‹ La Russie en 1812Chapitre 16 sur 22 · CHAPITRE XV. — ÉPITRE DÉDICATOIRE AU PUBUG · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. — ÉPITRE DÉDICATOIRE AU PUBUG

«t Chien de public ! organe discordant des passions; toi qui élèves au ciel et qui plonges dans la boue, qui prônes et calomnies sans savoir pourquoi; image du tocsin, écho de toi-même; tyran absurde, échappé des Petites-Maisons; extrait des venins les plus subtils et des aromates les plus suaves; représentant du diable auprès de Tespècc humaine ; furie masquée en Charité chrétienne ; public, que j'ai craint dans ma jeunesse, respecté dans Tâge mûr, et méprisé dans ma vieillesse, — r c est à loi que je dédie mes Mémoires. Gentil public, enfln je suis hors de ton attcinle, car je suis mort, et par conséquent sourd, aveugle et muet. Puisses-tu jouir de ces avantages pour ton repos et celui du genre humain I »

Invective admirable, selon nous, et du comique de la meilleure espèce; brutale, nous l'avouons, mais pleine de vérité 1 A elle seule peut-être, elle sauverait de l'oubli la mémoire de l'homme qui l'a fulminée dans sa placide colère. Sans la crainte d'être mal compris, nous oserions presque dire qu'elle est comme un pendant à l'incendie de Moscou^ acte de génie dont jamais

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une nature médiocre ne se serait avisée. Dans tous les cas, ici le style c est l'homme. Comme lui, la pièce, dans son ensemble, est Texcentricité même ; c'est une boutade qui semble se moquer de toutes les convenances et de toutes les opinions reçues, et qui pourtant est pleine de bon sens et du plus charmant humour.

Aussi fit-elle fureur lorsque, «copiée sur le manuscrit de l'auteur, x> par M. Serge Poltaratzki, le bibliophile russe (qui affirme ce fait), elle parut, par ses soins, dans le Temps d'alors ^ le 16 avril 1839, Presque tous les journaux de France et de Belgique reproduisirent aussitôt ce bijou littéraire, et le môme premier éditeur le fit paraître en outre en une brochure de douze pages, tirée à trois cents exemplaires numérotés, dont il voulut bien nous en adresser un dans la primeur. Puis, dans la notice sur Rostoptchine^ où il le réimprima, il passa en revue (p. 47-64) les traductions en toutes langues qui en furent faites, sans sa participation, ainsi que les conjectures auxquelles divers critiques se livrèrent au sujet de la pièce même. Il déclare (p. 47) « infidèle et tronquée » la traduction qui fut donnée en russe dans F Abeille du Nord et insérée ensuite dans les Œuvres du comte; ces altérations s'expliqueraient, selon lui, par celte circonstance qu'on aurait traduit,

* Journal longtemps dirigé avec talcnl par M. Jacques Gostc, el dont nous conservons, enti'e autres, la feuille publiée le 37 juillet 1830, au bruit du canon de la garde royale et de la fusillade d'un peuple en révolution.

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non sur l'original, mais sur quelque mauvaise version allemande, tandis que les modifications introduites dans d'autres traductions russes font soupçonner à M. Poltaralzki « l'intervention officieuse du censeur. »

Quant à l'autobiographie véritable et plus étendue dont nous avons fait connaître plus haut (p. 23) un fragment curieux, nous n'en savons rien de plus que ce que nous avons dit en cette occasion, si ce n'est ce qu'on lit dans la même notice du bibliophile. « Il y est question, dit-il, de tous les grands événements dont il a été témoin et auxquels il a pris part. C'est ce que nous apprend son biographe (russe), M. Alexandre Boulgakof, dans une intéressante notice publiée dans le recueil mensuel de Paul Svignine^ »' — Puis il ajoute : « Que sont devenus ces Mémoires historiques, qui doivent être d'un si haut intérêt? Il est douteux qu'on les publie jamais, et c'est fort regrettable. »

Tout ce que l'on connaissait en 1853 de pièces dues à la plume du comte Rostoptchine a été réuni, en cette année-là, dans un volume de 564 pages in -12, publié par le libraire Smirdine sous le litre de ses Œuvres (Sotchinéniya) . Nous n'en parlons pas de visu; mais le

• Otétchestvemiya Zapùki, avril 1826, t. XXVI, p. 79. — Nous n'avons pu nous procurer celle biographie, d'ailleurs imprimée en Russie, sous le con'rôle sévère de la censure d'alors. — Un opuscule qui nous manquait aussi et qui nous est signalé par un ami de Saint-Pétersbourg, est le suivant : Graf F. Y. RasloptcfUne i literaiura v' godou, par Tikhonravof; Sainl-Pétersbourg, 1854, brochrre de 70 pages in-S«.

général Bogdanovitch cite ce volume *, le bibliophile russe parait l'avoir eu sous les yeux *, et M. Xénophon Polévoî en a fait Tobjet d'un compte-rendu dans le recueil national dont on a vu le titre dans la note de la page précédente. On y a recueilli jusqu'aux proclamations et rapports de Tancien gouverneur de Moscou.

Aucun de nos lecteurs, si nous ne nous abusons, ne s'en étonnera. Sans doute les deux hommes dont nous avons inscrit les noms en tête de noire travail, sont également immortels; mais tandis que l'un, Koutousor, ne traversera pas les âges sans perdre successivement quelques fleurons de sa couronne, l'autre, Rostoplchine, fixera de plus en plus l'attention de la postétérité. Espèce de sphinx moderne, par l'originalité de son esprit et l'excentricité de son caractère, il a fait de l'un des plus grands événements de ce siècle une énigme, dont nous nous sommes elTorcé de donner le mot et dont bien d'autres, après nous, essayeront encore la solution. Tout ce qui reste de lui sera regardé comme de précieuses reliques; toute nouvelle trouvaille sera une bonne fortune dont on s'applaudira hautement. On voudra aller jusqu'au fond de ces mystères et savoir, avec certitude, comment concilier les affirmations catégoriques de l'histoire et les dénégations non point positives delacteur principal. On ne le saura pas, nous le prédisons hardiment, pas plus qu'on ne se

« Trad allem.^t. II, p. 293.

' Hottaptchine, p. 47 el 48.

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rendra compte de la réunion, dans le même homme, de tant de qualités et de défauts qui en apparence s'excluent. En elfet, quel singulier personnage historique que celui qui, comme on Ta vu plus haut, se juge ainsi lui-même : <x A force d'être impudent et charlatan, je passai quelquefois pour un savant... Je fus entêté comme une mule, capricieux comme une coquette, gai comme un enfant (aimant les petites sociétés, une promenade dans les bois), paresseux comme une marmotte, actif comme Bonaparte, et le tout à volonté ; » personnage qui, après nous avoir dit cela, ajoute que peu s'en est fallu qu'il rie fût c( un bonhomme tout à fait, » et qui néanmoins n'est autre que ce descendant de Tchinghiz-Khan, qu'on a souvent qualifié de féroce Tartare cl d' abominable i?(cendiaire, avide à tout prix de la célébrité. On se perd dans ces contradictions; mais tel est l'homme excentrique. Comme son premier maître , l'empereur Paul, Rostoptchine en est le type achevé.

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