‹ La Russie EpiqueChapitre 12 sur 72 · LE HEROS PATRICIEN VASSILI BOUSLAEVITCH · texte numérisé non relu

LE HEROS PATRICIEN VASSILI BOUSLAEVITCH

Le pére de Vassili Bouslaévitch était pourtant d’humeur bien tranquille, un bourgeois paisible, un type rare dans Novgorod. « Il était arrivé 4 quatre-vingt-dix ans et n’avait plus une dent dans la bouche : jamais il n’avait eu ‘de discussion avec la ville de Kief, jamais il ne s’était querellé avec notre mére Moscou aux murailles de pierre “),

Une légende dit que Bouslava, étant déja vieux, enfin eut un fils: miracle évidemment renouvelé de la Bible ou de quelque vieux motif d’épopée. Il mourut laissant le « doux enfant » sous la tutelle de sa veuve, Avdotia.

Les Novgorodiens, en leur qualité de négociants, semblent avoir été plus lettrés que les autres Russes. Leur héros national recoit une prillante éducation: on lui apprend 4 lire, & écrire, 4 chanter au lutrin. « Chez nous, dans la glorieuse Novgorod, on n’avait jamais vu un tel chantre. »

Le héros perce vite dans l’écolier. Or, terribles sont toujours les commencements des héros. Dans les gaucheries de leur force surhumaine, ils brisent tout ce quwils touchent. Vassili jouait avec les jeunes garcons de Novgorod; mais « ses plaisanteries n’étaient pas légéres : celui qu’il prenait par le bras, il lui arrachait le bras de Vépaule; celui qw’il attrapait par lajambe, il lui arrachait

(1) Rybnikof, IJ, 197. — Addition postérieure, inspirée parles guerres de la république avec les grands-princes de Moscou.

la jambe de la hanche; celui qu’il prenait par le milieu du dos, il lui cassait l’échine. » Alors les bourgeois de Novgorod viennent porter plainte 4 la noble veuve, la suppliant de modérer son fils “).

Il a quinze ans. C’est l’Age fixé par la légende pour les débuts héroiques. Sa mére l’engage 4 se choisir une droujina. Le mot vient de droug, ami, parce que tous les membres de cette société guerriére étaient censés fréres et amis. Il semble bien que l’idée de la droujina soit en Russie d’importation scandinave, puisque les anciens Slaves paraissent n’avoir eu d’autre organisation que celle de la commune patriarcale, et que c’est de la droujina de Rourik qu’est sorti le premier état russe. On sait comment se formaient en Scandinavie ces confréries guerriéres, et quelles épreuves il fallait soutenir pour y étre admis. Celui qui, lorsqu’une pointe de javelot arrivait 4 un pouce de son visage, ne clignait méme pas de la paupiére, était seul digne de suivre un 701 de mer dans ses aventures. Ce sont des épreuves de ce genre que Vassili va faire subir a ses futurs fréres d’armes.

Il écrit sur de petits morceaux de papier: « Celui qui pourra soulever la coupe d’une seule main, celui qui la videra dun seul coup, celui qui supportera sans sourciller un coup de mon gourdin d’ormeau sera membre de ma vaillante droujina ». Il attache ces billets 4 des fléches et avec son arc les disperse par toute la ville. Les Novgorodiens lisent cette singuliére invitation et accourent en foule dans la cour de son palais, au milieu de laquelle il a déposé une grande cuve de vin et une coupe héroique. Mais les mougiks ne peuvent méme pas soulever la coupe, et Vassili les disperse & coups de gourdin.

Alors entre dans la cour Kostia (étymologie probable : Kost’, 0s) de Novo-torjek. Il prend la coupe d@’une seule

(1) Kiriéevski, V, 14.

main, la vide d’un seul trait : elle contenait pourtant quinze pintes. Vassili survient et lui asséne un: coup terrible de son gourdin; Kostia ne s’émeut pas, son kolpak n’est méme point ébranlé sur sa téte rebelle, ses boucles blondes ne s’agitent pas. Deux autres héros supportent la méme épreuve. Alors Vassili les emméne dans son palais, leur fait servir les douces liqueurs et les vins sucrés, les honore grandement et les appelle ses fréres : « Et dans Novgorod, ajoute-t-il, nous ne craignons personne. » C’est ainsi que s’est recrutée la clientéle aristocratique, la bande princiére.

En face d’elle se dresse la libre et égalitaire association des petites gens. Ces mougiks, qui ne sont pas de taille a soulever la coupe héroique, ne sont forts que par le nombre et par Punion. Dans Novgorod ils forment la confrérie de Saint-Nicolas : les voila qui se réunissent pour un joyeux festin. Vassili ’apprend et prétend y avoir place. « Mon cher fils, lui dit sa mére, un hote invité trouve a se placer ; mais pour ’héte non invité il n’y a point de place ». — « OU Von m/’assiéra, je prendrai place, répond le téméraire; ce que je pourrai saisir, je le mangerai et le boirai. »

Il part avec ses fréres d’armes. Les mougiks ont beau se barricader chez eux. Vassili brise tous les obstacles et s’assied parmi eux. On est bien obligé de le recevoir : le festin continue, et les gabs commencent, suivant Pusage. De quoi se vantera le fils de Bouslava? Il se vante de pouvoir tenir téte 4 tous les mougiks de Novgorod : demain il se rencontrera avec eux sur le grand pont de la Volkhof, seul avec sa droujina. On « frappe le grand pari.» L’enjeu, ce n’est point de l’argent, c’est la téte de Vassili. Vaincu, il périra; vainqueur, les mougiks lui paieront tribut.

Dans quelques chansons, ce n’est pas le peuple que Vassili est venu braver: c’est le prince de Novgorod. Les deux versions répondent également aux données de histoire :

un patricien de Novgorod-la-Grande ne craignait ni le prince, ni le peuple.

Vassili rentre chez lui; les fumées du vin dissipées, il se repent de sa fanfaronnade. Sa mére apprend la cause de sa tristesse. Alors, avec l’autorité souveraine de la veuve-mére, elle l’enferme dans une cave profonde, verrouille sur lui les portes de fer et les grilles d’acier ; suivant certaines bylines, elle lui verse un breuvage enivrant; suivant d’autres enfin, elle court chez les anciens ou chez le prince de Novgorod, leur offre une coupe pleine dor, une coupe pleine d’argent, une coupe pleine de perles, les suppliant de pardonner a son fils son imprudente bravade. Mais le prince et le peuple sont également inexorables: « Ce qwil nous faut, ce n’est pas deVor, de argent, ni des perles : c’est la téte rebelle de Vassili Bouslaévitch. »

Cependant au point du jour la droujina de Vassili s’est rencontrée avec tout le peuple de Novgorod sur ce pont de la’Volkhof qui fut en effet. teémoin, suivant histoire, de tant de luttes civiles, en attendant quwil vit les noyades d’Ivan le Terrible et le supplice des derniers chefs républicains. Une journée entiére, la droujina lutte contre la multitude, mais Vassili ne parait pas; une seconde journée, elle lutte, Vassili n’a point paru; une troisiéme journée, elle lutte, avec du sang jusqu’aux genoux, Vassili reste toujours enfermé ou assoupi.

L’absence du héros au moment le plus critique de l’action est une donnée épique que nous trouvons déja dans les bylines kiéviennes. Ilia de Mourom a bu plus qué de raison : il s’endort d’un sommeil héroique qui dure douze jours. Pendant ces douze jours le sang coule & flots et les chrétiens sont presque accablés par les musulmans. On songe a la retraite d’Achille sous sa tente. L’absence de Vassili a probablement un sens mythique. Cette éclipse qui dure trois jours chez Vassili, douze jours chez Ilia, rappelle involontairement celles du soleil. Le rapproche--

CYCLE DE NOVGOROD-LA-GRANDE. he?

ment est d’autant plus naturel que Vassili est plongé dans une cave profonde, comme le soleil dans les abimes de P’Océan, et que dans certaines bylines apparait un personnage énigmatique, une fille noire ou brune, qui, sur l’ordre d’Avdotia, saisit le héros avec une force irrésistible pour Ventrainer dans la cave: c’est elle encore qui, le moment venu, ira le délivrer. Si cette brune ou cette noire n’est pas la nuit elle-méme, elle pourrait bien représenter « l’aurore du soir » et « ’aurore du matin » qui, dans les contes russes, président au coucher et au lever du soleil. Cette fille noire n’est pas inexorable. Dans I|’épopée et la legende, les éléments cédent a la force de la priére ou de la magie, 4 la puissance des runes et des conjurations, Josué arréte le soleil pour allonger le jour; Jupiter Varréte également pour prolonger une nuit d’amour. Au matin du quatriéme jour, les fréres d’armes de Vassili supplient la fille noire de ne pas les abandonner en ce danger extréme. L’étrange héroine saisit un fiéau et abat des files entiéres de Novgorodiens. Puis elle court au cachot de Vassili et lui crie : « Ce n’est pas tout de se vanter dans les festins, il faut se montrer dans les combats. Tes compagnons d’armes ont tous la téte rompue des coups de marteau, le front enveloppé de bandelettes, et tu dors! » Alors il brise ,les portes de fer et les grilles d’acier. Comme sa mére luia caché ses armes héroiques et son bon cheval, il prend ce qui lui tombe sous la main: un essieu de chariot. Ains firent maints héros d’épopée: Dobryna assomme le Serpent de la Montagne avec son bonnet, Ivan Doubrovitch s’arme d’un essieu de charrette, Bove Korolévitch, d’un énorme balai, Sankarchana, le frére de Krichna, d’un soc de charrue. Samson extermine les Philistins avec une machoire d’dne. Rabelais lui-méme munit son frére Jean des Entommeures (un gourdin formidable, Vassili accourt au pont de la Volkhof. « Ma brave droujina, ce nest pas moi qui vous ai livrés, c’est ma nohle mére qui vous a

livrés. » Il regagne bien vite le temps perdu : « lorsqu’il frappe en avant, il traie une route, lorsqu’il frappe en arriére, il trace une rue. » Les mougiks sont étendus par monceaux, par montagnes. Ils vont chercher au monastére de Saint-Cyrille, un personnage étrange, un de ces kaliki dans lesquels M. Stasof croit reconnaitre une reproduction des ascétes divins du boudhisme, devenus des pélerins ou des moines chrétiens dans les rédactions postérieures. C’est le frére par échange de croix (krestovw brat) de Vassili. En guise de casque, ila pris dans le clocher une cloche qui pése treize mille livres et s’en est coiffé le chef. Vassili, lors de sa fanfaronnade, avait déclaré excepter du pari les trois monastéres de la Transfiguration, de Saint-Cyrille et de la Vierge de Smolensk; il avait excepté nommément son /rérede croix et son parrain. « Ah! mon /rére de croix, s’écrie-t-il impatienté , c’est le diable qui t’améne sur mon chemin; laffaire est chaude ici; ce sont nos tétes, frére, qui sont en jeu. » Mais le kalik Va frappé de'son baton : suivant des versions trés modernisées, il est venu le fusil sur lépaule. D’un coup de son essieu de chariot, Vassili pulvérise la cloche sur la téte de son frére : « quant au frére, il est déja mort. » Alors s’avance au-devant de lui un autre kalik, son parrain, le Vieuwr-Pélerin, comme lappelle la chanson. » Celui-ci a sur la téte une cloche de quarante mille livres. « Ecoute, mon cher filleul, ne fanfaronne pas, mon jeune coq : nattaque pas ton parrain! » — « C’est le diable qui t?améne sur mon chemin, » répéte encore Vassili. Sous ses coups, la cloche colossale vole en éclats: du front de son parrain jaillissent les deux yeux. On lui « chante gloire » (le de profundis).

Ni son frére, ni son pére de croix n’ont pu arréter la fureur de Vassili. C’en est fait des Novgorodiens : il n’en laissera « méme pas pour la semence. » Quel secours esperer contre lui? Nul autre que celui de sa mére. Nous

avons vu quelle est la majesté de la veuve-mére, de la matrone russe. Elle peut tout sur son fils, comme la matrone romaine. C’est 4 Novgorod surtout que le pouvoir politique des femmes a été considérable; la race des héroines s’y est d’ailleurs conservée plus longtemps que dans la Russie moscovite. Quand Novgorod luttait au xv° siécle contre Ivan le Grand, ce fut une femme Marfa la possadnitsa qui se fit le chef du mouvement, arma ses fils et ses clients, souleva le peuple dans les assemblées, commanda les troupes de la république.

Alors intervient une scéne qui rappelle celle de Coriolan; ou les sénateurs, les prétres, les dieux mémes ont échoué, la mére de Coriolan réussit. Ainsi fera la mére de Vassili: elle seule arrétera ce furieux patricien, enragé contre la plébe novgorodienne. Elle prend son casque et ses armes, l’héroine; suivant d’autres variantes, elle s’élance dans la rue en pure chemise, tant sa hate est grande. Elle saisit son fils par derriére et Venlace de ses bras; « Ecoute, mon doux enfant, calme ton coeur de héros; ne tirrite pas contre ta souveraine, ta mére; cesse un combat meurtrier; garde de ces mougiks au moins pour la semence. » Vassili laisse échapper le fer de sa main blanche et dit: « Madame ma mére, ma lumiére, tu es une femme rusée, tu as su retenir ma force énorme, tu as été assez habile pour me prendre par derriére. Si tu m’avais pris par devant, tu ne serais déja plus au monde. » C’est qu’en effet ces héros, semblables.aux fanatiques bersekirs de la Scandinavie, ne peuvent plus se maitriser dans le combat. Ilia, pour retirer Irmak de la mélée, en est réduit & le saisir avec des gaffes de fer.

Une autre variante préte au héros ces belles paroles : « Ah! ma chére mére ; je n’aurais écouté personne; mais jai écouté ma mére; de ne pas tobéir je n’ai pas le droit. » C’est presque la réponse de Coriolan.

Mais Coriolan se retire vaincu; Vassili est victorieux.

Tout Novgorod lui apporte sa soumission, s’offre a4 lui payer tribut. Chaque boulanger donnera un pain; chaque patissier un craquelin; les jeunes femmes paieront le droit de. mariage, les lavandiéres le droit de laver; ainsi pour tous les gens de métier, — & l’exception des popes et des diacres. Dans un conte en prose, utile commentaire de nos bylines, il est dit que Vassili devient alors prince de Novgorod comme |’avait été son pére. On lui préte un mot qui caractérise bien cette oligarchie commercante comme le fut celle de Florence. Dans la scéne des gads, il ne veut pas se vanter de ses richesses : « J’ai des trésors, des biens et de la fortune; mais ce n’est pas moi qui les ai amassés, c’est mon pére. » Avec de tels scrutpules on fait une bonne maison. Caton l’Ancien ett approuvé une telle maxime. Apres les guerres civiles, quelle carriére s’ouvrait a4 Vactivité des héros novgorodiens? Courir les lacs, les riviéres et les déserts du nord, inquiéter les autres principautés russes, soumettre au tribut les Tchoudes, les Tchérémisses, les Mordves, les Zyrianes, les Votiaques, et autres peuplades des régions du nord. C’est de Novgorod surtout que partent ces essaims de bons compagnons, ver sacrum Waventuriers, qui allérent fonder des colonies nouvelles sur la Dvina, le Volga, la Kama et qui étendirent les possessions novgorodiennes jusqu’en Sibérie. Mais souvent ces bons compagnons créérent plus dun embarras a la république en insultant les frontiéres des puissants états russes du centre. Telle est la vie que méne, dans les contes populaires, un héros national de Novgorod, Akoundine : il éprouve le besoin de vivre au grand air, en pleine liberté; il s*embarque sur son canot aux rames en bois d’érable et descend la Volkhof; il rencontre un vieux pélerin, son oncle, qui, sur le point d’expirer, lui remet Pépée de son pére; avec cette bonne épée il va conquerir a Novgorod des terres nouvelles; il détruit une armeée tatare qui assiégeait la ville de Rostislaf

et tue un monstre de notre connaisance, le dragon tatar Tougarine, qui était venu exiger les tributs arriérés ; il délivre Mourom des infidéles, il extermine des paiens qui lui demandent le péage sur l’Oka et assujettit lui-méme au tribut le royaume d’Astrakhan. Un autre type novgorodien est probablement ce Solovei Boudimirovitch que nous avons rencontré & la cour de Vladimir, au moment ou il suit le Dniéper, cette grande voie commerciale des Slaves de ’Ilmen. I] faut bien qu’il soit de cette grande république de marchands héroiques, puisqu’on trouve sur son vaisseau a la fois les produits de Constantinople et de la Syrie, les pelleteries de la Sibérie et ces peaux d’ours blancs qu’on ne trouvait qu’a la limite des possessions novgorodiennes, sur les bords de l’Océan glacial.

Vassili Bouslaévitch est aussi un coureur de mer : « Dans sa jeunesse il a beaucoup tué, beaucoup pillé : maintenant qu’on est vieux, il faut songer & sauver son ame. »

Alors ilentreprend le pélerinage de Jérusalem. C’est ainsi que Robert le Diable, ce Normand, ce proche parent des princes varégues de la Russie, va chercher en Terre- Sainte le pardon de ses crimes. Les pélerins russes y ont peut-étre préecédé les pélerins d’Occident. Les bylines du cycle kiévien nous montrent les kaliki revenant de Jérusalem en passant par Constantinople et Kief.

Vassili équipe un vaisseau, réunit ses trente bons compagnons. I] demande & sa mére sa bénédiction : « Je vais & Jérusalem, avec ma droujina intrépide ; je veux me prosterner aux saints lieux, me baigner dans la riviére du Jourdain. » — « Quand tu iras a4 de bonnes ceuvres, je te donnerai toujours ma bénédiction; mais quand tu vas au brigandage, mon enfant, tu n’as pas ma bénédiction, car tu es alors un fardeau pour la terre humide. » Elle donne a ce croisé, suivant une variante “), « beaucoup de poudre

(A) Ktriéevski, V, 23.

et de plomb, des provisions de bouche et un fusil au long canon. » Il monte sur le vaisseau aux flancs vermeils, traverse le lac Ilmen et s’informe du plus court chemin pour Jérusalem : « Jusqu’é Jérusalem, en droite ligne, sept semaines; en faisant un détour, il faut dix-huit mois. Sur la Caspienne sont cantonnés des brigands qui pillent les vaisseaux. » Donec c’est par la mer Caspienne que prendra le fils de Bouslava. On arrive & une haute montagne, la montagne sarrasine : en chemin, Vassili rencontre un crane humain desséché : il le pousse du pied pour |’écarter. Le crane lui dit alors : « Ecoute, Vassili Bouslaévitch; pourquoi me repousses-tu? je te valais bien, jeune homme; moi aussi je fus un héros ; sache que sur cette montagne sarrasine, ot git ma téte vide, la téte vide d’un brave, reposera aussi la téte de Vassili. » Vassili cracha et passa: « Ou bien c’est un ennemi qui parle en toi, téte maudite, ou bien c’est Pesprit impur. » Cette rencontre avec un crane dans le désert rappelle la rencontre du Rousslan des contes populaires avec la téte coupée d’un géant, ou encore l’aventure du prince Oleg avec la téte de son cheval; le crane humain, comme celui du coursier, sert d’interpréte ou d’instrument 4 la fatalité. Au sommet de la méme montagne, il y a une pierre qui porte cette inscription : « Celui qui essaiera de me sauter en long se rompra le cou. » Vassili, incrédule & tous les présages, continue son chemin, comme, dans le cycle des héros primitifs, fit Sviatogor.

Il va et les cosaques de la Caspienne qui devaient le dépouiller sont saisis d’effroi rien qu’A son approche. Leurs atamans s’écrient: « Voila trente ans que nous sommes sur cette ile, jamais nous n’avons vu pareille panique; sirement c’est Vassili Bouslaévitch qui s’avance : son vol est celui du faucon, sa conduite est celle d’un brave. » Au lieu de l’attaquer, ils lui font des présents. Vassili, comme Ilia de Mourom, a pris le chemin par lequel il devait étre tué, et il n’a pas été tué.

Il arrive & Jérusalem, il entre 4 l’église cathédrale et fait dire une messe pour sa mére; aux popes et aux diacres il donne son argent sans compter. Il arrive au Jourdain: une vieille femme lavertit de ne pas s’y baigner nu, parce que seul Jésus-Christ s’y est baigné ainsi. « Notre Vassili ne croit ni aux songes, ni aux prophéties. » répondent les hommes de la droujina. Dans une variante, Vassili lui réplique d’une facon assez grivoise. Il se baigne nu et ses compagnons tout habillés. Cette défense, sous danger de mort, de se baigner dans un fleuve rappelle assez bien Dobryna et la riviére aux courants de feu. Une idée chrétienne s’est substituée & une réminiscence mythologique.

A son retour de Palestine, Vassili reprend le chemin de la patrie et repasse par la montagne sarrasine, au sommet de laquelle est la pierre mystérieuse “). Les hommes de la droujina s’amusent 4 la sauter en largeur : Vassili prétend la sauter en longueur. I] tombe de cheval et se tue. I] s’était baigné nu dans le Jourdain; il avait craché sur le crane prophétique; il avait méprisé Vavertissement donné par J’inscription. La fatalité avait barre sur lui: le héros novgorodien, ce type national des aventuriers de l’Ilmen, trouvait aux pays lointains une mort inévitable aprés une pareille vie. Suivant quelques variantes, il resta pétrifié auprés de la pierre fatale ®). Il aurait ainsi la méme fin que Sviatogor, le héros du cycle primitif, qu’Ilia de Mourom et les bogatyrs du cycle kié-

vien (3),

(1) Quelquefois cette pierre est la pierre par excellence, centre du monde, la pierre Alatyr (l’électre, l’ambre, ou l’aimant). Voir Afanasief Poétitcheskia vosrenia, II, 442; IIT, 800. On sait le réle que jouent dans les récits merveilleux de l’Orient la montagne inaccessible ou encore la “montagne d’aimant.

(2) Rybnikof, II, 208.

(3) Dans la byline de Kiriéevski sur la disparition des héros, Vassili est nommément cité parmi ceux qui furent alors pétrifiés dans la Sainte-Montagne.

L’épopée de Vassili Bouslaévitch abonde en traits merveilleux : la fille noire, plus forte que le héros invincible ; les deux kalikiavec leurs prodigieux casques de bronze “; la téte de mort qui parle et la pierre qu’on ne peut franchir. Mais dans |’engemble elle est une épopée historique: le type de Vassili reproduit 4 merveille le caractére novgorodien : ses aventures sont celles de son peuple, comme le furent celles de ’Hercule tyrien. Dans les annales de Novgorod, le nom de Vassili n’est pas inconnu : comme Vladimir, Ilia, Dobryna, il a eu une certaine réalité historique; Vindication de la chronique est fort bréve : 4 la date de 1171 « mourut 4 Novgorod le possadnik Vaska Bouslaévitch. » Ce Vaska (diminutif de Vassili) n’aurait donc pas été prince de Novgorod comine le dit le conte de Tchoulkof ®, mais bien possadnik, c’est-a-dire chef supréme de la cité et son représentant vis-a-vis du prince.

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