PARMI LES HERETIQUES
Le Volga. - Samara. - Les Molokani. - Ma methode ^investigation. - Alexandrof-Hai. - Une discussion theologique inattendue. Doctrine et organisation ecclesiastique des Molokani. - Surveillance morale et assistance mutuelle. - Histoire de la secte. - Un faux prophete. - Christianisme utilitaire. - Classification des sectes fantastiques. - Les Khlysti. - Politique du Gouvernement vis-
• a-vis de la tendance sectaire. - Deux especes d'heresie. - Avemr probable des sectes heretiques. -Disaffection politique.
Le Volga, je l'ai deja clit, n'est point dans son ensemble un fleuve dont le pittoresque saute aux ycux. Le pays sur la rive gauche est plat et marecageux, et la rive droite, Men qu'elcvec et a l'occasion escarpee, est insigmflante en profil et monotone en couleur. Sur les deux rives ll y a abondance d'arbres, mais ils ne so groupcnt pas comme un pcintre paysagiste le desirerait, et n'cmpechent point 1'imprcssion de nudite do prevaloir. Si Ton vous a dumcnt averti de ne pas vous attcndre a grand'cbose en fait de points de vuc vous pouvez pcnser pendant la premiere heurc passee a bord du steamer, que le panorama, bien que peu remarquable, est gentil, agreable; mais quand vous l'avez contemple pendant un jour entier, vous en arrivez a le rcgarder comme absolument monotone, et vous vous refugiez dans la lecture, les jeux de cartes, ou quelque autre amusement.
Par mi les heretiques.
II se trouve neanmoins sur lc Volga quolqucs points de vue assez interessants pour vous faire deposer votre livrc et vos cartes, ct, parmi cux, la premiere place doit fitre donnee aux collincs Zhiguli, situecs cntre Kazan et Saratof, a peu pres a moitic chemin. Elles ont une reputation locale considerable, et j'ai entendu un Francais les decrire avee enthousiasme commc « magnifiques ». Je ne pense pas qu'un Anglais s'aventurerait a leur appliquer un mot plus energique que « gcntil » ; mais pour gentilles, elles le sont sans aucun doute. Quoiqu'elles ne soicnt pas assez hautes pour obtenir une place sur les cartes ordinaires, lours formes sont elegantes et la rive gauche s'eleve pour leur faire honneur, si bicn que pendant quclque temps nous avons la sensation de passer a travers une contree montagneusc. Puis elles s'eloigncnt graducllement du flcuve, ct nous voyons devant nous, sur la rive gauche, une longue villc eparpillee qui se distingue par un trait bicn marque : une enorme eglise carree a toitvertbrillant, surmonte descoupolcs ordinaires en forme do poire. C'est Samara, chef-lieu de la province ou « gouvernement » do ce nom.
Samara est une villc neuvc, une enfant du present sicclc, ct rappellc par son apparencc inachevee les villes neuves d'Amcriquc. On y voit beaucoup de maisons construitcs en hois. Les rues sont encore dans une condition tellemcnt primitive qu'apres une pluic il est a peu pres impossible d'y passer a cause de la boue, et en temps sec et orageux, elles donnent naissance a d'epais nuages de poussiei'C aveuglante, sufTocantc. Une fois, pendant mon sejour la, je fus temoin d'une tempete de cette nature pendant laquelle il etait impossible, a certains moments, d'apcrccvoir de la fenetre de 1'hOtcl les maisons de l'autre cote do la rue !
Au sein d'un entourage si primitif, l'eglise neuve et colossale semljlc un peu hors de place, et Ton pense involontairement, en la contemplant, qu'une partie de
l'argent employe a sa construction cut pu etre employe plus utilemcnt. Mais les Russcs ont sur la convenancc des choses des idees qui leur sont proprcs. lis sont, en tout ce qui regarde l'exterieur, extremement rcligieux, et souscrivent libcralement pour les choses ecclesiastiques. En outre, lc gouvernement estime que chaque villa chef-lieu dc province doit posseder unc cathedralc. Dans son jeunc age, Samara etait l'un des avant-postcs de la civilisation russc, ct a souvent du prendre des precautions contre les raids (razzias) des tribus nomades vivant dans son voisinage ; mais la frontiere agricole a ete depuis poussee bicn en avant a Test, au sud, et la province est maintenant Tunc des plus productives do l'empire. La villc est le marche principal de cctte region, et la git sou importance. Le grain est apporte de fort loin par les paysans et emmagasine dans de vastes grcniers par les negotiants, qui l'envoicnt ensuite a Moscou ou a Saint - Petcrsbourg par eau ou chemin de fer. Jadis e'etait la unc trcs-ennuyeuse operation. Les bateaux contenant lc grain etaient « hales » par des chevaux ou de vigoureux paysans, qui leur faisaient ainsi remonter lc fleuve pendant des ccntaines de kilometres. Puis vint la periode des « cabestans », lourdes machines mises en mouvement a l'aide d'un trcuil ct d'ancrcs. Aujourd'huile transport s'effectue d'une facon beaucoup plus expeditive. Le grain est charge a bord de bateaux plats, « chalands » gigantesques, qui sont remorques en amont du fleuve par de puissants steamers jusqu'au point rclie au grand rescau des chemins de fer.
Quand le voyagcur a visite la cathedrale et les grcniers, il a vu toutcs les curiosites, tous les « lions » — lions tres-peu formidables, en verite, — de l'endroit.
II peut alors visiter les deux houmiss, etablissements agreablement situes pros do la ville. II trouvera la un nombre considerable de phthisiques et autres maladcs, qui boivent d'enormes quantites dc lait de jument fer-
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mente (koumiss), et declarcnt tircr grand avantago de co nouvcau specifiquc. Quand j'cus fait tout cela, jcjugeai avoir completoment rempli les devoirs d'un touriste et me consacrai a mon labour regulier, qui consistait a colliger dcs rcnseigncments sur la condition economique de la province, et spccialcment cello des paysans emancipes.
Pendant que j'etais occupe a cela, j'cntcndis bcaucoup parlor d'unc socto roligieuse particuliere , appclec les Molokani, et m'interessai a cos sectaires, parce que leur croyance roligieuse, quelle qu'ellc flit, semblait avoir une influence avantagcuse sur leur bien-etre materiel. De memo race et places dans les memos conditions que les paysans ortbodoxes qui los cntouraient, ils etaient incontestablemcnt mieux loges, mieux votus, plus ponctuels dans le paiement de lcurs taxes : en un mot, plus prospercs. Toutes les personnes qui me parlerent d'eux s'accorderent a les representer commo des gens calmcs, decents, sobres ; mais par rapport a leur doctrine roligieuse, les renseignements furcnt vagues et contradictoires. Lesuns les disaiont protestants ou lutheriens, tandis que d'autrcs croyaicnt que e'etait le resto d'une curicuse sccte heretiquc qui cxistait aux premiers temps de l'Eglise cbrotienne. Un gentleman s'aventura a m'assurer que leur doctrine etait une forme modifiee du manicbeismc, mais je ne placai pas bcaucoup de confiance dans son opinion, car, en le qucstionnant, je m'apercus qu'il ne connaissait rien autre cbosc du manicheisme que le nom.
Desireux d'obtenir des notions claires sur cc sujet, je pris la resolution d'examiner la chose moi-meme. Au premier abord, je m'apercus que cc n'etait point tache aisee. J'eus peu de difficulty a faire la connaissance d'un ricbe Molokan qui habitait la ville, et je gagnai tenement sa confiancc qu'il me promit quelque chose devant. me servir de leltrc d'introduction pres des membrcs
principalis de la sectc dans les villages que j'avais l'intention de visiter; mais sur reflexion il changea d'avis, ne tint point sa promesse. Partout oil je passai je trouvai de nombreux membres de la secte, mais ils montrerent tous une repugnance decidee a parler de leur croyance religieuse. Longtemps accoutumes de la part de radministration aus estorsions et aux persecutions, et me soupconnant d'etre un agent secret du Gouverncment, ils eviterent soigneusement de m'entretenir d'autres sujets que du temps qu'il faisait, de l'etat de la recolte, et repondirent a mes questions sur d'autres matieres comme s'ils s'etaicnt trouves devant un Grand Inquisiteur.
Quelques tentatives infructueuses me convainquirent qu'il serait impossible de tirer d'eux, par des interrogations directes, un resume de leurs croyanccs religieuses. J'adoptai done une ligne politique difterente. Dans les maigres reponses deja recucs j'avais decouvert que leur doctrine offrait au moins une resscmblance superficielle avec le prcsbyterianisme, et je savais, par des experiences precedentes , que la curiosite des paysans russcs intelligents est aisement excitee par les descriptions de pays etrangers. Je pris ces deux faits pour base de ma strategic Quand je rencontrais un Molokan, ou quelqu'un que je soupconnais 1'etre, je lui parlais d'abord de l'etat du temps et des recoltes comme si je' n'avais eu aucun autre objet en vue. Ayant pleincment discute la matiere, je menais graduellement la conversation du temps et des recoltes en Russie au temps et aux recoltes en Ecosse, et passais alors lentement de l'agriculturc ecossaise a l'Eglise ecossaise presbyterienne. Presque cbaque fois cette politique me reussit. Quand lc paysan m'entendait dire qu'il existe un pays ou les gens interpretent l'Ecriture par eux-memes, n'ont point d'eveques, considerent comme une idolatrie le culte des Icons, il m'ecoutait invariablemcnt avec une profonde
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attention; ct quand il apprenait do plus quo, dans cc mcrveillcux pays, les paroisscs envoyaicnt chaque annec des deputes a unc Assembler oil toutes les questions interessant l'Eglise sont librcmcntet publiquemcntdiscutees, il exprimait presque toujours, avec franchise, son ctonnemcnt, et j'avais a repondrc a unc veritable voice de questions : « Oil est cc pays-la ? Est-cc a Test, ou a l'ouest? Est-cc tres-loin d'ici? Si notrc presbyter (pretrc) pouvait sculcment entendre tout cela! »
Cette derniere phrase etait precisemenl cc que j'attendais, parcc qu'cllc me donnait l'occasion dc fairc la connaissancc du presbyter ou pastcur sans paraitre lc desirer; ct je savais qu'unc conversation avec cc pcrsonnage, qui est toujours un paysan sans instruction comme les autres, mais en general plus intelligent et mieux familiarise avec la doctrine religieuse, me serait ccrtainement utile. En plus d'une occasion je passai la plus grancle partic de la soiree a causer avec un presbyter, et appris par la beaucoup conccrnant les croyanccs rcligieuses et les pratiques dc la secte. Aprfes cos entrcvues, j'etais sur d'etre traite avec confiance et respect par tous les Molokans du village, et d'etre rccommande aux frercs de la foi dans les villages voisins a travers lesquels j'avais rintention de passer. Plusieurs des paysans les plus intelligcnts avec qui je m'enlrctins m'engagercnt fortement a visiter Alcxandrof-Hai, locality situee sur la lirnite de la steppe des Kirghis.
« Nous sommes ici des gens dans les tenebrcs (e'est-adire, ignorants), — avaicnt-ils l'liabitude dc dire, — ct nc savons quoi que cc soit; mais a Alexandrof-IIa'i vous trouverez ceux qui connaissent la foi, et ils discutcront avec vous. » Cette prediction se realisa d'une facon quel- •que peu inattendue.
Rcvenanl quelques semaines plus tard d'une visitc aux Kirghis de la Horde inlericure, j'arrivai un soil* dans ce centre de la foi molokane, et fus reeu hospitalie-
rement par l'un des frercs. En conversant accidentellcment avec mon hotc sur des sujets religieux, je lui exprimai le desir dc trouver quelqu'un ayant etudie l'Ecriture et bien « ferre » sur la foi, et il me promit de faire ce qu'il pourrait pour moi dans ce but.
Lc lcndemain matin, il tint sa promesse plus serieusement que je ne m'y attendais. Immediatement apres que le samovar cut ete enleve, la porte de la cbambre s'ouvrit, ct douze paysans firent leur entree I Apres que lcs salutations d'usage eurent ete echangees, mon bote m'informa, a mon grand etonnement, que ses amis etaient vcnus pour avoir avec moi unc conversation par rapport a la foi ; ct sans plus dc ceremonie, il placa devantmoiune Bible in-folio enlangue slave, afinqucje pusse y lire des passages a l'appui de mes arguments. Gomme je n'etais point du tout prepare a ouvrir une discussion tbeologiquc formclle, je ne me sentis pas embarrasse pour un pcu par cette facond'agir, etpus m'apercevoir que mes compagnons dc voyage, deux amis russes qui ne se souciaicnt nullement de ces choses, jouissaicnt de tout leur cceur de ma deconfiture. II n'y avait, neanmoins, aucune possibility dc reculer. J'avais demande qu'on me fit avoir unc conversation avec quelqucs-uns des freres, ct me trouvais maintenant engage dans une voie que je n'avais pas prevue. Mes amis se retirerent, — « m'abandonnant k mon sort », comme ils dirent a demi-voix, — ct la « conversation » commenca.
Mon sort n'etait nullement aussi terrible que mes compagnons de voyage se l'etaient imagine; mais, au premier abord, la situation fut un peu gauche, un peu genec. Aucun des deux partis n'avait une idee nettc de ce que desirait l'autre, et mes visiteurs pensaient que j'allais commencer le feu. Leur attente etait absolument naturclle et logique, car e'etait moi qui les avais, par inadvertance, fait inviter a venir me trouver; mais je ne pouvais leur faire un speech pour la meilleurc de toutes-
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les raisons : jc nc savais quoi lour dire. Si je lour cxpliquais mon but reel, lours soupcons s'eveilleraient sans doutc. Mon stratageme d'habitude, le temps et les recoltes, etait tout a fait impraticable. Un moment, je songeai a proposer qu'on chantat un psaumc (1) afm do rompre la glace, mais je reflechis que cela donnerait a la reunion unc solennite que jo desirais eviter. Tout bicn considere, il valait mieux commencor tout do suite la discussion. En consequence, je dis a ces gens que m'etant cntretenu avec beaucoup do lours freres dans divers villages, j'avais trouve chez cux des croyanccs que je considerais comme de graves crrcurs de doctrine. Je no pouvais pas, par exemple, admeltrc avec eux qu'il fut contro la loi de manger la cbair du pore. C'etait peut-etre uno facon abrupte d'entrcr en matierc, mais cela me fournissait au moins un locus standi, — quclque chose sur quoi parlor, — ct une discussion animee s'ensuivit immediatemont. Mcs adversaircs s'effbrcercnt d'abord d'appuyer leur these de l'autorite du Nouveau Testament, et quand l'argumentation se brisa dans lours mains, ils eurent recours au Pentatcuque. D'un article special de la loi du ceremonial rcligicux, nous passames a cctte question plus vaste : Jusqu'a quel point ladite loi cst-elle encore obligatoire?Et, de la, a d'autrcs points egalcment importants.
Si la logiquc des paysans n'etait pas toujours inattaquable, lour connaissance de l'Ecriturc ne laissait rien a desircr. A l'appui de lours opinions, ils citaicnt do memoire de longs passages, ct chaque fois que j'indiquais vaguement quelquc textc que ce fut, ils me le fournissaient immediatement de vivc voix, si bien quo la grosse Bible in-folio ne sorvit que comme ornement