FIN
Aftpporte oCBlitoUi «Blre Ro«loptoliiB« mt l««vor«f.
~ A la page 58. ~
Dans une notice consacrée au prince André Rasouinofski, que nous publierons prochainement, on verra que l'empereur Paul correspondait directement avec ses ministres à rélranger et avec ses généraux, surtout avec Souvorof, pendant la campagne d'Italie. Néanmoins une notable parlie de la correspondance officielle resta à la charge du président du collège des affaires étrangères, et Rostoptchine s*y employa avec zèle et talent Déjà le premier historien du prince d'Italie, Fuchs, avait, dans la correspondance de l'illustre guerrier, publié quelques lettres que lui avait adressées le ministre; plus récemment, on en a publié d'autres, et de bien curieuses, dans l'Histoire de la guêtre entre la liiissie et la France sous Paul l^y ouvrage capital commencé par le lieutenant général Mikhallofski-Danilefski (si souvent cité par nous pour son Histoire de la campagne de i8i2) et terminé, avec un talent supérieur au sien, par M. Milieu-
Une, général du même grade aujourd'hui, mais alors seulement colonel.
Dans ces lettres, le fier descendant de Tchinghiz-Klian exprime, à l'égard do Souvorof, un attachement à la fois humble et tendre, (c Voilà quels sont les sentiments de mon cœur, lui écrit-il dans celle du 5 septembre 4799 S voilà quelles sont les pensées de mon âme : Tun et Taulre sont ouverts^ devant vous. Aimez en moi un homme qui \ous est .dévoué, enthousiaste de la gloire de Tempereur et .du bonheur de la Russie. » Puis, d*un autre côlé, suppliant le vainqueur de la Trébia, dégoûté de celte guerre, de ne pas y renoncer, mais de courir à de nouvelles victoires, il lui dit : « Je me jette à vos pieds, avec les larmes aux yeux, et vous supplie de rester et de vaincre. Votre demande d*une démission, si vous la répétiez, aurait des conséquences terribles pour la cause commune... Avec vous seront Dieu et les Russes. »
Une autre lettre, écrite à Gatchina, en date du 6 octobre (25 sept.) * et plus curieuse encore, atteste le même attachement personnel. Elle est ainsi terminée : f Ma femme vous transmet ses remerchnents dévoués pour les citrons : tout ce qui vient de vous a une valeur toute particulière aux yeux de ceux qui voient dans le prince d'Italie le héros de leur pays. Adieu, et soyez persuadé que mon dévouement durera autant que votre vie. o
Ces deux missives, et plusieurs autres encore, expliquent et complètent ce que nous disons, dans le texte, de Tespècc de piété que Rostoptchine montra pour le grand guerrier. Mais elles renferment, de plus, de véritables révélations historiques.
« Par tous les rescrits rendus jusqu'à ce jour, dit le mi-
* Miliouline. t. III, p. 455.
• Ilfid., \. III, p. 475.
nistre dans la première, Votre Allesse aura vu quelle est Topinion de S. M. l'empereur sur les desseins de la cour de Vienne et quelle sera à Tavenir Son attitude. Ij'empcreur est résolu de sauver l'Europe, que ce soit des Français ou des Autrichiens y ou, pour mieux dire, du baron Thugut. Hais afin que cela réussisse, il faut que le régime actuel de la France soit changé, et qu'ensuite, à son tour, la cmir de Vienne, dont on peut prévoir les entreprises, qui lui seront conseillées par Tenvie, soit refmdée dans des limites conve-^ nables... » La seconde est encore beaucoup plus significative et mérite d'être recommandée tout particulièrement à l'attention des futurs historiens. Voici ce qu'on y lit à propos de la position critique du général lUmski-Korsakof en Suisse, au secours duquel Souvorof devait voler. < Mon inquiétude à ce sujet ne cessera pas avant que la nouvelle de votre arrivée ne nous soit parvenue ici. Nous sommes tous convaincus que les troupes russes, sous votre conduite, sont invincibles ; vous avez près de la personne de l'empereur beaucoup de gens qui non-seulement vous aiment, mais vous adorent, parce qu'ils ne vivent que pour la gloire de l'empereur et de la Russie. Qui, depuis que cet empire existe, a élevé plus haut que vous sa grandeur? Hais, que dirais-je là-dessus? je ne suis ni l'empereur, ni l'histoire, ni l'Europe. Ah ! si vous pouviez produire en France, quand vous y aurez pénétré par la Franche-Comté, une révolution en faveur du roi ! Vous partageriez le pays en deux moitiés, et alors Louis XYIH pourrait aller vous rejoindre. Abstraction faite de Ja gloire résultant d'une si grande entreprise. Ton peut espérer dans tous les cas, je veux dire tant au commencement du nouveau règne qu'en cas d'une guerre civile intérieure, que, durant quelques années, la France restera complètement tranquille, et qu'ensuite on pourra aussi, sans perte de temps, s* attaquer à la
maison (ï Autriche, afin i* arrêter %in peu son essar en lui rognant les ailes. Autant cela est facile dans l*ë(at de choses supposé, autant cela deviendrait difticile quand le cabinet de Vienne aurait conclu la paix ou même contracté alliance avec le gouvernement des impies. »
Après ces expectorations, Rostoptchine s'explique avec le feldmarëchal sur le rappel de Rasoumofski, sur son successeur, le conseiller privé Kalytchef, et sur les intrigues Au baron Thugut^ Kalytchef prit le contre-pied de l'attitude de Rasoumofski : autant ce dernier avait été dans les intérêts du premier ministre autrichien, autant Tautre lui était contraire et intrigua pour amener sa chute *. Aussi la rupture entre les deux puissances fut-elle bientôt irrévo* cable. Une lettre menaçante du ministre de Paul au comte Louis de Cobenzl , ambassadeur autrichien à Saint-Pétersbourg, y avait déjà préludé en date du M septembre 1799'.
il faut nous borner; mais, avant de finir cette note additionnelle, par laquelle nous cherchons à combler une lacune dans le texte, nous consignerons ici encore une dernière expectoration faisant partie de la même correspondance. Rostoptchine, dans une lettre du 24 novembre suivant*, écrit au généralissime de Paul : « Tout ce qui est pour Vienne et hostile à la Russie, est mécontent de vous. Quant à moi, je passe pour un partisan du gouvernement anglais; cependant comme, depuis mon séjour à la cour, j*ai contre moi tous ceux qui voudraient me tiouver un caractère bas, ignoble et méticuleux, je suis habitué à tout. »
' Voir là-dessus d'autres lettres de Rostoptchine à Souvorof, Nilioutine, t. IV, p. 356 et 357, ainsi que notre notice sur Rasoumofski.
* Voir la remarquable dépéciie qu'il adressa à son sujet au comte Rostoptchine, son ministre, llilioutîne, t. IV, p. 335. Cf., p 336 et p. 165.
* Milioutine, t HT, p. 451 .
♦/^frf., t. IV, p. 337.
Gonp-d'œil siir ta ▼!« d* Kootovflof aiilérieartt à r«aBée 1812.
— A la pngc 118. —
Dans le texte de notre ouvrage, où le premier rôle appartenait à Rostoptchine, nous avons pris le général Koutou^^of à ce moment de sa vie où elle couicidait avec celle de noire héros principal, sans remonter alors aux phases antérieures de sa carrière, sans donner de celle-ci une idée complète. Eh bien! ce que là nous avons dû passer, nous le placerons ici en forme de supplément, afin de ne pas tromper le lecteur dans une attente à laquelle notre titre pourrait avoir donné lieu.
Disons d'abord un mot sur la Tamille dont était issu le feldmaréchal prince de Smolensk. C'est celle des Golénû tchef-Koutausof: on a vu, dans le texte (p. 701), qu'elle était distincte de la famille des KoiUousof ioui couit. Comme cette dernière, elle était d*uue noblesse fort ancienne, mais non titrée. Toutes deux, originaires de la Prusse, vinrent, au quatorzième siècle, s'établir en Russie. Dans la suite, les Golénitchcr se fondirent dans une des branches des Koutousof, famille historique que l'on trouve mentionnée chez Karamzine, sous différents régnes des grands-ducs et des tsars de Russie. Au siècle dernier, il y eut un amiral Golénitchef-Koutousof, président du collège de l'amirauté, et qui déjà arriva jusqu'au grade éminent de feldmaréchal
Son prénom était ivan, et il mourut en 1802. « C'était, dit CastéraS mi homme démérite, qui a traduit en langue russe quelques ouvrages français sur la marine. Il n a jamais navigué ; mais il connaît bien la théorie de sa profession. » Notre Golénitchef-Koutousof, parent de celui-là, avait pour père liarion Matvéïévitch, qui, après avoir servi avec honneur dans le génie militaire, devint lieutenantgénéral et en outre sénateur.
Le fils, Michel (Mikhaïl Ilarionoviich), naquit, comme nous Tavons dit, le 16 septembre 1745*, à Saint-Pétersbourg. On ne nous apprend rien de précis sur sa première jeunesse, et nous n'avons pu vérifier si, comme nous Tavons indiqué dans une notice qui remonte à 1841*, ce fut réellement à Strasbourg qu'il apprit le français et l'ailemand. Dans tous les cas, ces deux langues lui furent enseignées à Técole des ingénieurs, où le fit entrer, en 1758*, son père, qui s'y était formé lui-même. Il avait moins de seize ans, lorsqu'il fut nommé enseigne du génie, grade avec lequel il entra, au bout de quelques mois, au service actif. Cest en 1765 qu'il assista, sous les murs de Varsovie, à la première bataille, après avoir obtenu une lieutcnance dans le régiment de Souvorof. Promu capitaine, il passa, en 1770, à l'armée du feldmaréchal Roumantsof, et, à la suite des combats du Larga et du Kagoul, il avait conquis le grade de major, lorsque dans la campagne de Crimée, quand le traité de Koutchouk-Kahiardgi était déjà
" T. IV, p. 299. Cf. Masson. t. \*% p. 552
* C est le général Hikhaïlofski-Daniiefski [Vie dit feldmaréchal Kou^ touzoff, p. 1], ancien aide de camp de Kouiousof, qui précise ainsi la dale. Le gënérnl Bogdanovitch (Appendices de l'histoire de la campa*nic de 1812, t. H, p. 469) la laisse dans le vagtie.
^ L'article Koutùuêof de X Encyclopédie des Gens du Monde.
* Dans la Vie par Danilefski, on dit 1778 : ce ne peut éiio qu'une faute d'impression
signé (1774), il fut atteint d*une blessure extraordinaire. Une balle qui le frappa à la tempe gauche, pénétra dans la tète et sortit par Tœil droit. Il en fut quitte pour un œil de moins, mais on peut dire que ce fut par un miracle qu*il conserva la vie. Peut-être cet incident décida-t-il de sa fortune ; car, ayant dû se rendre à Saint-Pétersbourg pour se faire traiter, il fut accueilli par Catherine II avec une bonté qui ne devait pas se démentir dans la suite.
Il venait, nous dit son biographe ^ de surmonter les défauts de son caractère, bouillant et indomptable; une disgrâce méritée que lui avait fait encourir, à l'armée de Roumantsof, la liberté de ses propos, ses sarcasmes mémo contre ses chefs et la pétulance avec laquelle il en contrefaisait les attitudes, avait dû lui servir de leçon. Il comprit que la discipline imposait plus de retenue. « De même que Souvorof s'était caché sous un cynisme apparent, Koutousof déroba la violence de son caractère, ses passions fougueuses, sous un extérieur mondain (?) inaltérable, sous une... douceur des plus affables. 11 ne montrait plus la moindre ambition, renfermait au fond de son cœur Temportement de son caractère, et réglait son esprit sur celui des autres. » N'est-ce pas dire qu'à sa franchise, un peu brutale et pleine d'ironie, succéda la dissimulation, la ruse, on a même insinué r hypocrisie*?
Quoi qu'il en soit, Koutousof fit une bonne impression
* Danilefski, p. 6.
* Voir sur lui les jugements sévùres de M. Tliiers, cités p. 118, 342 et 308. Cette sévérité semblait autorisée par la mauvaise opinion qu'avait de Koutousor Tesrpereur Alexandre, et que nous connaissons par les rapports du baron de >Volzogen {Vemoiren, p» 13i et 163). Il en a élé question dans le texte [p. 341 et 381). Wil^on (trad. allcm., p. 115) dit aussi de Koutousof, qu'il avait eu occasion d'observer en bien des occasions, qu'il était rusé comme un Grec. Selon de Maistre, [Carr. diplom.i t. I", p. 158), il était a gros et pesant » plein d'esprit d'ailleurs et fin à l'excès. ^
sur Catherine 11, qui rengagea à aller achever sa guërison dans les pays étrangers, et se chargea dos frais de ce voyage. Il partit donc pour TAllemagne. S'étnnl présenté à une des parades du grand roi de Prusse, il fut reçu avec distinction: Frédéric Thonora d'un assez long entretien. De Berlin, notre voyageur se rendit à Lcyde, où il séjourna pendant quelques mois, à portée des conseils d*une faculté de médecine alors célèbre; puis, après avoir visité Vienne, il retourna en Russie. Bientôt après (1777), envoyé dans les provinces du midi nouvellement conquises, il fut investi par Souvorof, désormais son maître et son modèle, du commandement d'un régiment du génie. Promu au grade de brigadier en 1782, grâce à ses services en Crimée, il ne tarda pas à se distinguer sur ce théâtre de ses premiers exploits, et fut, deux ans après, nommé général-major sur la proposition de Potemkine.
A partir de ce moment, Koutousof n une place dans 1 histoire ; car, soit comme général, soit comme négociateur, il fut successivement mêlé à des événements importants. Nous nous bornerons à les indiquer rapidement, et, pour plus de clarté, nous les rangerons sous trois rubriques fournies par les trois régnes sous lesquels il devait continuer à s'illustrer.
1. Règne de Timpératrice Catherine, années de 1784 à 1796. — Quand, danscettepériode, Koutousof eut de nouveau à faire la guerre contre les Turcs, Potemkine lui confia le commandement d'un corps séparé, chargé d'empêcher l'ennemi de passer le Boug ; puis il l'appela près de lui, au siège d'Otchakof, forteresse que l'indolence du puissant favori avait laissé aux Turcs le temps de pourvoir de tout ce qui lui manquait, mais qui à la fin fut néanmoins prise, comme on sait, au moyen de l'assaut le plus sanglant (i 7 déc.
APPENDICE. 5i5
1788). Dès le commencement du siège, notre général reçut encore une fois une blessure des plus cruelles : la balle entra par la joue et sortit à la nuque; on l'emporta dans un état qui semblait presque désespéré. Cependant, quoique condamné par les hommes de Tart, il guéritencore celte rois, si bien qu'au bout de trois mois à peine on le retrouve à la tète d'un corps détaché, décoré alors du grand cordon de Sainte-Anne, auquel l'impératrice qui, en parlant de lui, aimait à l'appeler « mon Koutousof S » ajouta bientôt après celui de Saint-Aleiandrc Nevski; et, peu de jours après l'anniversaire de ce coup du sort, il eut la part principale à la prise dlzmaîl par Souvorof, encore lieutenant de Potemkine, mais déjà illustre par sa victoire du Rymnik. « Koutousof était mon bras droit, » disait le célèbre guerrier dans son rapport, et ce général fut aussitôt décoré encore de la croix de Saint-George (3* classe), réservée aux plus braves. Sous les ordres du prince Repnine, il contribua aussi au gain de la bataille de Matchine, qui termina la guerre. Koutousor, par ancienneté, venait d'être promu au grade de lieutenant-général (21 mars 179i).
Après la mort subite de Potemkine, les idées de paix prévalurent chez les Turcs : la défaite de leurs troupes à Matchine, la prise d'Anapa par Goudovitch, ef le combat naval près du cap Kalakri, qui fut également un échec pour eux, y disposèrent aussi le sultan. En effet, le traité de lassy fut signé le 9 janvier 1792. L'année suivante, Catherine Il rétablit ses relations diplomatiques avec la Porte, par renvoi à Constantinoplc d'une ambassade pompeuse. Comme le général Koutousof était renommé pour sa finesse non moins que pour sa bravoure, et comme il s'était fait connaître des Turcs par ses exploits, c est lui qui fut choisi
Bogdanovitcb, t. Il, p. 470.
pour cette mission. Il s'en acquitta avec habileté et de manière ù réunir tous les suffrages, mais ne resta que quelques mois à ce poste. Rappelé à Saint-Pétersbourg au moment où l'héroïque Kosciuszko leva, en Pologne, Tétendard de l'insurrection, Koutousof fut chargé (1795) delà défense de la Finlande méridionale, que seule les Russes avaient alors en leur possession. En même temps, Catherine II le nomma directeur du premier corps des cadets des armées de terre, école que l'impératrice appelait, un peu trop pompeusement, sa pépinière de grands hommes. La Suède ne jugea pas à propos d'offrir au gouverneur de la Finlande l'occasion de tirer Tépée contre elle; le jeune roi Gustave lY ne songeait alors à enlever à la Russie qu'une de ses belles princesses, petites-filles de Catherine ^ Accompagné de son oncle le régent, il alla, en 1796, faire à l'impératrice une visite à Saint-Pétersbourg, et, pendant un séjour de plus d'un mois, se fiança avec Alexandra Pavlovna. Koutousof, qui avait dû recevoir les deux princes à l'extrême frontière de l'empire, fut attaché à leur personne et eut encore à les accompagner au retour, mission devenue délicate alors, par suite de la rupture de ces projets de mariage. Catherine ne survécut pas longtemps à cet incident, véritable échec pour sa politique et son ambition. Encore la veille du jour où elle fut frappée d'apoplexie, le général avait passé la soirée à sa cour.
11. Règne de Paul 1", 1796-1801. - D'abord Koutousof, 1 aissé à son poste, n'eut aucune part aux faveurs du nouvel empereur; cependant, le 14 avril 1798, il fut promu au grade de général (en chef) de l'infanterie, et bientôt après Paul l'envoya en ambassade à Berlin, où avait eu lieu (1 7 nov.
• Voir Castérai Histoire de Catherine IL l. IV, p. 55; Jolin Brown, IM Cours du Nord, irad. fr. de Cohen, t. III, p. i90, 206 etsuir.
1797) un changement (te règne. lia mission ostensible du héros de Hatchine était de complimenter le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III ; mais il avait ordre en outre d essayer d*entrainer le jeune monarque dans la coalition contre la France, dont le tsar s occupait depuis quelque temps et dans laquelle le prince Repnine n'avait pas pu réussir à faire entrer le roi défunt. Koutousof ne rapporta (k Paul, de Berlin, que des espérances ; néanmoins il reçut un bon accueil, et un instant il fut question de lui confier, à la place du général Uerrmann, le commandement de l'armée de Hollande. L'ordre suprême de Saint-André lui fut conféré le 50 juin 1798, et il fut passagèrement nommé gouverneur général de la Lilhuanie. liOrsque Gustave IV» après avoir signé un traité d'alliance avec la Russie, voulut achever de mettre fin, par sa présence personnelle à Saint- Pétersbourg (décembre 1800), au refroidissement qui, depuis sa visite à Galhcrine 11, avait régné entre la Suéde et la Russie, ce fut encore Koutousof que l'on envoya à sa rencontre et que Ton attacha à sa personne. Puis, mis à la tète un instant d'une armée rassemblée en Volynie, il fut rappelé dans la capitale par suite du rapprochement subit qui venait de s'opérer entre le capricieux autocrate et Bonaparte, devenu premier consul. Comme le comte de Palilen, gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, était momentanément absent, il eut ordre de faire son intérim, et pendant ce temps, comme aussi pendant le temps qui s'écoula encore jusqu'à la mort de Paul, il fut l'objet constant des attentions du monarque, déjà menacé d'une fin si tragique.
111. Règne d'Aleiandre I»; 1801 à 1813. — Pendant la première année de ce règne remarquable à tant d'égards et sous lequel il devait arrivera l'apogée de sa gloire, quoi*
qu*il eût déjà cinquaiile-six ans à son début, Koutousof était investi de la place de gouverneur militaire de Saînl-Péters* bourg, et en même temps rbargé de l'inspection de l'armée de Finlande. Mais des raisons de santé, ou peut-être un défaut absolu de sympathie entre le jeune monarque et lui, le déterminèrent à prendre sa retraite en septembre 1802. Catherine lui avait fait don de 2 ,000 âmes en Yolynie : il alla s'établir dans sa Urre et y vécut, pendant plusieurs années, au sein du bonheur domestique, entouré de sa femme et de ses cinq filles.
Vers la fin de 1805, un appel de son souverain vint Ty chercher. Alexandre, qui voyait lui éf^happer le rôle d'arbitre de TEurope, que Bonaparte avait d'abord partagé avec lui, avait accédé à la troisième coalition contre la France, dans laquelle l'Angleterre, TAutriche et la Suéde étaient ses alliés. Trois armées, dont le monarque se flattait de prendre éventuellement lui-même le commandement en chef, furent aussitôt mises sur pied. A la tète de la première, Koutousof s'avança par la Galicie, afin de marcher sur Viemie et de là atteindre la ligne de l'Inn, où il espérait se joindre à l'armée autrichienne; le comte de Buxhœwden traversa la Pologne avec la seconde, suivie de la garde impériale, placée sous le commandement du grand-duc Constantin, pendant que la troisième se réunissait sous les ordres du général Benningsen. A cette occasion eut lieu le premier séjour d'Alexandre à Pulawy, terre du prince Czartoryiski.
Il faut Ure notre grand historien national sur les faits qui précédèrent la journée des trois empereurs (2 décembre 1805), et sur la bataille d'AusterUtz même, ainsi que sur ses conséquences^; nous devons nous bornera rappeler
> Tbier«. t. Vi, p 51 et suiv.; 231 et suiv ; 292 et suiv. Cf. ci-des-
en peu de mots que, tardivement instruit de ia capitulation du général Hack' , Koutousof, désespérant de sauver Vienne avec son armée, renforcée seulement par un faible corps autrichien, opéra sa retraite de Braunau, sur les bords do riim, jusqu'en Moravie, où arrivèrent en ce moment-là les autres troupes russes ; que, poursuivi par les Français, il eut sa première rencontre avec eux, le 5 novembre, ù Amstetten non loin de Mœik; qu*il repassa ensuite le Danube à Krems, afin de se retirer par ia rive gauche, et qu'attaqué par des forces françaises, il est vrai très-inférieures aux siennes, sous le maréchal Mortier, il engagea avec elles, le i2 novembre, à Dilrnstein, une lui te terrible, où il eut l'avantage, mais où peut-élreil eût dû écraser l'ennemi; qu'il se déroba bientôt après, devant Vienne, à la poursuite de Napoléon, prêt h lui couper la retraite, et réussit d'autant plus à la continuer, que l'affaire de Hollabrunn, où le prince Bagraihion fit, le 16, des prodiges de valeur, le dégagea et que d'habiles négociations avec Murât lui firent gagner du temps; qu'enfin, le 19, arrivé avec une trentaine de mille hommes à Olmûlz, où était Alexandre avec l'empereur François, il put se réunir à Buxbœwden, qui en avait 40,000, de manière qu'en comptant aussi la garde impériale, les
sus, page 430. — Sur les fameux plans du général Weirother, voir Thiers, p. 285 et suiv., 501 et suiv.
' Malgré celle lamentable défaite d'un allié, la gaieté régnait au camp des Russes. Voici à ce sujet un témoignage digne de remarque : ff Dans ctil abattement général de nos alliés, dit Danileiski (p. 51], le quartier-général de Koutouzoff était le centre des plaisirs, parce qu'^n s'y rappelait le temps des triomphes et de la magniticence de Catherine. Koutouzoff en était le dernier représentant ;Vtkm\ée qu'il commandait brûlait de se mesurer avec celle de Napoléon, parce qu'elle était encore pleine du souvenir gloiieux des victoires que, six ans auparavant, les Russes avaient remportées en Italie sur les Français. » — De Naislre [Mémoires politiquest p. 193 et suiv.) raconte à son roi les événements qui suivirent, en répéuint ce que l'on en disait, avec plus ou moins de vérité, dans les salons de Saint-Pétersbourg.
5t8 APPENDICE.
forces russes qu'il eut alors sous ses ordres se montèrent à environ 75,000 hommes. Les Autricliiens n*y ajoutèrent que 15,000 hommes: aussi se rangèrent-ils sous le commandement de Koutousof qui, pourtant, ne l'exerça que nominalement pendant la bataille, car son souverain, lo voyant manquer de confiance, prit sans lui lea dispositions les plus importantes.
Sur ce point, Damle^^ki (p. 47 et 50), est peu explicite; M. Thiers (p. 280), au contraire, entre dans beaucoup de. détails sur les avis divers entre lesquels Alexandre flottait et qui rentraînërent à la résolution de livrer bataille, conlraircment aux conseils opposés que dictait à Koutousof son expérience de la guerre, c Pour se soumettre aux circonstances , dit le premier en parlant de ce général, il se borna à transmettre à son armée les ordres qu*il recevait (en conformité du plan imnginè par le général Weirofher, et auquel le monarque avait donné sa sanction), et resta simple spectateur des événements. > Le second, moins réservé et plus sévère, s exprime ainsi (p. 288) : « Le général Koutousof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer, ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des résolutions qu'il désapprouvait ^ b Pour se mesurer avec Tarmée française conduite par le plus grand capitaine de Tépoque, la bravoure habituelle des troupes russes ne pouvait leur suffire : même Tunitô et la vigueur du commandement, si elles devaient mener à la victoire, auraient eu besoin d*étrc soutenues par un concours de circonstances favorables qui, comme le voyait bien le général
* a Koutousof est excellent, dit en 1812 le comte de Haistre, pourvu que l'empereur ne soit pas à l'armée ; car, autrement, ce n'est plus qu'un courtisan qui fait sa cour, au lieu de faire la guerre, et qui perd toutes ses forces. i>Voir encore la suite, Correspondance poUliguef t. I*', p. 139, où le ministre sarde raconte des détails curieux sur la bataille d'Austcrlitsu Cf. Mémoires politiques^ p. SOO.
APPENDICF. 519
en chef, faisaient défaut. Le soleil d*Ausierli(z éclaira la victoire des nôtres, malgré Théroîque résislance du général Dokhtourof et de quelques-uns de ses frères d'armes. Koutousof déclara formellement, plus tard, qu'il n'avait pas h répondre de la perte de celte bataille, et, d'autre part, op entendit dire un jour à l'empereur Alexandre : c A la bataille d'Austerlitz, j'étais jeune et sans expérience. »
N'insistons point et ne nous arrêtons pas plus longtemps à un événement sur lequel nous ne pourrions rien ajouter à l'admirable narration de H. Tliiers. Nous ne parlerons pas non plus de l'étrange rescrit que l'empereur François II adressa à Koutousof après la bataille d'Austerlitz ^ et où il se plaint de ses c déceptions i» , ni de ses autres communications avec le monarque allemand pendant la marche par laquelle il ramenait son armée en Russie, au plus fort de l'hiver.
Alexandre, qui venait de lui conférer le grand cordon de Saint-Vladimir et de nommer une de ses filles demoiselle d'honneur de l'impératrice, chargea Koutousof, en 1806, du poste de gouverneur militaire de Kief. Cependant, oc^ cupé alors à organiser le conseil provisoire de la guerre, il eut besoin des avis du général et le manda dans sa capitale. Daniiefski (p. 54) nous fait connaître les attributions de ce conseil, où siégeaient, avec Koutousof, deux feldmaréchaux, le prince Saltykof et le comte Michel Kamenski, puis les généraux Viazmitinof , Lascy, Suchtelen, comte Tolstoï, enfin le ministre de la marine Tchitchagof, et dont la chancellerie était dirigée par le comte de Lieven. Au bout de quelques mois, cependant, Koutousofrevint à Kief,
* Daniiefski, p. 51 . — Sur ce qui se passa chez les Russes, après leur défaite, voir Tliiers, p. 423 et suiv.; de Maistre, Corretp. polit,, t. !•', p. 263. Cf. Scblosser, Geschichte des XVllL Jahrhunderts, t. YI, p. 660 et suiv.
el, quand la guerre contre la France reprit, encore dans le cours de 1806, il n'y prit aucune part active.
C*est sur le théâtre de ses premiers exploits qu il fut rappelé à cette époque, quand les Turcs eurent recommencé la guerre avec les Russes ; guerre qui, malgré les conférences ouvertes à plusieurs reprises, se prolongea jusqu*en 1812, surtout par suite des conventions de Tilsit entre Alexandre et Napoléon. Koutousof n'y parut, d'abord qu'en qualité d'adjoint du vieux feldmaréchal prince Prosorofski, successeur de C3 général Hichelson qui avait jadis vaincu Pougatchef ^ Mais comme la campagne de 1807, mal dirigée, prit une tournure fâcheuse et que Koutousof ne s'abstint pas de critiquer les opérations dans des réunions avec les généraux, le commandant en chef demanda son rappel et l'obtint, car, depuis la bataille d'Austerlitz surtout, l'inculpé n'était pas en faveur auprès d'Alexandre. Celui-ci le nomma gouverneur militaire delaLithuanie,et Koutousof passa ainsi un an et demi à Vilna, jusqu'à ce que la mort deProsorofski et la gravité des circonstances sous ses premiers successeurs, Bagralhion et Kamenski le jeune, le firent rappeler sur les bords du Danube, où les Turcs ne cessaient de faire bonne contenance. Arrivé à Boukarest, le 18 avril 1811, il adopta le système d'une vigoureuse défensive sur la rive gauche du fleuve, ne gardant que Boustchouk sur la rive opposée, et en même temps il amena, par des ouvertures habiles, mais de pure politesse, le grand-visir Ahmed-Bey à lui faire des propositions de paix qui pussent servir de base à la reprise des négociations. Hamid-Eiïendi, ministre de la guerre, ayant en effet été envoyé à Boukarest, le généralissime russe l'entoura de luxe et de plaisirs, afin de le retenir le plus longtemps possible, malgré sa propre résis-
* Voir Rabbe, Histoire d'Alexandre /", t. I*', p. 332.
tance aux désirs desOltomans. Puis, lorsque la guerre reprit néanmoins et que le grand-visir fit mine d'attaquer Roustchouk, il lui livra, sous les murs de cette forteresse, le 4 juillet, une bataille, où 18,000 Russes se mesurèrent sans désavantage avec 60,000 Turcs ^ Ceux-ci s'attribuèrent, il est vrai, la victoire, parce que Koutousof, après l'avoir réellement remportée, s'arrêta sans les poursuivre, repassa le Danube et évacua Roustchouk ; mais, dans le fait, cette bataille, où peu s'en fallut que l'armée turque ne fût déiruilc, rouvrit aux Russes, après cinq ans de guerre infructueuse, la voie des succès. Koutousof en eut de plus éclatants encore quelques jours après ; car, le 14 octobre, ayant renvoyé une partie de ses forces sur la rive droite du fleuve, lui-même réduisit, sur la rive gauche, les Turcs à mettre bas les armes, pendant que ses autres forces s'emparèrent de leur camp sous les murs [de Roustchouk, d'où le grand-visir avait eu à peine le temps de se sauver par une prompte fuite. En récompense de ces faits d'armes, le vainqueur fut créé comte.
Ils rendaient possible aux Russes de consentir à la paix sans obtenir la cession des principautés; or, cette paix leur était nécessaire, au moment où Napoléon menaçait leur pays d'une invasion. Vainqueurs, ils purent se montrer plus faciles et se contentèrent de la frontière du Pruth, sans donner suite aux aventureux projets de l'amiral Tchitchagof. Le traité de Boukarest, du 28 mai 1812, ne fait pas moins d'honneur aux talents de négociateur de Koutousof que les victoires de Roustchouk n'en avaient valu à sa capacité militaire; par cette transaction, il rendit à
1 Voir Valent ini.trad. de E. de Lacoste, Pf^cf« des dernières gverres des Busses contre ies Turcs (1825). p. 172. Cf. Danilefski p. 64; de Maistre, Corresp, polit,, t. l", p. 27; Sugenheim, Russland's Ein- /ItiM, etc., t. H, p. 302.
son pays le service dont il avait le plus besoin h ce moment* là. Nous regrettons de ne pas pouvoir nous y arrêtera
Heureux d'avoir pu, à ce prix, mettre une armée de plus h la disposition de l'empereur , il courut à Saint-Pétersbourg, après avoir fait une rapide visiie à sa famille, dans sa terre de Yolynic. Alexandre élant à ce moment-là (juin) dans les camps, aux bords de la Duna, le brave guerrier resta d'abord dans l'inaction. Cependant la noblesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg ne tarda pas à le prier de se charger du commandement des milices (draujini) qu'elle mettait sur pied, de môme que la noblesse de tous les autres gouvernements exposés à l'invasion*. De son côté, Alexandre le destinait à présider à la défense de sa capitale. Hais le vœu de la nalion, celui de l'armée surtout, le désignait pour une mission plus haute, celle de repousser l'invasion française à la tête de l'armée principale ; car, entre les mains de Barclay de Tolly, malgré son mérite incontestable, le commandement de cette armée n'était pas entouré de la confiance publique. « L'empereur, dit le comte de Maistre ', était peu porté pour Koutousof (il explique plus haut pourquoi), et comme il sentait cependant l'opinion qui l'appelait au commandement, il le créa tout à coup (le 9 août) prince de l'empire. Personne ne balança sur cette grâce, et chacun dit de concert : c'est pour ne pas le faire maréchal. Mais l'opinion, allant son train, parvint bientôt à ce point auquel l'empereur ne résiste guère ; une autre
' Voir le texte du traité dans le Manuel diplomatique du professeur Ghillany, édit. fr. de Schnitzler, t. II, p. 55; ^chœll, Histoire des iraités de paix, t. XIV, p. 538. Cf. Bignon, t. XI, p. 8i; Thiers, t. XIV, p. 433, et Danilcfski, p. 75.
^ Les milices, dit Danilefski, étaient organisés dans dix-sept gouvernements. P. 81.
* Ouvrage cilé, t. I", p. 159. L'auteur était totgoui-s à Saint-Pétersbourg, en qualité de membre du corps diplomatique.
belle cause 8*est jointe, dit-on, à la première, et le public lui en a su gré. Sa Majesté impériale décerna donc le commandement général au prince Koutousof, à la satisraction universelle. Car il faut avouer que, malgré ses désavantages physiques, on ne voit rien de mieux. Huit jours auparavant j*avais entendu dire : « Que voulez-vous faire d'un « général aveugle? » Après le choix, je fis Tobjection de la vue au môme personnage, qui me répondit : « Ah, mon c Dieu ! il y voit assez. » Alexandre, avant de se décider, consulta une réunion de six grands dignitaires; puis, le 20août, il signa l'oukase dénomination. Ayant fait appeler Koutousof, le même jour, à son palais de Kamennoî-Ostrof, a il remit en son pouvoir, dit Danilefski (p. 81), toutes les troupes et les milices dont il jugeait à propos de dis^ poser. Ce qu*Alexandre lui défendit d'une manière absolue, c'était d'entrer dans aucun arrangement avec Napoléon. H lui ordonna en même temps, dans le cas où la guerre tournerait heureusement et que nos armées vinssent à occuper les gouvernements occidentaux (la Pologne), d'agir avec clémence envers les malheureux habitants, bien qu'ils eussent manqué aux devoirs de fidèles sujets, qu'ils avaient à remplir envers la Russie. »
Nous avons vu, dans le texte (p. 117), le nouveau généralissime arriver au camp de Tsarévo-Zaîmischtché et se mettre ù la lètc de l'armée. Huit jours après fut livrée la grande bataille de Borodino ou do la Moskva^
Le lecteur connaît la suite des événements, et il se rappelle aussi que c'est vers le temps de la balaiile de Malo-
*■ Voir sur celte mdinorable journée, outre tous nos auteurs russes, Labaume, chez Rabbe, t. II, p. 75; i'égnr, liv. VII, chap. ix et suiv.; Thiers, t. XIV, p. 302-351; Wilson, trad. ail., p. 122-136; de Maislre, ouvrage cité, t. I*% p. 176. Nous avons déjà dit que l'illustre écrivain sarde accueille indistinctement tous lesbrui's.
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laroslavetz (24 octobre), où il était bien près d'être tourné et surpris, que Koutousof, nommé feidmarèchal , était à son apogée. « Depuis le temps de Pojarski, dit Danilefski (p. 108), aucun personnage ne fut placé plus haut dans Topitiion de la Russie, qui, les yeux attachés sur Taroutiiio,... ne cessait d'adresser au Tout-Puissant de ferventes prières, i Puis (à parlir du 26) vint la fatale retraite des nôtres, sur laquelle le comte de Maistre s'exprime ainsi : « Je crois que jamais Dieu n'a dit aux hommes d'une voix plus haute et plus distincte : Cest moi ^ » Nous n'avons point eu à la raconter, mais on la connaîtra à fond, si au récit de H. Thiers on ajoute celui du général Wilson, tout plein de curieux détails. En plusieurs endroits, notre éminent historien, quoique en général fort sévère pour Koutousof, comme on l'a vu, vante néanmoins ses « profonds calculs,! sa « profonde sagesse, » la « profondeur des vues de ce sage capitaine*; » mais son indolence, sa crainte de compromettre, en pressant trop Napoléon, les lauriers dont il était couvert, paralysèrent trop souvent son action et l'empêchèrent de porter à l'ennemi en fuite les grands coups auxquels on pouvait s'attendre. Nous lisons dans YHistoire du Consulat et de VEmpire (p. 552) qu'il s'expliqua là-dessus vis-à-vis du prince de Wurtemberg, a Je sais, dit-il, que vous, jeunes gens, vous médisez du vieux (c'estainsi qu'il se qualifiait lui-même), que vous le trouvez timide, inactif. . . ; mais vous êtes trop jeunes pour juger une telle question. L'ennemi qui se retire est plus terrible que vous ne croyez, et, s'il se retourne, aucun de vous ne tien-
* Corresp. diplom., t. I", p. 295. Il faut lire toute cette lettre du 29 dôcombrel812. Cf. Bignon, t. XI, p. 180 et suiv.
* Entre autres, t. XIY, p. 457, 496 et 552; t. XV, p. iS2et455. — Sur SCS fautes nombreuses, voir Beitzke, p. 299; Wilson, p. 200, 235, 275, etc. — Jugement de Boulourline, dans Rabbe, t. II, p. 71.
drait tète à sa fureur. Pourvu que je le ramène ruiné sur la Bérésina, ma tâche sera remplie. Voilà ce que je dois à ma patrie, et cela, je le ferai. y> Il n'en est pas moins vrai quaux combats de Krassnoï, il se montra, «comme nous l'avons dit (p. 379), inférieur à sa tâche; néanmoins le titre de prince de Smolensk lui fut alors décerné. Si Alexandre Ten avait cru, il n'aurait pas poursuivi ses avantages jusqu'en Allemagne et l'armée russe, après avoir délivré la patrie, se serait arrêtée à sa frontière.
Ce fut, comme il a été dit aussi (p. 594), à Bunzlau, en Silésie, presque à la veille de la bataille de Lutzen, où Wiltgenstein tenait sa place, que, le 28 avril 1815, Koutousof, depuis quelque trmps malade, fut à bout de forces et mourut. Son souverain venait de le décorer du cordon de Saint-George de la première classe, qui n'est conféré qu'aux plus illustres guerriers. Sa dépouille mortelle, transférée à Saint-Pétersbourg, fut déposée dans un caveau de la cathédrale de N.-D. de Kasan, surmonté d'un monument où ei^t exposé, comme trophée, le bâton de l'illustre maréchal Davout. A cette occasion, l'empereur fit célébrer de magnifiques obsèques, en présence de toute la garnison ; Téminent Philarète, aujourd'hui vénéré comme métropolitain de Moscou, alors encore archimandrite de Saint- Alexandre-Nevski et recteur de Tacadémie ecclésiastique, y prononça l'éloge funèbre du célèbre feldmaréchaP. Immédiatement après le décès du prince, le monarque avait adressé une lettre autographe de consolation à sa veuve, à laquelle il assigna une pension toute princiére réversible sur ses filles. La statue de Koutousof a été, depuis, placée dans
* Si nous l'avions sous la main, il nous donnerait sans doute une mesure exacte du talent que Ton peut trouver au sein du clergé russe. Nous ne connaissons que le panégyrique assez médiocre dû à Vladimir Panaiel.
l'un des angles du beau temple ou reposent les cendres de riiomme qui, après Alexandre lui-même et avecrilérostrate de Moscou, non moins patriote qu'eux, a le plus fait pour la délivrance de la Russie et pour ménager à son pays l'honneur de contribuer efficacement à celle de TAUemagne.
Le comte de Haistre* nous entretient de quelques lettres adressées par l'illustre capitaine lui-même à sa famille. « A la fm de i 812 , il en écrivit, dit-il, une fort longue à la princesse sa femme, en russe, comme il écrit toujours, et dans laquelle, prenant tout à coup la parole en français, il lui dit : « La fortune, qui est une femme, avait eu un caprice pour Napoléon, qu'elle a comblé de ses faveurs; mais enfin elle en a eu honte, et s'est tournée du côté d'un vieux général qui a toujours adoré le sexe de celte déesse, et qui toute sa vie a été l'esclave de quelque femme ; elle a rejeté l'autre en disant : « Fi, le vilain! » Cette épitre, où la fadeur domine, était-elle à la hauteur de si solennelles circonstances, ou ne confirme-t-elle pas plutôt ce que nous savons déjà, que, si les facultés du vieux guerrier n'étaient pas médiocres, son caractère excluait pourtant la grandeur? Tous les témoignages sont d'accord sur ce point, et ils sont confirmés, si nous ne nous abusons, par nos récits du texte, où nous avons signalé les fréquentes irrésolutions de Koutousof, son peu de respect pour la vérité et la petitesse de ses procédés à l'égard de Barclay de ToUy, son rival. Même le général Bogdanovitch, l'historien officiel de la campagne de 1812% élève ces questions : « Jusqu'où allait sa confiance? Avait-il cette fermeté de l'âme ou savait* il cacher son trouble intérieur? Nous ne nous chargeons pas de faire la réponse...; il se renfermait en lui-même. »
" Corretp. diplm,, t. !•', p. 180, 183, 253. * Traduction allemande, t. II. p. 306.
Après ce jugement plein de rélicences sur le caractère de Koutousof, Técrivain russe réduit encore à de justes proportions le mérite qu'il lui attribue comme capitaine.
Peut-être les uns Tont-ils trop exalté, les autres trop rabaissé, et, quanta M. Tliiers, nous oserions dire qu'il est allé trop loin à la fois dans ses critiques et dans ses éloges. Le prince Koutousof-Smolenskoî n'était point un homme supérieur et point un caractère d'une trempe vigoureuse ; mais c'était un homme de talent, d'une intelligence remarquable et pleine de finesse. 11 était trop homme de cour, un sujet trop obséquieux, pour être à même de dominer la situation, et, comme capitaine, rien de ce qu'on sait de lui n'atteste le génie : aussi se laissait-il intimider par celui du grand homme que le sort, dans sa sévérité, lui avait donné pour adversaire. Du reste, il était bon, affable, poli, non sans aménité dans ses manières, comme dans sa physionomie; il estimait les Français, qu'à l'exemple de ses confrères de la noblesse russe, il calquait de son mieux ; et, pas plus qu'eux, il ne manquait de cette instruction brillante, mais superficielle, par laquelle trop souvent on se fiatte, dans les rangs de la noblesse russe, de pouvoir égaler les membres de nos familles aristocratiques, formés par de sérieuses et fortes études, pleins de goût pour les choses de l'esprit, et passionnés pour les débats de l'intelligence en général, comme pour les brillants monuments de leur littérature en particulier. Koutousof, pour fout dire en un mot, était un de ces vieux Russes en transition que nous avons définis dans l'introduction; un homme qui , à de riches dons de la nature, à une pénétration peu cx)mmune,. joignait le fruit de ses observations pendant une carrière longue et accidentée. Sans idéalisme de principes, sans enthousiasme, sans fermeté à
toute épreuve , il était néanmoins un enfant dévoué de sa patrie, sensible à l'honneur d*en tenir les destinées entre ses mains, prodigue de son sang pour la servir et pour Umoigner, en toute occasion, jusqu'à sa dernière heure, de son obéissance à ses appels et de sa fidélité envers son souverain, qui pourtant n*avait de lui qu'une idée fort médiocre.