennent quo l'Ecriturc doit etre la scule regie dc la foi ct de la conduite, mais quelle doit etre intcrpretee dans un sens spiritucl ct non pas littoral. Comme il n'existe aucune autorite tcrrestrc a laquellc les points douteux puissent etre soumis, chaque individu est libre d'adoptcr l'intcrpretation qui so recommande a son proprc jugement. Gela menera sans doutc a la fin a la formation d'unc quantite dc scctcs, ct deja il se produit une diversite considerable d'opinions cntre les communautes ; mais cettc diversite n'a pas encore etc constatec, et je puis dire que nullc part je n'ai trouve cct esprit fanatique, dogmalique, crgoteur, qui est l'ame de 1'esprit de secte.

Pour leur organisation ccclesiastiquc, les Molokani prennent pour modele l'Eglisc apostolique primitive comme elle est depcinte clans le Nouveau Testament, et rcjettent aLsolumcnt les autorites plus recentcs. D'accord avee cc modele, ils n'ont aucune hierarchic, nul clerge salarie, mais choisissent parmi cux un presbyter et deux assistants — hommes hicn connus des frferes pour leur vie exemplairc ct lour connaissance de l'Ecriture, — dont le devoir est dc s'occuper du bien-elre religicux ct moral du troupeau. Le dimanche, ils tienncnt des reunions dans des maisons privees, — it ne leur est point permis de hatir des eglises, — ct passent deux ou trois heures a chanter des psaumes, a prier, a lire l'Ecriture et a convcrser amicalcment sur des sujets religicux. Si quelqu'un apcrcoit dans la doctrine une ohscurite qu'il desire eclaircir, il en informc la congregation , ct d'autres memhres donnent leur avis, appuye du tcxte sur lcqucl il est fonde. Si la question semble clairement resolue par les textes, cllc est decidee; sinon, elle est laissec en suspens.

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Comme dans beaucoup de jeunes sectes, il existe chez les Molokani un systeme do surveillance morale. Si un membre s'est rendu coupable d'ivrognerie ou de tout autre acte malseant a un Chretien, il est d'abord admoneste par le presbyter en particulier ou devant la congregation; et si cela ne produit pas l'effet desire, il est exclu pour une plus ou moins longue periode des reunions, et les autres membres n'ont plus avec lui aucuns rapports. Dans les cas extremes on a recours a 1' expulsion. D'un autre c6t6, si quclqu'un des membres se trouve etre, sans qu'il y ait de sa faute, dans une situation pecuniaire difficile, les autres 1'assisteront. Ce systeme de controle mutuel et de mutuelle assistance contribue sans doute a ce fait : que les Molokani se distinguent toujours de la population qui les entourepar leur sobriete, leur droitare et leur prosperite materielle.

On sait fort peu de chose concernant l'histoire et l'importance actuelle de la secte molokane. Quelques personnes croient qu'elle fut fondee au seizieme siecle par des protestants d'originc etrangere, mais elles ne peuvent produire a l'appui de leur opinion rien de meilleur que de vagues traditions. Lc plus ancien document constatant son existence est, que je sache, une piece offlcielle du temps de Catherine II. Quant a son importance actuelle, il est difficile de former meme une conjecture. Elle a bien ccrtainement des milliers do membres, probablement plusieurs centaines de mille. Autrefois, le gouvernement les transportait des provinces centrales dans les districts lointains et peu peuples, ou ils avaient moins d'occasions de « contaminer » des voisins orthodoxcs ; et, en consequence, nous les trouvons dans les districts sud-est de la province de Samara, sur la cote nord de la mer d'Azof, en Crimee, dans le Gaucase, et en Siberie. II y en a encore, neanmoins, un grand nombre dans la region centrale, specialement dans la province de Tambof.

Parmi les herUiques.

La promptitude avec laquelle les Molokani modiflcnt leurs opinions et leurs croyances conformerncnt a ce qui leur semblc etre une lumierc nouvelle, les sauve de la bigoterie et du fanatisme ; mais en meme temps les expose a des maux d'une autre espece, dont pourraient les preserver quelques prejuges solidement enracincs. « De faux prophetes surgisscnt parmi nous, — me dit dans une occasion un vieux Molokan a l'esprit calnie, — et en entrainent un grand nombrc hors do la foi. » Parmi ces faux prophetes, le plus remarquable dans ces derniers temps a ete un homme qui se faisait appeler Ivan Grigorief, mysterieux personnage qui montrait tant6t un passc-port turc, tantot un passe-port americain, mais semblaitsous tous autrcs rapports un Russe de pure race. II y a quelques annees, il vint a l'improviste a Alexandrof- Hai. Bicn qu'il affirmat etre un bon Molokan et qu'on le recut comme tel, il enonca aux reunions hcbdomadaires beaucoup d'idecs nouvellcs et faites pour cffrayer. D'abord il engagea simplement scs auditeurs a vivre comme les premiers Chretiens, ayant toutcs choses en commun. Gela sembla une sainc doctrine aux Molokani, qui professent prendre pour modele les Chretiens primitifs,ct quelques-uns d'entre eux songerenta abolir tout do suite la propriete personnelle ; mais quand le precepteur donna assez clairement a entendre que ce communisme irait jusqu'a l'amour libre, une opposition decidee se produisit, et on lui objecta que l'Eglise primitive ne recommandait pas l'adultere en masse et Finccste. Gcci etait une objection formidable, mais le « prophete » ne s'en laissa pas deconcertcr. II rappela a scs amis que, d'apres lour propre doctrine, l'Ecriture doit etre comprise, non dans sa lettre, mais dans son esprit, que le christianisme avaitfaitles hommes librcs, et que tout vrai Chretien dcvait user de sa liberte. « Toute chose est legitime, mais toute chose n'cst pas a propos », c'est-a-dire : nous devons 8tre guides dans nos actes seulement par l'a-pro-

pos, et toutes les objections a un projet baseessurce qu'il est illegitime tombent d'elles-memes. Celui qui se soumet a des restrictions legates n'est point un vrai Chretien.

Cet abrege de la nouvclle doctrine me fut fourni dc vive voix par un intelligent Molokan qui avait ete autrefois paysan ct faisait maintenant du commerce, un soir que je me trouvais chcz lui, a Novo - Uscnsk , cheflieu du district dans lequel Alexandrof-Hai est situe. II me sembla que l'auteur de cette in genieuse tentative pour concilier le christianisme avec un utilitarisme exagere devait etre un homme instruit qui se deguisait. Je communiquai cette conviction a mon bote, mais il ne la partagca point.

— « Non, je nelepensepas, — repondit-il, — en fait, je suis siir que c'est un paysan, et je le soupconne fortement d'avoir ete quelque temps soldat. II n'a pas beaucoup destruction, mais il a une facilite de parole merveilleusc. Je n'ai jamais entendu personne paiier comme lui. II aurait harangue le village entier, si nous n'avions eu un vieillard qui pouvait aisement lui tenir tete. Puis il alia a Orloff-Hai, et la il endoctrina le peuple. »

Je n'ai jamais pu clairement m'assurer de ce qu'il fit dans cc dernier village. On rapporte qu'il y fonda une association communiste dont il etait lui-meme le president et le tresorier, et qu'il convertit les Molokani a une theorie extraordinaire de posterite par les propbetes, inventec apparemment pour la gratification de ses gouts sensuels. Pour plus de details mon bote me conseilla de m'adresser soit au propbete lui-meme, qui etait en ce moment emprisonne sous l'inculpation de s'etre servi d'un faux passe-port, soit a l'un de ses amis, un certain

M. J , qui babitait la ville. Comme il etait assez

difficile d'etre admis dans la prison et que j'avais peu de temps disponible, j'adoptai la derniere alternative.

M. J... etait lui-meme un assez curieux personnage. II

Parmi les heretiques.

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avait etc etudiant a Moscou, ct a la suite de quelques frasques juveniles pendant les troubles universitaires dorit j'ai deja parle, il avait ete exile dans ce lointain village. Apres avoir attendu en vain sa grace pendant quelques annees, il renonca a l'idee d'exercer Tunc des professions savantes, epousa une fille de paysan, loua une piece de tcrre, acheta une paire de chameaux et s'etablit petit fermier (1). Il avait bcaucoup a dire conccrnant le prophete.

Ivan Grigoricf, a ce qu'il semble, n'etait reellement qu'un simple paysan russe, mais depuis sa jeunesse c'avait toujours ete un de ces individus remuants qui ne peuvent pas supporter longtemps un harnais. Quel etait son lieu de naissance et pourquoi l'avait-il quitte? II ne le disait jamais, sans doute pour des raisons personnelles. II avait beaucoup voyage en obscrvateur attentif. II etait douteux qu'il fiit alle en Ameriquc, mais il etait certainement alle en Turquie, et avait fraternise avec divers sectaircs russes que 1'on rencontre en grand nombre pres du Danube. La, probablemcnt, il avait acquis beaucoup de ses idees religieuses particulieres, et concu son grand projet de fonder une nouvelle religion, de rivaliseravec le fondaleur du Christianisme. II ne visait a rien moins que cela, comme il l'avoua dans une occasion, et il nc voyait pas pourquoi il ne reussirait point. H croyait que le fondatcur du Cbristianisme avait ete simplement un homme comme lui, comprcnanl mieux que d'autres le pcuple qui l'entourait et le temps oii il vivait, et il etait convaincu que lui-meme possedail ces avantages. Pour devenir propbete une qualite lui manquait cependant : il n'existaitchez lui aucun enthou-

1 . C'est la que pour la premiere fois je vis des chame^ ux employs k l'agricullure. Alleles a uue pelile cliarretle a quatre roues les « vaisseaux du desert » ne semblent decidement point a leur place.

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siasme religieux de bon aloi, rien de l'csprit qui cree les martyrs II ne croyait pas lui-meme a beaucoup de scs preches, et semblait avoir un certain mepris pour ceux qui en acceptaient naivement les conclusions. Non seulement il etait ruse, mais il savait qu'il l'etait et qu'il jouait un role Et pourtant, peut-etre serait-il mjuste de dire que c'etait seulement un imposteur exclusivement preoccupe de son avantage personnel. Bien que ce fut de sa nature un homme aux gouts sensuels, qui ne pouvait resister a la tentation de les satisfaire quand une occasion s'en presentait, il semblait croire que ses plans communistes pourraient etre, s'ils se realisaient avantageux non-seulement pour lui, mais aussi pour le peume Melange tout a fait curieux de prophete, de reformateur social et d'imposteur ruse I S'il pourra encore recommencer le metier de propbete est cbose impossible a dire; mais certainement il n'a aucune chance de reussirde nouveau chez les Molokani de la province de

& EToutre des Molokani, il existe en Russie beaucoup d'autres sectes heretiques. Quelques-unes sont simplement des protestants evangeliques comme les Stundisti, qui ont adopte les idees rcligieuses de leurs voisms les colons allemands, tandis que d'autres sont composees d'enthousiastes faroucbes qui lachent la bride a leur imagination surexcitee et se vautrent dans ce que les Allemands appellent avec raison der hohere Blodsinn (la plus haute imbecillite). Jenetenteraipasici de donner meme une idee generate de ces sectes fantastiques et de leurs absurdites doctrinales et ceremoniales, mais je puis en offrir la classification suivante a ceux qui desireraient

etudierlesujet: ,

1» Sectes qui prennent l'Ecnture pour base de leur croyance, mais interpretent et completent les doctrines qu'elle contient an moyen de l'inspiration occasionnelle on des lumieres intimes de leurs membres influents.

Parmi les heretiques.

2° Sectes qui s'occupcnt peu ou point de l'Ecriture, ct dont la doctrine procede do l'inspiration supposec dc leurs precepteurs vivants.

3° Sectes qui croicnt a la reincarnation du Christ.

4» Sectes qui confondent la religion avcc I'excitation nerveuse, et ont un caractere plus ou moins erolique.

La surexcitation necessairc pour prophetiscr est ordiuairement produite par Taction dc danscr, sautcr, ou se fustiger soi-meme ; ct les absurdites articulees dans ces moments-la sont regardees comme l'exprcssion directe de la sagesse divine. Les exerciccs rcligieux ressemblent plus ou moins a ceux des « Dcrvichcs toumeurs », qui sont connus de toute pcrsonne ayant visite Constantinople. II y a, neanmoins, une difference importante ; les Dorviches praliquent leurs exerciccs religieux en public. et observent en consequence un certain decorum; tandis que ces sectes russes s'assemblent en secret et donnent libre carriere a leur excitation, si bicn que les plus degoutantes orgies se produisent quelquefois dans leurs reunions. Chez Tune des mieux connues dc ces sectes, les Skoptsi, ou Eunuqucs, le fanatisme a conduit a la mutilation physique.

Pour donner idee du caractere general de celles appartenant a cette derniere categoric, je puis citer ici un court extrait d'une description des Khlysti par une pcrsonne qui fut initiee a leurs mysteres ; « Chez cux les homines etles femmes indislinctemcnt assument lerdlc de precepteurs et de prophetes, ct en cette qualite menent une existence strictement ascetique, se privent des plaisirs les plus ordinaires, les plus innocents, s'epuisent par de longs jeunes et des exerciccs desordonnes, extatiques, abhorrent le mariago. Sous 1'influence de la surexcitation causee par leur saintete et inspiration supposee, lis se designent non-seulemcnt par les noms de precepteurs et prophetes, mais aussi de Sauveurs Redempteurs, Christs, Meres de Dieu. En general ils

s'appcllcnt simplemcnt dieux, et s'adrcssent des prieres l'un a 1' autre comme a des dieux veritables et a des christs ou madones vivantes. Quand plusieurs de ces enthousiastes viennent ensemble a une reunion, ils discutent d'une facon fanfaronne, vaniteusc, la question de savoir lequel d'entre eux possede le plus de grace et de puissance. Dans cette dispute, ils se donnent quelquefois de vigourcux soufflets, et celui qui les supporte le plus patiemment, prescntant l'autre joue a rassaillant, acquiert la reputation d'avoir le plus de saintcte ..

Une autre secte appartcnant a cette categorie est celle des Sauteurs, chcz laquelle l'element erotique predomine desagreablemcnt. Void une description de leurs assembles religicuses, qui se tiennent l'ete dans la foret, Phiver dans quelque maison ou hangar isoles : Apres due preparation, des prieres sont lues par le principal pedagogue , vetu d'une robe blanche et se tenant debout au milieu de la congregation. Au debut il lit d'un ton de voix ordinaire, puis passe graduellement a un chant joyeux. Quand il remarque que le chant a suffisamment agi sur son auditoire, il commence a sauter. Les auditeurs, chantant egalement, suivent son exemple. Leur surexcitation toujours croissante s'exprime par les sauts les plus eleves possible. Ils continuent cela aussi longtemps qu'ils pcuvent : hommeset femmes ponssan des hurlements de sauvage enrage. Quand tons sont absolument epuises, le chef declare qu'il « entend chanter les anges », et alors commence une scene que je ne puis decrire ici. Vraiment, on peut remarquer en general que chez beaucoup de sectes, l'element erotique joue un role si saillant qu'il est impossible de decrire leurs ceremonies dans un ouvrage destine au grand public

II n'est que loyal d'ajouter que nous savons tres-peu de chose de ces sectes particulieres, et que ce pen nous est fourni par des ennemis avoues. II est done tres-possible que nombre d'entre elles ne soient pas du tout

Parmi les heretiques.

aussi absurdos qu'on les represente ordinairement , et que beaucoup dcs histoires que Ton raconto soient de pures ealomnies. Certaines, par cxcmple, sont accusees de tuer dcs enfants et de se servir de leur sang pour les ceremonies du culte; mais cela n'a jamais ete prouve d'une manicre satisfaisante,et nous savons que la meme accusation fut portee par les ecrivains pa'iens contre les premiers Chretiens. Les efforts que j'ai faits pour porter de ce cote une investigation personnelle ont ete, je dois 1'avoucr, entierement infructueux.

Le gouvornement est trcs-hostile aux sectes et, a l'occasion, s'efforce de les supprimcr. Cela est assez naturel par rapport a colics fantastiqucs, mais il semblc etrange que les paisibles, industrieux et honnetcs Molokani et Stundisti soient egalement mis au ban de l'opinion et persecutes. Pourquoi un paysan russe scrait-il puni pour le fait de croire a dcs doctrines qui sont ouvertement professees, avec la sanction dcs autorites, par scs voisins les colons allcmands ?

Pour comprendre cela, le lecteur doit d'abord savoir que, d'apres les idecs russes, il existo deux sortes d'heresic ilistinctes, sc distinguant l'une de l'autre non par la doctrine, mais par la nationalitc de radberent. II scmble a un Russe que, dans l'ordre naturel dcs choses, les Tartares doivent etremabometans, les Polonais catholiques romains et les Allemands protestants; et le fait pur et simple de devenir sujet russe n'est point suppose mettre le Tartare, le Polonais ou rAllemand dans l'obligation ■de cbanger sa foi. En consequence, la plus complete liberie est accordee a ccs nationalites pour l'exercice de leurs religions, aussi longtemps qu'cllcs s'abstiennent de troubler par la propagancle l'ordre de choses etabli par la divinite. Ceci est la theoric rccue, et nous devons I'endre aux Russes la justice de reconnaitrc qu'ils agissent habituellcment on accord avec clle. Si le Gouvernement a quclquefois tente de convcrtir dcs races

etrangercs, son motif a toujours ete politique, et ses efforts n'ont jamais eveille beaucoup dc sympathie parmi e peuple en general ou memo chez lc clerge. De meme, les societes de missions qui ont parfois ete formees pour imiter les nations de l'Ouest n'ont jamais trouve beaucoup do sympathie ni d'appui chez le peuple. Done, par rapport aux etrangcrs, cettc theorie particuliero a conduit a unc tolerance religieuse tres-largc. Les Tartares, les Polonais, les Allemands, sont dans un certain sens des heretiques ; mais leur heresic est naturelle et justifiee. Par rapport aux Russes de race, la tbeorie a eu un effet tres-different. S'il est dans la nature des choses quo le Tartare soit mahometan, le Polonais catbolique romain et l'Allemand protcstant, il est egalement dans cctte memo nature des cboses que le Russe soit membrc de l'Eglisc orthodoxe. Sur ce point, la loi ecrite et l'opinion publique sont en parfait accord. Si un Russe orthodoxe devient catholiquc romain ou protcstant, son beresie n'est point de la meme cspoco quo celle du Polonais ou de rAllemand. Quclquc purs et eleves que puissent etre ses motifs, son cbangement dc religion no peut so justificr; au contrairo, il en est rcsponsablc d'apres la loi criminelle, et sera en memo temps condamne par l'opinion publique commc un apostat, presque un traitre. Quant a l'avenir des scctes heretiques, il est impossible d'en parlor avee confiance. Les plus grossieres, les plus fantastiqucs , disparaitront probablement quand l'education se repandra parmi lc peuple ; mais cclles qui ont un caractere protestant semblcnt posseder beaucoup plus de vitalite. Pour lc moment, du moins, elles s'etcndent rapidement. J'ai vu dc grands villages ou, d'apres le temoignago des habitants, il n'cxistait pas mi seul horetique il y a quinzc ans, et dont maintenant la moitie do la population est molokane; et cc changement s'est produit sans aucunc organisation propagandistc. Les autorites civiles ct ecclesiastiqucs savent parfaitcment a

Parmi les heretiques.

quoi s'en tcnir sur lc mouvemcnt; mais elles sont impuissantes a lc prevenir ou a l'empechcr. Les quelques efforts qu'ellcs ont tcntes ont ete sans effet, ou pires qu'inutiles.

Chez les Stundisti, les punitions corporcllcs ont ete cssayees commc antidote, — sans raveu,ilfautl'esperer,des autorites centrales, — et un savant moine fut envoye aux Molokani de la province de Samara dans l'espoir dc les faire revenir de lcurs crreurs par le raisonncment et l'eloqucncc. Jc n'ai pu verifier quel effet les verges de boulcau ont eu sur les convictions religieuscs des Stundisti; mais on peut supposer qu'elles ne furent pas tresefficaccs, car, d'apres les derniers recite, lc nombrc des mcmbres de la sccle va toujours croissant. J'ai eu occasion d'en apprendre davantagc sur la mission dans la province de Samara, et puis affirmer d'apres le temoignage de beaucoup de paysans, — quelques-uns orthodoxes, — que le seul effet immediat fut de faire naitre ct devclopper le fanatismercligicux, ct d'induire un certain nombrc d'orthodoxcs a passer dans le camp heretique. Dans les discussions, les controversistes ne pouvaient trouver nul terrain commun sur lcqucl argucr, par la simple raison que lcurs conceptions fondamcntales etaient differcntes. Le moine parlait dc 1'Eglise commc representant lc Christ sur la tcrre ct possedant scule la verite, tandis que ses adversaircs ne connaissaient ricn dc 1'Eglise en cc sens, et maintenaicnt simplcmcnt que tous les hommes doivent vivre conformement aux preceptes de l'Ecriturc. Unc fois, lc moine consentit a argumenter avec eux sur leur propre terrain; mais dans ccttc occasion il fut battu a plate couture, car il ne put produire un seul passage recommandant l'adoration des Icons : pratique que les paysans russcs considerent commc une part essentiellc de l'orthodoxig. Do plus, il insista toujours sur l'autorite des premiers conciles cecumeniques et des Peres de 1'Eglise : autorites que ses

La Ritssie.

antagonistcs ne reconnaisscnt pas. La mission fut, en resume, mi echec complet, et toutes les parties regretterent qu'elle eut ete entreprise. « Ce fut une grande bevue, — me fit remarqucr confidcntiellement un paysan orthodoxe, — une tres-grande bevue ! Les Molokani sont des gens habiles et ruses. Le moine n'etait pas de leur force ; ils connaissaient l'Ecriture Men mieux que lui. L'Eglise ne doit pas condescendre a discuter avec les heretiqucs. »

On dit souvent que ces sectcs sont, au point de vue politique, mecontentes, desaffectionnees, et Ton pense que les Molokani sont specialement dangereux sous ce rapport. Peut-elre cette opinion a-t-elle un certain fondement, car les liommcs sont naturellement disposes a douter de la legitimite d'un pouvoir qui les persecute d'une facon systematique ; mais on peut affirmer en toute confiance que tout fanatisme de cette sorte qui peut avoir exisle jadis s'est eteint maintenant que la persecution active n'est plus desormais en usage. En ce qui touche les Molokani, je crois que l'accusation est une pure calomnie. Les idecs politiques semblent completement etrangercs a leur maniere de penser. Pendant mes relations avec eux je les ai souvent entendus parlor de la police comme de « loups qu'il faut nourrir », mais jamais de 1'Empereur autrement qu'en termes d'affection filiale ct avec veneration.

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