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Les quarante kaliki, dans le systéme de M. Stasof, sont des pélerins boudhistes. Ce n’est pas le Jourdain qu’ils vont visiter, c’est le Gange. La fausse accusation portée par Apraxie contre le bel ataman lui rappelle les légendes analogues de l’Asie boudhiste ; mais aucune ne se rapproche autant de la donnée russe que la légende biblique de Joseph, que le roman égyptien des Deux fréres ou les récits grecs sur Phédre et Hippolyte. M. Stasof insiste sur le voeu de chasteté prononcé par ces pélerins, les haillons dont ils sont revétus, leur baton, leur besace: ceci lui semble caractéristique de la mendicité boudhiste; mais les pélerins russes ou francais du moyen-age ne marchaient pas sans leur bourdon; les haillons et la besace sont le lot des mendiants en tout pays. Il est vrai que les rois de |’Inde festoyaient ces pauvres comme nous le voyons faire a la cour de Vladimir: mais on n’a pas oublié ceux qui mangeaient aux pieds du bon roi Robert de France. M. Stasof n’aura pas de peine & multiplier les comparaisons entre le costume et les facons des kaliki russes et ceux des pélerins indous. Les innombrables analogies entre le
(41) Solovief, Istorta Rosstt, t. IV, p. 580. 4874.
christianisme et le boudhisme sont aujourd’hui un lieu commun.
M. Stasof analyse également les aventures dont se compose la légende du premier des héros russes, Ilia de Mourom. II retrouve le fait de acquisition d’un cheval héroique dans le Shah-Named et dans une chanson des Tatars des Foréts-notres : mais Ilia achéte son cheval, tandis que Rustem ou le Tatar Tana prennent de force leur coursier. M. Stasof reconnait dans le méme poéme sibérien la lutte contre Solovei le Brigand. Le lecteur peut juger du peu de ressemblance. Tana se met en campagne: il rencontre un monstre 4 sept tétes qui l’engage 4 ne pas aller dans la prairie de feu parce que ses chevaux y périront. Tana le récompense de ce conseil en le tuant; mais le conseil était bon, car dans la prairie de feu les chevaux périssent. Il a fait la conquéte d’une belle jeune fille; son seigneur le khan, auquel il a rendu de nombreux services, veut la lui enlever. Une lutte s’engage entre eux: ils se trouvent de force égale. Alors Tana va chercher le Beuf Noir pour dévorer le village et tous les biens du khan. Il dompte le monstre, se change lui-méme en pique, s’introduit dans la bouche du Boeuf, dont il cloue au ciel la lévre supérieure et au sol la lévre inférieure. Le Khan est épouvanté & cet aspect: pour assouvir cette gueule béante, il tue sept chevaux et les jette dans le gouffre. Il tue sept boeufs qui y disparaissent également. A la fin le Boeuf Noir engloutit tous les chevaux, tous les troupeaux, tous les serviteurs, le village et le khan lui-méme.
M. Stasof trouve entre cette chanson et la byline russe sur Solovei le Brigand « une ressemblance frappante. » Le khan est dévenu Vladimir, Tana est devenu Ilia, le monstre & sept tétes et.le Boeuf Noir se sont fondus pour former Solovei !
Ilia, disgracié par Vladimir, emprisonné » puis tiré de
prison au jour du danger, est pour M. Stasof le héros Chionio:ou Sounnou, jeté dans un cachot par ses compatriotes, puis supplié d’en sortir le jour ot se présentent les trois étrangers armés d’arcs de fer. Or le mythe de Pinjustice contre le héros nécessaire est tellement répandu dans toutes les épopées qu’il n’est pas besoin d’aller en chercher des exemples chez les Tatars: Achille sous sa tente, Ogier dans les souterrains de Charlemagne, le sage Merlin dans la forét, sont les formes occidentales de la méme légende.
M. Stasof retrouve la lutte du Mouromien contre son fils ou sa fille le Fauconnier ou la Fauconniére dans le Shah-Named. Le rapprochement est parfaitement légitime. Mais on rencontre ce mythe ailleurs qu’en Orient. Cette lutte contre nature est celle de Carthon et Clessamor dans les poésies de Macpherson, celle de Hadebrand et Hildebrand dans le célébre fragment germanique, celle de Marko et de Voukachine dans les chansons serbes. Elle reparait dans la légende grecque d’Ulysse tué par son fils, de Laios assassiné par Cidipe; elle est indiquée dans le ¢ragoudion néo-grec sur le Fils d’ Andronic. Les poésies russes en fournissent plus d’un type, notamment dans la byline de Saoul Lévadinovitch et dans le conte d@’Erouslan Zalazarévitch, mais ce conte, d’aprés la démonstration, cette fois trés concluante, de M. Stasof, est une version des aventures de ,Roustem, le héros persan, meurtrier de son fils Sorhab.
Ou M. Stasof fait encore un rapprochement trop visiblement forcé, c’est lorsqu’il compare la byline sur la disparition des héros en Russie avec la mort de Roustem tombant dans les trous-de-loup, traitreusement ménagés par les Touraniens. Nous avons indiqué ci-dessus, page 82, un meilleur prototype dans un récit indou. C’est surtout avec Ilia de Mourom que l’argumentation du savant mythologue est trés faible. Les écrivains passionnés pour la
thése de la nationalité des bylines ne manqueront pas de voir 1A un chatiment de lattentat de M. Stasof contre Ilia de Mourom, le premier des héros russes, presque un dieu.
Nous arrivons aux conclusions de M. Stasof : elles nous paraissent dépasser étrangement les preuves qu'il est arrivé & réunir.
Il déclare que les chansons épiques qui se rattachent au cycle de Vladimir ne méritent pas le nom de dylines parce qu’elles n’ont absolument aucun fond de réalité historique. Les prétendus bogatyrs kiéviens n’ont jamais existé : pour arriver 4 reconstituer une seule de leurs légendes, il faut chercher des éléments épiques dans plusieurs monuments soit turcs, soit indous. Par exemple, Dobryna Nikitich est tour 4 tour le dieu Krichna, le héros Rama, le brahmane Ardjouna, le Tatar Ag-ai. Il en est de méme pour les autres bogatyrs. Leur personnalité étant ainsi formée de piéces et de morceaux, c’est une duperie que de vouloir faire leur portrait moral, de représenter Ilia comme doux et humain, Dobryna comme noble et généreux, Alécha comme perfide et déloyal, Dounai comme envieux et cruel. La vérité est que le méme bogatyr, Ilia par exemple, est tour & tour doux ou cruel, loyal ou perfide, suivant que le héros kirghiz ou indou dont on lui fait endosser laventure a été en cette circons tance, doux, cruel, loyal, perfide, etc.
Les noms des localités russes, les villes de Kief, Novgorod ou Tchernigof; la mer Noire, la Caspienne ou la Blanche ; le lac Ilmen ou la Volkhof, le Dniéper, le Volga ou le Don, ne sont la que de vaines apparences. Par la, le plus souvent, il faut entendre la capitale du roi des serpents ou celle du roi Kanza; le Brahmapoutre, le Gange
ou la riviére Iamouna; !’Iéniséi ou le lac Baikal, suivant Yoriginal asiatique auquel est emprunté le récit qui est censé se passer & Kief ou & Novgorod. Quand il est dit que le héros se rend & la cour du prince Vladimir, il faut comprendre, tantdt que c’est chez le roi de Perse Kai-Kaous, tantdt que c’est chez le khan sibérien Petchéti, tant6t que c’est chez le souverain indou Kansa; et comme Vladimir est forcé de représenter A lui seul tous ces rois, tous ces khans, tous ces rajahs, il n’est pas étonnant qu’il ait une physionomie si impersonnelle. Méme observation pour la princesse Apraxie qui tient la place dans les bylines russes d’une infinité de reines, de khanesses et de sultanes.
On a cru pouvoir, par ces chansons épiques, remonter a Vancien panthéon russe, 4 la primitive mythologie slave. C’est une erreur; les dieux qu’on entrevoit ici n’ont rien de russe: ce sont Brahma et Vichnou, Ormuz et Ahriman, oules démiurges des Tatars. De méme les traces de christianisme qu’on a cru pouvoir y saisir sont presque toujours des illusions : quand un héros batit une église 4 saint Nicolas de Mojaisk, entendez que c’est une chapelle au Boudha; l’évéque de Tchernigof prend dans une certaine occasion la place du grand dieu des Tatars; un prélat russe sera toujours un brahmane; un kalik, toujours un pélerin qui va se purifier dans le Gange ou la Djemnah.
C’est un abus de chercher dans les bylines des indications sur le pouvoir du Amaze russe, sur la constitution de sa droujina, sur ses rapports avec le pays. C’est une fantaisie de voir dans Ilia un héros-paysan, dans Dobryna un type de prince, dans Stavre un type de boiar, dans Alécha un fils de pope, dans Tchourilo un type d’aventurier varégue ou slave, dans Solovet Boudimirovitch un wiking, dans Sadko un marchand, dans Vassili un patricien de Novgorod. Il n’y a la ni Varégues, ni Slaves, ni Russes. Ilia ne vient pas de Mourom, ni Dobryna de
Riazan, ni Stavre de Tchernigof, ni Diouk de Galitch. Ils viennent de beaucoup plus loin. Solovei Boudimirovitch n’est pas plus d’outre-mer que tous les autres : tous également viennent du lac Baikal ou de l’océan indien.
Pour mieux montrer que les bylines ne sont que des copies de modéles occidentaux, M.. Stasof s’attaque 4 leur valeur littéraire, et ici, comme il arrive aisément en matiére de gotit, ses conclusions sont empreintes d’une exagération toute particuliére. M. Stasof assure que les bogatyrs russes, ayant oublié les motifs et les passions qui faisaient agir leurs prototypes indous, thibétains ou tatars, ne sont plus que des fant6émes sans Ame, « qu’ils n’éprouvent jamais ni honte, ni jalousie, ni amour, ni étonnement, ni compassion, ni joie, ni chagrin, quw’ils n’éprouvent aucune impulsion ni vers la grandeur d’Ame, ni vers la vengeance ou la reconnaissance. Ils se contentent d’accomplir certaines actions, certains faits: le reste est considéré par eux comme inutile. » Il est vrai que les bogatyrs sont toujours trés sobres dans l’expression de leurs sentiments , tandis que certains héros des rédactions boudhistes sont fort diffus, portés 4 la rhétorique et au verbiage théologique, et que d’autres héros des vieux poémes indous arrivent a4 la perfection classique. Mais sous ce rapport les bylines different peu des Hddas, ou des Miebelungen. La sobriété dans lexpression des passions ne prouve rien contre la haute antiquit4 des bylines : le verbiage de certains modeéles asiatiques indiquerait sinon une date postérieure, au moins un état de civilisation plus moderne.
De détails sur les moeurs russes, sur la famille russe, sur l’architecture, le mobilier, les vétements, l’armement des Russes & l’époque de Vladimir, il n’en faut point chercher dans les bylines: M. Stasof croit remarquer que les chansons ne reproduisent que des peintures de la vie indienne ou des monuments de |’Indoustan, et plus souvent
encore, de la vie tatare et sibérienne. Le Vaisseau-Faucon est un vaisseau des mers indiennes.
Nous voudrions nous borner & exposer les conclusions de M. Stasof. Cependant il est impossible de ne pas signaler certaines inconséquences. Le Vaisseau-Faucon est oriental, Suivant lui, parce qu’on trouve dans les mers d’Asie des navires qui ont figure d’animaux; mais les barques des pirates normands n’avaient-elles pas la forme de dragons? Dans les cours asiatiques, on disputait sur les préséances comme on le voit faire & celle de Vladimir : les disputes sur les préséances en ont-elles moins été la plaie de la Russie ancienne? Les bogatyrs kiéviens sont pour M. Stasof de purs Tatars échappés de l’Altai: on les voit toujours a cheval, uniquement préoccupés de leurs coursiers; les Russes au contraire, & l’époque de Vladimir, étaient de purs fantassins. Il s’agit de savoir ce qu’étaient les Russes non pas au x° siécle, 4 l’époque ot: a vécu saint Vladimir, mais bien au xI° et au x1r° siécles, 4 l’6poque oti se sont formées les bylines. Or, la Chanson d’Zgor, qui est précisément du x11° siécle, prouve qu’alors on ne concevait plus ni un prince, ni un guerrier autrement qu’a cheval. Il en était de méme en Occident; seulement sur les bords du Dniéper, contre les insaisissables escadrons des Polovtsis, l’aristocratie russe avait di se former, non en grosse cavalerie comme celle de nos croisés, mais en cavalerie légére comme celle des Hongrois, et par la se rapprocher du type nomade, du type tatar. Quant 4 l’importance que prennent dans les bylines les chevaux héroiques, ce n’est pas aux chansons kalmoukes, c’est aux Védas qu’il faut en demander l’explication. L’auteur est surpris de voir les héros kiéviens faire usage des étoffes et des tresses de soie : nouvelle preuve, suivant lui, que ce sont de purs Asiatiques; mais les fouilles exécutées récemment dans les tombeaux paiens de Novgorod par M. Ivanovski montrent combien lusage de ces tissus s’était répandu dans l’ancienne Russie. Les bogatyrs
vladimiriens savent jouer aux échecs: c’est un jeu oriental, dit M. Stasof; or léchiquier se montre bien plus souvent encore dans nos chansons de gestes, et parfois dans les mains d’un joueur colérique il sert 4 briser le crane de son adversaire. C’est ainsi que Charlot, dans Ogier le Danois, casse la téte & Baudouinet, et Renaud, dans Beuve ad’ Aigremont, a Berthollet. Les pierres lumineuses et les talismans ne se trouvent pas seulement en Orient : on connait le talisman dont fut ensorcelé Charlemagne. Les conclusions orientales que M. Stasof veut tirer des chiffres 3,7, 12, 30 et 40 qui reparaissent si fréquemment dans les bylines ne peuvent le mener 4 rien. I] y a trop longtemps qu’en Occident « numero Deus impare gaudet, » que la semaine a sept jours, le jour douze heures, le mois trente jours, etc.
Les traits vraiment russes que M. Stasof consent 4 noter dans les bylines sont naturellement fort peu nombreux : ce sont par exemple, le mariage autour du buisson de cytise qui unit Dounai 4 Nastasie, la sorcellerie par le relévement de la trace des pieds que Marina veut, dans une variante, pratiquer contre Dobryna, certains détails dans la coiffure et le costume, l’emploi du bois dans les constructions et autres faits tout aussi secondaires.
M. Stasof veut courir au-devant d’une objection. On pourrait prétendre que les ressemblances présentées par les bylines russes avec les poémes asiatiques viennent simplement de ce qu’au moment de leur séparation les peuples aryens emportérent dans leurs patries nouvelles un fond commun d’idées, de mythes et de traditions. Ces idées communes se développérent ensuite parallélement, sous l’influence de milieux différents. La communauté d’origine explique comment, chez les Celtes d’Ecosse comme chez les Aryas de l’Indoustan, chez les Grecs (’Homeére comme chez les Aryas de l’Iran, certains récits présentent, dans la variété des circonstances, une identité absolue des traits essentiels,
M. Stasof admet que les choses ont pu se passer ainsi pour les épopées bretonnes, germaniques, helléniques. Il ne veut pas quwil en soit de méme pour les bylines russes. Pourquoi? Ce ne sont pas seulement, dit-il, quelques traits primitifS qu’elles ont de commun avec les modéles asiatiques, c’est tout le tissu du récit et les circonstances mémes les plus insignifiantes. En outre ce n’est pas avec les rédactions les plus anciennes de I’Inde ‘qu’elles offrent le plus. d’analogie, c’est surtout avec les rédactions les plus modernes, celles de l’époque boudhiste, c’est surtout avec les rédactions de peuples touraniens, qui eux-mémes ont recu ces récits des peuples aryens de l’Asie.
Sil en était ainsi, il faudrait reconnaitre avec M: Stasof que les bylines russes ne procédent pas des mythes primitifs des Aryens, qu’elles n’ont pas été empruntées aux rédactions indiennes proprement dites, qu’elles sont avant tout des copies de modéles touraniens, que ces récits, aprés avoir passé de l’Indoustan aux Tatars de Sibérie, ont été transmis par les Tatars aux Russes, et que c’est la main des peuplades altaiques qu’on doit y reconnaitre. —
Mais en est-il réellement ainsi? Les analogies éclatantes que M. Stasof croit saisir entre les chansons tatares et les bylines russes ne me frappent pas autant que lui. C’est le contraire de ce qu'il avance qui semble vrai. Reprenons Vaventure de Dobryna et de l’arc: le récit du Mahabharata ou du Ramayana est plus rapproché du récit russe que ne Pest par exemple le récit téléoute et kirghiz sur les porteurs d’arcs de fer. Le combat de Krichna et du roi des serpents, méme le combat védique d’Indra contre Ahi, se rapprochent beaucoup de celui d’Ilia de Mourom contre Solovei le Brigand, que l’aventure extravagante de Tana avec le monstre a neuf tétes et le Boeuf Noir.
L’objection au-devant de laquelle M. Stasof a voulu courir garde donc toute sa valeur. Sans doute les bylines
présentent des ressemblances avec les épopées également aryennes de l’Indoustan et de l’Iran, mais pas plus que les légendes helléniques, pas plus que l’Zliade et l’Odysseée, pas plus que les Hddas et les NMiebelungen, pas plus que les Romans de la Table-Ronde ou nos chansons de gestes francaises. Les Russes ont élaboré, sous l’influence de leurs idées nationales, de la nature slave, du climat scythique, les mémes mythes qui se sont développés ailleurs dans les iles lumineuses de l’Archipel ou dans les brumes du Nord. Ilia ou Dobryna ont beau avoir des parents et des alliés sur les bords du Gange et de l’Indus : ils n’en ont pas moins pris une physionomie nationale. Parce que Ulysse tire de arc comme le brahmane Ardjouna, qu’il erre sur la mer comme le marchand Pourna, en est-il moins un roi d’Ithaque, un héros grec d’un type si accompli, que Thucydide croyait retrouver ce type dans les Acarnaniens de son temps? Parce que Roland fait retentir un cor d’olifant, qui est peut-étre la conque des guerriers Pandous dans le Mahabharata, la corne d’or d’0din, la musique du diable dans les contes esthoniens, en un mot la trompe du tonnerre, Roland en est-il moins un chevalier francais, un baron chrétien, contemporain sinon de Charlemagne, au moins de |’époque ow se formérent les chansons de gestes? Si l’Odyssée peut nous renseigner sur la Gréce héroique, la Chanson de Roland sur la France féodale, il est légitime de demander aux bylines des renseignements historiques sur la Russie kiévienne.
M. Stasof voudrait déterminer comment et a quelle époque «ces récits orientaux ont passé de la bouche des Mongols et des Turcs dans la bouche des Russes. » Il
est possible que cette transmission ait précédé la conquéte tatare du x11I° siécle : les relations commerciales sont un meilleur véhicule de récits que les chocs de nations. Toutefois M. Stasof allégue beaucoup de motifs qui ne lui permettent pas de supposer que cette transmission se soit accomplie dans la période qui s’étend du vu’ au xi siécle.
Mais est-il bien stir que la transmission ait eu lieu de Sibérie en Russie, et non pas de Russie en Sibérie ? M. Schiefner; dans ses préfaces “aux deux premiers volumes du recueil de M. Radlow, constate, dans les contes et les chansons des peuplades turques, la trace évidente d’emprunts faits 4 la Russie. Dans le texte turc sont méme restés un certain nombre de mots russes défigurés, qui sont comme le timbre d’origine, la marque de fabrique : on y emploie des dénominations de monnaies, de poids et de mesures russes. Dans les deux derniers volumes de M. de Radlow, on trouve presque 4 chaque page la mention de roubles, de kopeks, de poudes, Warchines. Stheek (sobaka en russe, chien), est pris pour chien ; désiatnik est le nom dun dizainier ().
Dans les contes tatars et altaiques, comme dans les contes bretons de M. Luzel, comme dans les contes de la Grande-Bretagne de M. Brueyre, comme dans les contes allemands, néo-grecs, italiens, on peut signaler des ressemblances avec ceux de tous les pays aryens ou non aryens. Dans les monuments tatars de M. Radlow, voyez le récit sur Hshigaeldi (Il, 332) : il rappelle tout a fait celui du Meunier et son Seigneur, dans Luzel @. Le méme conte d’Eshigaeldi, combiné avec celui du Voleur, de Radlow (IV, 193), reproduit 4 merveille le récit égyptien d’Hérodote (II, 121) sur les voleurs du trésor de Rhampsinit : on y retrouve les circonstances
(1) Voir sur ces deux derniers mots, Radlow, t. IV, p. 182, t. Ill, p, 388. (2) Contes bretons, Quimperlé, 1870.
du cadavre décapité, enlevé ensuite par Vhabile larron, de la fille du pharaon devenue une courtisane pour mieux prendre le voleur, du bras de mort coupé, etc. Maints autres récits tatars reproduisent la donnée de Persée et de sa mére Danaé enfermés dans un coffre et jetés & la mer ; d’autres celle de l’enfance impérieuse de Cyrus; d’autres encore les aventures de Sindbad le Marin avec le Vieillard de la mer, ou de Sindbad et du Messénien Aristoméne précipités dans un ossuaire. Ailleurs (IV, 305) on retrouve Platon, tenant la place d’Aristote, et son disciple Alexandre de Macédoine. Ailleurs encore (IV, 260), c’est Perrette et le: Pot au lait. On peut dire des contes tatars comme de tous les autres, aryens ou non aryens, que « tout est dans tout. » M. Stasof aura donc beaucoup 4 faire pour démontrer cette prétendue filiation de l’épopée russe, reproduisant l’épopée tatare.
Il est singulier qu’on ne puisse constater que si peu d’emprunts faits directement par les Russes 4 l’une des races humaines qui s’est mélée le plus profondément avec eux : je veux dire les Finnois. Un grand nombre de tribus finnoises ont été absorbées par les colons russes : leurs légendes nationales n’ont-elles pu entrer comme éléments intégrants de cette épopée nouvelle qui se créait au xm° siécle, en méme temps que se dégageait du mélange inégal des Slaves, des Varégues et des Tchoudes, une nationalité nouvelle? Sans doute certaines de ces tribus, comme les Vesses, les Mériens et les Mouromiens, ont disparu totalement sans laisser d’elles-mémes que quelques bijoux grossiers enfouis dans les ¢wmuli. Mais ne pourrait-on, @’aprés les traditions nationales des tribus congénéres, encore aujourd’hui existantes, les Mordves ou les Tchérémisses, deviner ce que fut ’épopée vesse ou mérienne ? Le Kalévala des Finnois de Finlande s’est formé d’une maniére toute spéciale : il n’offre avec l’épopée russe presque au-
cune analogie. Cela tient peut-étre & ce que ce poéme est
plutét cosmogonique qu’héroique. Mais il me semble que la présence de Kolyvan, le héros esthonien, et d’Ivan Kolyvanovitch dans les rangs des bogatyrs kiéviens est une précieuse indication.
Ilia de Mourom représente une race puissante, de grand coeur et de haute stature, qui s’est constituée dans les foréts de la Moscovie, de deux sangs différents, les colons russes et les autochthones mouromiens. Qui sait la part que l’épopée mouromienne- a pu avoir dans sa légende ?
M. Stasof, par sa publication de 1872 sur l’art populaire, a bien constaté, dans les broderies rustiques des villages russes, une sorte d’influence finnoise, un legs des peuplades disparues, une réaction intellectuelle de l’élément absorbé sur l’élément vainqueur. On pourrait peut-étre retrouver dans les bylines russes ce que laissent entrevoir les rouges broderies des tabliers de paysannes.
Si j’ai insisté sur les théories de M. Stasof, je ne le regrette pas, quand méme cette excursion avec lui dans le monde oriental n’aurait pas son charme. Ce sont de telles études qui, précisément par la témérité de certaines hypothéses, l’audace de certaines conclusions, les hardiesses provoquantes de l’esprit de systéme, font avancer une science, en réveillant les doutes, en ouvrant des débouchés nouveaux, en passionnant le zéle des savants. Les recherches étendues, ’habileté de déduction, la puissance de raisonnement que M. Stasof a mises au service de sa thése ne permettaient pas de passer devant son ceuvre sans s’y arréter.
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